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LA PRIÈRE DES PSAUMES

7 février, 2017

http://www.abbaye-tamie.com/communaute-tamie/la_liturgie/etudes_liturgie/la-priere-des-psaumes

LA PRIÈRE DES PSAUMES

Soeur Étienne Reynaud de Pradines

Le livre des Louanges
La prière des psaumes n’est pas réservée aux moines et aux moniales, c’est l’élément de base de la prière chrétienne, en tout cas de l’Église en prière.
Il faut reconnaître pourtant que les moines et moniales, plus que d’autres, ont mis la prière des psaumes au rang des observances privilégiées, célébrant sept fois le jour les louanges de Dieu. De même que la matrone romaine donnait à sa servante au début de la journée son pensum, c’est-à-dire une certaine quantité de laine à filer, de même saint Benoît donne-t-il à la communauté monastique un certain nombre de psaumes à dire, nuit et jour.
Mais comment la communauté se construit-elle en se tenant ainsi à la psalmodie ? La vie fraternelle «en présence des anges» serait-elle aussi angélique qu’elle en a l’air ? Ou est-ce que se tenir à la psalmodie ne maintiendrait pas plutôt la communauté dans une solidarité vraie avec le monde ?
Pour ne pas rester à une réflexion seulement théorique, j’ai choisi de faire appel à un pratiquant qui n’est pas pour nous un modèle mais un frère et un témoin crédible, Frère Christophe, moine de Tibhirine en Algérie, mort égorgé avec 6 de ses Frères le 21 mai 1996, dont je citerai plusieurs fois le Journal.

Psalmodier ensemble

L’introduction de la psalmodie en deux choeurs alternés dans les diverses Églises d’Orient et d’Occident est un fait important dans les annales de la liturgie. Il confirme que la liturgie est la prière «à l’état social», une prière qui correspond à la nature visible du Corps de l’Église. Ce n’est pas un exercice de piété individuel. La psalmodie donne à voir un espace organisé selon un dispositif qui peut varier selon les monastères, mais qui toujours sépare et réunit deux choeurs qui se renvoient alternativement les versets des psaumes. Le choeur décrit un espace qui est là mais qui n’est pas de là. Car, au milieu de la communauté qui prie, se tient «Quelqu’un» et entre elle et Lui, il y a du jeu ! La psalmodie donne à entendre une manifestation vocale la plus pro­che possible de la récitation parlée, entièrement régie par la parole poétique, dont l’unité de base et de sens est le verset ; par la bonne diction, sur une formule mélodique toujours répétée, des syllabes et des mots ; par le balancement des membres parallèles, l’harmonieuse succession des versets ou des strophes. La psalmodie est un exercice avant d’être un chant, une «discipline», c’est une manière de dire ensemble le psaume, c’est l’acte d’un corps priant d’une seule voix portée par un même souffle, selon le jeu d’une alternance à la fois régulière, alerte et calme. Dans la psalmodie, ce qui relève du rythme est premier. Rythme verbal fondé sur un parlé non routinier, qui mâche et goûte les mots sans avaler les syllabes, sans précipitation mais aussi sans lenteur ni mollesse qui engluent la parole. Une telle psalmodie est évidemment la manifestation vocale d’une manière de vivre, d’une vie régulière et commune, menée à un rythme soutenu et sur un mode qui articule trois pôles : chacun, tous ensemble et les uns et les autres. Déjà au XIIème siècle, en voyant une communauté psalmodier à l’unisson, Guillaume de Saint-Thierry ne pouvait retenir cette exclamation : «Les frères semblent offrir et consacrer à Dieu, pour une semblable consonance, une mélodie de vies, de mœurs, de bonnes affections, composées non point d’après les règles de la musique mais d’après celles de la charité». Nous savons bien ce que cette mélodie de vies exige de chacun au quotidien. Quand nous nous tenons debout pour psalmodier, il ne s’agit pas seulement de faire en sorte que notre esprit concorde avec notre voix, mais aussi de nous établir dans un juste rapport les uns aux autres. C’est cette vérité qui s’exprime à plusieurs reprises dans le Journal de Frère Christophe :
• « Impatience et agressivité non contenues à l’office. On me dira : c’est pas le lieu ni le moment. Plutôt : profiter du dire des psaumes et me laisser aller plus loin… jusqu’à cette force reçue de pouvoir dire ensemble Notre Père ».
• « Turbulences dans le choeur. Tenir bon : voix posée. On m’a demandé de servir à cette place. Ne pas me dérober trop vite… »
• « Hier soir, gros orage dans le chœur à Vêpres ! J’aspire, tu le sais, au Chant nouveau. Et personne n’a pu apprendre ce chant sinon les 144 000 rachetés du monde ».
On le voit, il faut parfois beaucoup de courage pour tenir bon, pour tenir ensemble à la psalmodie. Car même à l’office peuvent se manifester les turbulences, impatiences et agressivités qui existent dans la communauté. Le choeur est un lieu de conversion et Frère Christophe le note avec lucidité : « Je vois pour ma part que les lieux où la violence s’exprime au préjudice de l’un ou de l’autre, et de la communauté, sont aussi ceux où elle peut se convertir peu à peu : dans la liturgie, en chants et paroles priants, dans le travail en force dépensée, donnée dans la vie fraternelle en charité».

Psalmodier avec sagesse

Pratique communautaire, la psalmodie laisse à chacun la liberté de faire une expérience originale que l’on pourrait qualifier à la fois de psychosomatique, de spirituelle et de mystique. Si le Psautier a été si cher à la tradition chrétienne, c’est justement à cause de son extraordinaire pouvoir de modeler celui qui psalmodie à l’image du seul vrai Psalmiste, le Christ. « Psalmodiez avec sagesse » comme dit la Règle de saint Benoît, c’est psalmodier non seulement avec art, avec intelligence, avec zèle, avec goût, mais aussi avec profit ; « en profitant du dire des psaumes », comme l’écrit si bien Frère Christophe, pour se laisser travailler, guérir, transformer. Selon saint Athanase, évêque d’Alexandrie au IVème siècle, « celui qui psalmodie correctement règle son âme ». De fait, comme production vive, la psalmodie a un pouvoir stimulant et régulateur. C’est un exercice qui, en associant les mots au rythme et au chant, apaise et met de l’ordre dans l’âme. Les anciens ont été très sensibles à ce pouvoir qu’a la musique d’introduire de l’ordre, par la médiation du temps, de la respiration, du souffle; de « trou­bler l’être intérieur s’il est trop sec et de l’apaiser si l’émotion le submerge ». Mais la grâce propre au livre des Psaumes c’est surtout de révéler à chacun les mouvements de son âme. En effet, le Psautier possède en propre cette aptitude merveilleuse : les mouvements de chaque âme, les changements et redressements de celle-ci y sont enregistrés et décrits. Les psaumes permettent au coeur humain d’exprimer devant Dieu en toutes circonstances ce qui l’habite : désirs, plaintes, questions, peurs et même violence. Ils nous donnent le droit de parler à Dieu de notre existence concrète, à partir d’un corps désirant et fragile, c’est-à-dire comme Jésus parle dans son humanité. C’est en cela qu’ils exercent, selon saint Athanase, une fonction thérapeutique, si bien que l’on peut parler de la psalmodie comme d’une « psalmothérapie » ! « Les psaumes permettent au lecteur de saisir en chacun d’eux ses propres passions et sa psychologie et sur chaque problème la règle et la doctrine à suivre… il apprend ce qu’il lui faut dire et faire pour guérir son mal. Profiter du dire des psaumes, c’est, finalement, pour saint Athanase, se laisser travailler et traverser par le souffle qui les a inspirés et qui est l’Esprit même de Jésus priant filialement le Père. » En nous permettant d’avoir en nous les sentiments qui furent en lui aux jours de sa chair, la psalmodie nous rend littéralement conformes au Christ.
C’est en donnant maintenant la parole à Frère Christophe que je voudrais montrer à partir d’exemples concrets comment la psalmodie façonne jour après jour une existence conforme au Christ.
En la fête des Saints Innocents, le 28 décembre 1993 – quelques jours après la première incursion dans le monastère des hommes du GIA, la nuit de Noël, Frère Christophe écrit : « Au commun des martyrs… cette nuit, nous avons chanté le psaume 32. Le verset 11 m’a réveillé : Le plan du Seigneur demeure pour toujours, les projets de son coeur subsistent d’âge en âge. Et je lis la suite avec délice : Heureux (en marche) le peuple dont tu es le Seigneur.
En marche les humiliés du souffle. Oui, tu nous fais courir au chemin de tes ordres… Pas si facile à entendre bien. Nous sommes un corps à l’écoute ».
Un an après, le 29 décembre 1994, le lendemain de l’assassinat de quatre Pères Blancs à Tizi-Ouzou : « À Vigiles, j’ai chanté et j’ai reconnu ton chant, ta force sur mes lèvres (mon corps finira-t-il par s’accorder en toute justesse et beauté ?) : Guerrier valeureux, porte l’épée de noblesse et d’honneur. Ton honneur, c’est de courir au combat pour la justice, la clémence et la vérité ».
Au début de l’année 1995, alors que l’armée entoure le monastère pour le protéger « de son bras musclé , frère Christophe, continue de méditer sur la mort d’Alain, Jean, Charlie, Christian, tes disciples assassinés : J’ai à prier en ami pour vos assassins. Laudes : Face à mes ennemis s’ouvre ma bouche. Demander cette grâce de parole désarmée, nue, droite ».
Frère Christophe trouve dans les Psaumes chantés en situation liturgique les mots qui expriment et éclairent ce qu’il est en train de vivre dans la situation de violence en Algérie. Il en est impressionné – dirait saint Athanase – comme s’il parlait lui-même de lui-même. Il prononce des paroles qui semblent avoir été écrites pour lui et qui le concernent. Pour lui, psalmodier avec sagesse, c’est se laisser réveiller par un verset de psaumes qui prend tout à coup saveur d’Évangile et qu’il goûte avec délice ; c’est y reconnaître le chant du Christ sur ses propres lèvres et y accorder son cœur ; c’est le faire sien et en recevoir la grâce d’une parole désarmée, face à ses ennemis.

Une psalmodie solidaire

Je voudrais poursuivre en évoquant une autre expérience de la psalmodie comme acte lié à l’identité même de la communauté monastique. « Je vois bien, écrit Frère Christophe, que notre mode particulier d’existence – moines en communauté – eh bien, ça résiste, ça tient et ça vous maintient. Ainsi, pour détailler un peu, l’office : les mots des psaumes résistent, font corps avec la situation de violence, d’angoisse, de mensonge et d’injustice. Oui, il y a des ennemis. On ne peut pas nous contraindre à dire trop vite qu’on les aime, sans faire injure à la mémoire des victimes dont chaque jour le nombre s’accroît. Dieu saint, Dieu fort, viens à notre aide. Vite, au secours ! » Oui, les mots des psaumes résistent et c’est pour cela que la communauté monastique se tient au coeur de l’actualité la plus brûlante, celle dont parlent les journaux et la télévision. Plus profondément, dans le coeur du Christ, elle se tient dans une solidarité qui donne la parole aux humiliés, aux opprimés, aux pauvres.
C’est en moine psalmodiant que Frère Christian, prieur de Tibhrine, s’exprime dans le journal «La Croix» du 24 février 1994, peu après le massacre des douze techniciens croates égorgés à l’arme blanche près du monastère : « C’est pour toi qu’on nous massacre sans arrêt, qu’on nous traite en bétail d’abattoir. Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu Seigneur ? C’est ce psaume 43 qui accompagnait notre office, ce mercredi-là, comme les autres mercredis. Mais il prenait une actualité bouleversante. Nous venions tout juste d’apprendre le massacre de la veille au soir. Ignorant alors ce qui allait se passer, nous avions chanté, sans doute machinalement, un autre verset de psaume qui prenait sens tragiquement, là, à notre porte : Ne laisse pas la Bête égorger la Tourterelle, n’oublie pas sans fin la vie de tes pauvres ».
Frère Christophe, quelques jours plus tard dans son Journal, fait appel au même psaume pour inscrire l’actualité de la violence dans le monde et au plus près du monastère. Il le fait de telle manière qu’on saisit sur le vif le rapport fécond entre psalmodie au choeur et rumination des psaumes dans la prière continuelle, en lien avec les événements : « Jour après jour il faut continuer d’encaisser les coups de l’Adversaire. Dans la mosquée d’Hébron, l’ennemi a tout saccagé, il a rugi dans une assemblée de maronites au Liban, et autour de nous, la demeure de ton Nom – l’homme vivant – est profanée. On coupe les têtes, on égorge. Prier. À Jérusalem, au Liban, en Algérie, à Sarajevo… partout, c’est dangereux. Le priant est vulnérable, désarmé. » Voilà comment les mots d’un psaume, proférés de bouche durant l’office, font leur chemin dans le coeur du moine. Il s’est laissé gagner par ce qu’il a dit, et comme dans le coeur de Marie, la parole a pris chair.
Elle a pris ce jour-là, l’épaisseur de l’histoire tragique vécue par des hommes et des femmes à Jérusalem, au Liban, en Algérie, à Sarajevo, cette histoire humaine assumée par Jésus, l’Agneau égorgé – la Tourterelle du psaume 73 – désarmé et cependant pour toujours vainqueur de la Bête.
Et pour conclure ces quelques réflexions, je laisserai encore résonner les mots du psaume sur lesquels s’a­chève le Journal de frère Christophe, le 19 mars 1996, huit jours avant l’arrestation des sept Frères: « Saint Joseph. J’ai été heureux de présider l’Eucharistie. J’ai comme entendu la voix de Joseph m’invitant à chanter, avec lui et l’Enfant, le psaume 100 : Je chanterai justice et bonté… J’irai par le chemin le plus parfait. Quand viendras-tu jusqu’à moi… Je marcherai d’un coeur parfait ». La psalmodie fait entrer dans une longue lignée de priants, d’obscurs témoins d’une espérance. Invités à chanter avec eux et « l’Enfant », la communauté monastique et chacun de ses membres y puisent l’élan pour se hâter vers la partie céleste et y parvenir tous ensemble.

