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BENOÎT XVI – (THÈME DE LA PRIÈRE 2011)

23 mai, 2017

http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2011/documents/hf_ben-xvi_aud_20110504.html

BENOÎT XVI – (THÈME DE LA PRIÈRE 2011)

AUDIENCE GÉNÉRALE

Place Saint-Pierre

Mercredi 4 mai 2011

Chers frères et sœurs,

Aujourd’hui, je voudrais entamer une nouvelle série de catéchèses. Après les catéchèses sur les Pères de l’Eglise, sur les grands théologiens du Moyen-âge, sur les grandes figures de femmes, je voudrais à présent choisir un thème qui nous tient tous très à cœur: le thème de la prière, de manière spécifique la prière chrétienne, la prière que nous a enseignée Jésus et que continue à nous enseigner l’Eglise. C’est en Jésus en effet que l’homme devient capable de s’approcher de Dieu avec la profondeur et l’intimité du rapport de paternité et de filiation. Avec les premiers disciples, avec une humble confiance, nous nous adressons alors au Maître et nous Lui demandons: «Seigneur, enseigne-nous à prier» (Lc 11, 1).
Lors des prochaines catéchèses, en nous approchant de la Sainte Ecriture, de la grande tradition des Pères de l’Eglise, des Maîtres de spiritualité, de la Liturgie, nous voulons apprendre à vivre encore plus intensément notre relation avec le Seigneur, dans une sorte d’«école de prière». Nous savons bien, en effet, que la prière ne doit pas être considérée comme allant de soi: il faut apprendre à prier, comme en acquérant toujours à nouveau cet art; même ceux qui sont très avant dans la vie spirituelle sentent toujours le besoin de se mettre à l’école de Jésus pour apprendre à prier avec authenticité. Nous recevons la première leçon du Seigneur à travers Son exemple. Les Evangiles nous décrivent Jésus en dialogue intime et constant avec le Père: c’est une communion profonde de celui qui est venu dans le monde non pour faire sa volonté, mais celle du Père qui l’a envoyé pour le salut de l’homme.
Dans cette première catéchèse, comme introduction, je voudrais proposer quelques exemples de prière présents dans les cultures antiques, pour relever comment, pratiquement toujours et partout celles-ci se sont adressées à Dieu.
Je commence par l’ancienne Egypte, par exemple. Ici, un homme aveugle, demandant à la divinité de lui rendre la vue, atteste quelque chose d’universellement humain, qui est la pure et simple prière de requête de la part de qui se trouve dans la souffrance, cet homme prie: «Mon cœur désire te voir… Toi qui m’as fait voir les ténèbres, crée pour moi la lumière. Fais que je te voie! Penche sur moi ton visage aimé» (A. Barucq – F. Daumas, Hymnes et prières de l’Egypte ancienne, Paris 1980). Fais que je te voie; c’est là le cœur de la prière!
Dans les religions de la Mésopotamie dominait un sentiment de culpabilité mystérieux et paralysant, mais sans qu’il soit privé pour autant de l’espérance de rachat et de libération de la part de Dieu. Ainsi pouvons-nous apprécier cette supplication de la part d’un croyant de ces anciens cultes, qui résonne ainsi: «Ô Dieu qui es indulgent même pour la faute la plus grave, absous mon péché…. Regarde Seigneur, ton esclave épuisé, et souffle sur lui ta brise: sans attendre pardonne-lui. Allège ta sévère punition. Libéré de mes liens, fais que je recommence à respirer; brise mes chaînes, défaits mes liens» (M.-J. Seux, Hymnes et prières aux Dieux de Babylone et d’Assyrie, Paris 1976). Autant d’expressions qui démontrent comment l’homme, dans sa recherche de Dieu, a eu l’intuition, même confusément, d’un côté de sa faute, de l’autre de l’aspect de la miséricorde et de la bonté divine.
Au sein de la religion païenne, dans la Grèce antique, on assiste à une évolution très significative: les prières, tout en continuant d’invoquer l’aide divine pour obtenir la faveur céleste dans toutes les circonstances de la vie quotidienne et pour obtenir des bénéfices matériels, s’orientent progressivement vers les requêtes les plus désintéressées, qui permettent à l’homme croyant d’approfondir sa relation avec Dieu et de devenir meilleur. Par exemple, le grand philosophe Platon cite une prière de son maître, Socrate, considéré à juste titre comme l’un des fondateurs de la pensée occidentale. Socrate priait ainsi: «… donnez-moi la beauté intérieure de l’âme! Quant à l’extérieur, je me contente de celui que j’ai, pourvu qu’il ne soit pas en contradiction avec l’intérieur, que le sage me paraisse riche, et que j’aie seulement autant, d’or qu’un sage peut en supporter, et en employer» (Œuvres i. Phèdre 279c). Il voudrait avant tout avoir une beauté intérieure et être sage, et non pas riche d’argent.
Dans ces superbes chefs-d’œuvre de la littérature de tous les temps que sont les tragédies grecques, aujourd’hui encore, après vingt-cinq siècles, lues, méditées et représentées, sont contenues des prières qui expriment le désir de connaître Dieu et d’adorer sa majesté. L’une de celles-ci dit: «Ô toi qui donnes le mouvement à la terre, et qui en même temps résides en elle, qui que tu sois, Jupiter, impénétrable à la vue des mortels, nécessité de la nature, ou intelligence des hommes, je te rends hommage; car, par des voies secrètes, tu gouvernes toutes les choses humaines selon la justice» (Euripide, Les Troyennes, 884-886). Dieu demeure un peu vague et toutefois, l’homme connaît ce Dieu inconnu et prie celui qui guide les destinées de la terre.
Chez les Romains également, qui constituèrent ce grand Empire dans lequel naquit et se diffusa en grande partie le christianisme des origines, la prière, même si elle est associée à une conception utilitariste et fondamentalement liée à la demande de protection divine sur la vie de la communauté civile, s’ouvre parfois à des invocations admirables en raison de la ferveur de la piété personnelle, qui se transforme en louange et en action de grâces. En est témoin un auteur de l’Afrique romaine du iie siècle après Jésus Christ, Apulée. Dans ses écrits, il manifeste l’insatisfaction de ses contemporains à l’égard de la religion traditionnelle et le désir d’un rapport plus authentique avec Dieu. Dans son chef-d’œuvre intitulé Les métamorphoses, un croyant s’adresse à une divinité féminine à travers ces paroles: «Divinité sainte, source éternelle de salut, protectrice adorable des mortels, qui leur prodigues dans leurs maux l’affection d’une tendre mère; pas un jour, pas une nuit, pas un moment ne s’écoule qui ne soit marqué par un de tes bienfaits» (Apulée de Madaure, Métamorphoses, xi, 25).
Pendant la même période, l’empereur Marc-Aurèle — qui était un philosophe qui réfléchissait sur la condition humaine — affirme la nécessité de prier pour établir une coopération fructueuse entre action divine et action humaine. Il écrit dans ses Souvenirs/Pensées: «Qui te dit que les dieux ne nous aident pas également en ce qui dépend de nous? Commence donc à les prier et tu verras» (Dictionnaire de Spiritualité XII/2, col. 2213). Ce conseil de l’empereur philosophe a été effectivement mis en pratique par d’innombrables générations d’hommes avant le Christ, démontrant ainsi que la vie humaine sans la prière, qui ouvre notre existence au mystère de Dieu, devient privée de sens et de référence. En effet, dans chaque prière s’exprime toujours la vérité de la créature humaine, qui d’une part fait l’expérience de la faiblesse et de l’indigence, et demande donc de l’aide au Ciel, et de l’autre est dotée d’une dignité extraordinaire, car, en se préparant à accueillir la Révélation divine, elle se découvre capable d’entrer en communion avec Dieu.
Chers amis, dans ces exemples de prières des différentes époques et civilisations apparaît la conscience que l’être humain a de sa condition de créature et de sa dépendance d’un Autre qui lui est supérieur et source de tout bien. L’homme de tous les temps prie car il ne peut faire à moins de se demander quel est le sens de son existence, qui reste obscur et décourageant, s’il n’est pas mis en relation avec le mystère de Dieu et de son dessein sur le monde. La vie humaine est un mélange de bien et de mal, de souffrance imméritée et de joie et de beauté, qui nous pousse spontanément et irrésistiblement à demander à Dieu cette lumière et cette force qui puisse nous secourir sur la terre et ouvrir une espérance qui aille au-delà des frontières de la mort. Les religions païennes demeurent une invocation qui, de la terre, attend une parole du Ciel. L’un des derniers grands philosophes païens, qui vécut à une époque déjà pleinement chrétienne Proclus de Constantinople, donne voix à cette attente, en disant: «Inconnaissable, personne ne te contient. Tout ce que nous pensons t’appartient. Nos maux et nos biens sont en toi, chacune de nos aspirations dépend de toi, ô Ineffable, que nos âmes sentent présent, en t’élevant un hymne de silence» (Hymnes).
Dans les exemples de prière des différentes cultures, que nous avons pris en considération, nous pouvons voir un témoignage de la dimension religieuse et du désir de Dieu inscrit dans le cœur de chaque homme, qui trouvent leur accomplissement et leur pleine expression dans l’ancien et dans le Nouveau Testament. La Révélation, en effet, purifie et porte à sa plénitude l’aspiration originelle de l’homme à Dieu, en lui offrant, dans la prière, la possibilité d’une relation plus profonde avec le père céleste.
Au début de notre chemin dans l’«Ecole de la prière» nous voulons alors demander au Seigneur qu’il illumine notre esprit et notre cœur pour que la relation avec Lui dans la prière soit toujours plus intense, affectueuse et constante. Encore une fois, nous lui disons: «Seigneur, apprends-nous à prier» (Lc 11, 1).

PAPE FRANÇOIS – LA PRIÈRE DE LOUANGE

25 avril, 2017

http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/cotidie/2014/documents/papa-francesco-cotidie_20140128.html

PAPE FRANÇOIS – LA PRIÈRE DE LOUANGE

MÉDITATION MATINALE EN LA CHAPELLE DE LA MAISON SAINTE-MARTHE

Mardi 28 janvier 2014

(L’Osservatore Romano, Édition hebdomadaire n° 7 du 13 février 2014)

pens e fr - Copia - Copia

la danse de Miriam

Difficile de justifier qui a honte de chanter la louange du Seigneur, alors qu’il se laisse ensuite aller à exulter bruyamment pour un but marqué par son équipe préférée. Tel est le sens de l’homélie de la Messe célébrée dans la chapelle Sainte-Marthe. Le Pape François s’est arrêté sur la description de la fête improvisée par David pour le retour de l’arche d’alliance telle que racontée dans la première lecture de la liturgie du jour (2 Samuel 6, 12-15 .17-19). Louer Dieu « est totalement gratuit », a-t-il dit. « Nous ne demandons pas, nous ne remercions pas. Nous louons : tu es grand. “Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit…”. De tout cœur nous disons ces mots. C’est aussi un acte de justice, parce qu’il est grand, il est notre Dieu. Pensons à une belle question que nous pouvons nous poser aujourd’hui : “Comment va ma prière de louange aujourd’hui ? Sais-je louer le Seigneur ? Ou lorsque je prie le Gloria ou le Sanctus je le fais uniquement avec la bouche et pas avec tout le cœur ? Que me dit David en dansant ? Et Sarah qui danse de joie ? Quand David entre en ville, une autre chose commence : une fête. La joie de la louange qui porte à la joie de la fête ». Une fête qui s’élargit ensuite à la famille, « chacun — c’est l’image proposée par le Pape — chez lui à manger le pain, à faire la fête ». Mais quand David rentre au Palais, il doit affronter les reproches et le mépris de Michal, la fille du roi Saul : « “Mais n’as-tu pas honte de ce que tu as fait ? Comment faire cette chose, danser devant tout le monde, toi le roi ? N’as-tu pas honte ?”. Moi je me demande combien de fois nous méprisons dans nos cœurs des personnes bonnes, des gens de bien qui louent le Seigneur » ainsi, de façon spontanée, comme cela leur vient, sans suivre des attitudes formelles. Mais dans la Bible, a rappelé le Pape, on lit « que Michal est restée stérile toute sa vie pour cela. Que veut dire la Parole de Dieu ici ? Que la joie, que la prière de louange nous rend féconds. Sarah dansait au grand moment de sa fécondité à quatre-vingt-dix ans ! La fécondité offre la louange au Seigneur ». L’homme et la femme qui louent le Seigneur, qui prient en louant le Seigneur — et quand ils le font ils sont heureux de le dire — et qui se ré- jouissent « quand ils chantent le Sanctus lors de la Messe » sont un homme et une femme féconds. En revanche, a ajouté le Pape, ceux qui « s’enferment dans la formalité d’une prière froide, mesurée », ainsi, ils finissent peut-être comme Michal, dans la stérilité de sa formalité. Pensons et imaginons David qui danse de toutes ses forces devant le Seigneur. Pensons qu’il est beau de faire une prière de louange.

LA PRIÈRE DES PSAUMES

7 février, 2017

http://www.abbaye-tamie.com/communaute-tamie/la_liturgie/etudes_liturgie/la-priere-des-psaumes

LA PRIÈRE DES PSAUMES

Soeur Étienne Reynaud de Pradines

Le livre des Louanges
La prière des psaumes n’est pas réservée aux moines et aux moniales, c’est l’élément de base de la prière chrétienne, en tout cas de l’Église en prière.
Il faut reconnaître pourtant que les moines et moniales, plus que d’autres, ont mis la prière des psaumes au rang des observances privilégiées, célébrant sept fois le jour les louanges de Dieu. De même que la matrone romaine donnait à sa servante au début de la journée son pensum, c’est-à-dire une certaine quantité de laine à filer, de même saint Benoît donne-t-il à la communauté monastique un certain nombre de psaumes à dire, nuit et jour.
Mais comment la communauté se construit-elle en se tenant ainsi à la psalmodie ? La vie fraternelle «en présence des anges» serait-elle aussi angélique qu’elle en a l’air ? Ou est-ce que se tenir à la psalmodie ne maintiendrait pas plutôt la communauté dans une solidarité vraie avec le monde ?
Pour ne pas rester à une réflexion seulement théorique, j’ai choisi de faire appel à un pratiquant qui n’est pas pour nous un modèle mais un frère et un témoin crédible, Frère Christophe, moine de Tibhirine en Algérie, mort égorgé avec 6 de ses Frères le 21 mai 1996, dont je citerai plusieurs fois le Journal.

