Archive pour la catégorie 'Saint Paul – Lettres'

JEAN-PAUL II – COL 1, 3.12-15.17

8 mai, 2017

http://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/audiences/2004/documents/hf_jp-ii_aud_20040505.html

JEAN-PAUL II – COL 1, 3.12-15.17

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 5 mai 2004

Le Christ fut engendré avant toute créature il est le premier-né de ceux qui ressuscitent d’entre les morts
Lecture: Col 1, 3.12-15.17

1. Nous venons d’entendre l’admirable hymne christologique de la Lettre aux Colossiens. La liturgie des Vêpres le propose pendant les quatre semaines au cours desquelles elle se déroule et l’offre aux fidèles comme un Cantique, en le présentant sous la forme que le texte possédait peut-être dès ses origines. En effet, un grand nombre de chercheurs considèrent que l’hymne pourrait être la citation d’un chant des Eglises de l’Asie mineure, inséré par Paul dans la Lettre adressée à la communauté chrétienne de Colosse, une ville alors florissante et peuplée.
L’Apôtre ne se rendit cependant jamais dans cette grande ville de Phrygie, une région de la Turquie actuelle. L’Eglise locale avait été fondée par l’un de ses disciples, originaire de cette terre, Epaphras. Ce dernier apparaît à la fin de la Lettre avec l’évangéliste Luc, « le cher médecin », comme l’appelle saint Paul (4, 14), et avec un autre personnage, Marc, « cousin de Barnabé » (4, 10), peut-être le compagnon homonyme de Barnabé et de Paul (cf. Ac 12, 25; 13, 5.13), ensuite devenu évangéliste.
2. Puisque nous aurons l’occasion de revenir à plusieurs reprises par la suite sur ce Cantique, nous nous contentons à présent d’en offrir une vue d’ensemble et d’évoquer un commentaire spirituel, élaboré par un célèbre Père de l’Eglise, saint Jean Chrysostome (IV siècle ap. J.C.), célèbre orateur et Evêque de Constantinople. Dans l’hymne apparaît la figure grandiose du Christ, Seigneur du cosmos. Comme la divine Sagesse créatrice, exaltée par l’Ancien Testament (cf. par exemple Pr 8, 22-31), « il est avant toute chose et tout subsiste en lui »; ou encore, « c’est en lui qu’ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre » (Col 1, 16-17).
Dans l’univers se réalise donc un dessein transcendant que Dieu accomplit à travers l’oeuvre de son Fils. C’est également ce que proclame le Prologue de l’Evangile de Jean, lorsqu’il affirme que « tout fut par lui, et sans lui rien de ne fut » (Jn 1, 3). La matière, avec son énergie, la vie et la lumière portent aussi l’empreinte du Verbe de Dieu, « son Fils bien-aimé » (Col 1, 13). La révélation du Nouveau Testament jette une lumière nouvelle sur les paroles du sage de l’Ancien Testament, qui déclarait que « la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur auteur » (Sg 13, 5).
3. Le Cantique de la Lettre aux Colossiens présente une autre fonction du Christ: Il est également le Seigneur de l’histoire du salut, qui se manifeste dans l’Eglise (cf. Col 1, 18) et qui s’accomplit dans le « sang de sa croix » (v. 20), source de paix et d’harmonie pour toute l’histoire humaine.
Ce n’est donc pas seulement le monde qui nous entoure qui est marqué par la présence agissante du Christ, mais également la réalité plus spécifique de la créature humaine, c’est-à-dire l’histoire. Celle-ci n’est pas en proie à des forces aveugles et irrationnelles mais, malgré le péché et le mal, elle est soutenue et orientée – par l’action du Christ – vers la plénitude. C’est ainsi qu’au moyen de la Croix du Christ, toute la réalité est « réconciliée » avec le Père (cf. v. 20).
L’hymne trace ainsi une merveilleuse fresque de l’univers et de l’histoire, en nous invitant à la confiance. Nous ne sommes pas des grains de poussière inutiles, dispersés dans un espace et un temps qui n’a pas de sens, mais nous sommes partie prenante d’un projet sage, jailli de l’amour du Père.
4. Comme nous l’avons annoncé, nous donnons à présent la parole à saint Jean Chrysostome, afin qu’il couronne cette réflexion. Dans son Commentaire à la Lettre aux Colossiens, il s’arrête longuement sur ce Cantique. Au début, il souligne la gratuité du don de Dieu « qui nous a mis en mesure de partager le sort des saints dans la lumière » (v. 12). « Pourquoi l’appelle-t-il « sort »? », se demande saint Jean Chrysostome, et il répond: « Pour montrer que personne ne peut obtenir le Royaume par ses propres oeuvres. Ici aussi, comme dans la plupart des cas, le « sort » a le sens de « chance ». Personne n’a un comportement qui lui permet de mériter le Royaume, mais tout est don du Seigneur. C’est pourquoi il dit: « Lorsque vous avez accompli toutes choses, dites: Nous sommes des serviteurs inutiles. Nous avons fait ce que nous devions faire »" (PG 62, 312).
Cette gratuité bienveillante et puissante réapparaît plus loin, lorsque nous lisons qu’à travers le Christ ont été créées toutes choses (cf. Col 1, 16). « De Lui dépend la substance de toute les choses – explique l’Evêque. Non seulement il les fit passer du non-être à l’être, mais c’est aussi lui qui les soutient, si bien que si elles étaient soustraites à sa providence, elles périraient et se dissoudraient… Elles dépendent de lui: en effet, le seul fait de pencher vers lui est suffisant à les soutenir et à les renforcer » (PG 62, 319).
Ce que le Christ accomplit pour l’Eglise, dont il est la Tête, est à plus forte raison un signe d’amour gratuit. A ce point (cf. v. 18), explique saint Jean Chrysostome, « après avoir parlé de la dignité du Christ, l’Apôtre parle également de son amour pour les hommes: « Il est la tête du corps, la tête de l’Eglise », pour montrer son intime communion avec nous. En effet, Celui qui est aussi élevé et au-dessus de tous, s’est uni à ceux qui sont en bas » (PG 62, 320).

PAPE FRANÇOIS – 11. L’ESPÉRANCE NE DÉÇOIT PAS (CF. RM 5,1-5)

22 février, 2017

http://w2.vatican.va/content/francesco/it/audiences/2017/documents/papa-francesco_20170215_udienza-generale.html

PAPE FRANÇOIS – 11. L’ESPÉRANCE NE DÉÇOIT PAS (CF. RM 5,1-5)

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 15 février 2017

Chers frères et sœurs, bonjour!

Dès notre enfance, on nous enseigne qu’il n’est pas beau de se vanter. Dans ma terre, on appelle ceux qui se vantent des «paons». Et c’est juste, parce que se vanter de ce que l’on est ou de ce que l’on a, dénote, outre un certain orgueil, également un manque de respect à l’égard des autres, en particulier à l’égard de ceux qui ont moins de chance que nous. Mais dans ce passage de la lettre aux Romains, l’apôtre Paul nous surprend, car il nous invite au moins à deux reprises à nous vanter. De quoi alors est-il juste de se vanter? Parce que si lui exhorte à se vanter, alors c’est qu’il existe quelque chose dont il est juste de se vanter. Et comment peut-on faire cela, sans offenser les autres, sans exclure personne?
Dans le premier cas, nous sommes invités à nous enorgueillir de l’abondance de la grâce dont nous sommes comblés en Jésus Christ, au moyen de la foi. Paul veut nous faire comprendre que, si nous apprenons à lire chaque chose à la lumière de l’Esprit Saint, nous nous apercevons que tout est grâce! Tout est don! Si nous faisons attention, en effet, à agir — dans l’histoire comme dans notre vie — ce n’est pas seulement nous, mais c’est avant tout Dieu. C’est Lui le protagoniste absolu, qui crée toute chose comme un don d’amour, qui tisse la trame de son dessein de salut et qui le porte à son accomplissement pour nous, à travers son Fils Jésus. Il nous est demandé de reconnaître tout cela, de l’accueillir avec gratitude et d’en faire un motif de louange, de bénédiction et de grande joie. Si nous faisons cela, nous sommes en paix avec Dieu et nous faisons l’expérience de la liberté. Et cette paix s’étend ensuite à tous les domaines et à toutes les relations de notre vie: nous sommes en paix avec nous-mêmes, nous sommes en paix en famille, dans notre communauté, au travail et avec les personnes que nous rencontrons chaque jour sur notre chemin.
Paul, toutefois, nous exhorte à nous enorgueillir également dans les épreuves. Cela n’est pas facile à comprendre. Cela nous apparaît plus difficile et il peut sembler que cela n’a rien à voir avec la condition de paix que l’on vient de décrire. Cela en constitue en revanche le présupposé le plus authentique, le plus vrai. En effet, la paix que nous offre et nous garantit le Seigneur ne doit pas être entendue comme l’absence de préoccupations, de déceptions, de manquements, de motifs de souffrance. S’il en était ainsi, dans le cas où nous réussissions à être en paix, ce moment finirait bientôt et nous tomberions inévitablement dans le désespoir. La paix qui jaillit de la foi est au contraire un don: c’est la grâce de faire l’expérience que Dieu nous aime et est toujours proche de nous, ne nous laisse pas seuls ne serait-ce qu’un instant de notre vie. Et cela, comme l’affirme l’apôtre, engendre la patience, parce que nous savons que, même dans les moments les plus difficiles et bouleversants, la miséricorde et la bonté du Seigneur sont plus grandes que toute chose et rien ne nous arrachera de ses mains et de la communion avec Lui.
Voilà donc pourquoi l’espérance chrétienne est solide, voilà pourquoi elle ne déçoit pas. Elle ne déçoit jamais. L’espérance ne déçoit pas! Elle n’est pas fondée sur ce que nous pouvons faire ou être, ni sur ce en quoi nous pouvons croire. Son fondement, c’est-à-dire le fondement de l’espérance chrétienne, est ce qu’il peut y avoir de plus fidèle et de plus sûr, c’est-à-dire l’amour que Dieu lui-même nourrit pour chacun de nous. Il est facile de dire: Dieu nous aime. Nous le disons tous. Mais pensez un peu: chacun de nous est-il capable de dire: je suis sûr que Dieu m’aime? Il n’est pas si facile de le dire. Mais cela est vrai. C’est un bon exercice, que de se dire à soi-même: Dieu m’aime. C’est la racine de notre sécurité, la racine de l’espérance. Et le Seigneur a déversé avec abondance dans nos cœurs l’Esprit — qui est l’amour de Dieu — comme artisan, comme garant, précisément afin de pouvoir alimenter en nous la foi et maintenir vivante cette espérance. Et cette sécurité: Dieu m’aime. «Mais en ce moment difficile?» — Dieu m’aime. «Et moi, qui ai fait cette chose laide et mauvaise?» — Dieu m’aime. Personne ne peut nous ôter cette sécurité. Et nous devons le répéter comme une prière: Dieu m’aime. Je suis sûr que Dieu m’aime. Je suis sûr que Dieu m’aime.
A présent, nous comprenons pourquoi l’apôtre Paul nous exhorte à nous vanter toujours de tout cela. Je me vante de l’amour de Dieu parce qu’il m’aime. L’espérance qui nous a été donnée ne nous sépare pas des autres, et ne nous conduit pas non plus à les discréditer ou à les marginaliser. Il s’agit en revanche d’un don extraordinaire, dont nous sommes appelés à devenir les «canaux», avec humilité et simplicité, pour tous. Et alors, notre gloire la plus grande sera d’avoir comme Père un Dieu qui ne fait pas de préférences, qui n’exclut personne, mais qui ouvre sa maison à tous les êtres humains, à partir des derniers et de ceux qui sont loin, afin que, en tant que ses fils, nous apprenions à nous réconforter et à nous soutenir les uns les autres. Et n’oubliez pas: l’espérance ne déçoit pas.
Je suis heureux de saluer les pèlerins de langue française, en particulier les jeunes et les paroisses venant de France et de Suisse. Que l’Esprit Saint ouvre nos cœurs à l’amour dont Dieu nous a comblés pour que nous devenions en Jésus-Christ les témoins de l’espérance auprès de tous, en particulier des petits et des pauvres. Que Dieu vous bénisse !

