Archive pour la catégorie 'Spiritualité'

LE DISCERNEMENT DES ESPRITS

17 janvier, 2017

http://www.spiritains.org/pub/esprit/archives/art2032.htm

LE DISCERNEMENT DES ESPRITS

P. Michel Picard, Spiritain

Le discernement des esprits est une réalité de la vie spirituelle qui appartient à la tradition de l’église. Comment en serait-il autrement depuis ce que l’écriture, par la plume ne pas de Saint-Paul, par celle de l’auteur de l’épître osons aux hébreux, nous dit : « soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait » (Rom. 12,2) ; « sachez discerner le meilleur » (Ph. 1,10-11 ») ; « les parfaits savent discerner le bien et le mal » (He 5,14) ; « éprouvez tout, retenez ce qui est bon » (I Th. 5,19-20).
Discerner peu à peu le plan de vie personnel que Dieu a pour moi, tel est le but du discernement des esprits. Nous nous réglons ainsi sur la même attitude que le Christ adopta vis-à-vis de son Père : « que ta volonté soit faite »…
Par le discernement des esprits, il s’agit donc de découvrir la volonté du Père. Tâche difficile, si d’avance nous voulons imposer les limites de notre propre vouloir.
C’est pourquoi Saint-Paul insiste auprès des communautés chrétiennes de Rome, de Philippe et de Thessalonique pour qu’elles pratiquent cette consigne du discernement. Le disciple de Jésus doit savoir et vouloir « discerner la volonté de Dieu ». Mais il ne peut pas le faire de lui-même, avec ses seules forces rationnelles : pour discerner la volonté de Dieu, il faut que son intelligence soit transformée, renouvelée. Et celui qui opère ce renouvellement, c’est l’Esprit Saint, Esprit de lumière et de vérité. L’Ecriture attribue donc au Saint Esprit cette mission de faire discerner par le baptisé ce qui est de Dieu et ce qui est de ses facultés humaines.
Une première remarque s’impose : souvent nous ne pensons pas à demander au Saint esprit de nous faire distinguer ce qui vient de lui et ce qui a son origine dans le fonctionnement de notre seule raison. Nous avons donc à accomplir un devoir de prière au Saint Esprit pour recevoir la grâce d’être une réponse à l’Esprit Saint. Dieu veut toujours respecter notre volonté humaine il nous veut libre dans le don de nous-mêmes, il ne veut pas « enjamber notre liberté » humaine. C’est pourquoi il attend notre réponse à son désir de nous aider à discerner la volonté du Père. Le premier pas de notre réponse, c’est donc un cri lancé à l’Esprit Saint pour qu’il nous donne la grâce du discernement de sa volonté…
Car, il appartient à l’Esprit de nous donner la grâce de rompre d’abord tout attachement à notre volonté propre : nous détacher de tout ce que nous voulons nous-mêmes, de sorte que nous devenions libres pour vouloir avec le Père, ce qu’il veut. Ainsi nous pourrons dire avec le Christ : « non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » (Mc 14,36). On pourrait dire que c’est là le but discernement des esprits.

Le lieu du discernement des esprits

A quel niveau de la personne le discernement doit il se faire ? Le lieu du discernement spirituel n’est pas la tête comme on serait tenté de le penser spontanément, mais le coeur. La tête est la zone de mes pensées, de mes jugements rationnels, de mes analyses ; le coeur est la zone de l’affectivité profonde où je juge, évalue et décide…
Le discernement spirituel consiste, en conséquence, à reconnaître, aux milieux d’autres influences, d’autres poussées, l’action de Dieu qui m’habite, afin de m’y livrer sans réserve. Cette action de Dieu, je la voie en moi, je la ressens combattue par l’action de l’Adversaire. Et cette clarté en moi me permet de distinguer l’esprit du mal, de m’en dégager et de prendre nettement position contre lui.
Ce que l’on pourrait appeler un « combat » au fond de nous-mêmes, entre l’Esprit Saint et l’esprit du mal, créé un « climat affectif» marqué par des attirances contraires qui mettent l’âme en mouvement dans un sens ou dans l’autre. Il nous faut donc d’abord identifier l’origine de ces motions contraires : viennent-elles de l’Esprit Saint, de notre propre nature ou de l’adversaire, de Satan ? Cette identification est d’autant plus facile à faire que nous connaissons la pensée du Christ que nous rapporte l’Evangile et que nous avons, d’une façon habituelle la volonté de nous conduire selon cette pensée du Seigneur. Mais il est des cas où une passion naturelle nous submerge, sans même que nous en ayons conscience, fausse notre jugement moral et spirituel et tente de s’imposer. Que faire alors ?

Comment se disposer au discernement spirituel
On pourra dire que le discernement est en accord avec l’Esprit de Dieu, s’il est doté d’un certain nombre de qualité qu’il nous faut avoir à présentes à la conscience pour juger de la conformité à la pensée de Dieu.
– il faut d’abord vouloir rechercher ce qui est bien, le bien, et ce qui est bon pour l’homme, car le Verbe fait chair est venu nous révéler le chemin que, dans son amour, le Père a déterminé pour le bonheur de l’homme.
– il est parfois délicat de discerner l’Esprit de Dieu dans les remous divers de notre psychologie. Cependant certains critères nous sont offerts ; j’en citerai cinq : le désir, la disponibilité, l’ouverture, l’accueil, la durée.
– il faut d’abord désirer reconnaître les signes que l’Esprit Saint nous donne. Par le désir, nous manifestons à l’Esprit qui nous sollicite que nous aspirons à distinguer sa volonté sur nous, afin d’y répondre de notre mieux.
– il faut ensuite établir dans notre personne, âme et corps, la disponibilité, c’est-à-dire la volonté de faire disparaître tout ce qui s’opposerait à l’action du Saint Esprit.
– la disponibilité à entraîne logiquement l’ouverture du coeur et de la volonté pour accueillir volontiers les impulsions de l’Esprit.
– surtout s’il y avait une évolution à faire dans notre psychologie pour accueillir l’action de l’Esprit de Dieu, il faut compter avec le temps. Les évolutions psychologiques sont souvent lentes. Aussi la durée est une donnée que nous devons considérer comme nécessaire. Elle variera d’une personne à l’autre, selon le caractère de chacun, mais il convient d’accepter avec patience l’évolution de notre volonté.

Comment évaluer le discernement spirituel
« On juge l’arbre à ses fruits », dit le proverbe. En ce domaine spirituel, il est également valable. Saint-Paul, encore lui, nous invite à vérifier les fruits des esprits qui nous interpelle et nous poussent. Reportons-nous à la fin du chapitre 5 de l’Epitre aux Galates : « on les connaît, les oeuvres de la chair : libertinage, impureté, débauche, idolâtrie, haines, discordes, jalousies, emportements, rivalités, dissensions, factions, envie, beuveries, ripailles et autres choses semblables ; leurs auteurs n’hériterons pas du royaume de Dieu ». (Gal. 5,19-21)
« Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi… si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi sous l’impulsion de l’Esprit » (Gal. 5,22-25)
La note de la traduction oecuménique de la bible (TOB) nous aide à préciser quels esprits nous sollicitent : « aux oeuvres de la chair, Paul oppose le fruit l’Esprit, qui est unique : c’est l’amour. Ce qu’il énumère ensuite, ce sont les signes du règne de l’amour ».
Le discernement spirituel est aussi en accord avec l’Esprit de Dieu, s’il ouvre la personne sur les autres, s’il favorise l’oblativité, le don de soi, la volonté de participation.
Ce serait une erreur de discernement de penser que l’Esprit cherche à fermer la personne sur elle-même, à l’isoler comme dans un perpétuel duo avec Dieu. Le silence intérieur n’est pas pour un repli sur soi, mais, au contraire, pour une ouverture sur « Dieu-Amour ». Or Dieu, parce que Amour, est don et service. Établir les conditions d’une rencontre de Dieu (ici nous pensons au silence intérieur), c’est favoriser en nous le mouvement d’ouverture au Royaume qui nous projette dans la plénitude du Corps Mystique de Dieu.
Tous ces critères et toutes ces conditions de discernement de l’Esprit Saint ne sont pas « mathématiquement » définitifs. Il n’est pas facile non plus de les soumettre à un contrôle rigoureux. Il faut toujours laisser des espaces à l’intuition et au « risque » de la foi. Il faut aussi tenir compte de la présence inévitable de nos défauts, de nos limites, de nos péché (n’oublions pas la parabole du bon grain et de l’ivraie). Mais la convergence de ces critères et conditions, leur présence simultanée, nous indiquent le chemin vers le discernement vrai et elles nous servent à juger de la valeur des décisions prises.
Le problème du discernement des esprit est donc bien un problème de vie spirituelle personnelle. Car il s’agit de prendre conscience peu à peu de la volonté de Dieu sur nous.

L’accompagnement spirituel
L’histoire de l’Eglise nous montre que le discernement spirituel a toujours été pratiqué dans la communauté chrétienne des origines jusqu’à nos jours. Elle nous montre aussi que, depuis toujours, on trouve près de la personne qui essaie de distinguer la volonté de Dieu sur elle, une autre personne qui l’accompagnait dans sa recherche.
Jusqu’à récemment cet accompagnateur (ou accompagnatrice) étaient appelés « directeur de conscience ». Ce mot de « directeur » semblant indiquer l’exercice d’une autorité donnant des ordres, a été remplacé par le titre « d’accompagnateur » qui n’évoque pas une quelconque autorité, mais une présence amicale qui se veut une aide bienveillante. Ce changement de vocabulaire veut souligner la liberté de la personne qui cherche un chemin de croissance dans la vie chrétienne.
Les Actes des Apôtres nous montre que Jésus agit ainsi avec Paul, lors de sa conversion. Il l’a mis à terre, ce qui est un acte d’autorité d’une certaine violence, mais ils ne lui révèle pas lui-même ses desseins ; il l’envoie à Ananie pour apprendre de sa bouche ce qu’il doit faire. C’est en s’appuyant sur ce fait, que la tradition de l’accompagnateur spirituel s’est fondée avec Cassien, Saint-Jean Climaque, Jérôme, Augustin… puis Saint-Bernard, au Moyen Age. Et les siècles suivants marcheurs ont à leur suite.
L’utilité d’un accompagnateur spirituel est facile à comprendre. Il est difficile d’être objectif avec soi-même… il est si facile, en effet, de se faire illusion sur son propre état ! Nous ne pouvons être parfaitement clairvoyants sur nous-mêmes, dit saint François de Sales.
Ceux qui commencent leur parcours spirituel, sans aucune expérience, par définition, ont besoin près d’eux d’une personne qui connaît les sentiers et leurs difficultés, qui sait que l’on peut être naïvement présomptueux ou découragé à la moindre difficulté.
L’accompagnateur spirituel est également nécessaire pour aider celui qu’il accompagne à identifier les appels du Saint Esprit au fond de lui-même à les distinguer des appels à un dépassement dans l’ordre de la perfection naturelle.
Il y a également besoin ordinairement d’un accompagnateur pour être aidé quand on subit les premières épreuves passives, quand tout goût au monde de Dieu a disparu, quand les sécheresses, les ennuis, les craintes de la justice divine ont envahi toute la psychologie… A ces heures-là, une voix qui apaise et redonne courage est nécessaire.
Si l’on veut résumer le rôle de l’accompagnateur, on devra donc dire qu’il est celui qui aide à identifier l’Esprit Saint et ces appels, celui qui aide à la stabilité, au calme, à la sérénité. Il a un rôle de pacificateur. Il est parfois aussi celui qui stimule à la générosité et à l’amour.
Faut-il le dire ? Toute cette action de l’accompagnateur près de celui qu’il accompagne doit être conduite avec tact et discrétion, tant pour ne pas « gêner » l’Esprit Saint, que pour ne pas se substituer à la volonté de celui qu’il accompagne.
C’est un rôle délicat que celui de l’accompagnateur, l’art d’être témoin, mais de plus en plus effacé. Seul, l’Esprit, peut former à ce service spirituel. Et c’est pourquoi une instante prière à l’Esprit est nécessaire, comme l’abandon de ce à son action.

« S’ÉMERVEILLER, UN PONT ENTRE ART ET SPIRITUALITÉ »

19 septembre, 2016

http://darbois.francois.free.fr/publications-fd/du_spirituel_dans_lart.htm

« S’ÉMERVEILLER, UN PONT ENTRE ART ET SPIRITUALITÉ »

François Darbois

Je partirai du témoignage du poète Rainer Maria Rilke. Dans Les Carnets de Malte,. Rilke décrit la source de son inspiration poétique.: « Les vers ne sont pas faits, comme les gens le croient, avec des sentiments (ceux-là, on ne les a que trop tôt) – ils sont faits d’expériences vécues. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, beaucoup d’hommes et de choses, il faut connaître les bêtes, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir le mouvement qui fait s’ouvrir les petites fleurs au matin. Il faut pouvoir se remémorer des routes dans des contrées inconnues, des rencontres inatten­dues et des adieux de longtemps prévus [...] Et il n’est pas encore suffisant d’avoir des souvenirs. Il faut pouvoir les oublier, quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore ce qu’il faut. Il faut d’abord qu’ils se confondent avec notre sang, avec notre regard, avec notre geste, il faut qu’ils perdent leurs noms et qu’ils ne puissent plus être discernés de nous-mêmes ; il peut alors se produire qu’au cours d’une heure très rare, le premier mot d’un vers surgisse au milieu d’eux et émane d’entre eux[1] ». En effet, ce texte peut s’appliquer à tous les arts, mais également à l’expérience mystique, qu’elle soit chrétienne, juive, soufie ou taoïste. Dès lors que nos expériences se confondent avec notre sang, que nous les avons digérées, méditées et oubliées, elles deviennent profondes, inoubliables et véri­tablement spirituelles et transcendantes. Un véritable artiste peint ou écrit avec son sang, écrivait Nietzsche, c’est-à-dire avec sa vie. Henri Maldiney écrivait: «Le destin de l’art est celui de l’étonnement où s’éveille les transcendances[2] » ! … ? Raccourci saisissant et audacieux comme le titre de cet exposé. L’émerveillement certes est un pont entre art et transcendance, entre la terre et le ciel, oui, mais un pont sur quoi ? Sur la distance infinie entre l’art et le spirituel, et sur l’abîme qu’il ouvre sous nos pieds, celui de nos peurs et de nos angoisses face à la mort, face au scandale de la souffrance et du mal. Depuis l’homme de Cromagnon, comme nous le montrent les peintures rupestres d’Altamira, de Chauvet ou de Lascaut, l’image a permis aux hommes d’exprimer ce sentiment qui est à la fois stupeur et étonnement, effroi et émerveillement, mélange d’angoisses et de joies face au mystère. Les rites et les images funéraires de toutes les religions depuis 30000 ans en sont les traces. En libérant une forme, l’artiste tente d’apprivoiser la mort et de percer le mur de silence qui l’entoure. Dans ce combat entre l’absence et la présence, l’artiste puise à la source du mystère et est épuisé par elle. Et son oeuvre surgit là où il s’anéantit et s’efface, mystérieux dévoilement où se voile celui ou celle qui en est le témoin. « Qu’est-ce que dessiner ? demande Van Gogh : C’est l’action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible qui se trouve entre ce qu’on sent et ce que l’on peut ». Mais « la peinture n’est-elle pas faite pour démolir le mur » comme le confiait Fernand Léger au père Couturier. Nicolas de Stael écrit : « L’espace pictural est un mur, mais tous les oiseaux du monde y volent librement, à toutes profondeurs. » Dans cette semaine sainte du regard, nous avons distingué quatre étapes, le choc de l’étonnement, l’exode du regard, la leçon des ténèbres et l’être-là dans le surgissement, pour reprendre des termes de la tradition chrétienne. Exode qui permet de passer de l’esclavage des choses et des représentations à la liberté de l’esprit,  quatre étapes qui se retrouvent dans la tradition chinoise : « Voir, ne plus voir, s’abîmer dans le non voir, revoir intérieurement », comme l’écrit François Cheng dans le Dit de Tianyi reprenant les propos d’un certain Maître Tchang.  

I – La stupéfaction du « voir » Pour Abraham Heschel, l’art et la mystique se définissent comme une même expérience de « stupéfaction radicale. » Le mystique et l’artiste sont littéralement bouche bée devant la beauté et l’aspect formidable des choses. «L’émerveillement est le début de la sagesse et précède la foi.»[3] Einstein définit la mystique comme «la capacité de s’abîmer dans le respect et de rester interdit d’admiration… Celui qui ne sait plus s’émerveiller, c’est comme s’il était mort, son esprit s’est éteint ». Bachelard écrivait : « Entre les mystiques, les musiciens et les poètes, il y a une secrète parenté : c’est dans l’amitié que les poètes ont pour les choses, que nous pourrons connaître ces gerbes d’instants qui donnent valeur humaine à des actes éphémères. » De l’émerveillement de l’artiste naît son désir de création. Dans le silence de l’émerveillement, les formes artistiques sont des tentatives pour nous faire passer du dehors au dedans puis du dedans au transcendant, comme le disait déjà saint Bonaventure au XIIIè. Mais quelle est cette réalité que l’on nomme transcendance?  » Est-ce le Dieu transcendant des religions, celui des philosophes ou l’Autre des psychanalystes ou simplement le Dieu intérieur des mystiques? Depuis Socrate, Platon, Spinoza, Nietzsche et Heidegger, l’émerveillement occupe plus l’histoire de la philosophie que celle de la théologie. Simone Weil nous rappelle justement que  » le christianisme a oublié que le salut est essentiellement une question de regard … La beauté est la seule fin à rechercher ici bas … Elle est l’éternité sur terre ». Jean Paul II rappelait en 1999 ces paroles de Vatican II: « La beauté, comme la vérité, c’est ce qui met la joie au coeur des hommes, c’est ce fruit précieux qui résiste à l’usage du temps, qui unit les générations et les fait communier dans l’admiration.[4] »  « Puisse la beauté que vous transmettez aux générations de demain être telle qu’elle suscite en elle l’émerveillement ! Devant le caractère sacré de la vie et de l’être humain, devant les merveilles de l’univers, l’unique attitude adéquate est celle de l’émerveillement… La beauté est la clé du mystère et elle renvoie à la transcendance.[5] » Que reste-t-il aujourd’hui des civilisations et des religions anciennes sinon leurs oeuvres d’art ? Qu’allons nous chercher sur les rives du Nil, à Constantinople, Florence ou Rome et dans les églises romanes ou les musées du monde ? Et n’est-ce pas aussi le secret des écritures et des paraboles particulièrement, comme celui de bien des grands textes mystiques hindous, taoïstes ou soufis d’être des écoles d’émerveillement ? De soi l’art ne prie pas mais il peut nous y conduire en nous plongeant muet…, silencieux et émerveillé dans cet autre coté du réel. « L’art ne rend pas le visible, il rend visible»[6] cet invisible autre coté, l’arrière pays de ce que nous prenons pour le réel. André Malraux écrit que « le seul domaine où le divin soit visible est l’art, quelque nom qu’on lui donne. » C’est le regard de l’artiste qui rend visible ou pas la transcendance au cœur de l’immanence du monde. L’art nous invite à passer du donné visible au don invisible des choses. A la fin seul le regard de celui qui contemple une oeuvre peut laisser jaillir la transcendance. Mystère de liberté et de don ! L’attente silencieuse des oeuvres d’art n’est-elle pas le signe d’un appel à traverser le pont entre ce donné et ce don ? L’art ne cherche pas simplement à représenter mais à nous rendre présent. C’est nous qui n’en sommes pas encore là, dans ce présent de la présence. Nous ne vivions pas toujours dans cet univers du don.

II La peur du vide ou le non-voir : Notre regard est limité par l’horizon de nos montagnes intérieures, celles de nos peurs ou de nos égoïsmes et même de nos croyances. « Ce qu’on sait de quelqu’un, écrit Bobin, nous empêche de le connaître. Ce qu’on dit, en croyant savoir ce qu’on dit, rend difficile de le voir. » On croit voir plus que l’on ne voit. » Comme l’écrivait un rabbin Abraham Heschel : « Les communautés humaines meurent de leurs certitudes. » Quitter ses certitudes, c’est le plus difficile, c’est un saut dans ce vide au delà des croyances et des incroyances. » Art et transcendance se rencontrent quand un homme surmonte ses peurs et se rend disponible dans un lâcher prise de toutes représentations, qu’elles soient religieuses, culturelles ou artistiques. L’art n’est pas spirituel en lui-même, comme le spirituel n’est pas nécessairement artistique. Nos images pieuses ne sont pas toujours des oeuvres d’art. Mais pour atteindre l’autre coté du pont qui mène à la transcendance, il faut traverser parfois bien des précipices ; seul l’émerveillement permet de franchir ce pont. Pourquoi est-ce si rare et si fragile? Pourquoi cette sagesse, qui est une folie pour le plus grand nombre, est cachée aux sages et aux savants, et réservée aux petits et aux enfants, aux artistes et aux mystiques ? Si comme nous l’enseigne les trois monothéismes : Dieu est créateur et qu’il nous a créé à son image, nous avons à devenir des créateurs de beauté. Le spirituel n’est la propriété d’aucune religion, pas même de celle de l’art. Le spirituel est ce qui relie des personnes à la transcendance, sans confusions ni mélanges. Le spirituel, c’est ce qui nous libère de nous-mêmes et nous universalise en nous reliant les uns avec les autres. Artiste est celui qui crée des liens et des harmonies, entre les couleurs, entre les sons, les mots et les personnes. Si l’art bien souvent nous déroute, c’est bien qu’il nous invite à changer de route, à passer de l’autre coté, du figuratif à l’abstrait, et derrière ces querelles de représentations, l’invitation secrète n’est-elle pas toujours de passer du visible à l’invisible et donc de l’absence à la présence.  Avant de nous faire le don de l’émerveillement, l’art ne conduit-il pas aussi au questionnement et à l’angoisse devant ce qui est radicalement autre? Avant de nous faire le don d’une transcendance que certains nommeront « le Très Beau », Dieu, ou l’un des attributs d’Adonaï, Christ, ou Allah, l’art contemporain ne nous donne-t-il pas plus souvent le vertige ?

