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par Sandro Magister: Carême 2010. Les cendres du pape Benoît XVI

8 mars, 2010

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1342144?fr=y

Carême 2010. Les cendres du pape Benoît XVI

Sa préoccupation: la disparition de la foi. Son programme: conduire les hommes à Dieu. Son outil préféré: l’enseignement. Mais, au Vatican, la curie l’aide peu. Et même, parfois, elle lui nuit

par Sandro Magister

ROME, le 17 février 2010 – Aujourd’hui, mercredi des cendres, commence le Carême selon le rite romain. Et l’évêque de Rome y entre, comme chaque année, les cendres au front, par une procession pénitentielle et une messe célébrée à l’antique basilique Sante-Sabine.

Le Carême est aujourd’hui bien affaibli dans la mentalité commune en Occident, où le Ramadan musulman attire plus l’attention. Mais Benoît XVI tient visiblement à redonner du sens et de la vigueur à ce temps de préparation à Pâques.

Cette année, en plus de son message aux fidèles reproduit ci-dessous, et de l’audience générale et de l’homélie du mercredi des cendres, le pape Joseph Ratzinger ouvre le Carême par une double « lectio divina ». La première, il y a quelques jours, était destinée aux séminaristes de Rome ; la seconde, demain, le sera aux prêtres du diocèse.

La « lectio divina » est une réflexion sur le sens des Saintes Écritures : on choisit un passage de la Bible et on le commente. Le pape Benoît XVI a coutume de les improviser, dans le style des anciens Pères de l’Église et des grands maîtres théologiens du Moyen Âge, mais toujours en étant attentif à la culture actuelle.

Vendredi dernier, 12 février, commentant aux séminaristes de Rome un passage du chapitre 15 de l’Évangile de Jean, le pape a parlé d’une lettre que lui a écrite un professeur de l’université de Ratisbonne, qui contestait la vision chrétienne de Dieu.

Benoît XVI a dit qu’il avait reconnu dans les objections de ce professeur « l’éternelle tentation du dualisme, à savoir qu’il n’y a peut-être pas seulement un principe bon, mais aussi un principe mauvais, un principe du mal, et que le Dieu bon n’est qu’une partie de la réalité ».

Et il a ajouté :

« La thèse selon laquelle Dieu ne serait pas tout-puissant se répand actuellement dans la théologie elle-même, y compris dans la théologie catholique. On cherche ainsi une apologie de Dieu : celui-ci ne serait donc pas responsable du mal que l’on trouve largement répandu dans le monde. Mais quelle pauvre apologie ! Un Dieu qui n’est pas tout-puissant ! Le mal n’est pas dans ses mains ! Comment pourrions-nous faire confiance à ce Dieu ? Comment pourrions-nous être sûrs de son amour si cet amour finit là où commence le pouvoir du mal ? ».

Il y a une similitude impressionnante entre ces propos du pape et ce qu’a dit Robert Spaemann, un philosophe allemand qu’il estime beaucoup, au colloque international sur Dieu que la conférence des évêques d’Italie a organisé à Rome en décembre dernier :

« Qui croit en Dieu croit que la puissance absolue et le bien absolu ont la même référence : la sainteté de Dieu. Les gnostiques des premiers siècles chrétiens niaient cette identité. Ils attribuaient les deux attributs à deux divinités, une puissance mauvaise, le ‘deus universi’, dieu et créateur de ce monde, et un dieu qui est lumière et apparaît de loin dans l’obscurité de ce monde. [...] Il est important de souligner cela aujourd’hui, puisque les prêtres, plutôt que d’appeler sur nous la bénédiction du Dieu tout-puissant, ne parlent en fait que du ‘Dieu bon’. Le discours sur la bonté de Dieu, sur Dieu qui est amour, perd son côté bouleversant s’il n’indique pas qui est celui dont on dit qu’Il est amour, c’est-à-dire s’il n’indique pas qu’Il est la puissance qui dirige notre vie et le monde. [...] Si le bien n’appartenait pas à l’être, l’être ne serait pas tout, il ne serait pas la totalité. [...] Mais le contraire est vrai aussi : si le bien était impuissance, alors il ne serait pas le bien tout court. Parce que l’impuissance du bien n’est pas le bien. La foi en la puissance du bien est ce qui nous permet de nous abandonner activement à la réalité, sans avoir à craindre que, dans un monde absurde, même les bonnes intentions soient considérées comme des absurdités ».