PAPE FRANÇOIS – [L'espérance chrétienne - source de réconfort mutuel et la paix (1 Thes 5,12 à 22)]

15 février, 2017

http://w2.vatican.va/content/francesco/it/audiences/2017/documents/papa-francesco_20170208_udienza-generale.html

PAPE FRANÇOIS – [L'espérance chrétienne - source de réconfort mutuel et la paix (1 Thes 5,12 à 22)]

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 8 février 2017

Chers frères et sœurs, bonjour!

Mercredi dernier, nous avons vue que saint Paul, dans la première Lettre aux Thessaloniciens, exhorte à rester enracinés dans l’espérance de la résurrection (cf. 5, 4-11), avec cette belle parole «nous serons avec le Seigneur toujours» (4, 17). Dans le même contexte, l’apôtre montre que l’espérance chrétienne ne possède pas seulement un souffle personnel, individuel, mais communautaire, ecclésial. Nous espérons tous; nous avons tous l’espérance, également de manière communautaire.

C’est pourquoi le regard de Paul s’élargit immédiatement à tous les groupes qui composent la communauté chrétienne, en leur demandant de prier les uns pour les autres et de se soutenir réciproquement. Nous aider réciproquement. Mais pas seulement nous aider dans le besoin, dans les nombreux besoins de la vie quotidienne, mais nous aider dans l’espérance, nous soutenir dans l’espérance. Et ce n’est pas un hasard s’il commence précisément en faisant référence à ceux à qui est confiée la responsabilité et la direction pastorale. Ils sont les premiers à être appelés à nourrir l’espérance, et cela non parce qu’ils sont meilleurs que les autres, mais en vertu d’un ministère divin qui va bien au-delà de leurs forces. C’est pour cette raison qu’ils ont plus que jamais besoin du respect, de la compréhension et du soutien bienveillant de tout le monde.
L’attention se porte ensuite sur nos frères qui risquent davantage de perdre l’espérance, de tomber dans le désespoir. Nous venons toujours à connaissance de gens qui tombent dans le désespoir et font de mauvaises choses… Le désespoir les conduit à tant de mauvaises choses. La référence concerne celui qui est découragé, qui est faible, qui se sent écrasé par le poids de la vie et de ses propres fautes et ne réussit pas à se relever. Dans ces cas, la proximité et la chaleur de toute l’Eglise doivent se faire encore plus intenses et aimantes, et doivent prendre la forme exquise de la compassion, qui n’est pas avoir pitié: la compassion signifie pâtir avec l’autre, souffrir avec l’autre, m’approcher de celui qui souffre; un mot, une caresse, mais qui doivent venir du cœur; cela est la compassion. Pour celui qui a besoin de réconfort et de consolation. Cela est extrêmement important: l’espérance chrétienne ne peut se passer de la charité authentique et concrète. L’apôtre des nations lui-même, dans sa lettre aux Romains, affirme avec le cœur sur la main: «C’est un devoir pour nous, les forts — qui avons la foi, l’espérance, ou qui n’avons pas tant de difficultés —, de porter les faiblesses de ceux qui n’ont pas cette force et de ne point rechercher ce qui nous plaît» (15, 1). Porter, porter les faiblesses des autres. Ensuite, ce témoignage ne reste pas enfermé dans les limites de la communauté chrétienne: il retentit dans toute sa vigueur également en dehors, dans le contexte social et civil, comme un appel à ne pas créer des murs mais des ponts, à ne pas rendre le mal pour le mal, à vaincre le mal par le bien, l’offense par le pardon — le chrétien ne peut jamais dire: tu me le paieras!, jamais; cela n’est pas un geste chrétien; l’offense est vaincue par le pardon —, à vivre en paix avec tous. Voilà ce qu’est l’Eglise! Et c’est ce que réalise l’espérance chrétienne, quand elle prend les traits forts et dans le même temps tendres de l’amour. L’amour est fort et tendre. C’est beau.
On comprend alors que l’on n’apprend pas à espérer seuls. Personne n’apprend à espérer seul. Cela n’est pas possible. L’espérance, pour se nourrir, a nécessairement besoin d’un «corps», dans lequel les divers membres se soutiennent et se ravivent réciproquement. Cela veut alors dire que, si nous espérons, c’est parce que beaucoup de nos frères et sœurs nous ont enseigné à espérer et ont gardé notre espérance vivante. Et parmi eux se distinguent les petits, les pauvres, les simples, les exclus. En effet, celui qui s’enferme dans son bien-être ne connaît pas l’espérance: il espère seulement dans son bien-être et cela n’est pas l’espérance: c’est une sécurité relative; celui qui s’enferme dans sa propre satisfaction, qui se sent toujours comme il faut, ne connaît pas l’espérance… Ceux qui espèrent sont en revanche ceux qui font chaque jour l’expérience de l’épreuve, de la précarité et de leurs propres limites. Ce sont ces frères qui nous donnent le plus beau témoignage, le plus fort, parce qu’ils demeurent fermes dans la confiance au Seigneur, en sachant que, au-delà de la tristesse, de l’oppression et du caractère inéluctable de la mort, la dernière parole sera la sienne, et ce sera une parole de miséricorde, de vie et de paix. Celui qui espère, espère entendre dire un jour ce mot: «Viens, viens à moi, mon frère; viens, viens à moi, ma sœur, pour toute l’éternité».
Chers amis, si — comme nous l’avons dit — la demeure naturelle de l’espérance est un «corps» solidaire, dans le cas de l’espérance chrétienne ce corps est l’Eglise, alors que le souffle vital, l’âme de cette espérance est l’Esprit Saint. Sans l’Esprit Saint on ne peut pas avoir d’espérance. Voilà alors pourquoi l’apôtre Paul nous invite à la fin à l’invoquer sans cesse. S’il n’est pas facile de croire, cela l’est encore moins d’espérer. Il est plus difficile d’espérer que de croire, cela est plus difficile. Mais quand l’Esprit Saint habite dans nos cœurs, c’est Lui qui nous fait comprendre que nous ne devons pas craindre, que le Seigneur est proche et qu’il prend soin de nous; et c’est Lui qui modèle nos communautés, dans une Pentecôte éternelle, comme signes vivants d’espérance pour la famille humaine. Merci.

 

BENOÎT XVI – LA PRÉSENCE DE L’ESPRIT DANS NOS COEURS DANS LES LETTRES DE SAINT PAUL (2006)

28 décembre, 2016

https://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2006/documents/hf_ben-xvi_aud_20061115.html

BENOÎT XVI – LA PRÉSENCE DE L’ESPRIT DANS NOS COEURS DANS LES LETTRES DE SAINT PAUL (2006)