Soeur Étienne Reynaud
Moniale bénédictine de Pradines

PSAUME 97 : YHWH RÈGNE!

14 novembre, 2016

http://www.spiritualite2000.com/2015/02/psaume-97-yhwh-regne/

PSAUME 97 : YHWH RÈGNE!

Par Hervé Tremblay, o.p.

PSAUME 97 : YHWH RÈGNE! dans biblique 14%20VISION%20OF%20THE%20LORD%20(THE%20PARIS%20APOCALYPSE)

Vision of the Throne of the Lord (The Paris Apocalypse)

http://www.artbible.net/2NT/REVELATION%2022_01-ALPHA%20AND%20OMEGA%20…%20APOCALYPSE%2022/slides/14%20VISION%20OF%20THE%20LORD%20(THE%20PARIS%20APOCALYPSE).html

Parmi les psaumes du règne, le Ps 97 semble n’avoir rien de bien original puisqu’il a l’air d’une anthologie de citations de plusieurs autres psaumes (v. 1 Ps 96,10-11; v. 2 Ps 18,12; v. 3 Ps 18,9; v. 4 Ps 77,19; v. 5 Ps 50,6). Comme le psaume précédent (Ps 96 auquel il ressemble beaucoup, surtout dans sa deuxième partie) et les deux suivants (Ps 98–99), le Ps 97 célèbre la royauté de Yhwh. Les Ps 97 et 96 se ressemblent encore par leurs perspectives eschatologiques et universalistes. Mais ce qui différencie les deux poèmes c’est que la proclamation royale de Yhwh s’ouvre dans le Ps 97 par une grande théophanie montrant le Dieu du cosmos en guerre contre les idoles et leurs adorateurs. Le psaume décrit d’abord la venue du Seigneur puis ses effets. L’apparition de Yhwh assombrit à tel point les faux dieux que ceux qui les adorent sont confondus et les abandonnent. Même si l’auteur du Ps 97 n’est pas particulièrement original, il est donc loin d’être un simple copiste. Tous ces traits, surtout le strict monothéisme, suffisent à dater le psaume de la période postexilique.
Des structures assez semblables ont été proposées. Ainsi, on peut voir trois strophes : 1- théophanie cosmique (v. 1-6) : acclamation (v. 1); théophanie (v. 2-5); acclamation (v. 6); 2- condamnation des idoles et des idolâtres (v. 7-9) : Yhwh adoré par les dieux (v. 7); Sion s’en réjouit (v. 8); Yhwh domine les dieux (v. 9); 3- exaltation des fidèles (v. 10-12) : « fidèles, haïssez le mal » (v. 10); lumière et joie pour le juste (v. 11); « justes, réjouissez-vous » (v. 12). La première strophe (v. 1-6) décrit sous forme théophanique la venue du Seigneur roi et juge. Le reste du poème indique quel effet l’intervention de Dieu produit sur les vrais et sur les faux adorateurs. Le poème montre Yhwh exerçant une suprématie universelle non seulement ici-bas mais aussi là-haut, de sorte qu’on a deux volets en parallélisme synthétique. Le premier volet (v. 1-7) est cosmique et interpelle les dieux célestes tandis que le second volet (v. 8-12) restreint la perspective au peuple d’Israël et interpelle les fidèles dont la joie n’est plus cosmique mais nationale. Le premier volet est plus visuel (théophanie) tandis que le deuxième est plus auditif (parole). Le jugement suit cette logique : composante du trône divin dans le premier volet, il désigne les actes de Dieu dans le second, probablement la loi. Autrement dit, le parallélisme synthétique vise à exprimer à la fois l’extension de la royauté de Dieu et le sentiment de joie que partout elle doit susciter.
En hébreu, le psaume est orphelin, c’est-à-dire qu’il n’a pas de titre. Le v. 1 commence par une acclamation en parallélisme synonymique. La proclamation du règne de Dieu ouvre le psaume. Elle signifie que le règne de Dieu devient effectif. Il s’agit plus précisément de la défaite des ennemis et des oppresseurs d’Israël ainsi que du rétablissement de ses droits. À l’annonce de cette nouvelle, toute la terre tressaille de joie (Is 41,1.5; 42,4.10.12; Jr 31,10; Éz 27,3.15; So 2,11; Ps 72,10). Même les « îles lointaines » se réjouissent. Mentionnées ailleurs plusieurs fois, elles désignent les groupes humains les plus éloignés conviés au salut (Ps 40,15; 72,10; Is 41,15; 42,10.15; 49,1; 51,5; 60,9; 66,19; Éz 26,15.18).
Puis commence la théophanie (v. 2-5). Suivant plus ou moins le modèle de Ps 18,8-16; Ps 29; Ha 3, mais plus brève, sans doute évoque-t-elle surtout la théophanie du Sinaï (Ex 19,16-20). Rien ne manque pour rendre le tableau terrifiant; aussi la terre réagit comme une personne : elle voit et s’affole, tandis que les montagnes fondent comme de la cire devant le Seigneur qui vient. Cette description vise à inspirer au lecteur la crainte devant une action divine. La sobriété des descriptions ne risque pas de détourner l’attention. En effet, ce à quoi le lecteur est invité n’est pas un spectacle, mais une action divine. D’emblée, on discerne que la royauté de Yhwh réside fondamentalement en ce qu’il est le maître à la fois de la nature et des humains. Qui plus est, les éléments théophaniques ne relèvent pas tant du surnaturel, voire du spectaculaire ou du terrifiant, que de l’éthique. Ainsi, le trône de Yhwh n’est pas seulement nuages orageux mais surtout justice et droit. Les cieux ne s’agitent pas en tempête pour impressionner, mais pour annoncer la justice de Dieu qui intervient (v. 6). Dieu apparaît donc ici simultanément entouré de forces cosmiques et siégeant sur le monde moral. Cela signifie qu’en Dieu, la majesté se manifeste dans ses actes. La théophanie se termine par une acclamation qui monte de toute la terre et de tous les peuples, comme au v. 1. Le v. 6 comprend deux verbes qui expliquent la foi biblique : les cieux « proclament » la justice de Dieu et les peuples « voient sa gloire ». Ces deux compléments (« justice et gloire ») désignent les manifestations à la fois cosmiques et historiques de Dieu. Conclusion de la théophanie, les peuples comprennent que, du ciel, Yhwh est intervenu de façon souveraine dans le monde. Il s’impose aux hommes comme à la nature.
La deuxième partie (v. 7-12) est consacrée au retentissement de l’intervention de Yhwh en faveur d’Israël et insiste sur l’effet du changement dans l’ordre des choses d’ici-bas, à savoir le bonheur des bons et la déconvenue des impies. Pour le monde entier, c’est une ère nouvelle qui se lève, c’est le jour de Yhwh qui commence (v. 11). En effet, plus que dans les Ps 93 et 96, la perspective s’ouvre toute grande sur les temps à venir : le règne eschatologique de Yhwh entre dans sa phase de réalisation. Le jugement final est commencé! La nature domptée chante son maître et les idoles vaincues placent leurs peuples devant le jugement.
Sur la polémique contre les idoles, voir Is 44,17; 46,6; Ps 115,4-8; 135,15-18. À l’origine, le thème faisait référence à la défaite des dieux qui, comme on croyait, commandaient les armées et à leur hommage devant le trône du dieu vainqueur. Il est devenu ici une description de la défaite des idoles et de leurs adorateurs. Si les dieux doivent rendre hommage à Yhwh, combien plus les humains confondus qui s’inclinaient devant eux! Les faux dieux des peuples païens, qui viennent de trouver leur maître en Yhwh, sont contraints de l’avouer dans un hommage à leur vainqueur et sont forcés de confesser leur néant. De là sans doute le triple jeu de mots du psalmiste (en hébreu entre « vanités », « dieux » et « qui se vantent »). Le v. 7 (« tous les dieux ») a embarrassé plus d’un traducteur qui ont parfois préféré « adapter » la traduction en rendant « tous les anges », détruisant du coup l’argumentaire du psaume…
Au v. 8, tout autre est la réaction produite par l’événement sur les Israélites : allégresse devant la décision de salut prise par Yhwh en leur faveur. Les « filles de Juda » sont les villes du pays (cf. Ps 48,12). Tout Israël se réjouit de voir que les peuples de la terre reconnaissent et adorent Yhwh. Au v. 9, la domination de Yhwh sur les dieux païens assure la liberté d’Israël. Puisque, comme on a dit, le vainqueur contraignait les vaincus à adorer ses dieux qui s’étaient montrés plus puissants, le néant des dieux étrangers signifie la fin de l’esclavage d’Israël envers les divinités des conquérants et leurs prétentions.
La finale (v. 10-12) décrit en sept traits la figure des fidèles du Seigneur : 1- ils aiment le Seigneur car à l’amour de Dieu répond celui du croyant; 2- ils haïssent le mal car il y a incompatibilité entre Yhwh et le mal; 3- ils sont fidèles car à la fidélité de Dieu répond celle du croyant; 4- ils sont justes; 5- ils sont droits de cœur, expression d’une adhésion totale aux exigences de l’alliance; 6- ils sont joyeux; 7- ils célèbrent « sa mémoire de sainteté » en ce sens que le chant de reconnaissance qui monte vers Dieu a pour objet le mémorial des actions salvifiques de Dieu. Telle une aurore dissipant les ténèbres, c’est une ère nouvelle qui se lève, une ère qui, sous le signe de l’avantage pris par Yhwh sur les impies, procurera le bonheur à ses fidèles et exigera d’eux la reconnaissance pour le salut accordé. Cette union décisive entre Yhwh et son peuple atteint sa phase décisive et mérite d’être l’objet d’un mémorial à célébrer sans fin.
Le Ps 97 n’est jamais cité dans le Nouveau Testament, mais le thème de la royauté de Yhwh est proche de la proclamation du règne de Dieu par Jésus Christ surtout au début des évangiles (Mc 1,15//). On peut ajouter que le Christ est devenu roi par son mystère pascal.

Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa,

BENOÎT XVI – (GA 4, 6-7; ROMAINS 8: 14-17)

11 octobre, 2016

http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/it/audiences/2012/documents/hf_ben-xvi_aud_20120523.html

BENOÎT XVI – (GA 4, 6-7; ROMAINS 8: 14-17)