Psalmodier ensemble

L’introduction de la psalmodie en deux choeurs alternés dans les diverses Églises d’Orient et d’Occident est un fait important dans les annales de la liturgie. Il confirme que la liturgie est la prière «à l’état social», une prière qui correspond à la nature visible du Corps de l’Église. Ce n’est pas un exercice de piété individuel. La psalmodie donne à voir un espace organisé selon un dispositif qui peut varier selon les monastères, mais qui toujours sépare et réunit deux choeurs qui se renvoient alternativement les versets des psaumes. Le choeur décrit un espace qui est là mais qui n’est pas de là. Car, au milieu de la communauté qui prie, se tient «Quelqu’un» et entre elle et Lui, il y a du jeu ! La psalmodie donne à entendre une manifestation vocale la plus pro­che possible de la récitation parlée, entièrement régie par la parole poétique, dont l’unité de base et de sens est le verset ; par la bonne diction, sur une formule mélodique toujours répétée, des syllabes et des mots ; par le balancement des membres parallèles, l’harmonieuse succession des versets ou des strophes. La psalmodie est un exercice avant d’être un chant, une «discipline», c’est une manière de dire ensemble le psaume, c’est l’acte d’un corps priant d’une seule voix portée par un même souffle, selon le jeu d’une alternance à la fois régulière, alerte et calme. Dans la psalmodie, ce qui relève du rythme est premier. Rythme verbal fondé sur un parlé non routinier, qui mâche et goûte les mots sans avaler les syllabes, sans précipitation mais aussi sans lenteur ni mollesse qui engluent la parole. Une telle psalmodie est évidemment la manifestation vocale d’une manière de vivre, d’une vie régulière et commune, menée à un rythme soutenu et sur un mode qui articule trois pôles : chacun, tous ensemble et les uns et les autres. Déjà au XIIème siècle, en voyant une communauté psalmodier à l’unisson, Guillaume de Saint-Thierry ne pouvait retenir cette exclamation : «Les frères semblent offrir et consacrer à Dieu, pour une semblable consonance, une mélodie de vies, de mœurs, de bonnes affections, composées non point d’après les règles de la musique mais d’après celles de la charité». Nous savons bien ce que cette mélodie de vies exige de chacun au quotidien. Quand nous nous tenons debout pour psalmodier, il ne s’agit pas seulement de faire en sorte que notre esprit concorde avec notre voix, mais aussi de nous établir dans un juste rapport les uns aux autres. C’est cette vérité qui s’exprime à plusieurs reprises dans le Journal de Frère Christophe :
• « Impatience et agressivité non contenues à l’office. On me dira : c’est pas le lieu ni le moment. Plutôt : profiter du dire des psaumes et me laisser aller plus loin… jusqu’à cette force reçue de pouvoir dire ensemble Notre Père ».
• « Turbulences dans le choeur. Tenir bon : voix posée. On m’a demandé de servir à cette place. Ne pas me dérober trop vite… »
• « Hier soir, gros orage dans le chœur à Vêpres ! J’aspire, tu le sais, au Chant nouveau. Et personne n’a pu apprendre ce chant sinon les 144 000 rachetés du monde ».
On le voit, il faut parfois beaucoup de courage pour tenir bon, pour tenir ensemble à la psalmodie. Car même à l’office peuvent se manifester les turbulences, impatiences et agressivités qui existent dans la communauté. Le choeur est un lieu de conversion et Frère Christophe le note avec lucidité : « Je vois pour ma part que les lieux où la violence s’exprime au préjudice de l’un ou de l’autre, et de la communauté, sont aussi ceux où elle peut se convertir peu à peu : dans la liturgie, en chants et paroles priants, dans le travail en force dépensée, donnée dans la vie fraternelle en charité».

Psalmodier avec sagesse

Pratique communautaire, la psalmodie laisse à chacun la liberté de faire une expérience originale que l’on pourrait qualifier à la fois de psychosomatique, de spirituelle et de mystique. Si le Psautier a été si cher à la tradition chrétienne, c’est justement à cause de son extraordinaire pouvoir de modeler celui qui psalmodie à l’image du seul vrai Psalmiste, le Christ. « Psalmodiez avec sagesse » comme dit la Règle de saint Benoît, c’est psalmodier non seulement avec art, avec intelligence, avec zèle, avec goût, mais aussi avec profit ; « en profitant du dire des psaumes », comme l’écrit si bien Frère Christophe, pour se laisser travailler, guérir, transformer. Selon saint Athanase, évêque d’Alexandrie au IVème siècle, « celui qui psalmodie correctement règle son âme ». De fait, comme production vive, la psalmodie a un pouvoir stimulant et régulateur. C’est un exercice qui, en associant les mots au rythme et au chant, apaise et met de l’ordre dans l’âme. Les anciens ont été très sensibles à ce pouvoir qu’a la musique d’introduire de l’ordre, par la médiation du temps, de la respiration, du souffle; de « trou­bler l’être intérieur s’il est trop sec et de l’apaiser si l’émotion le submerge ». Mais la grâce propre au livre des Psaumes c’est surtout de révéler à chacun les mouvements de son âme. En effet, le Psautier possède en propre cette aptitude merveilleuse : les mouvements de chaque âme, les changements et redressements de celle-ci y sont enregistrés et décrits. Les psaumes permettent au coeur humain d’exprimer devant Dieu en toutes circonstances ce qui l’habite : désirs, plaintes, questions, peurs et même violence. Ils nous donnent le droit de parler à Dieu de notre existence concrète, à partir d’un corps désirant et fragile, c’est-à-dire comme Jésus parle dans son humanité. C’est en cela qu’ils exercent, selon saint Athanase, une fonction thérapeutique, si bien que l’on peut parler de la psalmodie comme d’une « psalmothérapie » ! « Les psaumes permettent au lecteur de saisir en chacun d’eux ses propres passions et sa psychologie et sur chaque problème la règle et la doctrine à suivre… il apprend ce qu’il lui faut dire et faire pour guérir son mal. Profiter du dire des psaumes, c’est, finalement, pour saint Athanase, se laisser travailler et traverser par le souffle qui les a inspirés et qui est l’Esprit même de Jésus priant filialement le Père. » En nous permettant d’avoir en nous les sentiments qui furent en lui aux jours de sa chair, la psalmodie nous rend littéralement conformes au Christ.
C’est en donnant maintenant la parole à Frère Christophe que je voudrais montrer à partir d’exemples concrets comment la psalmodie façonne jour après jour une existence conforme au Christ.
En la fête des Saints Innocents, le 28 décembre 1993 – quelques jours après la première incursion dans le monastère des hommes du GIA, la nuit de Noël, Frère Christophe écrit : « Au commun des martyrs… cette nuit, nous avons chanté le psaume 32. Le verset 11 m’a réveillé : Le plan du Seigneur demeure pour toujours, les projets de son coeur subsistent d’âge en âge. Et je lis la suite avec délice : Heureux (en marche) le peuple dont tu es le Seigneur.
En marche les humiliés du souffle. Oui, tu nous fais courir au chemin de tes ordres… Pas si facile à entendre bien. Nous sommes un corps à l’écoute ».
Un an après, le 29 décembre 1994, le lendemain de l’assassinat de quatre Pères Blancs à Tizi-Ouzou : « À Vigiles, j’ai chanté et j’ai reconnu ton chant, ta force sur mes lèvres (mon corps finira-t-il par s’accorder en toute justesse et beauté ?) : Guerrier valeureux, porte l’épée de noblesse et d’honneur. Ton honneur, c’est de courir au combat pour la justice, la clémence et la vérité ».
Au début de l’année 1995, alors que l’armée entoure le monastère pour le protéger « de son bras musclé , frère Christophe, continue de méditer sur la mort d’Alain, Jean, Charlie, Christian, tes disciples assassinés : J’ai à prier en ami pour vos assassins. Laudes : Face à mes ennemis s’ouvre ma bouche. Demander cette grâce de parole désarmée, nue, droite ».
Frère Christophe trouve dans les Psaumes chantés en situation liturgique les mots qui expriment et éclairent ce qu’il est en train de vivre dans la situation de violence en Algérie. Il en est impressionné – dirait saint Athanase – comme s’il parlait lui-même de lui-même. Il prononce des paroles qui semblent avoir été écrites pour lui et qui le concernent. Pour lui, psalmodier avec sagesse, c’est se laisser réveiller par un verset de psaumes qui prend tout à coup saveur d’Évangile et qu’il goûte avec délice ; c’est y reconnaître le chant du Christ sur ses propres lèvres et y accorder son cœur ; c’est le faire sien et en recevoir la grâce d’une parole désarmée, face à ses ennemis.

Une psalmodie solidaire

Je voudrais poursuivre en évoquant une autre expérience de la psalmodie comme acte lié à l’identité même de la communauté monastique. « Je vois bien, écrit Frère Christophe, que notre mode particulier d’existence – moines en communauté – eh bien, ça résiste, ça tient et ça vous maintient. Ainsi, pour détailler un peu, l’office : les mots des psaumes résistent, font corps avec la situation de violence, d’angoisse, de mensonge et d’injustice. Oui, il y a des ennemis. On ne peut pas nous contraindre à dire trop vite qu’on les aime, sans faire injure à la mémoire des victimes dont chaque jour le nombre s’accroît. Dieu saint, Dieu fort, viens à notre aide. Vite, au secours ! » Oui, les mots des psaumes résistent et c’est pour cela que la communauté monastique se tient au coeur de l’actualité la plus brûlante, celle dont parlent les journaux et la télévision. Plus profondément, dans le coeur du Christ, elle se tient dans une solidarité qui donne la parole aux humiliés, aux opprimés, aux pauvres.
C’est en moine psalmodiant que Frère Christian, prieur de Tibhrine, s’exprime dans le journal «La Croix» du 24 février 1994, peu après le massacre des douze techniciens croates égorgés à l’arme blanche près du monastère : « C’est pour toi qu’on nous massacre sans arrêt, qu’on nous traite en bétail d’abattoir. Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu Seigneur ? C’est ce psaume 43 qui accompagnait notre office, ce mercredi-là, comme les autres mercredis. Mais il prenait une actualité bouleversante. Nous venions tout juste d’apprendre le massacre de la veille au soir. Ignorant alors ce qui allait se passer, nous avions chanté, sans doute machinalement, un autre verset de psaume qui prenait sens tragiquement, là, à notre porte : Ne laisse pas la Bête égorger la Tourterelle, n’oublie pas sans fin la vie de tes pauvres ».
Frère Christophe, quelques jours plus tard dans son Journal, fait appel au même psaume pour inscrire l’actualité de la violence dans le monde et au plus près du monastère. Il le fait de telle manière qu’on saisit sur le vif le rapport fécond entre psalmodie au choeur et rumination des psaumes dans la prière continuelle, en lien avec les événements : « Jour après jour il faut continuer d’encaisser les coups de l’Adversaire. Dans la mosquée d’Hébron, l’ennemi a tout saccagé, il a rugi dans une assemblée de maronites au Liban, et autour de nous, la demeure de ton Nom – l’homme vivant – est profanée. On coupe les têtes, on égorge. Prier. À Jérusalem, au Liban, en Algérie, à Sarajevo… partout, c’est dangereux. Le priant est vulnérable, désarmé. » Voilà comment les mots d’un psaume, proférés de bouche durant l’office, font leur chemin dans le coeur du moine. Il s’est laissé gagner par ce qu’il a dit, et comme dans le coeur de Marie, la parole a pris chair.
Elle a pris ce jour-là, l’épaisseur de l’histoire tragique vécue par des hommes et des femmes à Jérusalem, au Liban, en Algérie, à Sarajevo, cette histoire humaine assumée par Jésus, l’Agneau égorgé – la Tourterelle du psaume 73 – désarmé et cependant pour toujours vainqueur de la Bête.
Et pour conclure ces quelques réflexions, je laisserai encore résonner les mots du psaume sur lesquels s’a­chève le Journal de frère Christophe, le 19 mars 1996, huit jours avant l’arrestation des sept Frères: « Saint Joseph. J’ai été heureux de présider l’Eucharistie. J’ai comme entendu la voix de Joseph m’invitant à chanter, avec lui et l’Enfant, le psaume 100 : Je chanterai justice et bonté… J’irai par le chemin le plus parfait. Quand viendras-tu jusqu’à moi… Je marcherai d’un coeur parfait ». La psalmodie fait entrer dans une longue lignée de priants, d’obscurs témoins d’une espérance. Invités à chanter avec eux et « l’Enfant », la communauté monastique et chacun de ses membres y puisent l’élan pour se hâter vers la partie céleste et y parvenir tous ensemble.