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 15 novembre 2006

Chers frères et soeurs,

Aujourd’hui aussi, comme déjà dans les deux catéchèses précédentes, nous revenons à saint Paul et à sa pensée. Nous nous trouvons devant un géant non seulement du point de vue de l’apostolat concret, mais également de celui de la doctrine théologique, extraordinairement profonde et stimulante. Après avoir médité la dernière fois sur ce que Paul a écrit à propos de la place centrale que Jésus Christ occupe dans notre vie de foi, nous examinons aujourd’hui ce qu’il dit sur l’Esprit Saint et sur sa présence en nous, car ici aussi, l’Apôtre a quelque chose d’une grande importance à nous enseigner.
Nous connaissons ce que saint Luc nous dit de l’Esprit Saint dans les Actes des Apôtres, en décrivant l’événement de la Pentecôte. L’Esprit de Pentecôte apporte avec lui une impulsion vigoureuse à assumer l’engagement de la mission pour témoigner de l’Evangile sur les routes du monde. De fait, le Livre des Actes rapporte toute une série de missions accomplies par les Apôtres, tout d’abord en Samarie, puis sur la bande côtière de la Palestine, et enfin vers la Syrie. Ce sont surtout les trois grands voyages missionnaires accomplis par Paul qui sont rapportés, comme je l’ai déjà rappelé dans une précédente rencontre du mercredi. Cependant, dans ses Lettres, saint Paul nous parle de l’Esprit d’un autre point de vue également. Il n’illustre pas uniquement la dimension dynamique et active de la troisième Personne de la Très Sainte Trinité, mais il en analyse également la présence dans la vie du chrétien, dont l’identité en reste marquée. En d’autres termes, Paul réfléchit sur l’Esprit en exposant son influence non seulement sur l’agir du chrétien, mais également sur son être. En effet, c’est lui qui dit que l’Esprit de Dieu habite en nous (cf. Rm 8, 9; 1 Co 3, 16) et que « envoyé par Dieu, l’Esprit de son Fils est dans nos coeurs » (Ga 4, 6). Pour Paul donc, l’Esprit nous modèle jusque dans nos profondeurs personnelles les plus intimes. A ce propos, voilà quelques-unes de ses paroles d’une importance significative: « En me faisant passer sous sa loi, l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus m’a libéré, moi qui étais sous la loi du péché et de la mort… L’Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur; c’est un Esprit qui fait de vous des fils; poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l’appelant: « Abba! »" (Rm 8, 2.15). On voit donc bien que le chrétien, avant même d’agir, possède déjà une intériorité riche et féconde, qui lui a été donnée dans le Sacrement du Baptême et de la Confirmation, une intériorité qui l’établit dans une relation de filiation objective et originale à l’égard de Dieu. Voilà notre grande dignité: celle de ne pas être seulement des images, mais des fils de Dieu. Et cela est une invitation à vivre notre filiation, à être toujours plus conscients que nous sommes des fils adoptifs dans la grande famille de Dieu. Il s’agit d’une invitation à transformer ce don objectif en une réalité subjective, déterminante pour notre penser, pour notre agir, pour notre être. Dieu nous considère comme ses fils, nous ayant élevés à une dignité semblable, bien que n’étant pas égale, à celle de Jésus lui-même, l’unique véritable Fils au sens plein. En lui nous est donnée, ou restituée, la condition filiale et la liberté confiante en relation au Père.
Nous découvrons ainsi que pour le chrétien, l’Esprit n’est plus seulement l’ »Esprit de Dieu », comme on le dit normalement dans l’Ancien Testament et comme l’on continue à répéter dans le langage chrétien (cf. Gn 41, 38; Ex 31, 3; 1 Co 2, 11.12; Ph 3, 3; etc.). Et ce n’est pas non plus un « Esprit Saint » au sens large, selon la façon de s’exprimer de l’Ancien Testament (cf. Is 63, 10.11; Ps 51, 13), et du Judaïsme lui-même dans ses écrits (Qumràn, rabbinisme). En effet, à la spécificité de la foi chrétienne appartient la confession d’un partage original de cet Esprit de la part du Seigneur ressuscité, qui est devenu Lui-même « l’être spirituel qui donne la vie » (1 Co 15, 45). C’est précisément pour cela que saint Paul parle directement de l’ »Esprit du Christ » (Rm 8, 9), de l’ »Esprit de Fils » (Ga 4, 6) ou de l’ »Esprit de Jésus Christ » (Ph 1, 19). C’est comme s’il voulait dire que non seulement Dieu le Père est visible dans le Fils (cf. Jn 14, 9), mais que l’Esprit de Dieu s’exprime aussi dans la vie et dans l’action du Seigneur crucifié et ressuscité!
Paul nous enseigne également une autre chose importante: il dit qu’il n’existe pas de véritable prière sans la présence de l’Esprit en nous. Il écrit en effet: « Bien plus, l’Esprit vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intervient pour nous par des cris inexprimables. Et Dieu, qui voit le fond des coeurs, connaît les intentions de l’Esprit: il sait qu’en intervenant pour les fidèles, l’Esprit veut ce que Dieu veut » (Rm 8, 26-27). C’est comme dire que l’Esprit Saint, c’est-à-dire l’Esprit du Père et du Fils, est désormais comme l’âme de notre âme, la partie la plus secrète de notre être, d’où s’élève incessamment vers Dieu un mouvement de prière, dont nous ne pouvons pas même préciser les termes. En effet, l’Esprit, toujours éveillé en nous, supplée à nos carences et il offre au Père notre adoration, avec nos aspirations les plus profondes. Cela demande naturellement un niveau de grande communion vitale avec l’Esprit. C’est une invitation à être toujours plus sensibles, plus attentifs à cette présence de l’Esprit en nous, à la transformer en prière, à ressentir cette présence et à apprendre ainsi à prier, à parler avec le Père en tant que fils dans l’Esprit Saint.
Il existe également un autre aspect typique de l’Esprit que nous enseigne saint Paul: il s’agit de son lien avec l’amour. En effet, l’Apôtre écrit: « Et l’espérance ne trompe pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5). Dans ma Lettre encyclique « Deus caritas est », je citais une phrase très éloquente de saint Augustin: « Tu vois la Trinité quand tu vois la charité » (n. 19), et je poursuivais en expliquant: « En effet, l’Esprit est la puissance intérieure qui met leur coeur [des croyants] au diapason du coeur du Christ, et qui les pousse à aimer leurs frères comme Lui les a aimés » (ibid.). L’Esprit nous introduit dans le rythme même de la vie divine, qui est vie d’amour, en nous faisant personnellement participer aux relations qui existent entre le Père et le Fils. Il n’est pas sans signification que Paul, lorsqu’il énumère les divers fruits de l’Esprit, place l’amour à la première place: « Mais voici ce que produit l’Esprit: amour, joie, paix, etc. » (Ga 5, 22). Et puisque, par définition, l’amour unit, cela signifie tout d’abord que l’Esprit est Créateur de communion au sein de la communauté chrétienne, comme nous le disons au début de la Messe selon une expression paulinienne: « Que la communion de l’Esprit Saint [c'est-à-dire celle qu'Il opère] soit avec vous tous » (2 Co 13, 13). D’autre part, cependant, il est également vrai que l’Esprit nous incite à nouer des relations de charité avec tous les hommes. C’est pourquoi, lorsque nous aimons, nous donnons de l’espace à l’Esprit, nous lui permettons de s’exprimer en plénitude. On comprend ainsi pourquoi Paul rapproche dans la même page de la Lettre aux Romains les deux exhortations: « Laissez jaillir l’Esprit » et « Ne rendez à personne le mal pour le mal » (Rm 12, 11.17).
Enfin, l’Esprit constitue selon saint Paul des arrhes généreuses qui nous ont été données par Dieu lui-même, comme avance et comme garantie de notre héritage futur (cf. 2 Co 1, 22; 5, 5; Ep 1, 13-14). Nous apprenons ainsi de Paul que l’action de l’Esprit oriente notre vie vers les grandes valeurs de l’amour, de la joie, de la communion et de l’espérance. C’est à nous qu’il revient d’en faire chaque jour l’expérience, en suivant les suggestions intérieures de l’Esprit, aidés dans notre discernement par la direction éclairante de l’Apôtre.

JEAN-PAUL II – LECTURE: COL 1, 3.12-15.17

18 mai, 2016

http://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/audiences/2004/documents/hf_jp-ii_aud_20040505.html

JEAN-PAUL II – LECTURE:  COL 1, 3.12-15.17

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 5 mai 2004   Le Christ fut engendré avant toute créature il est le premier-né de ceux qui ressuscitent d’entre les morts Lecture:  Col 1, 3.12-15.17

1. Nous venons d’entendre l’admirable hymne christologique de la Lettre aux Colossiens. La liturgie des Vêpres le propose pendant les quatre semaines au cours desquelles elle se déroule et l’offre aux fidèles comme un Cantique, en le présentant sous la forme que le texte possédait peut-être dès ses origines. En effet, un grand nombre de chercheurs considèrent que l’hymne pourrait être la citation d’un chant des Eglises de l’Asie mineure, inséré par Paul dans la Lettre adressée à la communauté chrétienne de Colosse, une ville alors florissante et peuplée. L’Apôtre ne se rendit cependant jamais dans cette grande ville de Phrygie, une région de la Turquie actuelle. L’Eglise locale avait été fondée par l’un de ses disciples, originaire de cette terre, Epaphras. Ce dernier apparaît à la fin de la Lettre avec l’évangéliste Luc, « le cher médecin », comme l’appelle saint Paul (4, 14), et avec un autre personnage,  Marc, « cousin de Barnabé » (4, 10), peut-être le compagnon homonyme de Barnabé et de Paul (cf. Ac 12, 25; 13, 5.13), ensuite devenu évangéliste. 2. Puisque nous aurons l’occasion de revenir à plusieurs reprises par la suite sur ce Cantique, nous nous contentons à présent d’en offrir une vue d’ensemble et d’évoquer un commentaire spirituel, élaboré par un célèbre Père de l’Eglise, saint Jean Chrysostome (IV siècle ap. J.C.), célèbre orateur et Evêque de Constantinople. Dans l’hymne apparaît la figure grandiose du Christ, Seigneur du cosmos. Comme la divine Sagesse créatrice, exaltée par l’Ancien Testament (cf. par exemple Pr 8, 22-31), « il est avant toute chose et tout subsiste en lui »; ou encore, « c’est en lui qu’ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre » (Col 1, 16-17). Dans l’univers se réalise donc un dessein transcendant que Dieu accomplit à travers l’oeuvre de son Fils. C’est également ce que proclame le Prologue de l’Evangile de Jean, lorsqu’il affirme que « tout fut par lui, et sans lui rien de ne fut » (Jn 1, 3). La matière, avec son énergie, la vie et la lumière portent aussi l’empreinte du Verbe de Dieu, « son Fils bien-aimé » (Col 1, 13). La révélation du Nouveau Testament jette une lumière nouvelle sur les paroles du sage de l’Ancien Testament, qui déclarait que « la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur auteur » (Sg 13, 5). 3. Le Cantique de la Lettre aux Colossiens présente une autre fonction du Christ:  Il est également le Seigneur de l’histoire du salut, qui se manifeste dans l’Eglise (cf. Col 1, 18) et qui s’accomplit  dans  le  « sang  de  sa croix » (v. 20), source de paix et d’harmonie pour toute l’histoire humaine. Ce n’est donc pas seulement le monde qui nous entoure qui est marqué par la présence agissante du Christ, mais également la réalité plus spécifique de la créature humaine, c’est-à-dire l’histoire. Celle-ci n’est pas en proie à des forces aveugles et irrationnelles mais, malgré le péché et le mal, elle est soutenue et orientée – par l’action du Christ – vers la plénitude. C’est ainsi qu’au moyen de la Croix du Christ, toute la réalité est « réconciliée » avec le Père (cf. v. 20). L’hymne trace ainsi une merveilleuse fresque de l’univers et de l’histoire, en nous invitant à la confiance. Nous ne sommes pas des grains de poussière inutiles, dispersés dans un espace et un temps qui n’a pas de sens, mais nous sommes partie prenante d’un projet sage, jailli de l’amour du Père. 4. Comme nous l’avons annoncé, nous donnons à présent la parole à saint Jean Chrysostome, afin qu’il couronne cette réflexion. Dans son Commentaire à la Lettre aux Colossiens, il s’arrête longuement sur ce Cantique. Au début, il souligne la gratuité du don de Dieu « qui nous a mis en mesure de partager le sort des saints dans la lumière » (v. 12). « Pourquoi l’appelle-t-il « sort »? », se demande saint Jean Chrysostome, et il répond:  « Pour montrer que personne ne peut obtenir le Royaume par ses propres oeuvres. Ici aussi, comme dans la plupart des cas, le « sort » a le sens de « chance ». Personne n’a un comportement qui lui permet de mériter le Royaume, mais tout est don du  Seigneur. C’est pourquoi il dit:  « Lorsque vous avez accompli toutes choses, dites:  Nous sommes des serviteurs inutiles. Nous avons fait ce que nous devions faire »" (PG 62, 312). Cette gratuité bienveillante et puissante réapparaît plus loin, lorsque nous lisons qu’à travers le Christ ont été créées toutes choses (cf. Col 1, 16). « De Lui dépend la substance de toute les choses – explique l’Evêque. Non seulement il les fit passer du non-être à l’être, mais c’est aussi lui qui les soutient, si bien que si elles étaient soustraites à sa providence, elles périraient et se dissoudraient… Elles dépendent de lui:  en effet, le seul fait de pencher vers lui est suffisant à les soutenir et à les renforcer » (PG 62, 319). Ce que le Christ accomplit pour l’Eglise, dont il est la Tête, est à plus forte raison un signe d’amour gratuit. A ce point (cf. v. 18), explique saint Jean Chrysostome, « après avoir parlé de la dignité du Christ, l’Apôtre parle également de son amour pour les hommes:  « Il est la tête du corps, la tête de l’Eglise », pour montrer son intime communion avec nous. En effet, Celui qui est aussi élevé et au-dessus de tous, s’est uni à ceux qui sont en bas » (PG 62, 320).

