Archive pour la catégorie 'SEMAINE SANTE'

MEDITATION SUR LES RAMEAUX ET LA SEMAINE SAINTE

21 mars, 2016

http://www.paroissedemartigues.com/article-meditation-sur-les-rameaux-et-la-semaine-sainte-116505996.html

MEDITATION SUR LES RAMEAUX ET LA SEMAINE SAINTE

25 mars 2013

Chaque année, nous fêtons la fête des Rameaux, et chaque année, nous entendons ce long et beau récit de la Passion de Jésus. Chaque année, nous sommes invités à contempler ce Dieu qui s’est fait homme, ce Dieu qui a vécu comme un homme, connaissant tout de nos joies et de nos tristesses, vivant notre vie, vivant même jusqu’à notre mort.  Jésus entre dans les hourras à Jérusalem, il y entre avec détermination, même s’il sait que cela va être le lieu de sa mort. Jésus ne va pas faire semblant, il ne va pas se dérober, Jésus va vraiment venir nous rejoindre dans la mort, dans chacune des morts de notre vie… Vous savez, ces morts qui jalonnent le long de notre vie : pas seulement des décès de proches, mais aussi une maladie, une séparation, la perte d’un emploi, les actes que nous pouvons commettre et qui pèsent sur notre cœur, la tristesse… tout cela ce sont des petites morts de notre âme, des choses parfois très lourdes qui nous font dire que la vie est dure, qu’elle est compliquée, et qui peuvent nous faire poser cette question « à quoi bon vivre cette vie ? » Quel sens peut-elle avoir, une vie comme cela ? Une vie où je subis telle ou telle injustice, une vie où j’ai des difficultés à avancer. Quel sens, quelle promesse peut-il y avoir dans une vie quand elle est blessée ?   Ce que Dieu nous rappelle dans l’Évangile que nous venons d’entendre, c’est qu’il n’y a aucune vie qui ne soit pas blessée. Ce que Dieu nous révèle dans l’Évangile que nous entendre ce qu’il n’est pas de vie blessée, c’est qu’il n’y a pas de blessures dans notre vie qui ne soit pas rejointe par le Christ. En étant frappé, jugé, condamné, dénoncé, trahi, tué, Jésus vient, avec la faiblesse d’un homme, avec la force de Dieu, Jésus vient prendre sur lui nos blessures, il vient prendre sur lui nos croix, ce qui est trop lourd à porter dans notre vie, Jésus le prend sur lui pour l’amener jusqu’au lieu où par sa mort il détruira la mort. La croix semble être un échec, mais c’est en fait un signe éclatant d’une victoire. C’est un signe de fierté pour nous chrétiens de porter sur nous la croix du Christ, car c’est le lieu même où le Christ a sauvé le monde, c’est le lieu même où le Christ a sauvé les hommes. En mourant, Jésus rejoint les hommes dans leur ultime détresse ; le Christ prend toute l’humanité dans ses mains pour la présenter à Dieu notre Père. Et la réponse de Dieu le Père, ce sera de ressusciter Jésus au matin de Pâques, de le relever de cette mort, de le relever de cette chute, de le relever de cette détresse, mais pas Jésus seul, Jésus et à sa suite toute l’humanité, chacun d’entre nous.   Dans le texte que nous avons entendu avant l’Evangile, Saint-Paul parlait du Christ et fait un résumé de la vie du Christ en deux mouvements, un premier mouvement vers le bas : « Jésus se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur. Il s’abaissa jusqu’à mourir, à mourir sur une croix. » Un second mouvement vers le haut : « C’est pourquoi Dieu l’a élevé au-dessus de tout, afin que toute langue proclame que Jésus-Christ est le Seigneur ». En suivant ces deux mouvements, en vivant son chemin de croix, Jésus a vécu un passage vers la vie nouvelle, en nous entrainant à sa suite.  C’est ce que signifie cette Semaine Sainte qui s’ouvre aujourd’hui et qui nous conduira jusqu’à la grande fête de Pâques. La Semaine Sainte signifie bien que la vie est un passage, un passage dans lequel nous pouvons trouver en Dieu la force de vivre, dès maintenant, de la vie éternelle. Pour nous accompagner dans notre vie, dans les difficultés dont je parlais tout à l’heure, Dieu nous donne des signes de sa présence, par telle ou telle personne qui prend soin de nous, par tel ou tel geste ou parole que nous avons reçu et qui nous aide à tenir bon dans l’épreuve. Dans nos difficultés, Dieu se fait attentif à notre prière, il y répond toujours avec ce qu’il y a de meilleur pour nous. Lorsque nous allumons un cierge dans une église, lorsque nous venons aujourd’hui chercher des rameaux, lorsque nous sommes désireux de communier, et donc de recevoir le corps du Christ, Dieu se donne à nous, il répond par son amour à notre soif de justice et de paix.  Il n’est jamais trop tard pour nous de nous lever et de décider de marcher à la suite de Dieu, comme chrétien. La vie chrétienne est une pratique… jour après jour on apprend à être chrétien, c’est-à-dire des hommes et des femmes qui cherchent à vivre de l’amour du bon Dieu ici et maintenant, en faisant attention aux autres, à Dieu, et à nous-mêmes. Il n’est jamais trop tard pour nous d’ouvrir notre cœur à la foi, cette foi qui nous permet de tenir la main du Christ dans les jours de bonheur comme dans les jours d’épreuves, dans la santé comme dans la maladie.  Aujourd’hui, Dieu nous propose d’entrer à sa suite dans sa Pâques, vers un changement de vie. Gardons le cœur ouvert à cette Bonne Nouvelle, et suivons-le avec confiance.   Thomas Poussier

L’ANGOISSE D’UNE ABSENCE. TROIS MÉDITATIONS SUR LE SAMEDI SAINT PAR LE CARDINAL JOSEPH RATZINGER

16 novembre, 2015

L'ANGOISSE D’UNE ABSENCE. TROIS MÉDITATIONS SUR LE SAMEDI SAINT  PAR LE CARDINAL JOSEPH RATZINGER dans Pape Benoit/Card. Ratzinger 1147329964485

Sur ces pages, des miniatures tirées de l’évangéliaire du début du XIIIe siècle conservé dans l’abbaye bénédictine de Groß Sankt Martin, à Cologne; la crucifixion

http://www.30giorni.it/articoli_id_10336_l4.htm

L’ANGOISSE D’UNE ABSENCE. TROIS MÉDITATIONS SUR LE SAMEDI SAINT

PAR LE CARDINAL JOSEPH RATZINGER

1. Méditation

À notre époque, on entend parler avec une insistance croissante de la mort de Dieu. Pour la première fois, chez Jean Paul, il ne s’agit que d’un cauchemar: Jésus mort annonce aux morts, depuis le toit du monde, que pendant son voyage dans l’au-delà il n’a rien trouvé, ni ciel, ni Dieu miséricordieux, mais seulement le néant infini, le silence du vide grand ouvert. Il s’agit encore d’un horrible rêve que l’on écarte en gémissant, au réveil, comme un rêve, justement, même si l’on ne parviendra plus jamais à effacer l’angoisse, qui était depuis toujours en embuscade, sombre, au fond de l’âme. 

Un siècle plus tard, chez Nietzsche, c’est une idée d’un sérieux mortel qui s’exprime dans un cri strident de terreur: «Dieu est mort! Dieu reste mort! Et nous l’avons tué!». Cinquante ans plus tard, on en parle avec un détachement académique et l’on se prépare à une «théologie après la mort de Dieu». On regarde autour de soi pour voir comment l’on peut continuer et l’on encourage les hommes à se préparer à prendre la place de Dieu. Le mystère terrible du Samedi saint, son abîme de silence, a donc acquis, à notre époque, une réalité écrasante. Car c’est cela le Samedi saint: jour du Dieu caché, jour de ce paradoxe inouï que nous exprimons dans le Credo avec ces mots: «descendu en enfer», descendu à l’intérieur du mystère de la mort. Le Vendredi saint, nous pouvions encore regarder le Crucifié. Le Samedi saint est vide, la lourde pierre du sépulcre neuf couvre le défunt, tout est passé, la foi semble être définitivement démasquée comme illusion. Aucun Dieu n’a sauvé ce Jésus qui prétendait être son Fils. Nous pouvons nous tranquilliser: les prudents qui, auparavant, avaient été quelque peu ébranlés au fond d’eux-mêmes à l’idée qu’ils s’étaient peut-être trompés, ont eu raison en fait. Samedi saint: jour de la sépulture de Dieu; n’est-ce pas là, de façon impressionnante, notre jour? Notre siècle ne commence-t-il pas à être un grand Samedi saint, jour de l’absence de Dieu, jour où le cœur des disciples est également envahi par un vide effrayant, un vide qui s’élargit de plus en plus, si bien qu’ils se préparent, remplis de honte et d’angoisse, à rentrer chez eux? N’est-ce pas le jour où, sombres et brisés par le désespoir, ils se dirigent vers Emmaüs, sans du tout se rendre compte que celui qu’ils croyaient mort est au milieu d’eux?
Dieu est mort et nous l’avons tué: nous sommes-nous précisément aperçus que cette phrase est prise, presque à la lettre, à la tradition chrétienne et que souvent, dans nos viae crucis, nous avons répété quelque chose de semblable sans nous rendre compte de la terrible gravité de ce que nous disions? Nous l’avons tué, en l’enfermant dans l’enveloppe usée des pensées habituelles, en l’exilant dans une forme de piété sans contenu réel qui se perd toujours dans des phrases toutes faites ou dans la recherche d’objets archéologiques de valeur; nous l’avons tué à travers l’ambiguïté de notre vie qui a étendu sur lui aussi un voile d’obscurité: en effet, dans ce monde, qu’est-ce qui aurait pu désormais rendre Dieu plus problématique, sinon le caractère problématique de la foi et de l’amour de ceux qui croient en lui?
L’obscurité divine de ce jour, de ce siècle qui devient dans une mesure grandissante un Samedi saint, parle à notre conscience. Nous aussi avons affaire à elle. Mais, malgré tout, elle a en soi quelque chose de consolant. La mort de Dieu en Jésus-Christ est en même temps l’expression de sa solidarité radicale avec nous. Le mystère le plus obscur de la foi est en même temps le signe le plus clair d’une espérance qui n’a pas de limites. Et une chose encore: ce n’est qu’à travers l’échec du Vendredi saint, à travers le silence de mort du Samedi saint, que les disciples purent être conduits à la compréhension de ce que Jésus était vraiment et de ce que son message signifiait en réalité. Dieu devait mourir pour eux afin de pouvoir vivre réellement en eux. L’image qu’ils s’étaient faite de Dieu, dans laquelle ils avaient tenté de le faire entrer, devait être détruite pour que, à travers les décombres de la maison démolie, ils pussent voir le ciel, le voir Lui, qui reste toujours l’infiniment plus grand. Nous avons besoin du silence de Dieu pour faire de nouveau l’expérience de l’abîme de sa grandeur et de l’abîme de notre néant, qui s’ouvrirait tout grand s’il n’y avait pas Dieu.
Il y a dans l’Évangile une scène qui annonce de manière extraordinaire le silence du Samedi saint et qui apparaît donc, encore une fois, comme la description de notre moment historique. Jésus-Christ dort dans une barque qui, battue par la tempête, est sur le point de couler. Une fois, le prophète Elie avait tourné en dérision les prêtres de Baal, qui invoquaient inutilement, à grands cris, leur dieu pour qu’il fît descendre le feu sur le sacrifice, les exhortant à crier plus fort, au cas où leur dieu dormirait. Mais Dieu ne dort-il pas réellement? La raillerie du prophète n’atteint-elle pas aussi, pour finir, ceux qui croient dans le Dieu d’Israël, ceux qui voyagent avec lui dans une barque sur le point de couler? Dieu dort alors que les choses sont sur le point de couler: n’est-ce pas là l’expérience de notre vie? L’Église, la foi, ne ressemblent-elles pas à une petite barque qui va couler, qui lutte inutilement contre les vagues et le vent, alors que Dieu est absent? Au comble du désespoir, les disciples crient et secouent le Seigneur pour le réveiller, mais lui se montre étonné et leur reproche leur peu de foi. En va-t-il autrement pour nous? Quand la tempête sera passée, nous verrons combien de stupidité il y avait dans notre peu de foi. Et toutefois, ô Seigneur, nous ne pouvons que te secouer, toi, Dieu qui demeures en silence et qui dors, et te crier: réveille-toi, ne vois-tu pas que nous coulons? Réveille-toi, ne laisse pas durer pour l’éternité l’obscurité du Samedi saint, laisse aussi tomber sur nos jours un rayon de Pâques, joins-toi à nous lorsque nous nous dirigeons, désespérés, vers Emmaüs, pour que notre cœur puisse s’enflammer à ta proximité. Toi qui as guidé de façon cachée les chemins d’Israël pour être finalement homme avec les hommes, ne nous laisse pas dans les ténèbres, ne permets pas que ta parole se perde dans le grand gaspillage de mots de cette époque. Seigneur, accorde-nous ton aide, car sans toi nous coulerons.
Amen.