AUDIENCE GÉNÉRALE

Place Saint-Pierre

Mercredi 23 mai 2012

Chers frères et sœurs,

Mercredi dernier, j’ai montré que saint Paul dit que l’Esprit Saint est le grand maître de la prière et nous enseigne à nous adresser à Dieu à travers les termes affectueux des enfants, en l’appelant « Abbà, Père ». C’est ce qu’a fait Jésus ; même dans les moments les plus dramatiques de sa vie terrestre, Il n’a jamais perdu la confiance dans le Père et l’a toujours invoqué à travers l’intimité du Fils bien-aimé. Au Gethsémani, lorsqu’il sent l’angoisse de la mort, sa prière est : « Abba… Père, tout est possible pour toi. Eloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (Mc 14, 36).
Dès les premiers pas de son chemin, l’Eglise a accueilli cette invocation et l’a faite sienne, en particulier dans la prière du Notre Père, dans laquelle nous disons chaque jour : « Notre Père, qui es aux cieux… que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (Mt 6, 9-10). Dans les lettres de saint Paul, nous la retrouvons par deux fois. L’apôtre, nous venons de l’entendre, s’adresse aux Galates à travers ces paroles : « Et voici la preuve que vous êtes des fils : envoyé par Dieu, l’Esprit de son Fils est dans nos cœurs, et il crie vers le Père en l’appelant “Abba !” » (Ga 4, 6). Et au centre de ce chant à l’Esprit Saint qui est le chapitre huit de la Lettre aux Romains, saint Paul affirme : « L’Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur ; c’est un Esprit qui fait de vous des fils ; poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l’appelant : “Abba !” » (Rm 8, 15). Le christianisme n’est pas une religion de la peur, mais de la confiance et de l’amour au Père qui nous aime. Ces deux affirmations denses nous parlent de l’envoi et de l’accueil du Saint Esprit, le don du Ressuscité, qui fait de nous des fils dans le Christ, le Fils unique, et nous place dans une relation filiale avec Dieu, une relation de profonde confiance, comme celle des enfants ; une relation filiale semblable à celle de Jésus, même si son origine et son importance sont différentes : Jésus est le Fils éternel de Dieu qui s’est fait chair, en revanche, nous devenons fils en Lui, dans le temps, à travers la foi et les sacrements du baptême et de la confirmation ; grâce à ces deux sacrements, nous sommes plongés dans le Mystère pascal du Christ. L’Esprit Saint est le don précieux et nécessaire qui fait de nous des fils de Dieu, qui réalise cette adoption filiale à laquelle sont appelés tous les êtres humains car, comme le précise la bénédiction divine de la Lettre aux Ephésiens, Dieu, dans le Christ, « nous a choisis avant la création du monde, pour que nous soyons, dans l’amour, saints et irréprochables sous son regard. Il nous a d’avance destinés à devenir pour lui des fils par Jésus Christ » (Ep 1, 4).
L’homme d’aujourd’hui ne perçoit sans doute pas la beauté, la grandeur et le réconfort profond contenus dans le mot « père », par lequel nous pouvons nous adresser à Dieu dans la prière, parce qu’aujourd’hui, la figure paternelle n’est souvent pas suffisamment présente et souvent, elle n’est pas assez positive dans la vie quotidienne. L’absence du père, le problème d’un père non présent dans la vie de l’enfant est un grand problème de notre temps, parce qu’il devient difficile de comprendre dans sa profondeur ce que veut dire que Dieu est Père pour nous. De Jésus lui-même, de sa relation filiale avec Dieu, nous pouvons apprendre ce que signifie véritablement « père », quelle est la véritable nature du Père qui est dans les cieux. Des critiques de la religion ont dit que parler du « Père », de Dieu, serait une projection de nos pères au ciel. Mais c’est le contraire qui est vrai : dans l’Évangile, le Christ nous montre qui est le père et comment doit être un véritable père, afin que nous puissions comprendre la véritable paternité, apprendre également la véritable paternité. Pensons aux paroles de Jésus dans le sermon sur la montagne, où il dit : « Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux » (Mt 5, 44-45). C’est précisément l’amour de Jésus, le Fils unique — qui parvient au don de soi sur la croix — qui nous révèle la véritable nature du Père : Il est l’Amour, et nous aussi, dans notre prière de fils, nous entrons dans ce circuit d’amour, amour de Dieu qui purifie nos désirs, nos comportements marqués par la fermeture, la suffisance, l’égoïsme typique de l’homme ancien. Nous pourrions donc dire qu’en Dieu, la nature de Père possède deux dimensions. Tout d’abord, Dieu est notre Père, parce qu’il est notre Créateur. Chacun de nous, chaque homme et chaque femme est un miracle de Dieu, il est voulu par Lui et Dieu le connaît personnellement. Lorsque dans le Livre de la Genèse, on dit que l’être humain est créé à l’image de Dieu (cf. 1, 27), on veut exprimer précisément cette réalité : Dieu est notre père, pour Lui, nous ne sommes pas des êtres anonymes, impersonnels, mais nous avons un nom. Il y a une phrase dans les Psaumes qui me touche toujours, lorsque je la prie : « Tes mains m’ont fait » dit le psalmiste (Ps 119, 73). Chacun de nous peut dire, dans cette belle image, la relation personnelle avec Dieu : « Tes mains m’ont fait, tu m’a pensé et créé et voulu ». Mais cela ne suffit pas encore. L’Esprit du Christ nous ouvre à une deuxième dimension de la paternité de Dieu, au-delà de la création, car Jésus est le « Fils » au sens plénier, « de la même substance que le Père », comme nous professons dans le Credo. En devenant un être humain comme nous, à travers l’Incarnation, la Mort et la Résurrection, Jésus nous accueille à son tour dans son humanité et dans sa condition même de Fils; ainsi, nous pouvons entrer nous aussi dans son appartenance spécifique à Dieu. Assurément, notre condition de fils de Dieu ne possède pas la même plénitude que Jésus ; nous devons le devenir toujours davantage, le long du chemin de toute notre existence chrétienne, en grandissant à la suite de Jésus, dans la communion avec Lui pour entrer toujours plus intimement dans la relation d’amour avec Dieu le Père, qui soutient la nôtre et donne son sens véritable à la vie. C’est cette réalité fondamentale qui nous est révélée quand nous nous ouvrons à l’Esprit Saint et Il nous fait nous adresser à Dieu en lui disant : « Abbà ! , Père ! ». Nous sommes réellement allés au-delà de la création dans l’adoption avec Jésus; unis, nous sommes réellement en Dieu et fils d’une manière nouvelle, dans une dimension nouvelle.
Mais je voudrais à présent revenir aux deux passages de saint Paul que nous sommes en train d’analyser en ce qui concerne cette action de l’Esprit Saint dans notre prière ; ici aussi, il y a deux passages qui se correspondent, mais qui contiennent une nuance différente. En effet, dans la Lettre aux Galates l’apôtre affirme que l’Esprit crie en nous « Abbà ! Père ! » ; dans la Lettre aux Romains, il dit que c’est nous qui nous écrions « Abbà ! Père ! ». Et saint Paul veut nous faire comprendre que la prière chrétienne n’est jamais, n’a jamais lieu en sens unique allant de nous à Dieu, ce n’est pas seulement une «action à nous», mais elle est l’expression d’une relation réciproque dans laquelle Dieu agit le premier : c’est l’Esprit Saint qui crie en nous, et nous pouvons crier car l’impulsion vient de l’Esprit Saint. Nous ne pourrions pas prier si n’était pas inscrit dans la profondeur de notre cœur le désir de Dieu, notre condition de fils de Dieu. Depuis qu’il existe, l’homo sapiens est toujours à la recherche de Dieu, il cherche à parler avec Dieu, car Dieu s’est inscrit lui-même dans nos cœurs. La première initiative vient donc de Dieu et, avec le baptême, Dieu agit à nouveau en nous, l’Esprit Saint agit en nous; il est le premier initiateur de la prière pour que nous puissions réellement parler avec Dieu et dire « Abbà » à Dieu. Sa présence ouvre donc notre prière et notre vie, elle ouvre aux horizons de la Trinité et de l’Église.
En outre, nous comprenons, cela est le deuxième point, que la prière de l’Esprit du Christ en nous et la nôtre en Lui, n’est pas seulement un acte individuel, mais un acte de l’Église tout entière. En priant, notre cœur s’ouvre, nous entrons en communion non seulement avec Dieu, mais précisément avec tous les fils de Dieu, car nous sommes une seule chose. Quand nous nous adressons au Père dans notre intimité, dans le silence et le recueillement, nous ne sommes jamais seuls. Celui qui parle avec Dieu n’est pas seul. Nous sommes dans la grande prière de l’Église, nous sommes une partie d’une grande symphonie que la communauté chrétienne qui est présente dans toutes les parties de la terre à chaque époque élève à Dieu ; certes, les musiciens et les instruments sont différents — et cela est un élément de richesse —, mais la mélodie de louange est unique et en harmonie. Alors, chaque fois que nous disons : « Abbà ! Père ! » c’est l’Église, toute la communion des hommes en prière qui soutient notre invocation et notre invocation est l’invocation de l’Église. Cela se reflète également dans la richesse des charismes, des ministères, des tâches, que nous accomplissons dans la communauté. Saint Paul écrit aux chrétiens de Corinthe : « Les dons de la grâce sont variés, mais c’est toujours le même Esprit. Les fonctions dans l’Église sont variées, mais c’est toujours le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est toujours le même Dieu qui agit en tous » (1 Co 12, 4-6). La prière guidée par l’Esprit Saint, qui nous fait dire « Abbà ! Père ! » avec le Christ et en Christ, nous insère dans l’unique grande mosaïque de la famille de Dieu, dans laquelle chacun a une place et un rôle important, en profonde unité avec le tout.
Une dernière remarque : nous apprenons à crier « Abbà ! Père ! » également avec Marie, la Mère du Fils de Dieu. L’accomplissement de la plénitude du temps, dont parle saint Paul dans la Lettre aux Galates (cf. 4, 4), a lieu au moment du « oui » de Marie, de sa pleine adhésion à la volonté de Dieu : « Me voici, je suis la servante du Seigneur » (Lc 1, 38).
Chers frères et sœurs, apprenons à goûter dans notre prière la beauté d’être des amis, ou plutôt des fils de Dieu, de pouvoir l’invoquer avec la familiarité et la confiance qu’un enfant éprouve envers ses parents qui l’aiment. Ouvrons notre prière à l’action de l’Esprit Saint pour qu’en nous, il s’écrie à Dieu « Abba ! Père ! » et pour que notre prière change, convertisse constamment notre manière de penser, notre action, pour la rendre toujours plus conforme à celle du Fils unique, Jésus Christ. Merci.

JEAN PAUL II – PRIÈRE DU MATIN DE CELUI QUI SOUFFRE – PS 56, 2.7-11

17 septembre, 2016

http://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/audiences/2001/documents/hf_jp-ii_aud_20010919.html

JEAN PAUL II – PRIÈRE DU MATIN DE CELUI QUI SOUFFRE – PS 56, 2.7-11

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 19 septembre 2001

1. Il s’agit d’une nuit de ténèbres, au cours de laquelle on perçoit la présence proche de fauves affamés. Le priant attend que l’aube paraisse, pour que la lumière puisse vaincre l’obscurité et les peurs. Tel est le cadre du Psaume 56, qui est aujourd’hui proposé à notre réflexion:  un chant nocturne qui prépare le priant à la lumière de l’aurore,  attendue  avec anxiété, afin de pouvoir louer le Seigneur dans la joie (cf. vv. 9-12). En effet, le Psaume passe de la plainte dramatique adressée à Dieu à l’espérance sereine et au remerciement joyeux, ce dernier exprimé à travers des paroles qui retentiront encore par la suite, dans un autre Psaume (cf. Ps 107, 2-6). En pratique, on assiste au passage de la peur à la joie, du cauchemar à la sérénité, de la prière à la louange. C’est une expérience fréquemment décrite dans le Psautier:  « Pour moi tu as changé le deuil en une danse, tu dénouas mon sac et me ceignis d’allégresse; aussi mon coeur te chantera sans plus se taire, Yahvé mon Dieu, je te louerai à jamais » (Ps 29, 12-13). 2. Les moments du Psaume 56, sur lequel nous méditons, sont donc au nombre de deux. Le premier concerne l’expérience de la crainte face à l’assaut du mal qui tente de frapper le juste (cf. vv. 2-7). Au centre de la scène se trouvent deux lions en position d’attaque. Cette image se transforme rapidement en symbole de guerre, décrit par des lances, des flèches, des épées. L’orant se sent assailli par une sorte d’escadron de la mort. Autour de lui se trouve un groupe de chasseurs, qui tend des pièges et creuse des fosses pour capturer sa proie. Mais cette atmosphère de tension se dissipe immédiatement. En effet, à l’ouverture (cf. v. 2) apparaît déjà le symbole protecteur des ailes divines, qui rappellent concrètement l’arche de l’alliance avec les chérubins ailés, c’est-à-dire la présence de Dieu aux côtés des fidèles dans le temple saint de Sion. 3. Le priant demande instamment que Dieu envoie ses messagers du ciel, auxquels il attribue les noms emblématiques d’ »Amour » et « Vérité » (v. 4), des qualités propres à l’amour salvifique de Dieu. C’est pourquoi, même s’il frissonne en raison du rugissement terrible des fauves et de la perfidie des persécuteurs, le fidèle demeure intérieurement serein et confiant, comme Daniel dans la fosse aux lions (cf Dn 6, 17, 25). La présence du Seigneur ne tarde pas à révéler son efficacité, à travers la punition des adversaires par eux-mêmes:  ces derniers tombent dans la fosse qu’ils avaient creusée pour le juste (cf. v. 7). Cette confiance dans la justice divine, toujours vive dans le Psautier, empêche le découragement et la soumission aux forces du mal. Tôt au tard Dieu se range aux côtés du fidèle, qui bouleverse les manoeuvres des impies en les faisant buter dans leur propres projets malfaisants. 4. Nous parvenons ainsi à la seconde partie du Psaume, celle du remerciement (cf. vv. 8-12). Un passage brille par son intensité et sa beauté:  « Mon coeur est prêt, ô Dieu, mon coeur est prêt; je veux chanter, je veux jouer pour toi! éveille-toi ma gloire; éveille-toi, harpe, cithare, que j’éveille l’aurore! » (vv. 8-9). Désormais, les ténèbres se sont dissipées:  l’aube du salut est rendue proche par le chant de l’orant. En appliquant cette image à sa propre personne, le Psalmiste traduit peut-être dans les termes de la religiosité biblique, rigoureusement monothéiste, l’usage des prêtres égyptiens ou phéniciens qui étaient chargés de « réveiller l’aurore », c’est-à-dire de faire réapparaître le soleil, considéré comme une divinité bénéfique. Il fait également allusion à l’usage de pendre et de voiler les instruments de musique en temps de deuil et d’épreuve (cf. Ps 136, 2), et de les « réveiller » au son de la fête, à l’époque de la libération et de la joie. La liturgie fait donc éclore l’espérance:  elle s’adresse à Dieu en l’invitant à s’approcher à nouveau de son peuple et à écouter sa prière. Dans le Psautier l’aube est souvent le moment où Dieu exauce un voeu, après une nuit de prière. 5. Le Psaume se termine ainsi, avec un chant de louange adressé au Seigneur, qui agit à travers ses deux grandes qualités salvifiques, déjà apparues sous des termes différents dans la première   partie  de  la  supplication  (cf. v. 4). A présent entrent en scène, presque personnifiées, la Bonté et la Fidélité divines. Elles inondent les cieux de leur présence et sont comme la lumière qui brille dans l’obscurité des épreuves et des persécutions (cf. v. 11). C’est pour cette raison que le Psaume 56 s’est transformé, dans la tradition chrétienne, en chant du réveil à la lumière et à la joie pascale, qui rayonne chez le fidèle en effaçant la peur de la mort et en ouvrant l’horizon de la gloire céleste. 6. Grégoire de Nysse découvre dans les paroles de ce Psaume une sorte de description typique de ce qui se produit dans chaque expérience humaine ouverte à la reconnaissance de la sagesse de Dieu. « Il me sauva, en effet, – s’exclame-t-il – en m’ayant fait de l’ombre avec la nuée de l’Esprit, et ceux qui m’avaient foulé aux pieds ont été humiliés » (Sur les titres des Psaumes, Rome 1994, p. 183). En se référant ensuite aux expressions qui concluent le Psaume, où il est dit:  « Ô Dieu élève-toi sur les cieux. Sur toute la terre ta gloire », il conclut:  « Dans la mesure où la gloire de Dieu s’étend sur la terre, accrue par la foi de ceux qui sont sauvés, les puissances célestes, exultant pour notre salut, élèvent un hymne à Dieu » (Ibid., p. 184).

