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par Sandro Magister : Juifs, musulmans, chrétiens. Les dernières nouvelles du chantier du dialogue

29 avril, 2008

du site: 

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/199301?fr=y

Juifs, musulmans, chrétiens. Les dernières nouvelles du chantier du dialogue

En France, une mosquée embauche un juif. Au Bangladesh, chrétiens et musulmans dialoguent à l’université. La lettre des 138 trouve un écho à Moscou, à Genève et à Bruxelles. Entretemps, Benoît XVI explique ce qu’il entend par dialogue interreligieux

par Sandro Magister

ROMA, le 25 avril 2008 Il y a un mois, le roi Abdallah dArabie Saoudite avait lancé lidée dorganiser des rencontres entre musulmans, chrétiens et juifs. Cette proposition a été mise en pratique de façon surprenante en France.

L’imam Hassan Chalghoumi, chef de la communauté islamique de Drancy (Seine-Saint-Denis), près de Paris, a engagé comme responsable des relations extérieures un juif, Bernard Koch, qui est lun des fondateurs de l« Amitié judéo-musulmane de France ». La nomination a eu lieu à la mosquée de Drancy en présence dautres représentants du judaïsme français. LOsservatore Romano du 23 avril a donné beaucoup dimportance à cette nouvelle.

En outre, le théologien musulman Aref Ali Nayed signature capitale de la célèbre lettre adressée à Benoît XVI et à dautres leaders chrétiens par 138 personnalités musulmanes a annoncé dans une interview parue dans le numéro davril du mensuel italien Jésus:

Nous travaillons actuellement sur un document destiné à nos frères et sœurs juifs. Nous voudrions produire un texte significatif aux points de vue théologique et spirituel, pour aider à améliorer les rapports entre nos deux communautés qui, dans un passé pas si lointain, par exemple pendant linquisition espagnole, ont prospéré et ont souffert ensemble.

* * *

En ce qui concerne le dialogue avec les chrétiens, la lettre des 138 musulmans a reçu deux réponses faisant autorité, après celle de lEglise de Rome.

La première réponse est venue le 20 mars du Conseil Œcuménique des Eglises, lorganisme œcuménique basé à Genève qui regroupe quelque 349 Eglises et dénominations chrétiennes de 110 pays, orthodoxes et protestantes.

Le COE a répondu à la lettre des 138 Une parole commune entre nous et vous par un document intitulé Apprendre à explorer lamour ensemble.

Ce document demande la création dun groupe mixte pour organiser une série de consultations entre leaders, chercheurs et fidèles musulmans et chrétiens. Ils réfléchiront à des points de compréhension réciproque, travailleront à une plate-forme théologique et éthique pour de futures initiatives communes et établiront de nouveaux moyens pour explorer davantage les questions de foi et de vie dans les deux communautés.

La deuxième réponse est venue, à la mi-avril, dAlexis II, patriarche orthodoxe de Moscou et de toutes les Russies.

Le patriarche demande dès maintenant que le dialogue interreligieux respecte lidentité de chaque interlocuteur, pour éviter darriver à un dangereux syncrétisme. Selon lui, pour être fructueux le dialogue doit sinstaurer sur deux plans: au niveau doctrinal, sur des questions importantes comme Dieu, lhomme, le monde; à un niveau plus pratique, sur la défense du rôle de la religion dans la vie sociale, la lutte contre la xénophobie et lintolérance et la promotion dinitiatives communes de paix.

Parmi les défis que musulmans et chrétiens doivent relever ensemble, Alexis II donne la priorité à la vision antireligieuse du monde, qui vise à dominer toutes les sphères de la vie sociale et à instaurer une nouvelle morale, contraire à la morale traditionnelle des religions.

* * *

Par ailleurs, le 18 avril, une rencontre intitulée un appel commun: musulmans et chrétiens a réuni des représentants des deux religions à Dhaka, au Bangladesh.

La rencontre, au cours de laquelle la lettre des 138 et le message de réponse de lEglise de Rome ont été examinés, a été organisée par le professeur Kazi Nurul Islam, professeur à luniversité de Dhaka, en collaboration avec la conférence des évêques catholiques du Bangladesh.

A luniversité, le professeur islam a créé et dirige un département consacré aux religions du monde entier. Les principales religions sont enseignées par des professeurs qui pratiquent la foi quils enseignent. Un prêtre catholique diplômé en théologie enseigne le christianisme. Il en va de même pour lislam, lhindouisme, le bouddhisme et le judaïsme. Un cas unique dans le monde musulman.

La veille de la rencontre, Kazi Nurul Islam a accordé linterview suivante à LOsservatore Romano daté du 17 avril 2008:

Q. Professeur Islam, comment est née cette initiative?

R. Les chrétiens et les musulmans appartiennent, comme les juifs, à la famille dAbraham. Mais malheureusement, pour des raisons historiques, nos relations ont souvent été très froides. Il est temps maintenant que les chrétiens et les musulmans commencent à travailler ensemble. Les fidèles de ces deux grandes religions forment plus de 50% de la population mondiale. Nous, les croyants, avons tous la responsabilité historique dapporter notre contribution à la paix dans le monde. Personnellement, je pense que nous ne pouvons sûrement pas effacer le passé ou modifier lhistoire, mais nous pouvons modeler le futur et créer un avenir meilleur, un monde plus fraternel pour les générations futures. A partir de là, jai commencé à réfléchir à la manière dont les chrétiens et les musulmans peuvent travailler ensemble pour la paix. Il est clair quau moins ici, au Bangladesh, nous navons pas de gros problèmes dans les rapports entre chrétiens et musulmans. Pendant des siècles, nous avons vécu en harmonie. Aujourdhui, nous devons protéger et préserver cette relation et essayer de mieux nous comprendre pour adresser au monde un message commun. Voilà la vraie raison pour laquelle nous travaillons tous ensemble à la réussite de cette rencontre.

Q. Quel est le programme de la rencontre entre chrétiens et musulmans à Dhaka?

R. Deux intellectuels musulmans prononceront des discours douverture devant les participants à cette rencontre. Ils seront suivis par deux intellectuels chrétiens. Ces discours servent à exposer clairement chacune des positions. La session plénière est ensuite divisée en dix groupes mixtes paritaires. Ils discuteront des thèses de lEglise romaine et de celles des 138 intellectuels musulmans. Viendront ensuite les synthèses finales des discussions. Deux rencontres ont déjà eu lieu afin de préparer la session plénière du 18 avril. Le 7 mars, les 35 représentants musulmans se sont réunis et ont discuté sur les moyens daméliorer les relations avec les chrétiens; ils ont passé en revue les principaux problèmes entre les croyants des deux religions et les raisons pour lesquelles les musulmans sont souvent incompris dans les pays chrétiens. Le 8 mars, nos frères chrétiens, réunis en nombre égal, ont débattu entre eux des moyens daméliorer les rapports avec les musulmans. Pendant l’élaboration de cette rencontre, nous avions envisagé une déclaration finale commune. Aujourdhui, nous nous rendons compte quil nous faut plus de temps. Il faut organiser au Bangladesh un forum où les chrétiens et les musulmans puissent continuer à se rencontrer et à discuter pour aboutir par la suite à une déclaration commune. Jespère que cet objectif sera atteint dici à la fin de cette année. Cette déclaration commune sera la base de la paix entre chrétiens et musulmans au Bangladesh et dans le monde entier.

Q. Comment les Bengalis ordinaires perçoivent-ils cette rencontre entre chrétiens et musulmans?

R. Une grande majorité des habitants na pas la culture nécessaire pour comprendre la réelle signification de cette rencontre. Mais ils se rendent bien compte que quelque chose est en train de se produire. Les médias diffusent les informations avant tout grâce aux nouvelles technologies Internet et les téléphones portables désormais à la portée dun nombre croissant de personnes. Ainsi, beaucoup de gens ont appris lexistence de cette rencontre entre chrétiens et musulmans. Abstraction faite de la manière dont la nouvelle est interprétée, je peux vous dire que beaucoup de gens pensent que nous sommes au début dune nouvelle époque dans les rapports entre chrétiens et musulmans. Bien entendu, nombreux sont ceux qui espèrent que ces rapports deviennent plus amicaux.

Q. Les 35 représentants musulmans appartiennent-ils tous à la tendance modérée et aux classes les plus cultivées de la société du Bengladesh?

R. Quand nous avons proposé à des représentants musulmans et chrétiens de participer à la rencontre, nous avons tenu compte des différentes tranches d’âge, professions et convictions, pour que le dialogue ne soit pas déséquilibré. Nous avons donc choisi aussi quelques représentants de groupes radicaux. Délibérément. Il est de notre devoir de connaître leur manière de penser et de leur offrir, à eux aussi, la possibilité de sexprimer dans un contexte de rencontre et de dialogue.

Q. Pourquoi avez-vous choisi, comme premier sujet de discussion, le document des 138 intellectuels musulmans et la réponse de lEglise de Rome?

R. Nous gardons un très bon souvenir du pape Jean-Paul II. Il a instauré le dialogue interreligieux de manière très sérieuse. Avec Benoît XVI, en revanche, il y a eu un malentendu initial. De nombreux musulmans du monde entier ont élevé la voix pour protester contre certaines affirmations. Par la suite, une mise au clair a calmé les esprits. Nous souhaitons quil ny ait plus, à lavenir, de malentendus entre chrétiens et musulmans à cause des mots. Jespère que lon comprendra quil y a beaucoup plus de points communs que de vraies différences entre les chrétiens et les musulmans.

Q. Les communautés chrétiennes qui vivent dans des pays majoritairement musulmans font parfois lobjet dattaques qui, dans les cas les plus extrêmes, peuvent dégénérer en épisodes de violence. Que ressentez-vous lorsque vous entendez ce type de nouvelles?

R. Souvent, les musulmans nont pas un grand respect pour les communautés chrétiennes. Personnellement, j’éprouve une grande tristesse quand jentends des frères et des sœurs musulmans parler contre les chrétiens. Ce nest pas bien de notre part. Comme ce nest pas bien doublier le passé. Alors que le prophète Mahomet était encore en vie, les musulmans ont commencé à être persécutés par les infidèles, qui ont tué un grand nombre de nouveaux convertis. Alors, le prophète a envoyé un grand nombre de convertis en Ethiopie qui, déjà à cette époque, était un pays chrétien. Lempereur dEthiopie leur a proposé sa protection et les convertis nont plus été massacrés par les infidèles. Les musulmans ne devraient jamais oublier ces événements. Bien sûr, beaucoup daspects de notre histoire commune nont pas été positifs mais nous devons nous rappeler surtout ce quil y a eu de positif pour pouvoir continuer à avoir des bonnes relations même en cette période difficile.

Q. Le terrorisme de la part de groupes extrémistes musulmans na pas disparu. Face à ces violences, vous sentez-vous aussi personnellement inquiet?

R . Oui, je me sens personnellement inquiet à cause des terroristes. Aucun terrorisme ne peut se dire musulman, car pour moi lenseignement de lislam ne peut encourager aucune forme de terrorisme. Selon le Coran, le meurtre dun innocent équivaut à tuer tout le genre humain. De même, sauver un être humain équivaut au salut de lhumanité toute entière. Celui qui suit le véritable enseignement de lislam ne peut pas être un terroriste. Cependant, il faut reconnaître que certains groupes terroristes sont soutenus par des milieux qui se définissent comme musulmans. Je ne dis pas cela pour faire plaisir aux chrétiens. Je le dis aussi pendant mes cours à luniversité et dans des séminaires avec des étudiants musulmans. Je l’écris aussi dans mes articles qui paraissent dans la presse. Les terroristes ne sont que des terroristes et je pense quils ne sont pas dignes dappartenir au genre humain. On ne peut pas justifier la violence par la religion.

* * *

Enfin, un comité réunissant des catholiques et des protestants du Conseil des Conférences des évêques dEurope (CCEE) et de la Conférence des Eglises Européennes (KEK) a rencontré des représentants musulmans du 17 au 20 avril à Esztergom, en Hongrie, pour préparer une conférence européenne entre chrétiens et musulmans qui aura lieu du 20 au 23 octobre 2008 à Malines et Bruxelles. Sujet: Etre citoyen européen et croyant. Chrétiens et musulmans partenaires actifs dans les sociétés européennes.

La conférence de Malines-Bruxelles souvrira sur la présentation des points de vue chrétien et musulman sur le sujet. Ensuite, les participants travailleront en séminaires sur les points suivants:

le rôle des religions dans les sociétés séculières;

la religion entre institution et foi personnelle;

Comment chrétiens et musulmans se voient les uns les autres; comment promouvoir le respect et la compréhension réciproques par l’éducation;

Construire des ponts; les défis qui se présentent à nos communautés.

Lors de la rencontre préparatoire à Esztergom, qui a été accueillie par le cardinal Péter Erdö, primat de Hongrie et président du CCEE, deux documents en phase d’élaboration ont également été discutés. Le premier porte sur les phénomènes de violence au nom de la religion. Le second, sur les conséquences de la présence musulmane sur la vie des Eglises en Europe et sur la formation du clergé et des responsables pastoraux. Il est prévu que ces documents seront rendus publics au début de 2009.

De plus, quatre séminaires sur « Islam, christianisme et Europe » également organisés par le CCEE et la KEK, ainsi que par la Konrad Adenauer Stiftung et par des représentants musulmans figurent sur lagenda du Parlement Européen.

Le premier a eu lieu à Bruxelles le 17 avril. Limam Tareq Oubrou, recteur de la mosquée al-Houda de Bordeaux, a pris la parole, entre autres. Il a déclaré que les musulmans ont beaucoup à apprendre du christianisme en ce qui concerne le sécularisme et la modernité et quils devraient faire confiance à lexpérience des chrétiens à ce sujet.

Lun des orateurs chrétiens a été le père Ignace Berten, dominicain, fondateur de lassociation « Espaces » de Bruxelles. Il a indiqué que le christianisme a lavantage davoir su interpréter ses textes religieux dans leur contexte historique, ce qui lui permet de distinguer la foi de fond et ce qui est lié à la culture: une distinction que les musulmans ont du mal à faire.

Le deuxième des quatre séminaires aura lieu le 29 mai et les deux autres dici à la fin de lannée.

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Pendant ce temps, voilà comment Benoît XVI dialogue

Pendant son voyage aux Etats-Unis, du 15 au 21 avril, Benoît XVI sest rendu dans une synagogue à New York et a rencontré, à Washington, quelque 200 représentants dautres religions, dont l’islam.

A ces derniers, il a expliqué que le dialogue interreligieux cherche plus quun consensus pour faire progresser la paix. Lobjectif principal du dialogue est celui de découvrir la vérité“ et de faire vivre dans le cœur de tous les hommes les questions les plus profondes et les plus essentielles.

Benoît XVI a alors poursuivi:

Confrontés à ces questions les plus profondes à propos de l’origine et de la destinée du genre humain, les chrétiens proposent Jésus de Nazareth. Il est cest notre foi le Logos éternel, qui sest incarné pour réconcilier l’homme avec Dieu et révéler la raison qui est à la base de toutes les choses. C’est Lui que nous portons au forum du dialogue interreligieux. L’ardent désir de suivre ses traces pousse les chrétiens à ouvrir leurs esprits et leurs cœurs au dialogue.

Et dajouter:

Chers amis, en cherchant à découvrir nos points communs, nous avons peut-être négligé la responsabilité que nous avons de discuter de nos différences avec calme et clarté. [...] L’objectif le plus important du dialogue interreligieux demande un exposé clair de nos doctrines religieuses respectives“.

Cest nous qui soulignons. Le pape ne pouvait pas dire plus clairement comment il conçoit le dialogue interreligieux.

du Sandro Magister: Premier jour du pape aux Etats-Unis. Contre les abus sexuels et pour l’Amérique « modèle de laïcité positive »

19 avril, 2008

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/197841?fr=y

Premier jour du pape aux Etats-Unis. Contre les abus sexuels et pour l’Amérique « modèle de laïcité positive »

Benoît XVI dit ce qu’il faut faire pour que le « scandale » ne se produise plus. Et il présente le rapport entre religion et politique en vigueur aux Etats-Unis comme un modèle pour l’Europe

par Sandro Magister

ROMA, le 17 avril 2008 Répondant aux questions des journalistes présents dans lavion qui lamenait aux Etats-Unis, Benoît XVI a immédiatement abordé de front la question qui enflamme le plus lopinion publique américaine: celles des abus sexuels commis par des prêtres catholiques sur des mineurs.

Le pape, sexprimant en anglais, a dit textuellement ceci:

« It is a great suffering for the Church in the United States and for the Church in general, for me personally, that this could happen. If I read the history of these events, it is difficult for me to understand how it was possible for priests to fail in this way the mission to give healing, to give God’s love to these children. I am ashamed and we will do everything possible to ensure that this does not happen in future. I think we have to act on three levels: the first is at the level of justice and the political level. I will not speak at this moment about homosexuality: this is another thing. We will absolutely exclude paedophiles from the sacred ministry; it is absolutely incompatible and who is really guilty of being a paedophile cannot be a priest. So at this first level we can do justice and help the victims, because they are deeply affected; these are the two sides of justice: one, that paedophiles cannot be priests and the other, to help in any possible way the victims. Then, there is a pastoral level. The victims will need healing and help and assistance and reconciliation: this is a big pastoral engagement and I know that the Bishops and the priests and all Catholic people in the United States will do whatever possible to help, to assist, to heal. We have made a visitation of the seminaries and we will do all that is possible in the education of seminarians for a deep spiritual, human and intellectual formation for the students. Only sound persons can be admitted to the priesthood and only persons with a deep personal life in Christ and who have a deep sacramental life. So, I know that the Bishops and directors of seminarians will do all possible to have a strong, strong discernment because it is more important to have good priests than to have many priests. This is also our third level, and we hope that we can do and we have done and we will do in the future all that is possible to heal these wounds ».

[« Cest une grande souffrance pour lEglise aux Etats-Unis, pour lEglise en général, et pour moi personnellement que cela ait pu arriver. Quand je lis les histoires de ces victimes, jai du mal à comprendre comment des prêtres ont pu trahir de cette façon leur mission qui est dapporter du réconfort à ces enfants et de leur transmettre lamour de Dieu. Nous avons profondément honte et nous ferons tout ce qui est possible pour que cela ne puisse plus arriver à lavenir. Je pense que nous devons agir à trois niveaux. Le premier niveau est celui de la justice, le niveau juridique. Maintenant nous avons aussi des lois qui nous permettent de réagir de manière adaptée. Je ne veux pas parler, pour le moment, dhomosexualité, mais de pédophilie, ce qui est autre chose. Nous exclurons totalement les pédophiles du ministère sacré, il y a entre eux une incompatibilité absolue. Et celui qui est réellement coupable de pédophilie ne peut pas être prêtre. Donc le premier niveau est que nous pouvons faire justice et aider vraiment les victimes, parce quelles sont profondément meurtries. Il y a donc deux aspects de la justice: dune part les pédophiles ne peuvent pas être prêtres; dautre part, il faut aider les victimes par tous les moyens. Le deuxième niveau est pastoral, cest celui du réconfort, de laide, du soutien et de la réconciliation. Cest un grand engagement pastoral et je sais que les évêques, les prêtres et tout le peuple Catholique des Etats-Unis feront tout leur possible pour aider, soutenir et réconforter, et pour faire en sorte que ces choses ne puissent plus se reproduire à lavenir. Le troisième niveau est que nous avons visité les séminaires pour définir ce quil est possible de faire, pendant leurs études, pour assurer aux séminaristes une formation approfondie, du point de vue spirituel, humain et intellectuel en faisant preuve de discernement, pour que ne puissent être admis à la prêtrise que des hommes sains, ayant un profond amour personnel pour le Christ et un profond amour sacramentel, pour empêcher que cela se reproduise. Je sais que les évêques et les recteurs des séminaires feront tout leur possible pour agir avec beaucoup de discernement, parce quil est plus important davoir de bons prêtres que den avoir beaucoup. Cest aussi cela, notre troisième niveau, et nous espérons que nous pourrons faire, et que nous avons fait, et que nous ferons à lavenir, tout ce qui est possible pour soigner cette blessure ».]

* * *

En réponse à une autre question, Benoît XVI a ensuite abordé un sujet qui lui est cher, le modèle américain de rapport entre religion et politique:

Il y a une chose que je trouve fascinante aux Etats-Unis: cest que ce pays est né avec une conception positive de la laïcité. Ce nouveau peuple était constitué de communautés et de personnes ayant fui des Eglises d’état. Elles voulaient un état laïc pour permettre aux gens de toutes les confessions de pratiquer leur propre religion. [] Ils étaient laïcs justement par amour de la religion, de lauthenticité de la religion, qui ne peut être vécue que dans la liberté. [] Je pense que cest quelque chose de fondamental et de positif, à prendre en considération, y compris en Europe.

Joseph Ratzinger a déjà formulé ces idées plusieurs fois, avant et après son élection en tant que pape. La dernière fois, c’était le 29 février dernier, quand il a reçu au Vatican le nouvel ambassadeur des Etats-Unis près le Saint-Siège, la catholique Mary Ann Glendon.

Et Benoît XVI a repris ces idées dans le discours quil a adressé à George W. Bush, au matin du mercredi 16 avril, à la Maison Blanche.