III – La leçon des ténèbres : s’abîmer dans le non voir Sur ce pont qu’est l’émerveillement, l’artiste oscille bien souvent entre l’idolâtrie et l’extase, l’angoisse et la joie et le plus souvent il est plongé dans la nuit, cet « inconnu nocturne » dont parle Rimbaud, triple nuit des sens, du sens et de l’esprit[7]. Avant d’enfanter la lumière, il est plongé dans la ténèbre. Delacroix parle de « lumière, que te voilà menacé ! Tu n’es déjà plus que le milieu où lancer ce pont jeté entre les âmes. » On comprend alors pourquoi Braque nous rappelle que « la beauté est une blessure devenue lumière » et qu’Aragon nous dit que « tous ceux qui parlent des merveilles, leur fable cache bien des sanglots. Les gens prennent pour des roses, la douleur dont ils sont brisés. »  L’icône d’un visage en larmes est aussi celle d’un Dieu voilé »  et  » nos larmes ne sont-elles pas aussi calligraphie de l’âme », dévoilement de sa présence ? Un maître soufi  écrit : »La Vérité n’est pas voilée, ce sont tes yeux qui portent un voile. » C’est quand nous pleurons vraiment, des larmes de sang et de vie que l’invisible se dévoile sous nos yeux émerveillés. Quand l’éloquence de nos pleurs s’inscrit sur nos visages en incarnant le mystère, l’icône d’un visage en larmes devient celle d’un dieu voilé. L’histoire de l’art ne serait-elle pas d’abord une histoire des larmes et d’une joie qui fait parfois pleurer de joie ? Rappelons nous les « Requiem » de Mozart, les « lamentations de Jérémie »,  les « Leçons de ténèbres » de Couperin, Victoria, Haydn et de combien d’autres grands musiciens…. Mais, pour bien voir dans l’abîme qui là se dévoile, il faut bien discerner l’idole de l’icône. Tension entre les « dits » des images et leurs inter-dits, l’art est cet ultime lectio divina d’un réel qui reste la source inépuisable de la contemplation et de l’inspiration des artistes. L’art se situe sur la limite, il tente l’impossible de vouloir dire ce qui est indicible. Et tous nos interdits de la représentation ne font que traduire nos peurs face à cette ambiguïté de l’art. Nos querelles iconoclastes sur le figuratif et le non figuratif n’en sont-elles pas la trace ? Accepter ce jeu, c’est entrer dans le mystère de toute création. Jeu de relation et de hasard, jeu des images, des couleurs, des notes ou des mots, mais jeu divin, ou plutôt, comme Dante nous le suggère, divine comédie du visible qui en nous plongeant dans l’enfer de l’Hadès qui signifie a-deis ou non-voir, où Dieu nous initie au mystère de la lumière invisible.

IV Voir autrement : de l’idole à l’icône  « Art et religion ne puisent-ils pas ici à la même source ? Et l’expérience esthétique n’est elle pas la trace d’une obscure rencontre entre l’homme et le divin. « Les chinois comparent un artiste à une abeille aveugle. Elle devine la présence de la fleur; elle tourne désespérément autour. Elle le sait : il y a là quelque chose d’essentiel qui s’offre et se retire. C’est un besoin analogue qui inspire l’artiste et exaspère parfois son impatience. » [8] Quelque chose ou quelqu’un nous fait signe et nous appelle ? Renoncer à répondre, n’est ce pas renoncer à être et rester dans l’avoir, celui de nos certitudes et de nos façons de voir ? L’art est subversif. Il nous éveille et nous invite à lâcher prise, à passer du sensible au spirituel, de l’immanence à la transcendance.  Le spirituel dans l’art n’est ni dans le comment, ni dans le pourquoi des choses, mais dans leur surgissement. Le seul mystère de l’art c’est qu’il soit là. Mais c’est nous qui en général n’en sommes pas là, enfermés dans nos habitudes de voir et de penser. L’art est appel ; appel à être là, ensemble présent à son mystère. Le spirituel dans l’art est dans cette mystérieuse présence où il nous donne de communier ensemble à la même intuition de la transcendance du monde. L’art ainsi est invitation à traverser le pont, entre le fini et l’infini, entre le présent et la présence, il nous invite à passer de l’autre bord, sur le versant de la transcendance. Si comme l’écrivait Dostoïevsky, « la beauté sauvera le monde », et que l’art est un des instruments de ce salut, l’émerveillement en ouvre le chemin qui nous conduit vers la transcendance. L’art est bien un lieu de salut car il nous guérit de nos peurs et nous réconcilie avec la création. L’art est libération et transformation, non seulement de l’objet mais du sujet, passage de la matière à l’esprit, du dehors au-dedans et du dedans au transcendant. Il « rend visible l’invisible transcendance des choses et des couleurs. Un tableau ne cherche pas simplement à rappeler un paysage ou un visage, mais il est essentiellement appel à y entrer. On ne regarde pas un tableau, on y pénètre. « Jamais devant, toujours dedans » nous répète Tal Coat. L’art alors n’est plus une simple imitation de la nature, il est révélation et apprivoisement de son mystère, il change notre regard sur elle et éveille la communion entre l’homme et la transcendance. L’art devient alors un lieu de transfiguration, ultime passage de l’idole en icône. Conclusion   Kandinsky dans son livre  Du spirituel dans l’art  conclut, que « l’artiste est le Prêtre du Beau[9] », il en est le prophète et le serviteur, et l’artiste est bien le « pontife » qui nous initie au mystère de la transcendance du beau et nous invite à passer, émerveillé, sur ce pont qui sépare et relie la terre et le ciel. « C’est pourquoi l’Eglise, comme l’écrivait Paul VI puis Jean Paul II dans sa lettre aux artistes, a besoin des saints, mais aussi des artistes, les uns et les autres sont les témoins de l’Esprit vivant (du Christ). Le monde a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance. Vous êtes les gardiens de la beauté du monde. »  

 

ABBÉ SYLVAIN (1826-1914) : UN RAYON DU CIEL SUR LE LIT D’UN MALADE

12 mai, 2016

http://www.spiritualite-chretienne.com/livres/sylvain.html

LIVRES ANCIENS – BEAUX TEXTES

Sommaire

Abbé Sylvain (1826-1914) : Un rayon du ciel sur le lit d’un malade

Oui, oui, elle est venue du ciel, envoyée par vous, ô mon Dieu, cette clarté qui tout à coup a illuminé la couche où mes membres alanguis restaient sans mouvement, et m’a entouré de paix, de sérénité, de douce confiance. Ma pensée, à demi-flottante, essayait, à chaque instant, de monter vers Vous, s’arrêtant impuissante pour recommencer encore, comme la colombe blessée qui ne peut, qu’après bien des pauses, remonter à son nid. Il n’y avait pas la nuit autour de moi, mais il n’y avait pas la lumière ; j’entrevoyais, je ne voyais pas ! Oh ! la lumière ! la lumière ! mon âme la demandait ! Mon âme avait besoin de vous aspirer, ô mon Dieu, plus avide de Vous que ma poitrine n’était avide de l’air qui la vivifiait ! Et voilà qu’une nuit, l’ange qui me veillait laissa doucement tomber de ses lèvres ces simples paroles : Regardez le Cœur qui vous envoie la souffrance. Regardez 1′Œil qui vous voit souffrir. Regardez la Main qui vous mesure la douleur. Regardez le Modèle qui se montre souffrant plus que vous. Regardez le Résultat pour vous et pour tous de votre soumission complète. – Oh ! dites, dites encore, ma sœur ! Et elle prit un livre, et elle lut ces simples pages :

I – LE COEUR QUI VOUS ENVOIE LA SOUFFRANCE C’est le cœur de Dieu, le cœur de Jésus ! – Oh ! tout ce qui vient de ce cœur aimant, tout, n’est-il pas bon ? n’est-il pas saint, n’est-il pas enviable ? Si tu n’avais pas besoin de cette croix, non, non, Dieu ne te l’enverrait pas. Elle m’est donc bonne cette faiblesse, cette maladie, cette impuissance d’action. Et si je l’aime, et si je l’accepte, et si je l’embrasse comme un présent de l’amour de mon Dieu, oh ! comme elle me fera du bien ! Je te veux, ô maladie, je te veux, ô souffrance, je te veux, ô mort, toi qui me viens de Jésus, et qui doit m’unir à Jésus.

II – L’ŒIL QUI VOUS VOIT SOUFFRIR C’est l’œil de mon Dieu, l’œil de la souveraine intelligence, témoin perpétuel de mon martyre, la nuit comme le jour. L’œil du médecin expérimenté qui suit les progrès du mal, l’envahissement de la faiblesse, l’augmentation de la douleur, et qui, à l’heure voulue, apportera toujours la résignation et la paix. L’œil de la sagesse infinie qui ne me perd pas de vue et arrêtera la tristesse, la crainte, le trouble qui sont là, tourbillonnant autour de ma couche ! Je ne vois rien, je ne sais rien ; autour de moi, on ne voit rien, on ne sait rien ; mais Il voit tout, Lui, Il sait tout ! Courage, ô ma pauvre âme défaillante ! vois, comme il te plaint, ce regard de Jésus ! vois comme il t’aime !

III – LA MAIN QUI VOUS MESURE LA SOUFFRANCE C’est la main de mon Père.. de mon Père qui m’aime et qui souffre de me voir souffrir, et qui pourtant doit me faire souffrir. Oh ! qu’elle vienne s’appesantir sur mon pauvre corps ! qu’elle vienne opérer sur mes membres qu’un mal intérieur allait gangrener peut-être. Elle agira avec tant de délicatesse et tant de précautions, cette main bénie ! Mains de mon Jésus, clouées sur la croix, mains qui avez senti les douleurs les plus déchirantes, je me livre à vous, les yeux fermés ; taillez dans cette pauvre chair ! je sens, allez, à travers mes douleurs des frémissements de votre amour. Je sens qu’il vous tarde de me dire : Assez ! assez ! mon enfant… c’est fini.

IV – LE MODÈLE QUI SE MONTRE SOUFFRANT PLUS QUE TOI Ce modèle, c’est vous, ô mon Jésus crucifié ! Et c’est Marie votre mère et la mienne, Marie qui me le montre ! Laissez, laissez-moi mon crucifix, là, bien devant moi ! Que je ne puisse pas ouvrir les yeux sans me rencontrer face à face avec lui ; mon regard s’unissant à son regard, ma plainte s’unissant à sa plainte et cherchant à chacune de mes douleurs la place du corps de Jésus dans laquelle il a souffert la douleur que je souffre ! Laissez-moi l’entendre me dire : Moi aussi je l’ai eu ce déchirement cruel ! Courage, enfant ! Encore quelques minutes ; je suis là !

V – LE RÉSULTAT, POUR VOUS ET POUR TOUS, DE VOTRE SOUMISSION COMPLÈTE Ce résultat, c’est pour toi un accroissement d’amour, un accroissement de mérites, un accroissement de gloire ! Oh ! comme unie aux souffrances de Jésus, la souffrance expie, purifie, glorifie ! Doux purgatoire qu’un lit de douleur ! douce croix plantée près de la croix de Jésus d’où viennent tomber sur ton âme ces si émouvantes paroles : Aujourd’hui tu seras avec moi au Paradis ! Ce résultat c’est, pour ces êtres aimés qui te soignent, et qui près de toi pleurent et prie, une source comme intarissable des grâces les plus précieuses. Du lit d’un malade soumis, résigné, uni à Jésus-Christ, rayonnent comme de la croix du Calvaire, le salut, la conversion, la paix ! Mgr Sylvain, extrait de « Paillettes d’Or », Cueillettes de petits conseils pour la sanctification et le bonheur de la vie. Recueil des années 1892-1893-1894, Pages 17, 18, 19. Aubanel père, éditeur, Avignon.

 

LE SAINT ESPRIT – LES PLUS BELLES PAGES – ECRITS DU XVII° SIÈCLE – Fénelon

11 mai, 2016

http://www.spiritualite-chretienne.com/stesprit/esprit-7.html

LE SAINT ESPRIT – LES PLUS BELLES PAGES – ECRITS DU XVII° SIÈCLE

François de Salignac de Lamothe-Fénelon (1651-1715)

Il est certain par l’Ecriture (Rom., 8, et Jean, 14) que l’Esprit de Dieu habite au-dedans de nous, qu’Il y agit, qu’il y prie sans cesse, qu’Il y gémit, qu’Il y désire, qu’Il y demande ce que nous ne savons pas nous-mêmes demander ; qu’Il nous pousse, nous anime, nous parle dans le silence, nous suggère toute vérité, et nous unit tellement à Lui que nous ne sommes plus qu’un même esprit avec Dieu (1 Cor., 6, 17). Voilà ce que la foi nous apprend ; voilà ce que les docteurs les plus éloignés de la vie intérieure ne peuvent s’empêcher de reconnaître. Cependant, malgré ces principes, ils tendent toujours à supposer dans la pratique que la loi extérieure, ou tout au plus une certaine lumière de doctrine et de raisonnement, nous éclaire au-dedans de nous-mêmes, et qu’ensuite c’est notre raison qui agit par elle-même sur cette instruction. On ne compte point assez sur le docteur intérieur qui est le Saint-Esprit, et qui fait tout en nous. Il est l’âme de notre âme : nous ne saurions former ni pensée ni désir que par Lui. Hélas ! quel est donc notre aveuglement ! Nous comptons comme si nous étions seuls dans ce sanctuaire intérieur ; et tout au contraire Dieu y est plus intimement que nous n’y sommes nous-mêmes. Vous me direz peut-être : Est-ce que nous sommes inspirés ? Oui, sans doute, mais non pas comme les prophètes et les apôtres. Sans l’inspiration actuelle de l’Esprit de grâce, nous ne pouvons ni faire, ni vouloir, ni croire aucun bien. Nous sommes donc toujours inspirés ; mais nous étouffons sans cesse cette inspiration. Dieu ne cesse point de parler ; mais le bruit des créatures au dehors et de nos passions au-dedans nous étourdit et nous empêche de l’entendre. Il faut faire taire toute créature, il faut se faire taire soi-même pour écouter dans ce profond silence de toute l’âme cette voix ineffable de l’époux. II faut prêter l’oreille ; car c’est une voix douce et délicate, qui n’est entendue que de ceux qui n’entendent plus tout le reste. O qu’il est rare que l’âme se taise assez pour laisser parler Dieu ! Le moindre murmure de nos vains désirs ou d’un amour-propre attentif à soi confond toutes les paroles de l’Esprit de Dieu. On entend bien qu’Il parle et qu’Il demande quelque chose ; mais on ne sait point ce qu’Il dit, et souvent on est bien aise de ne le deviner pas. La moindre réserve, le moindre retour sur soi, la moindre crainte d’entendre trop clairement que Dieu demande plus qu’on ne veut lui donner trouble cette parole intérieure. Faut-il donc s’étonner si tant de gens, même pieux, mais encore pleins d’amusements, de vains désirs, de fausse sagesse, de confiance en leurs vertus, ne peuvent l’entendre et regardent cette parole intérieure comme une chimère de fanatiques ? Hélas ! que veulent-ils donc dire avec leurs raisonnements dédaigneux ? A quoi servirait la parole extérieure des pasteurs et même de l’Ecriture s’il n’y avait une parole intérieure du Saint-Esprit même, qui donne à l’autre toute son efficace ? La parole même de l’Evangile, sans cette parole vivante et féconde de l’intérieur, ne serait qu’un vain son. C’est la lettre qui seule tue, et l’esprit seul peut nous vivifier (II Cor., 3, 6). O Verbe, ô parole éternelle et toute-puissante du Père, c’est Vous qui parlez au fond des âmes ! Cette parole, sortie de la bouche du Sauveur, pendant sa vie mortelle, n’a eu tant de vertu et n’a produit tant de fruits sur la terre qu’à cause qu’elle était animée par cette parole de vie qui est le Verbe même. De là vient que saint Pierre dit :  » A qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la Vie éternelle  » (Jean, 6, 68). Ces principes posés, il faut reconnaître que Dieu parle sans cesse en nous (Imitation de Jésus-Christ, L. III, ch. III, v. 3). Mais souvent ces personnes, pleines d’elles-mêmes et de leurs lumières, s’écoutent trop pour écouter Dieu. O mon Dieu ! je Vous rends grâces avec Jésus-Christ (Matth., 11, 25) de ce que Vous cachez vos secrets ineffables à ces grands, à ces sages tandis que Vous prenez plaisir à les révéler aux âmes faibles et petites ! Il n’y a que les enfants avec qui Vous Vous familiarisez sans réserve. Dieu, qui ne cherche qu’à se communiquer, ne sait, pour ainsi dire, où poser le pied, dans ces âmes pleines d’elles-mêmes et trop nourries de leur sagesse et de leurs vertus. Mais son entretien familier, comme dit l’Ecriture, est avec les simples (Prov., III, 32). Où sont-ils ces simples ? Je n’en vois guère. Dieu les voit ; c’est en eux qu’Il se plait à habiter : Mon Père et Moi, dit Jésus-Christ, Nous y viendrons, et Nous y ferons notre demeure (Jean, 14, 23).  » Faites-moi connaître votre voix ; qu’elle sonne à mes oreilles  » (Cant., II, 14). O quelle est donc cette voix ? elle fait tressaillir mes entrailles. Parlez, ô mon Epoux, et que nul autre que Vous n’ose parler ! Taisez-vous, mon âme : parlez, ô mon amour. Je dis qu’alors on sait tout sans rien savoir. Ce n’est pas qu’on ait la présomption de croire qu’on possède en soi toute vérité. Non, non : tout au contraire, on sent qu’on ne voit rien, qu’on ne peut rien et qu’on n’est rien. On le sent et on en est ravi. En cet état, l’Esprit enseigne toute vérité ; car toute vérité est éminemment dans ce sacrifice d’amour où l’âme s’ôte tout pour donner tout à Dieu. [...] Votre esprit est un esprit d’amour et de liberté et non un esprit de crainte et de servitude. Je renoncerai donc à tout ce qui n’est point de votre ordre pour mon état. Je porterai paisiblement toutes ces privations ; et voici ce que j’ajouterai : c’est que dans les conversations innocentes et nécessaires, je retrancherai ce que Vous me ferez sentir intérieurement n’être qu’une recherche de moi-même. Quand je me sentirai porté à faire là-dessus quelque sacrifice, je le ferai gaiement. Je me réjouirai devant le Seigneur ; je tâcherai de réjouir les autres ; j’épancherai mon cœur sans crainte dans l’Assemblée des enfants de Dieu. Je ne veux que candeur, innocence, joie du Saint-Esprit. [...] Vous avez commencé, Seigneur, par ôter à vos apôtres ce qui paraissait le plus propre à les soutenir, je veux dire la présence sensible de Jésus votre Fils : mais Vous avez tout détruit pour tout établir : Vous avez ôté tout pour rendre tout avec usure. Telle est votre méthode. Vous Vous plaisez à renverser l’ordre du sens humain. Après avoir ôté cette possession sensible de Jésus-Christ, Vous avez donné votre Saint-Esprit. O privation, que vous êtes précieuse et pleine de vertu, puisque vous opérez plus que la possession du Fils de Dieu même ! O âmes lâches ! pourquoi vous croyez-vous si pauvres dans la privation, puisqu’elle enrichit plus que la possession du plus grand trésor ? Bienheureux ceux qui manquent de tout et qui manquent de Dieu même, c’est-à-dire de Dieu goûté et aperçu ! Heureux ceux pour qui Jésus se cache et se retire ! L’Esprit consolateur viendra sur eux ; Il apaisera leur douleur et aura soin d’essuyer leurs larmes. Malheur à ceux qui ont leur consolation sur la terre, qui mettent hors de Dieu le repos, l’appui et l’attachement de leur volonté ! Ce bon Esprit promis à tous ceux qui le demandent n’est point envoyé sur eux. Le Consolateur envoyé du Ciel n’est que pour les âmes qui ne tiennent ni au monde ni à elles-mêmes. Hélas ! Seigneur, où est-il donc cet Esprit qui doit être ma vie ? Il sera l’âme de mon âme. Mais où est-Il ? Je ne le sens, je ne le trouve point. Je n’éprouve dans mes sens que fragilité, dans mon esprit que dissipation et mensonge, dans ma volonté qu’inconstance et que partage entre votre amour et mille vains amusements. Où est-il donc votre Esprit ? que ne vient-Il créer en moi un cœur nouveau selon le vôtre ? O mon Dieu, je comprends que c’est dans cette âme appauvrie que votre Esprit daignera habiter, pourvu qu’elle s’ouvre à Lui sans mesure. C’est cette absence sensible du Sauveur et de tous ses dons, qui attire l’Esprit-Saint. Venez donc, ô Esprit, Vous ne pouvez rien trouver de plus pauvre, de plus dépouillé, de plus nu, de plus abandonné, de plus faible, que mon cœur. Venez, apportez-y la paix ; non cette paix d’abondance qui coule comme un fleuve mais cette paix sèche, cette paix de patience et de sacrifice, cette paix amère, mais paix véritable pourtant, et d’autant plus pure, plus intime, plus profonde, plus intarissable, qu’elle n’est fondée que sur le renoncement sans réserve. O Esprit, O Amour ! O Vérité de mon Dieu ! O Amour lumière ! O Amour qui enseignez l’âme sans parler, qui faites tout entendre sans rien dire, qui ne demandez rien à l’âme et qui l’entraînez par le silence à tout sacrifice ! O Amour qui dégoûtez de tout autre amour, qui faites qu’on se hait, qu’on s’oublie, qu’on s’abandonne ! O Amour qui coulez au travers du cœur, comme la fontaine de vie, qui pourra Vous connaître sinon celui en qui Vous serez ? Taisez-vous, hommes aveugles ; l’amour n’est point en vous. Vous ne savez ce que vous dites : vous ne voyez rien, vous n’entendez rien. Le vrai Docteur ne vous a jamais enseignés. C’est Lui qui rassasie l’âme de Vérité sans aucune science distincte. C’est Lui qui fait naître au fond de l’âme les vérités que la parole sensible de Jésus-Christ n’avait exposées qu’aux yeux de l’esprit. On goûte, on se nourrit, on se fait une même chose avec la Vérité. Ce n’est plus elle qu’on voit comme un objet hors de soi ; c’est elle qui devient nous-mêmes et que nous sentons intimement comme l’âme se sent elle-même. O quelle puissante consolation sans chercher à se consoler ! On a Tout sans rien avoir. Là on trouve en unité le Père, le Fils et le Saint-Esprit : le Père Créateur, qui crée en nous tout ce qu’Il veut y faire pour nous rendre des enfants semblables à Lui ; le Fils, Verbe de Dieu, qui devient le Verbe et la parole intime de l’âme, qui se tait à tout pour ne plus laisser parler que Dieu ; enfin l’Esprit, qui souffle où Il veut, qui aime le Père et le Fils en nous. O mon Amour, qui êtes mon Dieu, aimez-Vous, glorifiez-Vous vous-même en moi ! Ma paix, ma joie, ma vie sont en Vous, qui êtes mon Tout, et je ne suis plus rien.