2 Méditation
Le Dieu caché en ce monde constitue le vrai mystère du Samedi saint, mystère auquel il est déjà fait allusion dans les paroles énigmatiques selon lesquelles Jésus est «descendu en enfer». En même temps, l’ expérience de notre époque nous a offert une approche complètement nouvelle du Samedi saint, puisque le fait que Dieu se cache dans le monde qui lui appartient et qui devrait, avec mille langues, annoncer son nom, l’expérience de l’impuissance de Dieu qui est pourtant l’Omnipotent – ce sont là l’expérience et la misère de notre temps.
Mais même si le Samedi saint est devenu de cette façon plus profondément proche de nous, même si nous comprenons le Dieu du Samedi saint mieux que la manifestation puissante de Dieu au milieu des coups de tonnerre et des éclairs dont parle l’Ancien Testament, reste non résolue la question de savoir ce que l’on entend vraiment quand on dit de manière mystérieuse que Jésus «est descendu en enfer». Disons-le aussi nettement que possible: personne n’est en mesure de vraiment l’expliquer. Les choses ne deviennent pas plus claires si l’on dit que le mot enfer est ici une mauvaise traduction du mot hébreu shêol, qui désigne simplement tout le royaume des morts; cette formule, à l’origine, voulait donc dire seulement que Jésus est descendu dans la profondeur de la mort, est réellement mort et a participé à l’abîme de notre destin de mort. En effet, une question se pose alors: qu’est réellement la mort et qu’arrive-t-il effectivement quand on descend dans la profondeur de la mort? Nous devons ici prendre garde au fait que la mort n’est plus la même chose depuis que Jésus-Christ l’a subie, depuis qu’Il l’a acceptée et pénétrée, de même que la vie, l’être humain, ne sont plus la même chose depuis qu’en Jésus-Christ la nature humaine a pu venir en contact, et a été effectivement en contact, avec l’être propre de Dieu. Avant, la mort était seulement mort, séparation d’avec le pays des vivants, et signifiait, fût-ce avec une profondeur différente, quelque chose comme «enfer», aspect nocturne de l’existence, ténèbre impénétrable. Mais à présent la mort est aussi vie et, quand nous franchissons la solitude glaciale du seuil de la mort, nous rencontrons toujours de nouveau Celui qui est la vie, qui a voulu devenir le compagnon de notre solitude ultime et qui, dans la solitude mortelle de son angoisse au Jardin des oliviers et de son cri sur la croix «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?», est devenu Celui qui partage nos solitudes. Si un enfant devait s’aventurer tout seul dans la nuit noire au milieu d’un bois, il aurait peur même si on lui démontrait des centaines de fois qu’il n’y a aucun danger. L’enfant n’a pas peur de quelque chose de précis, à quoi on puisse donner un nom, mais il expérimente dans l’obscurité l’insécurité, la condition d’orphelin, le caractère sinistre de l’existence en soi. Seule une voix humaine pourrait le consoler; seule la main d’une personne chère pourrait chasser l’angoisse comme on chasse un mauvais rêve. Il y a une angoisse – la vraie, celle qui est nichée dans la profondeur de nos solitudes – qui ne peut pas être surmontée au moyen de la raison, mais seulement par la présence d’une personne qui nous aime. Cette angoisse, en effet, n’a pas d’objet auquel on puisse donner un nom, elle est seulement l’expression terrible de notre solitude ultime. Qui n’a pas déjà ressenti la sensation effrayante de cette condition d’abandon? Qui ne percevrait pas le miracle saint et consolateur d’une parole d’affection dans ces cirsonstances? Mais lorsqu’on se trouve devant une solitude telle qu’elle ne peut plus être atteinte par la parole transformatrice de l’amour, alors nous parlons de l’enfer. Et nous savons que bon nombre d’hommes de notre époque, en apparence si optimiste, sont de l’avis que toute rencontre reste superficielle, qu’aucun homme n’a accès à l’ultime et véritable profondeur d’autrui et donc que, tout au fond de chaque existence, gisent le désespoir, et même l’enfer. Jean-Paul Sartre a exprimé cela de façon poétique dans l’un de ses drames, et a exposé en même temps le cœur de sa doctrine sur l’homme. Une chose est sûre: il y a une nuit dans l’obscur abandon de laquelle ne pénètre aucune parole de réconfort, il y a une porte que nous devons franchir dans une solitude absolue: la porte de la mort. Toute l’angoisse de ce monde est en dernière analyse l’angoisse provoquée par cette solitude. C’est pourquoi le terme qui désignait, dans l’Ancien Testament, le royaume des morts, était identique à celui par lequel on désignait l’enfer: shêol. La mort, en effet, est solitude absolue. Mais elle est cette solitude qui ne peut plus être éclairée par l’amour, qui est tellement profonde que l’amour ne peut plus accéder à elle: elle est l’enfer.
«Descendu en enfer» – cette confession du Samedi saint signifie que Jésus-Christ a franchi la porte de la solitude, qu’il est descendu dans le fond impossible à atteindre et à surmonter de notre condition de solitude. Mais cela signifie aussi que, même dans la nuit extrême où aucune parole ne pénètre, dans laquelle nous sommes tous comme des enfants qui ont été chassés et qui pleurent, il y a une voix qui nous appelle, une main qui nous prend et qui nous conduit. La solitude insurmontable de l’homme a été surmontée depuis qu’Il s’est trouvé en elle. L’enfer a été vaincu depuis le moment où l’amour a également pénétré dans la région de la mort, depuis que le no man’s land de la solitude a été habité par Lui. Dans sa profondeur, l’homme ne vit pas de pain; dans l’authenticité de son être, il vit du fait qu’il est aimé et qu’il lui est permis d’aimer. À partir du moment où, dans l’espace de la mort, il y a la présence de l’amour, alors la vie pénètre dans la mort: à tes fidèles, ô Seigneur, la vie n’est pas enlevée, elle est transformée – prie l’Église dans la liturgie funèbre.
Personne ne peut mesurer, en dernière analyse, la portée de ces mots: «Descendu en enfer». Mais s’il nous est donné une fois de nous approcher de l’heure de notre solitude ultime, il nous sera permis de comprendre quelque chose de la grande clarté de ce mystère obscur. Dans la certitude qui espère que nous ne serons pas seuls à cette heure d’extrême solitude, nous pouvons dès maintenant avoir le présage de ce qui adviendra. Et au milieu de notre protestation contre l’obscurité de la mort de Dieu, nous commençons à devenir reconnaissants pour la lumière qui vient à nous, précisément de cette obscurité.

3 Méditation
Dans le bréviaire romain, la liturgie du Triduum sacré est structurée avec un soin particulier: dans sa prière, l’Église veut pour ainsi dire nous transférer dans la réalité de la passion du Seigneur et, au-delà des mots, au centre spirituel de ce qui est arrivé. Si l’on voulait tenter de caractériser par quelques mots de la prière liturgique du Samedi saint, il faudrait surtout parler de l’effet de paix profonde qui émane d’elle. Jésus-Christ a pénétré dans l’occultation (Verborgenheit), mais en même temps, au cœur précisément de l’obscurité impénétrable, il a pénétré dans la sécurité (Geborgenheit): il est même devenu la sécurité ultime. La parole hardie du psalmiste est deveue vérité: et même si je voulais me cacher en enfer, tu y serais toi aussi. Et plus on parcourt cette liturgie, plus on voit briller en elle, comme une aurore du matin, les premières lumières de Pâques. Si le Vendredi saint présente à nos yeux le visage défiguré du Crucifié, la liturgie du Samedi saint, elle, s’inspire plutôt de l’image de la croix chère à l’Église antique: à la croix entourée de rayons lumineux, signe de la mort comme de la résurrection.
Le Samedi saint nous renvoie ainsi à un aspect de la piété chrétienne qui a peut-être été perdu au fil du temps. Quand nous regardons vers la croix dans la prière, nous voyons souvent en elle un signe de la passion historique du Seigneur au Golgotha. L’origine de la dévotion à la croix est pourtant différente: les chrétiens priaient tournés vers l’Orient pour exprimer leur espoir que Jésus-Christ, le soleil véritable, se lèverait sur l’histoire, par conséquent pour exprimer leur foi dans le retour du Seigneur. Dans un premier temps, la croix est étroitement associée à cette orientation de la prière, elle est représentée pour ainsi dire comme une enseigne que le roi arborera lors de sa venue; dans l’image de la croix, l’avant du cortège est déjà arrivé au milieu de ceux qui prient. Pour le christianisme antique, la croix est donc surtout un signe d’espérance. Elle n’implique pas tant une référence au Seigneur passé qu’au Seigneur qui va venir. Certes, il était impossible de se soustraire à la nécessité intrinsèque que, le temps passant, le regard se tournât aussi vers l’événement advenu: contre toute fuite dans le spirituel, contre toute méconnaissance de l’incarnation de Dieu, il fallait que fût défendue la prodigalité profondément inimaginable de l’amour de Dieu, qui, par amour de la misérable créature humaine, s’est fait lui-même homme, et quel homme! Il fallait défendre la sainte folie de l’amour de Dieu, qui n’a pas choisi de prononcer une parole de puissance, mais de parcourir la voie de l’impuissance pour clouer au pilori notre rêve de puissance et le vaincre de l’intérieur.
Ce faisant, n’avons-nous pas un peu trop oublié la relation entre croix et espérance, l’unité entre l’Orient et la direction de la croix, entre passé et avenir, qui existe dans le christianisme? L’esprit de l’espérance qui souffle sur les prières du Samedi saint devrait de nouveau pénétrer toute notre façon d’être chrétien. Le christianisme n’est pas seulement une religion du passé, mais aussi, dans une mesure égale, de l’avenir; sa foi est en même temps espérance, car Jésus-Christ n’est pas seulement le mort et le ressuscité, mais aussi Celui qui va venir.
O Seigneur, éclaire nos âmes par ce mystère de l’espérance, afin que nous reconnaissions la lumière qui a rayonné de ta croix; accorde-nous, comme chrétiens, de marcher tendus vers l’avenir, à la rencontre du jour de ta venue.
Amen.

PRIÈRE
Seigneur Jésus-Christ, dans l’obscurité de la mort Tu as fait lumière; dans l’abîme de la solitude la plus profonde, habite désormais pour toujours la puissante protection de Ton amour; alors même que tu restes caché, nous pouvons désormais chanter l’alléluia de ceux qui sont sauvés. Accorde-nous l’humble simplicité de la foi, qui ne se laisse pas dévier de son chemin quand Tu nous appelles aux heures de l’obscurité et de l’abandon, quand tout semble problématique; accorde-nous, en ce temps où se livre autour de Toi un combat mortel, assez de lumière pour que nous ne te perdions pas; assez de lumière pour que nous puissions en donner à ceux qui en ont encore plus besoin que nous. Fais briller le mystère de Ta joie pascale, comme l’aurore du matin, dans nos jours; accorde-nous de pouvoir être vraiment des hommes pascals au milieu du Samedi saint de l’histoire. Accorde-nous de pouvoir toujours marcher avec joie, à travers les jours lumineux et sombres de ce temps, vers ta gloire future.
Amen.