Mais pour mieux comprendre pourquoi Benoît XVI considère les Etats-Unis comme un exemple pour le monde entier et surtout pour lEurope de rapport positif entre religion et politique, un éclairage est donné par cette page du livre quil a écrit et publié en 2004, étant cardinal, sous le titre Sans racines. Europe, relativisme, christianisme, islam:

Laïcs par amour de la religion

par Joseph Ratzinger

Lidée dune religion civile chrétienne me fait penser à l’œuvre dAlexis de Tocqueville, La démocratie en Amérique. Pendant ses recherches aux Etats-Unis, lhistorien français avait constaté pour faire bref que le système de règles intrinsèquement instable et fragmentaire sur lequel cette démocratie semblait reposer fonctionnait uniquement parce que la société américaine partageait tout un ensemble de convictions religieuses et morales dinspiration christiano-protestante. Personne ne les avait prescrites ou définies, mais tout le monde les considérait simplement comme une base spirituelle évidente. La reconnaissance de ces orientations religieuses et morales fondamentales qui dépassaient chacune des confessions mais qui déterminaient la société de lintérieur, a renforcé lensemble des lois et défini les limites de la liberté individuelle depuis lintérieur, en offrant justement pour cette raison les conditions dune liberté partagée et participative.

A ce propos, je voudrais citer une formule significative de Tocqueville: Le despotisme peut se passer de la foi, pas la liberté“. John Adams allait dans le même sens lorsquil a affirmé que la constitution américaine est faite uniquement pour un peuple moral et religieux. Bien que la sécularisation progresse aussi aux Etats-Unis à un rythme accéléré et que la rencontre de nombreuses cultures différentes bouleverse le consensus chrétien fondamental, on y perçoit, bien plus clairement quen Europe, la reconnaissance implicite des bases religieuses et morales issues du christianisme et qui dépassent les confessions. LEurope contrairement aux Etats-Unis est en conflit avec son histoire et elle se fait souvent le porte-parole dun refus quasi viscéral de quelque dimension publique des valeurs chrétiennes que ce soit.

Pourquoi? Comment se fait-il que lEurope, pourtant riche dune très ancienne tradition chrétienne, ne connaisse plus un consensus du même genre? Un consensus qui, indépendamment de lappartenance à une communauté de foi déterminée, attribue une valeur publique et porteuse aux concepts fondamentaux du christianisme? Etant donné que les bases historiques de cette différence sont connues, un rapide aperçu suffira.

La société américaine a été bâtie en grande partie par des groupes ayant fui le système des Eglises d’état alors en vigueur en Europe. Ils avaient trouvé leur positionnement religieux dans les libres communautés de foi, hors de lEglise d’état. La société américaine est donc fondée sur les Eglises libres. De par leur approche religieuse, elles ne doivent pas avoir une structure dEglise d’état mais se fonder sur une libre union des individus. En ce sens, on peut affirmer que la société américaine est basée sur une séparation entre l’état et lEglise déterminée et même voulue par la religion. Par conséquent, cette séparation est bien différente, dans ses causes et ses structures, de celle qui a été imposée de manière conflictuelle par la Révolution française et les systèmes qui lont imitée. En Amérique, l’état nest rien dautre que lespace libre pour différentes communautés religieuses. Il reconnaît par nature ces communautés dans leurs particularités et dans leur non-appartenance à l’état et il les laisse vivre. Une séparation qui veut laisser à la religion sa nature, qui respecte et protège son espace vital hors de l’état et de ses systèmes, est une séparation conçue de manière positive.

Cela a conduit à un rapport particulier entre sphère d’état et sphère privée totalement différent de celui que nous connaissons en Europe. La sphère privée a un caractère absolument public. Ce qui nest pas étatique nest pas pour autant exclu de la dimension publique de la vie sociale. La plus grande partie des institutions culturelles nappartient pas à l’état. Cest le cas par exemple des universités ou des organismes en charge des disciplines artistiques. Tout le système juridique et fiscal favorise et rend possible ce type de culture non gouvernée par l’état. En Europe, en revanche, les universités privées constituent, par exemple, un phénomène récent et, de fait, marginal. Très certainement, les Eglises libres ont pu se juger en termes plutôt relatifs, mais elles se savaient unies par une cause commune qui allait au-delà des institutions et qui était la base de tout.

Bien sûr il y a aussi, dans ce contexte, des dangers qui se cachent. Aujourdhui, certains cercles semblent remettre à lhonneur l’idéologie du WASP: le vrai américain est blanc, dorigine anglo-saxonne et protestant. Cette idéologie est née quand larrivée de groupes dimmigrés catholiques, surtout des Italiens, des Polonais et des gens de couleur, a paru menacer l’identité désormais consolidée de l’Amérique. Celle-ci est restée en vigueur jusquau XXe siècle, en ce sens que, pour pouvoir prétendre à une position importante dans la vie publique américaine, il fallait être un WASP. Mais en réalité la communauté catholique s’était déjà intégrée dans l’identité américaine.

Les catholiques ont eux aussi reconnu le caractère positif de la séparation de lEtat et de lEglise liée à des motifs religieux, ainsi que l’importance de la liberté religieuse quelle garantit. Cest aussi grâce à leur contribution significative quune conscience chrétienne sest maintenue dans la société; cette contribution agit encore, alors que des changements radicaux et profonds ont lieu au sein du protestantisme. Parce quelles se conforment de plus en plus à la société sécularisée, les communautés protestantes traditionnelles sont en train de perdre leur cohésion interne et leur capacité à convaincre. Non seulement les « evangelical », jusqu’à présent les ennemis les plus aguerris du catholicisme, gagnent de plus en plus de terrain par rapport aux communautés traditionnelles, mais ils découvrent aussi une nouvelle proximité avec le catholicisme, dans lequel ils reconnaissent un défenseur, contre la pression quexerce la sécularisation, des grandes valeurs éthiques queux-mêmes soutiennent; valeurs quils voient disparaître chez leurs frères protestants.

A partir de la structure du christianisme en Amérique, les évêques catholiques américains ont apporté une contribution spécifique au Concile Vatican II. Elle a largement influencé la déclaration « Dignitatis Humanae » sur la liberté religieuse, qui a fait entrer dans la tradition catholique en matière de liberté de la foi, l’expérience du « non étatisme » de lEglise (on a vu que c’était une condition pour garder une valeur publique aux principes chrétiens fondamentaux) comme une forme chrétienne issue de la nature même de lEglise. Aujourdhui la société américaine doit affronter de nouvelles et graves épreuves, en partie à cause du fort afflux dhispaniques, en partie à cause de la pression croissante de la sécularisation. En tout cas on peut dire cest du moins mon avis quil y a encore en Amérique une religion chrétienne civile, même si elle est sérieusement menacée et si son contenu est devenu incertain.

« Oremus pro conversione Judæorum ». Le cardinal Kasper intervient

13 avril, 2008

du site: 

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/197381?fr=y

« Oremus pro conversione Judæorum ». Le cardinal Kasper intervient

A ceux qui ne veulent pas que l’on prie pour la conversion des juifs, le président de la commission du Saint-Siège pour les relations religieuses avec le judaïsme répond: « Le quand et le comment du salut d’Israël sont remis dans les mains de Dieu »par Sandro Magister

ROMA, le 12 avril 2008

– Les protestations de certains juifs mais aussi de certains chrétiens contre la nouvelle prière introduite par Benoit XVI dans la liturgie du Vendredi Saint selon l’ancien rite ont reçu du Vatican une nouvelle réponse faisant autorité: celle du cardinal Walter Kasper. Kasper est le président du conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens et président de la commission du Saint-Siège pour les relations religieuses avec le judaïsme.

D’autres autorités du Vatican étaient intervenues avant lui pour défendre la nouvelle prière. L’archevêque Gianfranco Ravasi, président du conseil pontifical pour la culture, avec un commentaire paru le 15 février dans « L’Osservatore Romano ». Puis la secrétairerie d’état, avec un communiqué diffusé le 4 avril. La nouvelle prière a aussi reçu le soutien de certains juifs, comme le rabbin américain Jacob Neusner, qui s’est exprimé dans un article paru le 23 février dans le journal allemand « Die Tagespost ».

Mais la controverse ne s’est pas apaisée. Il y a quelques jours, une nouvelle critique était formulée par un important représentant du judaïsme, le grand rabbin de Rome, Riccardo Di Segni. www.chiesa a reproduit les interventions citées plus haut dans leur intégralité et poursuit ici avec celle du cardinal Kasper, parue dans « L’Osservatore Romano » du 10 avril.

Rappel utile: la nouvelle formule de la prière pour les juifs dans l’ancien rite du Vendredi Saint introduite le 6 février dernier par Benoit XVI commence par cette invitation: « Prions afin que Dieu notre Seigneur éclaire leurs cœurs et qu’ils reconnaissent en Jésus-Christ le sauveur de tous les hommes“.

Elle continue avec cette prière: “Dieu éternel et tout-puissant, qui veux que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité, permets, dans ta bonté, que, par l’entrée de tous les peuples dans ton Eglise, Israël tout entier soit sauvé. Par le Christ notre Seigneur. Amen“.

Ce que certains juifs considèrent comme intolérable, c’est que l’Eglise catholique prie pour la conversion d’Israël à la foi en Jésus-Christ. Voici donc comment le cardinal Kasper répond aux critiques:

Débat sur les récentes modifications de la prière du Vendredi Saint pour les juifs par Walter Kasper

La prière du Vendredi Saint pour les juifs a une longue histoire. Sa nouvelle formulation que Benoit XVI a définie pour la forme extraordinaire du rite romain (Missel de 1962) a été opportune car certaines formulations étaient considérées comme offensantes du coté de la communauté juive et choquantes pour certains catholiques. La nouvelle formulation a apporté des améliorations importantes au texte de 1962. Elle a toutefois provoqué de nouvelles réactions de mécontentement, soulevant des questions de principe tant chez les juifs que chez certains chrétiens (1). La plupart des réactions venues de la communauté juive s’expliquent en grande partie de manière émotionnelle plutôt que rationnelle. Néanmoins on ne peut pas les rejeter hâtivement au motif qu’elles seraient dues à une hypersensibilité. Même chez des amis juifs impliqués depuis des décennies dans un dialogue intense avec les chrétiens, le souvenir collectif de catéchèses et de conversions forcées est encore vif. Pour le judaïsme contemporain, le souvenir de la Shoah est un traumatisme identitaire typique qui crée une communion. Beaucoup de juifs voient dans la mission envers les juifs une menace pour leur existence. On parle même parfois d’une Shoah par d’autres moyens. Une grande sensibilité est donc encore nécessaire dans les rapports entre juifs et chrétiens.

Entretemps, les explications fournies à propos de la nouvelle prière du Vendredi Saint ont permis de dissiper les plus gros malentendus. La prière du Vendredi Saint du Missel de 1970 – c’est-à-dire dans la forme ordinaire du rite romain, de très loin la plus utilisée – reste totalement en vigueur. Ce simple fait montre bien que la prière du Vendredi Saint reformulée, utilisée uniquement par une infime partie de la communauté, ne peut être interprétée comme un retour en arrière par rapport à la déclaration « Nostra ætate » du Concile Vatican II.

C’est d’autant plus vrai que l’essentiel de la déclaration « Nostra ætate » est inclus dans un document de plus haut niveau formel, la constitution sur l’Eglise « Lumen gentium » (n° 16). C’est pourquoi, par principe, elle ne peut être remise en question. De plus, à partir du Concile, les papes – y compris Benoit XVI – ont pris position très souvent en se référant à « Nostra ætate », confirmant ainsi l’importance de cette déclaration.

A la différence du texte de 1970, la nouvelle formulation du texte de 1962 parle de Jésus en tant que Christ et salut de tous les hommes, donc aussi des juifs. Beaucoup ont interprété cette affirmation comme nouvelle et inamicale envers les juifs. Mais elle est fondée sur l’ensemble du Nouveau Testament (cf. 1 Timothée 2, 4) et elle montre la différence fondamentale, connue de tous, qui subsiste tant chez les chrétiens que chez les juifs. Même si « Nostra ætate » et la prière de 1970 n’en parlent pas de manière explicite, on ne peut séparer « Nostra ætate » de l’ensemble des autres documents conciliaires, ni la prière du Vendredi Saint du Missel de 1970 de l’ensemble de la liturgie du Vendredi Saint, qui a justement pour objet cette conviction de la foi chrétienne.

La nouvelle formulation de la prière du Vendredi Saint du Missel de 1962 ne dit donc rien de vraiment nouveau. Elle exprime seulement ce qui était déjà considéré comme évident mais qui, de toute évidence, n’avait pas été assez argumenté lors de discussions pourtant nombreuses (2). Dans le passé, la foi dans le Christ, qui différencie les chrétiens des juifs, s’est souvent transformée en un « langage du mépris » (Jules Isaac), avec toutes les graves conséquences qui en découlaient. Si aujourd’hui nous essayons de parvenir à un respect mutuel, il ne peut être fondé que sur la reconnaissance réciproque de nos différences. Demandons donc aux juifs non pas d’être d’accord sur le contenu christologique de la prière du Vendredi Saint, mais de respecter notre façon de prier selon notre foi chrétienne, comme nous le faisons naturellement à leur égard. Dans cette perspective, les deux parties ont encore à apprendre.

La vraie question qui pose problème est: les chrétiens doivent-ils prier pour la conversion des juifs? Peut-il y avoir une mission envers les juifs? Le mot conversion ne figure pas dans la nouvelle formule de la prière, mais il est présent indirectement quand on prie Dieu pour qu’il éclaire les juifs afin qu’ils reconnaissent Jésus-Christ. De plus, dans le Missel de 1962, chacune des prières a son propre titre. Celui de la prière pour les juifs n’a pas été modifié: « Pro conversione Judæorum », pour la conversion des juifs. De nombreux juifs ont interprété la nouvelle formulation à la lumière de ce titre, ce qui a provoqué la réaction décrite plus haut.

En réponse à cela, il convient de rappeler que l’Eglise Catholique, à la différence de certains groupes « evangelical », n’a pas de mission organisée et institutionnalisée envers les juifs. Mais ce rappel ne suffit pas à éclaircir, du point de vue théologique, le problème de la mission envers les juifs. L’intérêt de la prière du Vendredi Saint est qu’elle offre dans sa deuxième partie une première indication pour une réponse théologique sur le fond. Une fois encore, c’est le chapitre 11 de la Lettre aux Romains – également fondamental pour « Nostra ætate » – qui sert de point de départ (3).

Pour Paul, le salut des juifs est un profond mystère de l’élection à travers la grâce divine (9, 14-29). Dieu ne se repent pas de ses dons, et Il n’a pas révoqué les promesses qu’Il a faites à son peuple, malgré la désobéissance de celui-ci (9, 6; 11, 1.29). L’endurcissement d’Israël aboutit au salut des païens. Les rameaux sauvages des païens ont été greffés sur la souche sainte d’Israël (11, 16 sq.). Mais Dieu a le pouvoir de greffer de nouveau les rameaux coupés (11, 23). Quand la totalité des païens sera entrée dans le salut, Israël tout entier sera sauvé (11, 25 sq.). Israël reste donc porteur de la promesse et de la bénédiction. Paul parle, en langage apocalyptique, d’un mystère (11, 25). Il ne veut pas seulement dire par là que les juifs sont souvent une énigme pour les autres peuples et que leur existence est, pour d’autres encore, un témoignage de Dieu. Par « mystère », Paul entend l’éternelle volonté salutaire de Dieu, manifestée dans l’histoire par la prédication de l’Apôtre. Concrètement, il fait référence à Isaïe, 59 20 et à Jérémie 31, 33 sq., pour évoquer le rassemblement eschatologique des peuples à Sion, promis par les prophètes et par Jésus, et la paix universelle (shalom) qui viendra ensuite (4).

Paul voit toute son œuvre missionnaire chez les païens dans cette perspective eschatologique. Sa mission devrait préparer le rassemblement des peuples qui, quand tous les païens y seront intégrés, aboutira au salut d’Israël et fera jaillir pour le monde la paix eschatologique. On peut donc dire que ce n’est pas à cause de la mission envers les juifs mais suite à la mission envers les païens que, lorsque tous les païens auront obtenu le salut, Dieu accordera finalement son salut à Israël. Seul Celui qui a endurci presque tout Israël peut aussi en supprimer l’endurcissement. Il le fera quand de Sion sortira « le libérateur » (11, 26). Celui-ci, dans le langage de Paul (cf. 1 Thessaloniciens, 1, 10), n’est autre que le Christ qui revient. Juifs et païens ont en effet le même Seigneur (10, 12) (5).

La nouvelle formulation de la prière du Vendredi Saint exprime cette espérance dans une prière d’intercession adressée à Dieu (6). Par cette prière l’Eglise répète, au fond, l’invocation du Notre-Père « Que ton règne vienne » (Matthieu 6, 10; Luc, 11, 2) et l’acclamation liturgique proto-chrétienne « Maranà tha »: Viens, Seigneur Jésus, viens vite (1 Corinthiens, 16, 22; Apocalypse, 22, 20; Didachè, 10, 6). De par leur nature, ces prières pour l’avènement du Royaume de Dieu et pour l’accomplissement du mystère du salut ne sont pas un appel adressé à l’Eglise pour qu’elle accomplisse une action missionnaire envers les juifs. Au contraire, elles respectent toute la profondeur abyssale du « Deus absconditus », de Son élection par la grâce, de l’endurcissement, comme de Sa miséricorde infinie.

L’Eglise n’organise donc pas, par sa prière, l’accomplissement de l’insondable mystère. Elle ne le peut absolument pas. En fait, elle remet totalement dans les mains de Dieu le « quand » et le « comment » de cet accomplissement. Seul Il peut faire arriver Son Règne, dans lequel tout Israël sera sauvé et le monde parviendra à la paix eschatologique. Pour soutenir cette interprétation, on peut se référer à un texte de saint Bernard de Clairvaux, qui dit que ce n’est pas à nous de nous occuper des juifs, mais que Dieu lui-même s’en chargera (7). La justesse de cette interprétation est confirmée par la doxologie qui conclut le chapitre 11 de la Lettre aux Romains: « O abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles! » (11, 33). Cette doxologie montre encore une fois qu’il s’agit de la glorification adorante de Dieu et de son élection insondable à travers la grâce et pas d’un appel à quelque action que ce soit, pas même à la mission.

Exclure une mission ciblée et institutionnalisée envers les juifs ne veut pas dire que les chrétiens ne doivent rien faire. Il faut distinguer la mission ciblée et organisée, d’une part, et le témoignage chrétien, de l’autre. Bien sûr, les chrétiens doivent, là où c’est opportun, donner à leurs frères et sœurs aînés dans la foi d’Abraham (Jean-Paul II) le témoignage de leur foi et de la richesse et de la beauté de cette foi au Christ. C’est ce qu’a aussi fait Paul. A chacun de ses voyages missionnaires, il allait d’abord à la synagogue et ce n’est que quand il n’y trouvait pas la foi qu’il allait chez les païens (Actes des Apôtres, 13, 5.14 sq. 42-52; 14, 1-6 et autres; fondamental: Romains, 1, 16). Aujourd’hui, ce témoignage nous est demandé à nous aussi. Bien sûr, il faut le donner avec tact et respect, mais les chrétiens seraient malhonnêtes si, rencontrant des amis juifs, ils taisaient leur foi ou s’ils allaient jusqu’à la nier.

Nous attendons la même attitude à notre égard de la part des juifs croyants. Dans les dialogues que je connais, cette attitude est tout à fait normale. En fait, un dialogue sincère entre juifs et chrétiens n’est possible que, d’un côté, sur la base de la communauté de la foi au Dieu unique, Créateur du ciel et de la terre et aux promesses faites à Abraham et aux Pères et, de l’autre, dans la conscience et le respect de la différence fondamentale que constitue la foi en Jésus comme Christ et Rédempteur de tous les hommes.L’incompréhension très répandue que suscite la nouvelle formulation de la prière du Vendredi Saint montre l’importance de la tâche qui nous incombe encore dans le dialogue judéo-chrétien. Les réactions hostiles qui se sont manifestées devraient donc être une occasion d’éclaircir et d’approfondir encore plus les bases et les objectifs du dialogue judéo-chrétien. Si l’on pouvait lancer de cette manière un approfondissement du dialogue, l’agitation qui s’est manifestée aboutirait vraiment, en définitive, à un résultat positif. Il ne faut jamais oublier que le dialogue entre juifs et chrétiens restera toujours, par nature, difficile et fragile et qu’il exige des deux parties beaucoup de sensibilité. NOTES

(1) Une synthèse des premières réactions pour et contre se trouve dans « Il Regno » n° 1029, 2008, 89-91. En plus de ces premières réactions dans les médias, la commission du Vatican pour les rapports religieux avec le judaïsme a reçu une série de prises de position détaillées, provenant surtout des Etats-Unis, d’Allemagne et d’Italie, notamment de R. Di Segni, « La preghiera per gli ebrei », dans « Shalom » 2008, n° 3, 4-7.

(2) Ce n’est pas valable pour le dialogue judéo-chrétien international dans lequel cette question a déjà été abordée après la déclaration « Dominus Jesus » (2000). La commission pour les rapports religieux avec le judaïsme en a tenu compte et a organisé dans ce but des colloques d’experts à Ariccia (Italie), Louvain (Belgique) et Francfort (Allemagne); le prochain colloque est programmé depuis longtemps à Notre Dame (Indiana, Etats-Unis). (3) En ce qui concerne l’interprétation, je renvoie surtout au vaste commentaire, riche également pour notre question, de Thomas d’Aquin, « Super ad Romanos », chapitre 11, lectio 1-5. Commentaires plus récents: E. Peterson, « Der Brief an die Römer » (Ausgewählte Schriften, 6), Würzburg, 1997, 312-330, spécialement 323; E. Käsemann, « An die Römer » (Handbuch zum Neuen Testament, 8a), Tübingen 1973, 298-308; H. Schlier, « Der Römerbrief » (Herders Theologischer Kommentar zum Neuen Testament, 6), Freiburg i. Br., 1997, 320-350, spéc. 337-341; O. Kuss, « Der Römerbrief », 3. Lieferung, Regensburg, 1978, 809-825; U. Wilckens, « Der Brief an die Römer » (EKK, VI/2), Zürich-Neukirchen, 1980, 234-274, spéc. 252-257. Le document de la Commission Biblique Pontificale « Il popolo ebraico e le sue Sacre Scritture nella Bibbia cristiana » (2001) est fondamental. De plus: F. Mussner, « Traktat über die Juden », München, 1979, 52-67; J. Ratzinger, « La Chiesa, Israele e le religioni del mondo », Torino, 2000; J. M. Lustiger, « La promesse », Paris, 2002; W. Kasper, « L’antica e la nuova alleanza nel dialogo ebraico-cristiano », dans « Nessuno è perduto. Comunione, dialogo ecumenico, evangelizzazione », Bologna 2005, 95-119. On y ajoute une grande quantité de textes plus récents, pour la plupart en anglais, sur les questions du dialogue judéo-chrétien.