QUELQUES EXHORTATIONS DE L’ÉPÎTRE AUX HÉBREUX

21 mai, 2015

http://www.bible-notes.org/article-977-quelques-exhortations-de-l-epitre-aux-hebreux.html

QUELQUES EXHORTATIONS DE L’ÉPÎTRE AUX HÉBREUX

L’épître des cieux ouverts
L’épître des choses meilleures
Quelques exhortations de l’épître en rapport avec les dangers que couraient les Hébreux

Avant de considérer différentes exhortations de cette épître (en particulier celles du chapitre 12), nous rappellerons quelques caractères généraux de ce livre.

L’épître des cieux ouverts
L’épître aux Hébreux a été appelée l’épître des cieux ouverts. Ceux-ci sont illuminés par la présence du Seigneur Jésus. C’est lui qui doit remplir le cœur des chrétiens, quelle que soit leur origine. Aucun autre livre, excepté l’évangile de Jean, ne met autant en lumière les gloires de Jésus, sa divinité et son humanité, ses gloires comme homme sur la terre et maintenant dans le ciel.
Nous n’avons pas d’indication précise sur l’identité des destinataires. Toutefois nous pouvons penser qu’elle a été écrite à des Juifs qui confessaient le nom de Jésus, sans pour autant que chacun d’eux soit réellement converti. Ces Juifs connaissaient très bien le rituel judaïque, auquel ils avaient été précédemment soumis. Ils avaient rencontré des circonstances douloureuses en raison du grand changement survenu dans leur vie (Héb. 10 : 32-34). Mais le comportement de plusieurs d’entre eux faisait craindre à l’auteur de l’épître – probablement l’apôtre Paul – qu’ils aient seulement l’apparence d’être à Christ, sans avoir réellement reçu sa vie.
Ceux auxquels l’épître s’adresse sont des pèlerins sur la terre: ils professent être en route vers le ciel. Ils sont appelés à traverser des difficultés, des souffrances et parfois même «un grand combat de souffrances». Les chrétiens vivent encore aujourd’hui dans un monde hostile à la foi. Ils doivent garder leurs regards attachés sur le ciel, où Jésus est entré, homme glorifié, comme notre précurseur (6 : 20). Durement éprouvés, certains de ces croyants se décourageaient, d’autres étaient devenus paresseux à écouter, d’où un recul spirituel, et même un certain retour vers le judaïsme, qui pouvait être plus attirant pour l’homme naturel.
L’auteur parle avec respect de ces éléments du culte juif, qui avaient eu toute leur place jusqu’à un passé récent, et qui étaient des «images» ou des «ombres» de ce qui devait venir. Mais il faut que les yeux de notre cœur soient pleinement éclairés (cf. Eph. 1 : 18), et contemplent une Personne infiniment plus glorieuse, le Seigneur Jésus. Lui-même remplace et surpasse tout ce qui ne faisait que l’annoncer. Devant lui, les anges, et même les patriarches les plus illustres (Moïse, Aaron, Josué, David), s’effacent complètement. Aussi l’écrivain de l’épître s’attache-t-il à mettre en évidence l’excellence de la personne de Jésus, de son œuvre achevée, et de son service de sacrificateur pour l’éternité. Il est maintenant élevé au-dessus des cieux, souverain sacrificateur selon l’ordre de Melchisédec (5 : 10). « Ayant offert un seul sacrifice pour les péchés, il s’est assis à perpétuité à la droite de Dieu » (10 : 12). Sa charge, intransmissible, est en tout point supérieure à celle d’Aaron, et il est toujours vivant pour l’accomplir (7 : 25).
C’est par lui que nous pouvons exposer nos besoins à Dieu et recevoir du secours au moment opportun. Et c’est par lui aussi que nous pouvons apporter à Dieu des sacrifices de louange (4 :16 ; 7 : 25 ; 13 : 15).

L’épître des choses meilleures
Il y a des similitudes entre le culte de l’Ancien Testament, fait de choses visibles, et le culte « spirituel » du Nouveau Testament. Mais il y a surtout des contrastes très forts. La supériorité du culte actuel est telle que tout ce qui relève du culte antérieur se trouve désormais relégué au rang des « ombres ». « A la fin de ces jours-là » (1 : 2) – ceux pendant lesquels il parlait par les prophètes – Dieu « nous a parlé dans le Fils », qui est « le resplendissement de sa gloire et l’empreinte de sa substance » – ou de ce qu’Il est. Le culte est maintenant rendu à Dieu par Jésus Christ (13 : 15). Ainsi seulement il peut être « en esprit et en vérité » (Jean 4 : 24).
Le christianisme apporte une « meilleure espérance » (7 : 19), qui repose sur une « meilleure alliance » (7 : 22), de « meilleures promesses » (8 : 6) et de « meilleurs sacrifices » (9 : 23). Dieu nous accorde des « biens meilleurs et permanents » (10 : 34). L’accès à une « meilleure patrie » nous est ouvert (11 : 16) et nous avons devant nous une « meilleure résurrection » (11 : 35) – qu’entrevoyaient d’ailleurs les fidèles de l’Ancien Testament. Toutes ces bénédictions ont Jésus pour centre. Sa suprématie et son excellence sont proclamées par toute l’Ecriture, mais en particulier par cette épître aux Hébreux.
En Christ, le don suprême de Dieu, le croyant a tout reçu. Il peut s’approcher de Dieu en pleine liberté, par le sang de Jésus, par le chemin nouveau et vivant qu’il nous a ouvert à travers le voile, c’est-à-dire sa chair (10 : 19-21). Nous pouvons nous tenir sans aucune crainte dans la sainte présence de Dieu.

Quelques exhortations de l’épître en rapport avec les dangers que couraient les Hébreux
Ne pas aller à la dérive
« C’est pourquoi nous devons porter une plus grande attention aux choses que nous avons entendues, de peur que nous ne nous écartions » (2 : 1).
Il est étonnant que des croyants mis en contact avec les merveilleuses bénédictions du christianisme puissent retourner en arrière vers de « faibles et misérables éléments », entièrement périmés (Gal. 4 : 9). Abandonner les privilèges et les bénédictions distinctifs de la foi chrétienne, et revenir à la loi et aux ordonnances juives, c’était s’écarter ou aller à la dérive (Héb. 2 : 1), c’était abandonner le Dieu vivant (3 : 12), c’était se détourner de celui qui parle des cieux (12 : 25).
C’est souvent de façon insidieuse que l’on commence à aller à la dérive – comme un navire emporté par un courant. Prenons garde. Il y a des chrétiens qui « ont fait naufrage quant à la foi » (1 Tim. 1 : 19). En pensant à eux, Paul exhorte Timothée à garder la foi et une bonne conscience.

Ne pas abandonner sa confiance
« Ne rejetez donc pas loin votre confiance, qui a une grande récompense » (10 : 35).
A plusieurs reprises, l’auteur inspiré adresse un avertissement solennel à ses lecteurs. Au milieu de ces chrétiens authentiques, il pouvait se trouver des personnes qui n’avaient pas la vie de Dieu. Cela peut avoir lieu aussi aujourd’hui, en particulier parmi les enfants de parents chrétiens. Souvenons-nous qu’un véritable croyant ne peut jamais perdre son salut. Les brebis de Jésus sont en parfaite sécurité (Jean 10 : 27, 28). Toutefois les croyants ont besoin d’être exhortés, car ils sont toujours en danger de se relâcher. Ne rejetons pas notre confiance, elle recevra une grande récompense. « Car vous avez besoin de patience, afin que, ayant fait la volonté de Dieu, vous receviez les choses promises » (v. 36).

Rejeter tout ce qui entrave la course chrétienne
« Rejetant tout fardeau et le péché qui nous enveloppe si aisément, courons avec patience la course qui est devant nous, fixant les yeux sur Jésus, le chef et le consommateur de la foi » (Héb. 12 : 1, 2).
Les Hébreux étaient en grand danger d’être accablés sous la pression constante des épreuves et de perdre pied dans le combat contre l’Ennemi. L’auteur de l’épître évoque les fardeaux qu’il faut rejeter – Dieu veut s’en charger. Il mentionne aussi « le péché », qui facilement nous assaille et devient une grande entrave dans notre vie de croyant.
Nous sommes engagés dans une course. La «grande nuée de témoins qui nous entoure» est un encouragement continuel. Mais avant tout, nous sommes appelés à fixer les yeux sur Jésus. Il a parcouru avant nous le chemin de la foi. Il est notre parfait exemple dans ce chemin et il nous fournit les ressources nécessaires pour être des vainqueurs.

Ne pas être découragé par la discipline ni la mépriser
« Mon fils, ne méprise pas la discipline du Seigneur, et ne perds pas courage quand tu es repris par lui » (12 : 5).
Chemin faisant, nous sommes, fils et filles, les objets de la discipline du Dieu saint. Il veut nous rendre conformes, pratiquement, à l’image de son Fils. Gardons-nous de mépriser cette discipline ; recherchons plutôt devant lui les motifs pour lesquels il l’a envoyée (cf. Job 5 : 17). Un autre danger serait de perdre courage. Souvenons-nous de l’expression dont la Parole se sert pour désigner celui qui est l’objet de la discipline : « celui que le Seigneur aime » (v. 6 ; cf. Apoc. 3 : 19). Cette discipline peut être préventive, comme dans le cas de Paul – « afin que je ne m’enorgueillisse pas » (2 Cor. 12 : 7) – ou corrective, comme dans le passage d’Apocalypse 3 : 19.
Il se peut que nous ayons perdu de vue les intentions de notre Père quand il nous discipline; n’oublions pas que c’est une main d’amour qui tient la verge. Apprenons à nous soumettre à sa volonté (v. 9). Sa discipline a toujours pour objet notre profit spirituel ; elle nous est dispensée « afin que nous participions à sa sainteté » (v. 10). Il s’agit ici d’une sainteté pratique. Nous n’avons pas seulement à nous tenir à l’écart du mal, mais à le haïr (Prov. 8 : 13).

Manifester davantage d’énergie spirituelle et encourager ceux qui nous entourent
« C’est pourquoi, redressez les mains lassées et les genoux défaillants » (12 : 12).
Tout en suivant le sentier de la foi, on peut se fatiguer et manquer d’énergie spirituelle. On pense à ces Israélites – ces faibles – « qui se traînaient » derrière le peuple lors de sa sortie d’Egypte, et qui étaient devenus une proie facile pour l’ennemi (Deut. 25 : 18).
Lorsque nous constatons parmi nous un fléchissement d’énergie spirituelle, cherchons à encourager nos frères et sœurs. Un tel service exige d’abord une attention particulière sur nos propres voies. Il est nécessaire de « redresser » l’homme qui s’est laissé surprendre par quelque faute, mais ce service – confié à des croyants « spirituels » – nécessite tout à la fois la crainte et la douceur (Gal. 6 : 1).
Les mains lassées et les genoux défaillants peuvent résulter de « charges » particulières sous lesquelles nos frères et sœurs se sentent écrasés. Or la Parole nous exhorte : « Portez les charges les uns des autres, et ainsi accomplissez la loi du Christ » (Gal. 6 : 2).
Où trouver la force nécessaire pour notre course ? Le prophète nous répond : « Les jeunes gens seront las et se fatigueront, et les jeunes hommes deviendront chancelants, mais ceux qui s’attendent à l’Eternel renouvelleront leurs forces » (Es. 40 : 30, 31).