ÉPHREM DE NISIBE: QUATRIÈME HYMNE SUR LA RÉSURRECTION

3 avril, 2015

http://www.patristique.org/Ephrem-de-Nisibe-Resurrection.html

ÉPHREM DE NISIBE : RÉSURRECTION

QUATRIÈME HYMNE SUR LA RÉSURRECTION

par François Cassingena

Éphrem le Syrien (306-373) a composé de nombreuses hymnes doctrinales, polémiques et liturgiques. Les collections liturgiques célèbrent les grandes fêtes chrétiennes. À cette catégorie appartiennent les Hymnes pascales qui réunissent en réalité trois recueils distincts : les Hymnes sur les Azymes, les Hymnes sur la Crucifixion et les Hymnes sur la Résurrection. Vous découvrirez ci-dessous la quatrième hymne sur la Résurrection.
On sait peu de chose sur la vie d’Éphrem le Syrien (306-373). Son ministère d’allânâ (diacre ?) et d’hymnographe a eu d’abord pour cadre Nisibe, puis Édesse, deux villes de Mésopotamie, l’actuel Iraq. Il a composé un corpus considérable de pièces métriques (madrâ_é) dont la tradition manuscrite est loin de nous laisser, malheureusement, l’intégralité. La thématique de cette vaste activité littéraire est à la fois doctrinale, polémique et liturgique.
Éphrem est un champion de la théologie apophatique au IVe siècle, à la fois contre les gnostiques Marcion, Mani, Bardesane et contre les ariens qu’il appelle « scrutateurs », nous dirions volontiers « inquisiteurs » du mystère trinitaire.
Les collections liturgiques célèbrent les grandes fêtes chrétiennes. À cette catégorie appartiennent les hymnes éditées et traduites en allemand par Edmund Beck (CSCO fasc. 248-249) sous le titre générique d’ Hymnes pascales, collection qui réunit en réalité trois recueils distincts : les Hymnes sur les Azymes, les Hymnes sur la Crucifixion et les Hymnes sur la Résurrection. Pareille séquence ne doit pas donner l’illusion d’un triduum pascal rigoureux, tel qu’il se constituera plus tard. Ce qui se dégage surtout des Hymnes pascales, c’est une double célébration : celle de la Passion du Seigneur et celle du renouveau printanier.
La note anti-judaïque, très présente, s’explique par la préoccupation pastorale du poète : empêcher la communauté chrétienne de « judaïser » dans une région où la communauté juive jouissait d’un certain establishment auprès des autorités de l’Empire perse, régulièrement persécuteur de la première.

Sur la mélodie : « Voici le jeûne du Premier-né… »
Ô mon Seigneur béni, baille-nous un peu de la richesse d’Avril le tout-libéral !
En Avril Ta générosité s’étend sur tout :
De par elle les montagnes se parent de regain,
Les sillons de semences, la mer de riches nefs,
La terre de troupeaux ; là-haut des luminaires
Qui sourient ! En bas des fleurs ! Avril orne la terre
Et la fête d’Avril orne la sainte Église !

Avril, ce babillard, m’a soufflé la hardiesse :
J’ai demandé, j’ai dit : « Seigneur, si les bouches fermées
Du serpent meurtrier par Avril furent ouvertes,
- il a ouvert la bouche de ce maudit reptile qui ment et qui tue ! –
Ouvre, Seigneur, en Ta bonté la bouche de Ton serviteur ; fais-en
Une cithare de vérité ! Qu’elle chante un chant sain et plein de certitude,
Une bénédiction pour tous ceux qui l’écoutent !

Si l’air d’Avril bruit de chants et de tonnerres, sonore tout entier,
Quelle ne sera pas, au jour de Ta Pâque sonore, la liesse de l’Église volubile !
Tout entière elle résonne, vraie cithare, en cette Fête Tienne, la grande,
Compagne et jumelle de l’autre Fête
Qui, dedans Bethléem, mit les Veilleurs en liesse ;
Que l’Église en Avril Te tresse la louange
Qu’avaient tressée pour Toi les Anges de Janvier !

Oh ! regardez : Avril tisse à la terre un vêtement !
De toutes les couleurs la création s’atourne :
C’est tablier de fleurs, c’est sarrau de corolles !
La Mère d’Adam se pare, en la Fête d’Avril,
D’un habit que mains n’ont point tissé ; elle exulte :
Son Seigneur est descendu, faisant monter son fils ! Deux fêtes pour la terre,
Deux noces d’un seul coup, du Seigneur et du fils !

Sein maternel, giron que la terre pour tous les vivants,
Couverture pour les morts… Ô terre ! par tes soins sont habillés tous les nus,
Et personne n’est capable de te couvrir ! Avril a eu de la pudeur pour toi ;
Tu étais à découvert comme Noé : il a caché ta nudité.
Deux frères ont couvert d’un vêtement le Père universel,
Et la terre, Mère universelle,
Avril la vêt tout seul dans des livrées de fleurs !

La frêle-ailée aussi sort en ce mois des fleurs, elle s’empresse ;
Regardez cette toute-fragile, et comme elle empressez-vous !
Elle est porteuse de mystères et son pollen est de symboles ;
Sur toutes les fleurs elle ramasse sa provende ;
Son trésor bien caché ne paie guère de mine,
Mais quand on l’ouvre, ah ! c’est merveille de voir comme elle a travaillé :
Elle a construit, rempli. Béni, son Créateur !

La douceur se répand : sa bouche la recueille ;
Toute-pure, elle est le miroir de l’Église
Qui butine dans les Livres la douceur du Saint-Esprit ;
Au désert, le Ramassis récoltait la manne, la ramassait avec avidité,
Dans un esprit sordide. Venez ! Cueillez le pur amour
Au lieu de la manne jolie ! Une fois conservée, la manne se gâtait ;
Mais l’amour conservé, lui, n’en est que plus doux.

Les glaces de l’hiver, les dards piquants du froid,
Avril les a brisés ! Symbole de l’amour
Qu’Avril ! Ses ardeurs triomphent des rigoureux frimas ;
Voyez : ils dansent, les pieds qu’Hiver enchaînait !
Libres, les mains qu’engourdissait l’inertie !
Diligence est sortie pour décorer la terre : que l’âme regarde, rivalise,
Et qu’au lieu de la terre elle s’orne elle-même !

Sa Majesté Avril, semblable au Libérateur universel,
Élargit les marchands que l’hiver entravait ;
Sitôt devenu roi, il les a libérés : ils s’évadent, ils trépignent !
Ainsi son Seigneur avait-il libéré en Avril les détenus d’Enfers
Qui brisèrent leurs tombes. Ah ! que liberté se libère elle-même,
Elle qui s’est enchaînée ! Qui libérerait celui qui met
Ses liens, si grands soient-ils, dessous sa volonté ?

Aimable Avril, en Toi le Très-Haut modère Son fracas pour nos oreilles ;
Oui, en Avril, le Seigneur de l’Orage
Mitige Sa vigueur par amour : Il descend habiter dans le sein de Marie ;
En Avril derechef, revigoré,
Il habite le sein du Shéol et en remonte ;
En Avril mêmement, Il entre et prend une voix douce pour persuader
Ses ouailles sans espoir en Sa résurrection.

Ce glorieux Avril ouvre tous les dépôts : toute richesse en sort ;
…………………………………………………………………..
En ce mois le dépôt souterrain de l’En bas
restitue, quant à lui, le Corps tout-vivifiant.

Encensoir à senteurs que ce charmant Avril !
Il exhale tous les parfums ! Dieu est descendu pour marcher sur la terre :
Avril L’a vu, comme un grand prêtre il s’est fait beau ;
Il Lui a présenté l’encensoir à senteurs, le fumet des fragrances ;
Il a prophétisé : « Voici que le Grand Prêtre pour nous descend d’En Haut !
Son sacrifice : l’amour de la vérité ! Son encensoir : la miséricorde !
Et Son hysope encor : l’absoute des péchés !

C’est en Avril que d’En Haut Notre-Seigneur descend,
Que Marie le reçoit ; c’est encore en Avril
Qu’Il ressuscite et monte, que Marie Le revoit ;
Elle L’avait senti descendre : la première, elle Le voit Resurgi !
Voir l’En haut et l’En bas : c’est renom de Marie !
Heureux Avril ! Tu as vu la Conception
De ton Seigneur, Sa Mort et Sa Résurrection !

En Avril, l’Élu s’ébranle, Il descend de Là-haut, atourné de tendresse ;
Avril Le couronne de triomphes en foule ;
Il remonte d’En bas : les morts Te font une couronne de ressuscités,
Les disciples une couronne de consolés,
Les Anges une couronne de ravis, à la vue de Ton Duel.
À la place de la couronne d’épines,
C’est la gloire, en couronne, que le Créé Te tresse !

Intendant des symboles, Avril a couru vers Notre-Seigneur, à Sa venue ;
Car ce sont symboles cachés que, pour Avril,
Moïse emmi l’Égypte déposait ;
Avril a présenté ses symboles………………
………………………………………………
Heureux Avril ! Tu as vu les deux Pâques radieuses :
Et celle de Moïse et celle du Seigneur !

 

HOMÉLIE DU JOUR DE PÂQUES 2015

3 avril, 2015

http://parolesdudimanche.blogs.lalibre.be/archive/2009/04/07/homelie-du-jour-de-paques-b.html

HOMÉLIE DU JOUR DE PÂQUES, B

Ac 10, 34a. 37-43 ; Col 3, 1-4 ou 1 Co 5, 6b-8 ; Jn 20, 1-9

Rêve déçu, intensément tristes, découragées, trois femmes de la première compagnie de Jésus (pas celle des jésuites, mais des premiers disciples) se rendaient au cimetière avec des fleurs et du parfum. Mais le récit de Marc n’est pas un reportage pris sur le vif. Il n’y a pas eu de scène filmée ni de micro tendu. Ces pages de catéchèse sont déjà un écho de l’expérience spirituelle d’une communauté de croyants, où se mêlent les souvenirs, les faits et les symboles. Par contre, la peur, elle, est bien là. Le choc de l’émotion religieuse, la stupeur de ceux et celles qui s’approchent de Dieu et qui découvrent tout d’un coup à l’endroit la surprenante réalité que l’on voit d’habitude à l’envers. C’est-à-dire le monde des réalités spirituelles.
Le Christ de chair et d’os n’est plus là. Mais bien le Christ de la foi. C’est le message du Christ, et le Christ messager qui est au centre du récit : Le Nazaréen, Dieu l’a ressuscité. La mort est donc renversée, elle a changé de sens. Le crucifié mort est vivant.
Voilà une affirmation tranchante, sans preuves, sans explications. Une vérité exorbitante, présentée comme un fait accompli. Mais où est-il ? Ni là, ni ici, mais ailleurs. Dans un univers nouveau qu’elles devront découvrir. Une présence et un message qui les envoient en mission. Elles reçoivent un ordre de marche : Allez dire aux disciples, allez dire à Pierre… Mais elles s’enfuirent bouleversées, toutes tremblantes et en claquant des dents. Il est vrai qu’il y avait de quoi. Révélations et manifestations divines ont toujours provoqué l’effroi, la crainte et le tremblement. Mais, souligne Marc, elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. C’est ici que se termine son évangile.
Les spécialistes sont d’accord pour affirmer que la suite, l’épilogue, n’est pas de la plume de l’évangéliste, mais un « appendice » ajouté après coup pour offrir une finale heureuse. Car, en fait, elles ont finalement transmis leur message, comme on le voit chez Matthieu, Luc et Jean. Heureusement. Sinon, les disciples n’auraient rien su de l’événement et nous non plus. Mais il ne suffira pas de le dire et le redire avec des mots, il faudra en témoigner. Autrement dit, le mettre au monde dans la communauté des croyants, accoucher de son corps mystique. Elles vont donner corps à la Parole, enfanter des humains à la vie nouvelle, par la foi au Ressuscité.
Peut-on se fier à des femmes, se disaient les disciples ? Ainsi, des femmes, à qui la Loi juive déniait la capacité juridique de témoigner, vont témoigner de la résurrection du Christ et les sortir de leurs préoccupations terre-à-terre dont ils étaient prisonniers. C’est elles qui vont les ramener à tout ce que Jésus leur avait promis et confié, mais qui fut balayé par le désarroi et les abandons à l’heure de la Passion.
De fait, elles ont parlé aux Onze et à tous les autres, précise Luc. Résultat ? Elles furent mal reçues. Ils n’ont pas cru un mot de ce qu’elles racontaient et ont pris leurs paroles pour du délire… Des radotages de bonnes femmes !
Mais quand des hommes viendront faire part de leur rencontre et de leur expérience du Ressuscité, ils ne seront pas mieux reçus. Ce qui veut dire que l’incrédulité est plus spontanée que la foi. Ce n’est d’ailleurs que lentement et péniblement que la foi au Ressuscité s’est imposée aux apôtres comme venant de Dieu… Ce n’est pas plus facile pour nous ni plus rapide.
Quant à la preuve, car on réclame toujours des preuves, ce ne sera pas un tombeau vide, ni un saint suaire, ni un rapport de police, mais la transformation surprenante et profonde d’une poignée de poltrons en croyants audacieux. Un miracle ! « Les événements de la Pâque de l’an 30, écrit un exégète, ont transformé des femmes craintives en messagères et des lâches ou traîtres en témoins confessants ».
C’est d’ailleurs ce que l’on attend aujourd’hui de notre foi. Il nous faut mettre au tombeau notre esprit du monde et notre incrédulité, pour mener une vie nouvelle, une vie de ressuscité. Faire mourir ce qu’on appelle le vieil homme et laisser vivre un être nouveau, renouvelé.
Il n’empêche que nous rêvons facilement, jusqu’à en être avides, de signes venus du ciel, de preuves palpables, tangibles, visibles, indiscutables. Des témoignages irrésistibles, un raisonnement parfait, qui puissent nous rendre la foi plus facile ou plus claire. Voyez la course aux révélations, aux secrets, aux apparitions… Or, nous n’aurons pas de preuves en dehors de la foi. Par contre, la foi transforme les relations entre les êtres et les rapports entre les choses. C’est là que l’on attend aujourd’hui des témoins et des acteurs, heureux et fiers d’être des disciples du Ressuscité. On doit pouvoir les reconnaître à leur tête, des têtes de sauvés. Non pas simplement à leurs chants, ou à la saveur de leurs alleluias, mais à leur manière de vivre, de se comporter, de parler, de pardonner, d’être solidaires et de partager. D’authentiques artisans de paix. Des témoins crédibles.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

Ô JÉSUS TA CROIX DOMINE

2 avril, 2015

http://www.eretoile.org/Archives-Reflexions/o-jesus-ta-croix-domine.html

Ô JÉSUS TA CROIX DOMINE

(par L’Église protestante unie)

Annonce Pâques en tension avec l’évènement de la croix.