Extrait de Divers sentiments et avis chrétiens, in Œuvres, Paris, Didot, 1892

JEAN DE VALAAM « BÉATITUDES, LETTRES D’UN MOINE AUX ENFANTS DE CE MONDE »

4 avril, 2016

http://oodegr.co/francais/psyxotherapeftika/lettres_d_un_moine.htm

SUR LA VIE SPIRITUELLE

JEAN DE VALAAM « BÉATITUDES, LETTRES D’UN MOINE AUX ENFANTS DE CE MONDE »

Editions du « Sel de la Terre »

Lettre 7 du 14 août 1945 Christ est parmi nous ! J’ai bien reçu ta bonne lettre et je l’ai lue avec amour. Il est bon que tu aspires à la vie spirituelle, mais efforce-toi de ne pas éteindre l’Esprit. S’il vous est plus difficile, à vous qui êtes dans le monde, de développer une vie spirituelle, le Seigneur aide ceux qui font des efforts. Saint Jean Climaque s’étonne de notre étrange condition : « Comment se fait-il qu’ayant le Dieu tout puissant, les anges et les saints comme auxiliaires pour pratiquer les vertus, et le seul Malin pour nous inciter au péché, nous soyons néanmoins plus facilement portés aux passions et aux vices qu’aux vertus?  » La question est restée ouverte. Le saint n’a pas voulu nous l’expliquer. On peut cependant supposer deux choses. D’une part, notre nature corrompue par la désobéissance et le monde, avec ses séductions multiples et étourdissantes, font le jeu du diable. D’autre part, le Seigneur ne viole pas notre liberté souveraine. Nous devons tendre aux vertus jusqu’à la limite de nos forces ; toutefois, il ne dépend pas de nous de persévérer dans les vertus, mais du Seigneur- C’est en fonction de notre humilité, et non de notre ascèse, que le Seigneur nous garde dans la vertu. Saint jean Climaque dit : « Là où une chute est survenue, c’est que l’orgueil a précédé. » Cependant, à nous qui sommes faibles, le Seigneur, dans sa miséricorde, a donné le repentir, car notre nature est profondément encline au péché. Les saints Pères ont, par leur propre expérience, étudié à fond les subtilités de notre nature ; ils nous consolent en nous exposant en détail, dans leurs écrits, les moyens de lutter contre le péché. Maintenant que tu as le combat invisible , consulte-le plus souvent. Quant à ta règle de prière, à toi de juger; simplement, que la prière ne soit pas dite en l’air, juste pour accomplir une règle. Efforce-toi de prier avec attention ! N’est-il pas préférable d’écourter la règle plutôt que de l’accomplir avec agitation et d’en être esclave ? Ce n’est pas ma pensée, mais celle de saint Isaac le Syrien. C’est aussi mentionné dans le Combat invisible, mais je ne me rappelle plus dans quel chapitre. Ton indigne compagnon de prière.

Lettre 10 du 10 juillet 1946 Christ est parmi nous ! Je te souhaite de mener une vie spirituelle et d’essayer, par amour de Dieu et pour le salut de ton âme, d’exprimer tout ce que tu as sur la conscience. « Prenez garde de ne pas tomber », dit l’Apôtre (1 Co 10,12). Sans la grâce de Dieu, toutes nos précautions s’émiettent car, comme je te l’ai déjà dit, il n’est pas en notre pouvoir de persévérer dans les vertus. Nous devons tendre aux vertus et nous faire violence, en cela consiste notre liberté. Tu as maintenant des notions sur la vie intérieure ainsi qu’une certaine expérience. Selon les forces et le temps dont tu disposes, contrains-toi à prier plus souvent intérieurement. Exerce-toi aussi au souvenir de la mort et prie Dieu de t’accorder cette grâce. Vois notre vie passagère : inconstante, changeante et très éphémère ; elle pousse à la distraction ceux qui ne sont pas attentifs. Pour acquérir la paix intérieure, il n’est qu’un moyen: la prière continuelle. L’ennui et la tristesse passeront ; prends patience et ne te décourage pas ! Que le Seigneur t’aide et te garde ! Il n’est pas bon de croire les paroles de ceux qui sont étrangers à notre façon de penser. Les gens sont ce qu’ils sont : ils font parfois d’un rien une montagne et ne voient que les faiblesses. Ils ne peuvent pas connaître les larmes secrètes versées en cellule ni pénétrer la vie intérieure d’un moine solitaire. Les degrés d’avancement spirituel sont variés, et seul le spirituel peut comprendre le spirituel. Rien n’est plus profitable que de considérer tous les autres comme bons et soi-même comme pire que tous. Ainsi que je te l’ai déjà dit personnellement, ne fais attention qu’à toi-même, et tu te verras alors pire que tous. Je me souviens toujours de vous dans mes indignes prières. Que la miséricorde de Dieu soit avec vous, selon votre foi !

Lettre 13 du 6 décembre 1946 J’aimerais bien répondre de vive voix à tes questions, car on ne peut pas tout dire par écrit. Il doit bien en être ainsi : si nous faisons attention à nous mêmes, les autres nous paraissent bons ; l’œil sain, en effet, regarde tous les hommes avec droiture, tandis que l’œil torve regarde tous les hommes de travers. Tu as donc maintenant le livre de saint Cassien ; lis-le de temps à autre ; bien qu’il soit écrit pour les moines, il s’adresse aussi aux Iaïcs. Des extraits bien choisis de ce livre figurent dans le tome Il de la Philocalie. Puisque tu aimes les « Vies des saints », lis-les ! Nous les lisons ici chaque jour au réfectoire et j’ai remarqué que certains en ont les larmes aux yeux. Tu as donc constaté toi-même que les visites et les conversations te laissent dans la tristesse ; aussi, dans la mesure du possible, évite-les sans hésiter. Même si cela fait quelques mécontents, cela n’a pas d’importance. Ne t’en préoccupe pas ! Tu as peur de l’obscurité ? Moi aussi. Cela nous montre combien nous sommes faibles et avons peu de foi dans la Providence divine. Lorsque je suis revenu à pied de chez les moniales, il m’a fallu traverser la forêt sur une distance de cinq kilomètres; à un endroit, une telle frayeur m’a saisi que j’en ai eu la chair de poule et que mes oreilles se sont mises à bouger: j’avais l’impression que quelqu’un me suivait. Je me suis retourné, j’ai fait le signe de croix et j’ai poursuivi mon chemin. L’Ecriture sainte dit : « La peur n’est rien d’autre qu’absence de réflexion » (Sg 17,12). Quant à ton trouble, les saints Pères ont dit : « Ce qui s’effectue avec trouble vient toujours des démons. » Prosterne-toi devant la croix et l’icône de la Mère de Dieu, cela suffit. Sois en paix ! Lis dans saint Barsanuphe la question 430 ainsi que la réponse et fais de même avec la question 433 ; tu pourras alors clarifier toi-même un peu les choses. Ne te trouble pas lorsque tu ne peux accomplir toute ta règle de prière et ne sois pas esclave d’une règle ! Garde la prière du publicain – « O Dieu, sois miséricordieux envers moi, pécheur ! » – et garde le souvenir de Dieu. Cela remplace toutes les règles. Lis ce qui est écrit à la page 136 du livre de saint Isaac, ainsi que le chapitre 20 de la deuxième partie du Combat invisible. Si des larmes apparaissent, arrête-toi jusqu’à ce qu’elles tarissent. Les larmes sont toujours utiles, mais ne t’en inquiète pas. Sache aussi que prier sans attention n’amènera jamais les larmes. Quand tu te couches, que la pensée de Dieu, tes souvenirs de l’Ecriture, surtout de l’Evangile, occupent ton esprit. Laisse les larmes venir librement. En confession, il ne faut pas essayer d’avoir des larmes; dis ce que tu as sur la conscience et rien de plus. Il est évident que X. traverse une période difficile ; aussi, il faut prier pour elle et ne pas t’irriter contre elle. Tu fais bien de ne pas lui accorder trop attention et de ne pas intervenir. Que le Seigneur vous accorde la sagesse et la réconciliation.

 

POUR UNE TRANSFORMATION D’AMOUR – LA PRIÈRE CONTACT AVEC DIEU

10 mars, 2016

http://www.clerus.va/content/clerus/fr/biblioteca.html

POUR UNE TRANSFORMATION D’AMOUR – LA PRIÈRE CONTACT AVEC DIEU

II y a longtemps déjà, saint Augustin s’écriait :  » Tu nous as faits pour toi, ô Seigneur, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en toi « 1. Nous venons de Dieu, en effet, et nous retournons vers Dieu. La nature humaine porte en elle-même une tendance, qui lui vient de son origine et de son Créateur, pour revenir vers son maître et sa fin qui est Dieu. II semble que bien des hommes ne prennent pas une nette conscience de cette tendance, de cette orientation de l’homme vers Dieu. Cette aspiration de la nature humaine est cependant réelle. Et il est des périodes de crise, comme la nôtre, où le monde semble envahi par le matérialisme, en proie à certains troubles profonds et à des craintes pour l’avenir. En ces périodes de crise, cette aspiration, sans devenir plus consciente chez bien des hommes qui ne vont que rarement ou jamais dans les profondeurs de leur âme, se manifeste d’une façon réelle et devient plus ardente. Nous constatons de nos jours que cette aspiration est ardente en effet : un des signes en est l’intérêt que l’on porte aux problèmes spirituels. Nous sommes orientés vers Dieu, nous retournons vers Dieu. Comment ici-bas, pouvons-nous, spécialement nous chrétiens, entrer en contact avec Dieu ? Dans ce contact avec Dieu, quelle est la part de l’homme ? C’est ce problème que je voudrais étudier avec vous, en m’appuyant sur la vérité révélée, qui nous est donnée et explicitée par l’Église ; en m’appuyant aussi sur des vérités psychologiques et sur la doctrine spirituelle des maîtres du Carmel qui sont, pour ainsi dire, des spécialistes, des professionnels de cette recherche de Dieu.

Qu’est-ce que la prière ? Demandons-nous d’abord ce que nous pensons de la prière, ce qu’évoque ce mot. Pour la plupart des hommes, le mot  » prière  » évoque un acte religieux, une récitation de prières vocales. Pour des artistes et des poètes, il évoque une certaine émotion religieuse, une sensation que l’on éprouve dans la partie la plus profonde et la meilleure de soi, émotion dans laquelle on croit trouver un certain contact avec Dieu. Pour le philosophe, du moins pour certains d’entre eux, la prière est un dépassement des choses extérieures, du monde sensible et même d’une certaine région du domaine intellectuel, dépassement qui conduit plus loin dans les profondeurs de l’esprit. Nous savons que certains philosophes modernes mettent précisément dans cette découverte, dans cette réalisation du plus profond d’eux-mêmes et de l’esprit en eux, une découverte de Dieu. Pour le mystique, la prière est aussi un dépassement, une recherche de Dieu qui s’affirme par des impressions profondes, par une expérience mystique, religieuse, dans laquelle l’activité de l’homme a une part, mais dont la part principale revient à l’activité de Dieu. Il y a dans toutes ces définitions quelque chose de vrai ; mais elles méritent d’être complétées. Et il nous paraît que, pour cela, nous n’avons qu’à reprendre notre définition du catéchisme2 et à la méditer. Qu’est-ce que la prière ? La prière est  » une élévation de notre âme vers Dieu « . Supprimons, si vous voulez, le mot  » élévation  » : la prière est une démarche de tout nous-même, de notre personne, vers Dieu. La prière est une prise de contact avec Dieu, pour un échange avec lui ; elle est un entretien, sainte Thérèse dira  » un commerce affectueux « 3. C’est l’amour évidemment qui est à la base de l’union, de l’échange, au principe du mouvement, et qui en est aussi le but, car qui aime veut aimer davantage ; et l’amour est en même temps le lien qui unit.

I. — LA DÉMARCHE VERS DIEU Dans cette prière qui est un échange, une démarche vers Dieu, que se passe-t-il ? Présence du Dieu infini Demandons-nous d’abord où est ce Dieu que nous cherchons : nous allons vers Dieu, encore faut-il savoir où il est. Nous savons que Dieu est partout, parce qu’il est infini. Il est dans tout le monde créé parce qu’il en est non seulement le créateur mais le conservateur : toutes choses ne peuvent subsister que par une action de Dieu, et donc par une présence de Dieu. Dieu est l’être simple, il agit partout et partout où il agit, il se trouve présent. Donc, aller vers Dieu, c’est chercher en soi-même, ou dans la nature, dans la création, ou au-delà du monde créé dans le monde des possibles, dans le fini de la création et dans l’infini au-delà, chercher donc cet être vivant qu’est Dieu. Car Dieu n’est pas une chose, Dieu est un être vivant. Le catéchisme nous apprend que Dieu est infini, et qu’en cet être infini, il y a trois personnes : le Père qui engendre son Fils, le Père et le Fils qui, se connaissant et se trouvant parfaits, s’aiment et par une spiration commune produisent l’Esprit Saint, spiration commune du Père et du Fils, spiration d’Amour personnifiée. Pour nous donc, Dieu est un être vivant. Permettez-moi d’insister sur cette vérité, car nous la méconnaissons bien souvent ; et les erreurs modernes sur la prière, sur la recherche de Dieu, ont le tort de la méconnaître. Dieu est un être vivant, un être infini et distinct de nous. Dieu est un être infini, nous sommes finis : entre nous, créatures, entre notre personne et Dieu, il y a l’infini, il y a un espace infini, une distance, non un fossé mais une distance. Que nous cherchions cet infini en nous ou dans la création ou bien au-delà, Dieu, être vivant qui nous pénètre et qui pénètre la création, est cependant pour ainsi dire séparé de nous par cet infini. Le problème de la prière, c’est de se porter vers Dieu, c’est de franchir cette distance infinie entre Dieu et nous. Pouvons-nous le faire ? Si vous le voulez bien, essayons de faire cette démarche, de nous porter vers Dieu, de nous mettre en quelque sorte en prière, en analysant brièvement les activités qui se déploient en nous. Vous me pardonnerez ces explications philosophiques et psychologiques : il est bon, de temps en temps, au moins une fois, de découvrir ce que nous faisons nous-mêmes chaque fois que nous nous mettons en prière. Et cela, non pas seulement pour une connaissance purement spéculative, mais pour perfectionner notre prière en perfectionnant précisément tous les mouvements, toutes les activités que nous déployons pour trouver Dieu.

L’attitude extérieure de prière Quand je me mets en prière, je fais une démarche. Même si je ne vais pas à l’église, si je ne fais pas le déplacement physique pour aller trouver Dieu dans le tabernacle, dans la maison de la prière, même si je prie chez moi, je déploie cependant une certaine activité physique extérieure. Je me mets à genoux, j’arrête du moins mon activité habituelle, parce que je conçois très bien que pour prier, du moins d’une façon parfaite, je dois orienter mes sens extérieurs vers la prière. Il y a d’ailleurs, nous le savons, des attitudes de prière : à genoux, debout les bras étendus ou levés… Quand nous considérons l’art dans les divers pays, surtout l’art primitif, comme dans les catacombes, nous découvrons presque toujours des orants. Cette attitude varie suivant les peuples et la conception qu’ils peuvent avoir de Dieu, ais il y a partout une attitude extérieure de prière. Actuellement, pour communier d’une façon plus étroite au sacrifice de la Messe, on insiste à juste raison, sur les diverses attitudes à prendre pendant la célébration parce que, dans notre civilisation, dans nos façons de faire, nous avons des attitudes expressives de tel ou tel sentiment. Nous nous tenons debout pendant le Credo, parce que c’est une attitude de confession, d’affirmation ; nous nous agenouillons pendant la consécration, parce que s’agenouiller c’est adorer, et nous adorons le mystère de la transsubstantiation et la présence du Christ à l’autel. Donc nous prions avec notre attitude extérieure, nous prions avec notre corps. Dans la démarche vers Dieu qu’est la prière, dans cette prise de contact, il y a tout d’abord une attitude extérieure qui contribue à cette prise de contact.

L’activité des facultés intérieures Mais la prière n’est pas toute là : il ne suffit pas de s’agenouiller pour se mettre en prière. Il y a un travail qui doit être fait par nos facultés intérieures, un travail de l’imagination et de la mémoire. Par exemple, je suis à l’église, ou chez moi pour prier, et je cherche Dieu ; je me place devant son image, devant le Crucifix, ma mémoire me rappelle le sacrifice du Calvaire. Je suis dans l’église, je me mets devant le tabernacle et, là aussi, ma mémoire me rappelle la vérité énoncée par le catéchisme : Jésus est présent avec son corps, son âme, sa divinité, dans le tabernacle. Peut-être vais-je essayer de construire cette présence à l’aide de mon imagination ; je sais fort bien qu’elle ne va pas reproduire la réalité, elle ne va faire que son travail, à savoir créer des images, se représenter la vérité par un symbole, reconstruire à sa façon la réalité. Je fais ce travail, afin de fixer mes sens sur cette vérité ; j’ai en moi des facultés qui ne peuvent être retenues et fixées que par une image. Et cela est nécessaire, me semble-t-il, à ma prière, car si je ne fais pas ce travail de la mémoire et de l’imagination, mes facultés vont s’envoler, partir s’occuper d’autre chose et je ne pourrai pas rester en prière. Mais il s’agit, maintenant, de prendre le contact avec Dieu. L’imagination et la mémoire ne me donnent pas ce contact, elle ne peuvent créer que des images. Lorsque je veux me rappeler un être cher qui est à distance et que je prends sa photographie ou que j’essaie de me rappeler ses traits, je n’arrive à créer qu’un symbole, mais je n’ai pas de contact vivant avec l’être aimé. Pour le contact vivant il faudrait sa présence, il faudrait que je puisse lui parler, l’étreindre, il faudrait que mon affection puisse pénétrer en lui véritablement pour que s’établisse cet échange vivant. Comment vais-je faire pour atteindre Dieu ainsi, pour réaliser ce contact vivant ? J’ai mon intelligence : Dieu est esprit, et moi-même, je suis esprit, j’ai mon âme qui est cet esprit. Vais-je pouvoir établir ce contact, ainsi, de mon esprit avec l’esprit qu’est Dieu ? Saint Jean de la Croix, le spécialiste de la prière, nous répondra : non, ce n’est pas possible4. Je puis prendre ce contact avec un homme, j’essaie de le faire actuellement avec vous : j’ai dans mon esprit une pensée que je traduis par une parole et, grâce à cette parole que je prononce, la pensée qui est dans mon esprit pénètre dans le vôtre. Il y a véritablement entre nous, actuellement, une communication d’esprit et de pensée. Est-ce que je puis le faire avec Dieu directement ? Non, parce qu’il n’y a pas de commune mesure. Cette communication que nous pouvons établir entre nous est rendue possible par le fait que notre intelligence à tous est finie, c’est-à-dire que le mot que j’emploie et qui traduit la pensée actuellement dans mon esprit, peut entrer dans le vôtre parce que nos esprits, pour ainsi dire, sont de même qualité. Mais avec Dieu, nous nous trouvons devant l’infini ; nous sommes des êtres finis, nous n’avons qu’une capacité limitée et notre intelligence, parce qu’elle est finie, si vaste soit-elle, ne peut pas étreindre cet infini qu’est Dieu. Nous sommes arrêtés par la distance, par le manque de proportion.