BENOÎT XVI – TON RÈGNE EST UN RÈGNE ÉTERNEL PS 144, 14.17-18.21

11 juillet, 2016

http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2006/documents/hf_ben-xvi_aud_20060208.html

BENOÎT XVI – TON RÈGNE EST UN RÈGNE ÉTERNEL PS 144, 14.17-18.21

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 8 février 2006

Ton règne est un règne éternel Lecture:  Ps 144, 14.17-18.21

1. Dans le sillage de la Liturgie qui le divise en deux parties, nous revenons sur le Psaume 144, un chant admirable en l’honneur du Seigneur, roi aimant et attentif à ses créatures. Nous voulons à présent méditer sur la deuxième des sections qui constituent le Psaume:  il s’agit des versets 14-21 qui reprennent le thème fondamental du premier mouvement de l’hymne. Dans celui-ci, on exaltait la piété, la tendresse, la fidélité et la bonté divine qui s’étendent à toute l’humanité, touchant chaque créature. A présent, le Psalmiste porte toute son attention sur l’amour que le Seigneur réserve de manière particulière au pauvre et au faible. La royauté divine n’est donc pas détachée et hautaine, comme cela peut parfois se produire dans l’exercice du pouvoir  humain.  Dieu  exprime   sa royauté en s’inclinant sur les créatures les plus fragiles et sans défense. 2. En effet, Il est tout d’abord un père qui « soutient tous ceux qui tombent » et qui relève ceux qui sont tombés dans la poussière de l’humiliation (cf.  v.  14). Les êtres vivants sont, en conséquence, tendus vers le Seigneur presque comme des mendiants affamés et Il offre, en père attentif, la nourriture qui leur est nécessaire pour vivre (cf. v. 15). A ce point, fleurit sur les lèvres de l’orant, la profession de foi dans les deux qualités divines par excellence:  la justice et la sainteté. « Le Seigneur est juste en toutes ses voies, saint dans toutes ses oeuvres » (v. 17). Il existe en hébreu  deux  adjectifs  typiques  pour illustrer l’alliance qui existe entre Dieu et son peuple:  saddiq et hasid. Ils expriment la justice qui veut sauver et libérer du mal et la fidélité qui est signe de la grandeur pleine d’amour du Seigneur. 3. Le Psalmiste se place du côté de ceux qui en bénéficient, qui sont définis par diverses expressions; en pratique, ce sont des termes qui constituent une représentation du véritable croyant. Celui-ci « invoque » le Seigneur dans une prière confiante, il le « cherche » dans la vie « avec un coeur sincère » (cf. v. 18), il « craint » son Dieu, respectant sa volonté et obéissant à sa parole (cf. v. 19), mais surtout il l’ »aime », assuré d’être accueilli sous le manteau de sa protection et de son intimité (cf. v. 20). La dernière parole du Psalmiste est, alors, celle par laquelle il avait ouvert son hymne:  c’est une invitation à louer et à bénir le Seigneur et son « nom », c’est-à-dire sa personne vivante et sainte qui oeuvre et apporte le salut dans le monde et dans l’histoire. Plus encore, son appel est un appel à faire en sorte qu’à la louange orante du fidèle s’associe chaque créature marquée par le don de la vie:  « Son nom très saint, que toute chair le bénisse toujours et à jamais! » (v. 21). C’est une sorte de chant éternel qui doit s’élever de la terre au ciel, c’est la célébration communautaire de l’amour universel de Dieu, source de paix, de joie et de salut. 4. Pour conclure notre réflexion, revenons sur ce doux verset qui dit:  « Il [le Seigneur] est proche de ceux qui l’invoquent, de tous ceux qui l’invoquent en vérité » (v. 18). Cette phrase était particulièrement chère à Barsanuphe de Gaza, un ascète mort autour de la moitié du VI siècle, souvent interpellé par des moines, des ecclésiastiques et des laïcs pour la sagesse de son discernement. C’est ainsi, par exemple, qu’à un disciple qui exprimait le désir « de rechercher les causes des diverses tentations qui l’avaient assailli », Barsanuphe répondait:  « Frère Jean, ne crains rien des tentations qui sont apparues contre toi pour te mettre à l’épreuve, car le Seigneur ne te laisse pas en proie à celles-ci. Lorsque l’une de ces tentations te vient, ne prends donc pas la peine d’examiner ce dont il s’agit, mais crie le nom de Jésus:  « Jésus, aide-moi ». Et il t’écoutera car « il est proche de ceux qui l’invoquent ». Ne te décourage pas, mais cours avec ardeur et tu rejoindras l’objectif, dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Barsanuphe et Jean de Gaza, Epistolario, 39:  Collection de Textes patristiques, XCIII, Rome 1991, p. 109). Et ces paroles du Père de l’Antiquité valent également pour nous. Dans nos difficultés, problèmes et tentations, nous ne devons pas uniquement accomplir une réflexion théorique – d’où venons-nous? – mais nous devons réagir de façon positive, invoquer le Seigneur, maintenir un contact vivant avec le Seigneur. Nous devons même crier le nom de Jésus:  « Jésus, aide-moi! ». Et nous sommes certains qu’il nous écoute, parce qu’il est proche de celui qui le cherche. Ne nous décourageons pas, mais courons avec ardeur – comme le dit ce Père – et nous atteindrons nous aussi l’objectif de la vie, Jésus, le Seigneur.

LE HALLEL ÉGYPTIEN (psaumes 113 à 118)

12 avril, 2016

http://www.abouvet.org/ELOI/ps_2006_1.html

LE HALLEL ÉGYPTIEN

Conférences bibliques 2005-2006

On appelle Hallel, un mot formé à partir de la racine de la louange ‘’hallal’’, un ensemble de six psaumes de louange, les psaumes 113 à 118. Comme la grande merveille pour laquelle la louange d’Israël s’élève vers Dieu est la libération de l’esclavage et la sortie d’Égypte, sortie qui est d’ailleurs évoquée dans le psaume 114, le Hallel est souvent appelé Hallel égyptien. Le Hallel est récité notamment aux trois fêtes de pèlerinage, fête de Pâque, fête des Semaines, fête des Tentes, ainsi qu’à la fête de Hanoukka qui commémore la nouvelle dédicace du Temple en 167 après sa profanation par les Grecs. A Pâque, le Hallel est récité à la synagogue le matin de la fête mais aussi au cours de la célébration de la fête en famille la veille au soir. On dit avant le repas les psaumes 113 et 114 et cette récitation est précédée d’une déclaration solennelle enjoignant à chaque participant de s’identifier à ceux qui sont sortis d’Égypte. « Dans tous les siècles chacun de nous a le devoir de se considérer comme s’il était lui-même sorti d’Égypte, comme il est dit (en Exode 13,8) : Tu donneras alors cette explication à ton fils : C’est en vue de cela que le Seigneur a agi en ma faveur quand je suis sorti d’Égypte. Ce ne sont pas seulement nos ancêtres que le Saint, béni soit-il, a délivrés mais nous aussi il nous a délivrés avec eux, comme il est dit (Deutéronome 6,23) : Et nous il nous fit sortir de là pour nous amener ici, pour nous donner le pays qu’il avait promis à nos pères. » Les citations de l’Écriture montrent que nous sommes sortis d’Égypte pour servir le Seigneur. Nous ne faisons pas mémoire d’un évènement historique qui a eu lieu dans un passé lointain mais nous participons à une délivrance qui nous concerne à titre personnel. Nous sommes conviés à toutes les époques à rechercher notre libération des servitudes d’Égypte. Après cette déclaration s’élève la louange du ‘’C’est pourquoi’’. « C’est pourquoi nous avons le devoir de remercier, de chanter, de louer, de glorifier, d’exalter, de célébrer, de bénir, de magnifier et d’honorer Celui qui a fait pour nos ancêtres et pour nous tous ces miracles. Il nous a fait sortir de l’esclavage vers la liberté, de la détresse vers la joie, du deuil vers la fête, des ténèbres vers la lumière, de l’esclavage vers la rédemption. Chantons en son honneur un cantique nouveau. Hallelou-Yah ! » La sortie d’Égypte est évoquée par cinq images de sortie, de transformation ou de passage vers la liberté, la joie, la fête, la lumière, la rédemption. Pour les miracles que Dieu a faits dans le passé (pour nos ancêtres) et pour ceux qu’il fait pour nous aujourd’hui (ce paragraphe reprend l’actualisation du texte précédent), dans l’attente de la Rédemption finale, nous pouvons le louer sans retenue et le ‘’C’est pourquoi’’ déploie neuf verbes de louange (toute la gamme des verbes de louange du psautier) avant de terminer par le Hallelou-Yah qui introduit naturellement le psaume 113 dont il est le premier mot. Nous, chrétiens, pouvons adhérer pleinement à cette introduction à la récitation du Hallel en ajoutant aux passages nommés dans le ‘’C’est pourquoi’’ un autre passage, celui de la mort à la vie par la résurrection du Christ. A la fin du repas on termine le Hallel par la récitation des psaumes 115 à 118. Matthieu et Marc nous disent qu’à la fin du repas où fut instituée l’Eucharistie, Jésus a chanté des psaumes avec ses disciples : après le chant des psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers (Mat. 26,30). Il s’agit des psaumes qui ouvrent et ferment le repas pascal et prennent ainsi plus de prix encore à nos yeux .

LE PSAUME 113 Lecture du psaume pas à pas

1  Alléluia (Louez Yah) ! Louez, serviteurs du Seigneur, louez le nom du Seigneur ! 2  Que le nom du Seigneur soit béni dès maintenant et pour toujours 3  Du levant du soleil à son couchant loué soit le nom du Seigneur

Le psaume commence et se termine par Alléluia, mot qui est la transcription en français de l’hébreu Hallelou-Yah : Hallellou est un impératif pluriel du verbe hallal qui veut dire louer et Yah est une forme abrégée de YHWH, Hallelou-Yah signifie donc ‘’Louez Yah, louez le Seigneur !’’. Quand le célébrant prononce Alléluia dans notre liturgie il invite donc les fidèles à louer le Seigneur et ceux-ci répondent en s’invitant mutuellement à la louange. De même dans le psaume l’exclamation est à la fois un appel de celui qui préside la réunion des fidèles et une réponse de cette assemblée. Après l’exclamation initiale, le psaume commence par les deux composantes du début d’une louange d’invitation ou louange factitive (l’invitatoire en langage technique), l’impératif pluriel Louez et la mention de ceux qui sont appelés à louer serviteurs du Seigneur ; l’appel louez est ensuite repris (ce qui donne plus de vigueur à l’appel) et suivi cette fois du complément qui dit à qui s’adresse la louange, le Nom du Seigneur. Quand Dieu est apparu à Moïse dans le buisson ardent, il lui a révélé son nom personnel de quatre lettres, YHWH, et, comme vous savez, la tradition a choisi de ne pas prononcer ces quatre lettres (ou tétragramme) par respect, et de dire Seigneur ou Mon Seigneur chaque fois que ce Nom figure dans l’Ecriture. Louer le nom que Dieu a bien voulu donner à son peuple, c’est louer Dieu lui-même. Le verset 2 est une réponse de l’assemblée à l’invitation qui lui a été adressée : Que le nom du Seigneur soit béni dès maintenant et pour toujours. Quand l’homme bénit Dieu ou, comme ici, demande que Dieu soit béni, le verbe a le sens de louer comme on le constate, par exemple, au psaume 34, 2 : Je bénirai le Seigneur en tout temps, toujours sa louange à la bouche ; les deux stiques ont le même sens et l’un dit bénir quand l’autre dit louer (voir aussi le psaume 145,2). L’assemblée répond donc : que le Nom soit béni, loué, maintenant, par nous, par notre génération, et que cette louange se poursuive dans la suite des temps, c’est-à-dire qu’elle soit reprise par les générations à venir. L’assemblée poursuit sa réponse au v.3 et proclame : Du levant du soleil à son couchant loué soit le nom du Seigneur. Le verset précédent exprimait le vœu que la louange se poursuive de siècle en siècle, celui-ci fait le souhait que la louange du Seigneur s’étende à tout l’univers dont les limites sont désignées par l’orient où le soleil se lève et l’occident, lieu de son coucher. Le v.3 forme le vœu que le vrai Dieu soit reconnu et loué par tous les hommes pour que s’accomplisse la prophétie de Zacharie (14, 9) Alors le Seigneur se montrera le roi de toute le terre. En ce jour-là le Seigneur sera unique et son nom unique. La louange est le thème qui unifie la première strophe : en plus de l’Alléluia initial, le verbe ‘’louer’’ figure deux fois dans le v.1 et une fois dans le v.3 et un synonyme ‘’bénir’’ exprime la même action dans le v.2. L’assemblée est invitée à faire monter sa louange vers le Seigneur et répond en souhaitant que cette louange se prolonge sans fin dans le temps et s’étende jusqu’aux extrémités de la terre.

