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CHRIST EN NOUS

9 mai, 2016

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CHRIST EN NOUS

Gabriel HUAN.

« Il faut que je demeure aujour-
d’hui dans ta maison ».
(Luc., XIX, 5).

« Jésus étant entré dans Jéricho, traversait la Ville. Et voilà qu’un homme nommé Zachée, chef des publicains et fort riche, cherchait à voir qui était Jésus ; et il ne pouvait y parvenir à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut en avant et monta sur un sycomore pour le voir, parce qu’il devait passer par là. Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et, l’ayant vu, il lui dit : « Zachée, descends vite ! car il faut que je loge aujourd’hui dans ta maison » Zachée se hâta de descendre et le reçut avec joie. Voyant cela, ils murmuraient tous en disant ; « il est allé loger chez un pécheur ». Mais Zachée se présentant devant le Seigneur, lui dit : « Voici, Seigneur, que je donne aux pauvres la moitié de mes biens et si j’ai fait tort à quelqu’un de quelque chose, je lui rends le quadruple. » Jésus lui dit : « le salut est entré aujourd’hui dans cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils de Abraham. Car le Fils de l’Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Luc, XIX, 1-10).
L’homme, parce qu’il est une créature, est toujours de petite taille, à côté de Dieu ; et, parce que la foule des choses qui l’environnent exerce sur son âme un puissant attrait, il perd facilement la vue de son Créateur et se laisse entraîner par la séduction du monde. Pour retrouver Celui qu’il a perdu, il faut donc tout d’abord se séparer de la foule, puis se hausser au-dessus de lui-même. Alors il aperçoit son Dieu et entend l’appel de la grâce. Mais qu’aurait-il gagné à cet effort sur lui-même, s’il restait immobile, attaché au sommet où il a réussi à s’élever ? Il doit redescendre, non point pour se mêler de nouveau à la foule, mais pour se retirer dans sa demeure, c’est-à-dire au plus profond de son âme, là où Dieu viendra tout à l’heure le visiter et habiter avec lui. Et l’homme, chez qui Dieu a fait ainsi sa demeure, est aussitôt transformé en une créature nouvelle ; dans l’âme qui jouit de la présence divine, c’est désormais le Christ lui-même qui est, qui veut, qui agit : « les choses anciennes sont passées, voici que toutes choses sont devenues nouvelles. » (II Cor., V, 17). Le salut est entré dans cette âme que le péché tenait captive et à qui, maintenant sont ouvertes toutes les voies par où s’effectue le progrès de la vie surnaturelle.
Conversion de l’âme vers Dieu, habitation de Dieu dans l’âme, configuration de l’âme à son divin modèle : tels sont les trois moments suivant lesquels la grâce accomplit son oeuvre dans l’âme que Dieu appelle à la jouissance de son amour.

II « Parce que la grâce vient de Dieu, dit l’auteur de l’Imitation de la vie pauvre de Jésus-Christ, elle n’est donnée qu’à un coeur détaché de tout ce qui n’est pas Dieu. » (1° partie, ch. V). Qu’est-ce qui n’est pas Dieu ? Le monde et tout ce qui appartient au monde, à ce monde que le Christ a condamné en disait : « je ne prie pas pour le monde ». (Jean, XVII 9). Et de quoi est fait ce monde ? Saint-Paul nous l’apprend : « Les oeuvres de la chair sont manifestes ; ce sont la fornication, l’impudicité, le libertinage, l’idolâtrie, la magie, les inimitiés, les querelles, les jalousies, les emportements, les disputes, les divisions, les sectes, l’envie, le meurtre, l’ivrognerie, les excès de table et autres choses semblables. » (Galat., V, 19-21). Aux oeuvres de la chair l’apôtre oppose les oeuvres de l’esprit : « le fruit de l’esprit, c’est la charité, la joie, la paix, la patience, la mansuétude, la bonté, la longanimité, la douceur, la fidélité, la modestie, la tempérance, la charité » (Galat., V, 22-23).
L’acte par lequel l’âme se détourne des oeuvres de la chair pour s’appliquer aux oeuvres de l’esprit, c’est proprement la conversion. Sans doute, à cette, démarche de l’âme qui s’engage dans la voie du salut, la grâce n’est pas étrangère, puisque « l’élection ne dépend ni de la volonté ni des efforts, mais de Dieu qui fait miséricorde » (Rom., IX, 16). Néanmoins, il faut qu’à la grâce divine réponde l’assentiment de l’âme qui, enchaînée dans les liens du péché, aspire à la liberté des enfants de Dieu. Il n’y a donc pas de conversion véritable sans que le secret désir d’une vie meilleure, plus haute, surnaturelle, n’ait préalablement conduit l’âme à se détacher peu à peu, non seulement du monde et de ses convoitises, mais encore d’elle-même et de tout ce qui, en elle, est soumis à la loi de la chair.
Quelle est, en effet, l’âme humaine qui n’ait, à un certain moment de sa vie, éprouvé un besoin profond, impératif de dépouillement, de désapropriation, d’anéantissement, comme si le personnage qu’elle est devait faire place à l’« homme nouveau » dont parle Saint Paul (Coloss.,III, 9-10) ? Elle se sent comme poussée par une force intérieure qui la domine à se séparer de tout ce qui l’entoure, habitudes, parenté, relations, amitiés, à s’évader du milieu où elle a vécu et à se retirer dans le désert, à l’écart de la foule qui la presse, afin de se recueillir pour une sorte d’examen de conscience. Elle ne sait pas encore où se fixer ; elle cherche son Dieu, sans bien savoir si elle le rencontrera, ni ce qu’elle fera s’il se manifeste à elle. Pour le moment, elle veut s’en aller, se réfugier n’importe où, au-dessus de tous les bonheurs terrestres dont elle faisait ses délices et qui, maintenant, lui répugnent ; et elle monte, monte, loin, toujours plus loin de tout ce qu’elle avait chéri. Vers quel destin ? Mais voici que tout a coups elle entend une parole mystérieuse retentir à son oreille : « Descends ; il faut que je loge aujourd’hui dans ta maison. » joie ! suprême joie ! son Dieu lui a parlé ! A vrai dire, ne l’avait-elle pas déjà trouvé lorsqu’elle le cherchait ? (1).