Le langage de l’analogie Je sais bien que Dieu a voulu établir cette communication entre lui et nous. Il nous a envoyé le Verbe incarné, qui nous a dit ce qui se passait au sein de Dieu. Notre Seigneur le dit nettement à Nicodème :  » Personne ne peut parler de Dieu, de la vie de Dieu, que celui qui en est venu ; lui sait ce qui s’y passe « 5, et il apporte la vérité. Mais le langage qu’a dû employer le Verbe incarné, Jésus, ainsi que l’Église à qui il a donné mission de nous enseigner, n’est qu’un langage  » analogique « . Dieu ne peut pas s’exprimer dans une parole humaine parce que la parole humaine est finie et que Dieu est infini. De même que l’océan ne peut pas être contenu dans un vase, de même et surtout, l’infini ne peut pas être exprimé, contenu, dans un mot humain, dans le langage humain, qui est fait uniquement pour la pensée humaine. Pour arriver à nous dire quelque chose de ce qui se passe en Dieu, en cet Être mystérieux et infini, Jésus a employé un langage analogique. Il a traduit en langage humain ce qui est infini et que le langage humain ne pourrait pas exprimer. De même — ceci est encore une comparaison —, quelqu’un qui vient d’un pays étranger où il a vu des choses extraordinaires, et qui veut les expliquer à un auditoire, est obligé de prendre des comparaisons ; il décrit tel animal en disant que sa tête ressemble à ceci, son corps à cela, il fait des comparaisons, pour essayer de traduire quelque chose de ce qu’il a vu : c’est un langage symbolique, un langage analogique. Pour l’infini, Notre Seigneur a agi ainsi ; il a pris, dans ce que nous savons et qui est du domaine de notre pensée, des réalités que nous connaissons, et il a traduit la vérité infinie dans ce langage que nous connaissons et comprenons, qui est dans notre expérience, dans la capacité de notre intelligence. Il nous a donné ainsi les vérités du dogme, notre catéchisme ; les vérités qui y sont exprimées sont donc de ces vérités analogiques. Oh, l’expression est la plus parfaite qui soit et on ne peut rien y changer. Mais cependant, en soi, cette expression n’est pas parfaite. Alors puisque l’expression n’est pas parfaite, nous ne pouvons pas au moyen de cette expression établir complètement pour ainsi dire, une union avec Dieu, il nous faut un autre moyen.

Le contact par la foi Allons-nous donc pouvoir franchir la distance, établir la communication, le contact, l’échange avec Dieu ? Oui, nous le pouvons, Dieu nous en a donné les moyens. Non seulement il nous a donné cette vérité mais il nous a donné, par-dessus tout, la grâce, la vie divine. Nous sommes Dieu par participation, nous sommes les enfants de Dieu. Le chrétien a reçu au baptême un moyen, un instrument, une puissance : la vertu surnaturelle de foi qui va lui permettre d’établir véritablement ce contact, cette union avec Dieu, de franchir la distance entre Dieu infini et nous. Que nous cherchions ce Dieu présent en nous ou dans le tabernacle, nous avons la vertu de foi, qui est une richesse incomparable car elle nous permet d’atteindre Dieu. Au baptême, nous recevons la vie surnaturelle et, comme toute vie, elle a des moyens pour se mouvoir et se développer. Nous avons une vie physique et un corps, des membres, des organes qui lui permettent de se développer, de se mouvoir, de poser ses actes. Nous avons la vie de l’âme et, en cette vie, des facultés, intelligence et volonté, qui lui permettent de s’épanouir et de se développer. De même, cette vie surnaturelle qui nous est donnée au baptême peut agir, se développer, s’épanouir. Elle a pour cela des moyens d’action, elle a, pour ainsi dire, des membres, des facultés, des puissances qui lui permettent d’agir, de poser ses actes propres de vie surnaturelle et de se développer. La première faculté qu’elle possède, la première puissance, c’est précisément cette vertu de foi qui lui permet de pénétrer en Dieu, d’entrer en Dieu. Comment vais-je faire cet acte de foi que nous assimilons à la prière ? Je vais prendre une vérité qui m’est donnée, par exemple  » un seul Dieu en trois Personnes « . Voilà l’expression humaine, analogique, de la vérité qui est en Dieu. Je la recueille avec mes sens, je l’ai lue, je l’ai entendue et je la présente à mon intelligence ; mon intelligence l’examine, la discute et voit qu’il n’y a rien de contradictoire :  » trois Personnes, une seule nature en Dieu « . Mon intelligence, cependant, ne l’admet pas. Pourquoi ? Parce que mon intelligence ne peut être forcée à l’adhésion d’une vérité que lorsqu’elle lui paraît évidente : deux et deux font quatre et mon intelligence adhère. Mais  » trois Personnes en un seul Dieu « , il n’y a pas de contradiction, mais il n’y a pas cependant une lumière telle, une évidence qui m’oblige à adhérer, à dire que c’est vrai. Devant une vérité qui n’est pas évidente, je cherche naturellement quelle est l’autorité qui me la présente, car je sais bien que je ne puis pas me rendre compte moi-même de tout par une évidence extérieure ou intérieure. J’adhère, je crois à bien des choses uniquement parce qu’elles m’ont été affirmées par quelqu’un, et que le témoignage qui m’en est donné me paraît valable. Je n’ai jamais vu l’Amérique, mais on me dit qu’elle existe, et j’ai des témoignages tels que je crois à l’existence de l’Amérique aussi fortement, aussi fermement que si je l’avais vue : voilà le témoignage. Cette vérité :  » un seul Dieu en trois Personnes « , qui n’est pas évidente pour moi, m’est affirmée par l’Église : j’examine si l’Église a autorité pour cela, si cette affirmation se trouve dans le dépôt de vérités qui lui a été légué par le Christ. Je découvre en effet que l’Eglise a autorité pour parler au nom de Dieu, que cette vérité particulière lui a été révélée par Dieu, et me voici devant un témoignage. J’ai fait mon travail intellectuel, j’ai fait une enquête, et je me dis :  » Puisque cela est affirmé par Dieu, je dois le croire « . Que se passe-t-il maintenant que j’ai reconnu que je dois croire ? Mon intelligence, à ce moment-là, abdique pour ainsi dire ; elle reconnaît qu’elle ne peut pas aller plus loin mais qu’elle est obligée d’adhérer bien qu’elle ne comprenne pas. La foi n’est donc pas dans une évidence que je perçois ; elle est, pour l’instant, dans la force, dans la vérité du témoignage. Lorsque j’en suis à ce point, à ce moment-là, je fais l’acte de foi ; je dis :  » Mon Dieu, je crois que vous êtes, je crois que vous existez, et qu’en vous il y a trois Personnes « . Voilà l’acte de foi. Que s’est-il passé ? Grâce à la soumission de l’intelligence qui a reconnu qu’elle ne peut pas aller plus loin et que, cependant, elle doit adhérer ; grâce à cette soumission raisonnable, obsequium rationabile, comme dit l’apôtre saint Paul6, mon intelligence a fait tout ce qu’elle a pu et elle reconnaît maintenant qu’elle ne peut pas aller plus loin, qu’elle ne peut raisonnablement faire qu’une chose, à savoir adhérer à la vérité qui lui est proposée. Est-ce un acte de foi ? Non pas encore. Comme un greffon … L’acte de foi est dans une démarche positive, dans un acte de la vertu de foi qui m’est donnée au baptême. Cette vertu de foi est greffée sur mon intelligence comme le greffon sur le cep de vigne. Nous savons ce que fait le vigneron quand il greffe la vigne : il taille le cep, fait une entaille et y met le greffon dont il désire avoir le fruit. Le greffon est fixé et dans quelques semaines ou quelques mois, il aura fait corps avec le cep de vigne. Nous aurons désormais les racines de la vigne primitive, le cep primitif et, sur ce cep, un greffon de la qualité dont nous désirons avoir les fruits. Dans notre âme, nous avons aussi les sens qui apportent l’aliment à notre intelligence ; cette intelligence est le cep primitif de la vigne ; sur ce cep primitif de la vigne, à savoir l’intelligence, nous avons le greffon de la foi. Le surnaturel, en nous, n’existe pas, pourrions-nous dire, à l’état pur ; il est greffé sur notre nature humaine, sur nos facultés humaines. L’intelligence reçoit la foi : la foi ne pourra pas agir sans l’intelligence. Elle agit en même temps avec la lumière qui lui arrive par l’intelligence et par les sens, de même que le greffon de la vigne reçoit la sève par le cep primitif et par les racines enfoncées dans la terre. Mais ce greffon de la vigne va donner son fruit propre, qui est le sien et non celui du cep primitif. De même, dans l’âme, la foi va produire son acte propre qui n’est pas un acte de l’intelligence, mais un acte de la vertu de foi, un acte surnaturel. Tout à l’heure, nous avons dit que l’intelligence, par ses propres forces, ne peut pas pénétrer en Dieu, parce qu’elle est finie et que Dieu est infini. Mais cette vertu de foi qui m’a été donnée au baptême, en tant qu’organe surnaturel, organe divin, peut pénétrer jusqu’en Dieu. Elle pénètre dans l’essence divine, elle y entre réellement, c’est sa fonction, c’est l’avantage de notre organisme surnaturel : elle pénètre réellement en Dieu, elle fait un acte de connaissance, une pénétration en Dieu.

L’acte essentiel de la prière Nous voici à l’acte essentiel de la prière, qu’il importe de mettre en relief. Quand je prie et que je fais un acte de foi en m’appuyant sur l’énoncé d’une vérité qui m’est donnée dans le catéchisme, en utilisant la formule habituelle de la prière, celle de la messe ou toute autre, j’entre en Dieu, j’établis un contact direct, un contact profond, un contact vivant avec Dieu. Tout à l’heure, nous nous demandions comment arriver à saisir l’infini : l’infini, je le saisis par la foi. Je voudrais bien que nous comprenions tous la valeur incomparable de notre foi. La foi n’a pas seulement comme résultat et bénéfice pour notre âme, de nous éclairer sur ce qu’est Dieu, sur des vérités que nous n’aurions jamais pu saisir uniquement par notre intelligence. Elle a l’avantage incomparable et suprême, d’établir un contact avec Dieu. c’est cela, la prière : ce contact avec Dieu. Dans l’Évangile, presque à tout instant, dans les relations de Jésus avec les foules ou avec les personnes qui viennent lui demander une grâce, nous voyons l’effet de la foi. Lorsqu’on vient demander un miracle à Notre Seigneur, la plupart du temps, il demande :  » Avez-vous la foi ? « 7 c’est-à-dire, êtes-vous véritablement en relation avec moi, avez-vous pris contact avec moi, avec la divinité qui est en moi, avec la puissance de ma divinité ? Et quand le contact est établi, le miracle est réalisé. Il arrivera même, parfois, qu’il n’y ait pas de dialogue entre Notre Seigneur et la personne qui vient lui demander une grâce, comme l’hémorroïsse de Capharnaüm qui s’approche de lui et se dit  » Oh ! si je réussis seulement à toucher la frange de son vêtement, je serai guérie « 8. En effet, elle touche la frange du vêtement de Notre Seigneur avec foi, et immédiatement elle se sent guérie. Et Notre Seigneur se retourne :  » Qui m’a touché ?  » Les apôtres lui disent :  » Mais tout le monde te presse et tu demandes qui t’a touché !  » Oui, mais quelqu’un l’a touché, c’est la foi qui l’a touché, qui l’a pénétré comme un glaive pour ainsi dire et lui a arraché une vertu.

De même que la Cananéenne9 qui le prie avec foi, de même que le centurion10 qui le prie avec foi, provoquent en Notre Seigneur un tressaillement, l’hémoroïsse a produit un tressaillement dans le Christ. Le centurion provoquera l’enthousiasme :  » Je n’ai jamais rencontré une telle foi en Israël… « 11 Cet enthousiasme, ce tressaillement que nous sentons dans le Christ, nous le produisons en Dieu lui-même chaque fois que nous le touchons avec foi, avec une foi ardente. Le voilà, le contact de la prière, la voilà, la valeur de la prière, nous dirions l’essence, la partie essentielle de la prière. La prière, certes, est une attitude extérieure, elle est un recueillement, elle est une pensée ; elle est surtout un contact avec Dieu, c’est en cela qu’elle consiste. Ce contact est pénétrant et quand nous pénétrons en Dieu, que ce contact est établi, il y a un échange véritable : Dieu est un océan, Dieu est un feu, Dieu est une fontaine vive. Chaque fois que nous prenons contact avec Dieu, nous touchons l’océan qu’il est, nous touchons à la flamme, à l’incendie qu’il est, et par conséquent, nous puisons en lui la substance divine, nous pouvons recevoir une augmentation de la participation de la vie divine qu’est la grâce en nous. Il est possible que nous n’obtenions pas la grâce spéciale, temporelle, que nous avons demandée, mais nous recevons bien mieux puisque nous nous divinisons à son contact. Voilà ce qu’est la prière : c’est essentiellement ce contact avec un Dieu vivant, avec un Dieu qui réagit, non pas comme un simple être inanimé, mais comme une personne vivante, par un tressaillement, par un don de lui-même.

II. — L’ACTE HUMAIN PAR EXCELLENCE Cette prière, cette prise de contact avec Dieu, prendra des formes bien différentes. La prière, qui est l’exercice de la vertu de foi, pourra s’exercer dans toute âme qui a la foi. Elle prendra évidemment des formes différentes au point de vue extérieur. Essentiellement, elle sera la même pour tous : ce sera toujours cette prise de contact entre l’être vivant qu’est Dieu et notre âme, par l’intermédiaire de la foi. Mais dans ses formes extérieures en nous, elle prendra des formes bien différentes.

Une foi en éveil Est-ce que l’enfant peut prier ? Mais oui, il le peut. Comment exprimera-t-il sa prière ? Comme un enfant, par un baiser au tabernacle, par un sourire peut-être, par une parole dont nous comprendrons à peine le sens, mais qu’importe ? Il exprime sa prière comme il peut ; mais puisqu’il a la foi, et qu’on lui a dit que Jésus est dans le tabernacle ou en lui, il va pouvoir exercer cette foi, d’une façon non pas explicitée à la manière d’un adulte, mais cependant réelle. Le contact est établi avec Dieu et, par conséquent, l’enrichissement de ce contact sera réalisé en lui. Un peu plus tard, il le prendra avec des images, puis avec une pensée ; mais ce contact, quelle que soit sa forme extérieure, y sera à la mesure de sa foi. Et nous, dans notre prière, nous veillerons bien à prendre contact ainsi, à mettre notre foi en éveil. Notre exercice de prière sera une prière vocale peut-être, mais à la condition qu’elle soit animée intérieurement par la foi, par cet acte de la foi qui est en nous. Elle sera animée peut-être par une méditation ou par le silence. Trop souvent on croit que, pour que la prière soit fervente, efficace, pénétrante, il faut qu’elle soit chargée d’une activité extérieure ou intellectuelle très grande : il n’en est rien. Même dans l’état de fatigue où je n’ai plus la disposition de mes facultés, où je ne puis plus penser, état qui me laissera moi-même insensible, pourvu que cette vertu de foi qui est en moi cherche Dieu, dise sa foi et son amour à Dieu, ma prière sera efficace. La prière est toujours possible, justement parce que l’âme peut toujours faire cet acte intérieur de foi.

Nous sommes faits pour Dieu Nous savons que notre prière, étant toujours possible, pourra devenir continuelle lorsque nous en avons l’habitude ; notre prière doit rester, du moins en tendance et en désir, aussi continuelle que possible. Qu’est-ce que le chrétien ? Certes le chrétien est quelqu’un qui doit affirmer sa foi, son christianisme, par sa charité, son attitude extérieure, l’accomplissement de ses devoirs ; mais, essentiellement, le chrétien est celui qui tend vers sa fin, vers Dieu. Le chrétien, c’est celui qui croit qu’il vient de Dieu, qu’il retourne à Dieu et qu’il est appelé à participer à la vie divine, à se perdre dans la Trinité sainte. Le chrétien croit à cela, il croit que sa véritable vie n’est pas ici-bas, mais dans la Trinité sainte. Car nous sommes faits pour Dieu, nous sommes faits pour le Ciel ; et le Ciel ne consiste pas uniquement à retrouver ceux que nous aimons : le Ciel consiste essentiellement à trouver Dieu, à entrer dans le mouvement de la Trinité sainte. La grâce nous fait enfants de Dieu et, au sein de la Trinité sainte, il y a le Père, le Fils et l’Esprit Saint ; notre grâce nous appelle précisément à nous identifier au Verbe de Dieu, au Fils de Dieu. Le Fils de Dieu s’est incarné, c’est en lui que nous trouvons notre fin, c’est à nous perdre en lui que nous devons travailler. Et c’est en lui que nous trouverons notre bonheur : ce sera de lui être identifié, d’entrer avec lui dans la Trinité sainte, de partager ses opérations, et par là son bonheur. Voilà notre fin, voilà le Ciel : non pas seulement être spectateur de Dieu, mais agir avec Dieu en agissant avec le Verbe, avec le Fils de Dieu. Voilà notre fin, c’est là la vie qui n’aura pas de terme, la vie du Ciel. La prière, le contact avec Dieu, c’est déjà l’exercice de la vie éternelle ; c’est l’exercice du Ciel, c’est la réalisation des opérations que nous ferons dans le Ciel. Notre vie ici-bas ne nous a été donnée que pour préparer cela, pour nous exercer, pour réaliser déjà ce que nous ferons dans le Ciel. Nous le réalisons dans la foi, c’est-à-dire sans la jouissance ; dans le Ciel, nous le réaliserons dans la vision et dans le bonheur parfait. La prière n’est donc pas un incident dans notre vie ; la prière, c’est l’acte chrétien par excellence, c’est la préparation de notre éternité, c’est la réalisation par avance des opérations que nous ferons dans l’éternité.

Puissance de la prière Quand nous regardons la prière de cette façon, cette prise de contact avec Dieu comme l’acte essentiel de l’homme, l’acte humain par excellence — acte humain par excellence car il est déjà un acte divin —, nous voyons l’importance qu’il doit avoir dans notre vie. Je ne parle pas ici de la puissance de la prière au point de vue de la grâce que nous pouvons recevoir, mais de sa puissance en tant qu’elle nous associe à la vie et par conséquent à la puissance de Dieu. C’est Dieu qui mène le monde, et nous avons un moyen pour participer à cette puissance de Dieu et donc à la direction du monde avec lui. C’est par la prière, par le contact avec lui, en nous mêlant à lui, en nous unissant à lui, que nous dirigeons pour ainsi dire, à notre tour et avec lui, le monde. Et sainte Thérèse nous dit que l’âme qui prie, commande tour à tour avec Dieu dans son union12 ; Dieu lui laisse gouverner le monde, à ses moments et à ses heures. Ou plutôt, elle est toute soumise à Dieu mais Dieu qui ne se laisse pas vaincre en délicatesse lui laisse à son tour le gouvernement du monde. Quand nous serons dans le Ciel et que nous verrons les choses dans la vérité, nous serons frappés de voir comment Dieu lui-même a été délicat avec les hommes et les âmes qui lui étaient unies, en leur laissant la direction du monde, en cédant même à leurs désirs dans la direction des événements. Voici la prière, ainsi que dira sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus13, comme une reine, comme une puissance entrant dans le sein de Dieu et dans le gouvernement du monde. On a osé dire parfois que l’âme de prière était une égoïste, qui recherchait des impressions dans la prière et qui délaissait le monde. Oh ! les malheureux qui disent cela et qui n’ont pas compris, bien que chrétiens, ce qu’est la prière, son essence. Non, le moyen de s’intéresser au monde et de pratiquer la charité avec le monde — oh, il en est d’autres, je ne dis pas que ce soit le seul — mais enfin le plus efficace, c’est d’entrer dans ce mouvement de Dieu par la prière. Si vous le voulez bien, retenons justement cela : la prière nous introduit en Dieu, elle nous fait entrer en contact avec lui et, si elle est parfaite, elle nous fait partager en même temps ses opérations. Retenons aussi que ce moyen est à notre disposition : de jour et de nuit, par un acte de foi, nous pouvons entrer en lui, rester en lui. Retenons que Dieu a toujours la porte ouverte pour nous laisser entrer en lui par la prière. Dieu est un feu consumant, une fontaine toujours jaillissante, le bien diffusif de lui-même et, à tout instant par conséquent, il ne dépend que de nous, par un acte de foi, par un acte d’amour, de prendre contact avec lui, de nous vivifier nous-mêmes, de nous enrichir surnaturellement. Il dépend de nous de faire cet acte divin qu’est la prière, d’entrer en Dieu et, quand nous sommes en lui, d’agir sur cette Cause première par le contact que nous avons réalisé et par l’amour que nous lui portons et qu’il nous porte ; d’agir en lui et par lui, pour le bien de notre âme et du monde. Restons simplement sur ces pensées, spécialement celle du contact avec Dieu, et profitons de cette vérité que je voudrais voir entrer profondément dans vos âmes pour qu’elle y devienne désormais une idée-force, une pensée qui vous plonge dans la véritable vie, qui vous plonge en Dieu. Que, plongés ainsi en Dieu, au moins de temps en temps, vous ayez de plus en plus le désir de revenir en lui, de vivre avec lui, et dans ce contact avec lui, de vous diviniser, de devenir une puissance pour ceux qui vous entourent et pour le monde.

NOTES SUR LE SITE (DOCUMENTS)

« UNE VILLE NE SE PEUT CACHER, QUI EST SISE AU SOMMET D’UN MONT »

1 mars, 2016

http://www.dominicains.ca/Documents/maitre_ordre/Radcliffe/contemplation1.htm

UNE VIE CONTEMPLATIVE

« UNE VILLE NE SE PEUT CACHER, QUI EST SISE AU SOMMET D’UN MONT »

Lettre publiée en la fête de sainte catherine de Sienne, 2001

fr. Timothy Radcliffe, o.p.