4  Il est élevé au-dessus de toutes les nations, le Seigneur, au-dessus des cieux est sa gloire. 5  Qui est comme le Seigneur, notre Dieu, lui qui monte pour siéger, 6  lui qui s’abaisse pour voir, dans les cieux et dans la terre ?

Dans cette seconde strophe nous passons du plan horizontal à la dimension verticale, nous étions avec ceux qui louent, nous nous élevons vers Celui qui est loué. Le Seigneur est élevé, est plus haut que toutes les nations, dit le v.4, il les domine selon la traduction liturgique, il est aussi au-dessus des cieux, plus haut que les cieux. Il semble que le poète suggère que la louange continue dans les cieux car le participe ‘’ram’’ du verbe ‘’roum’’ traduit ici par il est élevé a, par ailleurs, une connotation de louange (comme en français le verbe exalter évoque la hauteur, l’altitude, et a, en même temps, le sens de louer). Le mot gloire (Kabod) à la fin du verset désigne la présence divine comme en Exode 40,34 et suggère aussi, comme le mot ram, la louange (rendons gloire…) ; derrière la transcendance de Dieu que proclame ce verset, on entend aussi, en contrepoint, que dans les cieux se poursuit la louange qui montait de la terre. Les versets 5 et 6 forment une seule phrase comme le montre le parallélisme évident entre 5b lui qui s’élève pour siéger et 6a lui qui s’abaisse pour voir. Le début de la phrase ne pose pas de difficulté : Qui est comme le Seigneur notre Dieu, lui qui … lui qui…mais que faire des derniers mots du v.6 dans la terre et dans les cieux ? La plupart des traducteurs les traitent comme un complément du verbe voir, mais cela donne un sens banal : Dieu voit dans la terre et dans les cieux. Ce choix bute en outre sur la proposition ‘’dans’’ du texte hébreu car la construction ‘’voir dans la terre’’ est inappropriée et les traducteurs sont obligés de modifier la préposition en ‘’vers’’ (texte liturgique) ou ‘’sur’’ (Dhorme dans la Pléiade) ou encore de la supprimer (TOB). Il vaut mieux respecter le parallélisme parfait entre 5b et 6a (pourquoi l’un seulement de ces deux stiques aurait-il un complément ?) et rattacher 6b à 5a : Qui est comme le S’ notre Dieu …dans la terre ou dans les cieux ? Y a-t-il un Dieu comparable au nôtre où que ce soit ? Et au cœur de l’inclusion ainsi formée par 5a et 6b se trouve la raison de la grandeur unique de notre Dieu : lui qui s’élève pour siéger, lui qui s’abaisse pour voir. Notre Dieu est celui qui à la fois siège ou trône au plus haut et celui qui accepte de s’abaisser pour voir. On note que la préposition ‘’dans’’ qui posait problème dans la solution précédente, convient parfaitement, au contraire, si elle s’inscrit dans la question : Qui peut se comparer à notre Dieu dans la terre ou dans les cieux ? Quand le psaume nous dit que Dieu s’abaisse pour « voir », il ne faut pas penser que ce voir signifie le regard neutre d’un observateur détaché, indifférent, mais il faut l’entendre comme en Exode 2,25 : quand Dieu entendit la plainte des fils d’Israël opprimés en Egypte, Dieu vit les fils d’Israël et Dieu connut… Le verset est interrompu mais nous comprenons que Dieu a fait plus que regarder, il a ressenti les peines d’Israël et a décidé d’intervenir : il va apparaître à Moïse au buisson ardent et, dès ses premiers mots, le verbe ‘’voir’’ revient (Ex. 3, 7) : J’ai vu, vraiment vu, la misère de mon peuple et il précise : Je connais ses souffrances puis il renvoie Moïse en Egypte pour faire sortir son peuple de l’esclavage. On comprend la force de ce « voir » de Dieu.

7  De la poussière il met debout le pauvre, du tas d’ordures il élève l’indigent, 8  pour le faire siéger avec les princes, avec les princes de son peuple. 9  Il fait siéger la femme stérile dans la maison, mère de fils, heureuse.

Alléluia (Louez Yah) !

Pour Dieu, voir incite à l’action et la troisième strophe du psaume donne des exemples des interventions divines. Le v.7 est construit selon deux propositions strictement parallèles; les deux mots traduits par pauvre et indigent (dal et ‘ébyon) ont le même sens et vont souvent de pair comme en Ps 72,13 et 82,4 ; ces malheureux sont sortis de la poussière ou des ordures, encore deux termes très proches, ils sont mis debout ou relevés, de nouveau des synonymes. Arrêtons-nous un instant sur la forme des versets. Vous savez que la poésie hébraïque joue très souvent sur le parallélisme des stiques : nous avons ici, au v.7, un bon exemple de parallélisme synonymique où les deux membres du verset se répondent terme à terme. Un peu plus haut nous avons rencontré en 5b et 6a un cas de parallélisme antithétique où les deux stiques s’opposaient : Lui qui s’élève pour siéger, lui qui s’abaisse pour voir. Quand les deux stiques disent la même chose, ils nous permettent de nous imprégner du sens, d’entrer dans la méditation et la prière. Quand ils forment contraste les oppositions nous incitent à creuser la signification : en quoi siéger sur un trône s’oppose-t-il à voir ? Revenons au fond : l’image du pauvre assis dans la poussière n’est pas seulement une métaphore mais, souvent, comme nous le montrent les médias ou le spectacle de la rue, l’expression de la réalité ; il en va de même pour le tas d’ordures où l’exclus cherche sa nourriture et un abri. La phrase se poursuit en v.8 : le Seigneur relève le malheureux pour le faire siéger avec les princes, avec les princes de son peuple. Le mot hébreu traduit par princes peut aussi être rendu par puissants ou grands, peu importe : la miséricorde divine non seulement redresse le malheureux mais le sort de son exclusion, le fait entrer parmi les princes de son peuple. En français comme en hébreu le pronom son est ambigu : s’il renvoie au miséreux, le psalmiste nous dit que celui-ci est réintégré dans sa communauté ; cette précision est importante car le miséreux dans les psaumes de supplication, souffre de la pauvreté, de la maladie mais aussi de la haine, de l’exclusion et du mépris; pensons notamment à la victime du psaume 22, méprisée par tous avant d’être relevée et d’entonner la louange au milieu de ses frères. Si le pronom son renvoie au Seigneur, ces mots désignant alors le peuple du Seigneur diraient que le pauvre va s’asseoir au milieu des justes, des élus. Le poète qui a écrit le psaume 113 a choisi d’employer les mêmes verbes pour parler de Dieu dans la strophe centrale et pour décrire son action en faveur des malheureux dans la strophe finale. La version proposée ci-dessus reprend, elle aussi, les mêmes verbes, quitte à sacrifier quelque peu l’élégance de la traduction, car ces répétitions ont un sens. Le poète exprime en effet le sort de l’indigent en disant que le Seigneur l’élève, le fait monter, en employant le même verbe ‘’roum’’ qu’il appliquait, au début du verset 4, au Seigneur lui-même qui est élevé. Il use aussi du même verbe pour dire que le Seigneur siège dans les hauteurs en 5b et qu’il fait siéger le pauvre parmi les princes de son peuple en 8. Cette reprise des mêmes verbes appliqués à Dieu d’abord et ensuite au pauvre qu’il redresse et relève, puis fait asseoir ou trôner sont, je pense, une manière discrète de suggérer que le Seigneur rapproche de lui, fait, si on peut dire, participer à sa condition le misérable qu’il remet debout. Le v.9 présente un autre exemple des interventions du Seigneur. Il s’agit cette fois de la femme stérile, celle qui ne peut pas avoir d’enfant, et qui est donc, selon les mœurs de ce temps, méprisée et repoussée par son mari, et doit finir sa vie dans la solitude et la pauvreté. Le Seigneur fait siéger la femme stérile dans la maison ; par la grâce du Seigneur la délaissée siège ou trône au foyer, car elle est devenue mère de fils, heureuse. Le verbe siéger, appliqué ici à la femme stérile comme il l’était à Dieu en 5b, laisse entendre que cette femme est, comme le pauvre, appelée à être proche du lieu où siège le Seigneur.

Le plan du texte Nous distinguons maintenant le plan de ce petit poème. Il comprend trois parties de trois versets chacune et l’ensemble est encadré par deux Alléluia. La première (1 à 3) traite de la louange adressée à Dieu : invitation à la louange, vœu que cette louange s’étende à la totalité du temps et de l’espace. La deuxième (4 à 6) parle de Dieu à qui s’adresse la louange ; il faut lire à la suite 5a et 6b qui forment une inclusion où s’insère l’affirmation centrale du psaume Lui qui s’élève pour siéger (sur son trône) et s’abaisse pour voir. La troisième (7 à 9) donne deux exemples du ‘’voir’’ divin : il relève le pauvre, il donne des enfants à la femme stérile.

Les échos du psaume dans la tradition juive Un midrash met, de manière surprenante, le premier verset de notre psaume dans la bouche de Pharaon lui-même. Avant de le raconter, une précision de vocabulaire : en hébreu le mot ‘’ébed’’ (qui figure au pluriel dans le premier verset du psaume 113) signifie à la fois esclave ou serviteur comme le mot ‘’abodah’’ de la même racine veut dire, selon le contexte, servitude, esclavage, ou service, notamment le service divin c’est à dire le culte. Le midrash raconte que la nuit où tous les premiers-nés d’Egypte furent frappés de mort, le puissant Pharaon perdit toute sa superbe et, affolé, se leva (Ex. 12,30), alla dans le quartier où habitaient les Hébreux, chercha dans l’obscurité la maison de Moïse et il appela Moïse et Aaron pendant la nuit (Ex. 12,31) ; il frappait à leur porte et les suppliait de partir (12,32) ; ils lui répondirent : Si tu veux que nous partions, reconnais que nous ne sommes plus tes esclaves, que nous sommes des hommes libres. Pharaon, qui avait enfin compris la puissance du Dieu d’Israël, commença alors à crier en disant : Vous étiez mes esclaves mais maintenant vous n’êtes plus à mon service, vous êtes au service du Seigneur et, puisque vous êtes ses abadim (pluriel de ébed) vous devez le louer et il les exhortait « Louez, esclaves du Seigneur, louez le Nom du Seigneur ! » Ce midrash donne une saveur particulière au verset qui ouvre les six psaumes qui forment le hallel égyptien, une louange en six psaumes que les fils d’Israël font monter vers Dieu qui les a fait sortir d’Egypte. La nuit de la Pâque est le moment où Israël sort de la servitude grâce à l’intervention du Seigneur, devient le peuple de Dieu et peut commencer à louer son Dieu en l’invoquant par le Nom de quatre lettres, YHWH, que Lui-même a révélé à Moïse depuis le buisson ardent avant de l’envoyer en Egypte. Le verset 2 exprime le vœu que le Nom qui est loué pour la première fois dans l’histoire de l’humanité à la sortie de la mer (Exode chapitre 15) soit loué de génération en génération, ce qui est la vocation d’Israël. Le verset 3 met en relation la vocation d’Israël et l’ensemble des nations : Israël aspire au jour où la terre entière louera le Seigneur selon les prophéties de Malachie 1,11 et de Sophonie 3,9-10. Les versets qui sont au centre du poème mettent l’accent sur le caractère incomparable de ce Dieu qui est à la fois le Très Haut, l’Ineffable et dans le même temps celui qui s’abaisse et voit la misère de l’homme, la connaît intimement ; nous avons déjà cité les passages de l’Exode qui donnent au mot ‘’voir’’ toute sa force. L’interrogation « Qui est comme le Seigneur notre Dieu ? » est une manière de dire qu’Il est unique et fait écho à la prière fondamentale d’Israël : Ecoute Israël : le Seigneur notre Dieu le Seigneur est l’Unique. L’affirmation que Dieu est à la fois le Très-Haut, le Saint et, en même temps, si on peut dire, le Très Bas, celui qui se penche vers nous, nous écoute et nous voit est au cœur de la foi juive ; un bon commentaire de cette affirmation du centre du psaume, est donné par Isaïe dans une annonce de salut en 57,15 : Car ainsi parle celui qui est haut et élevé, qui demeure dans l’éternité et saint est son nom : Haut et saint je demeure tout en étant avec le broyé et celui de souffle abaissé pour le faire revivre… La tradition juive ne propose pas de personnage historique à qui puisse s’appliquer les versets 7 et 8 de notre psaume mais réfère ces mots au peuple tout entier : ce pauvre que Dieu relève du fumier, c’est Israël réduit à la misère et à la servitude pendant l’exil à Babylone que le Seigneur fait revenir dans sa terre puis soutient dans ses épreuves au cours des siècles. Le dernier verset peut lui aussi être appliqué collectivement à Israël : ce verset est mis en relation avec deux passages d’Isaïe (49,21-24 et 54,1-3) où Jérusalem est d’abord qualifiée de stérile puis voit miraculeusement ses enfants revenir en foule dans ses murs.