Ce cantique nous rappelle que nous proclamons trop vite la résurrection, en oubliant de nous arrêter sur la croix. Cette croix, objet de torture et d’humiliation, est devenue le symbole par excellence des chrétiens. Les artiste ne s’y sont pas trompés. En effet, passion et crucifixion ont inspirés de nombreux chefs-d’oeuvre picturaux, littéraire, musicaux. L’expérience de la croix, expérience de la souffrance et de la mort, est si profondément humaine que les artistes ne pouvaient que s’y engouffrer.
Le thème principal de ce cantique est la contemplation de la croix, thème rare chez les protestants français. Les paroles de Ruben Saillens sur la musique de Bach, nous invitent à nous tourner vers cette croix. Il est tout à fait adéquat de chanter la grandeur de la croix et de proclammer la Résurrection. C’est une donnée incontournable, indissociable du message de Pâques. Rien d’etonnant puisque la mélodie est de Jean-Sébastien Bach et que pour Martin Luther, la croix est la clé de voute qui assure la cohérence de l’édifice théologique dans son ensemble. C’est d’ailleurs à cette époque que va s’opérer une petite révolution en manière de représentation du Christ en croix. Jusque là le Christ en croix montrait, si ce n’est une certaine puissance, tout du moins une maîtrise. Il subit en silence le supplice de la mort, son corps presque athlétique semble indemne. Lucas Cranach, à l’aube du XVI° siècle, va oser peindre un Christ décharné, supplicié, un corps martyrisé. A la sortie du Moyen-Âge, où la mort rôde, il est devenu impossible d’annoncer Pâques sans que cette annonce soit en tension avec l’évènement de la croix. Tout est en place pour que Luther puisse explorer cette « théologie de la croix », radicalisée par l’apôtre Paul.

La croix est notre seule théologie (Martin Luther)
Lorque Luther exprime cela, il est en parfaite harmone avec Paul. Paul, qui ne retient rien de la vie, ni de l’enseignement de Jésus, mais qui proclamme : « Je n’ai rien voulu savoir parmi vous sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié ». (1 Cor. 2, 2). C’est le langage du paradoxe et de l’évènement inattendu : Dieu se révèle là où nul ne songe à le chercher, c’est à dire sous les traits d’un homme mis en croix, faible et méprisé, qui singulièrement est puissance de salut ! Dans les Evangiles, les gestes et la prédication de Jésus n’ont de cesse de bousculer les idées reçues, de s’opposer aux pratiques vides de sens, de questionner notre relation au Père. Ses actions, sa prédication sont déjà folie, préfigurant et éclairant l’aberration de la croix, la théologie de la croix a pour objet de radicaliser ce message, elle nous coupe de la prétention de connaître Dieu à partir de ses oeuvres et des attributs de son être, un Dieu forgé par l’imagination humaine. La croix coupe l’être humain de la tentation de connaître Dieu par ses propres moyens, ni par notre foi si grande soit-elle, ni par notre raison si indispensable soit-elle. La croix est l’écueil sur lequel vient se briser la sagesse des Grecs, la piété des Juifs. Le corps du crucifié est une folie qui ne saurait entrer dans un système rationnel, le corps du crucifié est un scandale qui met en échec toutes les représentations de Dieu que le croyant traditionnel peut se forger. La croix nous ouvre une brèche, elle s’oppose à une compréhension de la puissance divine, elle esquisse la possibilité d’une réponse au problème du mal. Pourtant elle n’est jamais un point final.

Car la croix n’est pas la négation de la Résurrection
Au contraire la lecture de la croix se fait à partir de la Résurrection. Si tout au long des Evangiles Jésus renverse les valeurs, et s’il annonce sa mort, il dit également la victoire sur la mort. Il vit et proclame que toute sa puissance s’exerce dans l’amour. Personne ne le comprend. Pourtant il nous prépare à déchiffrer le Christ dans cette figure paradoxale du crucifié, à la lumière de la Résurrection. Chez Paul également, la croix est toujours en référence avec le Réssuscité. La parole de la croix n’est jamais négativité, elle s’inbscrit dans un cpontexte d’amour, de réconciliation, de paix. C’est dans la faiblesse et la pauvreté des situations, dans l’exercice de la compassion, que la puissance de Dieu peut donner toute sa mesure, c’est ce qui fonde une manière particulière d’habiter notre condition humaine. « Aimer jusqu’au bout » (Jean 13, 1) c’est ce qu’accomplit le Christ, et c’est à quoi il nous appelle. Mais en offrant cette certitude, l’amour est plus fort que la souffrance et le mal, l’amour est plus fort que la mort. Le couple croix-résurrection nous tourne vers la dimension de l’amour. L’amour qui peut venir à bout de la mort, l’amour qui abolit la mort et nous met en chemin vers la vie.

A la croix l’amour a étendu les bras,
et à Pâques la mort a baissé les bras.

 

BENOÎT XVI (…DE LA PRIÈRE DE JÉSUS À GETHSÉMANI)

2 avril, 2015

http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2012/documents/hf_ben-xvi_aud_20120201.html

BENOÎT XVI (…DE LA PRIÈRE DE JÉSUS À GETHSÉMANI)