III Pour trouver Dieu, note Saint Jean de la Croix « l’âme doit, par un acte volontaire, sortir et se cacher de toutes les choses créées et pénétrer dans le plus profond recueillement au-dedans de soi-même pour s’y mettre en rapport avec Dieu par un commerce d’amour et d’affection, n’estimant toutes les choses du monde pas plus que si elles n’étaient pas. Saint Augustin, parlant à Dieu, lui disait dans les Soliloques : « je ne te trouverais pas dehors, Seigneur, parce que je te cherchais bien à tort au dehors, toi qui étais dedans. » (2).
Il y a en effet, deux voies qui s’ouvrent devant l’âme humaine en marche vers son destin : celle du dehors, et celle du dedans. Parce qu’elle est unie à un corps, elle est douée d’une nature dont les tendances l’entraînent de préférence vers les choses de ce monde et elle subit la séduction de tous les mirages de la vie sensible ; mais parce qu’elle est aussi une créature privilégiée, à laquelle Dieu a fait dans son amour le don d’une liberté que lui-même ne peut enchaîner, elle n’est pas attachée nécessairement à la roue du devenir phénoménal ; et, si elle répond à l’attrait des choses divines en elle, elle peut se libérer de tous les liens qui tentent de l’asservir à la loi du péché et, désormais affranchie de toute entrave sensible et même intellectuelle, s’acheminer par la voie de l’esprit vers Celui qui est Esprit. Elle n’a pas cessé, en effet, malgré la faute originelle, d’appartenir à l’ordre surnaturel mais cet ordre demeure caché en elle : il suffit qu’avec l’aide de la grâce divine, elle le découvre à nouveau au plus profond d’elle-même, pour en prendre possession dès la vie présente, en attendant que la lumière de gloire dans la Vie future en révèle toutes les splendeurs et en féconde toutes les virtualités.
Pour réaliser cette tâche dont l’accomplissement mesure son progrès dans la Vie Surnaturelle, l’âme n’a pas d’autre moyen que de rentrer en elle-même par un recueillement toujours plus intense, de façon à pénétrer jusqu’au centre même de sa personnalité, à ce noyau simple et indivisible où réside, dans une intimité toute spirituelle, le Dieu secret et trop souvent méconnu ou ignoré : aller de tout ce qui est extérieur vers ce qui est intérieur, de tout ce qui est périphérique vers ce qui est central, de tout ce qui est superficiel vers ce qui est de plus en plus profond, de tout ce qui est visible vers ce qui est invisible, de tout ce qui est sensible et même intellectuel vers ce qui est purement spirituel, afin qu’au terme de cette démarche, l’âme se trouve directement en contact avec Celui qui est Esprit et qui veut être adoré en esprit et en vérité. Pour entrer au Ciel, l’âme n’a donc pas besoin de sortir d’elle-même, puisqu’elle porte déjà le Ciel dans son propre sein ; mais elle doit, par un effort constant d’intériorisation, prendre une conscience toujours plus vivante et plus claire de la présence de Dieu en elle. Dieu est caché dans l’âme ; pour le trouver, l’âme doit le chercher, avec la foi et avec l’amour, dans cette retraite mystérieuse où il se plaît à demeurer. « O Homme ! c’est cil toi qu’il faut aller au-devant de ton Dieu ». (3).