(4) Des passages comme Isaïe, 2, 2-5; 49, 9-13; 60; Michée, 4, 1-3 et autres sont importants. Voir à ce sujet: J. Jeremias, « Jesu Verheißung für die Völker », Göttingen 1959. (5) On aborde ici la question théologique la plus fondamentale de l’actuel dialogue judéo-chrétien: y a-t-il une seule alliance ou bien deux, parallèles, pour les juifs et pour les chrétiens? Cette question traite de l’universalité du salut en Jésus, à laquelle les chrétiens ne peuvent renoncer. Cf. la synthèse de la littérature la plus ancienne dans J. T. Pawlikowski, « Judentum und Christentum », dans « Theologische Realenzyklopädie », 18 (1988), 386-403; Pawlikowski, à cause de mes interventions et de celles d’autres personnes, a développé sa position de manière essentielle et a largement rendu compte de l’état actuel de la discussion dans « Reflections on Covenant and Mission » in: « Themes in Jewish-Christian Relations », éd. E. Kessler and M. J. Wreight, Cambridge (Angleterre), 2005, 273-299.

(6) La prière a modifié ce texte dans la mesure où il parle de l’entrée des païens « dans l’Eglise », ce que l’on ne trouve pas ainsi chez Paul. Certains critiques juifs en ont conclu qu’il s’agissait de l’entrée d’Israël dans l’Eglise, ce qu’on ne dit pas dans la prière. Au sens de l’apôtre Paul on devrait plutôt dire que le salut de la plupart des juifs est communiqué à travers le Christ, mais pas à travers l’entrée dans l’Eglise. A la fin des temps, quand le Royaume de Dieu se réalisera définitivement, il n’y aura plus d’Eglise visible. Il s’agit donc du fait qu’à la fin des temps, l’unique Peuple de Dieu, composé de juifs et de païens devenus croyants, sera de nouveau uni et réconcilié. (7) Bernard de Clairvaux, « De consideratione », III, 1, 3. A ce sujet, voir aussi: « Sermones super Cantica Canticorum », 79, 5.

par Sandro Magister: L’Amérique de Benoît XVI, un modèle pour l’Europe catholique

5 avril, 2008

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/196448?fr=y

L’Amérique de Benoît XVI, un modèle pour l’Europe catholique

L’agenda du voyage du pape aux Etats-Unis. Et une grande enquête du Pew Forum. Sur le pays où les religions sont les plus changeantes du monde, perdant ou gagnant chaque jour des fidèles

par Sandro Magister

ROMA, le 4 avril 2008 A la mi-avril, quand Benoît XVI atterrira à laéroport militaire de la Andrews Air Force Base de Washington, les États-Unis passeront en tête du classement des pays les plus visités par les papes. A égalité avec la Pologne pour le nombre de visites, neuf, et avec la Turquie pour le nombre de papes, trois, Paul VI et Jean-Paul II sy étant déjà rendus.

Le pape polonais, infatigable voyageur, a parcouru les Etats-Unis en long et en large. A sa première visite, en 1979, il sest rendu dans sept villes en sept jours, prononçant 63 discours. Plus paisible, Joseph Ratzinger ne visitera que deux villes en sept jours. Washington où il rencontrera George W. Bush le 16 avril à la Maison Blanche , puis New York. Il prononcera onze discours seulement. Mais deux dentre eux au moins sannoncent déjà des plus palpitants, depuis que, à Ratisbonne, le pape a montré au monde entier de quelles audaces il était capable. Il sagit du discours du 17 avril, à Washington, devant les représentants du judaïsme, de lislam et dautres religions, et de celui du 18 avril, à New York, devant lassemblée générale des Nations Unies.

A Ratisbonne, Benoît XVI avait signalé deux erreurs très graves du monde daujourdhui: détacher la foi de la raison il en accusait lislamisme et perdre la foi en la raison, ce quil imputait en revanche à la culture dominante en Europe et en Amérique. Quand il sexprimera depuis la tribune de lONU, on peut parier que le pape ira plus loin et offrira au monde un code de paix fondé sur la loi naturelle, sur les droits inviolables gravés dans la conscience de tout homme mais aussi écrits dans la Déclaration universelle dont on fête justement cette année le soixantième anniversaire.

Prévision sans risque, si lon a encore en tête ce qua dit le pape au nouvel ambassadeur des Etats-Unis près le Saint-Siège, Mary Ann Glendon, quil recevait le 29 février dernier. Pour Benoît XVI, les Etats-Unis sont un modèle à imiter par tous, en tant que pays né et fondé sur cette vérité évidente que le Créateur a doté chaque être humain de droits inaliénables, dont le premier est la liberté.

* * *

Avec Benoît XVI, la punition que les Etats-Unis recevaient de la part du Vatican est levée. Il y a encore quelques décennies, ils étaient taxés d’être le temple du capitalisme calviniste, de la société de consommation, du darwinisme social, de la chaise électrique et de la gâchette facile partout dans le monde.

Aujourdhui ces façons de voir semblent largement abandonnées. LEglise de Rome a condamné avec force lattaque militaire contre lIrak de Saddam Hussein. Y compris Benoît XVI. Mais actuellement, elle ne demande pas le retrait des soldats et souhaite quils restent en Irak en mission de paix, notamment pour défendre les minorités chrétiennes.

En tout cas, le jugement global sur les Etats-Unis a changé en bien, à linverse des jugements sur lEurope, qui sont de plus en plus pessimistes. Benoît XVI a confié à lAmbassadeur Glendon quil admirait limportance que le peuple américain a, dès le début, attribuée au rôle de la religion dans la création du débat public. Un rôle qui ailleurs comprendre: en Europe est contesté au nom dune compréhension limitée de la vie politique. Avec les conséquences qui en découlent sur les points qui tiennent le plus à cœur lEglise, tels que la défense légale du don divin de la vie depuis la conception jusqu’à la mort naturelle, le mariage ou la famille.

LEglise de Rome était plus souvent en accord avec les présidents républicains, de Reagan aux deux Bush, quavec le démocrate Bill Clinton. Les premiers se sont en effet davantage investis dans la défense de la vie et de la liberté religieuse dans le monde. Lors des deux conférences internationales convoquées par lONU au sujet de la question démographique et des femmes, en 1994 au Caire puis en 1995 à Pékin cest Bill Clinton qui était président des Etats-Unis la délégation du Saint-Siège sest battue farouchement contre les Etats-Unis et lEurope qui voulaient encourager lavortement pour réduire les naissances dans les pays pauvres.

Et qui était à la tête de l’équipe du Vatican à Pékin? Mary Ann Glendon. Féministe convertie, professeur de droit à luniversité de Harvard, elle a été nommée présidente de lacadémie pontificale des sciences sociales par Jean-Paul II et est aujourdhui ambassadeur des Etats-Unis. Son discours était tranchant comme une épée: La conférence veut lutter contre les violences infligées aux femmes? Très bien, nous en prenons bonne note. Parmi les violences, il y a les programmes obligatoires de contrôle des naissances, les stérilisations forcées, les pressions à lavortement, la présélection des sexes et la destruction des fœtus féminins qui sen suit.

Dans un recueil dessais, qui va sortir ces jours-ci en Italie chez l’éditeur Rubbettino, Mary Ann Glandon revient, sur un ton polémique, sur ce qui est arrivé à Pékin et dans les années suivantes. Elle accuse les pays riches davoir diminué les aides, préférant passer par lavortement comme frein démographique à coût zéro. Elle accuse surtout les élites laïques occidentales davoir remplacé le langage étendu, riche, équilibré“ de la Déclaration universelle des droits de lhomme par le jargon médiocre des désirs individualistes libérés de tout devoir ou de toute responsabilité. Son réquisitoire a été publié aussi par LOsservatore Romano.

Cest pour ces mêmes raisons que les autorités du Vatican ont souvent critiqué lONU et lUnion européenne au cours des ces dernières années. Ce qui nempêche pas le Saint-Siège daccorder du crédit et dapporter son soutien aux Nations Unies en tant quinstrument pacifique pour résoudre les conflits internationaux.

Le Saint-Siège est présent à lONU comme “état observateur permanent. Il ne vote pas mais a le droit de parole et de réponse. Une campagne en faveur de son exclusion, orchestrée il y a quelques années par des organisations non gouvernementales engagées dans le contrôle des naissances et irritées par lopposition du Vatican, a obtenu leffet inverse. En juillet 2004, lassemblée générale de lONU a approuvé à lunanimité une résolution qui a non seulement confirmé mais renforcé la présence du Saint-Siège dans lorganisation.

Depuis la tribune de lONU, Benoît XVI sadressera à la population du monde entier, composée pour moins dun sixième de catholiques. Aux Etats-Unis, les catholiques ne sont pas non plus majoritaires. Selon une enquête très récente du Pew Forum on Religion & Public Life portant sur un échantillon de 35 000 Américains, on compte environ 70 millions de catholiques sur une population totale de 300 millions, soit 23,9%. Ils forment néanmoins un bloc important ils sont plus nombreux quen Italie qui plus est dans un pays à forte dominante chrétienne, avec des indices de participation religieuse beaucoup plus élevés quen Europe.

Lors des présidentielles de 2004, les catholiques ont contribué de manière significative à la réélection de George W. Bush. Mais les hiérarchies navaient pas donné dindication de vote et nen donneront pas pour les prochaines élections. Les catholiques pro vie penchent pour le républicain Jon McCain, les catholiques pro paix et justice pour les démocrates Hillary Clinton et Barack Obama. Quoi quil en soit, les autorités de lEglise apprécient le fait que tous les candidats aient donné une place prépondérante au facteur religieux.

Car il en est ainsi aux Etats-Unis. Ils sont à la pointe de la modernité et en même temps la nation la plus religieuse au monde. Ils sont un modèle de séparation de lEglise et de lEtat et en même temps un pays où les religions jouent un rôle important dans la vie publique. Lenquête du Pew Forum a établi que la part dathées et dagnostiques est très réduite. Ils forment respectivement 1,6% et 2,4% de la population, bien quils semblent être beaucoup plus nombreux et bruyants dans les médias.

* * *

Mais la donnée la plus importante de cette enquête est ailleurs. Il sagit du nombre très élevé de citoyens américains qui passent dune confession religieuse à une autre ou qui renaissent dans une nouvelle vie spirituelle tout en restant dans la même religion.

Il nexiste aucun autre pays au monde où le marché religieux soit aussi bouillonnant et la compétition aussi serrée. 44% des Américains de plus de 18 ans ont changé daffiliation religieuse, et même plus dune fois, ou sont passés de lincroyance à une foi ou inversement.

Parmi les confessions protestantes, qui regroupent près de la moitié des Américains, les Eglises dorientation liberal en ce qui concerne les droits individuels sont en net recul. Au contraire des Eglises evangelical, puritaines, dont certaines traditionnellement très hostiles au pape se rapprochent aujourdhui de lEglise de Rome au nom de la bataille commune pour la défense de la vie.

Un tiers des citoyens américains qui ont grandi dans lEglise catholique lont abandonnée. Mais cette perte a été compensée par la conquête de nouveaux convertis et par larrivée de nombreux immigrés catholiques de différents pays, en particulier dAmérique latine.

Ce flux migratoire est tel quil est en train de transformer littéralement le visage du catholicisme aux États-Unis. A Rome, on en est tout à fait conscient, à tel point que lors du dernier consistoire, le 24 novembre 2007, Benoît XVI a créé cardinal Daniel DiNardo, larchevêque de Galveston et Houston, au Texas. Un diocèse qui navait jusque-là jamais reçu lhonneur de la pourpre, mais où le nombre de catholiques augmente de façon vertigineuse, tout comme dautres diocèses où convergent les immigrés. Cest le cas de Dallas, où les catholiques, qui étaient 200 000 il y a vingt ans, sont plus dun million aujourdhui, venant du Mexique pour la plupart.

Etant donné que le Mexique est le pays dAmérique latine où lEglise catholique est la plus vivante, y compris chez les jeunes, avec une floraison impressionnante de vocations sacerdotales et religieuses, cela explique une autre nouveauté pour le catholicisme aux Etats-Unis: la baisse de son âge moyen.

La plupart des catholiques de plus de 60 ans sont des blancs, mais près de la moitié des 18-40 ans est composée de latinos, cest-à-dire originaires du Mexique ou dautres pays dAmérique latine. De nouvelles arrivées qui compensent labandon de lEglise catholique par des jeunes blancs de moins de 30 ans, la tranche d’âge la plus rongée par la sécularisation.

En 2007, le New York Times na consacré que deux fois sa une à Benoît XVI, contre 25 à Jean-Paul II pour sa troisième année de pontificat. Avec son prochain voyage, le pape allemand va regagner du terrain. Les Etats-Unis sont pour lui une terre très prometteuse. Un an après les Journées mondiales de la jeunesse en 1993, le diocèse de Denver avait enregistré 2 000 nouveaux convertis et une augmentation de 8% de la présence à la messe. La vieille Europe catholique peut en prendre de la graine.

par Sandro Magister : Pour le Vatican, le roi Abdallah a plus de poids que 138 intellectuels musulmans

2 avril, 2008

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/195781?fr=y

 

 

Pour le Vatican, le roi Abdallah a plus de poids que 138 intellectuels musulmans

 C’est ce que laisse entendre « L’Osservatore Romano », qui dialogue avec le souverain saoudien au moment même où les critiques pleuvent sur le pape pour avoir baptisé un musulman converti célèbre. Pietro De Marco répond à Aref Ali Nayed

par Sandro Magister 

ROMA, le 31 mars 2008 – Le Saint-Siège a réagi de deux manières, directe et indirecte, aux accusations lancées contre Benoît XVI pour avoir baptisé le musulman converti Magdi Cristiano Alam pendant la veillée pascale – voir l’article du 28 mars de www.chiesa à ce sujet.

Le Saint-Siège a exprimé son point de vue de manière directe dans “L’Osservatore Romano“ du 25-26 mars par une note de son directeur Giovanni Maria Vian. Puis par une déclaration faite sur Radio Vatican, le 27 mars, par son directeur, le père Federico Lombardi.

Les manières indirectes dont le Saint-Siège a répondu à ces critiques, à peu près au même moment, sont encore plus intéressantes.

Là encore, c’est “L’Osservatore Romano“ qui a servi de support à ces réponses indirectes.

Le jeudi 27 mars, le journal du pape a consacré un grand article à Ramon Lull – connu en Italie sous le nom de Raimondo Lullo. Ce franciscain, qui a vécu aux XIIIe et XIVe siècles, était un grand connaisseur de la langue et de la littérature arabe. Il défendait ardemment une prédication missionnaire visant à convertir et baptiser les populations musulmanes dans les pays méditerranéens dominés par l’islam.

Le titre de l’article – signé par une spécialiste en la matière, Sara Muzzi – était éloquent: “Raimondo Lullo et le dialogue entre les religions. Si je te montre la vérité, tu finiras par la faire tienne“.

En effet, comme le montrent aussi ses livres, Lullo s’est battu pour promouvoir une prédication missionnaire pacifique, fondée entièrement sur la connaissance des deux croyances, sur la force de conviction et sur l’argumentation rationnelle de la vérité.

Deux jours plus tard, le samedi 29 mars, “L’Osservatore Romano“ a consacré deux articles à deux phases de dialogue entre l’Eglise catholique et l’islam. Ils montraient comment ce dialogue aboutit à des résultats prometteurs, au moment même où la polémique contre le baptême d’Allam par le pape faisait rage.

Le premier signe prometteur vient d’Indonésie, le plus grand pays musulman du monde. Les 8 et 9 mars, une rencontre entre représentants chrétiens et musulmans a eu lieu à Yogyakarta. Des bouddhistes et des hindouistes étaient également présents. La rencontre portait sur les moyens permettant aux religions de collaborer pour répondre aux défis de la globalisation. En outre, au moment de Pâques, à Jakarta, la capitale, 35 oulémas réputés, venant d’autant d’écoles islamiques, ont lancé un appel pour que l’instruction donnée aux jeunes musulmans se fasse de manière correcte et respectueuse, loin de toute justification de la violence. Titre de l’article: “En Indonésie, des preuves de dialogue entre chrétiens et musulmans“.

Mais, sur la même page, “L’Osservatore Romano“ mettait encore plus en évidence certains faits survenus récemment en Arabie Saoudite. L’article était intitulé: “Le roi saoudien en faveur d’une rencontre ‘avec les frères de foi‘. Abdallah, face à la crise des valeurs éthiques, ouvre le dialogue avec chrétiens et juifs“.

L’article du journal du Vatican s’ouvrait sur ces mots du roi Abdallah:

“Une pensée m’obsède depuis deux ans. Le monde souffre et cette crise a provoqué un déséquilibre de la religion, de l’éthique et de l’humanité toute entière. […] Nous avons perdu la foi dans la religion et le respect pour l’humanité. La désintégration de la famille et la diffusion de l’athéisme dans le monde sont des phénomènes effrayants que toutes les religions doivent prendre en considération et vaincre. […] C’est pourquoi j’ai eu l’idée d’inviter les autorités religieuses à exprimer leur avis sur ce qui se produit dans le monde. Si Dieu le veut, nous commencerons à organiser des rencontres avec nos frères appartenant aux religions monothéistes, entre représentants du Coran, de l’Evangile et de la Bible“.

Le journal du Vatican a ajouté que la proposition du roi Abdallah a été approuvée par les principaux intellectuels musulmans du royaume.

Mais les remarques les plus intéressantes qu’ait apportées « L’Osservatore Romano » sont les deux suivantes:

La première concerne la date de la déclaration d’Abdallah: le 24 mars, soit le lundi de Pâques pour les chrétiens.

Ce qui signifie qu’au moment même où les accusations pleuvaient sur Benoît XVI à cause du baptême d’Allam, non seulement le roi saoudien n’en a pas tenu compte, mais il s’est exprimé en des termes diamétralement opposés.

La seconde est textuellement la suivante:

“Dialogue interculturel et interreligieux; collaboration entre chrétiens, musulmans et juifs pour la promotion de la paix. Ces sujets sont ceux qui ont été abordés le 6 novembre 2007 lors de la rencontre entre Benoît XVI et le roi Abdallah, reçu en audience au Vatican avec sa suite. Au cours de cette rencontre historique – il s’agit de la première visite d’un souverain saoudien au pape – il a aussi été question de la présence positive en Arabie Saoudite de la communauté chrétienne (qui représente environ 3% d’une population presque exclusivement musulmane). Le gouvernement de Riyad a tout récemment décidé de fournir une formation complémentaire à 40 000 imams, dans le but de favoriser une interprétation plus modérée de l’islam et de décourager les extrémistes“.

Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. Pour l’Eglise de Rome, le dialogue avec l’islam ne se réduit pas aux suites de la lettre des 138 – dont l’un des fers de lance, Aref Ali Nayed, a lancé des accusations très sévères contre le pape à cause du baptême d’Allam – mais il se développe sur plusieurs terrains, certains étant considérés comme plus prometteurs.

En ce qui concerne Benoît XVI, il est de plus en plus évident que son discours de Ratisbonne et sa décision de baptiser un musulman converti pendant la nuit de Pâques à Saint-Pierre ne sont pas des gestes de rupture. Au contraire, ils rendent intelligible et claire – pour les musulmans comme pour les chrétiens – sa volonté de dialogue telle qu’il l’avait exprimée par sa prière silencieuse dans la Mosquée Bleue d’Istanbul et lors de la chaleureuse audience accordée au roi d’Arabie Saoudite.

Pour en revenir aux critiques adressées au pape suite au baptême d’Allam – tant par des catholiques que par l’intellectuel musulman Aref Ali Nayed – voici une réponse raisonnée aux uns et à l’autre. Elle a été écrite pour www.chiesa par Pietro De Marco, professeur de sociologie de la religion à l’Université de Florence et à la Faculté théologique d’Italie Centrale:

Double réponse: aux catholiques et à Aref Ali Nayed

par Pietro De Marco 

 

je ne peu pas mettre touts mais, comme toujours, est vraiment très intéressant 

par Sandro Magister : Semaine sainte: les homélies cachées de Benoît XVI

25 mars, 2008

du site: 

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/195041?fr=y

Semaine sainte: les homélies cachées de Benoît XVI  Elles ne sont connues que des fidèles qui ont pu les écouter en direct: quelques milliers seulement, sur 1,2 milliard de catholiques dans le monde. En voici les textes intégraux. Une lecture obligatoire pour comprendre ce pontificat

par Sandro Magister

ROMA, le 25 mars 2008 – Des six homélies que Benoît XVI a prononcées pendant les cérémonies de la semaine sainte de cette année, deux seulement ont eu un large écho et sont parvenues aux oreilles de millions de personnes.

La première a été lue à la fin du chemin de croix du vendredi saint. La seconde est le message “urbi et orbi“ du dimanche de Pâques. Elles ont été retransmises en direct à la radio et à la télévision dans de nombreux pays du globe.

Mais pas les quatre autres, qui n’ont été entendues que par peu de gens. A savoir uniquement les quelques milliers de fidèles qui étaient présents aux cérémonies célébrées par le pape et qui comprennent l’italien (il y avait beaucoup d’étrangers). On peut y ajouter les personnes – peu nombreuses – qui les ont lues, les jours suivants, dans les médias catholiques.