AUDIENCE GÉNÉRALE

Salle Paul VI

Mercredi 1er février 2012

Chers frères et sœurs,

aujourd’hui, je voudrais parler de la prière de Jésus à Gethsémani, au jardins des Oliviers. Le cadre du récit évangélique de cette prière est particulièrement significatif. Jésus se met en route vers le mont des Oliviers, après la Cène, tandis qu’il prie avec les disciples. L’évangéliste Marc raconte : «Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers» (14, 26). Il est fait probablement allusion au chant de certains Psaumes de l’hallèl à travers lesquels on rend grâce à Dieu pour avoir libéré le peuple de l’esclavage et l’on demande son aide pour les difficultés et les menaces toujours nouvelles du présent. Le parcours jusqu’à Gethsémani est constellé d’expressions de Jésus qui expriment son destin de mort qui se prépare et annoncent l’imminente dispersion des disciples.
Arrivés au domaine sur le Mont des Oliviers, cette nuit-là également, Jésus se prépare à la prière personnelle. Mais cette fois, a lieu quelque chose de nouveau: il semble qu’il ne veuille pas rester seul. Jésus se retirait souvent à l’écart de la foule et de ses disciples eux-mêmes, s’arrêtant dans « des lieux déserts » (cf. Mc 1, 35) ou gravissant « le mont » dit saint Marc (cf. Mc 6, 46). A Gethsémani, en revanche, il invite Pierre, Jacques et Jean à être plus proches de lui. Ce sont les disciples qu’il a appelés à être avec Lui sur le mont de la Transfiguration (cf. Mc 9, 2-13). Cette proximité des trois hommes lors de la prière à Gethsémani est significative. Cette nuit-là aussi, Jésus priera le Père « seul », car sa relation avec Lui est véritablement unique et particulier : c’est la relation du Fils unique. On dirait même que, surtout cette nuit-là, personne ne puisse véritablement s’approcher du Fils, qui se présente au Père dans son identité absolument unique, exclusive. Mais Jésus, bien qu’arrivant « seul » à l’endroit où il s’arrêtera pour prier, veut que trois disciples au moins demeurent non loin, dans une relation plus étroite avec Lui. Il s’agit d’une proximité physique, d’une demande de solidarité au moment où il sent s’approcher la mort, mais il s’agit surtout d’une proximité dans la prière pour exprimer d’une certaine façon l’harmonie avec Lui, au moment où il s’apprête à accomplir jusqu’au bout la volonté du Père, et il s’agit d’une invitation pour tous les disciples à le suivre sur le chemin de la Croix. L’Evangéliste Marc raconte : « Puis il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commence à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit : “Mon âme est triste à mourir. Demeurez ici et veillez” » (14, 33-34).
Dans la parole qu’il adresse aux trois disciples, Jésus, une fois de plus, s’exprime à travers le langage des Psaumes : « Mon âme est triste », une expression du Psaume 43 (cf. Ps 43, 5). La ferme détermination « jusqu’à la mort » rappelle ensuite une situation vécue par un grand nombre des envoyés de Dieu dans l’Ancien Testament et exprimée dans leur prière. En, effet, suivre la mission qui leur est confiée signifie souvent se heurter à l’hostilité, au refus, et à la persécution. Moïse ressent de façon dramatique l’épreuve qu’il subit tandis qu’il guide le peuple dans le désert, et dit à Dieu : « Je ne puis, à moi seul, porter tout ce peuple: c’est un fardeau trop lourd pour moi. Si c’est ainsi que tu me traites, fais-moi plutôt mourir ! Ah! Si je pouvais trouver grâce à tes yeux et voir la fin de mon malheur !» (Nm 11, 14-15). Pour le prophète Elie non plus, il n’est pas facile d’accomplir le service à Dieu et à son peuple. Dans le premier Livre des Rois, il est écrit : « Quant à lui, il marcha toute une journée dans le désert. Il vint s’asseoir à l’ombre d’un buisson, et demanda la mort en disant : “Maintenant, Seigneur, c’en est trop! Reprends ma vie: je ne vaux pas mieux que mes pères” » (19, 4).
Les paroles de Jésus aux trois disciples qu’il veut près de lui au cours de sa prière à Gethsémani, révèlent qu’Il éprouve frayeur et angoisse en cette « Heure », qu’il fait l’expérience pour la dernière fois de la solitude profonde, précisément alors que le dessein de Dieu se réalise. Et dans cette frayeur et cette angoisse de Jésus est concentrée toute l’horreur de l’homme face à sa propre mort, la certitude de son caractère inexorable et la perception du poids du mal qui pèse sur notre vie.
Après l’invitation à demeurer et à veiller dans la prière adressée aux trois disciples, Jésus s’adresse « seul » au Père. L’évangéliste Marc raconte que, « s’écartant un peu, il tombait à terre et priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui » (14, 35). Jésus tombe face contre terre : c’est une position de prière qui exprime l’obéissance à la volonté du Père, l’abandon confiant à Lui. C’est un geste qui se répète au début de la célébration de la Passion, le Vendredi Saint, ainsi que dans la profession monastique et dans les ordinations diaconale, sacerdotale et épiscopale, pour exprimer, dans la prière, également de façon physique, l’abandon total à Dieu, la confiance en Lui. Puis, Jésus demande au Père que, si cela était possible, cette heure s’éloigne de lui. Ce n’est pas seulement la frayeur et l’angoisse de l’homme face à la mort, mais c’est le bouleversement du Fils de Dieu qui voit le poids terrible du mal qu’il devra prendre sur Lui pour le surmonter, pour le priver de son pouvoir.
Chers amis, nous aussi dans la prière nous devons être capables d’apporter devant Dieu nos difficultés, la souffrance de certaines situations, de certaines journées, l’engagement quotidien à le suivre, à être chrétiens, ainsi aussi que le poids de mal que nous voyons en nous et autour de nous, pour qu’il nous donne espoir, qu’il nous fasse sentir qu’il est proche, qu’il nous offre un peu de lumière sur le chemin de la vie.
Jésus poursuit sa prière : « Abba… Père, tout est possible pour toi. Eloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (Mc 14, 36). Dans cette invocation il y a trois passages révélateurs. Au début, nous avons le redoublement du terme avec lequel Jésus s’adresse à Dieu : « Abba ! Père ! » (Mc 14, 36a). Nous savons que le mot araméen Abba est celui qui était utilisé par l’enfant pour s’adresser à son père et exprime ainsi la relation de Jésus avec Dieu le Père, une relation de tendresse, d’affection, de confiance, d’abandon. Dans la partie centrale de l’invocation, il y a un deuxième élément : la conscience de la toute-puissance du Père — « tout est possible pour toi » —, qui introduit une demande où, encore une fois, apparaît le drame de la volonté humaine de Jésus devant la mort et le mal : « Eloigne de moi cette coupe ». Mais il y a la troisième expression de la prière de Jésus et c’est elle qui est décisive, là où la volonté humaine adhère pleinement à la volonté divine. Jésus, en effet, conclut en disant avec force : « Cependant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (Mc 14, 36c). Dans l’unité de la personne divine du Fils, la volonté humaine trouve sa pleine réalisation dans l’abandon total du Moi au Toi du Père, appelé Abba. Saint Maxime le Confesseur affirme qu’à partir du moment de la création de l’homme et de la femme, la volonté humaine est orientée par la volonté divine et c’est précisément dans le « oui » à Dieu que la volonté humaine est pleinement libre et trouve sa réalisation. Malheureusement, à cause du péché, ce « oui » à Dieu s’est transformé en opposition : Adam et Eve ont pensé que le « non » à Dieu était le sommet de la liberté, signifiait être pleinement soi-même. Jésus sur le Mont des Oliviers ramène la volonté humaine au « oui » total à Dieu ; en Lui la volonté naturelle est pleinement intégrée dans l’orientation que lui donne la Personne Divine. Jésus vit son existence selon le centre de sa Personne : le fait d’être Fils de Dieu. Sa volonté humaine est attirée dans le Moi du Fils, qui s’abandonne totalement au Père. Ainsi, Jésus nous dit que ce n’est que dans la conformation de sa propre volonté à celle de Dieu, que l’être humain arrive à sa hauteur véritable, devient « divin » ; ce n’est qu’en sortant de lui, ce n’est que dans le «oui» à Dieu que se réalise le désir d’Adam, de nous tous, celui d’être complètement libres. C’est ce que Jésus accomplit au Gethsémani : en transférant la volonté humaine dans la volonté divine naît l’homme véritable, et nous sommes rachetés.
Le Compendium du catéchisme de l’Eglise catholique l’enseigne de manière synthétique: « Pendant l’agonie au Jardin de Gethsémani, ainsi que par les dernières paroles sur la Croix, la prière de Jésus révèle la profondeur de sa prière filiale. Jésus porte à son achèvement le dessein d’amour du Père et prend sur lui toutes les angoisses de l’humanité, toutes les demandes et les intercessions de l’histoire du salut. Il les présente au Père qui les accueille et les exauce au-delà de toute espérance, en le ressuscitant des morts » (n. 543). Véritablement « en aucun autre lieu de l’Ecriture Sainte nous ne pouvons scruter aussi profondément le mystère intérieur de Jésus comme dans la prière sur le Mont des Oliviers » (Jésus de Nazareth ii, p. 183).
Chers frères et sœurs, chaque jour dans la prière du Notre-Père nous demandons au Seigneur: « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (Mt 6, 10). C’est-à-dire que nous reconnaissons qu’il y a une volonté de Dieu avec nous et pour nous, une volonté de Dieu sur notre vie, qui doit devenir chaque jour davantage la référence de notre volonté et de notre être ; et nous reconnaissons que c’est au «ciel» que se fait la volonté de Dieu et que la « terre » devient « ciel », lieu de la présence de l’amour, de la bonté, de la vérité, de la beauté divine, uniquement si en elle est faite la volonté de Dieu. Dans la prière de Jésus au Père, dans cette nuit terrible et extraordinaire du Gethsémani, la « terre » est devenue « ciel », la « terre » de sa volonté humaine, mue par la peur et par l’angoisse, a été assumée par sa volonté divine, si bien que la volonté de Dieu s’est accomplie sur la terre. Et cela est important aussi dans notre prière : nous devons apprendre à nous en remettre davantage à la Providence divine, demander à Dieu la force de sortir de nous-même pour lui renouveler notre « oui », pour lui répéter « que ta volonté soit faite », pour conformer notre volonté à la sienne. C’est une prière que nous devons faire quotidiennement, parce qu’il n’est pas toujours facile de nous en remettre à la volonté de Dieu, répéter le « oui » de Jésus, le « oui » de Marie. Les récits évangéliques du Gethsémani montre douloureusement que les trois disciples, choisis par Jésus pour être à ses côtés, ne furent pas capables de veiller avec Lui, de partager sa prière, son adhésion au Père et furent emportés par le sommeil. Chers amis demandez au Seigneur d’être capables de veiller avec Lui en prière, de suivre la volonté de Dieu chaque jour même s’il parle de la Croix, de vivre dans une intimité toujours plus grande avec le Seigneur, pour apporter sur cette « terre » un peu de « ciel » de Dieu. Merci.

LE JEUDI SAINT COMMENTÉ PAR LE PÈRE ALEXANDRE SCHMEMANN

1 avril, 2015

http://www.exarchat.org/spip.php?article1394

LE JEUDI SAINT COMMENTÉ PAR LE PÈRE ALEXANDRE SCHMEMANN

Extraits de « Le Mystère pascal : commentaires liturgiques » par Alexandre Schmemann et Olivier Clément

La semaine sainte (p. 26-31)
Par Alexandre Schmemann

LE JEUDI SAINT
La dernière Cène

Deux événements marquent la liturgie du grand et saint Jeudi : la dernière Cène du Christ avec ses disciples, et la trahison de Judas. L’un et l’autre trouvent leur sens dans l’amour. La dernière Cène est l’ultime révélation de l’amour rédempteur de Dieu pour l’homme, de l’amour en tant qu’essence même du salut. La trahison de Judas, elle, montre que le péché, la mort, la destruction de soi-même, proviennent aussi de l’amour, mais d’un amour défiguré, détourné de ce qui mérite vraiment d’être aimé. Tel est le mystère de ce jour unique dont la liturgie, imprégnée à la fois de lumière et de ténèbres, de joie et de douleur, nous met devant un choix décisif dont dépend la destinée éternelle de chacun de nous.
« Jésus, sachant que l’heure était venue de passer de ce monde à son Père, ayant aimé les siens qui étaient dans ce monde, les aima jusqu’à la fin… » (Jn 13,1). Pour comprendre vraiment la dernière Cène, il faut voir en elle l’aboutissement de ce grand mouvement d’amour divin qui a commencé avec la création du monde et qui, maintenant, va atteindre sa plénitude dans la mort et la résurrection du Christ.
« Dieu est Amour » (l Jn 4,8). Et le premier don de l’Amour, ce fut la vie. Celle-ci était essentiellement une communion. Pour vivre, l’homme devait se nourrir, manger et boire, communier au monde. Le monde était donc l’amour divin devenu nourriture, devenu corps de l’homme. Étant vivant, c’est-à-dire communiant au monde, l’homme devait être en communion avec Dieu, faire de Dieu la fin et la substance de sa vie. Communier au monde reçu de Dieu était véritablement communier à Dieu. L’homme recevait sa nourriture de Dieu et, la transformant en son corps et en sa vie, il offrait le monde entier à Dieu, il le transformait en vie en Dieu et avec Dieu. L’amour de Dieu avait donné la vie à l’homme, l’amour de l’homme pour Dieu transformait cette vie en communion avec Dieu. C’était le Paradis. La vie y était véritablement eucharistique. Par l’homme, par son amour pour Dieu, toute la création devait être sanctifiée et transformée en sacrement universel de la divine présence, et l’homme était le prêtre de ce sacrement.
Mais par le péché, l’homme a perdu cette vie eucharistique. Il l’a perdue, parce qu’il a cessé de regarder le monde comme un moyen de communion avec Dieu et sa vie comme une eucharistie, une adoration et une louange… Il s’aima lui-même et le monde pour lui-même ; il se fit centre et fin de sa propre vie. Il s’imagina que la faim et la soif, c’est-à-dire l’état de dépendance dans lequel se trouvait sa vie par rapport au monde, pouvaient être satisfaites par le monde lui-même, par la nourriture comme telle. Mais le monde et la nourriture, s’ils sont dépouillés de leur sens premier de sacrements, c’est-à- dire de moyens de communion avec Dieu, s’ils ne sont pas accueillis avec la faim et la soif de Dieu, autrement dit si Dieu n’est plus là, ne peuvent plus donner la vie ni satisfaire aucune faim, car ils n’ont pas la vie en eux-mêmes. En les aimant pour eux-mêmes, l’homme a détourné son amour de l’unique objet de tout amour, de toute faim, de tout désir… Et il est mort. Car la mort est l’inévitable « décomposition » de la vie coupée de son unique source et de ce qui lui donne son sens.
L’homme trouva la mort là où il avait espéré trouver la vie. Sa vie devint une communion à la mort, parce qu’au lieu de transformer le monde en communion avec Dieu par la foi, l’amour et l’adoration, il se soumit entièrement à lui, il cessa d’en être le prêtre pour en devenir l’esclave. Et par ce péché de l’homme, le monde entier est devenu un cimetière où les peuples, condamnés à mort, communient à la mort, « assis dans les ténèbres de la mort » (Luc 1,79).
L’homme a trahi, mais Dieu est resté fidèle à l’homme. Comme nous le disons à la Liturgie de saint Basile « Tu n’as pas rejeté pour toujours la créature que tu avais façonnée, ô Dieu de bonté, ni oublié l’ouvrage de tes mains ; mais tu l’as visitée de diverses manières dans la tendresse de ton cœur. » Une nouvelle œuvre divine allait commencer : celle de la rédemption et du salut. Elle s’accomplirait dans le Christ, le Fils de Dieu, qui, pour redonner à l’homme sa beauté première et rendre à sa vie son caractère de communion avec Dieu, se fit homme, prit sur lui notre nature, avec sa soif et sa faim, avec son désir et son amour de la vie. En lui, la vie a été révélée, donnée, acceptée, accomplie comme une parfaite eucharistie, une totale et parfaite communion avec Dieu. Le Christ a rejeté la tentation fondamentale de l’homme, « vivre de pain seulement », et a révélé que c’est Dieu et son Royaume qui sont la véritable nourriture, la vraie vie de l’homme. Et cette parfaite vie eucharistique, remplie de Dieu, donc divine et immortelle, il en fait don à tous ceux qui acceptent de croire en lui, c’est-à- dire à ceux dont la vie trouve en lui tout son sens et son contenu. Telle est la signification très riche de la dernière Cène. Le Christ s’offre comme nourriture véritable de l’homme, parce que la vie manifestée en lui est la vraie vie. Ainsi le mouvement d’amour qui commence au Paradis avec le divin « Prenez et mangez… » (parce que se nourrir est la vie de l’homme) atteint sa plénitude avec le « Prenez et mangez » du Christ (parce que Dieu est la vie de l’homme). La dernière Cène recrée le Paradis de délices, restaure la vie en tant qu’eucharistie et communion.
Cette heure d’amour extrême est aussi celle de la plus extrême trahison. Judas quitte la lumière de la chambre haute pour s’enfoncer dans la nuit. « Il faisait nuit » (Jn 13,30). Pourquoi part-il ? « Il aime », répond l’Évangile, et les hymnes du Jeudi saint soulignent plusieurs fois cet amour fatal. Il im¬porte peu en effet que cet amour concerne « l’argent ». L’argent, ici, symbolise tout amour perverti et dévié qui conduit l’homme à trahir Dieu. C’est un amour volé à Dieu, et Judas est donc « le voleur ». L’homme, même si ce n’est plus Dieu ou en Dieu qu’il aime, n’en continue pas moins d’aimer et de désirer, car il a été créé pour l’amour et l’amour est sa nature même ; mais c’est alors une passion aveugle et autodestructrice, et la mort en est le terme. Chaque année, quand nous nous abîmons dans la lumière et la profondeur insondables de ce grand Jeudi, la même question cruciale nous est posée : est-ce que je réponds à l’amour du Christ et est-ce que j’accepte qu’il devienne ma vie, ou bien est-ce que je suis Judas dans sa nuit ?
Les offices du grand Jeudi comprennent : les Matines, les Vêpres suivies de la Liturgie de saint Basile le Grand. Dans les églises cathédrales, le lavement des pieds a lieu après la Liturgie ; pendant que le diacre lit l’Évangile, l’évêque lave les pieds de douze prêtres, nous rappelant que c’est l’amour du Christ qui est le fondement de la vie dans l’Église et qui, à l’intérieur de celle-ci, est le modèle de toute relation. C’est aussi en ce grand Jeudi que le saint chrême est consacré par les chefs des Églises autocéphales ; cette cérémonie signifie que l’amour nouveau du Christ est le don que nous recevons de l’Esprit au jour de notre entrée dans l’Église.