Avoir une marche pratique conforme à la Parole
« Faites des sentiers droits à vos pieds, afin que ce qui est boiteux ne se dévoie pas, mais plutôt se guérisse » (12 : 13).
Plusieurs, hélas! adoptent les habitudes du monde et suivent un chemin qui n’est pas droit. Ayons le ferme désir de marcher dans la droiture. Le livre des Proverbes nous exhorte : « Pèse le chemin de tes pieds, et que toutes tes voies soient bien réglées. N’incline ni à droite ni à gauche ; éloigne ton pied du mal » (4 : 26, 27).
Ce qui est boiteux peut se démettre. Une petite déviation en engendre souvent une plus grave. Prenons-y garde, d’abord pour nous-mêmes, mais aussi afin d’être en aide à ceux qui nous entourent.

Rechercher la paix et la sainteté
« Poursuivez la paix avec tous, et la sainteté, sans laquelle nul ne verra le Seigneur » (12 : 14).
Il y a dans la nature humaine déchue un penchant inné à la contestation et à la dispute. Veillons au contraire à poursuivre la paix avec tous, « autant que cela dépend de nous » (Rom. 12 : 18). « Ainsi donc poursuivons les choses qui tendent à la paix et celles qui tendent à l’édification mutuelle » (Rom. 14 : 19). « Que votre douceur soit connue de tous les hommes » (Phil. 4 : 5), recommande Paul aux Philippiens.
L’esprit de contestation et de querelle caractérise le monde et sa politique. Veillons à ne pas nous en mêler. Evitons même de donner des opinions sur des sujets qui ne concernent pas les étrangers que nous sommes. Vivons en paix avec nos voisins ; c’est ainsi que nous préparons la voie au témoignage de « l’évangile de paix » (Eph. 6 : 15).
Ce verset 14 nous invite aussi à suivre le chemin de la sainteté pratique. Pour que nous puissions effectivement « voir Jésus… couronné de gloire et d’honneur » (2 : 9), il faut que nos esprits et nos cœurs ne soient pas souillés par l’impureté qui s’étale dans le monde. Cette contemplation de Christ va de pair avec une marche habituelle dans la sainteté.
La paix et la sainteté doivent être poursuivies en même temps, sans que la recherche de l’une mette l’autre de côté. Ce n’est pas toujours facile.

Veiller… de peur que
« Veillant, de peur que quelqu’un ne manque de la grâce de Dieu » (12 : 15).
La grâce de Dieu a fait de nous ses enfants. Du côté de Dieu, rien ne manquera jamais. Mais vivons-nous de cette grâce? Est-elle notre nourriture ? Réalisons-nous que nous en avons besoin à chaque instant? Et la grâce imprègne-t-elle tous nos rapports entre frères et sœurs ?
« Veillant… de peur que quelque racine d’amertume, bourgeonnant en haut, ne vous trouble, et que par elle plusieurs ne soient souillés » (12 : 15).
Dans un jardin, une mauvaise racine qui d’abord passe inaperçue peut se développer et engendrer une plante qui finit par tout envahir. De même, le mal non jugé dans nos cœurs, toléré dans nos vies, peut se développer, s’étendre, et amener des ravages parmi nous.
« Veillant… de peur qu’il n’y ait quelque fornicateur, ou profane comme Esaü, qui pour un seul mets vendit son droit de premier-né » (12 : 16).
Esaü est un exemple solennel. Un jour qu’il était fatigué, il a méprisé son droit d’aînesse et l’a vendu pour obtenir un plat de lentilles (Gen. 25 : 29-34).
Un contact habituel avec les choses saintes, si elles n’exercent pas leur influence dans notre conscience et dans notre cœur, aura des effets destructeurs sur notre âme. En faisant peu de cas des immenses privilèges appartenant à ceux qui sont en Christ, nous sommes en danger de tomber dans de véritables profanations.
Quels sérieux avertissements pour tous les Hébreux auxquels s’adressait l’épître, comme aussi pour tous ceux qui font profession d’appartenir au christianisme ! Le danger est réel de mépriser ou même d’abandonner finalement les bénédictions chrétiennes.

Ph. L. – article paru dans le « Messager Evangélique » (Février 2011)

L’ÉPÎTRE À PHILÉMON OU PAUL ET L’ESCLAVAGE

3 mars, 2015

http://www.portstnicolas.org/phare/etudes-specialisees/article/l-epitre-a-philemon-ou-paul-et-l-esclavage

L’ÉPÎTRE À PHILÉMON OU PAUL ET L’ESCLAVAGE

Plus d’esclaves ! Et pourtant…

Paul définit les baptisés comme une nouvelle création (2 Co 5, 17) au sein de laquelle les degrés et différences qui partageaient la société d’alors sont évacués au profit d’une splendide égalité dans le Christ unique ; « Il n’y a ni juif ni grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3, 28) – « Aussi bien est-ce en un seul Esprit que tous nous avons été baptisés pour ne former qu’un seul corps. Juifs ou grecs, esclaves ou hommes libres, et tous nous avons été abreuvés d’un seul esprit » (1 Co 12, 13) – « Là, il n’est plus question de Grec ou de Juif, de circoncision ou d’incirconcision, de Barbare, de Scythe, d’esclave, d’homme libre ; il n’y a que le Christ qui est tout en tous » (Col 3, 11).
L’épître à Philémon, la plus courte des lettres de saint Paul, aborde un cas concret où ;, justement, Paul est en mesure d’appliquer les considérations théoriques qu’on vient de lire : un esclave évadé est converti par Paul qui écrit à son maître pour intercéder en sa faveur. Mais dans quel but précis ? On cherche en vain dans ce billet une demande explicité de mise en liberté. Comme par ailleurs, Paul prêche aux esclaves la permanence de leur état (1 Co 7, 21-22) et l’obéissance à leurs maîtres (Col 2, 22-25), on s’interroge : que valent ces déclarations d’égalité fondées sur une appartenance commune au Christ ?
Avant d’esquisser une réponse, il nous faut considérer l’épître à Philémon avec l’attention qui convient

Les circonstances de l’épître à Philémon
Et d’abord précisons les circonstances dans lesquelles elle a été rédigée.
Paul est prisonnier à cause de son activité apostolique (« prisonnier du Christ Jésus.. dans ces chaînes que me vaut l’Evangile » : voit versets 1.9.13). les conditions de sa captivité sont relativement bénignes, puisque disciples et collaborateurs ont libre accès auprès de lui (voir versets 1.23-24). Le lieu de l’incarcération n’est pas indiqué, de sorte qu’on rencontre ici le même problème que pour l’épître aux Philippiens. Toutefois un point est indiscutable : l’épître à Philémon est étroitement lié à l’épître aux Colossiens. On trouve en effet les mêmes personnes (Epaphras, Aristarque, Démas, Marc et Luc) dans les salutations des deux épîtres : de plus un Onésime est mentionné, avec Tychique, comme porteur de la lettre aux Colossiens (Col 4, 7.9). Pour les mêmes raisons qui poussent à situer la composition de Philippiens à Rome on peut placer celle de Colossiens et de Philémon dans la capitale de l’Empire. Certes, Colossiens pose un problème spécifique : mais si l’on admet que cette épître a pu être rédigée par Paul lui-même ou sous sa direction ; il suffit d’établir un laps de temps convenable entre Philippiens et des deux autres lettres.
Bien des obscurités entourent également les destinataires de notre épître. Pourtant, le nom de Philémon est attestée en Phrygie où ; se trouve la ville de Colosses ; ajouter la parenté aux Colossiens, et l’on comprendra qu’on songe le plus souvent à cette ville pour y fixer le domicile de Philémon.
La lettre est adressée non seulement à ce dernier, mais encore à la communauté chrétienne qui s’assemble dans sa maison (cf. 1 Co 16, 19 ; Rm 16, 5 ; Col 4, 15). Rien ne prouve que Philémon ait été le président de cette communauté. Par contre, il y a fait figure de notable et de bienfaiteur insigne (versets 5-7). C’est Paul lui-même qui l’a amené à la foi, comme il nous l’apprend à mos couverts (verset 19). A Philémon est jointe « Apphia, notre soeur » qu’accompagne « Archippos, notre frère d’arme », les deux pouvant être respectivement la femme et le fils du premier.
Le fait qui a occasionné cette lettre est le suivant . Philémon avait parmi sa domesticité un esclave nommé Onésime [1]. Celui-ci s’est enfui de la maison de son maître . On ignore pourquoi. Il n’est pas sûr, malgré les versets 18-19, qu’il l’ait volé. Néanmoins, ce départ a du causer un tort grave à Philémon. Onésime, au hasard de sa fuite et dans des circonstances qu’il est impossible de déterminer, rencontre Paul dans la ville où ; il est incarcéré. Sious la direction de l’apôtre, il se convertit à la foi chrétienne, devanant pour lui un authentique fis spirituel, « engendré dans les chaînes », bien plus, l’objet d’uen affection particulière (versets 10.12, cf. verset 17).

Cet esclave fugitif, Paul le renvoie à son maître (verset 12) avec un billet dont le plan est le suivant :
- Adresse et supplication (versets 1-3)
- Action de grâce et félicitations (versets 4-7)
- Partie centrale : l’intercession pour Onésime (versets 8-20)
- Conclusion, salutation et souhait final (versets 21-25)

Qu’espérait Paul en écrivant ce mot à l’adresse de Philémon ? D’après ses propres paroles , il comptait bien que, grâce à ses recommandations et au nouvel état d’Onésime, Philémon le recevrait « non plus comme un esclave, mais bien mieux qu’un esclave, comme un frère très cher » (verset 16). Paul espère-t-il davantage ? On comprend souvent les versets13-14 dans ce sens que Paul aurait voulu garder Onésime auprès de lui, mais qu’il n’a pas voulu imposer ce geste à Philémon, le laissant à sa générosité. C’est possible. En tous cas, il n’apparaît pas que Paul sollicite en même temps l’affranchissement de l’esclave : celui-ci, tout en revenant assister Paul, serait resté la propriété de Philémon.
Ainsi l’institution elle-même n’est pas atteinte . Comment dès lors comprendre les phrases citées plus haut, selon lesquelles dans le Christ « il n’y a ni esclave ni homme libre » ?

Pour résoudre ce dilemme, revenons sur l’épître elle-même, afin d’en saisir à la fois la densité et les limites.