La très grande attention qu’il porte à cette question montre de manière de plus en plus évidente que Benoît XVI a vraiment pris comme « priorité » de son pontificat « de rendre Dieu présent dans ce monde et d’ouvrir aux hommes l’accès à Dieu » (comme il est dit dans sa lettre aux évêques du 10 mars 2009). Priorité qu’il a récemment rappelée par sa proposition d’ »ouvrir une cour des Gentils » pour tous ceux qui cherchent Dieu.

La volonté de concentrer sa mission de pape sur la prédication est donc de plus en plus claire chez Ratzinger. Une prédication d’une grande vigueur doctrinale, visant à consolider les fondements de la doctrine et à « confirmer » dans la foi une Église très tentée par des visions spiritualisées et réductives de Dieu, mais aussi de Jésus et des dogmes chrétiens.

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Toutefois on est étonné que, dans cette entreprise audacieuse, le pape Ratzinger ne reçoive pas de sa curie un soutien adéquat.

Le communiqué de la secrétairerie d’état du 9 février dernier est le plus récent signe de ce décalage entre le magistère du pape et l’activité de la machine vaticane.

Beaucoup de gens ont jugé excessif d’impliquer le pape et de s’abriter derrière lui pour démentir la transmission de documents du Vatican à un journal, l’utilisation d’un gendarme pontifical comme facteur et l’attribution à la curie d’un article sous une fausse signature, dans le cadre d’une affaire qui reste en tout cas inchangée dans ses traits essentiels de conflit entre la secrétairerie d’état et la conférence des évêques d’Italie, conflit auquel le pape était et est supérieur, et dont personne ne l’accuse. Non seulement c’est sans lien, mais c’est en opposition flagrante avec la qualité et le contenu du magistère du pape Benoît XVI, malgré l’approbation de forme qu’il a donnée à la publication du communiqué et la confiance qu’il a renouvelée à ses collaborateurs.

Cette affaire a déjà été traitée par www.chiesa, il y a quelques jours, dans l’article suivant :

> Italie, États-Unis, Brésil. Du Vatican à la conquête du monde

Mais pour en revenir aux « choses d’en haut », on trouvera ci-dessous le message par lequel le pape a voulu ouvrir le Carême de cette année.

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« La justice de Dieu s’est manifestée moyennant la foi au Christ »

par Benoît XVI
 
 
Chers frères et sœurs, chaque année, à l’occasion du carême, l’Église nous invite à une révision de vie sincère à la lumière des enseignements évangéliques. Cette année, j’aimerais vous proposer quelques réflexions sur un vaste sujet, celui de la justice, à partir de l’affirmation de saint Paul : « La justice de Dieu s’est manifestée moyennant la foi au Christ. » (Rm 3, 21-22)

Justice : « dare cuique suum »

Dans un premier temps, je souhaite m’arrêter sur le sens du mot « justice » qui, dans le langage commun, revient à « dare cuique suum », donner à chacun ce qui lui est dû, selon la célèbre expression d’Ulpianus, juriste romain du IIIe siècle. Toutefois cette définition courante ne précise pas en quoi consiste ce « suum » qu’il faut assurer à chacun. Or ce qui est essentiel pour l’homme ne peut être garanti par la loi. Pour qu’il puisse jouir d’une vie en plénitude, il lui faut quelque chose de plus intime, de plus personnel et qui ne peut être accordé que gratuitement : nous pourrions dire qu’il s’agit pour l’homme de vivre de cet amour que Dieu seul peut lui communiquer, l’ayant créé à son image et à sa ressemblance. Certes les biens matériels sont utiles et nécessaires. D’ailleurs, Jésus lui-même a pris soin des malades, il a nourri les foules qui le suivaient et, sans aucun doute, il réprouve cette indifférence qui, aujourd’hui encore, condamne à mort des centaines de millions d’êtres humains faute de nourriture suffisante, d’eau et de soins. Cependant, la justice distributive ne rend pas à l’être humain tout ce qui lui est dû. L’homme a, en fait, essentiellement besoin de vivre de Dieu parce que ce qui lui est dû dépasse infiniment le pain. Saint Augustin observe à ce propos que « si la justice est la vertu qui rend à chacun ce qu’il lui est dû… alors il n’y a pas de justice humaine qui ôte l’homme au vrai Dieu » (De Civitate Dei XIX, 21)

D’où vient l’injustice?