Soeur Étienne Reynaud
Moniale bénédictine de Pradines

BENOÎT XVI – (La primauté de la prière et de la Parole de Dieu) (Actes 6: 1-7) (titre italien)

24 octobre, 2016

http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2012/documents/hf_ben-xvi_aud_20120425.html

BENOÎT XVI – (La primauté de la prière et de la Parole de Dieu) (Actes 6: 1-7) (titre italien)

AUDIENCE GÉNÉRALE

Place Saint-Pierre

Mercredi 25 avril 2012

Chers frères et sœurs,

Dans la dernière catéchèse, j’ai montré que l’Église, depuis les débuts de son chemin, s’est trouvée à devoir affronter des situations imprévues, de nouvelles questions et urgences auxquelles elle a tenté d’apporter des réponses à la lumière de la foi, en se laissant guider par l’Esprit Saint. Aujourd’hui, je voudrais m’arrêter pour réfléchir sur une autre de ces situations, sur un problème sérieux que la première communauté chrétienne de Jérusalem a dû affronter et résoudre, comme nous le raconte saint Luc dans le sixième chapitre des Actes des apôtres, à propos de la pastorale de la charité envers les personnes seules et ayant besoin d’aide et d’assistance. La question n’est pas secondaire pour l’Église et risquait à ce moment-là de créer des divisions à l’intérieur de l’Église : le nombre des disciples, en effet, était en constante augmentation, mais les disciples de langue grecque commençaient à se plaindre des disciples de langue hébraïque parce que leurs veuves étaient négligées dans la distribution quotidienne (cf. Ac 6, 1). Face à cette urgence qui concernait un aspect fondamental dans la vie de la communauté, c’est-à-dire la charité envers les plus faibles, pauvres et sans défense, et la justice, les apôtres convoquent tout le groupe des disciples. Dans ce moment d’urgence pastorale, on est frappé par le discernement démontré par les apôtres. Ils se trouvent face à l’exigence primaire d’annoncer la Parole de Dieu selon le mandat du Seigneur, mais — même si c’est là l’exigence primaire de l’Église — ils considèrent avec tout autant de sérieux le devoir de la charité et de la justice, c’est-à-dire le devoir d’assister les veuves, les pauvres, de résoudre avec amour les situations de besoin où se trouvent leurs frères et sœurs, pour répondre au commandement de Jésus : aimez-vous les uns les autres comme moi je vous ai aimés (cf. Jn 15, 12.17). Les deux réalités qui doivent vivre dans l’Église — l’annonce de la Parole, le primat de Dieu, et la charité concrète, la justice —, sont donc en train de créer des difficultés et il faut trouver une solution, pour que toutes deux puissent avoir leur place, leur relation nécessaire. La réflexion des apôtres est très claire, ils disent, comme nous l’avons entendu : « Il n’est pas normal que nous délaissions la parole de Dieu pour le service des repas. Cherchez plutôt, frères, sept d’entre vous, qui soient des hommes estimés de tous, remplis d’Esprit Saint et de sagesse, et nous leur confierons cette tâche. Pour notre part, nous resterons fidèles à la prière et au service de la Parole » (Ac 6, 2-4).
Deux choses apparaissent: d’abord, il existe à partir de ce moment-là dans l’Église un ministère de la charité. L’Église ne doit pas seulement annoncer la Parole, mais aussi réaliser la Parole, qui est charité et vérité. Et, deuxième point, ces hommes non seulement doivent jouir d’une bonne réputation, mais doivent être des hommes remplis d’Esprit Saint et de sagesse, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent pas seulement être des organisateurs qui savent « faire », mais ils doivent « faire » dans l’esprit de la foi avec la lumière de Dieu, avec la sagesse dans le cœur, et donc leur fonction aussi — bien que surtout pratique — est toutefois une fonction spirituelle. La charité et la justice ne sont pas seulement des actions sociales, mais sont des actions spirituelles réalisées à la lumière de l’Esprit Saint. Nous pouvons donc dire que cette situation est affrontée avec une grande responsabilité par les apôtres, qui prennent cette décision : sept hommes sont choisis ; les apôtres prient pour demander la force de l’Esprit Saint ; puis ils leur imposent les mains afin qu’ils se consacrent de façon particulière à cette diaconie de la charité. Ainsi, dans la vie de l’Église, dans les premiers pas qu’elle accomplit, se reflète, d’une certaine façon, ce qui était advenu au cours de la vie publique de Jésus, dans la maison de Marthe et de Marie à Béthanie. Marthe était prise tout entière par le service de l’hospitalité à offrir à Jésus et à ses disciples ; Marie, en revanche, se consacre à l’écoute de la Parole du Seigneur (cf. Lc 10, 38-42). Dans les deux cas, on n’oppose pas les moments de la prière et de l’écoute de Dieu, et l’activité quotidienne, l’exercice de la charité. Le rappel de Jésus : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part: elle ne lui sera pas enlevée » (Lc 10, 41-42), ainsi que la réflexion des apôtes : « Pour notre part, nous resterons fidèles à la prière et au service de la Parole » (Ac 6, 4), montrent la priorité que nous devons accorder à Dieu. Je ne voudrais pas entrer maintenant dans l’interprétation de cette épisode Marthe-Marie. Quoi qu’il en soit, on ne doit pas condamner l’activité à l’égard du prochain, pour l’autre, mais il faut souligner qu’elle doit aussi être imprégnée intérieurement par l’esprit de contemplation. D’autre part, saint Augustin dit que cette réalité de Marie est une vision de notre situation au ciel, sur la terre nous ne pouvons donc jamais y parvenir complètement, mais un peu d’anticipation doit être présente dans toute notre activité. La contemplation de Dieu doit aussi être présente. Nous ne devons pas nous perdre dans l’activisme pur, mais nous laisser toujours aussi pénétrer dans notre activité par la lumière de la Parole de Dieu et ainsi apprendre la véritable charité, le véritable service pour l’autre, qui n’a pas besoin de tant de choses — il a assurément besoin des choses nécessaires — mais il a surtout besoin de l’affection de notre cœur, de la lumière de Dieu.
Saint Ambroise, en commentant l’épisode de Marthe et Marie, exhorte ainsi ses fidèles, et nous aussi : « Cherchons à avoir nous aussi ce qui ne peut pas nous être ôté, en prêtant à la parole du Seigneur une attention diligente, qui ne soit pas distraite : il arrive aussi aux semences de la parole céleste d’être emportées au loin, si elles sont semées le long de la route. Que le désir de savoir te stimule toi aussi, comme Marie : telle est l’œuvre la plus grande, la plus parfaite ». Et il ajoute que même « le soin du ministère ne doit pas distraire de la connaissance de la parole céleste », de la prière (Expositio Evangelii secundum Lucam, VII, 85 : pl 15, 1720). Les saints ont donc expérimenté une profonde unité de vie entre la prière et l’action, entre l’amour total pour Dieu et l’amour pour leurs frères. Saint Bernard, qui est un modèle d’harmonie entre contemplation et activité, dans le livre De consideratione, adressé au Pape Innocent ii pour lui offrir quelques réflexions à propos de son ministère, insiste précisément sur l’importance du recueillement intérieur, de la prière pour se défendre des dangers d’une activité excessive, quelle que soit la condition dans laquelle on se trouve et la tâche que l’on accomplit. Saint Bernard affirme que les occupations trop nombreuses, une vie frénétique, finissent souvent par endurcir le cœur et faire souffrir l’esprit (cf. ii, 3).
C’est un rappel précieux pour nous aujourd’hui, habitués à tout évaluer selon le critère de la productivité et de l’efficacité. Le passage des Actes des apôtres nous rappelle l’importance du travail — un véritable ministère est sans aucun doute créé —, de l’engagement dans les activités quotidiennes qui doivent être accomplies avec responsabilité et dévouement, mais également de notre besoin de Dieu, de sa direction, de sa lumière qui nous donnent force et espérance. Sans la prière quotidienne vécue avec fidélité, notre action devient vide, perd son âme profonde, se réduit à un simple activisme qui, à la fin, nous laisse insatisfaits. Il existe une belle invocation de la tradition chrétienne qu’il faut réciter avant toute activité, qui dit : «Actiones nostras, quæsumus, Domine, aspirando præveni et adiuvando prosequere, ut cuncta nostra oratio et operatio a te semper incipiat, et per te coepta finiatur », c’est-à-dire : « Inspire nos actions, Seigneur, et accompagne-les par ton assistance, pour que chacune de nos paroles et de nos actions possède toujours en toi son début et en toi son accomplissement ». Chaque pas de notre vie, chaque action, également de l’Eglise, doit être faite devant Dieu, à la lumière de sa Parole.
Dans la catéchèse de mercredi dernier, j’avais souligné la prière unanime de la première communauté chrétienne face à l’épreuve et la façon dont, précisément dans la prière, dans la méditation sur l’Écriture Sainte, elle a pu comprendre les événements qui avaient lieu. Lorsque la prière est alimentée par la Parole de Dieu, nous pouvons voir la réalité avec un regard neuf, avec les yeux de la foi et le Seigneur, qui parle à l’esprit et au cœur, donne une nouvelle lumière au chemin à tout moment et dans toutes les situations. Nous croyons dans la force de la Parole de Dieu et de la prière. La difficulté que vivait l’Église face au problème du service aux pauvres, à la question de la charité, est surmontée dans la prière, à la lumière de Dieu, de l’Esprit Saint. Les apôtres ne se limitent pas à ratifier le choix d’Étienne et des autres hommes, mais « après avoir prié, ils leur imposèrent les mains » (Ac 6, 6). L’évangéliste rappellera à nouveau ces gestes à l’occasion de l’élection de Paul et Barnabé, quand nous lisons : « après avoir jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains et les laissèrent à leur mission » (Ac 13, 3). Il confirme à nouveau que le service concret de la charité est un service spirituel. Les deux réalités doivent aller de pair.
Avec le geste de l’imposition des mains, les apôtres confèrent un ministère particulier à sept hommes, afin que leur soit donnée la grâce correspondante. L’accent placé sur la prière — « après avoir prié », disent-ils — est important car il souligne précisément la dimension spirituelle du geste ; il ne s’agit pas simplement de conférer une charge comme c’est le cas dans une organisation sociale, mais il s’agit d’un événement ecclésial dans lequel l’Esprit Saint s’approprie sept hommes choisis par l’Église, en les consacrant dans la Vérité qui est Jésus Christ : Il est le protagoniste silencieux, présent dans l’imposition des mains, afin que les élus soient transformés par sa puissance et sanctifiés pour affronter les défis pratiques, les défis pastoraux. L’accent sur la prière nous rappelle en outre que ce n’est que du rapport intime avec Dieu cultivé chaque jour que naît la réponse au choix du Seigneur et qu’est confié chaque ministère dans l’Église.
Chers frères et sœurs, le problème pastoral qui a conduit les apôtres à choisir et à imposer les mains sur sept hommes chargés du service de la charité, pour se consacrer eux-mêmes à la prière et à l’annonce de la Parole, nous indique également le primat de la prière et de la Parole de Dieu qui toutefois, produit ensuite l’action pastorale. Pour les pasteurs, il s’agit de la forme de service première et plus précieuse à l’égard du troupeau qui leur est confié. Si les poumons de la prière et de la Parole de Dieu n’alimentent pas le souffle de notre vie spirituelle, nous risquons de suffoquer au milieu des mille choses de chaque jour: la prière est le souffle de l’âme et de la vie. Et il y a un autre rappel précieux que je voudrais souligner : dans le rapport avec Dieu, dans l’écoute de sa Parole, dans le dialogue avec Dieu, même lorsque nous nous trouvons dans le silence d’une église ou de notre chambre, nous sommes unis au Seigneur et à de nombreux frères et sœurs dans la foi comme un ensemble d’instruments qui, même dans leur individualité, élèvent à Dieu une unique grande symphonie d’intercession, d’action de grâce et de louange. Merci.

LE SECRET DE LA PRIÈRE – DU CARDINAL NEWMAN

13 octobre, 2016

http://www.foi-et-contemplation.net/prier/cardinal-newman/sermon-01.php

LE SECRET DE LA PRIÈRE – DU CARDINAL NEWMAN

I – L’intercession

 » Faites toujours par l’Esprit toutes sortes de prières et de supplications, et, pour cela, veillez en toute persévérance et priez tous les saints « 

(Eph. . VI, 18) – Parochial sermons, III, pp. 350 – 366)