Cette lettre s’adresse en premier lieu aux moniales, car c’est de votre vie qu’il s’agit, chères sœurs moniales. Je veux rendre grâces à Dieu pour votre présence au cœur de l’Ordre. Souvent, au milieu de visites canoniques menées tambour battant, mon passage dans les monastères a été un moment de joie, de rire et de fraîcheur. Je ne suis pas moniale, alors qu’ai-je à dire de votre vie ? Comme vous, je suis moi aussi un dominicain appelé à la contemplation. Vous avez partagé ouvertement avec moi vos espoirs de renouveau pour la vie contemplative au cœur de l’Ordre, et les défis que vous devez relever. Aussi par la présente lettre aimerais-je partager avec toutes les moniales le fruit de nos conversations. S’il devait s’avérer que je n’ai pas compris votre vocation, je vous en demande pardon. L’Ordre ne s’épanouira que si nous osons dire ce que nous avons au fond du cœur, avec l’assurance d’être pardonnés.
Je voudrais aussi partager cela avec toute la Famille dominicaine. Avant de mourir, saint Dominique « confia les moniales, membres du même Ordre, au soin fraternel de ses fils » (LCM 1 § I). La première communauté dominicaine qu’il fonda fut celle des moniales de Prouilhe, et l’un de ses derniers soucis fut de construire le monastère de Bologne : « Il est absolument nécessaire, mes frères, de construire une maison de moniales, même si cela implique de délaisser quelques temps le travail de notre propre maison » . Les monastères nous sont donc confiés à tous. De même que nous-mêmes sommes confiés à la prière et au soin des moniales. Cette réciprocité est au cœur de l’Ordre. Aussi, quoique je m’adresse directement aux moniales, j’espère que tous les dominicains sont à l’écoute.
1. Une vie contemplative
Les monastères ne sont pas la branche contemplative de l’Ordre. Nous ne saurions laisser la contemplation aux seules moniales. Nous sommes tous appelés à la contemplation, et le renouveau de la vie contemplative est l’un des plus grands défis que l’Ordre doive relever. J’hésite à donner une définition de « contemplation »… mais, un peu d’audace ! Par contemplation j’entends notre quête de Dieu, qui nous conduit à la rencontre de Dieu qui vient à nous. Nous recherchons Dieu dans le silence et la prière, dans l’étude et dans la discussion, dans la solitude et dans l’amour. Avec tous nos dons de cœur et d’esprit, nous suivons les traces de Dieu. Mais c’est Dieu qui nous trouve au moment où nous nous y attendions le moins. Marie Madeleine, première sainte patronne de l’Ordre, est l’authentique contemplative, qui cherche le corps de Jésus pour finalement rester stupéfiée lorsqu’elle entend le Seigneur Ressuscité l’appeler par son nom. Notre prière jaillit de ce désir profond. Comme l’a dit Catherine, « Le désir même est prière ».Le fr. Vincent de Couesnongle parlait de « la contemplation de la rue » . Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous, chez le plus petit de nos frères, la plus petite de nos sœurs (Mt 25), dans nos familles, là où nous travaillons, chez nos amis et nos ennemis, dans la joie et dans la tristesse. Le Verbe est là, si seulement nous voulons bien ouvrir les yeux pour le voir. Eric Borgman, un laïc dominicain néerlandais, a écrit : « Les dominicains sont convaincus que le monde dans lequel nous vivons, tumultueux et en ébullition, souvent violent et terrifiant, est en même temps le lieu où naît le sacré, le lieu où nous nous rencontrons et nous écoutons pour -’contempler’- Dieu » . Aussi chaque dominicain est appelé à la contemplation, que nous soyons laïcs dominicains, sœurs, frères ou moniales. Notre plus grande figure contemplative, sainte Catherine de Sienne, était une laïque.
Prêcher est un acte de contemplation. Don Goergen a écrit : « Dans la prédication s’unissent le chercheur et le cherché, celui qui est perdu et celui qui est trouvé. Dieu nous découvre au cœur même de notre parole qui tente de le révéler. Dieu ne nous laisse jamais tomber » . Prêcher n’est pas juste ouvrir la bouche pour parler. Cela commence par une attention silencieuse à l’Évangile, une lutte pour comprendre, la prière pour être illuminé, et cela s’achève par les réactions de ceux qui nous écoutent. Je me souviens, jeune frère, de la visite d’un évêque attendu pour prêcher, et qui se tourna vers l’un des frères une minute avant la messe : « Si tu es un bon dominicain, tu devrais pouvoir prêcher maintenant sans préparation ». Le frère répondit : « C’est justement parce que je suis dominicain que je ne crois pas que la prédication consiste juste à dire la première chose qui me vient à l’esprit ».
Si tous les dominicains sont appelés à la contemplation, qu’y a-t-il donc de si particulier dans votre vie ? Votre vie est tout entière façonnée par la recherche de Dieu. La vocation d’une moniale est « un rappel pour tout le peuple chrétien de la vocation fondamentale de chacun à la rencontre avec Dieu » (Verbi Sponsa 4). Comme l’écrivit le fr. Marie-Dominique Chenu, « la vie mystique n’est foncièrement pas autre chose que la vie chrétienne » . Vous n’échappez pas aux drames et aux crises de la vie humaine ordinaire. Vous les vivez plus à nu, plus intensément, connaissant la joie et le désespoir de toute vie humaine, sans avoir l’abri qu’offrent tant des choses qui donnent du sens à la plupart des vies humaines : un mariage, des enfants, une carrière. Le monastère est cet endroit où l’on ne peut se cacher nulle part de la question fondamentale de toute vie humaine. Une moniale écrivait : « Je suis entrée au monastère, non pour fuir le monde ou l’oublier, pas même pour ignorer son existence, mais pour être présente au monde d’une manière plus profonde, pour vivre au cœur du monde, d’une façon secrète mais que je crois plus réelle. Je ne suis pas venue chercher ici une vie tranquille ou la sécurité, mais partager, prendre avec moi les souffrances, la douleur, les espoirs de toute l’humanité » .
Votre vie n’a de sens que si la quête de Dieu mène bien à cette rencontre dans le jardin, à entendre prononcer son nom. Votre vie n’a aucun objectif intermédiaire auquel vous accrocher au fil des jours et des années. Le monastère est comme un petit groupe à l’arrêt de bus, un signe d’espoir que le bus va arriver. Cela est vrai de tous ceux qui vivent la vie monastique cloîtrée. Dans une conférence au congrès des abbés bénédictins , je disais que Dieu se montre souvent dans l’absence, dans le vide : l’espace libre entre les ailes des chérubins dans le Temple, et finalement dans le tombeau vide au jardin. La vie d’une moniale et d’un moine est creusée par un vide. Votre vie est vide de but, sinon celui d’être là pour Dieu. Vous ne faites rien de particulièrement utile. Mais ce vide est un espace libre dans lequel Dieu vient habiter et où nous entrevoyons sa gloire.
Vous faites cela en moniales de l’Ordre des Prêcheurs. L’Église appelle les contemplatifs de différentes familles religieuses à vivre de la richesse de leurs traditions et charismes respectifs -bénédictin, carmélite, franciscain ou dominicain- qui « constituent un splendide éventail » . Que signifie pour un monastère être dominicain ? Je veux partager ce que j’ai appris de vous en regardant votre vie marquée par la mission de l’Ordre, par la vie commune dominicaine, par la recherche de la Vérité, et par l’appartenance à tout l’Ordre. Il y a maints autres aspects de votre vie que je n’aborderai pas, je m’en tiens à ceux-ci qui sont au cœur de votre identité dominicaine.
2. La mission
Que signifie être moniale d’un Ordre missionnaire ? Comment est-il possible d’être à la fois une contemplative cloîtrée et une missionnaire ?
Être envoyés
Être missionnaires, c’est littéralement être envoyés. Les frères et les sœurs peuvent être envoyés en mission aux confins de la terre, comme Jésus envoya ses disciples. Certes on peut vous envoyer fonder un nouveau monastère, ou renforcer un monastère fragile, mais en général vous restez sur place. Alors en quel sens êtes-vous envoyées ? Pour Jésus, être envoyé par le Père ne consistait pas à quitter un lieu pour un autre. Il ne partit pas en voyage. Son existence même venait du Père. Vous êtes tout aussi missionnaires que les frères, non par un départ, mais parce que vous vivez votre vie venant de Dieu et pour Dieu. Comme le dit Jourdain à Diane : « Ta permanence dans le calme du couvent et mes nombreuses errances de par le monde sont pareillement faites pour l’amour de Lui » . Vous êtes une Parole prêchée par votre être même.
La septième manière de prier de Dominique consistait à étirer « son corps tout entier vers le ciel en une prière semblable à la flèche tirée haut de l’arc tendu » . Vous pointez droit vers Dieu comme une flèche, juste par votre présence sans autre objet. Vous êtes par votre vie même une parole pour vos frères, vos sœurs, et les laïcs dominicains, et une parole pour le lieu où se trouve votre monastère. Je l’ai bien vu dans des pays qui souffrent, comme l’Angola, le Nicaragua, dans les taudis des grandes villes comme Karachi, ou dans le Bronx à New York, ou dans certaines banlieues de Paris. Dans des endroits comme ceux-là, un monastère est une Parole qui se fait chair et sang, « pleine de grâce et de vérité » (Jn 1, 18).
Marie Madeleine va trouver les apôtres et leur dit : « J’ai vu le Seigneur ». Certaines d’entre vous seront peut-être appelées à prêcher par l’écrit. Beaucoup des plus grands théologiens étaient des moines ou des moniales, et cela serait particulièrement approprié à une moniale dominicaine. LCM 106 § II affirme explicitement que le travail des moniales peut également être intellectuel.
Vous pouvez aussi être envoyées créer de nouvelles fondations. Olmedo est une inspiration, avec ses huit fondations dans quatre continents. L’Ordre se développe dans de nombreux pays, en particulier en Asie, et sans vous nous sommes incomplets. Il arrive que vous soyez là avant nous. Il faut parfois un grand courage pour envoyer des moniales fonder un nouveau monastère, en particulier parce que ce sont celles qui donnent le plus à leur communauté qui seront capables d’une telle aventure. Rappelez-vous le courage de Dominique qui dispersa les frères à peine l’Ordre était-il fondé, afin que le grain portât des fruits.
La compassion
La compassion fait partie de votre mission, cette part du don de Dominique pour « conduire les pécheurs, les opprimés et les désespérés dans le sanctuaire intime de sa compassion » (LCM 35, § I). Le Dieu de Dominique est un Dieu de miséricorde. La compassion suppose que nous désapprenions cette dureté de cœur qui fait le procès des autres, que nous nous dépouillions de cette carapace qui tient les autres à l’écart, que nous apprenions à être vulnérable à la souffrance et au désarroi des autres, que nous entendions leurs appels à l’aide. Cela nous l’apprenons avant tout dans nos communautés. Osons-nous nous laisser toucher par les souffrances de notre sœur de la chambre voisine ? Osons-nous prendre le risque d’écouter ses appels à l’aide à demi formulés ? Dans le cas contraire, comment pourrions-nous incarner la compassion de Dominique pour le monde ?
La compassion est plus qu’un sentiment, c’est ouvrir les yeux pour voir le Christ parmi nous, le Christ qui souffre encore, comme Las Casas vit le Christ crucifié dans les Indigènes d’Hispaniola. Il y faut une éducation du cœur et de l’œil, qui nous rende attentifs au Seigneur présent parmi nous dans l’opprimé et le blessé. La compassion est donc authentiquement contemplative, clairvoyante. Comme le dit Borgman, « Être touché, ému, par ce qui arrive aux gens et par ce qui les atteint, c’est une manière de percevoir la présence de Dieu. La compassion est contemplation au sens dominicain » . La compassion contemplative est l’apprentissage d’un regard désintéressé sur les autres. Comme tel, elle est profondément liée à la soif d’un monde juste. L’engagement de l’Ordre au service de la justice devient aisément une question d’idéologie s’il ne naît pas d’une compassion contemplative. « Une société qui ne comprend pas la contemplation ne comprendra pas la justice, parce qu’elle aura oublié comment regarder de manière désintéressée qui est l’autre. Elle se réfugiera dans des généralités, des préjugés, des clichés calculateurs. »
La compassion nous porte au-delà des divisions internes. Le monastère de Rweza au Burundi est cerné par la guerre. Les sœurs viennent elles-mêmes des différents groupes ethniques qui se combattent, elles ont souvent perdu des membres de leur famille. Quand on leur demande ce qui les a maintenues unies, elles répondent que l’union est un don de Dieu, pour lequel elles ne rendront jamais assez grâces. Elles disent aussi qu’elles écoutent ensemble les nouvelles à la radio, même si c’est très douloureux. Partager cette peine les unit.
La compassion implique donc une connaissance des besoins de l’Ordre et du monde. Dans les monastères florissants, j’ai souvent constaté un désir d’en savoir davantage sur l’Ordre et ses besoins, tout comme Diane réclamait sans cesse à Jourdain des nouvelles de ses missions. « Pour quoi voulez-vous que nous priions ? » Il y a une soif de comprendre ce qui se passe dans les pays en guerre, comme l’Algérie et le Rwanda. Aussi les monastères doivent-ils avoir accès à l’information et aux véritables éléments d’analyse, plutôt qu’à des nouvelles comme simples passe-temps, pour pouvoir soumettre à Dieu les besoins de notre monde.
La prière
La compassion déborde en prière. Les premiers frères demandaient toujours aux moniales de prier pour eux parce qu’ils manquaient de temps pour le faire eux-mêmes. Raymond de Penyafort se plaignit un jour à la Prieure de Bologne d’être trop occupé par les affaires de la cour papale : « Je ne peux quasiment jamais atteindre ou, pour être tout à fait honnête, ne serait-ce qu’apercevoir le début du calme de la contemplation… Aussi est-ce une grande joie et un immense réconfort de me savoir soutenu par tes prières » . Jourdain écrivit à Diane : « Prie pour moi souventes fois et avec ardeur dans le Seigneur ; j’ai grand besoin de tes prières en raison de mes fautes, et ne prie que rarement moi-même » .
Voilà qui pourrait donner l’impression que frères et moniales ont des types d’activités bien différents, les frères prêchant et les moniales priant, exactement comme un ménage où la femme préparerait le repas et laisserait à son mari le soin de laver la vaisselle -avec un peu de chance ! Mais dans la prédication nous partageons la parole qui nous est donnée. Prier pour cette parole fait donc partie de l’événement prédication. La prière ne vient pas seulement avant la prédication comme la cuisine précède la vaisselle. La prière participe de la venue du Verbe, et les moniales sont par conséquent intimement impliquées dans l’acte de prédication. « Les moniales cherchent, méditent et invoquent Dieu dans la solitude afin que la parole qui sort de la bouche de Dieu ne Lui revienne pas vide mais accomplisse ce pour quoi elle a été envoyée » (LCM 1 § II). Pour Jourdain, ce sont les prières de Diane et sa communauté qui donnent force à sa prédication et apportent le flot des vocations.
Les formes de prière les plus typiques de saint Thomas d’Aquin étaient l’intercession et l’action de grâces. Nous demandons à Dieu ce dont nous avons besoin, et remercions lorsque cela nous est accordé. Cela évoque peut-être une manière infantile de se situer dans le monde, comme si nous étions incapables de faire quoi que ce soit par nous mêmes. Mais en fait, il y faut la maturité de qui réalise que toute chose est donnée. Dans la société de consommation, où tout a un prix, demander est considéré comme un échec. Mais si nous vivons dans le monde réel, créé par Dieu, alors demander ce dont nous avons besoin c’est être vrai, et reconnaître en Dieu « l’auteur de nos biens » . Mais plus encore, la réponse à nos prières est parfois la manière dont Dieu agit sur le monde. Dieu désire que nous priions, pour qu’il puisse donner, en réponse. Prier n’est pas contraindre Dieu à changer d’avis. C’est par amitié que Dieu nous accorde ce que nous demandons. Aussi vos prières sont-elles une participation à l’action de Dieu sur le monde.
Célébrer la liturgie
Une autre de vos manières de prêcher c’est par la beauté de votre célébration publique de la liturgie, comme le recommande instamment Venite Seorsum. Il y a dans notre société une soif de Dieu, souvent contrariée par le soupçon qui pèse sur tout enseignement. L’expérience m’a appris qu’au moment où l’on commence à prêcher, plus d’un visage se détourne. Mais la beauté sait toucher les sources les plus intimes de notre désir de Dieu. La beauté nous saisit sans nous forcer. Elle a sa propre autorité, plus profonde que n’importe quel argument.
La liturgie dominicaine doit être pleine de joie . Dominique chantait joyeusement. Jourdain raconte l’histoire d’un vaudois maussade, du nom de Pierre, qui tenait les dominicains en piètre estime parce que « les frères étaient trop gais et démonstratifs » . Il croyait qu’un religieux doit être grave et triste. Et puis une nuit il rêva d’une grande prairie. « Il y voyait une assemblée de Frères Prêcheurs, faisant cercle, leurs visages rieurs tournés vers le ciel. L’un d’eux tenait le Corps du Christ dans ses mains tendues. » Il s’éveilla « le cœur empli de joie » et entra dans l’Ordre. La joie de la liturgie fait partie de notre prédication de la Bonne Nouvelle. Je n’oublierai jamais la joie des moniales de Nairobi dansant au pied de l’autel aux paroles de l’Évangile. La joie de la bonne nouvelle était visible dans leur mouvement. Je n’ai pu m’empêcher de danser moi-même !
3. La communauté
Toute communauté monastique devrait être un lieu d’amour mutuel où Dieu vient faire sa place. « Grâce à l’amour mutuel, la vie fraternelle est un espace théologal dans lequel on fait l’expérience de la présence mystique du Seigneur ressuscité » (Verbi Sponsa 6). Mais la tradition dominicaine a une compréhension particulière de la vie commune. Vous tenez vous aussi vos vœux de la Règle de saint Augustin, qui rappelle que la fin à laquelle nous sommes appelés « est vivre unis dans la maison et n’être qu’un seul esprit et un seul cœur en Dieu ». Jésus appela les apôtres à vivre avec lui avant de les envoyer prêcher. Pour vous aussi, la vie commune fait partie de la prédication.
La communauté et l’amitié
La tradition dominicaine de la communauté est profondément marquée par la manière dont nous concevons notre relation avec Dieu. Il y a dans l’Église deux grandes traditions. L’une considère notre relation avec Dieu en termes de mariage, comme l’amour entre les époux. L’autre l’envisage en terme d’amitié. On trouve les deux dans l’Ordre, mais nous avons tout particulièrement cultivé la théologie johannique de l’amitié, souvent négligée. Pour saint Thomas d’Aquin, le cœur de la vie de Dieu est l’amitié du Père et du Fils : l’Esprit Saint. Prier est donc parler à Dieu comme à un ami. Selon Carranza, un dominicain espagnol du seizième siècle, prier c’est « converser intimement avec Dieu… discuter de tout ce qui vous touche avec Dieu, des intérêts les plus élevés aux détails sans prétention, que cela concerne le ciel ou la terre, ait trait à l’âme ou au corps, les grandes et les petites choses ; c’est lui ouvrir votre cœur et vous découvrir entièrement à lui, ne laissant rien dans l’ombre ; c’est lui raconter vos peines, vos péchés, vos désirs et tout le reste, tout ce que vous avez dans l’âme, et vous abandonner à lui comme un ami s’abandonne à un autre » .
On trouve aussi la conception ‘nuptiale’ dans l’Ordre, par exemple chez Jourdain de Saxe, Catherine de Sienne, Agnès de Langeac. Mais, cet amour n’est pas à leurs yeux une relation individuelle avec Dieu, il s’incarne dans l’amour des frères et des sœurs. « Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4, 20). Jourdain écrit à Diane : « Christ est le lien qui nous unit ; en lui mon esprit est fermement soudé à ton esprit ; en lui tu es toujours présente, sans cesse avec moi, où que me porte mon errance » . « Aimons-nous les uns les autres en lui et à travers lui et pour lui » . Catherine dit sans ambiguïté que son amour du Christ Époux est le même que celui qu’elle porte à ses amis. Le Seigneur lui dit : « L’amour que l’on a pour moi et pour le prochain est une seule et même chose » . Cela signifie que notre vie contemplative doit nous faire ouvrir les yeux sur nos frères et nos sœurs. Dans le Rosaire, nous suivons les mystères de la vie du Christ, ses moments de joie, de souffrance et de gloire. Sommes-nous attentifs aux « mystères » de la vie des membres de notre communauté, qui ne sont pas toujours joyeux et glorieux ?
Notre amitié avec Dieu se fait chair et sang dans le tissu de la vie communautaire. J’en ai vu le fruit dans la joie de nombreux moments de détente partagés avec vous. Sr Barbara, de Herne, a écrit : « C’est là, dans les moments de détente, que les moniales expriment leur joie d’être ensemble, elles rient beaucoup, au point que les retraitants de la maison d’accueil s’étonnent parfois des éclats de rire qui retentissent près d’une demi-heure tous les soirs ». Ces moniales sont les héritières d’une longue tradition. Un soir que Dominique rentrait tard à St-Sixte, il réveilla les moniales pour enseigner puis se détendit avec elles autour d’un verre de vin. Il les encourageait sans cesse à boire davantage, « bibite satis » . J’ai plutôt l’expérience que ce sont les moniales qui encouragent ainsi les frères ! Cette joie fait tellement partie de notre tradition que Jourdain interprète même la phrase « entrez dans la joie du Seigneur » au sens d’entrer dans l’Ordre où « tous vos chagrins deviendront joie et votre joie, nul ne pourra vous l’ôter » .
Cette amitié avec les frères et les sœurs est l’une des plus grande joies de ma vie, mais elle est parfois bien dure aussi. Joie et dureté doivent être encore plus intenses pour vous qui vivrez probablement toute votre vie avec les mêmes sœurs. Si un frère me trouve impossible, il lui reste au moins l’espoir qu’on m’assigne ailleurs un jour. Il n’aura pas à me supporter jusqu’à la mort. Le Cardinal Hume m’a raconté que lorsqu’il était jeune, son Abbé lui dit un jour : « Basil, rappelle-toi que quand tu mourras, il se trouvera toujours au moins un moine pour être soulagé ». Aussi pour vous la vie commune est-elle une joie particulière et en même temps un défi impossible à relever sans miséricorde et générosité. Tauler dit que lorsqu’un frère est insupportable, il faut se dire à soi-même : « Il a sûrement la migraine aujourd’hui ». Certaines sœurs vous semblent peut-être avoir très souvent la migraine !
Quand nous faisons profession dans l’Ordre, nous demandons « la miséricorde de Dieu et la vôtre ». Être dominicain et dominicaine, c’est promettre de donner et de recevoir cette miséricorde. Chaque jour nous en appelons à Dieu pour qu’il « pardonne nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Chaque sœur reçoit le pouvoir libérateur de pardonner, une part de la capacité divine à faire toutes choses nouvelles. C’est la liberté d’ouvrir les portes des prisons que chacun de nous construit, de nous appeler les uns les autres à sortir du tombeau pour entrer dans la vie nouvelle. Chacune de vous a un ministère de réconciliation dans la communauté. Chacune de vous peut dire une parole qui guérit.
La clôture
Cette idée de l’amitié peut nous aider pour une compréhension dominicaine de la clôture. Il y a dans certains monastères des discussions animées sur la clôture : combien de fois les moniales doivent-elles être autorisées à quitter le monastère, et pour quelles raisons ? Je n’entrerai pas dans ces débats. Tout d’abord cela risquerait de générer des divisions quand le Maître de l’Ordre doit par-dessus tout se soucier de l’unité. Et puis on ne peut trouver de consensus sur ces questions pratiques qu’après avoir clarifié la nature de la clôture. Verbi Sponsa en parle comme d’une « manière particulière d’être avec le Seigneur » (3). Elle a trait à la construction d’une demeure avec Dieu, plutôt qu’à un règlement. C’est une question d’amour plus que de droit. Ce n’est pas tant une fuite à l’écart d’un monde mauvais, que la construction d’un espace au sein duquel apprendre justement à ne pas fuir l’amitié de Dieu, les autres, et nous-mêmes. Ce qui compte n’est pas la clôture comme exclusion du monde, mais ce qu’elle contient, une vie avec Dieu, comme un verre rempli de vin.
Au début les monastères étaient de véritables foyers pour les frères. Prouilhe et plus tard St-Sixte était les maisons des frères, d’où ils partaient prêcher. Avec l’augmentation du nombre de frères, cela est devenu impossible. Sans aucun doute les frères menaçaient la paix du monastère en rentrant tard la nuit et demandant à manger, se disputant alors que les sœurs aspiraient au silence ! Il fallait que nous ayons des maisons séparées. Mais les monastères sont restés des foyers pour les frères dans un sens plus profond. Pour Jourdain de Saxe, le monastère de Bologne était la demeure de son cœur, même s’il y passait peu de temps. Il écrit à Diane : « Ne suis-je pas à toi, ne suis-je pas avec toi ? À toi dans le travail, à toi dans le repos ; tien quand je suis avec toi, tien quand je suis loin » . Le monastère est foyer en ce qu’il est un lieu où les moniales vivent avec Dieu (LCM 36), et c’est donc là que les autres peuvent entrevoir le véritable foyer que nous cherchons tous, où nous demeurerons en Dieu, notre Sabbat éternel. C’est pourquoi les monastères sont si souvent au cœur de la Famille dominicaine. La Famille dominicaine gravite fréquemment autour du monastère, lieu où nous sommes tous chez nous. C’est pourquoi accueillir des hôtes dans un monastère, certes avec bon sens de façon à ne pas déranger le rythme de votre vie, peut être une manière de partager le fruit de votre clôture.
« Oh ! chose effroyable que de tomber aux mains du Dieu vivant ! » (Hé 10, 31). Il est parfois dur de vivre avec Dieu. Nous nous retrouvons dans le désert, veillant à Gethsémani et témoins au Golgotha. Une contemplative doit parfois vivre dans les ténèbres mais, comme le dit ‘le Nuage de la Connaissance’, « Apprenez à vous sentir chez vous dans ces ténèbres ». La tentation est de fuir loin de Dieu, et se réfugier dans de modestes consolations, de minuscules désirs. On peut être tenté de remplir sa vie de petits projets, de passe-temps, de bavardage, juste histoire de combler le vide. Mais il faut laisser ce vide tel quel pour que Dieu le remplisse. Le monastère est notre maison non parce que vous y avez fui le monde mais parce que vous avez la hardiesse de ne pas fuir Dieu. Osez habiter les ténèbres et être chez vous dans la nuit, sans crainte. Comme le poète anglais D. H. Lawrence l’a écrit : « Chose effroyable que de tomber aux mains du Dieu vivant, certes, mais combien plus effroyable leur échapper ! ».
Nous sommes aussi parfois tentés de fuir nos frères et sœurs, d’échapper au défi de construire une maison pleine d’amour où Dieu puisse venir habiter. Surtout, nous pouvons être tentés de nous fuir nous-mêmes. Dans le monastère, il n’y a nulle part où se cacher. Là, nous apprenons, selon les mots de Catherine, à « habiter la cellule de la connaissance de soi » (Dialogues 73), en nous regardant en face sans crainte « dans le charitable miroir » de Dieu, nous sachant aimés. À l’aise avec nous-mêmes, nous le serons avec Dieu.
La clôture doit être réglée par des normes claires mais si celles-ci deviennent source de conflit et de division, elles mineront l’objectif fondamental de la clôture, qui est de trouver une demeure dans l’amour infini et la miséricorde infinie de Dieu. Il est essentiel que la discussion sur la clôture soit menée dans la charité et en vue d’une compréhension mutuelle. Si cette discussion génère colère et intolérance, nous abattrons la clôture plus sûrement que si les moniales « faisaient le mur » tous les jours.
Quelque étroite que puisse sembler la clôture, habiter avec Dieu ouvre un espace immense, « de l’ampleur, et de la hauteur, et de la profondeur de l’amour de Dieu » (cf. LCM 36). Sr Margaret Ebner raconte : parfois, en recevant l’Eucharistie, « mon cœur se gonflait tant que je ne pouvais le contenir. Il me semblait qu’il devait être aussi grand que l’univers entier » . Cette « expansion du cœur » (latitudinem cordis), dont parle Thomas, nous ouvre à l’immensité de Dieu. Si nous habitons avec le Seigneur, Il nous conduira à des espaces infinis, même dans l’enceinte d’une petite clôture. Si la clôture est bien vécue, elle a pour fruit une magnanimité, une grandeur d’âme et de cœur, où toute petitesse est transcendée.