Une homélie rabbinique sur le verset 113, 9 La lecture de ce verset du psaume 113 donne l’occasion de rappeler des étapes de l’histoire du salut antérieures à la sortie d’Egypte et de remonter jusqu’aux patriarches. Voici un texte du 5e siècle extrait de la Pesiqta de Rav Kahana, un recueil d’homélies commentant des lectures faites au cours de la liturgie du shabbat à la synagogue. L’homélie porte sur le dernier verset du psaume 113 et tout le commentaire est construit selon un même schéma : rappel du premier stique de 113,9 qui parle de manière générale d’une femme sans enfant puis citation d’un verset de l’Ecriture qui mentionne la stérilité d’un personnage féminin, citation du second stique de 113,9 affirmant que la stérile est devenue mère et citation d’un verset de l’Ecriture montrant que la femme sans descendance mentionnée précédemment a été comblée par une ou plusieurs naissances. Voici donc l’homélie de rabbi Kahana. Il établit la femme stérile sans maison (c. à d. sans enfants), mère de fils, heureuse (113,9). Il y a sept femmes stériles : Sara, Rébecca, Rachel, Léa, la femme de Manoah, Anne et Sion. Première interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : il s’agit de notre mère Sara ‘’Et Sara était stérile’’ (Genèse 11,30), mère de fils heureuse : ‘’Sara a allaité des fils’’ (Gen. 25,21). Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : c’est Rébecca ‘’Et Isaac supplia le Seigneur en faveur de sa femme car elle était stérile’’ (Gen. 25,21), mère de fils, heureuse : ‘’Et le Seigneur exauça sa supplication et Rébecca sa femme conçut’’ (id.). Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : c’est Léa ‘’Et le Seigneur vit que Léa était haïe et il ouvrit son sein’’ (Gen. 29,31), de là nous apprenons que Léa était d’abord stérile, mère de fils heureuse : ‘’car je lui ai enfanté six fils’’ (Gen. 30,20). Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : c’est Rachel ‘’Rachel était stérile’’ (Gen. 29,31), mère de fils heureuse : ‘’les fils de Rachel, Joseph et Benjamin’’ (Gen. 35,24). Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : c’est la femme de Manoah ‘’Un ange du Seigneur apparut à la femme et lui dit : Vois, tu es stérile et tu n’as pas eu d’enfant’’ (Juges 13,3), mère de fils heureuse : ‘’mais tu concevras et enfanteras un fils’’ (id.). Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : c’est Anne ‘’Pennina avait des enfants mais Anne n’avait pas d’enfant’’ (I Samuel 1,2), mère de fils heureuse : ‘’Anne conçut et enfanta trois fils et deux filles’’ (I Sam. 2,21). Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : c’est Sion ‘’Pousse des acclamations, stérile, toi qui n’as pas enfanté’’ (Isaïe 54,1), mère de fils heureuse ‘’Et tu diras alors dans ton cœur : Qui me les a enfantés, tous ceux-là, à moi qui étais privée d’enfant et solitaire ?’’ (Isaïe 49,21). Quelques mots d’abord sur les femmes mentionnées dans cette homélie. La première matriarche citée est Sara ; longtemps stérile, elle donna le jour à Isaac à l’âge de 90 ans alors que son époux, Abraham, était âgé de 100 ans. Rebecca, épouse d’Isaac, demeura longtemps stérile puis devint mère des jumeaux Esaü et Jacob. Léa devint par ruse la première épouse de Jacob ; sa stérilité n’est pas explicitement mentionnée dans l’Ecriture mais déduite de l’expression ‘’ Il [le Seigneur] ouvrit son sein’’ : ce sein était donc fermé ; elle devint ensuite mère de six fils et d’une fille. Rachel, sœur cadette de Léa et préférée de Jacob, fut longtemps stérile et eut enfin deux fils, Joseph et Benjamin. La femme désignée dans le texte comme épouse de Manoah est plus connue comme mère de Samson qui devint juge en Israël et dont la force était proverbiale. L’histoire d’Anne nous est contée au début du livre de Samuel. Elle était aimée de son époux mais ne pouvait lui donner d’enfant ; en pèlerinage au sanctuaire de Silo, elle implora le Seigneur de lui donner un fils et fut exaucée, elle enfanta Samuel et le voua au service divin. Quand elle conduisit son fils au temple de Silo, auprès du prêtre Eli, elle chanta un cantique (I Sam. 2, 1-10) qui comporte des points communs avec le psaume 113, en particulier ces mots (2,8) : de la poussière, il met debout le pauvre, du tas d’ordures il élève l’indigent, pour les faire siéger avec les princes, leur attribuer la place d’honneur. La fin de l’homélie concerne Sion, petite colline où se trouvait le palais de David, au sud-est de Jérusalem, dont le nom sert parfois pour désigner toute la ville. Une prophétie d’Isaïe parle à Jérusalem en lui disant Toi, la stérile qui n’enfante plus. Mais si l’Ecriture parle ainsi c’est paradoxalement une annonce de bonheur. En effet un passage de la Pesiqta cite un peu plus loin un maître qui dit « En tout passage (de l’Ecriture) où il est dit elle n’a pas, qu’elle ait ». Autrement dit, quand l’Ecriture parle d’un manque, cela annonce que ce manque sera comblé. Dire de Jérusalem, comme des femmes nommées dans le midrash, qu’elle est stérile, c’est annoncer qu’elle va être comblée. Et, en effet, la même prophétie se poursuit en disant :les voici en foule les fils de la désolée… Élargis l’espace de ta tente… car à droite et à gauche tu vas déborder, ta descendance héritera des nations … Il faut donc entendre la fin du psaume comme l’annonce que Sion aujourd’hui en exil, déracinée, sera demain restaurée, siégera auprès de son époux qui l’aime, recevra l’hommage de tous les peuples : le Seigneur lui donnera le bonheur, la joie et la paix.

Une lecture chrétienne du psaume La naissance de Jean le Baptiste, fils de parents avancés en âge, racontée au début de l’Evangile de Luc s’inscrit dans la suite des naissances miraculeuses que nous venons de rappeler et on pourrait poursuivre l’homélie du maître juif en ces termes : ‘’Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison, c’est d’Élisabeth qu’il s’agit : Elisabeth était stérile et ils étaient tous deux avancés en âge (Luc 1,7), mère de fils heureuse : quand vint le temps où elle devait accoucher, elle mit au monde un fils (Luc 1,57).’’ Quand Marie conçoit, l’intervention divine prend place dans la continuité de ces fécondités miraculeuses mais elle introduit aussi une nouveauté radicale qui surpasse infiniment toute attente : une vierge conçoit et va devenir la mère de Dieu. On remarque la parenté entre ce psaume et le Magnificat de Marie : elle aussi loue le nom du Seigneur « Saint est son Nom », elle aussi chante le Dieu qui élève les humbles, ‘’elle est surtout, par excellence, cette femme heureuse à qui Dieu donne une postérité inespérée, parce que virginale, et que toutes les générations diront bienheureuse « (n1) Le Dieu qui accepte de s’abaisser pour voir et connaître la condition des hommes se révèle dans l’incarnation de Jésus, fils de Dieu et fils de l’homme. L’hymne de la lettre aux Philippiens 2, 6-11 est la traduction chrétienne du thème central du psaume 113. Et pour Jésus qui a prononcé ce psaume à la veille de sa passion, les mots de la poussière il relève le pauvre pour le faire asseoir avec les princes devaient avoir le sens d’une promesse prophétique : lui, le Pauvre, allait sortir de la poussière de la mort, se lever puis s’asseoir à la droite de Dieu. Le psaume dit que Dieu met debout le pauvre et élève l’indigent mais, s’il arrive parfois que Dieu intervienne directement, c’est généralement par des mains humaines, par nos mains, qu’il agit. ‘’Qui pourrait dire sincèrement que « Dieu relève le faible », si, dans ses comportements concrets, il n’essayait pas de participer à la promotion des plus défavorisés de nos sociétés ? … A côté des grands engagements … il y a mille formes d’action, d’aide, de compassion que chacun peut vivre à sa manière. « (n2)

_____________________ n1 Noël Quesson : 50 psaumes pour tous les jours, tome 1 p. 257. n2 Noël Quesson, ouvrage cité, p. 259.

LA PRIÈRE, EXPÉRIENCE DE LA LIBERTÉ (PSAUME 6)

22 mars, 2016

https://oratoiredulouvre.fr/predications/la-priere-experience-de-la-liberte-psaume-6.php

LA PRIÈRE, EXPÉRIENCE DE LA LIBERTÉ (PSAUME 6)

Culte du dimanche 23 juin 2013 à l’Oratoire du Louvre, prédication du pasteur James Woody

Chers frères et sœurs, il y a une multitude de récits guerriers dans la Bible qui font une large place aux massacres, aux coups fourrés et qui sont autant d’entorses à la morale. Que viennent faire toutes ces batailles dans un livre dont on aimerait qu’il ne contienne que des paroles de paix et d’harmonie, des hymnes à l’amour, des chants d’allégresse ? Je pense que tous ces récits ont leur place dans ce compagnon de vie qu’est la Bible. Pour que la Bible soit un compagnon de route utile, il faut, certes, qu’elle soit capable de donner plus d’ampleur aux bons moments, mais il faut qu’elle soit capable, également, de nous aider à traverser les mauvaises passes, ces moments où nous errons dans les vallées où planent l’ombre de la mort. C’est en abordant de front ces mauvais moment de la vie que la Bible peut nous être d’un précieux secours et c’est la raison pour laquelle je pense qu’il ne faut pas s’émouvoir outre mesure qu’il y ait tant d’horreur dans les textes bibliques : c’est que la vie, par bien des aspects, est assez horrible. Ainsi, les textes bibliques ont leur place sur les champs de bataille, qu’il s’agisse de guerres armées ou des conflits auxquels nous devons faire face au jour le jour. Pour prendre le cas le plus radical, celui de la guerre au sens militaire du terme, la Bible a été utilisée pour donner des mots à ces soldats qui étaient affrontés à l’indicible. Si nous prenons l’exemple de la première guerre mondiale, vous serez en droit de dire que les prières n’étaient pas théologiquement correctes. La haine de l’autre se versait dans ces prières au même débit que la mitraille. C’était un temps où l’on bénissait les canons pour qu’ils visent juste. Quelques années après, les aumôniers militaires de l’époque étant devenus professeurs de théologie, on aurait pu imaginer que les mentalités avaient changé et que, plus jamais, on ne demanderait à Dieu de prendre part à la violence du combat. En juillet 1942, lorsque l’aspirant Zirnheld, un SAS, fut tué en Lybie, on retrouva sur lui cette prière ainsi formulée :

Je veux l’insécurité et l’inquiétude. Je veux la tourmente et la bagarre, Et que vous me les donniez, mon Dieu, Définitivement. Que je sois sûr de les avoir toujours Car je n’aurai pas toujours le courage De vous les demander.

Ce sont les mots de cette prière désormais intitulée « prière des paras » qui ont été utilisés pour les hymnes actuels de l’Etat Major Inter-Armes et le 8ème RPIMa. « Je veux l’insécurité et l’inquiétude. Je veux la tourmente et la bagarre »… voilà des demandes pas très évangéliques, des demandes qui font froid dans le dos. Nous sentons bien que ce n’est pas ce qu’il faudrait demander à Dieu et pourtant… le livre des prières de la Bible, le livre des Psaumes, ne résonne-t-il pas de ces mêmes demandes ? Ne résonne-t-il pas de ces mots a priori pas très évangéliques et qui, pourtant, ont été retenus comme des mots et des prières dignes de figurer dans la Bible ? « Je les hais d’une haine parfaite, ils sont pour moi des ennemis » au psaume 139, « Toi, Eternel, Dieu des armées, Dieu d’Israël, lève-toi pour intervenir contre toutes les nations ! Ne fais grâce à aucun de ces traîtres injustes ! » au psaume 59, « enfonce ton pied dans le sang et que la langue de tes chiens ait sa part des ennemis » au psaume 68, « que leur route soit ténébreuse et glissante et que l’ange de l’Eternel les poursuivent, ceux qui méditent mon malheur » au psaume 35 et les psaume 94, dans lequel un croyant dit : « Dieu des vengeances, Eternel ! Dieu des vengeances, parais dans ta splendeur ! »…

1. on peut tout dire à Dieu Il y a le meilleur et le pire dans la Bible : ce qui nous fait rêver et ce qui nous réveille en nage. Le livre des prières de la Bible n’est pas exempt, non plus, de toutes ces phrases terribles qui expriment des sentiments de violence, de vengeance, de haine… avec le psaume 6 dont les mots sont moins durs, tous ces psaumes nous montrent qu’il est possible de tout dire à Dieu. Et sans fioriture. La prière n’est pas le moment où il faut dire des choses justes sur Dieu mais le moment on l’on dit à Dieu des choses justes sur soi. Et si ces choses sont terribles, il n’y a pas de raison de les dissimuler sous de belles formules consacrées. Le livre des psaumes nous apprend à prier en laissant de côté les formules rituelles, les formules toutes faites, qui sont théologiquement justes mais qui ne disent peut-être pas exactement ce que l’on a vraiment sur le cœur. Le livre des psaumes est cette école de la prière où l’on apprend qu’il est possible de tout dire à Dieu. On ne s’adresse pas à Dieu pour lui dire ce qu’on imagine qu’il aimerait entendre : on lui parle pour lui exprimer ce que l’on pense vraiment, ce que sont nos sentiments profonds. Cela signifie qu’une prière authentique est forcément unique en son genre. Si la prière est le dialogue entre une personne et Dieu, ce qui s’y dira sera forcément singulier. C’est pour cela que la prière est d’abord un acte individuel. C’est seul, dans un face à face avec le divin, autrement dit en plaçant notre existence face à l’absolu, que les choses peuvent honnêtement se dire. Parce que nous sommes uniques, notre vérité est unique et notre prière le sera aussi, nécessairement. En soi, la prière communautaire a toujours un caractère artificiel parce qu’elle gomme ces aspérités qui sont propres à chacun, depuis la manière que nous avons de nommer Dieu dans l’intimité, jusqu’à la manière de dire ce qu’on a à dire. Les Psaumes nous autorisent à sortir des prières rituelles toutes faites et nous invitent à nous exprimer en toute liberté. On est mal, on transpire de tristesse, on se sent usé : à la manière du psaume 6, nous pouvons dire tout cela dans notre prière et plus encore. Nous n’en pouvons plus, il y en a marre, on a envie de vomir tellement la vie nous écœure ? Notre vérité est bonne à dire. C’est alors que la prière est l’apprentissage de la liberté.