A Matines, le tropaire donne le thème du jour : l’opposition entre l’amour du Christ et le désir insatiable de Judas :
« Tandis que les glorieux disciples étaient illuminés par le lavement des pieds, l’impie Judas, enténébré par l’amour de l’argent, vendit aux juges indignes le juste Juge.
« Ô toi, amant de l’argent, regarde celui qui se pendit à cause de lui !
Détourne-toi donc de ce désir insatiable, qui a osé accomplir une telle action contre le Maître.
« Mais toi, Seigneur, bon pour tous, gloire à toi »
Après la lecture de l’Évangile (Luc 12,1-40), le beau canon de saint Cosmas nous introduit dans la contemplation du mystère de la dernière Cène, de sa portée mystique et éternelle. L’hirmos de la neuvième ode nous invite à prendre part au banquet auquel le Seigneur nous convie :
« Venez, vous les croyants Jouissons de l’hospitalité du Seigneur au banquet de l’immortalité, à la chambre haute, en élevant nos cœurs… »
A Vêpres, les stichères soulignent l’autre pôle, tragique, de ce grand Jeudi, la trahison de Judas :
« Judas se révéla par ses œuvres : le serviteur devint traître ; le disciple se montra ourdisseur de complots ; l’ami, ennemi. Il suivait son maître et, en lui-même, méditait sa trahison… »
Après l’Entrée, on fait trois lectures de l’Ancien Testament
• Exode 19,10-19. La descente de Dieu du mont Sinaï vers son peuple, image de la venue de Dieu dans l’Eucharistie.
• Job 38,1-23 et 42,1-5. Conversation de Dieu avec Job, et réponse de celui-ci : « J’ai parlé sans intelligence de merveilles qui me dépassent et que j’ignore… » ; et ces merveilles divines sont accomplies dans le don du Corps du Christ et de son Sang.
• Isaie 50,4-11. Commencement des prophéties du Serviteur souffrant.
L’Épître est tirée de saint Paul, Première lettre aux Corinthiens 11,23-32 ; c’est le récit de la dernière Cène, donnant le sens de la communion. La lecture de l’Évangile (la plus longue de l’année) est formée d’extraits des quatre évangélistes et nous fait entendre le récit complet de la dernière Cène, de la trahison de Judas et de l’arrestation du Christ dans le jardin.
L’hymne des Chérubins et l’antienne de communion sont remplacés par les paroles de la prière avant la communion :
« A ta Cène mystique, fais-moi communier aujourd’hui, ô Fils de Dieu ! Car je ne livrerai pas le secret de tes mystères à tes ennemis, ni ne te donnerai le baiser de Judas ; mais comme le larron je te crie : Souviens-toi de moi, Seigneur, dans ton Royaume ! »

MESSE DE LA CÈNE DU SEIGNEUR – HOMÉLIE DU PAPE BENOÎT XVI – 2012 B

1 avril, 2015

http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/homilies/2012/documents/hf_ben-xvi_hom_20120405_coena-domini.html

MESSE DE LA CÈNE DU SEIGNEUR

HOMÉLIE DU PAPE BENOÎT XVI – 2012 B

Basilique Saint-Jean-de-Latran

Jeudi Saint, 5 avril 2012

Chers frères et sœurs,

Le Jeudi Saint n’est pas seulement le jour de l’institution de la Sainte Eucharistie, dont la splendeur irradie certainement tout le reste et, pour ainsi dire, l’attire à elle. La nuit obscure du Mont des Oliviers vers lequel Jésus sort avec ses disciples, fait aussi partie du Jeudi Saint ; en font partie la solitude et l’abandon de Jésus, qui, en priant, va vers la nuit de la mort ; en font partie la trahison de Juda et l’arrestation de Jésus, ainsi que le reniement de Pierre ; l’accusation devant le Sanhédrin et la remise aux païens, à Pilate. Cherchons en cette heure à comprendre plus profondément quelque chose de ces événements, car en eux se déroule le mystère de notre Rédemption.
Jésus sort dans la nuit. La nuit signifie le manque de communication, une situation où l’on ne se voit pas l’un l’autre. Elle est un symbole de la non-compréhension, de l’obscurcissement de la vérité. Elle est l’espace où le mal qui, devant la lumière, doit se cacher, peut se développer. Jésus lui-même est la lumière et la vérité, la communication, la pureté et la bonté. Il entre dans la nuit. En dernière analyse, la nuit est le symbole de la mort, de la perte définitive de communion et de vie. Jésus entre dans la nuit pour la vaincre et pour inaugurer le nouveau jour de Dieu dans l’histoire de l’humanité.
Durant ce parcours, il a chanté avec ses Apôtres les Psaumes de la libération et de la rédemption d’Israël, qui commémoraient la première Pâque en Égypte, la nuit de la libération. Maintenant, il va, comme il a l’habitude de le faire, pour prier seul, et pour parler comme Fils avec son Père. Toutefois, contrairement à l’accoutumée, il veut avoir à ses côtés trois disciples : Pierre, Jacques et Jean. Ce sont les trois qui avaient fait l’expérience de la Transfiguration – la manifestation lumineuse de la gloire de Dieu dans sa figure humaine – et qui l’avaient vu au centre, entre la Loi et les Prophètes, entre Moïse et Elie. Ils avaient entendu comment il parlait avec tous les deux de son « exode » à Jérusalem. L’exode de Jésus à Jérusalem – quelle parole mystérieuse ! L’exode d’Israël de l’Égypte avait été l’événement de la fuite et de la libération du Peuple de Dieu. Quel aspect aurait eu l’exode de Jésus, où le sens de ce drame historique aurait dû s’accomplir définitivement ? Les disciples devenaient désormais les témoins de la première partie de cet exode – de l’humiliation extrême, qui était toutefois le pas essentiel de la sortie vers la liberté et la vie nouvelle, vers lesquelles tend l’exode. Les disciples, dont Jésus cherchait la proximité en cette heure de tourment extrême comme un peu de soutien humain, se sont vite endormis. Ils entendaient toutefois des fragments des paroles de la prière de Jésus et ils observaient son comportement. Ces deux choses se gravèrent profondément dans leur esprit et ils les transmirent pour toujours aux chrétiens. Jésus appelle Dieu « Abba ». Cela veut dire – comme ils ajoutent – « Père ». Ce n’est pourtant pas la forme usuelle pour la parole « père », mais bien une parole du langage des enfants – une parole d’affection avec laquelle on n’osait pas s’adresser à Dieu. C’est le langage de Celui qui est vraiment « enfant », Fils du Père, de Celui qui se trouve dans la communion avec Dieu, dans la plus profonde unité avec Lui.
Si nous nous demandons en quoi consiste l’élément le plus caractéristique de la figure de Jésus dans les Évangiles, nous devons dire : c’est son rapport avec Dieu. Il est toujours en communion avec Dieu. Le fait d’être avec le Père est le cœur de sa personnalité. Par le Christ, nous connaissons vraiment Dieu. « Dieu, personne ne l’a jamais vu », dit saint Jean. Celui « qui est dans le sein du Père … l’a révélé » (1, 18). Maintenant, nous connaissons Dieu tel qu’il est vraiment. Il est Père, et cela, dans une bonté absolue à laquelle nous pouvons nous confier. L’évangéliste Marc, qui a conservé les souvenirs de saint Pierre, nous raconte qu’à l’appellation « Abba », Jésus a encore ajouté : Tout est possible pour toi. Toi tu peux tout (cf. 14, 36). Celui qui est la Bonté, est en même temps pouvoir, il est tout-puissant. Le pouvoir est bonté et la bonté est pouvoir. De la prière de Jésus sur le Mont des Oliviers, nous pouvons apprendre cette confiance.
Avant de réfléchir sur le contenu de la demande de Jésus, nous devons encore porter notre attention sur ce que les Évangélistes nous rapportent au sujet du comportement de Jésus durant sa prière. Matthieu et Marc nous disent qu’il « tomba la face contre terre » (Mt 26, 39 ; cf. Mc 14, 35), adoptant ainsi l’attitude d’une soumission totale ; ce qui a été conservé dans la liturgie romaine du Vendredi Saint. Luc, au contraire, nous dit que Jésus priait à genoux. Dans les Actes des Apôtres, il parle de la prière à genoux des saints : Étienne durant sa lapidation, Pierre dans le contexte de la résurrection d’un mort, Paul sur la route vers le martyre. Luc a ainsi relaté une petite histoire de la prière à genoux dans l’Église naissante. Les chrétiens, par leur agenouillement, entrent dans la prière de Jésus sur le Mont des Oliviers. Devant la menace du pouvoir du mal, eux, parce qu’ils sont agenouillés, sont droits devant le monde, mais ils sont à genoux devant le Père parce qu’ils sont fils. Devant la gloire de Dieu, nous chrétiens nous nous mettons à genoux et nous reconnaissons sa divinité, mais nous exprimons aussi dans ce geste notre confiance qu’il triomphe.
Jésus lutte avec le Père. Il lutte avec lui-même. Et il lutte pour nous. Il fait l’expérience de l’angoisse devant le pouvoir de la mort. Avant tout, c’est simplement le bouleversement de l’homme, ou même, de toute créature vivante, en présence de la mort. En Jésus, au contraire, il y a quelque chose de plus. Il étend son regard sur les nuits du mal. Il voit l’insalubre marée de tout le mensonge et de toute l’infamie, qui vient à sa rencontre dans cette coupe qu’il doit boire. C’est le bouleversement de Celui qui est totalement Pur et Saint face au flot du mal de ce monde, qui se déverse sur Lui. Il me voit aussi et il prie aussi pour moi. Ainsi, ce moment d’angoisse mortelle de Jésus est un élément essentiel dans le processus de la Rédemption. C’est pourquoi, la Lettre aux Hébreux a qualifié d’événement sacerdotal, la lutte de Jésus sur le Mont des Oliviers. Dans cette prière de Jésus, empreinte d’angoisse mortelle, le Seigneur remplit la fonction du prêtre : Il prend sur lui le péché de l’humanité, nous tous, et nous porte auprès du Père.
Enfin, nous devons aussi prêter attention au contenu de la prière de Jésus sur le Mont des Oliviers. Jésus dit : « Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (Mc 14, 36). La volonté naturelle de l’Homme-Jésus effrayée face à une chose si énorme recule. Toutefois, en tant que Fils, il dépose cette volonté humaine dans la volonté du Père : non pas moi, mais toi. Par cela, Il a transformé le comportement d’Adam, le péché primordial de l’homme, guérissant ainsi l’homme. L’attitude d’Adam avait été : Non pas ce que tu veux toi, Dieu ; moi-même je veux être dieu. Cet orgueil est la vraie essence du péché. Nous pensons être libres et vraiment nous-mêmes, seulement quand nous suivons exclusivement notre volonté. Dieu apparaît comme le contraire de notre liberté. Nous devons nous libérer de Lui, – c’est notre pensée – alors seulement nous serons libres. C’est cette rébellion fondamentale qui traverse l’histoire et le mensonge profond qui dénature notre vie. Quand l’homme s’érige contre Dieu, il s’érige contre sa propre vérité et par conséquent, il ne devient pas libre, mais aliéné par lui-même. Nous sommes libres seulement quand nous sommes dans notre vérité, quand nous sommes unis à Dieu. Alors, nous devenons vraiment « comme Dieu » – non pas en nous opposant à Dieu, non pas en nous débarrassant de Lui ou en Le reniant. Dans la lutte durant sa prière sur le Mont des Oliviers, Jésus a dénoué la fausse contradiction entre l’obéissance et la liberté, et il a ouvert le chemin vers la liberté. Demandons au Seigneur de nous introduire dans ce « oui » à la volonté de Dieu et de nous rendre ainsi vraiment libres. Amen.