L’évangéliste Marc nous transmet ces paroles de Jésus, prononcées à son époque lors d’un débat sur ce qui est pur et ce qui est impur : « Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, pénétrant en lui, puisse le souiller… Ce qui sort de l’homme, voilà ce qui souille l’homme. Car c’est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les desseins pervers. » (Mc 7, 14-15 ; 20-21). Au-delà du problème immédiat de la nourriture, nous pouvons déceler dans la réaction des pharisiens une tentation permanente chez l’homme : celle de placer l’origine du mal dans une cause extérieure. En y regardant de plus près, on constate que de nombreuses idéologies modernes véhiculent ce présupposé : puisque l’injustice vient du dehors, il suffit d’éliminer les causes extérieures qui empêchent l’accomplissement de la justice. Cette façon de penser, nous avertit Jésus, est naïve et aveugle. L’injustice, conséquence du mal, ne vient pas exclusivement de causes extérieures ; elle trouve son origine dans le cœur humain, où l’on découvre les fondements d’une mystérieuse complicité avec le mal. Le psalmiste le reconnaît douloureusement : « Vois, dans la faute je suis né, dans le péché ma mère m’a conçu. » (Ps 51,7). Oui, l’homme est fragilisé par une blessure profonde qui diminue sa capacité à entrer en communion avec l’autre. Naturellement ouvert à la réciprocité libre de la communion, il découvre en lui une force de gravité étonnante qui l’amène à se replier sur lui-même, à s’affirmer au-dessus et en opposition aux autres : il s’agit de l’égoïsme, conséquence du péché originel. Adam et Eve ont été séduits par le mensonge de Satan. En s’emparant du fruit mystérieux, ils ont désobéi au commandement divin. Ils ont substitué une logique du soupçon et de la compétition à celle de la confiance en l’Amour, celle de l’accaparement anxieux et de l’autosuffisance à celle du recevoir et de l’attente confiante vis-à-vis de l’autre (cf. Gn 3, 1-6), de sorte qu’il en est résulté un sentiment d’inquiétude et d’insécurité. Comment l’homme peut-il se libérer de cette tendance égoïste et s’ouvrir à l’amour ?

Justice et « sedaqah »

Au sein de la sagesse d’Israël, nous découvrons un lien profond entre la foi en ce Dieu qui « de la poussière relève le faible » (Ps 113,7) et la justice envers le prochain. Le mot « sedaqah », qui désigne en hébreu la vertu de justice, exprime admirablement cette relation. « Sedaqah » signifie en effet l’acceptation totale de la volonté du Dieu d’Israël et la justice envers le prochain (cf. Ex 20,12-17), plus spécialement envers le pauvre, l’étranger, l’orphelin et la veuve (cf. Dt 10, 18-19). Ces deux propositions sont liées entre elles car, pour l’Israélite, donner au pauvre n’est que la réciprocité de ce que Dieu a fait pour lui : il s’est ému de la misère de son peuple. Ce n’est pas un hasard si le don de la Loi à Moïse, au Sinaï, a eu lieu après le passage de la Mer Rouge. En effet, l’écoute de la Loi suppose la foi en Dieu qui, le premier, a écouté les cris de son peuple et est descendu pour le libérer du pouvoir de l’Egypte (cf. Ex 3,8). Dieu est attentif au cri de celui qui est dans la misère mais en retour demande à être écouté : il demande justice pour le pauvre (cf. Sir 4,4-5. 8-9), l’étranger (cf. Ex 22,20), l’esclave (cf. Dt 15, 12-18). Pour vivre de la justice, il est nécessaire de sortir de ce rêve qu’est l’autosuffisance, de ce profond repliement sur soi qui génère l’injustice. En d’autres termes, il faut accepter un exode plus profond que celui que Dieu a réalisé avec Moïse, il faut une libération du cœur que la lettre de la Loi est impuissante à accomplir. Y a-t-il donc pour l’homme une espérance de justice ?