IV « Ne savez-vous pas, disait Saint Paul, que vous êtes le temple de Dieu et que l’esprit de Dieu habite en vous ? » (I. Cor., III, 16). Mais, pour que nous devenions une nouvelle créature, il ne suffit pas que l’Esprit de Dieu habite en nous ; il faut que « nous nous revêtions du Seigneur Jésus-Christ ». (Rom., XIII, 14). Dieu, en effet, nous a prédestinés à être conformes à l’image de son fils ». (Rom. VIII. 29) et il, n’y a pas pour nous de sanctification en dehors de cette configuration de notre âme au divin Exemplaire. Or « ce que Dieu veut, c’est notre sanctification » (I. Thess., IV, 3).
L’exercice des oeuvres de pénitence et de mortification n’est pas suffisant pour nous délivrer de notre nature pécheresse et nous élever à la sainteté. Sans doute, ces oeuvres ont leur rôle à jouer dans la préparation à la vie spirituelle ; une certaine ascèse est indispensable à qui veut devenir un « homme nouveau ». Tous les mystiques sont passés par la voie qu’on appelle « purgative », de ce qu’elle aide notre âme à se dépouiller du « vieil homme » ; et, parmi les conditions qu’un Tauler, par exemple, pose à la réception en nous de l’Esprit de Dieu, il faut noter le vrai détachement qui, selon lui, consiste « à se séparer de tout ce qui n’est pas purement et simplement Dieu », donc même des dons de Dieu, car « on doit chercher son profit dans les dons de Dieu,mais ne mettre sa pleine jouissance qu’en Dieu », (4). Mais, dit à son tour l’auteur des Institutions, « quelque saintes que soient nos oeuvres, elles ne nous sanctifient point en tant qu’oeuvres ; c’est nous, au contraire, qui les sanctifions en tant que nous sommes saints » (5). C’est pourquoi, reprend le grand mystique dominicain, « l’homme qui a conscience loyalement de ne vouloir et de ne désirer autre chose que Dieu doit, à l’heure des tentations et jusqu’à ce qu’il ait retrouvé tout son calme s’évader prudemment de lui-même, se réfugier dans l’abandon, dans un libre abandon et attendre Dieu dans cette angoisse… que l’homme se tienne donc en douce patience sous le toit de la volonté divine ». (6).
Il y a d’ailleurs dans toute mortification que l’on s’impose à soi-même quelque chose qui appartient à la volonté propre et qui la rend ainsi moins purifiante qu’une pénitence qui nous est infligée, sans que nous l’ayons désirée ou recherchée. Et c’est pourquoi une contrariété, si médiocre qu’elle soit, qui nous vient des hommes ou des choses, a plus de valeur pour le progrès de notre vie spirituelle que les austérités les plus dures et les plus prolongées, quand nous les pratiquions par notre propre volonté ; car la première, si elle est acceptée en toute humilité et dans un esprit de complet abandon à la volonté divine, dénote une volonté de renoncement à soi-même qui n’apparaît pas toujours dans la seconde. « La perfection et la valeur des actes, remarque Saint Jean de la Croix, ne viennent pas de leur multiplicité, mais de la science du renoncement à soi-même. C’est à ce renoncement que l’on doit s’appliquer autant que possible, jusqu’à ce que Dieu daigne entreprendre lui-même la purification de l’âme » (7) « C’est, dit pareillement Sainte Thérèse, moins par les austérités du corps, qui sont secondaires, que par une humilité profonde, qu’on avance dans le chemin spirituel. » (8).