LES EXCELLENTS EFFETS DE LA MÉDITATION DE LA PASSION (PAUL DE LAGNY)

31 mars, 2015

http://www.freres-capucins.fr/Les-excellents-effets-de-la.html

LES EXCELLENTS EFFETS DE LA MÉDITATION DE LA PASSION (PAUL DE LAGNY)

Mais après tant de témoignages, d’exemples et de Prophéties, qui prouvent que la volonté de Dieu est que nous nous appliquions à la continuelle méditation de la douloureuse Passion de notre Seigneur Jésus Christ, que nous reste-t-il à faire, sinon de nous y appliquer en effet, et de dire avec l’Apôtre :
C’est pourquoi, ayant une telle quantité de témoins irréprochables, déposons tous les fardeaux des affections de la terre, avec toutes les mauvaises habitudes du péché qui nous retiennent, pour courir par la patience dans la lice du combat qui nous est proposé ; et pour nous y animer, considérons Jésus-Christ, le principe de notre foi et le consommateur de toutes les vertus, lequel s’étant proposé la gloire qui lui en devait arriver, a supporté les tourments de la Croix, sans se soucier de l’ignominie qu’il en souffrait alors puisque enfin il se trouve maintenant assis à la droite de Dieu son Père. Repassez en votre mémoire celui qui a souffert tant de tourments de la part des pécheurs, afin que vos esprits ne se lassent pas dans les fatigues qui leur faut prendre pour acquérir la vertu. Qu’il vous ressouvienne donc que vous n’avez pas encore résisté au péché jusqu’au sang, mais que vous avez oublié la consolation que Dieu vous donne comme à ses enfants bien-aimés, par ces paroles : Ne vous lassez pas de souffrir lorsqu’il vous reprendra, d’autant que le Seigneur châtie celui qu’il aime et mortifie le fils qu’il adopte. Et pour vous, persévérez en la souffrance.
De tout ce discours de l’Apôtre, je recueille de très excellents effets, qui proviennent à l’âme de la méditation de la sainte Passion de Jésus-Christ.
Le premier est que nous devons demeurer convaincus par l’exemple de notre Seigneur, que Dieu nous propose en cette vie des souffrances continuelles, afin de nous donner occasion de mériter, et d’arriver au point de gloire qu’il nous a préparé au Ciel, en gardant une patience invincible parmi toutes les contradictions qui nous arrivent, ainsi que dit l’Apôtre par ces paroles : courir par la patience dans la lice du combat qui nous est proposé.
Le second est que nous ne pouvons de nous-mêmes endurer les adversités de la vie, sans envisager Jésus-Christ souffrant et mourant pour nous en Croix ; afin que son exemple anime notre courage, et sa grâce nous donne la force de souffrir, conformément à ces paroles du saint Apôtre : Considérons le principe de notre foi.
Le troisième est que la perfection des vertus s’acquiert que dans l’excès de la peine et de la patience, lorsque l’âme se trouvant puissamment attaquée, elle redouble son courage pour résister à ses ennemis, non en leur rendant le mal, mais en souffrant celui qu’ils lui font, sur le modèle de Jésus-Christ, lequel est appelé par l’Apôtre Consommateur, parce que, en effet, ce fut en Croix que toutes ses héroïques vertus furent dans leur dernière consommation.
Le quatrième est que l’âme qui médite la sainte Passion de notre Seigneur, méprise tous les tourments et toutes les confusions de cette vie, qu’elle endure de bon cœur dans l’envisagement des joies ineffables et du bonheur éternel qui l’attendent au Ciel, à l’exemple de notre divin Sauveur : Il a supporté les tourments de la Croix, sans se soucier de l’ignominie qu’il en souffrait alors puisque enfin il se trouve maintenant assis à la droite de Dieu son Père.
Le cinquième est que l’âme juste ne s’étonne pas si elle est persécutée par les méchants, après avoir considéré l’épouvantable attentat des Juifs sur la sacrée Personne de Jésus-Christ, selon cette réflexion que donne l’Apôtre quand il dit : Repassez en votre mémoire celui qui a souffert tant de tourments de la part des pécheurs, afin que vos esprits ne se lassent pas dans les fatigues.
Le sixième est que le juste se console quand il se voit affligé ou persécuté en ce monde, parce qu’il croit que Dieu le traite en Père et qu’il devient son Fils par grâce, si à l’imitation de Jésus-Christ son Fils unique il souffre avec beaucoup de patience, ainsi que le saint Apôtre nous donne à entendre par ces paroles : Qu’il vous ressouvienne donc que vous n’avez pas encore résisté au péché jusqu’au sang, mais que vous avez oublié la consolation que Dieu vous donne comme à ses enfants bien-aimés, par ces paroles : Ne vous lassez pas de souffrir lorsqu’il vous reprendra, d’autant que le Seigneur châtie celui qu’il aime et mortifie le fils qu’il adopte.
Le septième est la persévérance dans les douleurs et dans la patience jusqu’à la mort, quand on voit que c’est dans ce pénible exercice que le divin Sauveur a fini sa vie, ainsi que le grand Apôtre nous veut insinuer par ces beaux mots : Persévérez dans la souffrance jusqu’à la fin.
Saint Bonaventure ajoute un huitième effet, que produit la Méditation de la Passion de notre Seigneur dans les bonnes âmes, à savoir de les enflammer en l’amour divin : Vous pouvez recueillir de tout ce discours, ô Épouse de Jésus-Christ, ô fille de Dieu, combien ignominieuse, combien douloureuse, combien méprisée, combien longue a été la Mort et Passion de votre très aimable Époux Jésus-Christ. Mais remarquez qu’il a voulu souffrir toutes ces choses afin de vous embraser de son amour et que, pour toutes ces choses, vous l’aimassiez de tout votre cœur, de toute votre âme, de toute votre pensée. Car quoi de plus obligeant que de voir le Seigneur prendre la forme de serviteur, pour sauver son serviteur ? Quoi de plus puissant pour nous adresser dans les voies de salut que l’exemple qu’il nous donne de souffrir la mort pour la justice et pour obéir à Dieu ? Mais quoi de plus efficace pour exciter l’homme à aimer Dieu que cette excessive bonté par laquelle le Fils du Très-Haut a voulu donner sa vie pour nous, sans que nous l’eussions mérité et, ce qui est inconcevable, quoique nous eussions commis des crimes qui nous rendaient indignes de cette grâce ?

Paul de Lagny
Méditations religieuses pour le soir (1663)
Avant propos

LE JEUDI SAINT: QUAND A EU LIEU LA DERNIÈRE CÈNE DE JÉSUS ?

30 mars, 2015

http://www.christusrex.org/www1/ofm/easter/Jeudisaint.html

RESURREXIT SICUT DIXIT. ALLELUIA!

LE JEUDI SAINT: QUAND A EU LIEU LA DERNIÈRE CÈNE DE JÉSUS ?

Don Ariel Alvarez Valdés
(Traduit de l’espagnol par C. Bertrand)
La position de S. Jean

Le Jeudi saint, tous les catholiques du monde célèbrent le souvenir de la dernière Cène, au cours de laquelle Jésus institua l’eucharistie, lava les pieds à ses apôtres et nous laissa son commandement de l’amour. Le jour suivant, le vendredi, à 3 h de l’après-midi, il mourait cloué en croix.
Mais quand eut lieu réellement cette Cène? Pour bien poser le problème, il convient de tenir compte d’une façon de concevoir les jours qui est propre aux juifs. Alors que pour nous le jour commence à zéro h, c’est-à-dire à minuit, il commence, pour les juifs, la veille au soir, vers 17 h. Le lundi commence le dimanche soir, le mardi le lundi soir et ainsi de suite.
L’Évangile de S. Jean nous apprend que la fête de la Pâque, durant laquelle Jésus mourut, tomba cette année-là le jour du sabbat (19,31). Cela étant, les juifs devaient consommer l’agneau pascal dans la nuit du vendredi. Mais, comme Jésus savait que le vendredi, à 3 h de l’après-midi, il serait mort et ne pourrait donc pas manger la Pâque avec ses disciples à la date officiellement prévue, il le fit un jour plus tôt, dans la nuit du jeudi. C’est pourquoi S. Jean nous dit que Jésus célébra la dernière Cène « avant la fête de la Pâque » (13,1), c’est-à-dire dans la soirée du jeudi, date qui a été retenue traditionnellement dans notre liturgie.

Le point de vue différent des trois autres
Les trois autres évangélistes, tout en étant d’accord avec Jean pour dire que Jésus mourut un vendredi, à 3 h de l’après-midi (Mt 27,62; Mc 15,42; Lc 23,54), affirment cependant qu’au moment où il célébra la Cène, la fête de la Pâque était déjà en cours.
Ainsi, Matthieu et Marc soutiennent que Jésus et ses disciples se réunirent pour manger la Pâque, « le premier jour des azymes, où l’on immolait l’agneau pascal » (Mt 26,17; Mc 14,12). Et Luc, plus explicite encore, assure que le Seigneur se mit à table, lors de « la fête des azymes, appelée la Pâque » (22,1.7.14.). Le jour des « azymes » était le premier des 7 jours durant lesquels se prolongeait la fête de la Pâque.
Il est donc clair que, pour les trois évangiles synoptiques, Jésus célébra la Cène avec ses apôtres, le jour même de la Pâque. Puis, il fut arrêté et mourut crucifié, le jour suivant, alors que se déroulait la très solennelle fête de la Pâque.

La solution « Qumran »
C’est un problème déjà classique que celui de concilier les points de vue divergents des Évangiles et de vérifier si Jésus célébra sa dernière Cène la nuit même de la Pâque (vendredi), comme l’assurent les Synoptiques, ou le jour précédent (jeudi), comme l’écrit S. Jean. Diverses solutions ont été proposées au long des siècles, mais aucune n’a réussi à convaincre.
Il a fallu attendre la découverte, en 1947, des manuscrits de Qumran. Avec ces manuscrits, il semble bien qu’une nouvelle possibilité ait été offerte de résoudre le problème de manière satisfaisante.
En quoi consistent les manuscrits de Qumran? Ils font partie d’une ancienne bibliothèque du premier siècle avant J.-C., appartenant à une secte juive dite des Esséniens. Parmi les nombreux livres que contenait cette bibliothèque, on en découvrit deux (le Livre des Jubilés et le Livre d’Hénoch) qui révélèrent qu’au temps de Jésus, on se référait non pas à un seul, mais à deux calendriers distincts. L’un, désigné sous le nom de calendrier « solaire », était basé sur le cours du soleil. Il comptait 364 jours et les mois y étaient répartis de façon que les fêtes importantes tombent un mercredi. C’est ainsi que le jour du nouvel an était toujours un mercredi; de même, la fête des Tabernacles et celle de la Pâque.
Pourquoi, dans ce calendrier, l’année commençait-elle toujours un mercredi? Parce que, selon la Genèse, lorsque Dieu créa le monde, ce fut en ce quatrième jour (mercredi) qu’il fit le soleil, la lune et les étoiles, et c’est à partir d’alors que commença le cours du temps.

Le changement de calendrier
Ce calendrier fut en usage chez les juifs, durant de nombreux siècles. En effet, dans les livres de l’Ancien Testament, nous pouvons constater que les dates, les chronologies, la fête de la Pâque (toujours fixée au mercredi) et les autres festivités sont réglées par le calendrier solaire.
Mais, selon la nouvelle hypothèse, deux cents ans avant J.-C., les prêtres du Temple de Jérusalem auraient décidé de changer ce calendrier et d’en adopter un autre, basé à la fois sur le cours du soleil et sur celui de la lune, et appelé de ce fait « lunisolaire ». Ce calendrier était plus exact, vu qu’il comptait 365 jours. Il s’y trouvait cependant une variante: la fête de la Pâque y pouvait figurer n’importe quel jour de la semaine.
Petit à petit, le nouveau calendrier se répandit parmi le peuple. Mais à cette époque il fallait beaucoup de temps aux changements pour s’imposer. C’est ce qui explique le fait que, deux cents ans plus tard, au temps de Jésus, bon nombre de gens continueront de suivre l’ancien calendrier et de célébrer les fêtes aux jours fixés par lui. Même parmi les juifs, certains, tels les Esséniens de Qumran, refusèrent immédiatement d’adopter le nouveau calendrier, estimant qu’il constituait une altération inadmissible de la loi de Moïse. Ils restèrent fidèles à l’observance du calendrier primitif, comme on peut le constater en lisant leur « Manuel de Discipline », trouvé également à Qumran et où il est écrit: « Que l’on ne s’écarte point d’un pas en dehors de ce que dit la Parole de Dieu, concernant ses temps. Que les dates fixées par elle ne soient pas avancées et qu’aucune de ses fêtes ne soit retardée ».