2. Il faut laisser Dieu nous répondre En contrepartie, il faut aussi laisser à Dieu la liberté de nous répondre. Nous pouvons tout lui dire, mais encore faut-il accepter de tout entendre en retour. Les psaumes nous apprennent que Dieu n’est pas sourd à nos prières ou, pour être plus précis, que notre prière ne reste pas sans effet, qu’elle ne laisse pas le monde indemne. Ici, le psalmiste affirme que Dieu a entendu ses pleurs, ses supplications. Le psalmiste ne dit pas ce que Dieu lui a répondu, il ne répète pas ce qu’il a compris de la réponse de Dieu. Il dit juste qu’il a perçu que sa prière avait trouvé un écho auprès de Dieu. Ce qu’il a pleuré est désormais à l’œuvre dans le cours de l’histoire. De la même manière que chaque prière est unique, la réponse ou les éléments de réponse que l’Eternel offrira seront eux aussi uniques ! Les psaumes nous apprennent que l’Eternel ne répond pas nécessairement en nous apportant ce que nous lui demandons. Lorsque la mort de l’adversaire est souhaitée, c’est plutôt la libération du psalmiste qui est offerte. Il y a souvent un déplacement entre la demande et l’exaucement. L’exaucement ne consiste pas dans une réponse symétrique à notre demande, mais dans une évolution de la situation dans laquelle nous nous trouvons. La prière ne nous fait pas retrouver l’être perdu, par exemple, mais elle transforme l’absence insupportable en nous rendant capable d’une forme de présence au monde renouvelée. Un jour une petite fille rentre à la maison avec un air plutôt maussade. Sa mère lui demande ce qu’elle a. Elle répond qu’une amie vient de casser sa poupée. Sa mère lui demande ce qu’elle a fait pour aider son amie, si elle l’a aidée à réparer la poupée. Et la petite fille lui répond que ce qu’elle a fait, c’est de s’asseoir à côté d’elle, et qu’elle l’a aidée à pleurer. Il semble que, bien souvent, c’est ainsi que la prière agit : elle nous permet de faire une place à celui qui vient à nous, comme un ami qui viendrait s’asseoir à côté de nous pour nous aider à pleurer, pour que tout sorte, pour que nous exprimions plus encore ce que nous avons au fond de nous. Répondre, ce n’est pas forcément donner une solution à un problème. Il suffit de relire ce que le livre de Job dit au sujet de ses amis pour comprendre cela.

3. Dieu retisse en nous l’espérance La prière, c’est une occasion de pouvoir tout dire à Dieu, de mettre en pleine lumière ce qui nous interroge ou ce qui nous fait mal. La prière c’est aussi laisser à l’Eternel la liberté de répondre comme il le souhaite et non comme je le souhaite. C’est accepter que ce qui sera bon pour moi n’est pas nécessairement ce que j’avais envisagé. Quelle que soit la forme de cette réponse, elle a toujours un même objectif : retisser en nous l’espérance qui nous permettra de reprendre pied dans la vie. Les méchants ne sont pas terrassés devant le psalmiste. D’ailleurs, il est fort possible que les ennemis du psalmiste ne soient pas des personnes mais des soucis, des tracas, des ennuis. Preuve en est que le psalmiste demandait à Dieu de le guérir, au verset 3 ; il est donc probable qu’il se sente malade et que l’adversité à laquelle il doit faire face soit une maladie, peut-être une dépression. Dieu a répondu au psalmiste, mais Dieu ne l’a pas guéri. Il a mis de la distance entre lui et l’adversité qui le rongeait. Dieu a mis de la distance entre le psalmiste et sa détresse qui va reculer, ainsi que nous le lisons au dernier verset. Nous ne savons pas ce que fut précisément la réponse de Dieu car il n’y a pas un mode unique de réponse à la prière. En revanche, nous voyons l’effet de la prière : ce qui semblait être une situation inextricable, ce qui apparaissait comme un malheur irrémédiable, s’est fissuré. L’espérance gagne à nouveau le cœur du croyant qui découvre un nouvel horizon, un nouvel espace. Une vie est à nouveau possible. L’adversité n’a pas disparu, mais elle n’a plus l’emprise que supposait le psalmiste. Dieu n’a pas écrasé l’adversité qui écrasait le croyant : il a révélé au croyant que l’adversité n’avait pas la force qu’on voulait bien lui prêter, que le malheur n’était pas insurmontable. Désormais, ce ne sont plus ses os qui tremblent mais ce qui était la cause de ses ennuis. La prière permet à Dieu de remettre les choses à leur place, de remettre de l’ordre dans la vie, dans notre propre vie. Chers frères et sœurs, on peut tout demander à Dieu. On peut lui demander « l’insécurité et l’inquiétude. On peut lui demander la tourmente et la bagarre », on peut vider son sac sans rien retenir, mais on doit aussi laisser à l’Eternel le soin de nous donner ce qui est bon pour nous, et accepter ce qu’il convient de faire de notre violence, de notre haine, de nos tristesses, non pas en fonction de notre humeur du moment, mais en fonction de ce qui est un bien absolu. C’est ainsi que nous pouvons permettre à l’Eternel de retisser en nous l’espérance.

Amen  

BENOÎT XVI – ACTION DE GRÂCE – LECTURE: PS 137, 1-4.8

27 janvier, 2016

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BENOÎT XVI

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 7 décembre 2005

ACTION DE GRÂCE – LECTURE:  PS 137, 1-4.8

1. Placé par la tradition juive sous le patronage de David, même s’il est probablement apparu à une époque successive, l’hymne d’action de grâce que nous venons d’entendre s’ouvre par un chant personnel de l’orant. Il élève sa voix dans le cadre de l’assemblée du temple ou, tout au moins, en ayant comme référence le Sanctuaire de Sion, siège de la présence du Seigneur et de sa rencontre avec le peuple des fidèles. En effet, le Psalmiste confesse qu’il se « prosterne vers ton temple sacré » de Jérusalem (cf. v. 2):  là, il chante devant Dieu qui est dans les cieux avec sa cour d’anges, mais qui est également à l’écoute dans l’espace terrestre du temple (cf. v. 1). L’orant est certain que le « nom » du Seigneur, c’est-à-dire sa réalité personnelle vivante et active, et ses vertus de fidélité et de miséricorde, signes de l’alliance avec son peuple, représentent le soutien de toute confiance et de toute espérance (cf. v. 2). 2. Le regard se tourne alors, l’espace d’un instant, vers le passé, au jour de la souffrance:  alors, au cri du fidèle angoissé avait répondu la voix divine. Elle avait diffusé le courage dans l’âme troublée (cf. v. 3). L’original en hébreu parle littéralement du Seigneur qui « a troublé la force dans l’âme » du juste opprimé:  comme s’il s’agissait de l’irruption  d’un  vent  impétueux qui balaye les hésitations et les peurs, confère une énergie vitale nouvelle et fait fleurir la force et la confiance. Après ce début apparemment personnel, le Psalmiste étend alors son regard sur le monde et imagine que son témoignage touche l’horizon tout entier:  « tous les rois de la terre », dans une sorte d’adhésion universelle s’associent à l’orant juif dans une louange commune en honneur de la grandeur et de la puissance souveraine du Seigneur (cf. vv. 4-6). 3. Le contenu de cette louange commune qui s’élève de tous les peuples laisse déjà entrevoir la future Eglise des païens, la future Eglise universelle. Ce contenu a comme premier thème la « gloire » et les « chemins du Seigneur » (cf. v. 5), c’est-à-dire ses projets de salut et sa révélation. On découvre ainsi que Dieu  est  certainement « sublime » et transcendant, mais il « voit les humbles » avec affection, tandis qu’il éloigne de son regard le superbe en signe de rejet et de jugement (v. 6). Comme le proclamait Isaïe, « Car ainsi parle celui qui est haut et élevé, dont la demeure est éternelle, et dont le nom est saint. Je suis haut et saint dans ma demeure, mais je suis avec l’homme contrit et humilié, pour ranimer les esprits humiliés, pour ranimer les coeurs contrits » (Is 57, 15). Dieu choisit donc de se ranger en défense des faibles, des victimes, des derniers:  cela est porté à la connaissance de tous les rois, afin qu’ils sachent quelle doit être leur option dans le gouvernement des nations. Naturellement, cela est dit non seulement aux rois et à tous les gouvernements,  mais à nous tous, car nous aussi, nous devons savoir quel choix faire, quelle est l’option:  se ranger du côté des humbles, des derniers, des pauvres et des faibles. 4. Après cette référence, au niveau mondial, aux responsables des nations, non seulement de ce temps, mais de tous  les  temps, l’orant retourne à la louange personnelle (cf. Ps 137, 7-8). Le regard s’étendant vers l’avenir de sa vie, il implore une aide de Dieu également pour les épreuves que l’existence lui réservera encore. Et nous prions tous ainsi, avec cet orant de cette époque. On parle de façon synthétique de la « fureur de mes ennemis » (v. 7), une sorte de symbole de toutes les hostilités qui peuvent s’élever face au juste au cours de l’histoire. Mais il sait – et avec lui, nous savons – que le Seigneur ne l’abandonnera jamais et étendra sa main pour le secourir et le guider. La fin du Psaume est alors une ultime et passionnée profession de foi en Dieu dont la bonté est éternelle:  il « ne délaisse pas l’oeuvre de tes mains », c’est-à-dire sa créature (v. 8). Et nous aussi, devons vivre dans cette confiance, dans cette certitude de la bonté de Dieu. Nous devons être certains que, aussi lourdes et tumultueuses que soient les épreuves qui nous attendent, nous ne serons jamais abandonnés à nous-mêmes, que les mains du Seigneur ne nous lâcheront pas, ces mains qui nous ont créés et qui à présent nous suivent dans l’itinéraire de notre vie. Comme le confessera saint Paul, « Celui qui a commencé en vous cette oeuvre excellente en poursuivra l’accomplissement » (Ph 1, 6). 5. Nous avons ainsi prié, nous aussi, avec un psaume de louange, d’action de grâce et de confiance. Nous voulons continuer à dérouler ce fil de louange sous forme d’hymne à travers le témoignage d’un chantre chrétien, le grand Ephrém le syrien (IV siècle), auteur de textes d’un extraordinaire parfum poétique et spirituel. « Aussi grand que soit notre émerveillement face à toi, ô Seigneur, / ta gloire dépasse ce que nos langues peuvent exprimer », chante Ephrém dans un hymne (Hymnes sur la virginité, 7; La harpe de l’Esprit, Rome, 1999, p. 66), et dans un autre:  « Gloire à toi, pour lequel toutes les choses sont faciles, /car tu es tout-puissant » (Hymnes sur la Nativité, 11:  ibid., p. 48). Et cela représente une ultime raison de notre confiance:  Dieu a le pouvoir de la miséricorde, et il utilise son pouvoir pour la miséricorde. Et enfin, une dernière citation:  « Gloire à toi de tous ceux qui comprennent la vérité » (Hymnes sur la Foi, 14:  ibid., p. 27).