Le gouvernement
La spiritualité dominicaine de l’amitié trouve sa principale expression dans notre système de gouvernement, qui se fonde sur la dignité de chaque sœur et sur l’égalité de toutes. Le gouvernement n’est pas la tâche de quelques unes mais la manière dont toutes partagent la responsabilité de la vie de la communauté.
Au cœur d’un bon gouvernement, il y a l’obéissance, « non comme des esclaves de la loi, mais en femmes libres dans la grâce » (cf. LCM 1§ VI). Comme l’écrivait Damian Byrne dans une lettre à la Fédération mexicaine, « Le mot obéissance signifie écouter. Selon la tradition dominicaine, dans le monastère on doit écouter la Prieure, le Conseil et le Chapitre. Chacun a son autorité spécifique qui doit tenir compte des autres autorités légitimes. Aucune autorité ne domine seule » . Aussi les monastères seront-ils florissants et heureux si les moniales s’écoutent les unes les autres. Plus que tout autre, le chapitre est le lieu de cette écoute mutuelle. « Pour que leur vie contemplative et leur communion fraternelle donnent des fruits plus abondants, la participation de toutes à l’organisation de la vie du monastère est d’une grande importance : ‘Le bien qui recueille une approbation générale est aisément et rapidement accompli.’ (Humbert de Romans) » (LCM 7).
D’après mon expérience des frères, les chapitres sont porteurs de vie quand nous avons la confiance de parler et la confiance d’écouter. On peut avoir peur de parler à un chapitre. Il m’a fallu près d’un an pour ouvrir la bouche et j’écrivais d’abord ce que je voulais dire sur un bout de papier, que je relisais attentivement plusieurs fois avant d’oser dire un seul mot. En général, quand je me sentais prêt il était déjà trop tard ! La supérieure a pour tâche de construire la communauté en engageant toutes les sœurs à parler, en particulier celles qui hésitent ou ne sont pas d’accord avec la majorité. Désaccord ne signifie pas déloyauté ou désunion.
Il nous faut aussi la confiance d’écouter sans crainte. Écouter est le fruit du silence dans lequel nous tendons l’oreille à Dieu. La vie contemplative sera une formation à l’écoute. Une moniale polonaise m’a dit un jour : « Tout le monde parle aujourd’hui mais personne n’écoute. Nous, les moniales, sommes là pour écouter ». Le résultat de l’écoute de Dieu dans le silence devrait être l’attention à ce que nos sœurs ont vraiment à dire, et non ce que l’on redoute ou que l’on attend qu’elles disent. Une écoute authentique n’est possible que si l’on est en paix. Souvent, une sœur qui essaie d’exprimer un doute ou une question ne trouve pas le mot juste. Elle cherche ses mots, elle a l’air perdue ou énervée, et il serait facile de la faire taire ou de l’écarter. Mais si nous écoutons attentivement et intelligemment, nous pourrons saisir le grain de vérité qu’elle a à partager. Cela suppose de toujours donner la meilleure interprétation possible de ce qu’elle dit, l’écouter d’une oreille charitable. Toute la Summa Theologica se fonde sur le principe de prendre à cœur les objections. La recherche du consensus peut prendre du temps. Même si la communauté ne parvient pas à un consensus, les minorités accepteront plus facilement la décision finale si elle savent avoir été entendues.
On a parfois peur d’aborder les vrais problèmes. Parce qu’on n’est pas sûr d’où la discussion nous emmènera. Mais la peur est la plus grande ennemie de la vie religieuse. Si nous avons confiance dans le Seigneur, les flots du chaos ne nous enseveliront pas. Si nous laissons la peur prendre le dessus, c’est que la communauté n’a pas fait sa demeure en Dieu, solide comme un roc. C’est surtout à la supérieure de conduire la communauté au-delà de la peur.
Les communautés sont généralement sans crainte lorsque les institutions de gouvernement -le chapitre, le conseil et la prieure- se soutiennent réciproquement au lieu d’être en compétition. La prieure est la gardienne de la dignité et de la voix de chaque membre de la communauté. Mais la prieure doit aussi recevoir le soutien de toute la communauté. Comme l’écrivait Damian, avec sa sagesse coutumière, « Il faut bien admettre qu’il y a dans les communautés des membres qui se plaignent constamment et des perturbatrices professionnelles. Une prieure doit être soutenue par sa communauté pour permettre à ces sœurs de se voir telles qu’elles sont et ne pas leur laisser faire du mal à la communauté. Et je lance un appel, car la miséricorde et la considération que nous nous devons les uns aux autres ne devraient-elles pas à plus forte raison être accordées aussi à nos supérieurs ? » . Discuter librement ce n’est pas être dans l’opposition. Si nous sommes véritablement une communauté, même si je n’ai pas voté pour le supérieur, nous avons voté pour le supérieur. Si je suis bien un frère ou une sœur de la communauté, je dois accepter ce vote comme le mien.
Un monastère dominicain n’a pas d’abbesse mais une prieure, qui est prima inter pares. Cela exprime l’amitié entre pairs qui est notre vie même. Si la communauté est solide, le passage à une nouvelle prieure devrait se faire sans drame. Les postulations devraient être rares. Mais si une prieure a réuni autour d’elle un groupe de moniales qui pensent comme elle, qui dominent la communauté, soit l’élection sera la continuation de la ‘dynastie’, soit il y aura un ‘coup d’état’ ! Une supérieure doit avoir le courage de prendre les décisions qui sont vraiment de son ressort, tout en fortifiant toute la communauté afin que le passage de la succession se fasse sans douleur.
4. La recherche de la vérité
Vous êtes moniales de l’Ordre qui a Veritas pour devise. Les dominicains sont réputés depuis toujours pour leur passion de l’étude. Certaines moniales m’ont fait part de leur sentiment d’être fort éloignées de cet élément de la vie dominicaine, soit qu’elles n’aient jamais pu étudier soit qu’elles ne s’en sentent pas capables. Et il est tentant de penser que ce sont les frères qui étudient et les moniales qui prient ; les frères qui parlent et les moniales qui écoutent. Ce serait se méprendre sur la nature de notre engagement au service de la Vérité. Il s’agit d’une manière d’être au monde selon la vérité. Chacun et chacune de nous y est appelé, que nous soyons doués pour les études intellectuelles ou pas.
Vivre dans la vérité
Veritas c’est l’appel à être des hommes et des femmes qui vivent dans la vérité, parlent selon la vérité, et écoutent attentivement. Souvent la communication dans les communautés religieuses finit par être distordue. Insinuations, allusions, soupçons brouillent la clarté de nos conversations. Par peur ou par manque de confiance on a recours à l’allusion, au coup de coude, au clin d’œil. Cela participe de notre vie dominicaine que d’oser parler en vérité, avec discrétion et sensibilité et respect. Cela n’a rien à voir avec l’érudition. C’est essayer de vivre avec la clarté de Dominique. « Celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin que soit manifesté que ses œuvres sont faites en Dieu » (Jn 3, 21). Manifesté signifie que l’on voit clairement ce qui est fondamental et essentiel et que l’on ne se laisse pas distraire par des détails.
Le fr. Simon Tugwell OP a écrit qu’ »il est, en effet, tout à fait typique de la spiritualité dominicaine de concevoir Dieu, non d’abord comme l’objet de notre attention, mais plutôt comme le sujet essentiel, à qui nous sommes unis, en co-sujets, coopérateurs (1 Co 3, 9) de son œuvre de rédemption » . C’est dire que comme amis de Dieu, nous ne regardons pas tant Dieu que nous ne regardons avec lui. Nous sommes invités à voir le monde à travers les yeux de Dieu, donc à voir combien le monde est bon. Eckhart écrit : « Dieu se complaît en lui-même. Sa délectation intime est telle qu’elle rejaillit en délectation de toutes ses créatures. » . Voir à travers les yeux de Dieu, c’est partager sa joie de toutes les choses qu’il a faites, dont nos frères et nos sœurs ! Thomas Merton raconte comment, après sept ans de vie monastique, il alla un jour chez le dentiste et vit le monde différemment. « Je me demandais comment j’allais réagir en me trouvant à nouveau face à face avec le monde mauvais. Mes raisons d’en vouloir au monde quand je l’avais quitté étaient peut-être mes propres défauts, que j’y avais projetés. À présent, au contraire, je découvrais que toute chose m’émouvait d’un sentiment profond et muet de compassion… Je traversai la ville, réalisant pour la première fois de ma vie à quel point les gens du monde sont bons, et combien ils ont de valeur aux yeux de Dieu. » À force de regarder avec Dieu, nous partageons l’amour de Dieu. Si nous apprenons cette manière d’être au monde selon la vérité, nous pourrons faire face à n’importe quoi avec joie : nos échecs, le fait que nous soyons mortels, la vérité sur la situation de notre monastère, nos peurs et nos espoirs. Nous pouvons être joyeux et joyeuses jusque dans les ténèbres.
L’étude de la Parole de Dieu
Le LCM 101 § II dit que les moniales doivent tout particulièrement étudier la Parole de Dieu. Ce n’est pas une activité aride. Jourdain dit à Diane : « Relis cette Parole en ton cœur, retourne-la dans ton esprit, fais-la devenir aussi douce que le miel sur tes lèvres, médite-la, habite-la, afin qu’elle habite avec toi et en toi à jamais » . Pour que la Parole puisse toucher et changer tout ce que nous sommes, nous devons y ramener chaque aspect de notre humanité : notre intelligence, nos émotions, notre sens de la beauté, notre expérience, nos difficultés et nos espoirs.
Une fois par semaine, au Conseil généralice, nous nous réunissons pour lire en commun la Parole de Dieu. Certains apportent une analyse de la langue d’origine, d’autres nous font partager comment la Parole les touche, comment elle illumine une expérience récente, ou les provoque, ou les intrigue. Ce sont toutes de bonnes manières de lire la Parole, et il nous les faut toutes. C’est pourquoi il est bon de la méditer ensemble et de la laisser transformer notre vie commune. Toutes les moniales peuvent avoir des intuitions personnelles à offrir. Le Seigneur dit à Catherine : « J’aurais bien pu doter chacun de tout ce qui lui était nécessaire spirituellement et matériellement, mais j’ai voulu qu’ils eussent besoin les uns des autres » . Ceci vaut tout particulièrement pour la compréhension de la Parole de Dieu.
L’étude exégétique des Écritures est parfois ardue au démarrage. On craint de lire ce que dit l’érudit, de peur que nos convictions les plus intimes n’en soient ébranlées. Quand on commence à étudier, il faut passer par l’angoissante découverte que nous n’avions jamais compris le texte. Mais c’est là notre humilité devant la Parole que nous ne détenons pas et qui nous invite à nous mettre en route, on ne sait pour où. Osons être comme Marie qui à l’écoute du message de l’ange « fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait cette salutation » (Luc 1, 29). Apprenons à nous laisser surprendre par la Parole, qui dit toujours plus que nous ne l’aurions imaginé. Voilà pourquoi il est bon que toute communauté ait des moniales qui étudient activement les Écritures, si possible dans les langues originales. J’avoue pour ma part que mes tentatives répétées d’apprendre l’hébreu ont été un désastre !
Dans toutes les communautés cloîtrées rôde la menace de l’ennui : vivre toujours au même endroit, toujours avec les mêmes gens, entendre répéter les mêmes plaisanteries et manger toujours la même chose. Mais la Parole est toujours nouvelle, fraîche de l’éternelle jeunesse de Dieu. Régulièrement, nous avons besoin de ressaisir la passion des disciples au retour d’Emmaüs, « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Écritures ? » (Luc 24, 32). L’étude de la Bible renouvelle notre capacité d’émerveillement.
L’étude de la théologie
Dans mes visites aux monastères, je demande souvent aux moniales quelle théologie elles aiment étudier. En général, il y a un silence, et on change vite de sujet. La théologie est généralement considérée comme intellectuelle et incompréhensible. Le LCM 101 § III exhorte les moniales à étudier saint Thomas, mais je soupçonne que souvent la Summa prend la poussière sur les rayons des bibliothèques. On pourrait être tenté de penser que les frères étudient la théologie tandis que les moniales étudient la spiritualité. Cette opposition moderne aurait semblé totalement incompréhensible à Dominique et Catherine. La théologie n’est pas simplement une discipline intellectuelle. Elle fait partie de notre recherche du Seigneur dans le jardin, de notre soif de sens, de notre entrée dans le mystère de l’amour. Par la connaissance nous approchons de celui que sainte Catherine appelait prima dolce verità, la première douce vérité. L’une des manières de prier de Dominique était l’étude d’un livre, et il disputait avec l’ouvrage, niant tout haut, hochant la tête, s’exclamant. Quand saint Thomas écrivit la Summa, il renvoyait parfois les secrétaires et se jetait à terre pour prier jusqu’à recevoir la compréhension. Théologie et spiritualité sont inséparables.
Quantité d’écrits théologiques sont profondément ennuyeux, mais c’est peut-être de la mauvaise théologie. Nous avons besoin qu’on nous présente la Summa pour ce qu’elle est, une œuvre contemplative qui parle de notre chemin vers Dieu et vers le bonheur. Son enseignement nous libère des pièges qui pourraient nous écarter du pèlerinage. Tant de gens se laissent prendre à des conceptions idolâtres de Dieu comme personne puissante et invisible qui contrôle tout ce qui nous arrive, et nous maintient dans une perpétuelle immaturité. Beaucoup du ressentiment des communautés religieuses vient de la colère contre cette image de Dieu, qui est une idole. Mais Thomas fait exploser cette idée dans la Prima Pars, il ouvre la porte de cette prison spirituelle, et nous pousse sur la voie du mystère de Dieu, éternelle source de liberté au cœur même de notre être. Trop de gens sont prisonniers d’une vision étroite de la sainteté comme obéissance aux règles. Alors que dans la Secunda Pars, Thomas nous montre que croître en vertu, ce qui nous rend fort et nous fait partager la liberté même de Dieu, c’est la voie de la sainteté. Tant de gens sont piégés dans une vision magique de la religion. Au contraire dans la Tertia Pars, Thomas nous montre comment dans l’Incarnation et les sacrements, Dieu embrasse toute notre humanité et la transforme. L’indice de la bonne théologie est qu’elle se répand en prière et adoration et bonheur et en une authentique liberté intérieure. Il existe peu d’aussi bonne théologie. Peut-être des moniales sont-elles appelées à l’écrire. « Dans le domaine de la réflexion théologique, culturelle et spirituelle, on attend beaucoup du génie de la femme non seulement pour la spécificité de la vie consacrée féminine, mais encore pour l’intelligence de la foi dans toutes ses expressions. » (Vita consecrata 58).
Se former à la Veritas
Il s’ensuit qu’une partie essentielle de la formation d’une moniale dominicaine réside dans l’étude des Écritures et de la théologie. Ce n’est pas un banal addendum, comme apprendre à coudre ou à cuisiner. Cette étude fait partie de notre progression dans l’amour, « Car l’amour suit la connaissance et, en aimant, l’âme s’efforce de suivre la vérité et de s’en revêtir » .
Étudier la théologie doit donner du bonheur. Nous apprenons les grandes choses que Dieu a faites pour nous. Thomas disait : « Ceux qui se consacrent à la contemplation de la vérité sont les plus heureux qui soient dans cette vie » . Et pour lui, la contemplation signifiait en grande partie étudier. Nous apprenons à aimer la Parole de Dieu et sommes « nourris de sa douceur (dulcedo) » , comme l’a dit Albert. Comme l’initiation à tout bonheur profond plutôt qu’à un simple divertissement, ce chemin amène ses moments d’ennuis où nous nous sentons incapables de rester dans notre cellule. Nous devons apprendre la confiance, pour penser, interroger, chercher. Selon Thomas, l’enseignant doit avant tout apprendre à l’élève à penser par lui-même, à réaliser son potentiel de connaissance. Cela veut dire qu’en apprenant à étudier, nous n’avons pas à redouter de faire des erreurs. Les formateurs ne doivent pas surveiller leurs étudiants avec crainte. Osons lancer les idées, sans nous inquiéter de nous tromper au début. Bien sûr, l’orthodoxie est chère aux dominicains, mais si nous croyons l’enseignement de l’Église selon lequel l’Esprit Saint a été répandu en nous, nous ne nous enferrerons pas aisément dans l’erreur.
Les moniales ont besoin d’outils pour étudier : une bonne bibliothèque, des revues et du temps. Beaucoup de monastères sont pauvres et acheter des livres est un véritable sacrifice. Mais nous ne pouvons pas plus priver les moniales de livres que de nourriture. Internet offre des possibilités de suivre une formation théologique sans même quitter le monastère. La communauté doit ménager des temps d’étude à l’intérieur de son rythme de vie. Le calendrier annuel de Chalais, en France, inclut des périodes d’étude intensive, de silence, et de détente. Les frères aussi doivent répondre aux besoins de formation des sœurs. Quand saint Dominique rentrait à St-Sixte épuisé par une journée de prédication, il enseignait pourtant encore aux moniales, « parce qu’elles n’avaient pas d’autre maître pour le faire » . La vitalité des monastères dominicains du Rhin au quatorzième siècle est en partie due au fait que Herman de Minden, provincial de Teutonie, avait envoyé ses meilleurs théologiens enseigner aux moniales.
Les monastères ont besoin de sœurs dotées d’une solide formation théologique et biblique, de sorte qu’elles puissent enseigner aux jeunes. Cela vaut tout spécialement aujourd’hui où beaucoup de moniales nous arrivent de l’université. Elles ont besoin d’une formation théologique qui dilate leur esprit et réponde à leurs questions. L’idéal serait que chaque monastère puisse proposer une formation complète, mais si tel n’est pas le cas, la coopération entre monastères, en particulier là où existe une fédération, n’est que plus vitale. Parfois, on trouve cette peur qu’en allant étudier dans un autre monastère, les jeunes perdent leur attachement à leur communauté d’origine et demandent leur transfiliation. Cela arrive rarement, et ne saurait être une excuse pour ne pas donner à une sœur sa pleine et authentique formation dominicaine. Si les jeunes sont bien formées, c’est la communauté tout entière qui s’en trouvera renouvelée. La maison de formation des monastères du Mexique est un merveilleux exemple de la manière dont une fédération peut aider chacun des monastères à se consolider.
5. L’unité de l’Ordre
Vous êtes moniales de l’Ordre des Prêcheurs et faites partie de la grande Famille de Dominique. Chaque monastère est porteur de vie en soi, tout en étant en contact avec d’autres monastères, souvent même au sein d’une fédération. Vous êtes souvent un centre de vie pour la Famille dominicaine. Vous faites vos vœux au Maître de l’Ordre. Que signifie pour un monastère veiller à sa vie propre et en même temps appartenir à l’Ordre ?
Servir l’unité
Dominique voulut que son Ordre soit un. Et l’Ordre s’est toujours battu pour préserver son unité. Quand d’autres Ordres se sont divisés, nous nous sommes cramponnés à notre unité, parfois de justesse ! C’est que notre unité fait partie de notre prédication de l’Évangile. Nous prêchons le Royaume de Dieu, où l’humanité entière sera réconciliée dans le Christ. Nos paroles n’ont d’autorité que si nous sommes unis nous-mêmes. L’Ordre a un rôle particulièrement important à jouer dans une Église souvent partagée entre différentes idéologies concurrentes. Et puis des conflits politiques, des tensions ethniques, des guerres même déchirent parfois nos pays. Nous devons incarner la paix que nous prêchons.
Chaque monastère incarne cette unité en lui-même, mais l’unité « transcende les limites du monastère et atteint sa plénitude dans la communion avec l’Ordre et toute l’Église du Christ » (LCM 2 § I). Aussi avez-vous soin, en tant que moniales dominicaines, de l’unité de l’Ordre entier. Dans vos prières et dans tout ce que vous dites et faites, vous êtes aussi responsables de promouvoir cette unité, et la paix. Et les contemplatifs sont tout particulièrement qualifiés pour le faire parce que la proximité du mystère de Dieu emporte au-delà de toute division, fait dépasser toute prétention partisane à proclamer la sagesse ou la connaissance absolue.
La nature de l’autonomie
Chaque monastère est autonome. Cette autonomie participe de la nature même de votre vie de communautés monastiques. Vous vous en réjouissez à juste titre. Que signifie-t-elle ? Littéralement, elle signifie que chaque communauté se gouverne elle-même et assume la responsabilité de sa propre vie. Chaque monastère est responsable de construire une communauté qui soit un signe du Royaume de Dieu, où règne l’amour mutuel et où l’on demeure avec le Seigneur. Votre autonomie est la libre responsabilité de votre vie contemplative, plutôt qu’un isolement.
Dans la culture occidentale contemporaine, on a tendance à concevoir l’autonomie comme synonyme de séparation. On considère qu’un individu est libre pour autant qu’il ou elle est libre de toute ingérence extérieure. Mais la compréhension catholique de ce que signifie être humain propose un autre modèle, selon lequel c’est dans la communion avec les autres que nous trouvons la véritable liberté et l’authentique autonomie. Autonomie ne veut pas dire autarcie. C’est pourquoi l’Église apprécie les fédérations de monastères, parce que le soutien mutuel des fédérations peut aider individuellement les monastères à « garder et promouvoir les valeurs de la vie contemplative » (Verbi Sponsa 27). La coopération peut aider le monastère à être libre et prendre la responsabilité de sa vie. J’ai souvent visité des monastères aux moniales débordées par le soin des malades, la cuisine, le souci de faire entrer un revenu, l’entretien des bâtiments. Pas de temps pour prier. Ce genre de communauté est peut-être totalement indépendante, mais elle a perdu sa véritable autonomie, sa liberté et la responsabilité de sa vie. Des monastères qui s’aident réciproquement pour la formation, le soin aux malades comme à Dax, en France, ou la gestion financière, ne perdent pas leur autonomie, mais l’acquièrent d’une manière bien plus profonde. Souvent cette aide mutuelle a un prix élevé, et c’est un sacrifice. Car ce sont justement les moniales dont le monastère a le plus besoin qui pourraient apporter de l’aide à une autre communauté.
Le moment peut venir pour un monastère d’envisager sa fermeture . Le cas échéant, les moniales n’ont absolument pas à culpabiliser. Peut-être le monastère a-t-il accompli la mission pour laquelle il avait été fondé. Comme dominicains, il est bon que nous puissions considérer avec honnêteté la perspective d’une fermeture. On me dit quelquefois que si seulement une ou deux vocations arrivaient, le monastère pourrait peut-être survivre ; ne serait-il donc pas possible de chercher des vocations dans d’autres pays ? La volonté de survivre à tout prix peut pousser à accepter des vocations en fait inadéquates. Mais pour nous qui prêchons la mort et la résurrection du Christ, la survie n’est pas une valeur absolue. Si nous croyons en notre Père qui a réveillé Jésus d’entre les morts, nous pouvons affronter la mort, la nôtre et celle de notre communauté, avec espoir et avec joie. Quand j’étais provincial d’Angleterre, j’ai dû aller à Carisbrooke pour en conduire les quatre dernières moniales à leur nouvelle maison. La plus âgée, quatre-vingt-dix ans et quelques, avait apparemment changé d’avis au dernier moment, et puis finalement nous partîmes tous. Les gens des alentours, venus dire au revoir, faisaient des signes, chantaient et pleuraient. Ce départ était peut-être la prédication la plus éloquente de l’Évangile que les moniales eussent jamais faite. Si le monastère est véritablement un lieu où vous demeurez en Dieu, quitter le monastère ne vous prive pas de foyer.
Dans une région ou une fédération qui a beaucoup de monastères et peu de vocations, c’est merveilleux que les moniales aient le courage de réfléchir ensemble à l’avenir. Faut-il que tous les monastères cherchent des vocations, ou ne devrions-nous envoyer les candidates à l’Ordre que là où il y a une possibilité de se développer ? Non pas pour retirer au monastère son droit de prendre les décisions qui concernent sa vie et d’accepter des vocations ; mais plutôt pour l’inviter, dans les temps difficiles, à poursuivre ce qui compte plus que la survie d’un monastère pris individuellement : l’épanouissement de la vie contemplative dominicaine dans la région.
Les visites canoniques sont essentielles dans notre tradition. Elles sont parfois regardées avec appréhension par les monastères parce qu’on peut les voir comme des ingérences du dehors. Le bienheureux Hyacinthe Cormier disait que le but d’une visite est d’encourager, et encourager, et encourager. Son souci est avant tout « le gouvernement interne du monastère » (LCM 227 § III cf. 228 § III), et par conséquent d’aider le monastère à être réellement responsable de sa vie, et libre de relever ses défis. Une visite canonique devrait donc aider le monastère à devenir autonome au vrai sens du terme. Le LCM suggère une visite « au moins tous les deux ans » (227 § III).
Certains monastères expriment encore une certaine inquiétude à propos de la Commission internationale des moniales, établie par le chapitre général d’Oakland en 1989. Il ne s’agit pas d’une entité juridique doté d’un quelconque pouvoir décisionnel ou s’interposant entre le Maître de l’Ordre et les monastères. C’est un groupe de réflexion qui conseille le Maître de l’Ordre, au même titre que les autres commissions de l’Ordre, pour la vie intellectuelle, pour Justice et Paix, pour la mission de l’Ordre. Elle est là pour encourager la vie monastique et tout particulièrement soutenir les monastères isolés. Ce qu’elle fait bien. Son mandat s’achève les mois prochains, et j’apprécierais beaucoup que vous écriviez à mon successeur ou au chapitre général toute suggestion pour l’avenir. Comment cette commission peut-elle aider le Maître de l’Ordre à promouvoir une authentique vie dominicaine, avec toute sa beauté et son importance ?
Les relations avec les frères
Les frères et les moniales partagent une longue histoire. Notre amitié est au cœur de la vie de l’Ordre depuis près de huit cents ans. Cela n’as pas toujours été facile. Au début, les frères avaient souvent envie de fuir toute responsabilité vis-à-vis des monastères, et aujourd’hui encore ils ne prennent pas toujours cette responsabilité au sérieux. Les moniales ont sûrement dû souhaiter quelquefois échapper aux ingérences des frères ! Mais comme un vieux couple, qui en a déjà tant vu, nous pouvons être sûrs que rien ne détruira notre lien. Comme dominicains et dominicaines, l’honnêteté et la transparence doivent marquer notre relation. Surtout, nous devons avoir confiance les uns dans les autres, une relation sans méfiance aucune. Jourdain écrivit au provincial de Lombardie qu’il avait été « alarmé et effrayé par un simple bruissement de feuilles » au moment où il s’inquiétait de rumeurs rapportant que le chapitre général avait pris des décisions contre le monastère de Bologne. Il y a encore de temps en temps quelques moments de paniques déclenchés par « de simples bruissements de feuilles », des soupçons sur le rôle de la Commission internationale, des rumeurs sur les intentions du chapitre général, etc. Confiance, n’ayons pas peur ! Dans le doute, ne soyez pas méfiants, donnez la meilleure interprétation de ce que vous entendez, et demandez un éclaircissement. Avec la transparence et la confiance nous pouvons construire l’unité de l’Ordre.
La vie des monastères peut se compliquer du fait des nombreux hommes qui revendiquent une quelconque autorité sur vous. Certains monastères ont des aumôniers, des assistants, des vicaires, des provinciaux et des évêques ; et puis il y a le Maître de l’Ordre et le Saint-Siège. Tous sont supposés vous conforter et non s’immiscer dans votre vie ou vous contrôler. Par-dessus tout, vos relations avec les frères visent un réconfort mutuel. Le service des frères doit consister à vous soutenir dans la responsabilité que vous avez de votre vie. Tant de frères sortent affermis de leur contact avec les monastères, car nous nous y renouvelons dans le silence d’où jaillit la parole prêchée.