Une démarche normative
Ce billet a seulement les apparences de la correspondance privée. Sans doute vise-t-il à régler un cas personnel. Mais l’adresse, on l’a vu, s’étend jusqu’à la communauté qui s’assemble chez Philémon et c’est tous que Paul salue (verset 3) comme il le fait dans ses lettres aux communautés. Comme dans ses dernières, apparaît également ici l’action de grâce (verset 4) et la conclusion au caractère semi-liturgique (verset 25). C’est donc autre chose qu’une de ses lettres privées dont l’antiquité nous a transmis plus d’un exemplaire. A travers Philémon, c’est à l’Eglise locale, assurément au courant du cas traité et en partie intéressée à sa solution, que Paul s’adresse. On peut même aller plus loin : la conduite qu’il dessine et ses considérants peuvent difficilement passer pour l’expression d’une casuistique momentanée. Car la soin que met Paul à rédiger ses lignes permet d’y voir « un acte public qui se veut explicatif, régulateur et normatif [2] », donc susceptible d’étendre son influence à d’autres cas similaires et à d’autres églises.
C’est que Paul, ici comme ailleurs, ne doute pas de son autorité légitime. Il a « dans le Christ plein droit de prescrire [3] » (verset 8), tant à Philémon, par lui amené à la foi, qu’aux communautés dont il est le fondateur, les devoirs que lui dicte sa conscience apostolique. Ce droit lui vient de Dieu avec l’Evangile qu’il a pour mission de communiquer (Ga 1, 11-12 ; Rm 1, 1-5 ; 15, 15-16). Mais Paul est aussi capable de renoncer à certains droits quand il s’agit du bien de ce même Evangile et de ceux auquel il est destiné (1 Co 9, 15-18 ; cf. 2 Co 11, 7). C’est ce qu’il fait ici « à cause de la charité » (verset 8), cette charité dont, – Paul vient de le souligner (versets 5.7) – Philémon est animé. Avec cette assurance, Paul ne commande pas, mais il adresse une supplique, renforçant celle-ci de considérations personnelles : son âge d’abord donne plus de poids à la demande [4] si, comme il est permis de le supposer, Philémon est plus jeune que lui, et puis sa situation de prisonnier est bien faite pour attendrir son destinataire (verset 9). Enfin Paul a Philémon pour débiteur : dernier argument (verset 19) auquel la reconnaissance de celui-ci ne saurait se dérober. Qui a reçu de Paul un don si précieux que l’acheminement vers le Christ ne peut refuser la faveur demandée (verser 19b) – quoique, ici encore, Paul préfère au rapport d’obligation celui de l’affection spirituelle qui l’unit à son disciple : « Apaise mon coeur (littéralement : mes entrailles) dans le Christ ! [5] » (verset 20b).
Il reste que, pour finir (verset 21), Paul revient curieusement à l’obéissance. Faut-il croire qu’il a, en un court intervalle, oublié ce qu’il a écrit aux versets 8 et 9 ? Non, car Paul ne s’exprime jamais dans son ministère apostolique sans qu’il ait conscience de le faire sous la puissance de Dieu et au nom du Christ : « prêcher, ordonner, demander veulent être chez l’apôtre discours chrétien sous la puissance de l’Esprit (cf. 1 Co 7, 40), Dieu étant témoin [6]. » De plus, il invoque présentement la charité, autrement dit, le précepte central de la volonté de Dieu (Ga 5, 14 ; Rm 13, 9-10). Si Philémon n’a pas ici à obéir à un ordre de Paul, il le doit à sa prière et, plus encore, à la règle suprême de l’amour.

Paul et l’esclavage
Nous arrivons à présent au noeud de la question.
Nulle part, ni dans la lettre à Philémon, ni dans le reste de sa correspondance, Paul ne fait campagne contre l’esclavage. Son programme n’implique donc pas la fin de cette institution. On doit en dire autant du Nouveau Testament en général, lequel n’apporte aucune caution aux mouvements anti-esclavagistes : bien au contraire, pourrait-on dire, puisque dans les règles domestiques qu’il édicte [7] il considère l’esclavage comme normal. Logiquement, la « conquête » chrétienne n’a provoqué ni les révoltes d’esclaves, ni l’augmentation de leurs fuites, autant d’actes qui mettaient en péril l’ordre et l’économie de la société antique.
Mais à cette attitude conservatrice, Paul et l’ensemble du Nouveau testament ajoutent des vues capables de supprimer les abus. Si les esclaves sont exhortés à obéir à leurs maîtres, les maîtres sont aussi l’objet de recommandations : en Col 3, 22, « les possesseurs d’esclaves sont appelés »maîtres selon la chair« , ce qui laisse entendre qu’au dessus d’eux, il y a le maître divin ; c’est pourquoi ils doivent accorder à leurs esclaves ce »qui est juste et équitable« (Col 4, 1), termes qui sont repris de l’antique morale sociale. Du point de vue de l’Eglise et comme membres de celle-ci, les esclaves ne sont plus privés de tout droit [8] ». Ajoutons qu’à la différence de l’autorité politique (cf. Rm 13, 1-7), ni Paul ni au autre auteur du Nouveau Testament ne s’évertue à fonder religieusement la nécessité de l’esclavage comme un ordre dont Dieu serait le suprême garant. L’esclavage reste un fait qui n’est pas discuté comme tel : il est simplement soumis comme les autres rapports sociaux à des règles supérieures dont il nous faut à présent indiquer les contours.
Paul a défini la liberté. Elle n’est plus dégagement de toute contrainte extérieure et des commandements humains ; elle est, par la grâce de Dieu en Christ, possibilité de réaliser l’homme nouveau. Cet homme est un homme libre non parce qu’il n’a plus de maître sur terre, mais parce qu’étant soumis à Dieu, il n’est plus empêtré dans les filets que lui ont tendu les forces du mal et qu’il lui est simplement possible d’aimer. Cet amour se vit en communauté et se traduit concrètement par le service :
« Car vous, mes frères, vous avez été appelé à la liberté ; seulement que cette liberté ne se tourne pas en prétexte pour la chair ; mais par la charité mettez-vous au service des uns des autres » (Ga 5, 13)
L’essentiel est là, n’hésitons pas à le dire, il peut, il doit même se vivre dans le rapport maître-esclave là où ; il existe. La raison des directives pauliniennes en la matière n’est pas d’ordre pragmatique et, s’il n’a pas exhorté une seule fois les maîtres à affranchir leurs esclaves, ce n’est pas parce que l’émancipation pouvait être tout autre chose qu’un bienfait pour l’esclave. On ne trouvera pas d’avantage ici une motivation prudentielle, inspirée par le danger pour les communautés chrétiennes d’ébranler l’ordre social. Quant à alléguer le manque d’intérêt pour Paul pour les choses de ce monde en raison de la proximité de la Parousie (1 Co 7, 20-21), on peut être certain que si Paul avait perçu dans l’esclavage une institution immorale, c’est-à-dire à-dire contraire à l’existence vécue en Christ, il n’aurait pas manqué de l’interdire aux chrétiens, en vertu même de la prochaine venue du Sauveur et pour préparer cet événement final (cf. 1 Th 5, 1-19).
En fait la raison est ailleurs. SI Paul n’attaque pas l’institution, c’est que selon lui, il importe peu de changer le statut social des membres de la communauté : la réforme est à opérer sur un autre plan. Elle s’active dans la conversion d’un chacun à la norme de l’amour, lequel tend nécessairement à l’égalité, de sorte qu’« il n’y a ni esclave, ni homme libre », comme « il n’y a plus ni homme ni femme », et que l’esclave est aux yeux du maître chrétien « bien mieux qu’un esclave, un frère très cher » (Verset 16). Statutairement inchangée, la société est en réalité transformée : alors que les maîtres se libèrent de leurs instincts possessifs, les esclaves perdent leur sentiments d’infériorité, conscients d’appartenir avec leurs maîtres à la famille du Christ.
Ainsi l’envisageait Paul, qui ne visait que les Eglises et leur vie interne. Mais avec lui le christianisme primitif faisait acte déterminant bien avant qu’avant ne disparaisse la pratique de l’esclavage entre chrétiens.
A.-J. Fustigère souligne l’inédit lancé par le christianisme dans la société antique :
« A Rome, l’esclave est une res : chose achetée. Pour le paysan Caton, un esclave hors de service compte moins qu’une vieille vache : la vache, au moins, on la mange. Ayant rapporté le massacre de tous les serviteurs d’une maison, Tacite ajoute : vile damnum (dommage de nulle valeur). A ces déshérités la Bonne Nouvelle donnait tout : le sens de leur dignité, de leur personne humaine. Un Dieu les avait aimé, il était mort pour eux. Il leur assurait, dans son royaume, la meilleur place. Le patricien n’avait ici nul avantage. Cependant, à l’ »assemblée« , il se mêlait à cette tourbe mal lavée, dont l’haleine empestait l’ail et le gros vin. Ces êtres d’une autre race qu’il pouvait d’un mot, faire battre et mourir, étaient ses frères. Qu’on ne dise pas que ce progrès est l’oeuvre des moeurs du temps ou des préceptes du stoïcisme. Les beaux prêches de Sénèque n’ont point conduit à un changement. Après avoir fignolé la lettre XLVII à Lucilius, Sénèque n’eut dîné avec ses esclaves. Il n’eut pas goûté avec eux les viandes des sacrifices. On eut dressé au moins deux tables. Cette égalité dans la pratique n’a commencé qu’avec le repas du Seigneur. C’est un des plus grands miracles de la religion chrétienne [9]. »

[1] Onesimos, « utile », « profitable », nom fréquent chez les esclaves. Ce nom donne lieu à un jeu de mots au verset 11.
[2] R. Lehmann, Epître à Philémon : le christianisme primitif et l’esclavage, Genève, Labor et Fides, 1978, p.17
[3] Cf. 1 Co 7,6.17 ;11,34 ;16,1
[4] Le mot presbytès n’oblige cependant pas à vieillir Paul au-delà de 50-55 ans.
[5] Comparer avec le verset 12 où ; Paul applique la même expression à Onésime pour traduire sa tendresse envers lui.
[6] P. Stuhlmacher, Der Brief an Philemon (EKK), Neukirchen-Vluyn et Einsiedeln, 1975, p. 52)
[7] Col 3,22-25 ; Ep 6,5-8 ; Tit 2,9-10 ; 1 P 2,18-22.
[8] H.-D. Wendland, Ethique du Nouveau Testament, Genève, Labor et Fides, 1972, p. 98.
[9] A.-J. Festugère, L’enfant d’Agrigente, Paris, Cerf, 1941, pp. 104-105

JE DÉBORDE DE JOIE AU MILIEU DE TOUTES MES TRIBULATIONS (2 CORINTHIENS 7, 4)

25 février, 2015

http://www.pagesorthodoxes.net/pages-choisies/joie/joie2.htm

JE DÉBORDE DE JOIE AU MILIEU DE TOUTES MES TRIBULATIONS (2 CORINTHIENS 7, 4)

L’humanité sans Dieu a cherché les sommets de la sagesse depuis toujours. De Socrate, le modèle même du sage, à Bouddha, cet Himalaya de l’impassibilité, de l’orient à l’occident, on savait qu’on y était parvenu lorsque la joie était devenue inébranlable et que rien, aucune circonstance extérieure, ne pouvait plus l’enlever ou lui porter atteinte. Être malade et heureux, en danger et heureux, mourant et heureux, discrédité et heureux, disait Épictète avec tous les stoïciens (Ier siècle). En joie parfaite, nous sommes sans ennemis dans ce monde de l’inimitié, phrase célèbre de Bouddha qui traduit bien son Chemin extraordinaire, poussé d’une façon si énigmatique jusqu’aux limites du mystère.