Tous les deux avaient raison
Ainsi donc, du temps de Jésus, deux calendriers étaient en vigueur. L’un, le plus ancien, suivi par les classes populaires, et où le repas de la Pâque était toujours fixé au mercredi (c’est-à-dire à la soirée du mardi). L’autre, adopté par le sacerdoce officiel et par les classes les plus élevées, et où la fête de la Pâque pouvait tomber n’importe quel jour de la semaine. L’année où mourut Jésus, cette fête tomba précisément un samedi.
Cela étant, si nous supposons que Jésus, se référant au calendrier le plus ancien, célébra la dernière Cène avec ses apôtres le mardi soir, c’est-à-dire le jour où les gens du peuple prenaient, eux aussi, le repas pascal, la contradiction qu’on relève dans les Évangiles disparaît automatiquement.
En effet, si Jésus l’a célébrée le mardi, les évangiles synoptiques peuvent affirmer que cet événement a eu lieu « le jour même de Pâque », car ils se réfèrent au calendrier ancien. Quant à S. Jean, qui suit le calendrier officiel, il nous dit que Jésus célébra la Cène « avant la fête de la Pâque ». Les Synoptiques ont raison. S. Jean, également.

Trop peu de temps pour tant d’événements
La nouvelle hypothèse, suivant laquelle Jésus mourut un vendredi, comme l’affirment les quatre Évangiles, mais célébra la Cène le mardi précédent, non seulement élimine les contradictions qu’on relève chez ceux-ci, mais permet de résoudre d’autres difficultés, admises par tous les exégètes.
Une de celles-ci réside dans le nombre d’épisodes vécus par Jésus en si peu de temps. De fait, si la dernière Cène a eu lieu le jeudi et le crucifiement le vendredi après-midi, nous ne disposons que de 18 heures à peine pour y répartir tous les événements de la Passion.
Nous savons en effet qu’après son arrestation au jardin de Gethsémani, Jésus fut conduit chez Anne, l’ex-grand prêtre, dans la demeure duquel se déroula le premier interrogatoire (Jn 18,12). Puis on l’emmena, ligoté, chez Caïphe, le grand prêtre en charge (Jn 18,14). Là il fallut attendre que se réunisse le Sanhédrin, tribunal suprême de justice des juifs, dont faisaient partie tous les grands prêtres, les anciens et les scribes (Mc 14,53). Au cours de cette réunion nocturne, on tenta de trouver de faux témoins qui accuseraient Jésus; ce qui s’avéra laborieux, car les témoignages de ceux qui déposaient contre lui ne concordaient pas (Mc 14,55-59). Ensuite, on lui fit subir toutes sortes de vexations: coups, crachats, railleries (Mc 14,65). Au lever du jour, les 71 membres du Sanhédrin se réunirent pour la seconde fois (Mc 15,1). C’est alors qu’ils auraient décidé de condamner Jésus à mort.

Le long procès romain
Mais les choses ne se terminèrent pas là. après le procès religieux, on traîna Jésus devant Pilate, le gouverneur civil (Lc 23,1); l’entrevue dut être assez longue. Il y eut d’abord, entre le Préfet romain et les Juifs, une rencontre au cours de laquelle ces derniers présentèrent leurs accusations. Vint ensuite un interrogatoire de Jésus, à huis-clos, puis la déclaration d’innocence par Pilate et, à nouveau, des accusations insistantes de la part des juifs.
Afin de se débarrasser de l’accusé, qu’il estimait innocent, Pilate décida de l’envoyer à Hérode Antipas, gouverneur de Galilée, vu que Jésus, en tant que galiléen, relevait de sa juridiction (Lc 23,7). Cette entrevue dut, elle aussi, se prolonger un certain temps: l’Évangile dit, en effet, qu’Hérode posa beaucoup de questions à Jésus (Lc 23,9), avant de le renvoyer finalement à Pilate (Lc 23,11).
Le gouverneur romain se vit alors contraint de convoquer une nouvelle fois les grands prêtres, les magistrats et tout le peuple. Suite à un second entretien avec Jésus, il décida de soumettre à l’avis du peuple la libération éventuelle de celui-ci ou de Barabbas. Entre-temps, sa femme lui envoya un message, l’invitant à ne rien faire contre Jésus, car, durant la nuit, elle avait eu des cauchemars à propos de ce jugement. Mais, face à l’insistance de la foule, il se résolut à libérer Barabbas (Mt 27,11-25). Alors, se succédèrent la flagellation, le couronnement d’épines, les dernières tentatives de Pilate pour libérer Jésus et finalement la sentence et le lent cheminement jusqu’au Calvaire (Mt 27,27-31).

Et tout cela se serait déroulé entre la nuit du jeudi et l’après-midi du vendredi.

La nouvelle répartition
On s’en rend compte, il est absolument impossible de répartir sur si peu de temps tous les faits que nous venons de mentionner. Par contre, si l’on adopte la nouvelle date proposée pour la dernière Cène, tout s’arrange beaucoup mieux, de la manière suivante:
Mardi: dans la soirée, Jésus célèbre la Pâque. Ensuite, il va prier au mont des Oliviers, où il est arrêté. De là, il est conduit chez le grand prêtre.
Mercredi: dans la matinée, a lieu la première session du Sanhédrin, qui procède à l’audition des témoins. La nuit, Jésus la passe dans la prison des juifs.
Jeudi: seconde délibération matinale du Sanhédrin et condamnation à mort de Jésus, que l’on emmène aussitôt chez Pilate. Celui-ci l’interroge puis l’envoie à Hérode. Jésus passe la nuit dans la prison des Romains.
Vendredi: au cours de la matinée, Pilate reçoit Jésus pour la deuxième fois. Après quoi, il le fait flageller et couronner d’épines, puis il prononce la sentence et le livre aux juifs pour être crucifié. A 3 h de l’après-midi, Jésus meurt en croix.
Un jugement conforme à la Loi
La nouvelle hypothèse qui situe la dernière Cène le mardi, présente encore un autre avantage. En nous référant à la Mishna (livre sacré des juifs qui contient la législation complémentaire de l’Ancien Testament), nous pouvons constater que toute une série de lois auraient été violées, si nous nous en tenons à la date traditionnelle.
En effet, la législation juive exigeait que tout jugement se fasse de jour. Si Jésus avait célébré la Pâque le jeudi, il faudrait supposer que le Sanhédrin a siégé durant la nuit. C’eût été illégal. D’ailleurs, il est peu probable que les membres du Sanhédrin et les témoins se soient déjà trouvés réunis, pour siéger à cette heure de la nuit, sans avoir la certitude que Jésus serait appréhendé. Par contre, si la Cène a eu lieu le mardi, on peut présumer que les sessions se déroulèrent dans la matinée du mercredi et du jeudi.
La Mishna défend en outre de condamner à mort un coupable, la veille du Sabbat ou d’une fête. Selon le comput traditionnel, Jésus aurait été condamné à mort par le Sanhédrin, le vendredi matin, veille du sabbat et de la fête de la Pâque. Mais, suivant la nouvelle théorie, cette condamnation aurait eu lieu le jeudi matin, donc un jour et demi avant la Pâque et le sabbat.
La Loi juive défendait enfin de condamner quelqu’un à mort, dans les 24 heures consécutives à son arrestation, afin d’éviter que l’échauffement des esprits n’influence cette décision. Selon la chronologie brève, Jésus fut condamné à mort, quelques heures à peine après son arrestation. Mais selon la chronologie longue, il aurait été arrêté le mardi soir et condamné le vendredi matin, dans le délai prévu par la loi.
Si les juifs condamnèrent Jésus, sous prétexte qu’il avait violé la Loi, il ne paraît guère probable qu’au cours du jugement, ils aient eux-mêmes transgressé d’une manière si grossière cette Loi qu’ils prétendaient défendre.

Le silence des jours
D’autres détails, de moindre importance, deviennent eux aussi plus compréhensibles, si nous situons la dernière Cène, le mardi et la mort de Jésus, le vendredi.
Ainsi, par exemple, les Évangiles font le récit des événements qui ont marqué les derniers jours de Jésus, jusqu’en la soirée du mardi; mais ils ne disent rien de ce qui s’est passé le mercredi et le jeudi. Ce mystérieux silence a donné à penser que Jésus aurait vécu ces jours avec ses apôtres, dans l’intimité. En fait, nous savons maintenant qu’il les vécut en prison, comme une étape de sa longue Passion.

La tradition le confirme
La tradition, enfin, nous apporte une bonne confirmation de cette nouvelle hypothèse concernant la dernière Cène.
En effet, dans l’Église primitive, les chrétiens, on le sait, jeûnaient les mercredis et les vendredis. Cette coutume avait probablement son origine dans une tradition qui considérait le mercredi comme le jour de l’arrestation de Jésus et le vendredi comme le jour de sa mort.
De même, dans un ancien écrit du IIe siècle, appelé Didachè (catéchèse) des Apôtres, nos lisons: « Après avoir mangé la Pâque, le mardi dans la soirée, nous (les apôtres) nous sommes rendus au mont des Oliviers, et c’est au cours de la nuit qu’ils s’emparèrent du Seigneur. Le jour suivant, donc le mercredi, il demeura sous bonne garde dans la maison du grand prêtre… »
L’évêque Victorin de Pettau, mort vers 304, nous a laissé un texte où il dit: « Le Christ fut arrêté le quatrième jour (mardi soir, mercredi pour les juifs). Nous jeûnons le mercredi, en souvenir de sa captivité. Nous jeûnons le vendredi, en souvenir de sa Passion ».
Un autre évêque, Épiphanie de Salamine (Chypre), qui mourut en 403, écrit également: « Le Seigneur fut arrêté alors que commençait le mercredi (mardi soir), et il fut crucifié le vendredi ».
L’hypothèse selon laquelle la dernière Cène eut lieu le mardi soir, repose donc sur une tradition très ancienne, qui remonte au moins au IIIe siècle.

Fidèle jusqu’à la fin
L’Église, se référant à l’Évangile de Jean, a toujours commémoré la dernière Cène le Jeudi saint. Faudra-t-il, tenant compte de la nouvelle hypothèse (mardi), modifier la liturgie de la Semaine sainte? Non, bien sûr! La liturgie, dans l’Église, a une finalité pédagogique et non pas historique. De même que nous célébrons la naissance de Jésus, le 25 décembre, tout en sachant que cette date n’est pas historiquement certaine, nous pouvons continuer à célébrer la Dernière Cène le Jeudi saint, l’essentiel étant ici de tirer un profit spirituel de cette célébration.
La Passion du Christ fut beaucoup plus longue que nous ne le pensons généralement. Elle dura, non pas quelques heures, mais plusieurs jours. Ce qui prouve que sa mort ne fut pas le dénouement brutal de l’effervescence d’une foule excitée et irréfléchie qui, en quelques heures, décida d’en finir avec lui, mais fut la mise à exécution d’un projet prémédité, auquel les autorités juives et romaines, et le peuple tout entier donnèrent leur consentement.
La Passion du Christ apparaît ainsi entourée de circonstances bien plus dramatiques et plus terrifiantes que celles sur lesquelles nous avions coutume de méditer. Elle révèle aussi, avec une plus grande clarté, l’inexorable volonté du Seigneur d’aller jusqu’au bout, malgré les durs tourments qu’on lui infligea durant quatre jours, en vue de briser sa résistance. Jésus ne fut pas fidèle pendant quelques heures seulement, mais pendant tout le temps que dura sa Passion. Nous aussi, qui sommes ses disciples, nous ne pouvons pas nous contenter d’être fidèles, un moment. Nous devons l’être jusqu’au bout.

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