Quand on pense que les catholiques du monde entier dépassent largement le milliard, le nombre de ceux qui ont écouté ou lu les homélies du pape au cours de la semaine sainte paraît encore plus microscopique.

Et pourtant ces homélies sont un des traits les plus révélateurs du pontificat de Joseph Ratzinger. Elles sont un sommet du magistère de ce pape théologien et pasteur.

Elles sont indiscutablement de sa main et elles sont intimement liées à la célébration liturgique dont elles font partie. Ce sont des chefs-d’œuvre du genre.

On est naturellement tenté de comparer ces homélies à celles des Pères de l’Eglise, comme Léon le Grand – le premier pape dont la prédication liturgique ait été conservée –, saint Ambroise ou saint Augustin.

Cette comparaison est également éclairante du point de vue de la communication. En effet, les homélies d’un Léon le Grand ont elles aussi été très peu écoutées et lues à son époque. De même pour saint Augustin. Mais l’influence de la prédication de ces Pères sur l’Eglise a été tout aussi grande et elle a perduré depuis.

Il n’est pas impossible que quelque chose d’analogue se produise pour les homélies de Benoît XVI. Il suffit qu’il y ait, au sein de l’Eglise, des personnes qui reconnaissent l’originalité et la profondeur de la prédication liturgique de ce pape. Et qu’elles agissent pour en propager l’écoute.

On a retenu de Benoît XVI son livre sur Jésus, les encycliques, les grands discours sur la foi et la raison. Depuis quelque temps, les audiences du mercredi, consacrées d’abord aux Apôtres et maintenant aux Pères de l’Eglise, suscitent également l’intérêt.

L’attention n’est pas la même en ce qui concerne ses homélies. Il suffit pourtant de lire celles de la semaine sainte de cette année – reproduites ci-dessous – pour comprendre à quel point elles sont centrales dans le magistère de Benoît XVI.

Il est étonnant que la machine à communiquer du Saint-Siège les ait négligées jusqu’à présent. “L’Osservatore Romano“ les publie rapidement, mais pour un cercle de lecteurs trop limité, le journal n’utilisant pas encore correctement Internet. La Librairie éditrice du Vatican n’a publié jusqu’à présent aucun recueil des homélies de Benoît XVI, dans leur ensemble ou selon les différents temps liturgiques, comme Noël ou Pâques, accompagnées des textes des liturgies dont elles font partie.

En voici un avant-goût éclairant: les textes intégraux des six homélies de Benoît XVI pour la semaine sainte de 2008.

1. Dimanche des Rameaux

Le 16 mars 2008

Chers frères et sœurs, chaque année, l’Evangile du Dimanche des Rameaux nous raconte l’entrée de Jésus à Jérusalem. Accompagné de ses disciples et d’une foule croissante de pèlerins, Il était monté de la plaine de Galilée jusqu’à la Cité sainte. Comme des marches de cette montée, les évangélistes nous ont transmis trois annonces de Jésus concernant sa Passion, faisant en même temps allusion à la montée intérieure qui s’accomplissait au cours de ce pèlerinage. Jésus est en route vers le temple – vers le lieu où Dieu, comme le dit le Deutéronome, avait voulu « faire habiter » son nom (cf. 12, 11; 14, 23). Le Dieu qui a créé le ciel et la terre s’est donné un nom, il a permis qu’on l’invoque, il a même permis que les hommes puissent presque le toucher. Aucun lieu ne peut Le contenir et pourtant, ou précisément pour cette raison, Il se donne lui-même un lieu et un nom, afin qu’Il puisse personnellement, Lui qui est le vrai Dieu, y être vénéré comme le Dieu au milieu de nous. Par le récit qui évoque Jésus à l’âge de douze ans, nous savons qu’Il a aimé le temple comme la maison de son Père, comme sa maison paternelle. Maintenant il revient vers ce temple mais son chemin va plus loin: la dernière étape de sa montée est la Croix. C’est la montée que la Lettre aux Hébreux décrit comme la montée vers la tente qui n’est pas faite de main d’homme, jusqu’à se trouver en présence de Dieu. La montée jusqu’à la présence de Dieu passe par la Croix. C’est la montée vers « l’amour jusqu’à la fin » (cf. Jn 13, 1) qui est la vraie montagne de Dieu, le lieu définitif du contact entre Dieu et l’homme.

Au moment de l’entrée à Jérusalem, la foule rend hommage à Jésus comme fils de David avec les expressions du Psaume 118 [117] des pèlerins: « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! Hosanna au plus haut des cieux ! » (Mt 21, 9). Puis Il arrive au temple. Mais là où devait se trouver le lieu de la rencontre entre Dieu et l’homme, Il trouve des marchands d’animaux et des changeurs qui occupent le lieu de prière avec leurs affaires. Les animaux en vente étaient certes destinés à être immolés en sacrifice dans le temple. Puisque l’on ne pouvait utiliser dans le temple les pièces à l’effigie des empereurs romains qui étaient en opposition avec le vrai Dieu, il fallait les échanger contre des pièces ne comportant pas d’images d’idoles. Mais on aurait pu le faire ailleurs: l’espace où cela avait lieu était destiné à être l’atrium des païens. En effet, le Dieu d’Israël était l’unique Dieu de tous les peuples. Et même si les païens n’entraient pas, pour ainsi dire, à l’intérieur de la Révélation, ils pouvaient quand même s’associer à la prière au Dieu unique, dans l’atrium de la foi. Le Dieu d’Israël, le Dieu de tous les hommes, attendait toujours leur prière aussi, leur recherche, leur invocation. Mais à présent, les affaires avaient pris le dessus – des affaires légalisées par les autorités compétentes qui, à leur tour, percevaient une partie du gain des marchands. Les marchands agissaient correctement selon l’organisation en vigueur, mais celle-ci était elle-même corrompue. « La cupidité est une idolâtrie », dit la Lettre aux Colossiens (cf. 3, 5). C’est cette idolâtrie que rencontre Jésus et face à laquelle il cite Isaïe: « Ma maison sera appelée maison de prière » (Mt 21, 13; cf. Is 56, 7) et Jérémie: « Et vous, vous en faites un repaire de brigands » (Mt 21, 13; cf. Jr 7, 11). Contre l’ordre mal interprété, Jésus, par son geste prophétique, défend l’ordre véritable, qui se trouve dans la Loi et les Prophètes.

Tout cela doit nous faire réfléchir, nous aussi comme chrétiens: notre foi est-elle assez pure et assez ouverte pour que les « païens », ceux qui aujourd’hui sont en recherche et se posent des questions, puissent, à partir de cette foi, percevoir la lumière du Dieu unique, s’associer à notre prière dans les lieux de culte et, à force de poser des questions, devenir eux aussi, peut-être, des adorateurs? Sommes-nous conscients jusque dans notre coeur que la cupidité est une idolâtrie et cela influe-t-il sur notre mode de vie? Peut-être laissons-nous les idoles entrer, de différentes manières, jusque dans le monde de notre foi? Sommes-nous prêts à nous laisser encore et toujours purifier par le Seigneur, en lui permettant de chasser de nous-mêmes et de l’Eglise tout ce qui lui est opposé?

Cependant, la purification du temple va au-delà d’une lutte contre les abus. Une nouvelle heure de l’histoire est proclamée. Voici que commence ce que Jésus avait annoncé à la Samaritaine en réponse à sa question sur la vraie adoration: « Mais l’heure vient – et nous y sommes – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité, car ce sont là les adorateurs tels que les veut le Père » (Jn 4, 23). Le temps où des animaux étaient immolés à Dieu est révolu. Depuis toujours, les sacrifices d’animaux n’avaient été qu’un substitut, un geste de nostalgie de la vraie manière d’adorer Dieu. La Lettre aux Hébreux résume la vie et l’action de Jésus par une phrase du Psaume 40 [39]: « Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation; mais tu m’as façonné un corps » (He 10, 5). Aux sacrifices sanglants et aux offrandes de victuailles succède le corps du Christ, succède le Christ lui-même. Seul « l’amour jusqu’à la fin », seul l’amour qui, pour les hommes, se donne totalement à Dieu, est le vrai culte, le vrai sacrifice. Adorer en esprit et vérité signifie adorer en communion avec Celui qui est la vérité; adorer dans la communion avec son Corps, dans lequel l’Esprit Saint nous réunit.

Les évangélistes nous racontent que, lors du procès contre Jésus, de faux témoins se présentèrent et affirmèrent que Jésus avait dit: « Je peux détruire le Temple de Dieu et, en trois jours, le rebâtir » (Mt 26, 61). Devant le Christ suspendu à la Croix certains se moquent en faisant référence à cette même parole et crient: « Toi qui détruis le Temple et en trois jours le rebâtis, sauve-toi toi-même » (Mt 27, 40). La bonne version de la phrase, telle qu’elle a été prononcée par Jésus lui-même, c’est Jean qui nous l’a transmise dans son récit de la purification du temple. Comme on demandait à Jésus un signe qui justifie ce qu’il venait de faire, le Seigneur répondit: « Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai » (Jn 2, 18 sq.). Jean ajoute que, repensant à cet évènement après la Résurrection, les disciples comprirent que Jésus avait parlé du Temple de son Corps (cf. 2, 21 sq.). Ce n’est pas Jésus qui détruit le temple; celui-ci est abandonné à la destruction par l’attitude de ceux qui ont transformé ce lieu de la rencontre de tous les peuples avec Dieu, en un « repaire de brigands », où ils faisaient leurs affaires. Mais, comme toujours depuis la chute d’Adam, l’échec des hommes devient l’occasion d’un engagement encore plus grand de l’amour de Dieu à notre égard. L’heure du temple de pierre, l’heure des sacrifices d’animaux était passée: le fait que maintenant le Seigneur chasse les marchands empêche non seulement un abus mais indique une nouvelle action de Dieu. Le nouveau Temple se forme: Jésus Christ lui-même, en qui l’amour de Dieu se penche sur les hommes. Dans sa vie, Il est le Temple nouveau et vivant. Lui qui est passé à travers le supplice de la Croix et est ressuscité, Il est l’espace vivant d’esprit et de vie, dans lequel se réalise la juste adoration. Ainsi, la purification du temple, comme sommet de l’entrée solennelle de Jésus à Jérusalem, est à la fois le signe de la destruction imminente de l’édifice et celui de la promesse du nouveau Temple; promesse du royaume de la réconciliation et de l’amour qui, dans la communion avec le Christ, est instauré au-delà de toute frontière.

Saint Matthieu, dont nous écoutons l’Evangile cette année, rapporte à la fin du récit du Dimanche des Rameaux, après la purification du temple, encore deux petits événements qui, à nouveau, ont un caractère prophétique et nous font clairement voir la volonté véritable de Jésus. Immédiatement après ce qu’a dit Jésus sur la maison de prière de tous les peuples, l’évangéliste continue ainsi: « Il y eut aussi des aveugles et des boiteux qui se présentèrent à lui dans le Temple, et il les guérit ». Matthieu nous dit aussi que des enfants répétèrent dans le temple l’acclamation que les pèlerins avaient lancée à l’entrée de la ville: « Hosanna au fils de David ! » (Mt 21, 14sq.).

Au commerce d’animaux et aux affaires d’argent Jésus oppose sa bonté qui guérit. C’est cela, la vraie purification du temple. Il ne vient pas pour détruire; il ne vient pas avec l’épée du révolutionnaire. Il vient pour donner la guérison. Il se consacre à ceux qui, à cause de leur infirmité, sont poussés jusqu’aux dernières extrémités de leur vie et en marge de la société. Jésus présente Dieu comme Celui qui aime et son pouvoir comme le pouvoir de l’amour. Et il nous dit ainsi ce qui fera pour toujours partie du juste culte de Dieu: la guérison, le service, la bonté qui guérit.

Ensuite il y a les enfants qui rendent hommage à Jésus comme fils de David et l’acclament en criant Hosanna. Jésus avait dit à ses disciples que, pour entrer dans le royaume de Dieu, ils devaient redevenir comme les enfants. Lui qui embrasse le monde entier, il s’est fait tout petit pour venir à notre rencontre, pour nous conduire vers Dieu,. Pour reconnaître Dieu nous devons nous défaire de l’orgueil qui nous éblouit, qui veut nous repousser loin de Dieu, comme si Dieu était notre concurrent. Pour rencontrer Dieu il faut devenir capables de voir avec un cœur d’enfant. Nous devons apprendre à voir avec un cœur jeune, qui n’est pas entravé par des préjugés et aveuglé par des intérêts. Ainsi, en ces petits qui Le reconnaissent parce qu’ils ont un tel cœur, libre et ouvert, l’Eglise a vu l’image des croyants de tous les temps, sa propre image.

Chers amis, en ce moment nous nous associons à la procession des jeunes de l’époque, une procession qui traverse l’histoire tout entière. Nous allons à la rencontre de Jésus avec tous les jeunes du monde. Laissons-nous guider par Lui vers Dieu pour apprendre de Dieu lui-même la bonne manière d’être des hommes. Avec Lui, remercions Dieu car en Jésus, le Fils de David, il nous a donné un espace de paix et de réconciliation qui embrasse le monde par la Sainte Eucharistie. Prions-Le, afin de devenir nous aussi, avec Lui et à partir de Lui, des messagers de sa paix, adorateurs en esprit et vérité, afin qu’en nous et autour de nous grandisse son Royaume. Amen.

2. Jeudi Saint. Messe Chrismale

Le 20 mars 2008

Chers frères et sœurs, chaque année la Messe chrismale nous invite à renouveler ce « oui » à l’appel de Dieu, que nous avons prononcé le jour de notre Ordination sacerdotale. Nous avons dit « Adsum – me voici! », comme Isaïe, quand il a entendu la voix de Dieu qui demandait: « Qui enverrai-je et qui ira pour nous? » « Me voici, envoie-moi! », a répondu Isaïe (Is 6, 8). Puis le Seigneur lui-même, par l’intermédiaire des mains de l’Evêque, nous a imposé les mains et nous nous sommes donnés à sa mission. Par la suite nous avons parcouru différents chemins dans le cadre de son appel. Est-ce que nous pouvons toujours affirmer, nous, ce que Paul écrivait aux Corinthiens, après avoir servi l’Evangile pendant des années dans des conditions souvent difficiles et marquées par des souffrances de tout genre: « Notre zèle ne faiblit pas dans l’accomplissement de ce ministère dont nous avons été investis par la miséricorde de Dieu » (cf. 2 Cor 4, 1)? « Notre zèle ne faiblit pas ». Prions, en ce jour, pour que ce zèle soit sans cesse ravivé, pour qu’il trouve toujours une nouvelle force dans la flamme ardente de l’Evangile.

suite au dessous…

suite du Sandro Magister…

25 mars, 2008

En même temps, chaque Jeudi Saint est pour nous une occasion de nous demander de nouveau: A quoi avons-nous dit « oui »? Que signifie « être prêtre de Jésus-Christ »? Le Canon II de notre Missel, qui a probablement été rédigé dès la fin du IIe siècle à Rome, décrit l’essence du ministère sacerdotal en utilisant les mots qui, dans le Livre du Deutéronome (18, 5. 7), décrivaient l’essence du sacerdoce vétérotestamentaire: stare coram te et tibi ministrare. Il y a donc deux tâches qui définissent l’essence du ministère sacerdotal: la première est de « se tenir devant le Seigneur ». Dans le Livre du Deutéronome, il faut la comprendre comme la suite de la disposition précédente, selon laquelle les prêtres ne devaient recevoir aucune part de territoire en Terre Sainte – ils devaient vivre de Dieu et pour Dieu. Ils ne s’occupaient pas des habituels travaux nécessaires pour assurer la vie quotidienne. Leur métier était de « se tenir devant le Seigneur » – s’occuper de Lui, être là pour Lui. Donc, en définitive, cette expression indiquait une vie en présence de Dieu et aussi un ministère de représentation des autres. De même que les autres cultivaient la terre, dont le prêtre vivait lui aussi, de même il maintenait le monde ouvert à Dieu, il devait vivre les yeux tournés vers Lui. Si cette expression se trouve maintenant dans le Canon de la Messe immédiatement après la consécration des offrandes, après l’entrée du Seigneur dans l’assemblée en prière, cela indique que, pour nous, le fait de se tenir devant le Seigneur présent, c’est-à-dire l’Eucharistie, constitue le centre de la vie sacerdotale. Mais là aussi, la portée est plus grande. Dans l’hymne de la Liturgie des Heures qui, pendant le carême, introduit l’Office des Lectures – un Office que les moines récitaient autrefois pendant l’heure de la veillée nocturne devant Dieu et pour les hommes – un des devoirs du carême est décrit par l’injonction: arctius perstemus in custodia – montons la garde avec plus d’attention. Dans la tradition du monachisme syriaque, les moines étaient définis comme “ceux qui se tiennent debout“. La position debout était l’expression de la vigilance. Ce qui était ici considéré comme le devoir des moines peut aussi être considéré à juste titre comme l’expression de la mission sacerdotale et comme l’interprétation juste de la parole du Deutéronome: le prêtre doit veiller. Il doit monter la garde face aux puissances pressantes du mal. Il doit maintenir le monde éveillé pour Dieu. Il doit se tenir debout: droit face aux courants du temps. Droit dans la vérité. Droit dans l’engagement pour le bien. Se tenir devant le Seigneur, cela doit aussi vouloir dire, plus profondément, se charger des hommes auprès du Seigneur qui, à son tour, se charge de nous tous auprès du Père. Cela doit vouloir dire se charger de Lui, du Christ, de sa parole, de sa vérité, de son amour. Le prêtre doit se tenir droit, sans crainte et prêt à encaisser des outrages pour le Seigneur, comme il est mentionné dans les Actes des Apôtres: ceux-ci étaient “tout joyeux d’avoir subi des outrages par amour du nom de Jésus“ (5, 41).

Passons maintenant à la seconde expression, que le Canon II reprend du texte de l’Ancien Testament – “se tenir devant toi et te servir“. Le prêtre doit être une personne juste, vigilante, une personne qui se tient droit. A tout cela s’ajoute ensuite le service. Dans le texte vétérotestamentaire, ce mot a un sens essentiel rituel: les prêtres sont chargés de tous les actes de culte prévus par la Loi. Mais cette action selon le rite était ensuite classée comme service, comme une responsabilité de service, ce qui explique dans quel esprit ces activités devaient être effectuées. Lorsque le mot “servir“ est employé dans le Canon, c’est cette signification liturgique du terme qui est d’une certaine façon adoptée – conformément à la nouveauté du culte chrétien. Ce que le prêtre fait à ce moment, dans la célébration de l’Eucharistie, c’est servir, rendre un service à Dieu et aux hommes. Le culte que le Christ a rendu au Père a été le don de soi jusqu’à la fin pour les hommes. C’est dans ce culte, dans ce service, que le prêtre doit s’insérer. Ainsi, le mot “servir“ comporte de nombreuses dimensions. Bien sûr, il inclut la célébration correcte de la Liturgie et des Sacrements en général, accomplie avec une participation intérieure. Nous devons apprendre à comprendre de mieux en mieux la Liturgie sacrée dans toute son essence, à développer une familiarité vivante avec elle, pour qu’elle devienne l’âme de notre vie quotidienne. Et, lorsque nous célébrons comme il faut, l’ars celebrandi – l’art de célébrer – apparaît de lui-même. Dans cet art, il ne doit rien y avoir d’artificiel. Si la liturgie est un devoir central pour le prêtre, cela veut dire aussi que la prière doit être une réalité prioritaire à apprendre encore et encore, toujours plus profondément à l’école du Christ et des saints de tous les temps. La Liturgie chrétienne, par sa nature même, est toujours aussi une annonce. Nous devons donc être familiers de la Parole de Dieu, l’aimer et la vivre: alors seulement nous pourrons l’expliquer de manière appropriée. “Servir le Seigneur“ – le service sacerdotal signifie justement aussi apprendre à connaître le Seigneur dans sa Parole et à Le faire connaître à tous ceux qu’Il nous confie.

Enfin il y a encore deux autres aspects qui font partie de ce service. Personne n’est aussi proche de son seigneur que le serviteur, qui a accès au côté le plus privé de sa vie. En ce sens, “servir“ signifie proximité et implique l’intimité. Cette intimité comporte également un risque: que le sacré que nous rencontrons en permanence devienne habitude. C’est ainsi que la crainte révérencielle peut se dissiper. Conditionnés par toutes les habitudes, nous ne percevons plus le fait – grand, neuf et surprenant – qu’Il soit présent, qu’Il nous parle, qu’Il se donne à nous. Nous devons lutter sans répit contre cette accoutumance à la réalité extraordinaire et contre l’indifférence du cœur, en reconnaissant encore et toujours notre insuffisance et la grâce qui existe lorsqu’Il se remet ainsi en nos mains. Servir signifie proximité, mais cela signifie aussi et surtout obéissance. Le serviteur est soumis à la formule: « Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne! » (Lc 22, 42). C’est par ces mots que, au Jardin des Oliviers, Jésus a mis fin à la bataille décisive contre le péché, contre la rébellion du cœur déchu. Le péché d’Adam était justement de vouloir accomplir sa volonté et non celle de Dieu. L’humanité est toujours tentée de vouloir être totalement autonome, de suivre uniquement sa propre volonté et de penser que c’est seulement ainsi que nous serons libres, que c’est seulement grâce à une telle liberté sans limites que l’homme sera complètement homme. Mais c’est justement ainsi que nous nous opposons à la vérité. La vérité, c’est que nous devons partager notre liberté avec les autres et que nous ne pouvons être libres que lorsque nous sommes en communion avec eux. Cette liberté partagée ne peut être une vraie liberté que si nous entrons avec elle dans ce qui constitue la mesure même de la liberté, si nous entrons dans la volonté de Dieu. Cette obéissance fondamentale qui fait partie de l’être de l’homme – non pas un être par soi et seulement pour soi – se concrétise encore davantage pour le prêtre: ce que nous annonçons, ce n’est pas nous-mêmes, mais Lui et sa Parole, que nous ne pouvions pas concevoir par nous-mêmes. Nous n’annonçons la Parole du Christ correctement que dans la communion de son Corps. Notre obéissance, c’est croire avec l’Eglise, penser et parler avec l’Eglise, servir avec elle. Cela est bien dans ligne de ce que Jésus avait prédit à Pierre: « Un autre te mènera où tu ne voudrais pas ». Se laisser mener là où nous ne voulons pas aller est une dimension essentielle de notre service. C’est justement cela qui nous rend libres. En étant ainsi guidés, ce qui peut être contraire à nos idées et à nos projets, nous expérimentons ce qui est nouveau – la richesse de l’amour de Dieu.