Conclusion
« Une ville ne se peut cacher, qui est sise au sommet d’un mont » (Mt 5, 14). Cette phrase évoque tellement de monastères perchés sur des montagnes : Chalais, Orbey, Los Teques près de Caracas, Rweza, Drogheda, Vilnius, Pérouse, Santorini, et bien d’autres. Mais que le monastère soit au sommet d’un mont ou dans la plaine, au cœur d’une jungle ou d’une ville, si vous vivez votre vie avec joie, sa lumière ne se pourra cacher. Comme l’a écrit le pape Jean Paul II, notre vie consacrée existe « pour que ce monde ne soit pas privé d’un rayon de la beauté divine qui illumine la route de l’existence humaine » . Faites confiance à votre mode de vie monastique. C’est un don de Dieu.

À Noël 1229, Jourdain écrivit à Diane pour fêter la naissance « d’une toute petite parole », née pour nous. Il lui envoie aussi un autre mot, « court et bref, mon amour ». La présente lettre n’est hélas ni courte ni brève, mais elle exprime mon amour et ma gratitude pour votre place au cœur de l’Ordre. Priez pour toute la Famille dominicaine, confiée à votre soin. Priez pour le fr. Viktor Hosftetter, précédent promoteur général des moniales, que vous êtes tant à aimer, et pour son successeur, fr. Manuel Merten, que vous allez aimer. Priez pour moi et pour mon successeur. END OF ARTICLE

Remis à Ste-Sabine en la fête de sainte Catherine de Sienne, 2001.

Votre frère en saint Dominique,

fr. Timothy Radcliffe OP
Maître de l’Ordre

QUELQUES TEXTES D’AUTEURS SPIRITUELS CONTEMPORAINS

25 février, 2016

http://peresdeleglise.free.fr/auteurscontemporains/presentation.htm

QUELQUES TEXTES D’AUTEURS SPIRITUELS CONTEMPORAINS

Il apparaît important de faire découvrir ici quelques auteurs spirituels contemporains (vivants ou décédés) : quelques-uns de ceux que l’on peut parfaitement considérer comme des successeurs des Pères par la richesse de leurs écrits : ils nous apportent une expérience de Dieu renouvelée, propre à toucher profondément le lecteur qui cherche…

Notre choix parmi le très grand nombre de textes que nous aimerions livrer est ici guidé seulement par nos goûts, et le visiteur voudra bien nous pardonner ce qui reste indéniablement partiel, peut-être partial : on présentera d’abord et avant tout es extraits d’auteurs qui ont compté ou qui comptent pour nous !

Pour une petite retraite de Carême en 2016, avec le Pape François, à propos de la miséricorde.

« Jésus-Christ est le visage de la miséricorde du Père. Le mystère de la foi chrétienne est là tout entier. Devenue vivante et visible, elle atteint son sommet en Jésus de Nazareth. Le Père, « riche en miséricorde » (Ep 2? 4) après avoir révélé son nom à Moïse comme « Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité » (Ex 34, 6) n’a pas cessé de faire connaître sa nature divine de différentes manières et en de nombreux moments. Lorsqu’est venue « la plénitude des temps » (Ga 4, 4), quand tout fut disposé selon son dessein de salut, il envoya son Fils né de la Vierge Marie pour nous révéler de façon définitive son amour. Qui le voit a vu le Père (cf. Jn 14, 9). A travers sa parole, ses gestes, et toute sa personne, Jésus de Nazareth révèle la miséricorde de Dieu. Nous avons toujours besoin de contempler le mystère de la miséricorde. Elle est source de joie, de sérénité et de paix. Elle est la condition de notre salut. Miséricorde est le mot qui révèle le mystère de la Sainte Trinité. La miséricorde, c’est l’acte ultime et suprême par lequel Dieu vient à notre rencontre. La miséricorde, c’est la loi fondamentale qui habite le coeur de chacun lorsqu’il jette un regard sincère sur le frère qu’il rencontre sur le chemin de la vie. La miséricorde, c’est le chemin qui unit Dieu et l’homme, pour qu’il ouvre son coeur à l’espérance d’être aimé pour toujours malgré les limites de notre péché… » (François évêque de Rome… : Bulle d’indiction du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, 1-2). « Patient et miséricordieux, tel est le binôme qui parcourt l’Ancien Testament pour exprimer la nature de Dieu. Sa miséricorde se manifeste concrèteemnt à l’intérieur de tant d’événements de l’histoire du salut où sa bon prend le pas sur la punition ou la destruction. D’une façon particulière, les Psaumes font apparaître cette grandeur de l’agir divin : Car il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie ; il réclame ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse (Ps 102, 3-4). D’une façon encore plus explicite, un autre Psaume énonce les signes concrets de la miséricorde : Il fait justice aux opprimés ; aux affamés, il donne le pain ; le Seigneur délie les enchaînés. Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles, le Seigneur redresse les accablés, le Seigneur aime les justes, le Seigneur protège l’étranger. Il soutient la veuve et l’orphelin, il égare les pas du méchant (145, 7-9). Voici enfin une autre expression du psalmiste : [Le Seigneur] guérit les cœurs brisés et soigne leurs blessures… Le Seigneur élève les humbles et rabaisse jusqu’à terre les impies (146, 3.6). En bref, la miséricorde de Dieu n’est pas une idée abstraite, mais une réalité concrète à travers laquelle Il révèle son amour comme celui d’un père et d’une mère qui se laissent émouvoir au plus profond d’eux mêmes par leur fils. Il est juste de parler d’un amour « viscéral ». Il vient du coeur comme un sentiment profond, naturel, fait de tendresse et de compassion, d’indulgence et de pardon. » (François évêque de Rome… : Bulle d’indiction du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, 6). « Dans les paraboles de la miséricorde, Jésus révèle la nature de Dieu comme celle d’un Père qui ne s’avoue jamais vaincu jusqu’à ce qu’il ait absous le péché et vaincu le refus, par la compassion et la miséricorde. Nous connaissons ces paraboles, trois en particulier : celle de la brebie égarée, celle de la pièce de monnaie perdue, et celle du père et des deux fils (cf. Lc 15, 1-32). Dans ces paraboles, Dieu est toujours présenté comem rempli de joie, surtout quand il pardonne. Nous y retrouvons le noyau de l’Evangile et de notre foi, car la miséricorde y est présentée comme la force victorieuse de tout, qui remplit le coeur d’amour, et qui console en pardonnant. [...]Jésus affirme que la miséricorde n’est pas seulement l’agir du Père, mais elle devient le critère pour comprendre qui sont ses véritables enfants. En résumé, nous sommes invités à vivre de miséricorde parce qu’il nous a d’abord été fait miséricorde. Le pardon des offenses devient l’expression la plus manifeste de l’amour miséricordieux, et pour nous chrétiens, c’est un impératif auquel nous ne pouvons pas nous soustraire. Bien souvent, il nous semble difficile de pardonner ! Cependant, le pardon est le moyen déposé dans nos mains fragiles pour atteindre la paix du coeur. Se défaire de la rancoeur, de la colère, de la violence et de la vengeance, est la condition nécessaire pour vivre heureux. Accueillons donc la demande de l’apôtre : « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère » (Ep 4, 26). Ecoutons surtout la parole de Jésus qui a établi la miséricorde comme idéal de vie, et comme critère de crédibilité de notre foi : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde » (Mt 5, 7. C’est la béatitude qui doit susciter notre engagement tout particulier en cette Année Sainte. Comme on peut le remarquer, la miséricorde est, dans l’Ecriture, le mot-clé pour indiquer l’agir de Dieu envers nous. Son amour n’est pas seulement affirmé, mais il est rendu visible et tangible. D’ailleurs, l’amour ne peut jamais être un mot abstrait. Par nature, il est vie concrète : intentions, attitudes, comportements qui se vérifient dans l’agir quotidien. La miséricorde de Dieu est sa responsabilité envers nous. Il se sent reseponsable, c’est-à-dire qu’il veut notre bien et nous voir heureux, remplis de joie et de paix. L’amour miséricordieux des chrétiens doit être sur la même longueur d’onde. Comme le Père aime, ainsi aiment les enfants. Comme il est miséricordieux, ainsi sommes-nous appelés à être miséricordieux les uns envers les autres. (Prançois, évêque de Rome : Bulle d’indiction du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, 9)

QUELS SENS LA LUMIÈRE RECOUVRE-T-ELLE DANS LA BIBLE

24 novembre, 2015

http://www.la-croix.com/Religion/Spiritualite/La-lumiere-dans-la-Bible-_NP_-2012-12-07-885022

QUELS SENS LA LUMIÈRE RECOUVRE-T-ELLE DANS LA BIBLE ?