LA JOIE MAL HEUREUSE
Le sage est invulnérable, alors il est visité par une joie que rien ne peut plus troubler. Mais quelle est cette joie qui l’habite ? L’expérience même du mystère qu’il semble avoir atteint le taraude et le plonge dans une attente indéfinissable. La nostalgie la plus indicible hiverne au creux du sourire de Bouddha et dans les vertiges de Socrate buvant la ciguë… Hiver de l’attente, car le coeur de l’homme ne peut être dans la plénitude sans la rencontre définitive, qu’est le visage du Christ, vrai visage de toute joie. C’est pourquoi la joie des sages, comme d’ailleurs toutes nos joies à nous tous, quel que soit leur humble degré d’accomplissement, sont cette présence voilée du Christ, qu’on le sache ou non. Ainsi peut-on voir la venue du Christ à l’oeuvre, se frayant son chemin vers l’homme à travers toutes ses joies. Elles sont toutes une annonce de sa venue. Mais la plénitude n’est que dans le face à face. Si la joie est seulement un sentiment, alors à quoi bon ? Ce  » malheur  » (mal heureux), inhérent à la joie des sages, ne se résout que par la rencontre de la joie comme Personne, elle est Quelqu’un et l’homme, chacun de nous, ne peut se réaliser que dans la relation avec lui, en entrant dans sa joie à lui : Entre dans la joie de ton Maître, dit le Christ (Mt 25,21). Ici réside la nouveauté fantastique du Christianisme que ne pouvait soupçonner aucun sage de l’humanité et dont la joie pourtant était l’annonciatrice inconsciente, et dont chacune de nos joies aujourd’hui encore est porteuse…
C’est pourquoi Jésus demande à ses disciples d’être joyeux d’une grande joie dont les raisons sont au-delà de l’homme, dans le seul fait bouleversant que Dieu existe. C’est dans cette joie limpide de l’amour désintéressé, offert entièrement et sans réserve, que gît le salut du monde (Paul Evdokimov, L’amour fou de Dieu, Seuil, pp. 71-72). Dieu existe au plus intime de moi-même, parce qu’en Jésus Christ il a épousé ma chair et mon sang, et, en descendant dans mes ténèbres et ma mort, il m’a illuminé par la joie de sa résurrection. Là est mon salut, ma libération définitive. Mais maintenant, il s’agit d’en vivre pleinement à chaque instant. Dans cette seule réalité se trouve la prédication des premiers apôtres, c’est le noyau de leur message, ce que l’on appelle le  » kérygme « ; ils n’avaient rien d’autre à annoncer jusqu’aux extrémités du monde (Ac 1,8), mais c’est autour de ce noyau que bascule toute l’histoire de l’humanité et la vie de chacun d’entre nous.

LA JOIE : UN FEU QUI BRÛLE
Saint Paul est le témoin le plus fabuleux de cette gigantesque aventure. Quand, sur le chemin de Damas, il tombe de son cheval à la vue de l’éblouissante beauté du Christ ressuscité, c’est le saisissement total de tout son être. Paul comprend d’un coup, par expérience, qu’il n’y a désormais plus d’autre joie pour lui et que sa vie ne saurait avoir un autre sens maintenant que d’annoncer cette bonne nouvelle à tous. Jusqu’à la fin de ses jours, son martyr à Rome, il va parcourir tout le bassin méditerranéen pour proclamer partout cet Évangile de sa joie à lui, qui n’est autre que le Christ en personne. Toutes les communautés qu’il fonde, c’est-à-dire l’Église, sont bâties sur cette Joie. Rien ne pourra l’arrêter dans sa passion unique, ni la prison où il fait de nombreux séjours, ni les supplices de toutes sortes qu’on lui inflige, ni les dangers sans nombre sur les routes et les mers de son époque, ni les souffrances, ni la mort qu’il côtoie souvent ; lors même qu’il se croit devenu comme l’ordure du monde et l’universel rebut, sa joie ne fait que s’affermir et illuminer son existence, quelles qu’en soient parfois les terribles tribulations. Pour lui, le Christ est ressuscité, et rien ne saurait plus avoir le dernier mot ; tout mal est définitivement vaincu : Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La tribulation, l’angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ? En tout cela nous n’avons aucune peine à triompher par celui qui nous a aimés ! Oui, j’en ai l’assurance, ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, ni présent, ni avenir, ni puissance, ni hauteur, ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur ! (Rm 8, 35-39).
C’est donc par cette puissante énergie qui le fait vivre lui-même que Saint Paul enfante les Églises. Elles sont le lieu où tout homme peut, à son tour, expérimenter la joie d’une libération radicale, le don gratuit que Dieu veut faire à chacun, tout comme à Paul, d’une absolue nouveauté. Pour celui qui accepte de tomber de son cheval et de lâcher tous ses faux dieux sans joie, il y a un avant et un après : toute sa vie s’organise autour de cette unique expérience. Il n’est plus pour lui de possibilité de joie en dehors de ce mystère de l’Évangile : Ainsi donc que nul ne se glorifie dans les hommes ; car tout est à vous…, mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu (1 Co 3,21). Alors que l’homme, tant qu’il n’est pas converti en profondeur, est livré à une multitude de choses, dépendant et enchaîné, le vrai disciple est libre de tout, il appartient au Christ seul : il n’y a pas de joie supérieure à celle-là ; à cette gloire chacun est appelé (2 Th 2,14), elle fait de lui, ainsi que des communautés, des foyers de lumière où ils brillent pour le monde, au sein d’une génération dévoyée et pervertie (Ph 2,15).
Cette joie est un feu qui brûle au coeur de Saint Paul lorsqu’un seul tombe (2 Co 11,29) et il n’a de cesse qu’elle se répande, comme le feu lui-même, car l’amour du Christ le presse (2 Co 5,14). Paul  » revit  » lorsque ce feu de la joie prend : Comment pourrions-nous remercier Dieu suffisamment à votre sujet pour toute la joie dont vous vous réjouissez devant Dieu ?(1 Th 3,8-9). Saint Paul est enivré par la joie du Christ qui l’habite, mais quand il réussit à la communiquer à d’autres, alors elle est à son comble : Mettez le comble à ma joie par l’accord de vos sentiments : ayez le même amour, une seule âme, un seul sentiment… Ayez en vous les mêmes sentiments qui furent dans le Christ Jésus (Ph 2,2-5). Cela va si loin que, finalement, la joie des autres prime la sienne et devient, pour lui, le critère de toute joie : le pire des malheurs qui pourrait arriver à Paul serait d’être séparé loin du Christ, et bien, il préfère cela pourvu que ses frères, eux, découvrent le Christ (Rm 9,3). Folie de l’amour le plus gratuit qui exprime la qualité insondable de sa joie…

CONNAÎTRE LE CHRIST : NAÎTRE À LA JOIE
Nous sommes ici au sommet de ce à quoi peut tendre un être humain. Tout tient en ces trois mots de Saint Paul : Connaître le Christ ! Là est le bien suprême et rien ne subsiste à ses côtés… Il faut lire et relire ces phrases de l’épître aux Philippiens qui contiennent la quintessence de toute joie imaginable, il faut les garder par-devers soi, sur un petit papier dans sa poche ou accroché au mur, ou mieux encore : en lettres de feu dans son coeur, les inculquer à son souffle jusqu’à ce qu’elles pénètrent dans la mémoire revêche de nos cellules, et un jour il y a une percée qui se fait, les premiers fruits surgissent :
Tous ces avantages dont j’étais pourvu, je les ai considérés comme un désavantage, à cause du Christ. Bien plus, désormais je considère tout comme désavantage à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. À cause de lui, j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ et d’être trouvé en lui… Le connaître, lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances, lui devenir conforme dans sa mort, afin de parvenir si possible à ressusciter d’entre les morts… Je poursuis ma course pour tâcher de saisir, ayant été moi-même saisi par le Christ (Ph 3,7-12).
Cette connaissance du Christ fonde la vie et la mort de tout chrétien. Là se trouve d’ailleurs le sens de son baptême : la connaissance est une nouvelle naissance en Christ, inaugurée par ce sacrement et sans cesse approfondie tout au long de la vie : désormais vivre, c’est le Christ (Ph 1,21). De surcroît, il n’y a aucune limite à cette connaissance qui s’ouvre sur l’au-delà de notre existence, où nous serons avec le Seigneur pour toujours (1 Th 4,17). Or cette joie définitive et plénière, dont nul ne peut mesurer la splendeur, n’est pas qu’un avenir lointain, donc flou et encore sans consistance, mais irradie déjà maintenant notre existence et la modifie tout entière. Depuis la venue du Christ dans l’histoire, chaque instant s’ouvre sur une transcendance habitée, la vie éternelle a déjà commencé, le royaume des cieux est en nous (Lc 17,21). Dés lors tout doit être imprégné par cette formidable Réalité et le comportement d’un chrétien ne devrait pouvoir s’expliquer que par là ! Sinon il est comme les autres qui n’ont pas cette espérance (1 Th 4,11). Notre joie est faite d’une participation totale, spirituelle et corporelle, à la gloire du Christ ressuscité. Le Seigneur transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire (Th 3,21) : il n’y a donc pas même de geste qui ne puisse en rendre compte ; un geste conscient rayonne de cette Présence, c’est dans le Christ, en effet, que nous avons le mouvement, l’être et la vie (Ac 17,28).
Mais pour entrer dans cette joie parfaite, il faut évidemment en faire l’apprentissage. Ce chemin c’est le Christ lui-même, il traverse la passion et la mort. Ce qui motive le disciple c’est le Christ, non la joie, sinon toute sa vie n’est qu’une imposture ! Choisir la joie, c’est se choisir soi-même et nourrir une subtile auto-gratification… Choisir le Christ, c’est entrer avec lui dans une relation inconditionnelle où je risque toute ma vie en l’offrant à son bon vouloir. Comme ce choix est toujours ambigu à cause de la condition humaine, il va passer par le feu de l’épreuve, tout comme le métal est purifié pour devenir de l’or. Suivre le Christ et s’identifier à lui, c’est donc communier aussi au Christ crucifié, c’est accepter d’être comme lui persécuté, diffamé, condamné à mort et d’aimer malgré tout ceux qui nous haïssent ainsi, nos ennemis… La vie nous bafoue tous les jours et de mille manières, mais en l’acceptant comme elle est à cause du Christ, mieux : en communiant pleinement à elle nous communions au Christ qui s’y trouve. Communier aux souffrances du Christ à travers les nôtres, c’est faire sa suprême connaissance, joie inouïe au-delà de tout et pourtant au sein même de notre condition la plus tragique :
Nous sommes fous à cause du Christ… Nous avons faim, nous avons soif, nous sommes nus, maltraités et errants ; nous nous épuisons à travailler de nos mains. On nous insulte et nous bénissons, on nous persécute et nous l’endurons, on nous calomnie et nous consolons. Nous sommes devenus comme l’ordure du monde, jusqu’à présent l’universel rebut… Nous portons toujours et partout en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps…Nous sommes tenus pour tristes, nous qui sommes toujours joyeux. (1 Co 4,9-13 ; 2 Co 4,10 ; 6,10).