« Se tenir devant Lui et Le servir »: Jésus-Christ, en tant que vrai grand-prêtre du monde, a donné à ces mots une profondeur que l’on n’imaginait pas avant lui. Lui qui, comme Fils, était et est le Seigneur a voulu devenir ce serviteur de Dieu annoncé par la vision que l’on trouve dans le Livre du prophète Isaïe. Il a voulu être le serviteur de tous. Il a représenté l’ensemble de sa grande-prêtrise par le geste du lavement des pieds. Avec le geste de l’amour jusqu’à la fin, Il lave nos pieds sales. Avec l’humilité de son service, il nous purifie de la maladie de notre orgueil. Ainsi, il nous rend capables de partager la table de Dieu. Il est descendu et la véritable montée de l’homme se réalise maintenant, lorsque nous descendons avec Lui et vers Lui. La Croix est son élévation. C’est la descente qui va le plus bas et, en tant qu’amour poussé jusqu’à la fin, c’est en même temps le sommet de la montée, la véritable “élévation“ de l’homme. « Se tenir devant Lui et Le servir » – cela signifie maintenant entrer dans son appel de serviteur de Dieu. L’Eucharistie comme présence de la descente et de la montée du Christ renvoie donc toujours, au-delà d’elle-même, aux nombreuses façons de servir l’amour du prochain. En ce jour, demandons au Seigneur le don de pouvoir renouveler, en ce sens, notre “oui“ à son appel: « Me voici. Envoie-moi, Seigneur » (Is 6, 8). Amen.

3. Jeudi Saint. Messe de la Cène du Seigneur

Le 20 mars 2008

Chers frères et sœurs, saint Jean commence son récit du lavement des pieds des disciples par Jésus en utilisant un langage particulièrement solennel, presque liturgique. “ Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin” (13, 1). Voici qu’est arrivée l’“heure” de Jésus, vers laquelle son action était dirigée depuis le début. Ce qui constitue le contenu de cette heure, Jean le décrit en deux mots: passage (metabainein, metabasis) et « agapè » – amour. Les deux mots s’expliquent mutuellement; tous les deux, ensemble, ils décrivent la Pâque de Jésus: croix et résurrection, crucifixion comme élévation, comme “passage” à la gloire de Dieu, comme un “passer” de ce monde au Père. Ce n’est pas comme si Jésus, après une brève visite dans le monde, repartait maintenant, simplement, et rentrait chez le Père. Son passage est une transformation. Il porte sa chair, son humanité. Sur la Croix, en se donnant lui-même, Il est comme fondu et transformé en une nouvelle forme d’être, dans laquelle, désormais, il est toujours avec le Père et, en même temps, avec les hommes. Il transforme la Croix, l’acte de sa mise à mort, en un acte de don, d’amour jusqu’à la fin. Avec cette expression “jusqu’à la fin” Jean nous renvoie de manière anticipée à la dernière phrase de Jésus sur la Croix: tout est porté à son terme, “est accompli” (19, 30). Grâce à son amour, la Croix devient « metabasis », être homme devient être partie prenante de la gloire di Dieu. Il nous implique tous dans cette transformation, en nous entraînant dans la force transformatrice de son amour, à tel point que, puisque nous sommes avec Lui, notre vie devient “passage”, transformation. C’est ainsi que nous recevons notre rédemption – que nous sommes parties prenantes de l’amour éternel, un état vers lequel nous tendons avec toute notre existence.

Ce processus essentiel de l’heure de Jésus est représenté par le lavement des pieds, qui constitue une sorte d’acte symbolique à caractère prophétique. Jésus y manifeste en un geste concret précisément ce que le grand hymne christologique de la Lettre aux Philippiens décrit comme le contenu du mystère du Christ. Jésus retire les vêtements de sa gloire, il met autour de ses reins le “linge” de l’humanité et il se fait esclave. Il lave les pieds sales des disciples et les rend ainsi capables d’accéder au banquet divin auquel il les invite. Les purifications cultuelles et extérieures, qui purifient l’homme rituellement mais en le laissant comme il est, sont remplacées par le nouveau lavage: Il nous rend purs par sa parole et son amour, par le don de lui-même. Dans son discours sur la vigne (Jn 15, 3), il dira à ses disciples: “Emondés, vous l’êtes déjà grâce à la parole que je vous ai annoncée”. Sans cesse il recommence à nous laver par sa parole. Oui, si nous accueillons les paroles de Jésus en une attitude de méditation, de prière et de foi, ces paroles développent en nous leur force purificatrice. Jour après jour, nous sommes comme recouverts d’une saleté multiforme, de mots vides, de préjugés, de sagesse réduite et dégradée; une multitude de demi-faussetés ou de faussetés flagrantes s’infiltre continuellement au plus profond de nous-mêmes. Tout cela trouble et pollue notre âme, nous menace d’être incapables d’atteindre la vérité et le bien. Si nous accueillons les paroles de Jésus avec un cœur attentif, elles se révèlent de véritables nettoyages, des purifications de l’âme, de l’homme intérieur. Voilà à quoi nous invite l’Evangile du lavement des pieds: à nous laisser laver et relaver par cette eau pure, à accepter d’être rendus capables d’une communion conviviale avec Dieu et avec nos frères. Mais, après le coup de lance du soldat, il est sorti du côté de Jésus non seulement de l’eau, mais aussi du sang (Jn 19, 34; cf.1 Jn 5, 6. 8). Jésus n’a pas seulement parlé, il ne nous a pas laissé que des paroles. Il se donne lui-même. Il nous lave avec la puissance sacrée de son sang, c’est-à-dire avec le don de lui-même “jusqu’à la fin”, jusqu’à la croix. Sa parole est plus qu’un simple discours; elle est chair et sang “pour la vie du monde” (Jn 6, 51). Dans les saints Sacrements, le Seigneur s’agenouille encore et toujours devant nos pieds et il nous purifie. Prions-le, pour être toujours plus profondément imprégnés par le flot sacré de son amour et donc être vraiment purifiés!

Si nous écoutons l’Evangile avec attention, nous pouvons percevoir, dans l’évènement que constitue le lavement des pieds, deux aspects divers. Lorsque Jésus lave ses disciples, c’est d’abord, simplement, une action qu’il accomplit – le don de la pureté, de la “capacité pour Dieu” qu’il leur fait. Mais ce don devient ensuite un modèle, une invitation à faire de même les uns pour les autres. Les Pères de l’Eglise ont exprimé cette dualité d’aspect du lavement des pieds par les mots « sacramentum » et « exemplum ». « Sacramentum » signifie dans ce contexte non pas l’un des sept sacrements, mais le mystère du Christ dans son ensemble, de l’incarnation jusqu’à la croix et à la résurrection: cet ensemble devient la force qui guérit et sanctifie, la force qui transforme les hommes, il devient notre « metabasis », notre transformation en une nouvelle forme d’être, dans l’ouverture pour Dieu et dans la communion avec Lui. Mais ce nouvel être qu’Il nous donne simplement, sans que nous l’ayons mérité, doit ensuite se transformer et constituer en nous la dynamique d’une vie nouvelle. L’ensemble de don et d’exemple, que nous trouvons dans la péricope du lavement des pieds, est caractéristique pour la nature du christianisme en général. Le christianisme, par rapport au moralisme, c’est plus et c’est autre chose. Initialement, il n’y a pas notre action, notre capacité morale. Le christianisme est surtout don: Dieu se donne à nous – il ne donna pas quelque chose, mais lui-même. Et cela n’a pas lieu seulement au début, au moment de notre conversion. Il reste constamment Celui qui donne. Encore et toujours, il nous offre ses dons. Il nous devance toujours. Voilà pourquoi l’acte central pour qui est chrétien, c’est l’Eucharistie: la gratitude d’avoir reçu, la joie de la vie nouvelle qu’Il nous donne.

Pour autant, ne restons pas des destinataires passifs de la bonté divine. Dieu nous gratifie comme des partenaires personnels et vivants. L’amour donné est la dynamique de l’“aimer ensemble”, il veut être en nous une vie nouvelle à partir de Dieu. C’est comme cela que nous comprenons ce que, à la fin du récit du lavement des pieds, Jésus dit à ses disciples et à nous tous: “Je vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres” (Jn 13, 34). Le “commandement nouveau” ne consiste pas en une loi nouvelle et difficile, qui n’aurait pas existé jusqu’alors. Le commandement nouveau consiste à aimer en même temps que Celui qui nous a aimés le premier. C’est aussi comme cela que nous devons comprendre le Discours sur la montagne. Cela ne signifie pas que Jésus ait alors donné de nouveaux préceptes, qui auraient représenté les exigences d’un humanisme plus sublime que le précédent. Le Discours sur la montagne est une voie d’entraînement pour s’identifier aux sentiments du Christ (cf. Phil 2, 5), une voie de purification intérieure qui nous conduit à vivre avec Lui. Ce qui est nouveau, c’est le don qui nous introduit dans la mentalité du Christ. Si nous y réfléchissons, nous comprenons combien nous sommes souvent éloignés, dans notre vie, de cette nouveauté du Nouveau Testament; nous comprenons combien nous donnons peu à l’humanité l’exemple d’un amour en communion avec son amour. Voilà comment nous restons débiteurs de la preuve de crédibilité de la vérité chrétienne, qui se démontre dans l’amour. C’est précisément pour cette raison que nous voulons d’autant plus prier le Seigneur de nous rendre, par sa purification, mûrs pour le nouveau commandement.

Dans l’Evangile du lavement des pieds, le dialogue de Jésus avec Pierre présente encore un autre point de la pratique de la vie chrétienne, sur lequel nous devons enfin porter notre attention. Dans un premier temps, Pierre a refusé de se laisser laver les pieds par le Seigneur: ce bouleversement de l’ordre, à savoir que le maître – Jésus – lave les pieds, que le patron fasse le travail de l’esclave, était en opposition totale avec la crainte révérencielle que lui inspirait Jésus et avec sa vision du rapport entre maître et disciple. “Tu ne me laveras jamais les pieds”, dit-il à Jésus avec sa véhémence habituelle (Jn 13, 8). C’est la même mentalité qui, après sa profession de foi en Jésus, Fils de Dieu, à Césarée de Philippe, l’avait poussé à s’opposer au Seigneur qui avait annoncé sa condamnation et la croix. Il avait affirmé catégoriquement: “Cela ne t’arrivera jamais!” (Mt 16, 22). Sa vision du Messie comportait une image di majesté, de grandeur divine. Il devait apprendre encore et toujours que la grandeur de Dieu diffère de notre idée de ce qu’est la grandeur; qu’elle consiste précisément à descendre, dans l’humilité du service, dans la radicalité de l’amour, jusqu’à un dépouillement total de soi-même. Nous aussi, nous devons l’apprendre encore et encore, parce que nous n’arrêtons pas de désirer un Dieu du succès et non un Dieu de la Passion; parce que nous ne sommes pas capables de comprendre que le Pasteur vient comme un Agneau qui se donne et qu’ainsi il nous conduit au bon pâturage.

Quand le Seigneur dit à Pierre que, sans le lavement des pieds, il ne pourrait pas avoir de part avec Lui, Pierre lui demande tout de suite, avec élan, de lui laver aussi la tête et les mains. Vient alors la phrase mystérieuse de Jésus: “Celui qui a pris un bain n’a pas besoin de se laver, sauf les pieds” (Jn 13, 10). Jésus fait allusion à un bain que les disciples avaient déjà pris, conformément aux prescriptions rituelles; pour prendre part au repas, il ne fallait plus que le lavement des pieds. Mais, bien sûr, il y a dans ce récit un sens plus profond. A quoi est-il fait allusion? Nous ne le savons pas avec certitude. En tout cas, rappelons-nous que le lavement des pieds, d’après le sens du chapitre tout entier, n’indique pas un unique Sacrement spécifique, mais bien le « sacramentum Christi » dans son ensemble – son service de salut, sa descente jusqu’à la croix, son amour jusqu’à la fin, qui nous purifie et nous rend capables de Dieu. Ici, avec la distinction entre le bain et le lavement des pieds, on peut néanmoins percevoir aussi une allusion à la vie dans la communauté des disciples, à la vie dans la communauté de l’Eglise – une allusion que, peut-être, Jean veut consciemment transmettre aux communautés de son temps. Alors il semble clair que le bain qui nous purifie définitivement et ne doit pas être recommencé est le Baptême – l’immersion dans la mort et dans la résurrection du Christ, un fait qui change profondément notre vie, en nous donnant comme une nouvelle identité qui perdure, si nous ne l’abandonnons comme l’a fait Judas. Mais même dans la permanence de cette nouvelle identité, pour la communion conviviale avec Jésus, nous avons besoin du “lavement des pieds”. De quoi s’agit-il? Je crois que la Première Lettre de saint Jean nous donne la clé pour le comprendre. On y lit: “Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous abusons et la vérité n’est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, lui qui est fidèle et juste nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute faute” (1, 8s). Nous avons besoin du “lavement des pieds”, de nous laver des péchés de chaque jour, et pour cela nous avons besoin de confesser nos péchés. Comment cela se passait précisément dans les communautés johanniques, nous ne le savons pas. Mais la direction indiquée par la parole de Jésus à Pierre est évidente: pour être capables de participer à la communauté conviviale avec Jésus-Christ, nous devons être sincères. Nous devons reconnaître que, même dans notre nouvelle identité de baptisés, nous péchons. Nous avons besoin de la confession, comme elle a pris forme dans le Sacrement de la réconciliation, par lequel le Seigneur lave toujours nos pieds sales, ce qui nous permet de nous asseoir à table avec Lui.

Mais cela donne aussi un nouveau sens à la phrase, par laquelle le Seigneur développe le « sacramentum » et en fait l’ »exemplum », un don, un service pour le frère: “Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres” (Jn 13, 14). Nous devons nous laver les pieds les uns aux autres chaque jour, dans le service réciproque de l’amour. Mais nous devons aussi nous laver les pieds en ce sens que nous devons sans cesse nous pardonner les uns aux autres. La dette que le Seigneur nous a remise est toujours infiniment plus grande que toutes les dettes que les autres peuvent avoir envers nous (cf. Mt 18, 21-35). Voici à quoi nous exhorte le Jeudi Saint: à ne pas laisser la rancune envers l’autre devenir un poison au fond de notre âme. Il nous exhorte à purifier continuellement notre mémoire, en nous pardonnant mutuellement du fond du coeur, en nous lavant les pieds les uns aux autres, pour que nous puissions nous rendre ensemble au banquet de Dieu.

Le Jeudi Saint est un jour de gratitude et de joie pour le grand don que le Seigneur nous a fait, celui de l’amour jusqu’à la fin. Prions le Seigneur, à cette heure, pour que la gratitude et la joie deviennent en nous la force d’aimer en même temps que son amour. Amen.

suite au dessous…

suite du Sandro Magister…

25 mars, 2008

4. Vendredi Saint. Via Crucis

Le 21 mars 2008

Chers frères et soeurs, cette année encore, nous avons parcouru le chemin de croix, la Via Crucis, et évoqué avec foi les étapes de la Passion du Christ. Nos yeux ont revu la souffrance et l’angoisse que notre Rédempteur a dû supporter à l’heure de la grande souffrance, qui a marqué le sommet de sa mission terrestre. Jésus meurt sur la croix et repose dans le tombeau. La journée du Vendredi Saint, si imprégnée de tristesse humaine et de silence religieux, s’achève dans le silence de la méditation et de la prière.

En rentrant chez nous, nous nous « frappons la poitrine », comme ceux qui assistèrent au sacrifice de Jésus, en repensant à ce qui s’est passé (cf. Lc 23, 48). Peut-on rester indifférent devant la mort d’un Dieu ? Pour nous, pour notre salut, Il s’est fait homme et Il est mort sur la croix.

Frères et soeurs, tournons aujourd’hui vers le Christ notre regard, souvent distrait par des intérêts terrestres dispersés et éphémères. Arrêtons-nous pour contempler sa Croix. La Croix est source de vie éternelle, c’est une école de justice et de paix, c’est un patrimoine universel de pardon et de miséricorde. C’est la preuve permanente d’un amour désintéressé et infini qui a poussé Dieu à se faire homme, vulnérable, comme nous, jusqu’à mourir crucifié. Ses bras cloués s’ouvrent pour chaque être humain et nous invitent à nous approcher de Lui, avec la certitude qu’il nous accueillera et nous prendra dans ses bras avec une infinie tendresse: »Quand je serai élevé de terre – avait-il dit – j’attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12, 32).

A travers le douloureux chemin de la croix, les hommes de tous les temps, réconciliés et rachetés par le sang du Christ, sont devenus des amis de Dieu, fils du Père céleste. « Ami! », c’est ainsi que Jésus appelle Judas et lui lance un dernier et dramatique appel à la conversion. Il appelle chacun de nous ami, parce qu’il est un véritable ami pour tous. Malheureusement, les hommes n’arrivent pas toujours à percevoir la profondeur de cet amour infini que Dieu nourrit pour ses créatures. Pour lui, il n’y a pas de différences de race et de culture. Jésus-Christ est mort pour affranchir l’humanité tout entière de l’ignorance de Dieu, du cercle de la haine et de la vengeance, de l’esclavage du péché. La Croix nous rend frères.

Nous nous demandons: qu’avons-nous fait de ce don? Qu’avons-nous fait de la révélation du visage de Dieu en Jésus-Christ, de la révélation de l’amour de Dieu qui triomphe de la haine? Beaucoup de gens, aujourd’hui encore, ne connaissent pas Dieu et ne peuvent pas le trouver dans le Christ crucifié; beaucoup sont à la recherche d’un amour ou d’une liberté qui exclue Dieu; beaucoup croient ne pas avoir besoin de Dieu.

Chers amis, après avoir vécu ensemble la Passion de Jésus, laissons-nous interpeller, ce soir, par son sacrifice sur la Croix. Permettons-Lui d’ébranler nos certitudes humaines; ouvrons-lui notre cœur: Jésus est la vérité qui nous rend libres d’aimer. N’ayons pas peur! En mourant, le Seigneur a sauvé les pécheurs, c’est-à-dire nous tous. L’apôtre Pierre écrit: Jésus « a porté lui-même nos fautes dans son corps, afin que, morts à nos fautes, nous vivions pour la justice » (1 P 2, 24). Voilà la vérité du Vendredi Saint : sur la croix, le Rédempteur nous a rendu la dignité qui nous appartient, il a fait de nous des fils adoptifs de Dieu qui nous a créés à son image et à sa ressemblance. Restons donc en adoration devant la Croix.

Ô Christ, Roi crucifié, donne-nous la vraie connaissance de Toi, la joie à laquelle nous aspirons, l’amour qui comble notre cœur assoiffé d’infini. Nous t’en prions, ce soir, Jésus, Fils de Dieu, mort pour nous sur la Croix et ressuscité le troisième jour. Amen!

5. Veillée Pascale

Le 22 mars 2008

Chers frères et sœurs, dans son discours d’adieu, Jésus a annoncé à ses disciples, par une phrase mystérieuse, sa mort imminente et sa résurrection. Il dit: « Je m’en vais, et je reviens vers vous » (Jn 14, 28). Mourir c’est s’en aller. Même si le corps du défunt demeure encore –personnellement, il s’en est allé vers l’inconnu et nous ne pouvons pas le suivre (cf. Jn 13, 36). Mais dans le cas de Jésus, il y a une nouveauté unique, qui change le monde. Dans notre mort, s’en aller, c’est quelque chose de définitif, il n’y a pas de retour. Jésus, au contraire, dit de sa mort: « Je m’en vais, et je reviens vers vous ». En réalité, dans ce départ, il vient. Son départ inaugure pour lui un mode de présence totalement nouveau et plus grand. Par sa mort il entre dans l’amour du Père. Sa mort est un acte d’amour. Mais l’amour est immortel. C’est pourquoi son départ se transforme en un nouveau retour, en une forme de présence qui parvient plus en profondeur et qui ne finit plus. Dans sa vie terrestre, Jésus, comme nous tous, était lié aux conditions extérieures de l’existence corporelle: à un lieu déterminé et à un temps donné. La corporéité met des limites à notre existence. Nous ne pouvons pas être en même temps en deux lieux différents. Notre temps est destiné à finir. Et entre le je et le tu il y a le mur de l’altérité. Bien sûr, dans l’amour nous pouvons d’une certaine façon entrer dans l’existence d’autrui. Cependant, la barrière qui vient du fait que nous sommes différents demeure infranchissable. Au contraire, Jésus, qui est maintenant totalement transformé par l’action de l’amour, est libéré de ces barrières et de ces limites. Il est en mesure de passer non seulement à travers les portes extérieures fermées, comme nous le racontent les Évangiles (cf. Jn 20, 19). Il peut passer à travers la porte intérieure entre le je et le tu, la porte fermée entre l’hier et l’aujourd’hui, entre le passé et l’avenir. Quand, le jour de son entrée solennelle à Jérusalem, un groupe de Grecs avait demandé à le voir, Jésus avait répondu par la parabole du grain de blé qui, pour porter beaucoup de fruit, doit passer par la mort. De cette manière, il avait prédit son propre destin: il ne voulait pas alors simplement parler avec tel ou tel Grec pour quelques minutes. Par sa Croix, à travers son départ, à travers sa mort comme le grain de blé, il serait vraiment arrivé auprès des Grecs, si bien que ces derniers pourraient le voir et le toucher dans la foi. Son départ devient un retour dans le mode universel de la présence du Ressuscité, dans lequel il est présent hier, aujourd’hui et pour l’éternité; dans lequel il embrasse tous les temps et tous les lieux. Maintenant il peut aussi franchir le mur de l’altérité qui sépare le je du tu. Cela est arrivé avec Paul, qui décrit le processus de sa conversion et de son baptême par ces paroles: « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Par la venue du Ressuscité, Paul a obtenu une identité nouvelle. Son moi fermé s’est ouvert. Désormais il vit en communion avec Jésus Christ, dans le grand moi des croyants qui sont devenus – comme il le définit – « un dans le Christ » (Ga 3, 28).