Le Christ, justice de Dieu

L’annonce de la bonne nouvelle répond pleinement à la soif de justice de l’homme. L’apôtre saint Paul le souligne dans son Épître aux Romains : « Mais maintenant sans la Loi, la justice de Dieu s’est manifestée… par la foi en Jésus Christ à l’adresse de tous ceux qui croient. Car il n’y a pas de différence : tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu et ils sont justifiés par la faveur de sa grâce en vertu de la rédemption accomplie par le Christ Jésus. Dieu l’a exposé comme instrument de propitiation par son propre sang moyennant la foi. » (3, 21-25)

Quelle est donc la justice du Christ ? C’est avant tout une justice née de la grâce, où l’homme n’est pas sauveur et ne guérit ni lui-même ni les autres. Le fait que l’expiation s’accomplisse dans « le sang » du Christ signifie que l’homme n’est pas délivré du poids de ses fautes par ses sacrifices, mais par le geste d’amour de Dieu qui a une dimension infinie, jusqu’à faire passer en lui la malédiction qui était réservée à l’homme pour lui rendre la bénédiction réservée à Dieu (cf. Gal 3, 13-14). Mais immédiatement on pourrait objecter : de quel type de justice s’agit-il si le juste meurt pour le coupable et le coupable reçoit en retour la bénédiction qui revient au juste ? Chacun ne reçoit-il pas le contraire de ce qu’il lui est dû ? En réalité, ici, la justice divine se montre profondément différente de la justice humaine. Dieu a payé pour nous, en son Fils, le prix du rachat, un prix vraiment exorbitant. Face à la justice de la Croix, l’homme peut se révolter car elle manifeste la dépendance de l’homme, sa dépendance vis-à-vis d’un autre pour être pleinement lui-même. Se convertir au Christ, croire à l’Évangile, implique d’abandonner vraiment l’illusion d’être autosuffisant, de découvrir et accepter sa propre indigence ainsi que celle des autres et de Dieu, enfin de découvrir la nécessité de son pardon et de son amitié.

On comprend alors que la foi ne soit pas du tout quelque chose de naturel, de facile et d’évident : il faut être humble pour accepter que quelqu’un d’autre me libère de mon moi et me donne gratuitement en échange son soi. Cela s’accomplit spécifiquement dans les sacrements de la réconciliation et de l’eucharistie. Grâce à l’action du Christ, nous pouvons entrer dans une justice « plus grande », celle de l’amour (cf. Rm 13, 8-10), la justice de celui qui, dans quelque situation que ce soit, s’estime davantage débiteur que créancier parce qu’il a reçu plus que ce qu’il pouvait espérer.

Fort de cette expérience, le chrétien est invité à s’engager dans la construction de sociétés justes où tous reçoivent le nécessaire pour vivre selon leur dignité humaine et où la justice est vivifiée par l’amour.

Chers frères et sœurs, le temps du carême culmine dans le triduum pascal, au cours duquel cette année encore, nous célébrerons la justice divine, qui est plénitude de charité, de don et de salut. Que ce temps de pénitence soit pour chaque chrétien un temps de vraie conversion et d’intime connaissance du mystère du Christ venu accomplir toute justice. Formulant ces vœux, j’accorde à tous et de tout cœur ma bénédiction apostolique.

par Sandro Magister: Tempêtes au Vatican. L’académie pour la vie joue sa tête

8 février, 2010

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1342048?fr=y

Tempêtes au Vatican. L’académie pour la vie joue sa tête

Son président, Mgr Fisichella, n’a plus la confiance d’une partie de ses membres. Motif: un article de lui publié par « L’Osservatore Romano » après avoir été approuvé par la secrétairerie d’état. Le réquisitoire de l’académicien Michel Schooyans contre la fausse « compassion » qui justifie tout

par Sandro Magister

ROME, le 8 février 2010 – Dans quelques jours, du 11 au 13 février, l’académie pontificale pour la vie, dont le président est l’archevêque Salvatore Fisichella (photo), se réunira au Vatican.

La réunion s’annonce orageuse. Certains membres de l’académie contestent que Fisichella convienne comme président. Parmi eux, Mgr Michel Schooyans, Belge, professeur émérite à l’Université Catholique de Louvain, spécialiste estimé en anthropologie, philosophie politique et bioéthique. Il est membre de trois académies pontificales : celle de sciences sociales, l’académie Saint Thomas d’Aquin et – précisément – celle pour la vie. Le pape Joseph Ratzinger le connaît et l’apprécie. En 1997, étant cardinal préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, il a préfacé l’un de ses livres : « L’Évangile face au désordre mondial ».