V Cette école où l’on apprend à mourir à soi-même, où être vaincu, c’est avoir vaincu, puisque « la victoire parfaite, c’est de triompher de soi-même » (9), où il s’agit « de donner le tout pour le tout sans rien retenir pour soi-même » (10), n’est-ce pas l’école même du divin Maître « qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort et à la mort de la croix ? » (Phil.,II, 8). Toute la science des saints a consisté, « à ne pas savoir autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié ». (I,Cor.,II, 2). Posséder « le sens du.Christ » (I. Cor.,II, 16) c’est donc pour nous poursuivre le dépouillement de notre âme et de toutes ses puissances jusqu’à la parfaite nudité, dans un esprit de pauvreté intérieure qui renonce même au désir d’être dépourvu de toute assistance surnaturelle, même à l’affection que nous pourrions porter à notre pauvreté.
Pour atteindre à ce parfait dénuement, il ne suffit pas d’être dégagé de tous les liens de la chair et du sang, de ne plus rechercher en quoi que ce soit les commodités corporelles, de n’avoir nulle attache à tout ce qui est du monde ; il ne suffit pas davantage d’être indifférent à ses propres pensées, d’être libéré des désirs ou des images dont l’âme était autrefois occupée, de renoncer même aux douceur et aux consolations divines ; il faut que de la mémoire soit effacé jusqu’au souvenir des créatures ; il faut que dans l’entendement soit anéantie la représentation de tous les objets sensibles et de toutes les formes intellectuelles ; il faut que de la volonté soit bannie toute recherche de délectation, non seulement dans une chose créée, mais même dans les dons de Dieu, afin qu’au terme de cette désappropriation totale l’âme, toute entière, livrée à son Dieu dans un parfait abandon, puisse s’écrier : « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi ». (Galat., II, 20).
Est-ce à dire que l’âme, ainsi surnaturalisée par la présence en elle de Dieu qui détermine sa volonté, éclaire son intelligence, anime ses sentiments, va être transportée au troisième ciel et entendre des paroles que nul homme n’a encore entendues, jouir de visions qui ne sont encore apparues à nul oeil humain et vivre désormais dans une sorte d’atmosphère miraculeuse où plus rien ne se passe qui ne soit extraordinaire ? « Le Verbe époux, répond Saint Bernard, quand il pénètre dans les profondeurs de mon être, ne m’a jamais manifesté sa présence par des signes extraordinaires, paroles ou images ; j’ai seulement ressenti son contact au mouvement de mon coeur. La correction de mes défauts, l’amortissement de mes appétits charnels, un renouvellement de ma vie intérieure et une vue générale de l’ordre surnaturel sont les effets habituels de son action puissante. » (11).
Quand Hérode apprit qu’on lui amenait Jésus, « il eût une grande joie, car il avait depuis longtemps le désir de le voir, parce qu’il avait entendu parler de lui et il espérait lui voir opérer quelque prodige ». (Luc., XVIII, 8). Zachée ne demande pas à Jésus qui se présente dans sa maison, d’opérer des prodiges ; il lui dit simplement : « voici, Seigneur, que je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et si j’ai fait tort à quelqu’un de quelque chose, je lui rends le quadruple. » (Luc., XIX, 8). Et Jésus de répliquer : « le salut est entré aujourd’hui dans cette maison. » Le salut est de faire la volonté de Celui qui vient à nous, parce qu’il nous a aimés le premier et qu’il il veut perdre aucun de ceux que le Père lui a donnés.
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(1) « Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé » (Le mystère de Jésus, dans Pensées de PASCAL. édition Brunschvieg, N° 553).
(2) Cantique spirituel, édit, Dom Chevallier, Paris 1930, p. 21.
(3) St-Bernard-Premier, sermon pour l’Avent.
(4) Sermon de préparation à la Pentecôte.
(5) Institutions du pseudo -Tauler, ch. XlV.
(6) Sermon pour le dimanche après l’Ascension.
(7) Nuit obscure, Liv. I, Ch. VI
(8) Château Intérieur, Dem. III, Ch. II.
(9) Imitation de Jésus-Christ, Liv. III, ch. 53.
(10) Ibid., Liv. III, ch. 27.
(11) In Cantic. Sermo, 1-XXIV. 6.