Quiconque a de l’Évangile quelque connaissance sait que la prière y est spécialement recommandée. Mais peut-être n’a-t-on pas fait attention au genre de prière que réclament très exactement les auteurs inspirés. La prière pour nous-mêmes est le plus évident des devoirs, dans la mesure où liberté nous est donnée de nous y livrer, liberté concédée distinctement et miséricordieusement par le Christ quand il est venu. Voilà qui découle clairement de la situation même ; mais il nous commande aussi expressément, avec cette promesse nous concernant, de  » demander, et il nous sera donné « . Quoique la prière soit en elle-même le premier et le plus élémentaire des devoirs du chrétien, les apôtres, il y a lieu de l’observer, insistent spécialement sur une autre de ses formes : la prière pour autrui, pour nous-mêmes en communion avec les autres, pour l’Église et pour le monde, afin qu’il puisse s’y incorporer. L’intercession est la caractéristique du culte, le privilège de la céleste adoption, l’intelligence spirituelle parfaite. Tel est le sujet sur lequel je veux maintenant attirer votre attention.
1. Voyons tout d’abord les injonctions expresses de l’Écriture. Prenons à titre d’exemple ce texte :  » Faites en tout temps par l’Esprit toutes sortes de prières et de supplications, jusqu’à en perdre le sommeil, veillant avec une persévérance continuelle et priant pour tous les saints (Eph, VI, 18). Observez l’ardeur de l’intercession ici préconisée :  » en tout temps « , toute supplication  » et  » jusqu’à en perdre le sommeil « . De même dans l’Epitre aux Colossiens :  » Persévérez dans la prière, apportez-y de la vigilance, avec action de grâces, tout en priant aussi pour nous…  » (Col., IV, 2-3). Encore :  » Frères, priez pour nous  » (I Thess., V, 25). et, entrant dans le détail :  » Je vous exhorte en premier lieu à supplier, à prier, à intercéder, à rendre grâces, pour tous les hommes ; pour les rois et ceux qui ont l’autorité… Je veux donc que tous les hommes prient en tout lieu  » (I Tim., II, 1-2,8).
Qu’on parcoure les épîtres, et que l’on compte le nombre des exhortations qui s’y rencontrent à prier simplement pour soi-même. L’on en trouvera peu ou pas du tout, celles qui paraissent telles au premier abord n’ayant réellement trait qu’au bien de l’Église. Ainsi, pour en venir aux mots qui font suite au texte, saint Paul, en réclamant de ses frères des prières, semble plaider pour lui-même, mais il continue en expliquant pourquoi : c’est  » afin qu’il puisse faire connaître l’Évangile, ou, c’est  » afin que la parole du Seigneur puisse se donner libre cours et être glorifiée  » ou, encore, comme il le dit en un passage :  » Que celui qui parle une langue inconnue prie pour qu’il puisse interpréter « , ce qui est aussi une demande en faveur de l’édification de l’Église (II Thess., III, 1 ; I Cor., XIV, 2-5).
Considérons au surplus le propre exemple de saint Paul tout à fait en accord avec ses exhortations :  » Je ne cesse de rendre grâces pour vous, faisant mention de vous dans mes prières afin que le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père de Gloire, puisse vous donner l’esprit de sagesse et la révélation de sa connaissance (Eph., I, 16.)  » Je remercie mon Dieu chaque fois que je me souviens de vous, toujours, chaque fois que je prie pour vous tous, adressant ma requête avec joie  » (Philipp., I, 3-4)  » Nous remercions Dieu, le père de notre Seigneur Jésus-Christ, faisant mention de vous dans nos prières  » (Col.,I 3 ; I Thess., I, 2). Les exemples de prières signalées dans le livre des Actes sont de même nature, c’est-à-dire presque entièrement des intercessions, comme celles dont on se sert dans les ordinations, les confirmations, les guérisons, les missions et autres. Par exemple :  » Comme ils intercédaient devant le Seigneur et jeûnaient, l’Esprit Saint dit :  » Mettez à part Barnabé et Saul pour l’œvre à laquelle je les ai destinés « , et, quand ils eurent prié et jeûné, ils imposèrent sur eux les mains et les envoyèrent « . Et encore, à propos de la guérison d’une femme du nom de Tabitha, à Joppé :  » Pierre fit sortir tout le monde, s’agenouilla et pria. Puis, se tournant vers le corps, il dit : Tabitha ! Lève-toi  » (Actes, XIII, 2-3 ; IX, 40)
2. Telle est la leçon qui se dégage des paroles et des actes des apôtres et de leurs frères. Il n’en pouvait être autrement, étant donné que le christianisme est une religion sociale et qu’il l’est avant tout. Si les chrétiens sont faits pour vivre ensemble, ils doivent prier ensemble, et la réunion de leurs prières doit nécessairement avoir un caractère d’intercession, étant donné qu’ils les offrent les uns pour les autres, pour l’ensemble et pour eux-mêmes, en tant que faisant partie de cet ensemble. Dans la mesure où l’unité est un devoir proprement évangélique, la prière évangélique prend un caractère social, et l’intercession devient une preuve de l’existence d’une Église catholique.
Conséquemment, les exemples d’intercession qui précèdent sont fournis par les chrétiens. Que l’on compare d’autre part les prières venant de personnes non chrétiennes, qui nous ont été conservées, et l’on trouvera qu’elles n’ont pas le caractère d’intercession. Nous savons, par exemple, qu’il fut répondu à la prière de saint Pierre, dans la chambre haute de la maison de Simon, par la révélation de la vocation des gentils. Vue à la lumière des textes déjà cités, nous pouvons conclure que, si telle était la réponse, telle avait été la prière, c’est-à-dire se rapportant aux autres. D’un autre côté, Corneille, n’étant pas encore chrétien, fut aussi gratifié d’une réponse à sa prière :  » Ta prière est entendue ; fais venir Simon dont le surnom est Pierre ; il te dira ce que tu dois faire.  » Pouvons-nous douter, partant de ces paroles de l’ange, que ses prières aient été offertes pour lui spécialement ? De même, lors de la conversion de saint Paul, il est dit :  » Voici qu’il prie.  » Il est évident qu’il priait pour lui, mais observons que c’était avant qu’il ne fût chrétien. Ainsi, si nous devons juger de l’importance relative des devoirs religieux par les exemples qui nous restent de la manière dont on les doit accomplir, nous pouvons dire que l’intercession est la prière qui distingue un chrétien de ceux qui ne le sont pas.
3. Mais l’exemple de saint Paul nous découvre une seconde raison d’une telle distinction. L’intercession est l’observance propre du chrétien, parce que, seul, il est en mesure de l’offrir. Elle est la fonction de ceux qui sont justifiés et obéissants, des fils de Dieu qui  » ne marchent pas selon la chair, mais selon l’esprit « , non des gens charnels et non régénérés. Cela est évident pour la raison naturelle. L’aveugle qui fut guéri dit du Christ :  » Nous savons que Dieu n’écoute pas les pêcheurs, mais, si quelqu’un adore Dieu et fait sa volonté, c’est celui-là qu’il écoute  » (Jean, IX, 31). Saul, le persécuteur, ne pouvait manifestement pas intercéder comme Paul l’Apôtre. Il avait d’abord à être baptisé et pardonné. Ce serait présomption et extravagance chez un pêcheur, avant sa régénération, de faire autre chose que de confesser ses péchés et de détourner de lui sa colère. À ce moment, il n’est pas encore sorti de lui-même, n’ayant pu s’y essayer ; il a assez à régler en son dedans. Sa conscience lui pèse lourdement, et il n’a pas  » les ailes d’une colombe pour voler et se reposer « .
Pas n’est besoin, dis-je, d’aller jusqu’à l’Écriture pour établir un point si évident. Nos premières prières doivent toujours être pour nous-mêmes. Notre propre salut est notre affaire personnelle ; tant que nous n’avons pas fait effort pour nous le procurer, tant que nous n’essayons pas de vivre religieusement et que nous ne prions pas pour en être rendus capables, et même jusqu’à ce que nous y ayons progressé, se serait hypocrisie, ou tout au moins outrecuidance, que de s’occuper des autres. Je ne veux pas dire par là que la prière pour soi vient toujours en premier lieu dans l’ordre du temps et l’intercession en second. Grâces à Dieu, nous avons commencé par une vie de pureté et d’innocence. L’intercession n’est jamais plus indiquée que lorsque a été complètement aboli le péché et que le cœur est le plus affectionné et le moins égoïste.
Je ne nie pas qu’un souci de l’âme des autres ne puisse être le premier signe qu’un homme commence à penser à la sienne propre, où que les personnes qui ressentent de la culpabilité en elles-mêmes prient souvent pour ceux qu’elles révèrent et aiment, lorsqu’elles sont sous l’influence de la crainte ou d’une angoisse morale, en proie à quelque autre forte émotion, ou, peut-être, à d’autres moments. Il n’ y a pas moins quelque chose d’incongru et d’inconsistant, de la part de quelqu’un, à se permettre d’intercéder tout en étant habituellement en état de péché.
Il reste vrai aussi que la plupart des hommes, plus ou moins, s’éloignent de Dieu, souillent leur robe baptismale, ont besoin de la grâce du repentir et d’être rappelés à la nécessité de la prière pour eux-mêmes comme première étape, avant d’en venir à toute autre.  » Dieu n’écoute pas les pêcheurs « , la nature nous le dit, mais nul, sauf Dieu lui-même, ne pourrait dire s’il écoutera ceux qui ne le sont pas et les entendra, car,  » nous avons beau avoir fait ce qu’il faut, nous n’en sommes pas moins des serviteurs inutiles et ne pouvons demander de récompense pour nos services « . Mais il nous a promis cette grâce dans l’Écriture, ainsi que le montreront les textes qui vont suivre.
 » La prière fervente d’un juste a beaucoup d’utilité  » (Jacques, V, 16), nous dit par exemple saint Jacques, et saint Jean : « Tout ce que nous demandons, nous le recevons de Lui, parce que nous gardons Ses commandements et faisons ce qui est agréable en Sa présence  » (I Jean, III, 22.). Pesons au surplus avec soin les recommandations solennelles de notre Seigneur un peu avant sa crucifixion et qui, bien que s’adressant en premier lieu à ses apôtres, concernent à leur manière tous ceux qui  » croient en Lui grâce à leur parole « . Nous verrons que l’obéissance ferme, mûrie, habituelle, la sainteté à longueur de vie est considérée par Lui comme la condition de ses faveurs intimes et du pouvoir d’intercession.  » Si vous demeurez en moi, dit-il, et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous sera accordé. La gloire de mon Père est que vous portiez beaucoup de fruit ; ainsi serez-vous mes disciples. Comme le Père m’a aimé, ainsi je vous ai aimés ; demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour. Vous serez mes amis si vous faites ce que je vous commande. Désormais, je ne vous appelle plus mes serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître, mais je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître  » (Jean XV, 7-15). Partant de cette grâce concernant le privilège particulier à l’Évangile qui nous vaut d’être les amis du Christ, il est certain que, de même que la prière du repentir nous obtient à nous, pêcheurs, le baptême et la justification, de même le don supérieur qui nous vaut d’être reçus en faveur et exaucés dépend du fait d’  » ajouter à notre foi la vertu « .
Venons-en aux exemples qui nous sont donnés de saintes gens de la première alliance, dont l’obéissance et le privilège furent des anticipations de l’Évangile. Saint Jacques, à la suite du passage de son épître déjà cité, parle ainsi d’Élie :  » Élie fut un homme sujet aux mêmes passions que nous ; il pria de tout son pouvoir pour qu’il ne plût pas, et il ne plut pas sur terre l’espace de trois ans et six mois  » (Jacques V., 17. 8). Le saint homme Job fut désigné par le Dieu Tout-Puissant pour se faire l’intercesseur de ses frères égarés. Moïse,  » l’homme fidèle dans toute la maison  » de Dieu, nous est un autre exemple remarquable du pouvoir d’intercession, tant sur la montagne qu’en d’autres occasions, quand il plaida pour son peuple rebelle, ou dans la bataille avec Amalech, quand Israël continuait à étendre ses conquêtes aussi longtemps que restaient jointes ses mains en prière. Nous avons là un emblème frappant de cette prière continue, instante, inlassable, de personnes  » élevant leurs mains saintes  » qui, sous l’Évangile, prévaut près du Dieu Tout-Puissant.
De même, dans le livre de Jérémie, Moïse et Samuel nous sont présentés comme des médiateurs si puissants que seuls les péchés des Juifs étaient trop grands pour le succès de leurs prières. De même, il résulte du livre d’Ézéchiel que trois hommes comme Noé, Daniel et Job suffirent en quelques cas à sauver du jugement les nations infidèles. Dix personnes auraient pu sauver Sodome, Abraham, bien qu’il ne pût sauver cette cité réprouvée de Dieu, n’en fut pas moins capable de sauver Lot de la ruine, de même qu’à un autre moment il intercéda avec succès pour Abimelech. Le fait que le Seigneur lui avait confié ses intentions concernant Sodome était naturellement un honneur spécial et le désignait comme un ami de Dieu.  » Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire, voyant qu’Abraham deviendra sûrement une grande et puissante nation et qu’en lui seront bénies toutes les nations du monde ?  » Suit la raison  »  » Car je l’ai choisi pour qu’il ordonne à ses fils et à sa famille après lui de garder la voie du Seigneur en pratiquant la justice et la droiture et qu’ainsi le Seigneur accomplisse les promesses qu’il lui a faites (Gen., XVIII, 17-19).
4. L’histoire des relations de Dieu avec Abraham nous apporte une leçon supplémentaire qui doit toujours venir à l’esprit, quand on parle du privilège des saints sur terre comme intercesseurs entre Dieu et l’homme. Il est possible d’imaginer une personne qui, craignant que la croyance en cette intercession ne s’oppose à la vraie acceptation de la doctrine de la croix, se sente déconcertée en la voyant dans les textes cités plus haut, si nettement liée à l’obéissance. Je dis bien déconcertée, car je n’envisagerai pas le cas de ceux, et il en est, qui, lorsque le texte de l’Écriture semble en contradiction avec lui-même, et qu’une partie paraît différer de l’autre, ne croient pas qu’il leur soit permis d’être déconcertés, se refusent à suspendre leur jugement et n’attendent pas la lumière, n’admettant pas que le plan divin est plus étendu et plus profond que leur propre capacité, mais faussent par de fallacieux arguments ce qui, dans les conseils divins, est déjà harmonieux, quoique ne l’étant pas pour eux. Je m’adresse aux personnes déconcertées ; elles devraient observer que le Dieu Tout-Puissant a, dans l’exemple même d’Abraham, notre père spirituel, prévu cet autre aspect sous lequel les plus spirituellement élevées des créatures de chair doivent se tenir sans cesse en sa présence. Il est dit ailleurs de lui :  » Abraham crut dans le Seigneur, et cela lui fut imputé à justice (Gen. XV, 6.), ainsi que le fait remarquer saint Paul quand il discourt sur le caractère libre de la grâce de Dieu dans notre rédemption.
C’est par la foi qu’Abraham lui-même, bien que parfait en œvres, fut justifié. Cela nous étant rapporté dans le livre de la Genèse, semble suggérer en quelque sorte à qui cherche avec inquiétude, que sa difficulté ne peut être qu’apparente, que Dieu, tandis qu’il révèle une doctrine, n’a pas moins de souci de l’autre, ne récompensant pas ses serviteurs, quoiqu’il les récompense, en raison des œvres dues à leurs propres efforts. D’autre part, c’est un avertissement pour nous, qui insistons à juste titre sur les prérogatives qui nous sont conférées par sa grâce, de toujours nous souvenir que c’est la grâce seule qui nous ennoblit et nous relève à ses yeux. Abraham est notre père spirituel et, tel il est, tels sont ses enfants.
En nous, comme en lui, la foi doit être le fondement de tout ce qui est agréable à Dieu. C’est  » par la foi que nous nous maintenons « , par la foi que nous sommes justifiés, ( » Radix justificationis : la racine de la justification « , nous dit-d’elle le concile de Trente). par la foi que nous obéissons, par la foi que nos œvres sont sanctifiées. La foi nous applique toujours davantage la grâce de notre baptême ; elle nous découvre la vertu de toutes les autres prescriptions de l’Évangile, de la sainte communion en particulier, qui est la plus haute. C’est par la foi que nous l’emportons  » à l’heure de la mort et au jour du jugement « .
La manière distincte et la force avec laquelle cela nous est dit dans les épîtres, et son caractère évident, même pour la raison naturelle, est peut-être le motif pour lequel il y est moins souvent question du devoir de la prière. L’instinct même de la foi y conduit sans obligation explicite, et les sacrements garantissent son observance. En voilà assez de dit, par manière de précaution, concernant l’influence de la foi sur notre salut : elle favorise celui-ci, sans pourtant faire tort au rôle distinct des œvres, en donnant de la force à notre intercession.
Laissez-moi observer ici une particularité de l’Écriture, qui est de parler comme s’il y avait des récompenses distinctes attachées aux grâces distinctes, selon les paroles de notre Seigneur :  » À celui qui a, il sera donné davantage  » (Matt., XIII, 12). De sorte que ce qui a été dit pour mettre en contraste foi et œvres n’est qu’un exemple d’une règle générale. Ainsi, dans le sermon sur la montagne, les béatitudes sont appelées sur des vertus distinctes respectivement :  » Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre  » ;  » Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu « , (Matt. XIII, 12) et le reste de même.
Je n’essaierai pas de préciser ce que sont ces grâces particulières, ce que sont ces récompenses, comment l’une rend apte à l’autre, quel lien réel il y a entre la récompense et la grâce, ou dans quelle mesure une grâce peut être distinguée d’une autre réalité. Nous savons que tout dépend de la racine qui est la foi et qu’il n’y a, dans les différentes personnes, qu’une différence de développement. Au surplus, nous voyons dans l’Écriture que la même récompense n’est pas invariablement assignée à la même grâce, comme si, en raison de l’union intime entre toutes les grâces, les récompenses qui s’y attachent pourraient, ce qui a lieu en fait, se prêter et s’échanger l’une et l’autre. Il nous y est dit assez cependant pour diriger nos esprits vers l’existence du principe lui-même, bien que nous soyons incapables d’en pénétrer la justification et les conséquences. C’est un peu d’après ce principe que nos Articles (Allusion aux XXXIX Articles qui peuvent être considérés comme la charte et, si l’on peut dire, le Credo de l’Église anglicane.) attribuent la justification à la foi seule, comme un symbole du caractère libre de la grâce de notre rédemption, (On reconnaît ici le point de vue cher à Newman qui consiste à enlever aux articles en questions leur caractère calviniste et à montrer qu’ils sont susceptibles d’une interprétation catholique) exactement comme, dans la parabole du pharisien et du publicain, notre Seigneur semble imputer celle-ci à l’humilité et, dans ses paroles à la  » femme pécheresse « , à l’amour autant qu’à la foi, tandis que saint Jacques, lui, la rend solidaire des actes. En d’autres cas, la récompense suit son cours naturel. Ainsi le don de la sagesse est le résultat ordinaire de l’épreuve religieusement supportée ; le courage, de l’endurance. C’est de cette manière que saint Paul déduit une série de dons spirituels l’un de l’autre, l’épreuve de la patience, l’espérance de l’épreuve, le courage et la confiance de l’espérance.
Je n’ajouterai que deux exemples tirés de l’Ancien Testament. Le commandement dit :  » Honore ton père et ta mère, afin que tu aies de longs jours « , promesse qui s’exécute d’une manière signalée dans le cas même des réchabites, qui n’étaient pourtant pas d’Israël. Nous apprenons encore par l’histoire de Daniel que l’illumination ou autre pouvoir miraculeux est la récompense du jeûne et de la prière. :  » En ces jours, moi, Daniel, je m’affligeai trois semaines pleines. Je ne mangeai pas de bon pain ni ne goûtai de viande et de vin, ni ne fis la moindre onction jusqu’à ce que trois semaines fussent révolues, après quoi le Seigneur me dit :  » Ne crains pas Daniel, car, depuis le premier jour où tu as disposé ton cœur à comprendre et à te mortifier devant ton Dieu, tes paroles ont été entendues, et c’est pourquoi je viens…Je viens pour te faire comprendre ce qui doit arriver à ton peuple dans les derniers jours (Ex. ; XX 12 ; Jér XXXV,18,19 ; Dan., X, 2-14). Comparez à ce passage la vision de saint Pierre concernant les gentils, alors qu’il priait et jeûnait, ainsi que les paroles de notre Seigneur concernant la manière de chasser l’  » esprit sourd et muet  » :  » Cette sorte de démon ne peut être chassé que par le jeûne et par la prière  » (Marc, IX, 28). C’est au prix de telles conditions que l’intercession est le don de ceux qui obéissent ainsi que des saints.
5. Pourquoi ne pas vouloir admettre ce qu’il y a une si grande consolation à connaître ? Pourquoi refuser de croire au pouvoir transformant et à l’efficacité du sacrifice de notre Seigneur ? S’il est mort, ce n’est pas pour une fin banale, mais pour élever l’homme, qui était semblable à la poussière des champs, jusque dans  » les lieux célestes « . Il n’est pas mort pour le laisser comme il était, pêcheur, ignorant et misérable ; il n’est pas mort pour voir la possession qu’il s’était acquise aussi faible en bonnes œvres, aussi corrompue, aussi misérable spirituellement, aussi découragée qu’avant sa venue. Il est mort plutôt pour renouveler l’homme à sa propre image, pour faire de lui un être en qui il puisse prendre ses délices et sa joie, pour le rendre  » participant de la nature divine « , pour le remplir au-dedans et au-dehors d’un flot de grâces et de gloire , pour verser sur lui don sur don, vertu sur vertu, puissance sur puissance, l’un agissant sur l’autre et travaillant tous de concert jusqu’à ce qu’il devienne un ange sur terre, au lieu d’être un rebelle et un exilé. Il est mort pour lui obtenir ce privilège qui implique ou comprend tous les autres et lui donne la plus étroite ressemblance avec lui-même, le privilège d’intercession. Telle est, dis-je, la prérogative spéciale du chrétien, et, s’il ne l’exerce pas, c’est que certainement il ne s’est pas élevé jusqu’à la conception de sa place réelle parmi les être crées.
Qu’on ne dise pas qu’il est un fils d’Adam et a plus tard à subir un jugement. Je le sais, mais il est quelque chose de plus. À quel point il peut être avancé dans cette condition plus haute, à quel point il languit encore dans sa condition première, c’est là, pour ce qui est des individus, le secret de Dieu. Chaque chrétien est en réalité, en un certain sens, à la fois dans l’une et dans l’autre : vu en lui-même, il ne cesse de prier pour son pardon, et de confesser son péché ; vu dans le Christ par contre,  » il a accès à cette grâce en laquelle nous nous tenons fermes et se réjouit dans l’espérance de la gloire de Dieu  » (Rom., V, 2). Considéré à sa place dans  » l’Église du premier-né enrôlé dans les Cieux « , ayant sa dette originelle annulée par le baptême et toutes les pénalités subséquentes par l’absolution, se tenant en présence de Dieu intègre et sans reproche, admis parmi ses bien-aimés, portant des vêtements de justice, oint avec l’huile et une couronne sur la tête, en habit royal et sacerdotal, comme un héritier d’éternité, plein de grâce et de bonnes œvres et marchant dans tous les commandements du Seigneur sans blâme, quelqu’un de tel, je le répète, est en bonne situation pour intercéder. Il est fait sur le modèle et dans la plénitude du Christ ; Il est ce qu’est le Christ. Le Christ intercède là-haut, et lui ici-bas.
Pourquoi s’attarderait-il sur le seuil, priant pour son pardon, lui a qui il a été permis de partager la grâce de la passion du Seigneur, de mourir avec lui et de ressusciter ? Il est désormais capable de plus grandes choses. Sa prière prend, dès lors, une porte plus élevée ; il ne se considère plus simplement lui-même, mais les autres aussi. Il est admis dans la confidence de son maître et sauveur. Il lit dans l’Écriture ce que beaucoup n’y peuvent voir, le cour de sa providence et les règles de son gouvernement en ce monde. Il voit les événements de l’histoire avec un regard divinement illuminé. Il voit qu’existe, parmi nous, un grand conflit entre le bien et le mal. Il reconnaît, dans les chefs d’États, les guerriers, les rois et le peuple, dans les révolutions et les changements, l’affliction et la prospérité, non pas simplement les effets du hasard, mais des instruments et des témoins du Ciel et de l’enfer. De sorte qu’il est en un sens un prophète, non un serviteur obéissant sans connaître les plans et les desseins de son maître, voire un  » ami intime  » et un confident du fils unique de Dieu, calme, recueilli, résolu et serein, au milieu de ce monde agité et infortuné.
O mystère de bénédiction, trop grand pour qu’on puisse s’y arrêter sans être pris de vertige ! Mieux vaut, pour ceux qui sont ainsi favorisés, ne pas connaître de façon certaine leur privilège ; mieux vaut pour eux qu’ils ne puissent le deviner que timidement ou plutôt, dirai-je, comme si leurs yeux étaient retenus, qu’ils soient habitués tout autant qu’obligés à le contempler comme extérieur à eux, déposé qu’il est dans une Église dont ils ne sont que les membres, et privilège de tous les saints en tous temps et en tous lieux, sans se demander avec curiosité si, plus qu’à d’autres, il leur est particulier, ou faire plus que d’en jouir comme d’un dépôt dont ils useront avec des succès divers. Mieux vaut cela pour eux, car quel cœur mortel pourrait supporter de savoir qu’il approche du Dieu incarné au point d’être un de ceux qui vont jusqu’à la perfection de la sainteté et se tiennent sur les marches mêmes du trône du Christ ?
Quelqu’un, pour conclure, demande-t-il comment savoir s’il est assez avancé en sainteté pour intercéder ? C’est qu’il se méprend complètement sur la doctrine que nous venons de considérer. Le privilège de l’intercession est un don confié à tous les chrétiens qui ont une conscience claire et sont en pleine communion avec l’Église. À Dieu le secret des choses, c’est-à-dire le fait de savoir jusqu’à quel point chacun de nous est réellement avancé dans la sainteté et quel est son pouvoir réel sur le monde invisible. Deux choses nous regardent simplement : c’est d’exercer notre privilège et de nous en rendre de plus en plus dignes. Le serviteur paresseux et inutile cacha le talent de son maître dans un mouchoir. Que ce péché ne soit pas le nôtre pour ce qui est du plus grand de tous les privilèges.
Alors que, par les paroles et les œvres, nous pouvons seulement instruire et influencer le petit nombre, par nos prières, nous pouvons apporter un bénéfice au monde entier et chaque individu en faisant partie, haut ou bas de condition, ami, étranger et ennemi. N’est-il pas redoutable dès lors de faire un retour sur notre passé, même à ce point de vue ? Ne pouvons-nous pas dire que notre roi, notre pays, notre Église, nos institutions et nos milieux sociaux respectifs se seraient trouvés en bien meilleure situation, si nous avions prié habituellement pour eux d’une manière plus fervente et plus grave ? Comment est-il juste de nous plaindre de difficultés nationales ou personnelles ; dans quelle mesure blâmer et dénoncer les gens mal intentionnés et puissants, si nous n’avons usé que faiblement de l’intercession qui nous était offerte dans la litanie, les psaumes et la sainte communion ? Comment nous justifier à nos yeux pour les âmes qui, à notre époque, ont vécu dans le péché et y sont mortes, les âmes qui se sont perdues et attendent maintenant le jugement, les infidèles, les blasphémateurs, les libertins, les avares, les concussionnaires ou encore ceux qui nous ont quittés avec des signes de foi douteuse, pénitents du lit de mort, mondains, trompeurs, ambitieux, déréglés, badins, entêtés, en voyant, pour ce que nous en savons, que nous avions pour mission d’influencer ou de retourner leur destinée présente et que nous ne l’avons pas fait ?
Secondement et finalement, si tant de choses dépendent de nous,  » quelle manière de personnes ne devons-nous pas en être en toute sainte conversation et piété ? ». Oh ! que désormais nous puissions être plus diligents que nous n’avons été, en gardant sans souillure et éclatant le miroir de nos cœurs de manière à refléter l’image du Fils de Dieu en présence du Père, exemple de la poussière et des souillures de ce monde, de l’envie et de la jalousie, de la contestation et de la discussion, de l’amertume et de la dureté, de l’indolence et de l’impureté, des soucis et des mécontentements, des fourberies et des bassesses, de l’arrogance et des fanfaronnades. Oh ! puissions nous travailler, non par nos propres forces, mais avec la puissance de Dieu, le Saint Esprit, à être sobres, chastes, tempérants, doux, affectueux, fidèles, humbles, résignés en toute circonstance, en tout temps, au milieu de toutes sortes de gens, parmi les épreuves et les tristesses de cette vie mortelle. Puisse Dieu nous accorder cette possibilité selon Sa promesse, par Son fils, notre Sauveur Jésus-Christ !