À LA SOURCE DE TOUTE JOIE
Tout se trouve pour saint Paul dans ce petit mot à cause du Christ. À cause de lui, il n’y a plus d’épreuve ou de souffrance qui ne soit transfigurée. Le trouver, lui, au coeur de la souffrance, alors la souffrance elle-même est aimable, et jusqu’à la mort. Ô mort, où es ton aiguillon ? (1 Co 15,55). Il n’y a donc plus d’obstacle à la joie : à cause du Christ et par lui, la joie est possible en tout temps et à tout propos (Ép 5,20). Cela explique pourquoi saint Paul parle toujours de la souffrance d’une façon positive, comme d’un lieu de haute expérience : Pour moi, que jamais je ne me glorifie sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ (Ga 6,14), Je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous (Col 1,24). Aux Philippiens, Paul dit que c’est une grâce qui vous a été donnée que de souffrir pour le Christ (Ph 1,29).
La souffrance n’est jamais cherchée pour elle-même, mais quand elle est là, loin d’éliminer la joie, elle la renforce encore, car nulle part ailleurs le Christ ne se livre autant que dans la communion à sa croix ; là il nous fait entrer dans son intimité pour laquelle il n’y a pas de mots… La souffrance parle dans le silence et témoigne de notre secrète appartenance au Christ : Je porte dans mon corps les marques de Jésus (Ga 6,17).
L’homme qui a ce Chemin devient une créature nouvelle dans un monde transfiguré (2 Co 5,17). Il est greffé sur le Christ mort et ressuscité (Rm 6,5) et ne s’appartient plus. Sa source de sa joie est cette Pâque de son Maître d’où il se reçoit à chaque instant pour une vie radicalement autre : Si je vis, ce n’est plus moi, dit saint Paul, mais le Christ qui vit en moi (Ga 2, 20). C’est cette joie des profondeurs de son être que Paul s’arrache pour la partager avec tous les hommes, là est le point incandescent de son Évangile : Soyez mes imitateurs (1 Co 4,16).
Ainsi configuré au Christ par une communion aussi intime, le disciple entre en partage avec la joie du Christ lui-même : sa propre intimité avec le Père ! Le Christ veut nous introduire dans cette relation indicible où nous devenons avec lui des fils adoptifs (Ép 1,5). Être fils, cela veut dire pour nous être engendrés par la Joie qu’est le Père en personne et qui engendre éternellement le Christ. Là est notre Source de vie, et cette Source se trouve derrière toute vie de moment en moment dans notre quotidien. C’est pourquoi l’attitude fondamentale d’un fils qui veut se recevoir du Père est celle d’une constante écoute : il pose l’oreille de tout son être sur l’instant présent et accueille la vie telle qu’elle vient, pour communier totalement à la volonté de Dieu, tout comme le Christ nous l’a appris par sa propre vie. La qualité et la profondeur de notre joie est en proportion directe de cette obéissance qui est l’offrande absolue de notre vie à Dieu.
Cela nous est cependant impossible sans être assisté par la puissance de l’Esprit Saint. C’est l’Esprit qui nous rend le Christ présent et nous ouvre au Père, c’est donc par lui, l’Esprit, que la joie se communique aux hommes. Aussi une vie  » spirituelle « , c’est-à-dire selon l’Esprit Saint, se caractérise par la joie, elle est le grand signe de sa Présence (Ga 5,22). Signe pour soi-même et pour les autres, témoignage d’une vie authentique et qui vivifie ceux que l’on approche. En effet, l’homme ne cherche que la joie et c’est par elle que Dieu se réconcilie le monde. C’est pourquoi lorsque toute une assemblée se retrouve pour célébrer cette joie dans une fête commune, elle est signe pour toute l’humanité, levain pour une nouvelle création à laquelle tous les hommes sont appelés (Ép 1,1-15). Voilà la vocation même de l’Église. Seule l’Église est capable d’une telle célébration, elle est unique au sein de l’humanité, car seule l’Église a la  » capacité  » de la joie sans limites puisque l’Esprit ne cesse d’y déposer le secret de sa Présence. Et c’est pourquoi seule l’Église est aussi capable d’accueillir le gémissement de tous les humains (Rm 8,22), qui ne peut trouver son refuge que dans la joie. L’Église est ce laboratoire d’un devenir autre, elle est notre mère qui transforme la détresse stérile de chacun : Réjouis-toi, stérile qui n’enfantait pas, éclates en cris de joie et d’allégresse (Ga 4,26-27). Enfantement sans fin, car l’Église est sur terre l’annonce de la Jérusalem Céleste où l’exultation sera à son achèvement; celle-ci va, pour le moment de plénitude en plénitude et s’acheminera au-delà de tout ce que nous pouvons concevoir… (Ép 3, 19-21).

LE SEUL GRAND MALHEUR DE L’HOMME
Dans cette cohérence, on ne sera pas étonné que le message central de saint Paul, face à l’immense tragique de la condition humaine, sera d’une clarté absolue : il n’y a qu’un seul grand malheur, c’est de ne pas connaître Jésus Christ !
Paul nous apprend à regarder toutes les réalités humaines de ce seul point de vue et à découvrir alors comment cela transforme tous nos plans et programmes humains, comment se déplace alors radicalement le niveau de nos décisions et de tous nos questionnements. C’est seulement dans cette unique perspective, l’enracinement dans le Christ ressuscité, que l’homme peut entrevoir quelque peu le sens du malheur prodigieux d’une humanité sans Dieu. Mais avec lui et en lui tout homme est appelé au bonheur (Rm 4,9) et, dès à présent, est-ce devant la mort, est-ce sous les coups de la violence qui s’abat sur lui ou quels que soient les événements extérieurs, la vie du chrétien est toujours une vie royale, une vie de gloire et non d’horreur. Pour Paul, tout est dans la relation à Dieu. Si elle est inexistante, alors l’homme est dans le  » péché « , source de tout malheur et de la mort elle-même (Rm 5,12).
En Christ, au contraire, l’homme ne se définit plus, selon Heidegger, comme un être pour la mort, mais un être pour la vie définitive et la gloire incorruptible à jamais. Le chrétien n’échappe pas à la condition commune, il vit, comme tout un chacun, dans le péché et la mort, mais le Christ, en l’enveloppant de sa Présence libératrice, a enlevé au mal sa puissance de destin. C’est pourquoi, là où le péché abonde, la grâce surabonde (Rm 5,20), c’est-à-dire la joie.
Joie et souffrance cohabitent donc dans le même homme, comme la lumière et les ténèbres (Jn 1,4-5), mais il dépend de l’homme qu’il laisse triompher la joie qui lui est acquise par le Christ, bien plus : que la souffrance elle-même se transforme en joie ! Ici, le disciple reçoit la leçon suprême de son Maître, dont toute la vie en a été le développement, nous l’avons déjà dit : il n’y a finalement d’autre joie possible que de se laisser crucifier dans la passion et la mort du Christ : c’est l’acceptation pleine de l’inacceptable quotidien, du détail insignifiant, l’ennui ordinaire dit admirablement Véronique Nahoum, jusqu’aux situations les plus enfériques. Embrasser ce qui nous arrive, le prendre dans notre amour, nous ajuster pleinement à l’instant, comme le Christ sur sa croix, c’est faire descendre la lumière dans les pires ténèbres et la joie dans la souffrance même. Cet ajustement joyeux à ce qui est, de moment en moment, s’éprouve souvent comme absurde à nos yeux, folie et scandale, mais notre entendement lui-même, le raisonneur de ce siècle doit être crucifié pour découvrir qu’il existe une tout autre sagesse que celle des  » intelligents  » !
Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui est dans le monde sans naissance et ce que l’on méprise, voilà ce que Dieu a choisi… (1 Co 1,27-28).
Seule cette acceptation pleine de ce qui vient à nous et que nous voulons recevoir de Dieu, nous libère de toute joie illusoire et vérifie l’authenticité de nos sentiments… Si le Christ est la Vie (Jn 14,6), on ne communie à lui qu’en étant un avec la vie tout court, telle qu’elle se présente. La profondeur de l’océan se trouve autant dans les vagues et les tempêtes que dans eaux calmes. La joie du disciple n’est pas une échappatoire à la condition tragique de l’existence humaine, mais communion à la totalité, à toute l’épaisseur de l’histoire comme lieu où se vit la Pâque du Christ, transformation incessante de la mort en vie. On est loin d’une pieuse émotion qui ne ferait que trahir l’homme et Dieu.
Par l’Incarnation du Christ, Dieu épouse la condition humaine jusque dans ses derniers recoins pour y déposer la joie de sa Résurrection au prix de sa propre mort. La communion de l’homme à cette joie s’inscrira donc dans la même logique, la christologique, qui est une victoire sur toutes les forces contraires. La joie est une conquête et donc un combat ; sans ce combat, justement, la vie n’aurait aucune saveur. Mais à aucun moment l’homme ne peut mettre la main sur elle ; la joie échappera toujours à sa prise, car elle restera un mystère d’éternité inépuisable, transcendant toute expérience humaine. Bien souvent, il n’y a de joie que dans la pure foi en la présence du Ressuscité. Là est l’exercice (l’ascèse) à son plus haut niveau qui consiste à vivre la joie en tous temps et en tous lieux… :
…C’est pourquoi je me complais dans les faiblesses, les outrages, les détresses, les persécutions et les angoisses endurés pour le Christ (2 Co 12,10).
En dehors de toute exaltation sensible, nous sommes dans la douloureuse joie, comme l’appellent les Pères du désert. Par elle nous apprenons le dépouillement du vieil homme (Col 3,9) qui risque toujours de se fixer sur la joie comme sur un bien. La joie inconditionnelle, exercée au sein même de la détresse, s’appelle amour. Et l’amour se suffit à lui-même : il est. Ainsi, devenu libre de la joie elle-même, l’homme naît à Dieu…

Cet article a été publié dans la revue
Le Chemin, numéro 30, 1996. Reproduit avec l’autorisation
du Père Alphonse Goettmann et du Chemin.