EMILE BESSON. JUILLET 64 – LE FONDEMENT DE LA CERTITUDE

21 août, 2015

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EMILE BESSON. JUILLET 64

LE FONDEMENT DE LA CERTITUDE

Je ne sais pas si cet homme est un pécheur, mais je sais une chose: c’est que j’étais aveugle et que maintenant je vois. (Jean IX, 25)
Le fait est bien connu. Le Christ avait guéri un aveugle de naissance qui mendiait au bord du chemin et celui-ci était retourné, tout heureux, dans, sa maison. Ses voisins et ceux qui jusqu’alors le voyaient mendier l’interrogèrent sur sa guérison « Jésus, leur répondit-il, a fait de la boue avec sa salive, l’a étendue sur mes yeux et m’a envoyé me laver au réservoir de Siloé ; quand je suis revenu, je voyais ».
Or c’était un jour de sabbat que Jésus avait guéri l’aveugle-né. Les voisins le conduisirent donc aux pharisiens et ceux-ci déclarèrent : « Cet homme n’est pas de Dieu, car il n’observe pas le sabbat ».
Les Juifs n’ont jamais blâmé le Christ de guérir des malades ; ils Lui en ont fait le reproche lorsque ces guérisons étaient faites le jour du sabbat.
En hébreu le mot sabbat signifie repos ; on le donnait au septième jour de la semaine, au samedi. Selon la Genèse, Dieu, ayant créé le monde en six jours, s’était reposé le septième jour. La Loi de Moïse faisait une interdiction formelle de travailler le jour du sabbat et les Israélites ne faisaient absolument rien ce jour là. Les rabbins distinguaient 39 espèces de travaux interdits au jour du sabbat, parmi lesquels le soin des malades, la consolation des affligés, l’aumône(1). La violation du sabbat pouvait entraîner la peine de mort (Nombres XV, 35).
Le Christ S’est constamment soumis à la Loi ; mais, lorsqu’il s’est agi pour Lui d’aider, de soulager, Il ne S’est jamais demandé si l’on se trouvait ou non un jour de sabbat. Il n’a pensé qu’aux créatures dolentes, Il les a secourues, Il les a guéries. Mais, en agissant de la sorte, Il S’est attiré de la part des Juifs une réprobation puis une haine de plus en plus féroce.
L’aveugle guéri avait reconnu dans le miracle dont il avait été l’objet le signe d’une mission divine et il avait dit aux pharisiens « Cet homme est un prophète ».
Mais eux lui déclarèrent « Nous savons que cet homme est un pécheur ».
Les pharisiens détenaient le savoir théologique, la doctrine sacro-sainte ; ils étaient les représentants de la Tradition, les savants, les directeurs ; ils étaient revêtus de l’autorité. Eux seuls avaient le droit de dire: Nous savons. Le pauvre mendiant ignorant reconnaît son incompétence dans les questions de la théologie ; il sait qu’il n’a pas qualité pour discuter avec les docteurs d’Israël, qu’il ne peut être juge de la sainteté d’autrui. Il reste à sa place. Mais à ceux qui du haut de leur savoir décrètent : « Nous savons que cet homme est un pécheur » il répond par un fait : « Je sais une chose, c’est que j’étais aveugle et que maintenant je vois ».
Les pharisiens ne trouvèrent rien à répondre à cet ignorant et ils se laissèrent aller à la colère et à l’injure.
Et le Christ tira la conclusion de cet événement
« Je suis venu dans ce monde pour exercer un jugement : que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles ».
En guérissant l’aveugle né, le Christ voulait assurément lui rendre la vue, mais Il voulait surtout lui donner l’illumination spirituelle. C’est pourquoi, l’ayant rencontré, Il’ lui demanda : « Crois-tu au Fils de l’homme ?». L’aveugle né était prêt pour la grande certitude ; il confessa sa foi et se prosterna devant son Sauveur.
Cette histoire peut être la nôtre. A tout être le Christ posera un jour la question dont la réponse fait la séparation entre Ses disciples et ceux qui ne le sont pas : Crois-tu au Fils de l’homme ?
Ni l’intelligence ni le raisonnement ne donneront jamais la certitude. A un raisonnement pourra toujours s’opposer un raisonnement. La certitude n’est pas une doctrine, elle n’est pas un programme, c’est un fait, un fait indiscutable, c’est une vie, et cette vie, c’est celle du Christ en nous.
Le fondement de notre certitude, c’est la Loi que Dieu a mise dans le coeur de l’homme, la loi non écrite qui fait reconnaître ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, ce qui est bien et ce qui est mal. Le fondement de notre certitude, c’est l’Amour de Dieu. ce sont les bienfaits dont Il remplit notre vie, c’est la mansuétude, la miséricorde qu’Il nous témoigne malgré les fautes constamment répétées. Mais tant que le Christ n’aura pas ouvert les yeux de l’esprit, nous pourrons avoir de belles théories, de nobles sentiments, nous n’aurons pas la certitude. Il l’a dit « Nul ne vient au Père que par moi, hors de moi vous ne pouvez rien faire ».
Ce qui importe, ce n’est pas d’avoir une opinion sur le Christ ; ce qui importe, c’est que le Christ soit en nous l’inspiration, la source de la vie, qu’Il soit notre vie. « Ce n’est plus moi qui vis, écrivait saint Paul, c’est le Christ qui vit en moi ».
De notre attitude en face du Christ dépend toute notre vie, la vie de notre esprit, la vie de notre coeur, la vie dans notre présent, notre vie éternelle. A la question : Crois-tu au Fils de l’homme ? heu-reux ceux qui, à l’exemple de l’aveugle guéri, redi-sent la déclaration de l’apôtre Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » ! Heureux sont-ils en vérité, car aux questions, aux négations, aux incertitudes des grands parmi les hommes ils peu-vent opposer l’affirmation victorieuse de leur foi, le témoignage irréfutable devant lequel il faut bien que la polémique se taise : Je sais une chose, c’est que j’étais aveugle – et que maintenant je vois.