ÉCOLE DE PRIÈRE (33): PRIER DURANT L’ÉTÉ

8 août, 2016

http://www.jacquesgauthier.com/blog/entry/ecole-de-priere-33-prier-durant-l-ete.html

ÉCOLE DE PRIÈRE (33): PRIER DURANT L’ÉTÉ

 jeudi 16 juillet 2015   Jacques Gauthier   Le blogue de Jacques Gauthier  

La période estivale peut être un temps privilégié pour approfondir notre vie de prière, notre relation avec le Seigneur. Que nous soyons en vacances ou non, il faut souvent nous adapter à une spiritualité du grand air où règnent l’inconnu et l’imprévu. Mais la vie de foi et de prière n’est-elle pas cela aussi : ouverture à l’inconnu, rupture avec le train-train quotidien, attente de ce qui n’est pas encore, disponibilité à ce qui advient, abandon à l’inattendu de l’Esprit qui souffle où il veut dans l’instant présent.

Désirer prier « Dieu donne la prière à celui qui prie », écrivait saint Jean Climaque. La question à se poser est celle-ci : la prière est-elle importante dans ma vie? Sinon, comment voulez-vous qu’elle le soit durant les vacances? Si vous ne priez pas durant l’année, il est fort probable qu’il en sera ainsi durant l’été. Et si vous ne donnez pas à la prière personnelle un espace quotidien, comment allez-vous trouver la foi et l’audace pour prier en couple et en famille? La prière est personnelle avant d’être communautaire. Elle ne marche pas à côté de votre vie.  Elle vous suit là où vous êtes, mieux que votre téléphone mobile, dans le sanctuaire de votre cœur. Avec elle, on peut être en vacances toute l’année. Il s’agit de prier comme vous êtes, avec votre corps et vos désirs, en silence ou avec des mots, sur la plage ou au chalet, en parlant simplement à Dieu comme si vous parliez à un ami. Voici quelques exemples de prière qu’on peut vivre seul, en couple et en famille : réciter ensemble un Notre Père ou quelques dizaines de chapelet, en marchant; lire un extrait des lectures de la messe du jour, un psaume de la Bible avant de vous coucher; choisir un extrait de la prière des heures de l’Église contenue dans Prière du temps présent ou un livre de prières; prier spontanément, en demandant telle faveur à Dieu, en lui rendant grâce; suivre une retraite sprituelle dans un monastère ou dans un centre de prière…

Se reposer en Dieu La prière est un choix libre, une décision de la volonté. Nous sommes là pour Dieu, même si nous ne savons pas prier. Mais qui le sait vraiment? La prière durant les vacances d’été est surtout louange et repos. Louange sur les chemins de randonnée et sur les plages ensoleillées; louange parmi les arbres des forêts et les musées des villes; louange à vélo, en auto, en canot; louange près des feux de camp et dans la brise tiède du soir; louange d’une prière de silence, dans laquelle Jésus vous refait de l’intérieur en donnant son repos qui est paix et joie. Ce repos que Jésus promet vient surtout de l’écoute de sa Parole et du partage de son Corps. Ces deux tables sont au centre de toute célébration eucharistique. À vous de trouver le lieu où participer à la messe. Ça peut être un monastère, un lieu de pèlerinage, une communauté nouvelle… Cela vous changera de votre paroisse. Et vous verrez que l’Église est bonne, elle qui nourrit ses enfants en tout temps, où ils se trouvent.