De la première parole de Dieu dans la Genèse, « Que la lumière soit » (Gn 1, 3), à la dernière vision de l’Apocalypse, où les serviteurs de Dieu « se passeront de lampe ou de soleil » (22, 5), la Bible déploie une symbolique de la lumière extrêmement riche et foisonnante. La tradition juive donne un premier éclairage, en distinguant dans le récit de la Création deux types de lumière : ce n’est qu’au quatrième jour qu’apparaissent les astres ; ce qui est créé au premier jour n’est donc pas la lumière naturelle, mais une lumière qui préexiste à la Création : elle est la condition de possibilité de toute vie. Le psaume 36 le résume ainsi : « Par ta lumière, nous voyons la lumière. » Autrement dit, c’est par la lumière divine que l’homme a accès à la vie et aux choses de ce monde. « En quelques mots se trouvent donc évoquées ici deux significations du mot “lumière”, souligne le P. Yves-Marie Blanchard, professeur d’exégèse à l’Institut catholique de Paris. D’une part, un sens réaliste, la lumière naturelle, d’autre part, un sens théologique la désignant comme “un don de Dieu”, source et principe de toute vie, sinon une métaphore de l’être divin dans le rayonnement de sa splendeur. » Ce Dieu « drapé de lumière comme d’un manteau » (Ps 104, 2), qui se manifeste à travers le feu et les éclairs… Aussi la lumière évoque-t-elle tour à tour sa protection : « Si j’habite dans le noir, j’ai Dieu pour lumière » (Mi 7, 8) ; la vie et la joie qu’il donne à l’homme : « Oui, Dieu sera ta lumière, à jamais ce sera la paix, la fin de ton deuil » (Is, 60, 20) ; là où les ténèbres symbolisent le malheur et la mort : « J’espérais le bonheur et le malheur est venu, j’attendais la lumière, voici l’obscurité », déplore Job (24, 25). Symbole de vérité et de sagesse, elle est susceptible d’éclairer la route du peuple élu : « Allons, marchons à la lumière du Seigneur ! » (Is 2, 5). « Une lampe sur mes pas, ta parole, une lumière sur ma route », reprend le psaume 119 (105). Les annonces du Messie utilisent aussi abondamment ce registre (voir l’infographie) ; il culmine dans la figure du Christ, « lumière pour la révélation aux païens » (Lc 2, 32), en particulier l’Évangile de Jean, qui en a fait son thème phare.

DE QUELLE MANIÈRE LE THÈME DE LA LUMIÈRE TRADUIT-IL LE SALUT ? Dans ce jeu d’ombres et de lumière, une figure apparaît souvent dans la Bible, et sans doute n’est-ce pas un hasard, celle de l’aveugle. Le récit de la guérison de Tobie, privé temporairement de la vue, introduit ainsi le thème de la lumière comme expression même de la vie – Tobie appelle d’ailleurs son fils, grâce à qui il va guérir, « lumière de mes yeux » (10, 5 et 11, 14)… L’aveuglement physique est souvent le signe d’une cécité spirituelle, indépendamment de toute considération de péché : l’aveugle-né guéri par Jésus, dans l’Évangile de Jean, va non seulement voir les choses et le monde, mais aussi reconnaître que Jésus, qui vient de dire de lui qu’il est « la lumière du monde » (Jn 9), est bien le Fils de Dieu. Le verbe « voir » prend alors un autre sens… « Il y a des aveugles involontaires, qui vivent sans le savoir dans la lumière, de manière juste et vraie, sans avoir encore reconnu Dieu dans leur vie », relève le P. Daniel Foucher, auteur d’un ouvrage sur les symboles de la Bible (1). Il y en a d’autres qui s’enferment volontairement dans les ténèbres. À travers la figure de l’aveugle guéri, la lumière constitue « une métaphore privilégiée du salut », souligne le P. Blanchard, comme la victoire du Christ qui arrache l’homme aux ténèbres du péché et le fait entrer par la foi dans la participation à l’être de Dieu. Les Pères de l’Église ont vu dans cet épisode de l’Évangile une anticipation de la résurrection et une parabole du baptême qu’ils décrivent d’ailleurs comme « le sacrement de la lumière », l’« illumination », selon le mot de Justin. Cette lumineuse symbolique conserve toute sa force dans la liturgie : pendant la nuit pascale, au baptême ou autour du corps du défunt lors des funérailles, la lumière brille toujours, comme signe du mystère pascal, de la victoire de la lumière sur toute forme de ténèbres.

QUE DIT LE THÈME DE LA LUMIÈRE DE LA VOCATION DE L’HOMME ? Le cœur de l’homme et plus largement l’histoire humaine sont marqués dans la Bible par un conflit permanent entre lumière et ténèbres. Comme Jésus le révèle à Nicodème, chaque homme est invité à choisir : « Quiconque fait le mal déteste la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur qu’elle ne démasque ses œuvres. Mais celui qui fait la vérité vient à la lumière de sorte qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en Dieu » (Jn 3). La présentation n’est pas binaire, relève le P. Blanchard : « Le consentement à la ténèbre enferme dans un univers clos et statique, tandis que l’accueil de la lumière tout à la fois ouvre un avenir infini, à la mesure du projet divin, et offre au sujet humain la révélation de sa propre vérité (2). » Créé à l’image de Dieu, l’homme est appelé dans la Bible à choisir la lumière pour rayonner à son tour de la lumière divine. Ainsi du peuple élu, dès l’Ancien Testament : « Je fais de toi la lumière des nations » (Is 49, 6). Ce thème est repris dans le Nouveau Testament pour les disciples du Christ, appelés à ne pas laisser s’obscurcir leur lampe (Luc 11, 34), mais à être des « fils de lumière » (Jn 12, 36 et 1 Th 5, 5), à refléter la gloire de Dieu. De fait, plus l’homme s’approche de Dieu dans la Bible, plus son visage est rayonnant : ainsi de Moïse redescendant du Sinaï, dont le visage est si lumineux (Ex 34, 29) que les Hébreux doivent le voiler. On pense surtout à la Transfiguration du Christ au mont Thabor, dont le visage « resplendit comme le soleil » (Mt 17, 2). Dans le Royaume de Dieu, l’évangéliste annonce qu’à leur tour, les justes « resplendiront comme le soleil » (Mt 13, 43). Pour expliquer cette vocation de l’homme, le P. Foucher évoque paradoxalement les « ténèbres de Dieu » : si Dieu se cache, s’il se drape dans la pénombre, c’est « afin de laisser aux hommes la place, pour leur permettre d’être lumineux à leur tour ». « À son exemple, dit-il, ils sont appelés non seulement à rayonner, mais aussi à s’effacer pour servir leurs frères, afin de les mettre en lumière, de révéler en eux ce qui est bon. » Jésus a montré le chemin en « entrant dans la nuit pour transmettre la lumière de la vie et de son Esprit à son Église ».

(1) Les Grands Symboles de la Bible, tome 1, Le Feu, l’Eau, la Lumière, Éd. de Montligeon, 1990, 191 p. (2) « Lumière et ténèbres dans la tradition johannique », Transversalités, janvier-mars 2003. CÉLINE HOYEAU

SOLIDAIRES DES HOMMES.

24 septembre, 2015

http://www.spiritains.org/pub/esprit/archives/art2012.htm

SOLIDAIRES DES HOMMES.

Père Gérard Sireau, spiritain

« Solidaires », « être en solidarité », des mots de plus en plus utilisés… Qui dénotent une prise de conscience que nous ne pouvons plus vivre isolés. Le monde est devenu « un village » avec l’accroissement des informations véhiculées. Mais recevoir l’information ne veut pas dire que nous prenons partie, que nous sommes sensibles à tout ce qui se passe. Dans notre société, quantité de gens basent leur identité sur des fidélités ou des préjugés de race, de nationalité, de langage, de culture, de famille, de génération, de parti politique ou de confession religieuse. Regardons l’attitude de Jésus, et posons-nous la questions: suis-je vraiment, à la suite du Christ, solidaires de ceux qui m’entourent ?
La solidarité de JESUS pour tous les hommes.
A l’époque de Jésus, ce n’était plus seulement la famille, au sens large, qui vivait comme un seul corps. La solidarité s’était étendue aux amis, aux relations, au groupe social, au groupe religieux choisi, comme les pharisiens ou les esséniens. Jésus va élargir le voisinage, jusqu’à y inclure les ennemis. Il ne pouvait trouver de moyen plus efficace pour choquer son auditoire ! Que tout homme soit accueilli dans la solidarité et l’amour, c’est un paradoxe insoutenable !
Jésus insiste: la solidarité de groupe n’est pas une vertu. Elle existe même à l’intérieur des pires bandes de truands. Jésus appelle à une solidarité avec l’humanité, qui ne dépendrait pas de la réciprocité mais qui s’ouvrirait à ceux-là même qui nous haïssent et nous persécutent…
« Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, femme, enfants, frères, sœurs, et sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » (Lc 14, 26) Le mot « haine » désigne tout ce qui n’est pas amour (ne pas accorder de préférence à…) Ce que Jésus réclame, c’est que la solidarité familiale soit remplacée par une solidarité plus fondamentale avec l’ensemble de l’humanité. Ce n’est plus seulement parce qu’ils sont de la famille qu’on les aimera, mais parce qu’ils sont des hommes.
Ce glissement d’une solidarité familiale à celle qui lie des personnes entre elles risque de briser l’unité des liens familiaux. Jésus en est bien conscient: « Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, mais plutôt la division… On se divisera père contre fils et fils contre père, mère contre fille et fille contre mère, belle-mère contre belle-fille et belle-fille contre belle-mère. » (Lc 12, 51-53) D’ailleurs Jésus tenait énormément à ce que son amour pour sa mère et sa famille n’apparaisse pas comme un simple lien biologique ou familial. Il répond à cette femme s’écriant « Heureux le ventre qui t’a porté ! », « Heureux plutôt ceux qui entendent la parole de Dieu et la gardent. » (Lc 11, 28). De plus, tous ceux qui l’entourent sont des « frères, soeurs et mères. » (Mc 3, 31) De sorte que tout ce que l’on fait à l’un des plus petits d’entre eux, c’est à lui qu’on le fait (Mt 25, 45).
La solidarité de Jésus pour tous les hommes n’a pas été vague, envers le genre humain en général… « Il est entré en relation avec les personnes concrètes qui apparaissaient dans sa vie, ses préoccupations, de telle sorte que personne ne s’est jamais senti exclu, que chacun a été aimé pour lui-même et non pas pour son ascendance, sa race, sa classe, ses relations familiales, son intelligence, sa réussite ou tout autre qualité. C’est en ce sens concret, personnel, que Jésus a aimé tous les hommes, qu’il a vécu en solidarité avec tout humain. Et c’est pour cette raison qu’il a été au côté des pauvres et des opprimés, de ceux qui n’avaient rien pour les recommander. Solidarité avec ceux qui ne sont rien dans le monde, avec les laissés-pour-compte, voilà la seule manière de vivre concrètement la solidarité avec le genre humain. »
Ce qui est à la base de cette solidarité, de cet amour, c’est toujours la compassion, cette émotion qui monte des « tripes » à la vue d’un homme dans le besoin. Nous l’avons compris dans la parabole du samaritain: nous sommes invités à nous identifier à cet homme qui a eu le malheur de tomber entre les mains des brigands. Nous éprouvons sa déception lorsque ceux-là qui devaient se montrer solidaires, le prêtre, le lévite, passent leur chemin de l’autre côté de la route. Nous partageons son soulagement lorsque le Samaritain, ému de compassion, lui vient en aide.
Jésus était ému de compassion pour les foules et guérissait les malades (Mt 14, 14). Tous ces gens étaient comme des brebis sans berger (Mt 9, 36). Il fut saisi de compassion par les larmes de la veuve de Naïm (Lc 7, 13), par un lépreux (Mc 1, 41), deux aveugles (Mt 20, 34) ou bien à la vue de ceux qui n’avaient rien à manger (Mc 8, 2). Il répète toujours les mêmes mots : « Ne pleure pas », « N’aie pas peur »… Ce qui rend Jésus différent, c’est sa compassion sans limite pour le pauvre et l’opprimé. Au point de se mêler aux derniers des derniers jusqu’à s’identifier à eux. Il est devenu un rejeté par choix. Il est mort sur ce bois, comme l’esclave.
Il existait de forts tabous sociaux, du temps de Jésus, comme dans toute société. Il a provoqué un grand scandale quand il s’est mis à vivre avec les « pécheurs », lorsqu’il s’est mêlé aux mendiants, aux collecteurs d’impôts et aux prostituées. Il les accueillait, acceptait même de devenir « un ami des collecteurs d’impôts et des pécheurs » (Mt 11,19) « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! » (Lc 15, 2) « Quand il s’allongeait à table dans sa maison, de nombreux collecteurs d’impôts et de pécheurs se retrouvaient avec Jésus et ses disciples; car il y en avaient beaucoup parmi eux qui le suivaient. » Ce n’était pas un repas ordinaire, mais de fête, puisqu’on « s’allongeait ». Dans la parabole des invités au festin (Lc 14, 15-24), on peut se demander si Jésus n’a pas vécu ces événements. Est-ce qu’il a dû envoyer ses disciples « dans les rues, sur les places de la ville » pour amener « les pauvres, les infirmes, les aveugles, les boiteux » ?
Zachée était le principal collecteur d’impôts de Jéricho. S’il était riche, il n’en demeurait pas moins exclu à cause de son métier. Et c’est Jésus lui-même qui ose s’inviter chez lui ! Ce sera sa conversion, sans que Jésus ne prononce quelque parole: sa présence amicale a suffit…
« L’amitié de Jésus envers les pécheurs montre, très clairement, qu’il ignorait leur passé, qu’il se refusait à retenir quoi que ce soit contre eux. Il les traitait comme des gens qui n’avaient plus de dettes envers Dieu, et qui, par conséquent ne méritaient plus ni mise à l’écart, ni châtiment. Ils étaient pardonnés ». C’est ce qu’il dit explicitement à l’homme paralysé : « Tes péchés sont pardonnés » (Mc 2, 10,11), ainsi qu’à la pécheresse qui essuie ses pieds : « Tes péchés te sont pardonnés… Ta foi t’a sauvée, va en paix ! » (Lc 7, 48-50)
On comprend alors que tous ces gens soient remplis de joie. Et, en ce sens, Jésus scandalisait les pharisiens. N’était-il pas accusé d’être un « jouisseur, un ivrogne et un glouton » (Lc 7, 34) ? Jésus, non seulement guérissait et pardonnait tous ceux qui venaient à lui, mais il dissipait leur peur, allégeait leurs soucis. Sa présence elle-même les libérait.
Et nous, quelle solidarité avons-nous ?
Nous sommes régulièrement sollicités pour « donner une pièce »… Les nouvelles des guerres, des catastrophes font appel à notre compassion. Depuis ce 11 septembre 2001, les médias nous parlent abondamment de la solidarité du peuple américain derrière son Président. Nous sommes aussi mis au courant de l’évolution de la guerre en Afghanistan. Ces appels et ces informations ne suffisent pas à nous rendre « solidaires ».
Le même P. Albert Nolan, dominicain, prenant appui sur la parabole du samaritain, souligne une approche en quatre étapes dans tout engagement envers les pauvres et les marginalisés. La compassion est la caractéristique de la première étape. Nous avons eu une expérience directe des souffrances de certaines personnes, ou bien ce que nous avons entendu ou lu dans les journaux nous a ému. Plus nous avons été exposés à la souffrance et plus notre compassion s’est intensifiée. Si, comme cela arrive parfois, notre première réaction est : « Je ne peux rien faire. » Ou bien « Ce n’est pas mon problème, » la compassion sera étouffée. Mais nous pouvons aussi participer à des actions pour répondre à cette compassion, par exemple donner des vêtements ou de l’argent à des pauvres, seconder bénévolement les associations qui viennent en aide aux personnes démunies. Nous reprenons l’attitude du samaritain qui n’est pas « passé de l’autre côté » (comme l’avaient fait le prêtre et le lévite), mais qui « s’approcha de la victime, versa de l’huile et du vin sur ses blessures et le banda ». (Lc 10, 34-35) Cet homme se permet d’avoir un contact direct avec la victime. Ce contact direct change radicalement sa vie, et il est maintenant plein de compassion, prêt à travailler pour trouver une solution. Si ce que nous lisons ou voyons à la TV nous indigne souvent, est-ce suffisant ? Bien sûr chacun a beaucoup d’activités déjà programmées. C’est vrai aussi que les possibilités sont souvent limitées. Mais nous pouvons aussi avoir un contact direct avec les victimes: en allant les rencontrer dans leurs quartiers, en les invitant peut-être dans nos maisons ou communautés.
La deuxième étape commence lorsque nous découvrons que la pauvreté dans le monde ne vient pas de la malchance ou par accident. Les souffrances n’ont pas été provoquées par la malchance mais ont été créées. Et cela provoque, chez le pauvre, des réactions qui vont de l’indignation à la colère. Dès que nous réalisons que la pauvreté et l’injustice sont provoquées par des problèmes structurels, notre réponse est bien différente: maintenant, nous voulons œuvrer pour un changement social. Si, au début, nous répondions aux besoins urgents, nous voulons maintenant nous attaquer aux racines des problèmes.
Mais, chez quelques-uns, cela provoque un sentiment d’écrasement: ils se sentent si petits et si insignifiants. C’est un peu comme le combat de David et de Goliath. Et une sorte de paralysie, un sentiment d’être complètement perdu, peut apparaître. Comment s’opposer à des structures internationales qui semblent complètement dominer le monde ?
La troisième étape : quand nous découvrons que les pauvres doivent se sauver, et de fait, se sauveront par eux-mêmes. C’est la découverte de l’humilité dans notre service auprès des pauvres. Avant, notre sentiment était que « nous » pouvons: nous qui avons reçu une éducation, une formation, nous qui avons un besoin de sauver les pauvres, nous, les mieux lotis, allons les aider… Souvent, les pauvres sont perçus comme des créatures impuissantes. Aujourd’hui, nous commençons à réaliser que le changement social ne peut venir que des pauvres. Cela peut provoquer une crise où nous serons tentés de tout laisser tomber.
Un autre risque est de considérer que les pauvres ont toujours raison. Nous en sommes venus, dans l’Eglise, à valoriser la pauvreté elle-même, attitude qui paraît bien étrangère à l’Ancien et Nouveau Testament. C’est ce qu’on appelé « le romanesque chrétien sur les pauvres »: nous pensons que tout ce qui a été dit par quelqu’un qui est pauvre doit être vrai. Tout ce que font les gens opprimés doit être juste… C’est le genre d’idées qui ne fait du bien ni aux pauvres ni à nous-mêmes.
Enfin, la quatrième étape est celle de la solidarité avec les pauvres. La vraie solidarité commence quand nous nous éloignons de l’opposition entre « nous » et « eux ». Elle grandit quand nous nous respectons mutuellement, quand nous ne parlons plus en termes du supériorité ou d’infériorité, quand nous sommes conscients de nos défauts et faiblesses. Cette solidarité est modelée sur la volonté de Dieu pour la justice, telle que l’a vécue Jésus lui-même.
Le missionnaire se veut dans une grande solidarité avec le peuple au milieu duquel il vit. Il a pris le temps d’apprendre la langue, d’en comprendre le mieux possible les us et coutumes, de vivre au même rythme. Mais, paradoxalement, ce missionnaire reçoit en retour l’image de l’européen. On lui fait savoir que sa solidarité a des limites, et qu’il a, en cas de difficulté grave, des solutions de repli en retournant chez lui… Il se veut solidaire et en même temps, il lui est donné à entendre que sa solidarité a des limites.
Certains peuvent être amenés à vivre cette solidarité très concrète: par exemple, les missionnaires résidant dans des pays en guerre vont partager avec les gens la peur, l’insécurité. Des témoignages récents ont été révélés en Algérie où ces missionnaires étrangers ont décidé de rester malgré les dangers. On pense aussi à toutes ces situations très troublées, lors de guerres civiles, où d’autres n’hésitent pas à rester avec leur peuple, quitte à être accusés de prendre parti pour une milice par rapport à une autre. Nous n’aurons pas tous à vivre ces situations limites. Mais alors, comment comprendre notre solidarité avec ce monde qui nous entoure ?
Participer à la vie de Dieu répandue dans le monde.
C’est ce que St Paul décrit dans son épitre aux Corinthiens (1 Co 12, 12-31). Paul veut remédier aux abus constatés dans cette communauté; il veut faire régner la paix en affirmant : « Vous êtes le corps du Christ et vous êtes ses membres, chacun pour sa part. » (v. 27). Cette solidarité, à l’intérieur de ce grand corps qu’est l’Eglise, devient alors une union intense à Dieu et à tous les frères et sœurs. C’est là que la prière prend toute sa place, et l’on perçoit le soutien spirituel qu’apportent les moines et moniales, dans leur intercession pour toute l’humanité.
Dans son expérience apostolique, Paul a fait la connaissance de Dieu et de l’homme. Face à Dieu, il s’est retrouvé indigne. Mais en même temps, « En ceci Dieu prouve son amour envers nous: Christ est mort pour nous alors que nous étions pécheurs. » (Rm 5, 8) Aussi, Paul jette un regard d’amour sur l’humanité qui l’entoure. Il porte le souci de toutes les églises et fait sienne leurs faiblesses, leurs défaillances (2 Co 11, 28-29). Ainsi, la rencontre avec Dieu entraîne l’ouverture au monde.

1234