(1). Après le retour de la captivité de Babylone les juifs s’appliquèrent à l’observation de ce précepte avec la plus extrême rigueur. Ainsi 2.000 d’entre eux, au temps de Matthias ayant été attaqués un jour de sabbat par les soldats du roi Antiochus, aimèrent mieux se laisser massacrer que de violer le repos sacré en se défendant.

CHEMINS MISTIQUES – PAUL AGAËSSE.

13 juillet, 2015

http://www.cheminsmystiques.fr/HISTOIRE/5.1-4.etoilement.htm#_Toc254814273

CHEMINS MISTIQUES

PAUL AGAËSSE.

Paul Agaësse offre plutôt une réflexion profonde sur notre rapport avec Dieu que son expérience mystique [87] :
µSaint Augustin, Commentaire de la Première épitre de saint Jean, SC 75, Cerf, 1984 :
(43) Si Dieu prend l’initiative du salut de l’homme, c’est qu’il appartient à l’amour de commencer, de n’être pas déterminé par autre chose que lui-même, mais de trouver en soi le principe de son acte. Non qu’il soit aveugle, il est au contraire tout pénétré de sagesse, mais il est à lui-même sa propre clarté et sa propre justification, son mérite et sa récompense, son principe et sa fin. L’amour en Dieu n’est pas déterminé par le besoin ou le manque : il ne trouve aucun avantage utilitaire en celui qui en est l’objet, il n’est pas moyen pour obtenir autre chose, pour atteindre une perfection qui ne serait pas déjà possédée. Cet amour est à lui-même sa propre raison d’être. Saint Augustin va jusqu’à dire que cette gratuité et cette sorte d’indépendance de l’amour explique que Dieu soit le vrai maître, le seul maître. Sa transcendance suprême est celle d’un amour qui aime pour aimer, sans tirer aucun avantage de ceux qui sont aimés : “Celui-là est le vrai maître qui ne cherche rien de nous… Il ne cherche rien de nous, il nous a cherchés alors que nous ne le cherchions pas.
(45) Dieu justifie, non parce qu’il feint de ne pas voir la faute, ni même parce qu’il l’efface en quelque sorte négativement, mais parce qu’en nous communiquant la charité, qui est sa Vie et son Essence, il nous rend semblables à lui…
Augustin est donc en droit de conclure : « Si tu aimes ton frère que tu vois, par le fait même tu verras aussi (50) Dieu, car tu verras la charité et Dieu habite en elle » (V, 7) … Il s’agit d’une invasion transformante de Dieu en nous, d’une présence active par laquelle Dieu, dès ici-bas, nous rend semblables à lui en nous initiant à son propre acte d’aimer et nous prépare à la vision face à face. Cette connaissance est encore obscure, elle est susceptible de progrès, car la charité n’est pas parfaite en nous. Mais elle est de même nature que la vision béatifique, puisque Dieu est la source de cet acte qui dépasse nos forces naturelles. Elle lui est homogène, comme la grâce est homogène à la gloire, car, même dans l’au-delà, l’homme ne verra Dieu qu’en participant à son acte d’aimer. Dieu n’est pas comme un objet qui apparaît dans un lieu où il n’était pas et qui commencerait alors à être connu. Non. La connaissance de Dieu est liée à la purification et à la transformation du connaissant et la vision sera parfaite quand la ressemblance de l’âme avec Dieu, par la croissance en elle de la charité, sera devenue parfaite.
(52) L’homme n’imite pas Dieu de l’extérieur, comme on copie un modèle. Il l’imite, parce qu’il reçoit de lui l’impulsion qui le pousse à aimer. / Tirons au clair toutes les conséquences de cette doctrine. L’homme veut aimer Dieu. Mais il ne peut l’aimer qu’avec un amour qu’il reçoit de lui : or cet amour qu’il reçoit de Dieu, gratuit comme celui de Dieu, c’est l’amour de ses frères. Dieu ne peut être objet d’amour que parce qu’il en est la source : répondre à son amour, c’est nous laisser envahir par lui, aimer avec lui et comme lui.
(53) L’homme commence à être heureux, parce qu’il commence à devenir semblable à Dieu en aimant comme lui, gratuitement…
“Le désir de Dieu”, (choix de notes manuscrites en suppl. à Vie Chrétienne no 233) :
[34-35] Dire que nous sommes créés, c’est dire: « Nous ne sommes rien par nous-mêmes. » Mais, d’une façon corrélative et aussi catégorique, c’est dire en même temps : « Nous avons un prix Infini, puisque nous sommes faits par Dieu.,, Il n’y a dans l’humilité de l’acte de foi aucune dépréciation, s’il y a dépossession. … / Nous consentons à nous dépouiller de tout ce que nous avons, nous reconnaissons que Dieu est le bienfaiteur et le donateur. Mais nous avons comme le sentiment qu’il doit y avoir une sorte de « reste», un domaine qui nous appartient en propre parce qu’il est comme notre centre, qu’il nous constitue et s’identifie à nous-mêmes. Qu’on l’appelle le « moi », la personne ou la liberté, peu importe. II y a toujours pour l’homme une tentation, plus ou moins consciente, de se retrancher dans ses propres limites et de circonscrire son propre domaine. Cela nous