Prier avec la nature Il y a autant de chemins qui mènent à Dieu qu’il y a d’êtres humains; autant de prières et de rencontres de Dieu qui sont propres à chacun. La nature est l’un de ces chemins. Elle s’étale sous nos yeux comme une écriture à déchiffrer. Jean-Paul II, grand ami de la nature, avait évoqué ce livre de la création en commentant le psaume 18 : « La création constitue comme une première révélation qui a un langage éloquent: elle est comme un livre sacré dont les lettres sont représentées par la multitude des créatures présentes dans l’univers ». (30 janvier 2002) Le pape François va dans le même sens dans son encyclique sur l’écologie intégrale Loué sois-tu: « Dieu a écrit un beau livre « dont les lettres sont représentées par la multitude des créatures présentes dans l’univers ». Les Évêques du Canada ont souligné à juste titre qu’aucune créature ne reste en dehors de cette manifestation de Dieu : « Des vues panoramiques les plus larges à la forme de vie la plus infime, la nature est une source constante d’émerveillement et de crainte. Elle est, en outre, une révélation continue du divin ». Les Évêques du Japon, pour leur part, ont rappelé une chose très suggestive : «Entendre chaque créature chanter l’hymne de son existence, c’est vivre joyeusement dans l’amour de Dieu et dans l’espérance». Cette contemplation de la création nous permet de découvrir à travers chaque chose un enseignement que Dieu veut nous transmettre, parce que « pour le croyant contempler la création c’est aussi écouter un message, entendre une voix paradoxale et silencieuse » (no 85) La nature peut devenir notre coin de prière. Dieu nous la donne pour nous refaire, nous reposer, nous guérir. Elle nous stimule à revenir à notre cœur et nous apprend à y séjourner comme dans une maison amie. Dieu y a laissé les traces de sa beauté pour nous attirer en lui. « Pour celui qui prie sans cesse, le monde entier devient église », disait le moine orthodoxe Silouane. Je vous suggère cet exercice de présence dans la nature où vous priez avec tous vos sens. D’abord, marchez lentement et regardez. Dieu éclate tellement dans toute sa création, note Péguy, que pour ne pas le voir et le louer, il faut être bien aveugle. Il resplendit dans les fleurs et les oiseaux, les astres et les eaux, les arbres et les montagnes. Il se déploie dans l’infiniment grand et l’infiniment petit, surabonde en formes, en couleurs et en rythmes. Ensuite, assoyez-vous sur un tronc d’arbre, une chaise… Vous êtes seul avec la nature qui vous entoure : la végétation, les animaux, le ciel… Respirez les différents parfums. Écoutez. Fermez les yeux. Discernez les sons : « Le vent qui siffle, le chant mélodieux des oiseaux, le bruit cadencé d’une eau, la course invisible d’animaux… » (Sagesse 17, 18-19.) Concentrez-vous sur un son. Priez avec ce son. Descendez avec lui dans le lieu secret du cœur. Répétez intérieurement un mot que vous aimez et qui vous aide à vous recueillir au fond de votre coeur. Ce mot peut être : Jésus, amour, Abba, Maranatha… Ou une formule : Je t’aime, viens Seigneur, libère-moi, loué sois-tu pour ta nature… Les distractions sont au rendez-vous, c’est normal, priez avec elles. Concentrez-vous de nouveau sur un son de la nature. Respirez doucement. Un vide s’installe progressivement pour laisser place au silence de l’oraison. Vous vous laissez aimer par ce Dieu présent dans la nature et dans votre cœur. Vous pouvez lui parler et le louer. En priant ainsi dans la nature, en prenant un bain de silence, vous rencontrez Dieu dans sa double demeure : la nature et vous-même. Vous êtes son enfant bien-aimé, il vous regarde et il veut que vous vous émerveilliez de ce que vous êtes et de ses œuvres : « Je te rends grâce pour tant de prodiges : / Merveille que je suis, merveille que tes œuvres. (Psaume 138, 14.)

PAROLE DE DIEU ET PRIÈRE CHRÉTIENNE – JÉSUS-CHRIST PLÉNITUDE DE LA RÉVÉLATION

14 juin, 2016

http://j.leveque-ocd.pagesperso-orange.fr/parole.pri.htm

PAROLE DE DIEU ET PRIÈRE CHRÉTIENNE  – JÉSUS-CHRIST PLÉNITUDE DE LA RÉVÉLATION  

Seule la foi en Dieu qui s’intéresse à l’homme nous permet de saisir les Écritures comme sa parole vivante pour aujourd’hui. Seule l’adhésion à Jésus envoyé de Dieu, mis à mort et maintenant dans la gloire, nous ouvre au sens ultime et définitif des paroles que Dieu a prononcées dans l’histoire et qu’il a voulu transmettre au monde entier. Dieu, qui ne cesse d’agir (Jn 5, 17), a longuement commenté son œuvre par ceux qui la racontaient sous forme de récits imagés ou de fresques catéchétiques, par les psalmistes qui la chantaient, par les sages qui la méditaient, ou par les prophètes qui la dévoilaient aux croyants ou qui l’annonçaient pour l’avenir. Puis le Fils unique, de sa voix d’homme, a « raconté » Dieu que personne n’a jamais vu (Jn 1,15). Et désormais ce que le croyant écoute et interroge comme parole de Dieu, c’est à la fois ce récit du Fils et toute la gangue de prophéties, de souvenirs et de témoignages qui fait corps, en amont et en aval, avec l’événement « Jésus-Christ ».   La Parole de Dieu, incarnée dans une culture, déborde toute limite et s’adresse aujourd’hui à toute personne humaine Chaque fois que nous ouvrons les Ecritures, notre foi, même hésitante, même balbutiante, est déjà impliquée et requise. Nous lisons pour mieux croire, et déjà il nous faut croire pour lire. Pour nous, disciples du Christ, toute écoute de la Parole est compromettante, et toute fréquentation de l’Écriture nous replace devant les multiples paradoxes de la Révélation. La parole de Dieu est à la fois d’hier et d’aujourd’hui, non seulement parce qu’aujourd’hui je m’y réfère, mais surtout parce qu’aujourd’hui encore Dieu continue de parler par ces textes qui sont porteurs de l’Esprit et de la vie (Jn 6, 63). Je dois rejoindre cette parole en son lieu et en son temps, en traversant toute une distance culturelle, mais en même temps cette parole, de par une pertinence qui est le secret de Dieu, me rejoint en mon temps et en mes lieux, pour affranchir ma pensée et éclairer mon agir. L’Écriture est parole de Dieu en langage d’hommes, car c’est toujours un homme qui dit ce que Dieu a dit. Dieu, pour se dire à nous, utilise les richesses d’une ou deux langues humaines, mais il en assume aussi les contraintes et les limites. L’Écriture est parole pour tous les peuples dans les mots d’un seul peuple. Le message, de soi universel, s’incarne dans une culture particulière, et pour que chaque peuple de la terre «entende annoncer dans sa langue les merveilles de Dieu (Ac 2,11), un labeur herméneutique sera nécessaire, qui est de nos jours à peine commencé. Autre paradoxe, qui n’est pas moindre: Dieu, qui parle toujours à partir de lui-même, a confié sa parole à une communauté vivante et confessante. Le même Dieu, qui a voulu que sa parole fût écrite, a voulu, dans un même dessein, la communauté missionnaire qui la porte depuis la première heure. Il n’y a jamais eu d’Ecriture sans Église, et en ce qui concerne la nouvelle Alliance, c’est la même communauté qui a commencé à vivre du message de Jésus, en a témoigné, puis a mis par écrit ses témoignages, et ultérieurement a fixé les frontières des Ecritures où elle reconnaissait sa foi. C’est elle encore qui recueille en sa mémoire le trésor des interprétations que les peuples proposent en tout temps et en tout lieu de cette parole advenue une fois pour toutes. Enfin le disciple du Christ, appelé à vivre personnellement de sa parole, l’accueille toujours au sein du peuple des croyants, dont il reçoit à la fois la lumière pour sa compréhension du message et l’impulsion pour sa fidélité. Le lieu privilégié pour cette écoute croyante est la liturgie de la parole, liée par Jésus lui-même à l’Eucharistie de sa dernière cène.   la Parole de Dieu, forme de sa présence, source de lumière, de force et de liberté Accueillie dans la foi en dépit de ces paradoxes parfois déroutants, la Parole accomplit progressivement en nous son œuvre d’engendrement des fils et des filles de Dieu (Jc 1,18; 1 P 1, 23). L’écoute de la Parole nous apporte la certitude, sensible ou non, de la présence de Dieu. Dans sa condition terrestre, nul homme ne peut voir Dieu; mais par le fait même qu’il s’adresse à nous, Dieu atteste sa présence et son désir de réciprocité. En faisant place à sa parole à l’intime de nous-mêmes, nous nous rendons à notre tour présents à lui; et plus sa parole nous devient familière, plus notre relation à lui tend à la permanence. Comme Jésus le dit lui-même en Jn 15, 7 : lorsque ses paroles demeurent en nous, nous demeurons en lui.  La Parole, qui nous rejoint dans notre quotidien, projette sa lumière sur le dessein de Dieu, sur Dieu lui-même, et sur les chemins qu’il aime prendre pour se révéler et se donner à nous. Elle illumine notre propre cheminement vers Dieu (Ps 119,130; Ep 1, 18 ; 2 P 1, 19), sans que nous puissions retenir à volonté cette lumière, pas plus que les Hébreux au désert ne pouvaient garder la manne (Ex 16, 17-21), et souvent seule est éclairée la route d’aujourd’hui. « Ta parole est une lanterne (nër) pour mes pas », dit le Psalmiste (Ps 119, 105), et l’image prend ici tout son sens: la lanterne ne projette qu’une lueur assez pauvre; mais la merveille, avec une lanterne, c’est que la lumière avance avec celui qui la porte. De même, à l’ordinaire, la Parole n’éclaire pas loin devant; mais le croyant verra toujours assez clair pour faire dans la foi les deux pas que Dieu lui demande. Souvent aussi la lumière de la Parole laisse dans l’ombre notre route et se fixe comme obstinément sur Dieu, son Christ, et leur mystère. Nous sommes alors invités à rejoindre notre projet de croyants par le détour de l’adoration.  À la mesure même de la lumière qu’elle diffuse en nous, la Parole est source de force. Elle dit, pour aujourd’hui et pour l’eschaton, le sens de ce que nous vivons, personnellement et communautairement; elle enclôt d’avance notre survie dans la vie de Dieu et du Ressuscité; elle rappelle de mille manières l’alliance que Dieu a passée pour toujours avec les hommes, et confronte chaque jour le disciple du Christ au oui décisif de son baptême. En toute joie et toute épreuve, le croyant se découvre ainsi précédé et attendu, compris et pardonné, et il acquiert progressivement «la sagesse pour le salut» (2 Tm 3,15). Saint Paul parle, en ce sens, de la «constance» et du «réconfort» qu’apportent les Ecritures (Rm 15,4) et qui permettent d’avancer dans l’espérance. Enfin la Parole, en nous faisant entrer dans les vues de Dieu, nous établit peu à peu dans la liberté. « Si vous demeurez dans ma parole, dit Jésus, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres » (Jn 8, 31s). Plus profonde encore que toute liberté politique et toute autonomie intérieure, la liberté à laquelle le Maître nous fait accéder est sa propre liberté de Fils, à l’aise pour toujours dans la maison du Père (Jn 8, 35), et le chemin pour y parvenir est l’écoute du disciple qui se laisse remodeler par la parole du Christ. Celui-ci est à lui seul toute la vérité de Dieu, tout ce que Dieu dévoile de lui-même, et le lien est direct entre l’accueil de la parole, l’accueil du Fils qui est vérité, et la nouvelle liberté du chrétien: « Si le Fils vous libère, vous serez vraiment libres » (Jn 8,36).    s’imprégner patiemment et humblement de cette Parole  Dans le concret de notre vie de croyants, l’écoute de la Parole ne connaît pas d’autre loi que la foi de l’Eglise, ni d’autre contrainte que notre respect de Dieu qui parle. Chacun entend avec son cœur et scrute avec son intelligence; chacun se libère pour l’écoute selon son désir de lumière, et le temps que nous accordons chaque jour à l’accueil de la Parole mesure souvent la gratuité de notre amour de Dieu. Le disciple chrétien se fait un devoir et une joie d’aborder la Parole avec toutes ses ressources intellectuelles et d’amener peu à peu sa culture biblique au niveau de sa culture générale. Mais de toute façon, quel que soit le travail consenti pour une meilleure connaissance de la Parole, la prière se situe à un autre niveau. Non pas que recherche et prière soient le moins du monde antagonistes; mais après le travail qui fait parler le texte, la prière, toujours humblement, se propose de laisser Dieu parler par ce texte, ou de ressaisir pour parler à Dieu les mots que lui-même nous a donnés. «Unifie mon cœur pour qu’il révère ton Nom », demandait le Psalmiste (Ps 86, 11). Cette grâce d’intégration, Dieu l’accorde dans l’acte de la prière. L’homme, peu à peu, sans préjudice de l’intellect, laisse vivre en lui-même le cœur et le désir. Un instant son attention adhère encore au texte, pour laisser s’imprimer une image, pour recadrer une scène, suivre des yeux un personnage ou les phases de l’action. Mais souvent il n’y a rien à voir, ou le regard lui-même se recueille, et la Parole, alors, pénètre par lente imprégnation. Dans la paix que Dieu donne, la prière se fait pauvre: seuls rebondissent, de loin en loin au fond du cœur, quelques mots qui nous disent Dieu ou qui nous disent à Dieu.  À vrai dire la pauvreté requise est bien plus radicale encore, car seul l’Esprit de Dieu nous introduit dans sa parole. Jésus le souligne dans son discours d’adieux : «Le Paraclet, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit. Lorsque viendra l’Esprit de la vérité, il vous guidera dans la vérité tout entière» (Jn 14, 26; 16, 13). Seul l’Esprit du Ressuscité peut rendre vivantes en nous ses paroles. Il enseigne en remémorant, et la vérité qu’il déploie pour nous au long du temps de la mission est toujours déjà dans ce que Jésus nous a dit. La prière de l’Église et notre propre prière sont portées constamment par cette anamnèse actualisante qui est l’œuvre du Paraclet : «Il me glorifiera, disait Jésus, parce qu’il recevra de ce qui est à moi et il vous l’annoncera» (Jn 16,14). Ainsi, partout dans l’Eglise où la Parole est annoncée, commentée, partagée, et dans chaque cœur où elle est accueillie, l’Esprit est à l’œuvre, glorifiant le Fils, révélant son unité indicible avec le Père. Cela passe par nous; cela se passe en nous. C’est, pour tout baptisé, le quotidien de sa vie trinitaire.  