JEAN PAUL II – PRENDS PITIÉ DE MOI, Ô SEIGNEUR » – PS 50, 3.6.9-10

11 janvier, 2016

http://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/audiences/2002/documents/hf_jp-ii_aud_20020508.html

JEAN PAUL II

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 8 mai 2002

« PRENDS PITIÉ DE MOI, Ô SEIGNEUR » – LECTURE: PS 50, 3.6.9-10

http://www.aelf.org/bible-liturgie/ps/psaumes/chapitre/50

1. Chaque semaine de la Liturgie des Laudes est rythmée, le vendredi, par le Psaume 50, le Miserere, le Psaume pénitentiel le plus aimé, chanté et médité, un hymne que le pécheur repenti élève à Dieu miséricordieux. Nous avons déjà eu l’occasion, dans une précédente catéchèse, de présenter le cadre général de cette grande prière. On entre tout d’abord dans la région ténébreuse du péché pour y apporter la lumière du repentir humain et du pardon divin (cf. vv. 3-11). On passe ensuite à l’exaltation du don de la grâce divine, qui transforme et renouvelle l’esprit et le coeur du pécheur repenti: c’est une région lumineuse, remplie d’espérance et de confiance (cf. vv. 12-21).
Au cours de cette réflexion nous nous arrêterons, pour réfléchir sur la première partie du Psaume 50 en approfondissant certains de ses aspects. En ouverture, nous voudrions cependant présenter la merveilleuse proclamation divine du Sinaï, qui est presque le portrait de Dieu chanté dans le Miserere: « Yahvé, Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité; qui garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché » ( Ex 34, 6-7).
2. L’invocation initiale s’élève vers Dieu pour obtenir le don de la purification qui rend – comme le disait le prophète Isaïe – « blancs comme neige » et « comme laine » les péchés, qui sont en eux-mêmes semblables à l’ »écarlate » et « rouges comme la pourpre » (cf. Is 1, 18). Le Psalmiste confesse son péché de façon nette et sans hésitation: « Car mon péché, moi, je le connais… contre toi, toi seul, j’ai péché, ce qui est coupable à tes yeux, je l’ai fait » (Ps 50, 5-6).
La conscience personnelle du pécheur entre donc en scène, s’ouvrant à une claire perception de son mal. C’est une expérience qui fait appel à la liberté et la responsabilité, et qui conduit à admettre que l’on a brisé un lien pour effectuer un choix de vie différent de celui de la Parole divine. Il s’ensuit une décision radicale de changement. Tout cela est contenu dans le verbe « reconnaître », un verbe qui en hébreu ne signifie pas seulement une adhésion intellectuelle, mais un choix de vie.
C’est ce que, malheureusement, de nombreuses personnes ne font pas, comme nous admoneste Origène: « Certaines personnes, après avoir péché, sont absolument tranquilles et ne se préoccupent pas du tout de leur péché; elles ne sont pas non plus effleurées par la conscience du mal commis, mais elles vivent comme si de rien n’était. Ces personnes ne pourraient certainement pas dire: ma faute est toujours devant moi. En revanche, lorsqu’une personne, après avoir péché, se ronge et s’afflige pour son péché, est tourmentée par les remords, est sans cesse déchirée et subit les assauts intérieurs de sa conscience qui la condamne, elle s’exclame à juste titre: il n’y a pas de paix pour mes os face à l’aspect de mes péchés… Lorsque nous plaçons donc devant les yeux de notre coeur les péchés commis, que nous les regardons un par un, nous les reconnaissons, nous rougissons et nous nous repentons de ce que nous avons fait, bouleversés et affligés à juste titre, nous disons qu’il n’y a pas de paix dans nos os face à l’aspect de nos péchés… » (Homélie sur les Psaumes, Florence 1991, pp. 277-279). La reconnaissance et la conscience du péché sont donc le fruit d’une sensibilité acquise grâce à la lumière de la Parole de Dieu.
3. Dans la confession du Miserere, un élément, en particulier, est souligné: le péché n’est pas seulement appréhendé dans sa dimension personnelle et « psychologique », mais il est surtout évoqué dans sa valeur théologique. « Contre toi, toi seul, j’ai péché » (Ps 50, 6), s’exclame le pécheur, auquel la tradition a donné le visage de David, conscient de son adultère avec Bethsabée, et de la dénonciation de ce crime par le prophète Nâtan, ainsi que de celui du meurtre d’Urie, mari de celle-ci (cf. v. 2; 2 S 11-12).
Le péché n’est donc pas une simple question psychologique ou sociale, mais c’est un événement qui entame la relation avec Dieu, en violant sa loi, en refusant son projet dans l’histoire, en détruisant l’échelle des valeurs, « en faisant des ténèbres la lumière et de la lumière les ténèbres », c’est-à-dire « en appelant le mal bien et le bien mal » (cf. Is 5, 20). Avant d’être une quelconque injure faite à l’homme, le péché est tout d’abord une trahison à l’égard de Dieu. Les mots adressés par le fils prodigue de biens à son père prodigue d’amour: « Père, j’ai péché contre le Ciel – c’est-à-dire contre Dieu – et envers toi » (Lc 15, 21) sont emblématiques.

4. A ce stade, le Psalmiste introduit un autre aspect, plus directement lié à la réalité humaine. C’est une phrase qui a suscité de nombreuses interprétations et qui a également été liée à la doctrine du péché originel: « Vois, mauvais je suis né, pécheur ma mère m’a conçu » (Ps 50, 7). L’orant veut indiquer la présence du mal dans tout notre être, comme cela apparaît de façon évidente dans la mention de la conception et de la naissance, une façon d’exprimer l’existence tout entière en partant de sa source. Toutefois, le Psalmiste ne relie pas formellement cette situation au péché d’Adam et d’Eve, c’est-à-dire qu’il ne parle pas explicitement du péché originel.
Il reste cependant clair que, selon le texte du Psaume, le mal se cache dans la profondeur même de l’homme, qu’il est inhérent à sa réalité historique; c’est pourquoi la question de l’intervention de la grâce divine est décisive. La puissance de l’amour de Dieu dépasse celle du péché, le fleuve impétueux du mal a moins de force que l’eau féconde du pardon: « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5, 20).
5. A travers cette voie, la théologie du péché originel et toute la vision biblique de l’homme pécheur sont indirectement évoquées par des mots qui laissent à la fois entrevoir la lumière de la grâce et du salut.
Comme nous aurons l’occasion de le découvrir à l’avenir, en revenant sur ce Psaume et sur les versets suivants, la confession de la faute et la conscience de sa propre misère ne débouchent pas sur la terreur ou la crainte du jugement, mais sur l’espérance de la purification, de la libération, de la nouvelle création.
En effet, Dieu nous sauve, non pas en vertu « des oeuvres de justice que nous avons pu accomplir, mais, poussé pas sa seule miséricorde, il nous sauve par le bain de la régénération et de la rénovation en l’Esprit Saint. Et cet Esprit, il l’a répandu sur nous à profusion, par Jésus-Christ notre Sauveur » (Tt 3, 5-6).

JEAN PAUL II (2001) – PSAUME 117, 1-2.19-20.22.24).

30 novembre, 2015

http://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/audiences/2001/documents/hf_jp-ii_aud_20011205.html

JEAN PAUL II (2001) – PSAUME 117, 1-2.19-20.22.24). (05 Dans mon angoisse j’ai crié vers le Seigneur, et lui m’a exaucé, mis au large)

http://www.aelf.org/bible-liturgie/Ps/Psaumes/chapitre/117

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 5 décembre 2001

Chant de joie et de victoire 

Lecture:  Ps 117, 1-2. 19-20.22.24

1. Lorsque le chrétien, en harmonie avec la voix en prière d’Israël, entonne le Psaume 117 que nous venons d’entendre retentir, il ressent une émotion particulière. En effet, il trouve dans cette hymne, qui possède une profonde empreinte liturgique, deux phrases qui retentissent au sein du Nouveau Testament avec une nouvelle intensité. La première est constituée par le verset 22:  « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête de l’angle ». Cette phrase est citée par Jésus, qui l’applique à sa mission de mort et de gloire, après avoir raconté la parabole des vignerons homicides (cf. Mt 21, 42). La phrase est également rappelée par Pierre dans les Actes des Apôtres:  « C’est lui la pierre que vous, les bâtisseurs, avez dédaignée, et qui est devenue la pierre d’angle. Car il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés » ( Ac 4, 11-12). Cyrille de Jérusalem commente:  « Nous disons qu’il n’y a qu’un seul Seigneur Jésus-Christ, afin que la filiation soit unique; nous disons un seul, afin que tu ne penses pas qu’il y en ait un autre… En effet, il est appelé pierre, une pierre qui n’est pas inanimée, ni taillée par des mains d’homme, mais pierre d’angle, car celui qui aura cru en elle ne sera pas déçu » ( Le Catechesi, Rome 1993, pp. 312-313). La seconde phrase que le Nouveau Testament tire du Psaume 117 est proclamée par la foule le jour de l’entrée messianique solennelle du Christ à Jérusalem:  « Béni celui qui vient au nom du Seigneur! » ( Mt 21, 9; cf. Ps 117, 26). L’acclamation est encadrée par un « Hosanna » qui reprend l’invocation juive hoshia’na’, « deh, sauve-nous! ». 2. Cette splendide hymne biblique appartient au petit groupe de Psaumes, allant du 112 au 117, appelé le « Hallel pascal », c’est-à-dire la louange psalmique utilisée par le culte juif pour la Pâque juive et également pour les principales solennités de l’année liturgique. Le rite de procession scandé par les chants alternés du soliste et du choeur, avec en arrière-plan la ville sainte et son temple, peut être considéré comme le fil conducteur du psaume 117. Une belle antienne ouvre et conclut le texte:  « Rendez grâce à Yahvé, car il est bon, car éternel est son amour! » (vv. 1.29). La parole « amour » traduit la parole juive hesed, qui désigne la fidélité généreuse de Dieu à l’égard de son peuple allié et ami. Trois catégories de personnes chantent cette fidélité:  Israël en entier, la « maison d’Aaron », c’est-à-dire les prêtres, et ceux « qui craignent Yahvé », une locution qui indique les fidèles et également par la suite les prosélytes, c’est-à-dire les membres des autres nations souhaitant adhérer à la loi du Seigneur (cf. vv. 2-4). 3. La procession semble se dérouler dans les rues de Jérusalem, car l’on parle des « tentes des justes » (cf. v. 15). Une hymne d’action de grâce s’élève cependant (cf. vv. 5-18), dont le message est essentiel:  même lorsqu’on éprouve de l’angoisse, il faut maintenir vive la flamme de la confiance, car la main puissante du Seigneur conduit son fidèle à la victoire sur le mal et au salut. Le poète sacré utilise des images fortes et vivantes:  les adversaires cruels sont comparés à un essaim d’abeilles ou à un front de flammes qui avance en réduisant tout en cendres (cf. v. 12). Mais la réaction du juste, soutenu par le Seigneur, est véhémente; à trois reprises, il répète:  « Au nom de Yahvé, je les sabre » et le verbe hébreu souligne une intervention destructrice à l’égard du mal (cf. vv. 10.11.12). En effet, à la base se trouve la main droite puissante de Dieu, c’est-à-dire son oeuvre efficace, et certainement pas la main faible et hésitante de l’homme. C’est pour cette raison que la joie pour la victoire sur le mal débouche sur une profession de foi très suggestive:  « Ma force et mon chant, c’est Yahvé, il fut pour moi le salut » (v. 14). 4. La procession semble être parvenue au temple, aux « portes de justice » (v. 19), c’est-à-dire à la porte sainte de Sion. C’est là qu’est entonné un deuxième chant d’action de grâce, qui s’ouvre par un dialogue entre l’assemblée et les prêtres pour être admis au culte. « Ouvrez-moi les portes de justice, j’entrerai, je rendrai grâce à Yahvé! », dit le soliste au nom de l’assemblée en procession. « C’est ici la porte de Yahvé, les justes entreront » (v. 20), répondent d’autres personnes, probablement les prêtres. Une fois entré, on peut commencer à entonner l’hymne de gratitude au Seigneur, qui, dans le temple, s’offre comme une « pierre » stable et sûre sur laquelle édifier la maison de la vie (cf. Mt 7, 24-25). Une bénédiction sacerdotale descend sur les fidèles, qui sont entrés dans le temple pour exprimer leur foi,  élever  leur  prière  et  célébrer le culte. 5. La dernière scène qui s’ouvre à nos yeux  est  constituée  par  un rite joyeux de danses sacrées, accompagnées par des rameaux qui sont agités en signe de fête:  « Serrez vos cortèges, rameaux en main, jusqu’aux cornes de l’autel » (v. 27). La liturgie est joie, rencontre de fête, l’expression de toute l’existence qui loue le Seigneur. Le rite des rameaux fait penser à la fête juive des Tentes, en mémoire du pèlerinage d’Israël dans le désert, solennité au cours de laquelle une procession était accomplie avec des rameaux de palmiers, de myrtes et de saules. Ce rite évoqué par le Psaume est reproposé au chrétien à l’entrée de Jésus à Jérusalem, qui est célébrée lors de la liturgie du Dimanche des Rameaux. Le Christ est honoré comme le « fils de David » (cf. Mt 21, 9) par la foule qui, « venue pour la fête…. prit les rameaux des palmiers et sortit à sa rencontre en s’écriant:  Hosanna! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur et le roi d’Israël! » (cf. Jn 12, 12-13). Au cours de cette célébration de fête, qui prélude cependant à l’heure de la passion et de la mort de Jésus, se réalise également et acquiert sa pleine signification le symbole de la pierre d’angle, proposé à l’ouverture,  et  qui  revêt  une valeur joyeuse et pascale. Le Psaume 117 encourage les chrétiens à reconnaître dans l’événement pascal de Jésus « le jour que fit Yahvé », où « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête d’angle ». Remplis de gratitude, ils peuvent donc chanter avec le Psaume:  « Ma force et mon chant c’est Yahvé, il fut pour moi le salut » (v. 14); « Voici le jour que fit Yahvé, pour  nous  allégresse  et joie » (v. 24).

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