Chers amis, il apparaît donc évident que – par le Baptême – les paroles mystérieuses de Jésus au Cénacle se font maintenant de nouveau présentes pour vous. Dans le Baptême, le Seigneur entre dans votre vie par la porte de votre cœur. Nous ne sommes plus l’un à côté de l’autre ou l’un contre l’autre. Le Seigneur traverse toutes ces portes. Telle est la réalité du Baptême: lui, le Ressuscité, vient, il vient à vous et il associe sa vie à la vôtre, vous tenant dans le feu ouvert de son amour. Vous devenez une unité, oui, un avec Lui, et de ce fait un entre vous. Dans un premier temps, cela peut sembler très théorique et peu réaliste. Mais plus vous vivrez la vie de baptisés, plus vous pourrez faire l’expérience de la vérité de ces paroles. Les personnes baptisées et croyantes ne sont jamais vraiment étrangères l’une à l’autre. Des continents, des cultures, des structures sociales ou encore des distances historiques peuvent nous séparer. Mais quand nous nous rencontrons, nous nous connaissons selon le même Seigneur, la même foi, la même espérance, le même amour, qui nous forment. Nous faisons alors l’expérience que le fondement de nos vies est le même. Nous faisons l’expérience que, au plus profond de nous-mêmes, nous sommes ancrés dans la même identité, à partir de laquelle toutes les différences extérieures, aussi grandes qu’elles puissent encore être, se révèlent secondaires. Les croyants ne sont jamais totalement étrangers l’un à l’autre. Nous sommes en communion en raison de notre identité la plus profonde: le Christ en nous. Ainsi la foi est une force de paix et de réconciliation dans le monde: l’éloignement est dépassé; dans le Seigneur nous sommes devenus proches (cf. Ep 2, 13).

Cette nature profonde du Baptême comme don d’une nouvelle identité est représentée par l’Église dans le sacrement au moyen d’éléments sensibles. L’élément fondamental du Baptême est l’eau; à côté d’elle, il y a en deuxième lieu la lumière qui, dans la liturgie de la Veillée pascale, jaillit avec une grande efficacité. Jetons seulement un regard sur ces deux éléments. Dans le dernier chapitre de la Lettre aux Hébreux se trouve une affirmation sur le Christ, dans laquelle l’eau n’apparaît pas directement, mais qui, en raison de son lien avec l’Ancien Testament, laisse cependant transparaître le mystère de l’eau et sa signification symbolique. On y lit: « Le Dieu de la paix a fait remonter d’entre les morts le berger des brebis, Pasteur par excellence, grâce au sang de l’Alliance éternelle » (cf. 13, 20). Dans cette phrase, est évoquée une parole du Livre d’Isaïe, dans laquelle Moïse est qualifié comme le pasteur que le Seigneur a fait sortir de l’eau, de la mer (cf. 63, 11). Jésus apparaît comme le nouveau Pasteur, le pasteur définitif qui porte à son accomplissement ce que Moïse avait fait: il nous conduit hors des eaux mortifères de la mer, hors des eaux de la mort. Dans ce contexte, nous pouvons nous souvenir que Moïse avait été mis par sa mère dans une corbeille et déposé dans le Nil. Ensuite, par la providence de Dieu, il avait été tiré de l’eau, porté de la mort à la vie, et ainsi – sauvé lui-même des eaux de la mort – il pouvait conduire les autres en les faisant passer à travers la mer de la mort. Pour nous Jésus est descendu dans les eaux obscures de la mort. Mais en vertu de son sang, nous dit la Lettre aux Hébreux, il a été remonté de la mort: son amour s’est uni à celui du Père et ainsi, de la profondeur de la mort, il a pu remonter à la vie. Maintenant il nous élève de la mort à la vraie vie. Oui, c’est ce qui se réalise dans le Baptême: il nous remonte vers lui, il nous attire dans la vraie vie. Il nous conduit à travers la mer souvent si obscure de l’histoire, où nous sommes fréquemment menacés de sombrer, au milieu des confusions et des dangers. Dans le Baptême, il nous prend comme par la main, il nous conduit sur le chemin qui passe à travers la Mer Rouge de ce temps et il nous introduit dans la vie sans fin, celle qui est vraie et juste. Tenons serrée sa main! Quoiqu’il arrive ou quel que soit ce que nous rencontrons, n’abandonnons pas sa main! Nous marchons alors sur le chemin qui conduit à la vie.

En second lieu, il y a le symbole de la lumière et du feu. Grégoire de Tours parle d’un usage qui, ici et là, s’est conservé longtemps, de prendre le feu nouveau pour la célébration de la Veillée pascale directement du soleil, au moyen d’un cristal: on recevait, à nouveau pour ainsi dire, lumière et feu du ciel, pour en allumer ensuite toutes les lumières et les feux de l’année. C’est un symbole de ce que nous célébrons dans la Veillée pascale. Par son amour, qui a un caractère radical et dans lequel le cœur de Dieu et le cœur de l’homme se sont touchés, Jésus Christ a vraiment pris la lumière du ciel et l’a apportée sur la terre – la lumière de la vérité et le feu de l’amour qui transforment l’être de l’homme. Il a apporté la lumière, et maintenant nous savons qui est Dieu et comment est Dieu. De ce fait, nous savons aussi comment sont les choses qui concernent l’homme; ce que nous sommes, nous, et dans quel but nous existons. Etre baptisés signifie que le feu de cette lumière est descendu jusqu’au plus intime de nous-mêmes. C’est pourquoi, dans l’Église ancienne, le Baptême était appelé aussi le Sacrement de l’illumination: la lumière de Dieu entre en nous; nous devenons ainsi nous-mêmes fils de la lumière. Cette lumière de la vérité qui nous indique le chemin, nous ne voulons pas la laisser s’éteindre. Nous voulons la protéger contre toutes les puissances qui veulent l’éteindre pour faire en sorte que nous soyons dans l’obscurité sur Dieu et sur nous-mêmes. De temps en temps, l’obscurité peut sembler commode. Je peux me cacher et passer ma vie à dormir. Cependant, nous ne sommes pas appelés aux ténèbres mais à la lumière. Dans les promesses baptismales, nous allumons, pour ainsi dire, de nouveau cette lumière, année après année: oui, je crois que le monde et ma vie ne proviennent pas du hasard, mais de la Raison éternelle et de l’Amour éternel, et qu’ils sont créés par le Dieu tout-puissant. Oui, je crois qu’en Jésus Christ, par son incarnation, par sa croix et sa résurrection, s’est manifesté le Visage de Dieu; et qu’en Lui Dieu est présent au milieu de nous, qu’il nous unit et nous conduit vers notre but, vers l’Amour éternel. Oui, je crois que l’Esprit Saint nous donne la Parole de vérité et illumine notre cœur; je crois que dans la communion de l’Église nous devenons tous un seul Corps avec le Seigneur et ainsi nous allons à la rencontre de la résurrection et de la vie éternelle. Le Seigneur nous a donné la lumière de la vérité. Cette lumière est en même temps feu, force qui vient de Dieu, force qui ne détruit pas, mais qui veut transformer nos cœurs, afin que nous devenions vraiment des hommes de Dieu et que sa paix devienne efficace en ce monde.

Dans l’Église ancienne, il était habituel que l’Évêque ou le prêtre après l’homélie exhorte les croyants en s’exclamant: « Conversi ad Dominum » – tournez-vous maintenant vers le Seigneur. Cela signifiait avant tout qu’ils se tournaient vers l’Est – dans la direction du lever du soleil comme signe du Christ qui revient, à la rencontre duquel nous allons dans la célébration de l’Eucharistie. Là où, pour une raison quelconque, cela n’était pas possible, en tout cas, ils se tournaient vers l’image du Christ, dans l’abside ou vers la Croix, pour s’orienter intérieurement vers le Seigneur. Car, en définitive, il s’agissait d’un fait intérieur: de la conversio, de tourner notre âme vers Jésus Christ et ainsi vers le Dieu vivant, vers la vraie lumière. Était aussi lié à cela l’autre exclamation qui, aujourd’hui encore, avant le Canon, est adressée à la communauté croyante: «Sursum corda » – élevons nos cœurs hors de tous les enchevêtrements de nos préoccupations, de nos désirs, de nos angoisses, de notre distraction – élevez vos cœurs, le plus profond de vous-même! Dans les deux exclamations, nous sommes en quelque sorte exhortés à un renouvellement de notre Baptême: Conversi ad Dominum – nous devons toujours de nouveau nous détourner des mauvaises directions dans lesquelles nous nous mouvons si souvent en pensée et en action. Nous devons toujours de nouveau nous tourner vers Lui, qui est le Chemin, la Vérité et la Vie. Nous devons toujours de nouveau devenir des « convertis », tournés avec toute notre vie vers le Seigneur. Et nous devons toujours de nouveau faire en sorte que notre cœur soit soustrait à la force de gravité qui le tire vers le bas, et que nous l’élevions intérieurement vers le haut: dans la vérité et l’amour. En cette heure, remercions le Seigneur, parce qu’en vertu de la force de sa parole et de ses Sacrements, il nous oriente dans la juste direction et attire notre cœur vers le haut. Et nous le prions ainsi: Oui, Seigneur, fait que nous devenions des personnes pascales, des hommes et des femmes de la lumière, remplis du feu de ton amour. Amen.

6. Dimanche de Pâques

Le 23 mars 2008

« Resurrexi, et adhuc tecum sum. Alleluia! – Je suis ressuscité, je suis toujours avec toi. Alleluia! » Chers frères et sœurs, Jésus crucifié et ressuscité nous répète aujourd’hui cette joyeuse annonce: l’annonce pascale. Accueillons-la avec un profond émerveillement et avec une grande gratitude!

« Resurrexi et adhuc tecum sum – Je suis ressuscité et je suis encore et toujours avec toi ». Ces paroles, tirées d’une ancienne version du psaume 138 (v. 18b), retentissent au commencement de la messe de ce jour. Dans ces paroles, à l’aube de Pâques, l’Église reconnaît la voix même de Jésus qui, ressuscitant de la mort, s’adresse au Père, débordant de bonheur et d’amour, et s’écrie: mon Père, me voici! Je suis ressuscité, je suis encore avec toi et je le serai pour toujours; ton Esprit ne m’a jamais abandonné. Nous pouvons ainsi comprendre de façon nouvelle d’autres expressions du psaume: « Je gravis les cieux: tu es là; je descends chez les morts: te voici. […] Même les ténèbres pour toi ne sont pas ténèbres, et la nuit comme le jour est lumière » (Ps 138, 8.12). C’est vrai: dans la veillée solennelle de Pâques, les ténèbres deviennent lumière, la nuit cède le pas au jour qui ne connaît pas de couchant. La mort et la résurrection du Verbe de Dieu incarné constituent un événement d’amour insurpassable, c’est la victoire de l’Amour qui nous a libérés de l’esclavage du péché et de la mort. Il a changé le cours de l’histoire, donnant à la vie de l’homme un sens indélébile et renouvelé, ainsi que toute sa valeur.

« Je suis ressuscité et je suis encore et toujours avec toi ». Ces paroles nous invitent à contempler le Christ ressuscité, en en faisant résonner la voix dans notre cœur. Par son sacrifice rédempteur, Jésus de Nazareth nous a rendus fils adoptifs de Dieu, de sorte que maintenant nous pouvons, nous aussi, nous insérer dans le dialogue mystérieux entre Lui et le Père. Nous avons en mémoire ce qu’un jour il a dit à ses auditeurs: « Tout m’a été confié par mon Père; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler » (Mt 11, 27). Dans cette perspective, nous percevons que l’affirmation adressée aujourd’hui par Jésus ressuscité à son Père – « Je suis encore et toujours avec toi » – nous concerne aussi comme par ricochet, nous, « fils de Dieu, héritiers avec le Christ, si nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire » (cf. Rm 8, 17). Grâce à la mort et à la résurrection du Christ, nous aussi aujourd’hui, nous ressuscitons à une vie nouvelle et, unissant notre voix à la sienne, nous proclamons que nous voulons demeurer pour toujours avec Dieu, notre Père infiniment bon et miséricordieux.

Nous entrons ainsi dans la profondeur du mystère pascal. L’événement surprenant de la résurrection de Jésus est essentiellement un événement d’amour: amour du Père qui livre son Fils pour le salut du monde; amour du Fils qui s’abandonne à la volonté du Père pour nous tous; amour de l’Esprit qui ressuscite Jésus d’entre les morts dans son corps transfiguré. Et encore: amour du Père qui « embrasse de nouveau » le Fils, l’enveloppant dans sa gloire; amour du Fils qui, par la force de l’Esprit, retourne au Père, revêtu de notre humanité transfigurée. De la solennité d’aujourd’hui, qui nous fait revivre l’expérience absolue et particulière de la résurrection de Jésus, nous vient donc un appel à nous convertir à l’Amour; nous vient une invitation à vivre en refusant la haine et l’égoïsme, et à suivre docilement les traces de l’Agneau immolé pour notre salut, à imiter le Rédempteur « doux et humble de cœur », qui est «repos pour nos âmes » (cf. Mt 11, 29).

Frères et sœurs chrétiens de toutes les parties du monde, hommes et femmes à l’esprit sincèrement ouvert à la vérité! Que personne ne ferme son cœur à la toute-puissance de cet amour qui rachète! Jésus Christ est mort et ressuscité pour tous: il est notre espérance! Espérance véritable pour tout être humain. Aujourd’hui, comme il fit avec ses disciples en Galilée avant de retourner au Père, Jésus ressuscité nous envoie aussi partout comme témoins de son espérance et il nous rassure: Je suis avec vous toujours, tous les jours, jusqu’à la fin du monde (cf. Mt 28, 20). Fixant le regard de notre esprit sur les plaies glorieuses de son corps transfiguré, nous pouvons comprendre le sens et la valeur de la souffrance, nous pouvons soulager les nombreuses blessures qui, de nos jours, continuent encore à ensanglanter l’humanité. Dans ses plaies glorieuses nous reconnaissons les signes indélébiles de la miséricorde infinie du Dieu dont parle le prophète: il est celui qui guérit les blessures des cœurs brisés, qui défend les faibles et qui annonce la liberté aux captifs, qui console tous les affligés et leur dispense une huile de joie au lieu du vêtement de deuil, un chant de louange au lieu d’un cœur triste (cf. Is 61, 1.2.3). Si avec une humble familiarité nous nous approchons de Lui, nous rencontrons dans son regard la réponse à la soif la plus profonde de notre cœur: connaître Dieu et créer avec Lui une relation vitale, dans une authentique communion d’amour qui remplit de son amour même notre existence et nos relations interpersonnelles et sociales. Par conséquent l’humanité a besoin du Christ: en Lui, notre espérance, « nous avons été sauvés » (cf. Rm 8, 24).

Que de fois les relations de personne à personne, de groupe à groupe, de peuple à peuple, au lieu d’être marquées par l’amour le sont par l’égoïsme, par l’injustice, par la haine, par la violence! Ce sont les plaies de l’humanité, ouvertes et douloureuses en tout coin de la planète, même si elles sont souvent ignorées et parfois volontairement cachées; plaies qui écorchent les âmes et les corps de tant de nos frères et de nos sœurs. Elles attendent d’être soulagées et guéries par les plaies glorieuses du Seigneur ressuscité (cf. 1 P 2, 24-25) et par la solidarité de tous les hommes qui, sur ses pas et en son nom, posent des gestes d’amour, s’engagent concrètement pour la justice et répandent autour d’eux des signes lumineux d’espérance dans les lieux ensanglantés par les conflits et partout où la dignité de la personne humaine continue à être outragée et foulée aux pieds. Il est à souhaiter que là précisément se multiplient les témoignages de douceur et de pardon!

Chers frères et sœurs! Laissons-nous illuminer par la lumière éclatante de ce Jour solennel; ouvrons-nous avec une sincère confiance au Christ ressuscité, pour que la force de renouveau du Mystère pascal se manifeste en chacun de nous, dans nos familles, dans nos villes et dans nos Nations. Qu’elle se manifeste en toutes les parties du monde. Comment ne pas penser en ce moment, en particulier, à certaines régions africaines, telles que le Darfour et la Somalie, au Moyen-Orient tourmenté, et spécialement à la Terre Sainte, à l’Irak, au Liban, et enfin au Tibet, régions pour lesquelles j’encourage la recherche de solutions qui sauvegardent le bien et la paix! Invoquons la plénitude des dons de Pâques, par l’intercession de Marie qui, après avoir partagé les souffrances de la passion et de la crucifixion de son Fils innocent, a aussi fait l’expérience de la joie inexprimable de sa résurrection. Associée à la gloire du Christ, qu’elle nous protège et nous guide sur le chemin de la solidarité fraternelle et de la paix. Tels sont mes vœux de Pâques, que je vous adresse à vous ici présents ainsi qu’aux hommes et aux femmes de toutes les nations et de tous les continents qui nous sont unis par la radio et la télévision. Bonne fête de Pâques!

Toutes les homélies de Benoît XVI, année par année, sur le site du Vatican:

Homélies  

http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/homilies/index_fr.htm 

par Sandro Magister :Exclusif. Les ajouts improvisés de Benoît XVI quand il prêche devant les fidèles

14 mars, 2008

Sandro Magister a fait cette très belle « étude » de chercher les mots qui prononce Pape Benoît au bras dans les catéchèse du mercredi, je mets seulement le texte de Magister et les deux premiers catéchèse sur lesquels met en je relève les additions au bras du Pape, en réalité il a examiné 5 catéchèse, les autres, que je ne mets pas, ils sont sur le site naturellement:, du site: 

 

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/193422?fr=y 

 

Exclusif. Les ajouts improvisés de Benoît XVI quand il prêche devant les fidèles 

Analyse de texte de cinq de ses dernières catéchèses du mercredi, consacrées à saint Augustin. Les phrases soulignées sont celles que le pape a ajoutées verbalement au texte écrit. Sur des sujets qui lui tiennent à cœur

par Sandro Magister

ROMA, le 11 mars 2008 Mercredi dernier, au cours de son audience hebdomadaire devant les fidèles et les pèlerins, Benoît XVI a centré sa catéchèse sur la figure du pape saint Léon le Grand.

Le pape a rappelé que saint Léon était “à la fois théologien et pasteur, mais aussi le premier pape dont on conserve la prédication, adressée au peuple massé autour de lui pendant les célébrations. Une prédication faite de très beaux sermons et dans un latin splendide et clair.

Et dajouter:

Je pense spontanément à lui, ces temps-ci, dans le contexte des audiences générales du mercredi. Au cours des dernières décennies, elles sont devenues, pour l’évêque de Rome, une forme courante de rencontre avec les fidèles et de nombreux visiteurs venant du monde entier.

Ces quelques mots suffisent pour comprendre à quel point Benoît XVI trouve en lui de nombreux points communs avec son grand prédécesseur. Saint Léon le Grand a été un défenseur respecté du primat de Pierre et des évêques de Rome un primat nécessaire à cette époque autant quaujourdhui. C’était aussi un maître sûr de la foi dans le Christ vrai Dieu et vrai homme, à une époque de grands conflits christologiques, ainsi quun célébrant réputé dune liturgie chrétienne qui nest pas le souvenir d’événements passés mais lactualisation de réalités invisibles qui agissent dans la vie de chacun.

Avant saint Léon le Grand, Benoît XVI avait consacré ses audiences du mercredi à dautres Pères de lEglise, faisant suite à un cycle daudiences sur les Apôtres et dautres personnages du Nouveau Testament.

Après le temps pascal, le pape consacrera ses catéchèses à dautres grandes figures patristiques telles que Grégoire le Grand puis, progressivement, à des grands de la théologie médiévale doccident et dorient, comme Anselme, Bernard, Thomas dAquin, Bonaventure, Grégoire Palamas.

Pour ces catéchèses, Benoît XVI fait appel à des chercheurs. Ils sont chargés de lui préparer un canevas, sur lequel il travaille. Il demande, le cas échéant, des remaniements et apporte lui-même des modifications. Le texte que le pape lira devant les fidèles est le fruit de ce travail préparatoire. Mais il y a plus. Souvent, lorsquil sadresse aux fidèles, il arrive que le pape s’écarte du texte écrit pour improviser.

Le texte final publié ensuite dans LOsservatore Romano et diffusé par le bureau de presse du Vatican correspond donc à celui que le pape a effectivement prononcé, y compris les phrases ajoutées en improvisant.

Ces ajouts sont facilement identifiables. Il suffit d’être présent à laudience et de suivre avec attention la manière dont Benoît XVI sadresse à lassistance, en lisant ou en relevant les yeux. Si cela vaut pour la catéchèse du mercredi, il nen va pas de même pour les homélies. Dans de nombreux cas, celles-ci sont totalement l’œuvre personnelle du pape, parfois prononcées sans laide dun texte écrit.