semble presque essentiel, ne serait-ce que pour nous distinguer de Dieu. / Mais c’est là une illusion. Ce n’est pas nous qui nous posons en face de Dieu, comme si nous commencions d’abord à exister sans Lui, indépendamment de Lui. C’est Dieu qui nous pose en face de Lui. Dans l’acte même par lequel nous nous reconnaissons autres que Dieu, il y a la reconnaissance que cette altérité même vient de Lui. … / Oubliant que la grâce n’est pas quelque chose qui s’ajoute à la liberté, mais ce qui la fonde, nous nous figurons en droit de protester : « Laisse-nous faire quelque chose ! Tu es le Tout-puissant et je veux bien Te servir. Mais je Te demande un coin d’ombre où je sois enfin chez moi, un peu de vacances, queltiues heures de liberté rien qu’humaine! » Or cela n’a pas de sens, parce que nous ne pouvons pas sortir de la volonté de Dieu pour Le rejoindre par un acte qui serait purement nôtre. L’épreuve de la foi, c’est précisément l’expérience de cette pauvreté absolue…
[36] Mais dans notre protestation même est impliquée la réponse. Si l’homme n’a pas le droit de se détacher un seul instant de Dieu, d’échapper à son regard, de vouloir quelque chose que Dieu ne voudrait pas avant lui, c’est qu’il a du prix aux yeux de Dieu. C’est qu’il naît à chaque instant d’une pensée, d’un vouloir de Dieu. En raison de cette dépendance fondamentale, il ne peut pas être un étranger pour Dieu, pas plus que Dieu n’est un étranger pour lui. La pensée de Dieu et son action entrent dans la définition de l’homme, dans tous ses gestes, dans toutes ses décisions. L’homme ne rejoint pas Dieu de l’extérieur, jamais. Il n’y a pas d’affrontement d’un plus fort et d’un plus faible qui se seraient rencontrés par hasard. Non, l’homme est tout entier de Dieu. Cette relation le constitue : « Quelque chose a surgi qui s’origine au sein de la volonté profonde, ultime et enveloppante de la divinité, là où le Père dispose de sa Parole » (U. von Balthasar).
[36] C’est parce que je suis néant que je puis être dans la joie. Si j’étais quelque chose par moi-même, je pourrais [37] désespérer : comment rejoindre Dieu ? Mais si tout ce que je suis vient de Lui, alors ce qui vient de Dieu et ne cesse de venir de Lui peut faire retour à son origine
“La grâce du moment présent”, Christus, mai 1997 :
Il peut sembler étonnant que ce que nous avons à imiter en Jésus-Christ, ce soit précisément ce qu’il y a en lui de plus haut, de plus intime, de plus mystérieux : cette vie de Fils de Dieu dans le détail et le quotidien d’une vie humaine. Mai c’est [97] justement que le chrétien, par la grâce de l’incarnation, est devenu fils de Dieu et que la vie divine l’atteint et lui est communiqué à chaque instant. … c’est dans le moment présent que se rejoignent l’éternel et le temps, la grâce offerte par Dieu et l’acte libre de l’homme…. [102] Le moment présent est donc, comme le dit encore le Père de Caussade, l’ouverture par laquelle l’abîme de la volonté divine entre en nous.
“Gratuité”, Dict. de Spir., vol. 6, col. 787 à 800 :
[791] Dieu nous a aimés le premier. – “En ceci consiste son amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est Lui nous a aimés le premier”, II Jean. Cette priorité signifie d’abord que Dieu est l’auteur de tout être et de tout bien créés … / Pour essayer de le comprendre, reportons-nous au don initial, qui n’est pas le plus élevé, mais qui est la condition de tous les autres : la création. Inévitablement, quand nous parlons de don, nous distinguons entre le bienfait et celui qui le reçoit. Or, quand il s’agit de création, cette opposition signifie sans doute que la nature possédée est distincte du sujet quj la possède, puisque celui-ci ne se donne pas 1’être, mais elle ne signifie pas que le sujet préexistait à sa création. Il n’y a pas seulement don fait à quelqu’un, mais don qui suscite et fait être ce quelqu’un. Nous ne pouvons pas essayer de nous dépouiller de tout ce que nous avons reçu pour isoler un reliquat, un support, si pauvre soit-il, qui ne serait pas don de Dieu. Même notre “moi”, notre personnalité, notre liberté, bref tout ce qu’il y a en nous de plus autonome et de plus intime est encore don de Dieu. … L’homme se mettrait en état de recevoir la grâce. / Mais ce serait affirmer qu’il y a de notre part une initiative qui ne vient pas de Dieu, mettre une limite à la gratuité de ses dons, inverser la relation de la créature au Créateur. Non seulement l’homme ne peut pas prétendre à la grâce comme à un dû, ni la récupérer par ses propres forces quand il l’a perdue, mais il n’est pas capable de se préparer à la recevoir ni de la désirer. / Il n’y a pas de mouvement spirituel, même inchoatif, qui aille de l’homme à Dieu, si ce mouvement n’est pas prévenu et porté par la démarche de Dieu qui vient vers l’homme.