BENOÎT XVI – L’HOMME DANS LA PRIÈRE

9 juin, 2016

http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/it/audiences/2011/documents/hf_ben-xvi_aud_20110504.html

BENOÎT XVI – L’HOMME DANS LA PRIÈRE

AUDIENCE GÉNÉRALE

Place Saint-Pierre

Mercredi 4 mai 2011

Chers frères et sœurs,

Aujourd’hui, je voudrais entamer une nouvelle série de catéchèses. Après les catéchèses sur les Pères de l’Eglise, sur les grands théologiens du Moyen-âge, sur les grandes figures de femmes, je voudrais à présent choisir un thème qui nous tient tous très à cœur: le thème de la prière, de manière spécifique la prière chrétienne, la prière que nous a enseignée Jésus et que continue à nous enseigner l’Eglise. C’est en Jésus en effet que l’homme devient capable de s’approcher de Dieu avec la profondeur et l’intimité du rapport de paternité et de filiation. Avec les premiers disciples, avec une humble confiance, nous nous adressons alors au Maître et nous Lui demandons: «Seigneur, enseigne-nous à prier» (Lc 11, 1). Lors des prochaines catéchèses, en nous approchant de la Sainte Ecriture, de la grande tradition des Pères de l’Eglise, des Maîtres de spiritualité, de la Liturgie, nous voulons apprendre à vivre encore plus intensément notre relation avec le Seigneur, dans une sorte d’«école de prière». Nous savons bien, en effet, que la prière ne doit pas être considérée comme allant de soi: il faut apprendre à prier, comme en acquérant toujours à nouveau cet art; même ceux qui sont très avant dans la vie spirituelle sentent toujours le besoin de se mettre à l’école de Jésus pour apprendre à prier avec authenticité. Nous recevons la première leçon du Seigneur à travers Son exemple. Les Evangiles nous décrivent Jésus en dialogue intime et constant avec le Père: c’est une communion profonde de celui qui est venu dans le monde non pour faire sa volonté, mais celle du Père qui l’a envoyé pour le salut de l’homme. Dans cette première catéchèse, comme introduction, je voudrais proposer quelques exemples de prière présents dans les cultures antiques, pour relever comment, pratiquement toujours et partout celles-ci se sont adressées à Dieu. Je commence par l’ancienne Egypte, par exemple. Ici, un homme aveugle, demandant à la divinité de lui rendre la vue, atteste quelque chose d’universellement humain, qui est la pure et simple prière de requête de la part de qui se trouve dans la souffrance, cet homme prie: «Mon cœur désire te voir… Toi qui m’as fait voir les ténèbres, crée pour moi la lumière. Fais que je te voie! Penche sur moi ton visage aimé» (A. Barucq – F. Daumas, Hymnes et prières de l’Egypte ancienne, Paris 1980). Fais que je te voie; c’est là le cœur de la prière! Dans les religions de la Mésopotamie dominait un sentiment de culpabilité mystérieux et paralysant, mais sans qu’il soit privé pour autant de l’espérance de rachat et de libération de la part de Dieu. Ainsi pouvons-nous apprécier cette supplication de la part d’un croyant de ces anciens cultes, qui résonne ainsi: «Ô Dieu qui es indulgent même pour la faute la plus grave, absous mon péché…. Regarde Seigneur, ton esclave épuisé, et souffle sur lui ta brise: sans attendre pardonne-lui. Allège ta sévère punition. Libéré de mes liens, fais que je recommence à respirer; brise mes chaînes, défaits mes liens» (M.-J. Seux, Hymnes et prières aux Dieux de Babylone et d’Assyrie, Paris 1976). Autant d’expressions qui démontrent comment l’homme, dans sa recherche de Dieu, a eu l’intuition, même confusément, d’un côté de sa faute, de l’autre de l’aspect de la miséricorde et de la bonté divine. Au sein de la religion païenne, dans la Grèce antique, on assiste à une évolution très significative: les prières, tout en continuant d’invoquer l’aide divine pour obtenir la faveur céleste dans toutes les circonstances de la vie quotidienne et pour obtenir des bénéfices matériels, s’orientent progressivement vers les requêtes les plus désintéressées, qui permettent à l’homme croyant d’approfondir sa relation avec Dieu et de devenir meilleur. Par exemple, le grand philosophe Platon cite une prière de son maître, Socrate, considéré à juste titre comme l’un des fondateurs de la pensée occidentale. Socrate priait ainsi: «… donnez-moi la beauté intérieure de l’âme! Quant à l’extérieur, je me contente de celui que j’ai, pourvu qu’il ne soit pas en contradiction avec l’intérieur, que le sage me paraisse riche, et que j’aie seulement autant, d’or qu’un sage peut en supporter, et en employer» (Œuvres i. Phèdre 279c). Il voudrait avant tout avoir une beauté intérieure et être sage, et non pas riche d’argent. Dans ces superbes chefs-d’œuvre de la littérature de tous les temps que sont les tragédies grecques, aujourd’hui encore, après vingt-cinq siècles, lues, méditées et représentées, sont contenues des prières qui expriment le désir de connaître Dieu et d’adorer sa majesté. L’une de celles-ci dit: «Ô toi qui donnes le mouvement à la terre, et qui en même temps résides en elle, qui que tu sois, Jupiter, impénétrable à la vue des mortels, nécessité de la nature, ou intelligence des hommes, je te rends hommage; car, par des voies secrètes, tu gouvernes toutes les choses humaines selon la justice» (Euripide, Les Troyennes, 884-886). Dieu demeure un peu vague et toutefois, l’homme connaît ce Dieu inconnu et prie celui qui guide les destinées de la terre. Chez les Romains également, qui constituèrent ce grand Empire dans lequel naquit et se diffusa en grande partie le christianisme des origines, la prière, même si elle est associée à une conception utilitariste et fondamentalement liée à la demande de protection divine sur la vie de la communauté civile, s’ouvre parfois à des invocations admirables en raison de la ferveur de la piété personnelle, qui se transforme en louange et en action de grâces. En est témoin un auteur de l’Afrique romaine du iie siècle après Jésus Christ, Apulée. Dans ses écrits, il manifeste l’insatisfaction de ses contemporains à l’égard de la religion traditionnelle et le désir d’un rapport plus authentique avec Dieu. Dans son chef-d’œuvre intitulé Les métamorphoses, un croyant s’adresse à une divinité féminine à travers ces paroles: «Divinité sainte, source éternelle de salut, protectrice adorable des mortels, qui leur prodigues dans leurs maux l’affection d’une tendre mère; pas un jour, pas une nuit, pas un moment ne s’écoule qui ne soit marqué par un de tes bienfaits» (Apulée de Madaure, Métamorphoses, xi, 25). Pendant la même période, l’empereur Marc-Aurèle — qui était un philosophe qui réfléchissait sur la condition humaine — affirme la nécessité de prier pour établir une coopération fructueuse entre action divine et action humaine. Il écrit dans ses Souvenirs/Pensées: «Qui te dit que les dieux ne nous aident pas également en ce qui dépend de nous? Commence donc à les prier et tu verras» (Dictionnaire de Spiritualité XII/2, col. 2213). Ce conseil de l’empereur philosophe a été effectivement mis en pratique par d’innombrables générations d’hommes avant le Christ, démontrant ainsi que la vie humaine sans la prière, qui ouvre notre existence au mystère de Dieu, devient privée de sens et de référence. En effet, dans chaque prière s’exprime toujours la vérité de la créature humaine, qui d’une part fait l’expérience de la faiblesse et de l’indigence, et demande donc de l’aide au Ciel, et de l’autre est dotée d’une dignité extraordinaire, car, en se préparant à accueillir la Révélation divine, elle se découvre capable d’entrer en communion avec Dieu. Chers amis, dans ces exemples de prières des différentes époques et civilisations apparaît la conscience que l’être humain a de sa condition de créature et de sa dépendance d’un Autre qui lui est supérieur et source de tout bien. L’homme de tous les temps prie car il ne peut faire à moins de se demander quel est le sens de son existence, qui reste obscur et décourageant, s’il n’est pas mis en relation avec le mystère de Dieu et de son dessein sur le monde. La vie humaine est un mélange de bien et de mal, de souffrance imméritée et de joie et de beauté, qui nous pousse spontanément et irrésistiblement à demander à Dieu cette lumière et cette force qui puisse nous secourir sur la terre et ouvrir une espérance qui aille au-delà des frontières de la mort. Les religions païennes demeurent une invocation qui, de la terre, attend une parole du Ciel. L’un des derniers grands philosophes païens, qui vécut à une époque déjà pleinement chrétienne Proclus de Constantinople, donne voix à cette attente, en disant: «Inconnaissable, personne ne te contient. Tout ce que nous pensons t’appartient. Nos maux et nos biens sont en toi, chacune de nos aspirations dépend de toi, ô Ineffable, que nos âmes sentent présent, en t’élevant un hymne de silence» (Hymnes). Dans les exemples de prière des différentes cultures, que nous avons pris en considération, nous pouvons voir un témoignage de la dimension religieuse et du désir de Dieu inscrit dans le cœur de chaque homme, qui trouvent leur accomplissement et leur pleine expression dans l’ancien et dans le Nouveau Testament. La Révélation, en effet, purifie et porte à sa plénitude l’aspiration originelle de l’homme à Dieu, en lui offrant, dans la prière, la possibilité d’une relation plus profonde avec le père céleste. Au début de notre chemin dans l’«Ecole de la prière» nous voulons alors demander au Seigneur qu’il illumine notre esprit et notre cœur pour que la relation avec Lui dans la prière soit toujours plus intense, affectueuse et constante. Encore une fois, nous lui disons: «Seigneur, apprends-nous à prier» (Lc 11, 1).

 

ST BERNARD : 107E SERMON SUR LES SENTIMENTS QU’IL FAUT AVOIR DANS LA PRIÈRE

3 mai, 2016

http://peresdeleglise.free.fr/textesvaries/bernard-priere.htm

ST BERNARD : 107E SERMON SUR LES SENTIMENTS QU’IL FAUT AVOIR DANS LA PRIÈRE

1. Il doit en être du pécheur par rapport à son Créateur, comme du malade par rapport à son médecin, et tout pécheur doit prier Dieu comme un malade prie son médecin. Mais la prière du pécheur rencontre deux obstacles, l’excès ou l’absence de lumière. Celui qui ne voit ni ne confesse point ses péchés est privé de toute lumière; au contraire celui qui les voit, mais si grands qu’il désespère du pardon, est offusqué par un excès de lumière : ni l’un ni l’autre ne prient. Que faire donc ? Il faut tempérer la lumière, afin que le pécheur voie ses péchés, les confesse, et prie pour eux afin d’en obtenir la rémission. Il faut donc d’abord qu’il prie avec un sentiment de confusion, c’est ce qui a lieu quand le pécheur n’ose point encore s’approcher lui-même de Dieu et cherche quelque homme saint, quelque saint pauvre d’esprit qui soit comme la frange du manteau du Seigneur, et par qui il puisse s’approcher de lui. Nous avons un exemple de cette sorte de prière, dans cette femme de l’Évangile qui souffrait d’un flux de sang: dans son désir d’être guérie, elle s’approche et se disait en elle-même : « Si je touche la frange de son vêtement, je serai sauvée. » (Matt. IX, 23). La seconde sorte de prière est celle qui se fait avec une affection pure ; c’est ce qui a lieu quand le pécheur s’approche lui-même enfin, et confesse ses péchés de sa propre bouche. La pécheresse qui lavait de ses larmes les pieds du Seigneur, et les essuyait des cheveux de sa tête, et dont le Sauveur a dit « beaucoup de péchés lui sont remis parce que elle a beaucoup aimé. » (Luc. VII, 47), nous a laissé un exemple de cette prière. La troisième se fait avec une ample effusion de sentiments ; c’est quand celui qui avait commencé par prier pour lui-même, prie enfin pour les autres. Voilà comment les apôtres ont prié pour la Chananéenne qui priait elle-même pour sa fille. « Seigneur, disaient-ils, accordez-lui ce qu’elle demande, afin qu’elle s’en aille, car elle crie après nous. » (Matt. XV, 23). La quatrième sorte de prière est celle qui part d’un coeur pur sans hésitation, avec action de grâces, et dans un sentiment plein de dévotion. Telle fut la prière que fit le Seigneur quand il ressuscita Lazare depuis quatre jours au tombeau : il dit en effet : « Je vous rends grâce mon Père de ce que vous m’avez écouté. » (Jean XI, 41). Telles sont aussi les prières que l’Apôtre veut que nous fassions fréquemment quand il dit : « Priez sans cesse, et rendez grâce en toute chose. » (I Thess. V, 17). C’est de ces quatre sortes de prières, je veux dire de la prière humble, et de la pure, de la prière ample et de la dévote qu’il nous parle quand il nous excite en ces termes à prier : « Je vous conjure, avant tout, de faire des supplications, des prières, des demandes et des actions de grâces. » (I Tim. II, 1). En effet, les supplications se font dans un sentiment d’humilité, les prières dans un sentiment de pureté, les demandes se font dans un sentiment d’effusion, et les actions de grâces dans un sentiment de dévotion.