Il est très intéressant de repérer, dans les catéchèses, les parties improvisées par le pape. Cela permet en effet didentifier les sujets auxquels il tient le plus, ceux quil considère comme les plus importants à mettre en valeur et à faire connaître.

Entre janvier et février, Benoît XVI a consacré cinq catéchèses à saint Augustin, le Père de lEglise qui lui sert de phare depuis toujours. Elles sont reproduites ci-dessous dans leur intégralité.

Mais le lecteur trouvera une nouveauté dans ces textes.

Il verra que de nombreuses phrases sont soulignées. Ce sont justement les parties que Benoît XVI a improvisées, en se détachant du texte écrit. Des mots qui ont jailli directement de son esprit et de son cœur.

Un révélateur des lignes directrices de la pensée de ce pape théologien et pasteur.

1. « Il comprit que Dieu l’appelait à offrir le don de la vérité aux autres »

Mercredi 9 janvier 2008

Chers frères et sœurs, après les grandes festivités de Noël, je voudrais revenir aux méditations sur les Pères de l’Eglise et parler aujourd’hui du plus grand Père de l’Eglise latine, saint Augustin: homme de passion et de foi, d’une très grande intelligence et d’une sollicitude pastorale inlassable, ce grand saint et docteur de l’Eglise est souvent connu, tout au moins de réputation, par ceux qui ignorent le christianisme ou qui ne le connaissent pas bien, car il a laissé une empreinte très profonde dans la vie culturelle de l’Occident et du monde entier. En raison de son importance particulière, saint Augustin a eu une influence considérable et l’on pourrait affirmer, d’une part, que toutes les routes de la littérature chrétienne latine mènent à Hippone (aujourd’hui Annaba, sur la côte algérienne), le lieu où il était Evêque et, de l’autre, que de cette ville de l’Afrique romaine, dont Augustin fut l’Evêque de 395 jusqu’à sa mort en 430, partent de nombreuses autres routes du christianisme successif et de la culture occidentale ellemême.

Rarement une civilisation ne rencontra un aussi grand esprit, qui sache en accueillir les valeurs et en exalter la richesse intrinsèque, en inventant des idées et des formes dont la postérité se nourrirait, comme le souligna également Paul VI: « On peut dire que toute la pensée de l’Antiquité conflue dans son œuvre et que de celleci dérivent des courants de pensée qui parcourent toute la tradition doctrinale des siècles suivants » (AAS, 62, 1970, p. 426). Augustin est également le Père de l’Eglise qui a laissé le plus grand nombre d’œuvres. Son biographe Possidius dit qu’il semblait impossible qu’un homme puisse écrire autant de choses dans sa vie. Nous parlerons de ces diverses œuvres lors d’une prochaine rencontre. Aujourd’hui, nous réserverons notre attention à sa vie, que l’on reconstruit bien à partir de ses écrits, et en particulier des « Confessiones », son extraordinaire autobiographie spirituelle, écrite en louange à Dieu, qui est son œuvre la plus célèbre. Et à juste titre, car ce sont précisément les « Confessiones » d’Augustin, avec leur attention à la vie intérieure et à la psychologie, qui constituent un modèle unique dans la littérature occidentale, et pas seulement occidentale, même non religieuse, jusqu’à la modernité. Cette attention à la vie spirituelle, au mystère du « moi », au mystère de Dieu qui se cache derrière le « moi », est une chose extraordinaire sans précédent et restera pour toujours, pour ainsi dire, un « sommet » spirituel.

Mais pour en venir à sa vie, Augustin naquit à Taghaste dans la province de Numidie de l’Afrique romaine le 13 novembre 354, de Patrice, un païen qui devint ensuite catéchumène, et de Monique, fervente chrétienne. Cette femme passionnée, vénérée comme une sainte, exerça sur son fils une très grande influence et l’éduqua dans la foi chrétienne. Augustin avait également reçu le sel, comme signe de l’accueil dans le catéchuménat. Et il est resté fasciné pour toujours par la figure de Jésus Christ; il dit même avoir toujours aimé Jésus, mais s’être éloigné toujours plus de la foi ecclésiale, de la pratique ecclésiale, comme cela arrive pour de nombreux jeunes aujourd’hui aussi.

Augustin avait aussi un frère, Navigius, et une sœur, dont nous ignorons le nom et qui, devenue veuve, fut ensuite à la tête d’un monastère féminin. Le jeune garçon, d’une très vive intelligence, reçut une bonne éducation, même s’il ne fut pas un étudiant exemplaire. Il étudia cependant bien la grammaire, tout d’abord dans sa ville natale, puis à Madaure et, à partir de 370, la rhétorique à Carthage, capitale de l’Afrique romaine: maîtrisant parfaitement la langue latine, il n’arriva cependant pas à la même maîtrise du grec et n’apprit pas le punique, parlé par ses compatriotes. Ce fut précisément à Carthage qu’Augustin lut pour la première fois l’ »Hortensius », une œuvre de Cicéron qui fut ensuite perdue et qui marqua le début de son chemin vers la conversion. En effet, le texte cicéronien éveilla en lui l’amour pour la sagesse, comme il l’écrira, devenu Evêque, dans les « Confessiones »: « Ce livre changea véritablement ma façon de voir », si bien qu’ »à l’improviste toute espérance vaine perdit de sa valeur et que je désirai avec une incroyable ardeur du cœur l’immortalité de la sagesse » (III, 4, 7).

Mais comme il était convaincu que sans Jésus on ne peut pas dire avoir effectivement trouvé la vérité, et comme dans ce livre passionné ce nom lui manquait, immédiatement après l’avoir lu, il commença à lire l’Ecriture, la Bible. Mais il en fut déçu. Non seulement parce que le style latin de la traduction de l’Ecriture Sainte était insuffisant, mais également parce que le contenu lui–même ne lui parut pas satisfaisant. Dans les récits de l’Ecriture sur les guerres et les autres événements humains, il ne trouva pas l’élévation de la philosophie, la splendeur de la recherche de la vérité qui lui est propre. Toutefois, il ne voulait pas vivre sans Dieu et il cherchait ainsi une religion correspondant à son désir de vérité et également à son désir de se rapprocher de Jésus. Il tomba ainsi dans les filets des manichéens, qui se présentaient comme des chrétiens et promettaient une religion totalement rationnelle. Ils affirmaient que le monde est divisé en deux principes: le bien et le mal. Et ainsi s’expliquerait toute la complexité de l’histoire humaine. La morale dualiste plaisait aussi à saint Augustin, car elle comportait une morale très élevée pour les élus: et pour celui qui y adhérait, comme lui, il était possible de vivre une vie beaucoup plus adaptée à la situation de l’époque, en particulier pour un homme jeune. Il devint donc manichéen, convaincu à ce moment–là d’avoir trouvé la synthèse entre rationalité, recherche de la vérité et amour de Jésus Christ. Il en tira également un avantage concret pour sa vie: l’adhésion aux manichéens ouvrait en effet des perspectives faciles de carrière. Adhérer à cette religion qui comptait tant de personnalités influentes lui permettait également de poursuivre une relation tissée avec une femme et d’aller de l’avant dans sa carrière. Il eut un fils de cette femme, Adéodat, qui lui était très cher, très intelligent, et qui sera ensuite très présent lors de sa préparation au baptême près du lac de Côme, participant à ces « Dialogues » que saint Augustin nous a légués. Malheureusement, l’enfant mourut prématurément. Professeur de grammaire vers l’âge de vingt ans dans sa ville natale, il revint bien vite à Carthage, où il devint un maître de rhétorique brillant et célèbre. Avec le temps, toutefois, Augustin commença à s’éloigner de la foi des manichéens, qui le déçurent précisément du point de vue intellectuel car ils étaient incapables de résoudre ses doutes, et il se transféra à Rome, puis à Milan, où résidait alors la cour impériale et où il avait obtenu un poste de prestige grâce à l’intervention et aux recommandations du préfet de Rome, le païen Simmaque, hostile à l’Evêque de Milan saint Ambroise.

A Milan, Augustin prit l’habitude d’écouter tout d’abord dans le but d’enrichir son bagage rhétorique les très belles prédications de l’Evêque Ambroise, qui avait été le représentant de l’empereur pour l’Italie du Nord, et le rhéteur africain fut fasciné par la parole du grand prélat milanais et pas seulement par sa rhétorique; c’est surtout son contenu qui toucha toujours plus son cœur. Le grand problème de l’Ancien Testament, du manque de beauté rhétorique, d’élévation philosophique se résolvait, dans les prédications de saint Ambroise, grâce à l’interprétation typologique de l’Ancien Testament: Augustin comprit que tout l’Ancien Testament est un chemin vers Jésus Christ. Il trouva ainsi la clef pour comprendre la beauté, la profondeur également philosophique de l’Ancien Testament et il comprit toute l’unité du mystère du Christ dans l’histoire et également la synthèse entre philosophie, rationalité et foi dans le Logos, dans le Christ Verbe éternel qui s’est fait chair.

Augustin se rendit rapidement compte que la lecture allégorique des Ecritures et la philosophie néoplatonicienne pratiquées par l’Evêque de Milan lui permettaient de résoudre les difficultés intellectuelles qui, lorsqu’il était plus jeune, lors de sa première approche des textes bibliques, lui avaient paru insurmontables.

A la lecture des écrits des philosophes, Augustin fit ainsi suivre à nouveau celle de l’Ecriture et surtout des lettres pauliniennes. Sa conversion au christianisme, le 15 août 386, se situa donc au sommet d’un itinéraire intérieur long et tourmenté dont nous parlerons dans une autre catéchèse, et l’Africain s’installa à la campagne au nord de Milan, près du lac de Côme avec sa mère Monique, son fils Adéodat et un petit groupe d’amis pour se préparer au baptême. Ainsi, à trentedeux ans, Augustin fut baptisé par Ambroise, le 24 avril 387, au cours de la veillée pascale, dans la cathédrale de Milan.

Après son baptême, Augustin décida de revenir en Afrique avec ses amis, avec l’idée de pratiquer une vie commune, de type monastique, au service de Dieu. Mais à Ostie, dans l’attente du départ, sa mère tomba brusquement malade et mourut un peu plus tard, déchirant le cœur de son fils. Finalement de retour dans sa patrie, le converti s’établit à Hippone pour y fonder précisément un monastère. Dans cette ville de la côte africaine, malgré la présence d’hérésies, il fut ordonné prêtre en 391 et commença avec plusieurs compagnons la vie monastique à laquelle il pensait depuis longtemps, partageant son temps entre la prière, l’étude et la prédication. Il voulait uniquement être au service de la vérité, il ne se sentait pas appelé à la vie pastorale, mais il comprit ensuite que l’appel de Dieu était celui d’être un pasteur parmi les autres, en offrant ainsi le don de la vérité aux autres. C’est à Hippone, quatre ans plus tard, en 395, qu’il fut consacré Evêque. Continuant à approfondir l’étude des Ecritures et des textes de la tradition chrétienne, Augustin fut un Evêque exemplaire dans son engagement pastoral inlassable: il prêchait plusieurs fois par semaine à ses fidèles, il assistait les pauvres et les orphelins, il soignait la formation du clergé et l’organisation de monastères féminins et masculins. En peu de mots, ce rhéteur de l’antiquité s’affirma comme l’un des représentants les plus importants du christianisme de cette époque: très actif dans le gouvernement de son diocèse avec également d’importantes conséquences au niveau civil pendant ses plus de trentecinq années d’épiscopat, l’Evêque d’Hippone exerça en effet une grande influence dans la conduite de l’Eglise catholique de l’Afrique romaine et de manière plus générale sur le christianisme de son temps, faisant face à des tendances religieuses et des hérésies tenaces et sources de division telles que le manichéisme, le donatisme et le pélagianisme, qui mettaient en danger la foi chrétienne dans le Dieu unique et riche en miséricorde.

Et c’est à Dieu qu’Augustin se confia chaque jour, jusqu’à la fin de sa vie: frappé par la fièvre, alors que depuis presque trois mois sa ville d’Hippone était assiégée par les envahisseurs vandales, l’Evêque raconte son ami Possidius dans la « Vita Augustini » demanda que l’on transcrive en gros caractères les psaumes pénitentiels « et il fit afficher les feuilles sur le mur, de sorte que se trouvant au lit pendant sa maladie il pouvait les voir et les lire, et il pleurait sans cesse à chaudes larmes » (31, 2). C’est ainsi que s’écoulèrent les derniers jours de la vie d’Augustin, qui mourut le 28 août 430, alors qu’il n’avait pas encore 76 ans. Nous consacrerons les prochaines rencontres à ses œuvres, à son message et à son parcours intérieur.

2. « Saint Augustin, je le perçois comme un homme d’aujourd’hui: un ami, un contemporain »

Mercredi 16 janvier 2008

Chers frères et sœurs, aujourd’hui, comme mercredi dernier, je voudrais parler du grand Evêque d’Hippone, saint Augustin. Quatre ans avant de mourir, il voulut nommer son successeur. C’est pourquoi, le 26 septembre 426, il rassembla le peuple dans la Basilique de la Paix, à Hippone, pour présenter aux fidèles celui qu’il avait désigné pour cette tâche. Il dit: « Dans cette vie nous sommes tous mortels, mais le dernier jour de cette vie est toujours incertain pour chaque personne. Toutefois, dans l’enfance on espère parvenir à l’adolescence; dans l’adolescence à la jeunesse; dans la jeunesse à l’âge adulte; dans l’âge adulte à l’âge mûr, dans l’âge mûr à la vieillesse. On n’est pas sûr d’y parvenir, mais on l’espère. La vieillesse, au contraire, n’a devant elle aucun temps dans lequel espérer; sa durée même est incertaine… Par la volonté de Dieu, je parvins dans cette ville dans la force de l’âge; mais à présent ma jeunesse est passée et désormais je suis vieux » (Ep 213, 1). A ce point, Augustin cita le nom du successeur désigné, le prêtre Eraclius. L’assemblée applaudit en signe d’approbation en répétant vingttrois fois: « Dieu soit remercié! loué soit Jésus Christ! ». En outre, les fidèles approuvèrent par d’autres acclamations ce qu’Augustin dit ensuite à propos de ses intentions pour l’avenir: il voulait consacrer les années qui lui restaient à une étude plus intense des Ecritures Saintes (cf. Ep 213, 6).

De fait, les quatre années qui suivirent furent des années d’une extraordinaire activité intellectuelle: il mena à bien des œuvres importantes, il en commença d’autres tout aussi prenantes, il mena des débats publics avec les hérétiques il cherchait toujours le dialogue , il intervint pour promouvoir la paix dans les provinces africaines assiégées par les tribus barbares du sud. C’est à ce propos qu’il écrivit au comte Darius, venu en Afrique pour résoudre le différend entre le comte Boniface et la cour impériale, dont profitaient les tribus des Maures pour effectuer leurs incursions. « Le plus grand titre de gloire affirmaitil dans sa lettre est précisément de tuer la guerre grâce à la parole, au lieu de tuer les hommes par l’épée, et de rétablir ou de conserver la paix par la paix et non par la guerre. Bien sûr, ceux qui combattent, s’ils sont bons, cherchent eux aussi sans aucun doute la paix, mais au prix du sang versé. Toi, au contraire, tu as été envoyé précisément pour empêcher que l’on cherche à verser le sang de quiconque » (Ep 229, 2). Malheureusement, les espérances d’une pacification des territoires africains furent déçues: en mai 429, les Vandales, invités en Afrique par Boniface luimême qui voulait se venger, franchirent le détroit de Gibraltar et envahirent la Mauritanie. L’invasion atteint rapidement les autres riches provinces africaines. En mai ou en juin 430, les « destructeurs de l’empire romain », comme Possidius qualifie ces barbares (Vie, 30, 1), encerclaient Hippone, qu’ils assiégèrent.

Boniface avait lui aussi cherché refuge en ville et, s’étant réconcilié trop tard avec la cour, il tentait à présent en vain de barrer la route aux envahisseurs. Le biographe Possidius décrit la douleur d’Augustin: « Les larmes étaient, plus que d’habitude, son pain quotidien nuit et jour et, désormais parvenu à la fin de sa vie, il traînait plus que les autres sa vieillesse dans l’amertume et dans le deuil » (Vie, 28, 6). Et il explique: « Cet homme de Dieu voyait en effet les massacres et les destructions des villes; les maisons dans les campagnes détruites et leurs habitants tués par les ennemis ou mis en fuite et dispersés; les églises privées de prêtres et de ministres, les vierges sacrées et les religieuses dispersées de toute part; parmi eux, des personnes mortes sous les tortures, d’autres tuées par l’épée, d’autres encore faites prisonnières, ayant perdu l’intégrité de l’âme et du corps et également la foi, réduites en un esclavage long et douloureux par leurs ennemis » (ibid., 28, 8).

Bien que vieux et fatigué, Augustin resta cependant sur la brèche, se réconfortant et réconfortant les autres par la prière et par la méditation sur les mystérieux desseins de la Providence. Il parlait, à cet égard, de la « vieillesse du monde », et véritablement ce monde romain était vieux , il parlait de cette vieillesse comme il l’avait déjà fait des années auparavant, pour réconforter les réfugiés provenant de l’Italie, lorsqu’en 410 les Goths d’Alaric avaient envahi la ville de Rome. Pendant la vieillesse, disaitil, les maux abondent: toux, rhumes, yeux chassieux, anxiété, épuisement. Mais si le monde vieillit, le Christ est éternellement jeune. D’où l’invitation: « Ne refuse pas de rajeunir uni au Christ, qui te dit: Ne crains rien, ta jeunesse se renouvellera comme celle de l’aigle » (Serm. 81, 8). Le chrétien ne doit donc pas se laisser abattre, mais se prodiguer pour aider celui qui est dans le besoin. C’est ce que le grand Docteur suggère en répondant à l’Evêque de Tiabe, Honoré, qui lui avait demandé si, sous la pression des invasions barbares, un Evêque, un prêtre ou tout autre homme d’Eglise pouvait fuir pour sauver sa vie: « Lorsque le danger est commun pour tous, c’est–à–dire pour les Evêques, les clercs et les laïcs, que ceux qui ont besoin des autres ne soient pas abandonnés par ceux dont ils ont besoin. Dans ce cas, qu’ils se réfugient même tous ensemble dans des lieux sûrs; mais si certains ont besoin de rester, qu’ils ne soient pas abandonnés par ceux qui ont le devoir de les assister par le saint ministère, de manière à ce qu’ils se sauvent ensemble ou qu’ils suportent ensemble les catastrophes que le Père de famille voudra qu’ils patissent » (Ep 228, 2). Et il concluait: « Telle est la preuve suprême de la charité » (ibid., 3). Comment ne pas reconnaître dans ces mots, le message héroïque que tant de prêtres, au cours des siècles, ont accueilli et adopté?

En attendant la ville d’Hippone résistait. La maisonmonastère d’Augustin avait ouvert ses portes pour accueillir ses collègues dans l’épiscopat qui demandaient l’hospitalité. Parmi eux se trouvait également Possidius, autrefois son disciple, qui put ainsi nous laisser le témoignage direct de ces derniers jours dramatiques. « Au troisième mois de ce siège racontetil il se mit au lit avec la fièvre: c’était sa dernière maladie » (Vie, 29, 3). Le saint Vieillard profita de ce temps désormais libre pour se consacrer avec plus d’intensité à la prière. Il avait l’habitude d’affirmer que personne, Evêque, religieux ou laïcs, aussi irrépréhensible que puisse sembler sa conduite, ne peut affronter la mort sans une pénitence adaptée. C’est pourquoi il continuait sans cesse à répéter, en pleurant, les psaumes pénitentiels qu’il avait si souvent récités avec le peuple (cf. ibid., 31, 2).

Plus le mal s’aggravait, plus l’Evêque mourant ressentait le besoin de solitude et de prière: « Pour n’être dérangé par personne dans son recueillement, environ dix jours avant de sortir de son corps, il nous pria, nous tous présents, de ne laisser entrer personne dans sa chambre, en dehors des heures où les médecins venaient l’examiner ou lorsqu’on lui apportait les repas. Sa volonté fut exactement accomplie et, pendant tout ce temps, il se consacra à la prière » (ibid., 31, 3). Il cessa de vivre le 28 août 430: son grand cœur s’était finalement apaisé en Dieu.

« Pour la déposition de son corps nous informe Possidius le sacrifice, auquel nous assistâmes, fut offert à Dieu, puis il fut enseveli » (Vie, 31, 5). Son corps, à une date incertaine, fut transféré en Sardaigne, puis, vers 725, à Pavie, dans la Basilique « San Pietro in Ciel d’oro », où il repose encore aujourd’hui. Son premier biographe a exprimé ce jugement conclusif sur lui: « Il laissa à l’Eglise un clergé très nombreux, ainsi que des monastères d’hommes et de femmes pleins de personnes consacrées à la chasteté sous l’obéissance de leurs supérieurs, ainsi que des bibliothèques contenant ses livres et ses discours et ceux d’autres saints, grâce auxquels on sait quels ont été, par la grâce de Dieu, son mérite et sa grandeur dans l’Eglise, où les fidèles le retrouvent toujours vivant » (Possidius, Vie, 31, 8). C’est un jugement auquel nous pouvons nous associer: dans ses écrits nous aussi nous le « retrouvons vivant ». Lorsque je lis les écrits de saint Augustin, je n’ai pas l’impression qu’il s’agisse d’un homme mort il y a plus ou moins 1600 ans, mais je le perçois comme un homme d’aujourd’hui: un ami, un contemporain qui me parle, qui nous parle avec sa foi fraîche et actuelle. Chez saint Augustin qui nous parle, qui me parle dans ses écrits, nous voyons l’actualité permanente de sa foi; de la foi qui vient du Christ, Verbe éternel incarné, Fils de Dieu et Fils de l’homme. Et nous pouvons voir que cette foi n’est pas d’hier, même si elle a été prêchée hier; elle est toujours d’aujourd’hui, car le Christ est réellement hier, aujourd’hui et à jamais. Il est le chemin, la Vérité et la Vie. Ainsi, saint Augustin nous encourage à nous confier à ce Christ toujours vivant et à trouver de cette manière le chemin de la vie.

par Sandro Magister : Tout le monde au spectacle du « théâtre sacré des cieux ». Un théologien sert de guide

18 février, 2008

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/190141?fr=y

 

Tout le monde au spectacle du « théâtre sacré des cieux ». Un théologien sert de guide

Le théologien est Enrico Maria Radaelli. Son dernier livre, intitulé « Ingresso alla bellezza », est la preuve qu’il existe toujours une grande théologie catholique sous le pontificat du théologien Joseph Ratzinger

par Sandro Magister

ROMA, le 15 février 2008 Cette année, Benoît XVI a demandé au bibliste Albert Vanhoye quil définit comme un « grand exégète » et quil a créé cardinal de prêcher les exercices spirituels du Carême à la curie.