[796] Le plus grand obstacle à la vie spirituelle est le refus de la grâce, la confiance exclusive de l’homme en ses vertus et en ses mérites, la prétention d’être juste par lui-même et de se sauver par ses seuls efforts. L’attitude de l’homme qui se complaît dans ses vertus et celle de l’homme qui s’enferme dans sa misère, l’orgueil et le désespoir, procèdent d’une même volonté de se suffire.
“Liberté, libération, IV Expérience des mystiques”, Dict. de Spir., vol. 9, col. 824 à 838 :
[830] La naissance et la consommation de la liberté humaine trouvent donc leur source dans la transcendance de Dieu, dans ce mystère d’amour qui fait que, gratuitement, il décide de communiquer sa propre vie aux esprits qu’il crée, de leur donner accès à son amour et à sa sainteté. Du côté de l’homme, elles se fondent sur son néant, autrement dit sur l’acceptation de n’être rien par soi, ce qui le rend propre à tout recevoir de Dieu, son être initial comme le mouvement par lequel il va vers lui : la vie divine afflue là où le vide est plus grand. De sorte que le mystique fait l’épreuve, concrètement et continuellement, de l’identité de la confession « Toi seul es saint » et de l’exigence « Parce que je suis saint, tu seras saint ».
/ … Le fond de l’attitude mystique est donc passivité, consentement à laisser Dieu agir. Le « vouloir et le faire », la capacité et l’exercice, tout procède de la liberté divine. Néanmoins, cette dépendance fonde l’autonomie; cette capacité et cet exercice sont réellement nôtres, l’amour reçu de Dieu devient notre amour pour lui. Dieu fait vouloir, mais ne dispense pas de vouloir. Il fait agir librement.
[834] Toutefois, précisément parce que l’homme n’est pas capable d’emblée d’accéder à l’union parfaite, cette vie comporte des seuils, et les mystiques distinguent une purification active, par laquelle la volonté se détache du créé, et une purification passive, où elle subit l’action de Dieu au point de n’être plus qu’un consentement à le laisser agir. / Cette distinction surprend, puisque l’action divine est toujours transcendante à l’action humaine, qu’elle la suscite et la fonde. …. A travers l’appropriation [835] de biens finis, ce que cherche l’homme pécheur, c’est sa propre indépendance, une valorisation de son « moi », une auto-suffisance, une sécurité qui repose sur ce qu’il croit posséder … / Le remède pour que la volonté retrouve son vrai mouvement, qui est aspiration vers Dieu, est d’être « sevrée », de tout ce qui nourrit l’égoïsme, de renoncer à toute complaisance en quelque bien créé que ce soit, et par là d’établir les puissances spirituelles dans le vide.
[837] Trouver en un autre toute sa raison d’être, être soi en sortant de soi, être saisi pour saisir, ne donner qu’en recevant, ne recevoir que pour donner sans rien altérer et sans rien réserver, tel est le caractère extatique de l’amour. Dieu, en se donnant, lui qui est amour substantiel, fait que son amour pour nous devienne amour pour lui. Il est l’origine et le terme…