2. Je vous ai parlé des différents genres d’affections et de prières, il faut que je vous parle aussi de la pureté de la prière. Et d’abord, il me semble qu’il y a trois choses nécessaires pour donner à la prière une direction ferme. En effet, celui qui prie doit considérer ce qu’il demande dans la prière, quel est celui qu’il prie et quel il est, lui qui prie. Or, dans l’objet de sa prière il a deux choses à observer, en premier lieu, de ne demander rien qui ne soit selon Dieu, et en second lieu, désirer avec la plus grande ardeur de sentiment ce qu’il demande. Prenons un exemple : demander la mort d’un ennemi, le mal ou la ruine du prochain, ce n’est point faire une prière qui soit selon Dieu, puisque lui-même vous fait cette recommandation : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent et priez pour ceux qui vous calomnient. » (Luc. VI, 27). Mais si nous demandons la rémission de nos péchés, la grâce du Saint-Esprit, la vertu et la sagesse, la foi et la vérité, la justice et l’humilité, la patience, la douceur et tous les autres dons spirituels, si, dis-je, c’est là ce que nous avons en pensée et l’objet de nos plus ardents désirs, notre prière est bien selon Dieu, et mérite par dessus tout d’être exaucée. Voilà certainement la prière dont Dieu parle quand il dit par la bouche d’Isaïe : « Avant qu’ils crient je les exaucerai ; et lorsqu’ils parleront encore j’exaucerai leurs prières. (Is. LXV, 24). Il y a d’autres choses encore qui, lorsqu’elles nous font défaut, nous sont accordées de Dieu et peuvent être ou n’être point selon Dieu, d’après la fin à laquelle nous les rapportons. Telle est la santé du corps, l’argent, et l’abondance des autres choses semblables. Toutes ces choses-là viennent bien de Dieu, néanmoins, il n’en faut pas faire trop de cas ni les posséder avec trop d’attachement. De même, il y a deux choses aussi à considérer dans celui que nous prions, sa bonté et sa majesté : sa bonté par laquelle il veut gratuitement, et sa majesté par laquelle il peut sans peine donner ce qu’on lui demande. Quant à celui qui prie, il a aussi deux choses à considérer par rapport à lui, c’est qu’il ne mérite point d’être exaucé par lui-même, et qu’il n’a d’espoir d’obtenir ce qu’il demande que de la miséricorde de Dieu. C’est enfin avoir un coeur pur que d’avoir présentes à l’esprit les trois choses dont je viens de parler et de la manière que je l’ai dit. Mais celui qui prie avec cette pureté et cette intention du coeur est sûr d’être exaucé, car, selon ce que dit saint Pierre : « Dieu ne fait acception de personne, mais en toute nation, celui qui le craint et dont les oeuvres sont justes, lui est agréable » (Act. X, 34).

Comment le monde peut-il être sauvé s’il oublie la prière ? Si l’homme ne se reconnaît plus créature d’un Créateur, si l’homme ne se reconnaît plus aimé d’un amour fou par Celui de qui vient tout Amour ? L’Eglise trop souvent se vit maintenant à travers des structures considérées comme indispensables, dans la détresse de l’organisation, alors qu’on ne demande que la prière à ceux qui sont chrétiens ! Prière de chaque instant, prière que nous ne savons pas formuler, mais pour laquelle il ne s’agit pas tant de remuer les lèvres que de laisser prier en nous l’Esprit qui pousse des gémissements ineffables ; prière qui s’épanche comme un chant d’Amour pour nos frères, pour nos proches, et même pour ces plus lointains que de jour en jour nous rencontrons et qui n’attendent qu’un signe pour vivre !

Certes si l’Amour parfois semble naître de la prière (et c’est heureux !), n’oublions pas que toute prière vient de l’Amour reçu, que tout Amour se prolonge en action de grâce… Celui qui est premier, c’est Dieu et c’est lui qui nous a aimé le premier, mais cet Amour accueilli devient puissance d’Amour et se répand ensuite sur ceux qui n’ont jamais entendu parler de Dieu et peut-être même qui n’ont pas vraiment connu l’amour. L’action de grâce est, selon les temps et les moments, Amour brûlant ou prière… et c’est la même chose ! L’homme tente toujours de distinguer, de séparer par l’analyse ce qu’il ne comprend pas. En Dieu il n’y a pas de séparation et si Dieu est vraiment en moi, s’il est venu y faire sa demeure, j’aime quand je prie et je prie quand j’aime… St Paul le redit, l’Amour ne passera jamais (1 Co, 13)… Lorsque Dieu sera tout en tous, la foi et l’espérance passeront : vivant de la vie même de Dieu, nous n’aurons plus besoin de la foi et de l’espérance, nous n’aurons plus à croire et à attendre, nous n’aurons plus qu’à aimer. Pour lors, dans notre monde si souvent marqué par la souffrance, l’Eglise avance tant qu’il y a des croyants pour prier quelque part dans le monde ; l’Eglise visible peut être réduite à très peu de chose comme se plaisent à le signaler les médias qui ne s’attachent guère à l’invisible ! Mais l’Eglise est là, petitement, invisiblement, partout où de coeurs assoiffés monte un chant vers le Père, chaque fois que dans le silence et souvent dans la solitude se vit l’élan du plus grand Amour. Ce site a été réalisé et est remis à jour par Marie-Christine Hazaël-Massieux.

JEAN-PAUL Ier – (une ancienne prière, mon titre, en français il n’y a pas de titre )

15 mars, 2016

http://w2.vatican.va/content/john-paul-i/fr/audiences/documents/hf_jp-i_aud_27091978.html

JEAN-PAUL Ier – (une ancienne prière, mon titre , en français il n’y a pas de titre )

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 27 septembre 1978

« Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur, par-dessus toute chose. Vous, Bien infini, notre bonheur éternel et, par amour pour Vous, j’aime mon prochain comme moi-même et je pardonne les offenses reçues, ô Seigneur, que je vous aime toujours plus ! ».

C’est une prière très connue, entrelacée de phrases bibliques. C’est ma maman qui me l’a apprise. Encore maintenant, je la récite plusieurs fois par jour, et je vais tenter de vous l’expliquer, mot par mot, comme le ferait un catéchiste de paroisse. Nous en sommes à la troisième « lampe de sanctification » du Pape Jean XXIII : la charité. J’aime. A la Faculté de philosophie, le professeur me disait : Tu connais le campanile de St-Marc ? Oui ? Cela signifie qu’il a, de quelque manière, pénétré dans ton esprit : physiquement il est resté où il était, mais dans ton for intérieur il a imprimé comme son image intellectuelle. Toi, d’autre part, tu aimes le Campanile de Saint-Marc ? Cela signifie que, de l’intérieur, cette image te pousse, t’incline, pour ainsi dire te porte, te fait aller avec l’esprit vers le campanile qui est à l’extérieur. En somme, aimer signifie voyager, courir avec le cœur vers l’objet aimé. « L’Imitation de Jésus-Christ nous dit : qui aime « currit, volat, laetatur », court, vole, jubile (I.III, c. V, n. 4). Aimer Dieu, c’est donc voyager vers Dieu, avec le cœur. Un voyage merveilleux. Enfant, je m’extasiais devant les voyages décrits par Jules Verne (Vingt mille lieux sous les mers ; De la terre à la lune ; Le tour du monde en quatre-vingts jours, etc). Mais les voyages de l’amour envers Dieu sont infiniment plus intéressants. On les lit dans la vie des Saints. Par exemple, Saint Vincent de Paul, dont nous célébrons la fête aujourd’hui, est un géant de la charité : il a aimé Dieu mieux encore qu’un père et une mère. Il a été lui-même un père pour les prisonniers, les malades, les orphelins et les pauvres. Saint Pierre Claver, se consacrant tout à Dieu, signait comme suit : Pierre, esclave des nègres pour toujours. Le Voyage comporte également des sacrifices, mais ceci ne doit pas nous arrêter. Jésus est en croix : tu veux l’embrasser ? tu ne peux faire moins que de te pencher sur la croix et te laisser piquer par quelqu’épine de la couronne qui se trouve sur la tête du Seigneur (cf. St François de Sales, Œuvres, Annecy T. XXI, p. 153). Tu ne peux pas faire piètre figure comme le bon Saint Pierre qui savait bien crier « Vive Jésus » sur le Mont Thabor, là où régnait la joie, mais qui ne s’est même pas laissé voir aux côtés de Jésus, sur le Mont-Calvaire, où il y avait le risque et la douleur (cf. Fr. de Sales, Œuvres, T. XV, p. 140). L’amour pour Dieu est également un voyage mystérieux c’est-à-dire que je ne me mets pas en route, si Dieu ne prend pas d’abord l’initiative. « Nul ne peut venir à moi — a dit Jésus — si le Père ne l’attire (Jn 6, 44). Saint Augustin se demandait : mais alors, la liberté humaine ? c’est que Dieu, qui a voulu et édifié cette liberté, sait, Lui, comment la respecter, tout en amenant les cœurs au point qu’il a envisagé : parum est voluntate, etiam voluptate traheris ; Dieu ne t’attire pas seulement de la manière que tu voudrais, mais même de manière que tu savoures d’être attiré (Augustinus, In Jo. Evang. Tr., 26, 4). De tout mon cœur je souligne ici le terme « tout ». Dans la politique le totalitarisme est déplorable. Mais dans la religion, par contre, notre totalitarisme à l’égard de Dieu va très bien. Il est écrit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur , de toute ton âme, de toutes tes forces. Ces préceptes qu’aujourd’hui je te donne, tiens les fermes dans ton cœur ; tu les répéteras à tes fils ; tu en parleras quand tu seras assis chez toi, quand tu iras par les chemins, quand tu te coucheras et quand tu te tèveras. Tu les attacheras comme un signe sur ta main et ils serviront de fronteau entre tes yeux ; tu les inscriras sur le seuil de ta maison et sur les portes » (Deut 6, 5-9). Ce « tout » répété et soumis à la pratique avec tant d’insistance est vraiment l’étendard du christianisme maximum. Et c’est juste : Dieu est trop grand, il mérite trop de nous pour que nous puissions lui jeter, comme à un pauvre Lazzare quelques miettes de notre temps et de notre cœur. Dieu est un bien infini et il sera notre félicité éternelle : l’argent, les plaisirs, les succès de ce monde, comparés à Lui, sont à peine, des fragments de bien, de fugages moments de bonheur. Il ne serait pas sage de donner beaucoup de nous à ces choses et peu de nous à Jésus. Par-dessus toute chose. On en vient maintenant à une confrontation directe entre Dieu et l’homme, entre Dieu et le monde. Il ne serait pas juste de dire : « Ou Dieu ou l’homme ». On doit aimer et Dieu, et l’homme, ce dernier, toutefois, jamais plus que Dieu ou contre Dieu ou autant que Dieu. En d’autres mots : si l’amour de Dieu doit prévaloir, il n’est pas cependant, exclusif. La Bible déclare au sujet de Jacob qu’il est un saint (Dn 3) et qu’il est aimé de Dieu (Ma 1, 2; Rm 9, 13), elle le montre engagé dans sept années de labeur pour conquérir Rachel, pour en faire son épouse ; « et elles lui semblèrent seulement quelques journées, ces années, si grand était son amour pour elle » (Gn 29, 20). François de Sales nous offre quelque commentaire à cet égard : « Jacob, écrit-il, aimait Rachel de toutes ses forces, et de toutes ses forces, il aimait Dieu ; mais, pour autant, il n’aimait pas Rachel comme il aimait Dieu, ni Dieu comme il aimait Rachel. Il aimait Dieu comme son Dieu, pardessus toute chose et plus que lui-même ; il aimait Rachel comme son épouse, par-dessus toutes les autres femmes et comme lui-même. Il aimait Dieu d’un amour absolument et souverainement suprême et Rachel d’un amour marital suprême ; de ces amours, il n’en est pas un qui soit contraire à l’autre parce que celui pour Rachel ne viole pas la suprématie de l’amour pour Dieu » (Œuvr T. V, p. 175). Et par amour pour Vous, j’aime mon prochain. Nous sommes en présence ici de deux amours qui sont des « frères jumeaux » et inséparables. Certaines personnes, il est facile de les aimer ; pour d’autres, c’est difficile ; elles nous sont peu sympathiques, elles nous ont offensés, ou fait du mal ; ce n’est que si j’aime Dieu vraiment, sérieusement, que je parviendrai à les aimer en tant que fils de Dieu, et parce que Celui-ci me le demande. Jésus a également établi la manière d’aimer le prochain : pas seulement avec sentiment, mais avec les faits. Voici comment, a-t-il dit : Je vous demanderai : J’avais faim dans la personne de mes frères les plus humbles, m’avez-vous donné à manger ? M’avez-vous rendu visite, quand j’étais malade ? (cf. Mt 25, 34 et sv.). Le catéchisme traduit ces paroles de la Bible et d’autres dans la double liste des sept œuvres de miséricorde et des sept œuvres spirituelles. La liste n’est pas complète, et elle a besoin d’être remise à jour. Par exemple, pour les affamés, il n’est plus seulement question aujourd’hui de tel ou tel individu ; il s’agit de peuples entiers. Nous nous souvenons tous des nobles déclarations du Pape Paul VI : « Les peuples de la faim interpellent aujourd’hui, de manière dramatique, les peuples de l’opulence. L’Eglise tressaille devant ce cri d’angoisse et appelle chacun à répondre avec amour à son propre frère (Populorum Progressio, n. 3). A ce point-là, à la charité vient s’ajouter la justice, car — disait encore Paul VI — « la propriété privée ne constitue pas un droit inconditionnel et absolu pour quiconque. Personne n’est autorisé à réserver à son usage exclusif ce qui dépasse ses besoins, alors que d’autres manquent du nécessaire » (Populorum Progressio, n. 22). Par conséquent, « toute course exténuante aux armements, devient un intolérable scandale » (Populorum Progressio, n. 53). A la lumière de ces vigoureuses expressions, on voit combien nous sommes, individus et peuples, encore bien loin d’aimer autrui « comme nous mêmes », ce qui est le commandement de Jésus. Un autre commandement : « Je pardonne les offenses que j’ai reçues ». Il semble presque que le Seigneur donne la préséance au pardon sur le culte : « Quand donc tu présentes ton offrande à l’autel, si tu te souviens d’un grief que ton frère a contre toi, laisse-là ton offrande devant l’autel, et vas d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis reviens, et présente ton offrande » (Mt 5, 23). Les dernières paroles de la prière sont : Seigneur, que je vous aime de plus en plus. Il s’agit ici également de l’obéissance à un commandement de Dieu qui, dans notre cœur, a mis la soif du progrès. Des palafittes, des cavernes et des premières cabanes, nous sommes passés aux maisons, aux palais, aux gratte-ciel ; des voyages à pied, à dos de mulet, ou de chameaux, aux carosses, aux trains, aux avions. Et l’on désire progresser encore, avoir des moyens toujours plus rapides, rejoindre des objectifs toujours plus éloignés. Mais — nous l’avons vu — aimer Dieu, cela aussi est un voyage : Dieu veut qu’il soit toujours plus intense, plus parfait. Il a dit à tous les siens : « Vous êtes la lumière du monde, le sel de la terre » (Mt 5, 8) ; « soyez parfaits comme est parfait votre Père céleste » (Mt 5, 48). Cela signifie aimer Dieu, non pas un peu, mais beaucoup, ne pas s’arrêter là où on est arrivé mais, avec Son aide, progresser dans l’amour.

Avec la bénédiction apostolique.

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