Lannée dernière, le pape avait fait appel pour cela au cardinal Biffi, un autre théologien quil estime particulièrement.

Lun des ouvrages de théologie les plus importants de ces dernières années est celui de Leo Scheffczyk, « Le monde de la foi catholique. Vérité et forme », publié récemment en plusieurs langues. Scheffczyk, mort en 2005, avait lui aussi été fait cardinal. Son livre débute par une interview de Benoît XVI.

Autant de signes qui témoignent du maintien dune théologie catholique de qualité sous le pontificat du pape théologien Joseph Ratzinger.

Cette théologie est aussi discrète quelle est profonde et solide. Le bruit entoure des œuvres plus excitantes mais confuses, comme le livre de Vito Mancuso « L’anima e il suo destino », dont www.chiesa a parlé il y a une semaine.

A l’écart de cette agitation, mais avec beaucoup de prévoyance, la maison d’édition Jaca Book est par exemple en train de publier en Italie les imposantes « opera omnia  » du plus grand spécialiste mondial en théologie médiévale, Inos Biffi, professeur émérite aux facultés de théologie de Milan et de Lugano. Il na aucun lien de parenté avec le cardinal homonyme, mais ce dernier le considère comme un ami et, sans lombre dun doute, comme le plus grand théologien italien vivant.

En ce qui concerne son éditeur, Inos Biffi est en très bonne compagnie. Avant lui, Jaca Book a publié les œuvres complètes de deux autres géants de la théologie catholique du XXe siècle: Henri de Lubac et Hans Urs von Balthasar.

Les « opera omnia » dun troisième grand théologien de la seconde moitié du XXe siècle, Bernard J.F. Lonergan, sont en cours de publication chez un autre éditeur, Città Nuova.

Mais il y a plus. La théologie catholique est aussi en train de mettre à son actif de nouveaux auteurs et de nouveaux livres de premier ordre.

Cest le cas dEnrico Maria Radaelli avec son essai « Ingresso alla bellezza « .

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La thèse centrale d« Ingresso alla bellezza  » est que le Fils de Dieu na pas un seul « nom » mais deux. Il est « Logos » mais aussi « Imago ». Il est verbe mais aussi image, visage, reflet de la pensée divine. Il est vérité mais aussi beauté du vrai.

« Ingresso alla bellezza » est donc une voie royale pour entrer dans le mystère du Dieu trinitaire et incarné. La beauté est lapparition de la vérité invisible. Et, à linverse, ce qui est indicible dans les mystères divins se manifeste dans les splendeurs de la liturgie, de lart, de la musique, de la poésie. Sur la couverture du livre figure une peinture de Lorenzo Lotto représentent un jeune Apollon dormant aux frontières du mystère, accompagné de Muses mimant les sublimes réalités.

En revanche lillustration qui figure en haut de cette page est l’œuvre dun peintre du XVIIe siècle, le Baciccia. Cest un détail des fresques de la coupole et de la voûte de l’église du Gesù, à Rome, dediée au Très Saint Nom de Jésus, cest-à-dire, théologiquement, justement au double nom de « Logos » et « Imago ». Cest de la vision de ce « théâtre sacré des cieux  » que sinspire un article de lauteur d« Ingresso alla bellezza », Enrico Maria Radaelli, publié dans « lOsservatore Romano » du 4-5 février 2008.

Larticle est reproduit ci-dessous dans son intégralité. Il résume très bien lesprit et le contenu du livre, qui va de la théologie proprement dite à la philosophie, des Saintes Ecritures à la liturgie, de lhistoire à la linguistique, de lart à la musique. Les pages consacrées au Caravage ou à Monteverdi sont parmi dautres mémorables.

Radaelli nest pas un théologien académique. Il na pas reçu les ordres sacrés. Il ne fait pas partie des effectifs des universités pontificales. Il est cependant le disciple de lun des plus grands esprits catholiques du XXe siècle, le Suisse Romano Amerio, comme lui simple laïc sans chaire universitaire. Lun et lautre ont critiqué et critiquent sévèrement les dérives sécularisantes de lEglise au siècle dernier, les confusions dans le domaine de l’œcuménisme et du rapport entre les religions, les « dévastations » dans le domaine liturgique. Mais toujours dans lobéissance au magistère hiérarchique et à cette Grande Tradition sans le souffle de laquelle nous enseigne Benoît XVI il ny a pas de théologie catholique digne de ce nom.

En ce qui concerne la parenté entre lenseignement de Benoît XVI et les thèses d« Ingresso alla bellezza », les propos que le pape a tenus lors de sa rencontre du 7 février avec le clergé de Rome sont tout à fait révélateurs.

Répondant à la question dun prêtre pratiquant la peinture, le pape a dit:

« L’Ancien Testament interdisait toute image; il devait le faire dans un monde plein de divinités. Il vivait dans le grand vide qui était également représenté par l’intérieur du temple, où, à la différence dautres temples, il ny avait aucune image, mais seulement le trône vide de la Parole, la présence mystérieuse du Dieu invisible, non défini par nos images.

« Mais ensuite ce Dieu mystérieux [il se fait chair en Jésus,] apparaît avec un visage, un corps, une histoire humaine qui est, en même temps, une histoire divine. Une histoire qui continue dans lhistoire des saints, des martyrs, des saints de la charité et de la parole, qui sont toujours une explication, une continuation dans le Corps du Christ de sa vie divine et humaine, et elle nous donne les images fondamentales dans lesquelles au delà des images superficielles qui cachent la réalité nous pouvons ouvrir les yeux sur la Vérité elle-même. A cet égard je trouve excessive la période iconoclaste de laprès-Concile [Vatican II], qui avait toutefois un sens, parce quil était peut-être nécessaire de se libérer dune superficialité de lexcès dimages.

« Maintenant revenons à la connaissance de Dieu qui sest fait homme. Comme nous le dit la lettre aux Ephésiens, Il est la vraie image. Et dans cette vraie image nous voyons au delà des apparences qui cachent la vérité la Vérité elle-même: Qui me voit voit le Père’. En ce sens, nous pouvons retrouver un art chrétien et aussi les grandes représentations essentielles du mystère de Dieu dans la tradition iconographique de lEglise. Nous pourrons ainsi redécouvrir l’image vraie, [...] la présence de Dieu dans la chair ».

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Comment découvrir le visage de lEternel dans un édifice sacré

« L’Osservatore Romano », 4-5 février 2008

par Enrico Maria Radaelli

Jai levé les yeux et je me suis aussitôt trouvé comme au paradis: des saints et encore des saints, des anges, de puissants archanges, des chérubins, des séraphins joyeux, roses, rapides; une fête radieuse, des groupes lointains ou proches; parmi les nuages, des papes pleins de noblesse, de jeunes martyrs, des docteurs sévères, des vierges en extase, des ermites austères. Ils étaient tous là, hommes et anges innombrables, éparpillés dans lair des cieux jusqu’à en atteindre les cercles les plus élevés. Je voyais les anciens patriarches et Jean-Baptiste, Marie-Madeleine, les Apôtres, la splendeur de la Vierge et, au centre, le cœur éblouissant de la vie: l’éternelle Trinité.

Je n’étais pas « hors de moi », mais sous la voûte de la coupole de l’église du Jésus, à Rome, en train de contempler la grande fresque du Baciccia qui sappelle justement « La vision du Ciel », lune des plus belles et des plus riches de toutes celles qui sont disséminées dans la cité des Papes.

Je n’étais donc pas dans un ravissement mystique, mais dans cette admirable extase de masse à laquelle, depuis deux mille ans, les fidèles accèdent par ladoration, au moment où, pendant les divins mystères, un Dieu descend vraiment et comme le dit Romano Amerio ce Dieu, on le prend vraiment. Depuis deux mille ans, dans les catacombes ou les cathédrales, la liturgie trinitaire qui se déroule dans les cieux descend au milieu de ses troupeaux sous la forme des saintes Espèces. La liturgie descend et le Christ se matérialise, prêtre et victime. Et lEglise, avec sa sagesse d’épouse du Christ et de mère de ceux qui sont appelés aux mystères sacrés, permet aux fidèles den être toujours informés. Non seulement elle leur enseigne la doctrine la plus sûre, mais elle amène aussi leurs sens à toucher presque la réalité qui leur est donnée, à les mettre, comme disait soeur Elisabeth de la Trinité, « face à face, même dans les ténèbres » avec la Gloire de Dieu.

Cest à cause de cette nécessité intime et religieuse que, très rapidement, les murs et les voûtes des locaux sacrés destinés à l’Eucharistie d’abord ceux qui étaient cachés dans les catacombes, puis les temples païens reconvertis pour le culte rendu à la Trinité et enfin tous les édifices sacrés de toutes tailles et de toutes configurations, éparpillés partout où le christianisme s’était répandu s’étendent et donnent de lespace aux saints. Cest pour cela quils disparaissent sous des broderies d’étoiles et souvrent pour faire place au glorieux passé de lEglise militante, comme avec les cortèges de vierges et de martyrs des basiliques de Ravenne, mais aussi à lavenir, déjà présent secrètement, de lEglise triomphante, aux ciels joyeux des coupoles que nous voyons, pour signifier, à travers la représentation picturale, leur descente réelle bien que cachée.

Ce qui avait été réellement reçu dans les cœurs, c’était ce quil y avait autour des cœurs: la réalité invisible sur l’autel était visible autour de l’autel et les fidèles pardonnaient la délicate illusion suggérée par les artistes. Ils étaient conscients que les yeux voyaient des cieux « simulés » qui suggéraient des réalités déjà vivantes secrètement mais pas « faux », cest-à-dire quils ne présentaient pas des réalités erronées. C’était donc des cieux « annonciateurs » de réalités à venir, tandis que leurs bouches recevaient des cieux « véritables » et que leurs coeurs souvraient à une réalité déjà présente dans toute sa divinité et dans toute son humanité.

La réalité eucharistique, autour de laquelle se réunissent les peuples en faisant Ekklesia, rassemblement des appelés, Eglise, demande tout de suite à être enseignée et, en même temps, à être rendue visible. Si c’était nécessaire, lEglise écrirait avec de lor pur – comme elle le faisait déjà, jadis, dans les manuscrits médiévaux – les caractères des pages de doctrine, pour faire ressortir la grandeur, la supériorité suprême, et même la divinité quelles sous-tendent.

Dune certaine manière, la Vérité et la Beauté comportent toutes les deux un besoin: la Vérité, celui de pénétrer complètement dans les coeurs, la Beauté, celui de briller dans toute sa splendeur sur les murs.

L’inspiration qui a conduit à donner aux édifices sacrés la forme dune croix provient directement de la sacralité de l’Eucharistie. En effet les fidèles ont presque limpression de sintroduire directement dans le bois de la croix et dans le corps même du Christ auquel ils accéderont véritablement comme sil était vraisemblable quait lieu cette entrée mystique dans le sacrement ecclésial, avant-goût d’éternité.

Au XVe siècle, Filippo Brunelleschi ajoute aux murs, dont la disposition en forme de croix renvoie physiquement au mystère de l’incarnation, la représentation architecturale de l’autre mystère, encore plus grand, la Trinité. A la cathédrale Santa Maria del Fiore de Florence, il réinvente la coupole en tant que « lieu cosmique » par le croisement approprié des bras longitudinal et transversal de la basilique chrétienne à lendroit précis où bat le coeur du Christ, là où saccomplit le Sacrifice. Il donne ainsi à l’église la possibilité dinculquer à ses fidèles dautres pensées, nécessaires et élevées: là où le Très-Haut descend sur l’autel, « levez les yeux », ô fidèles, et « vous verrez » tout ce qui, à travers l’autel, est entré dans votre coeur.

En ayant recours à la coupole, comme le feront par la suite tous les architectes, grands et moins grands, de la Renaissance et de l’âge baroque, cet architecte de génie permet à l’église de suggérer aux chrétiens une métaphore. Cette métaphore – peut-être la plus accomplie et la plus profonde que, parmi les vestiges de lart, lon puisse trouver de la Trinité, tout du moins telle que celle-ci est décrite notamment dans les textes de saint Augustin et de saint Thomas dAquin – permet dillustrer avec la plus grande vraisemblance lindicible et sublime mystère où bat le cœur du Christ. Le cœur du Christ bat en fait pour le Père, ce Père qui la engendré « avant laurore » (Psaume 109, 3), ce Père pour lequel il se donne en sacrifice pour faire couler les torrents de sa miséricorde qui sont en réalité lui-même: le Christ.

Que disent en effet de la Trinité ces grands docteurs de lEglise? Saint Thomas, en loccurrence, fait figurer dans le « De Trinitate » de sa « Summa Theologiæ » (I, 27-43) la formulation la plus accomplie de toutes les vérités écrites par les saints théologiens sur ce sujet. Il nous offre ainsi la synthèse la plus complète et en quelque sorte la plus compréhensible pour nous, pour conclure que la très sainte Trinité est semblable à un esprit qui pense et aime par ses opérations.

Saint Augustin fait référence à la même analogie, en particulier dans son « De Trinitate », X, 10, 18, dont sinspirera dailleurs lautre docteur, saint Thomas. Naturellement, le mystère trinitaire s’élève au-delà de toute image, au moins parce que ce qui est assimilé à un esprit est en réalité une Personne. Cela vaut aussi pour une pensée, autre Personne, et pour leur « souffle » lui-même, qui est la Troisième personne. Mais lanalogie proposée par les deux docteurs reste au moins utile « pour comprendre résume Battista Mondin dans son Dizionario enciclopedico del pensiero di san Tommaso dAquino comment lexistence simultanée de trois individus distincts et de même nature est possible en Dieu, sans tomber dans le polythéisme ».

On pourra apprécier encore mieux l’œuvre maternelle de lEglise quand celle-ci, après avoir développé convenablement lanalogie sur le plan théologique, en mettant au travail ses esprits les plus distingués et les plus saints, la transposera des livres aux murs grâce à linfluence quelle aura sur ses artistes. Alors lEglise ressemblera à une Bibliothèque-Pinacothèque Ambrosienne sans limites, où les livres et les tableaux sont rassemblés en un ensemble unique; la Trinité pourra être adorée non seulement dans les livres, mais aussi quand les hommes lèveront les yeux vers l’ensemble des nombreuses coupoles qui caractérisent le panorama de Rome, vers les courbes puissantes de la coupole de Saint-Pierre, ou quand un curé de village lèvera les yeux vers l’humble coupole de sa petite église de campagne.

Mais essayons de comprendre la relation entre la coupole et le mystère trinitaire et, au préalable, comment celui-ci a été expliqué par saint Thomas.

Un esprit qui comprend dit saint Thomas génère ou émet une pensée, qui est le « logos », le « verbum ». Lesprit est le principe avant lequel il ny a rien dautre de la pensée qui en émane; cest pourquoi la Personne divine par qui est généré le Fils Unique sappelle « Père »: parce quun esprit a la paternité de la pensée qui en provient.

Mais la pensée ce qui naît de lesprit serait en soi non pas une pensée mais un rien si elle ne reflétait pas en soi lesprit dont elle procède, si elle nen reflétait pas la nature. Il ny aurait pas de pensée si celle-ci n’était pas limage parfaite de lesprit dont elle émane.

Cest ainsi que, à côté du « Logos » ou « Verbum », émerge avec force le concept d« Imago »: le nom, le miroir, le visage. Ce nest que grâce à lui quest parfaitement soutenue la ressemblance entre le Fils et le Père. Comme lexplique saint Thomas: « Le Fils procède comme Verbe et le concept de verbe implique la ressemblance de forme avec le sujet dont il procède [et qui est le Père] » (« Summa Theologiae » I, 35, 2).

Dans le cas de la Trinité, la pensée générée par lesprit du Père est la pensée qui dit tout de lesprit dont elle naît et dont elle est le reflet fidèle et complet. Cest la pensée de l’ »être », en conformité avec ce que Dieu dit de Lui-même quand, à la question de savoir qui Il est, quel est son Nom, Il répond: « Je suis Celui qui suis » (Exode 3, 14). Lesprit est la réalité forte de l’être et la pensée générée par lesprit exprime l’ »être », cest-à-dire quelle en est le Verbe, elle est la Parole infinie, positive, forte, de « Je suis Celui qui suis ».

Cela se comprend mieux si lon revient à notre coupole, que nous pouvons aussi trouver assez semblable, notamment, à une tête dhomme. La coupole se dresse haut dans le ciel, se courbant vers le centre, vers la lanterne doù elle reçoit la lumière. Ses pierres répercutent leurs forces le long de ses nervures. Celles-ci les répercutent puissamment vers le bas, de telle sorte que, recevant plus bas, sous la tour de croisée, les poussées contraires des bras des nefs sur lesquelles repose la tour, elles soient corrigées dans leur trajectoire et restent à lintérieur de la zone dappui. Il faut le noter, parce que toute cette puissante construction en vient ainsi à constituer en quelque sorte l’équivalent architectural de ce qui, dans la Trinité est donné par la personne du Père: la puissante permanence de l’ »Etre ». Ce nest pas un hasard. En effet, depuis toujours, la pierre a été appelée par lhomme à témoigner de la solide fermeté de l’éternité; il suffit de penser, par exemple, à toutes les fois où Jacob dresse de grandes pierres pour assurer que là, à tels endroits précis, le Seigneur qui lui a parlé sera rappelé « pour toujours ».

Dans sa puissance, la voûte de la coupole est donc le Père et elle est comme le Père. Et elle lest puissamment, transformant le ciel en une immensité soutenue par des piliers colossaux. Et voici que, encore comme le Père, la voûte de la coupole fait jaillir de la puissance des pierres la fresque des cieux, cest-à-dire quelle émet le Fils, elle génère sur l’étendue infinie de son « être » la Pensée qui reflète le Père et sa puissance. Comment la génère-t-elle? Par la manifestation la plus exhaustive de son essence, cest-à-dire de tout ce que le Père contemple en lui-même. Ce que nous voyons, presque comme si nous étions dans lEsprit du Père, cest le Logos, cest la vision de la Gloire de Dieu comme Dieu la voit en lui-même. Cela se produit par une sorte de transsudation de figures et de couleurs provenant des pierres de la coupole voilà l’action de lEsprit Saint parce que les pierres de la coupole « parlent », et révèlent en quoi consiste la béatitude de son firmament céleste.

Structure architecturale et fresques ne font quun, puisque la coupole émet et produit presque les fresques et que celles-ci expriment et manifestent la voûte de la coupole. On voit les fresques, pas la coupole, comme lorsque Jésus dit: « Qui Me voit voit le Père » (Jean 14, 9). Qui voit le « Logos », « Imago » et Fresque du Père, voit le Père qui l’a généré, voit la divine Coupole que l’Etre donne à lui-même et à son émanation intellectuelle.

L’analogie de la coupole met en oeuvre avec force ce qui constitue certainement lune des découvertes théologiques les plus significatives de saint Thomas d’Aquin, qui na pourtant jamais été creusée, par la suite, dans ses très remarquables implications scientifiques et philosophiques. Je parle du second Nom du Fils, « Imago », que saint Thomas, sappuyant sur la base pertinente que constituent les Saintes Ecritures (Jean 14, 9; Colossiens, 1, 15; Hébreux 1, 3), place avec autorité à côté du premier nom, « Logos », de la même façon que la représentation dune pensée se place à côté de cette pensée, laspect dun concept à côté du concept, l’expression dune notion à côté de la notion. En effet comment une pensée pourrait-elle sexprimer cest-à-dire, étymologiquement, « se presser hors delle-même » si ce nest à travers son aspect, son effigie, son image? En fait, on peut même déduire de saint Thomas quune pensée nexisterait même pas si elle ne sexprimait pas dans une représentation: ce serait du noir, un gribouillis, un bruit.

A notre époque de relativisme, de faiblesse et de dissociation de l’art et de la religion, le fait que le Fils ait deux Noms et non pas un seul, cest-à-dire que le Fils soit autant l« Imago » que le « Verbum » du Père, permet de rétablir un lien fort, surnaturel, entre Beauté et Vérité.

La comparaison de la coupole nest certes pas satisfaisante à tous égards. Elle semble être néanmoins la meilleure représentation que lon puisse associer à la Trinité en architecture et ce nest pas un hasard elle indique avec une force expressive sans égale la catholicité dun bâtiment.

Ce serait donc aussi un geste à caractère nettement religieux que de réinventer la coupole selon des modalités actuelles, puisque nous disposons aujourdhui de beaucoup de matériaux élastiques presque faits exprès pour se plier aux exigences que jappellerai « trinitaires ». L’important est que la coupole conserve son caractère sacré de « théâtre des Cieux », que soit respecté le nombre dor mesure quasi sacrée, en raison de son étroite relation au « Logos » , que soit exalté le mystère doré de la Trinité, dont la sublime liturgie peut inspirer lart le plus magnifique. Un véritable art « trinoliturgique », pour rendre à la Vérité la Beauté divine la plus appropriée.

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