En vue de la réunion, Schooyans a rédigé un réquisitoire sévère contre le « piège » dans lequel serait tombé aussi Fisichella : l’utilisation trompeuse du concept de « compassion ».

On trouvera ci-dessous le texte intégral du réquisitoire. Il ne cite pas Fisichella mais fait des références précises à un article de lui dans « L’Osservatore Romano », traitant de l’avortement, qui a provoqué lors de sa parution un véritable tohu-bohu et a fini par obliger la congrégation vaticane pour la doctrine de la foi à publier un « Eclaircissement ».

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Cet article de Fisichella a été publié le 15 mars 2009. Il était consacré au cas d’une très jeune fillette-mère brésilienne que l’on avait fait avorter, à Recife, des jumeaux dont elle était enceinte.

Les jours précédents, l’affaire de cette enfant avait provoqué des polémiques violentes, au Brésil mais aussi dans d’autres pays et surtout en France.

Les journaux français s’étaient dressés contre le « fanatisme » et la « dureté de cœur » de l’Église et en particulier de l’archevêque d’Olinda et Recife, José Cardoso Sobrinho, qui avait condamné le double avortement. Ils avaient pris en masse la défense de l’enfant et de ceux qui l’avaient « sauvée » en la faisant avorter.

Les accusations contre l’Église dénuée de « compassion » étaient très sévères et touchaient le pape Benoît XVI lui-même, qui venait de subir les furieuses attaques lancées contre lui, quelques semaines plus tôt, à propos de l’affaire Williamson.

Lucetta Scaraffia, commentatrice de pointe de « L’Osservatore Romano », était à Paris à ce moment-là. Elle a alerté le directeur du journal du Vatican, Giovanni Maria Vian.

Celui-ci, en accord avec son éditeur, le cardinal secrétaire d’état Tarcisio Bertone, a demandé à Mgr Fisichella d’écrire un article qui calme ces attaques contre l’Église et contre le pape.

Fisichella l’a écrit. Bertone l’a examiné et approuvé mot par mot, sans le faire contrôler au préalable par la congrégation pour la doctrine de la foi, comme le veut la règle au Vatican, pour les prises de position qui concernent la doctrine.

Dans l’après-midi du 14 mars, l’article est sorti en première page de « L’Osservatore Romano » daté du lendemain.

Fisichella y écrivait que le cas de la fillette brésilienne « n’a été rendu public dans les journaux que parce que l’archevêque d’Olinda et Recife s’est empressé d’annoncer l’excommunication des médecins qui ont aidé à interrompre la grossesse ». Mais « avant de penser à l’excommunication », il fallait « avant tout défendre, embrasser, caresser » la fillette avec cette « humanité dont nous, hommes d’Église, devrions être des annonciateurs experts et des maîtres ». Mais « il n’en a pas été ainsi ».

Et il continuait:

« Du fait de son très jeune âge et de son état de santé précaire, la vie [de la fillette] était sérieusement mise en danger par la grossesse en cours. Que faire en pareil cas ? Décision difficile pour le médecin et pour la loi morale elle-même. Des choix comme celui-là se présentent chaque jour [...] et la conscience du médecin se retrouve seule avec elle-même face à l’obligation de décider ce qu’il y a de mieux à faire ».

En fin d’article Fisichella s’adressait directement à la fillette : « Nous sommes de ton côté. [...] Ce sont d’autres personnes qui méritent l’excommunication et notre pardon, non pas ceux qui t’ont permis de vivre ».

*

L’article a tout de suite suscité des réactions opposées : d’un côté les protestations des défenseurs de la vie de tout être conçu, sans exception ; de l’autre les applaudissements des partisans de la liberté d’avortement.

S’estimant publiquement et injustement désavoué par le Vatican, l’archidiocèse d’Olinda et Recife a réagi par une note publiée le lendemain sur son site, dans laquelle il disait que Fisichella ne se montrait pas informé des faits et qu’il mettait en doute la doctrine même de l’Église en matière d’avortement.

L’archevêque Cardoso Sobrinho a demandé aux autorités vaticanes de publier sa note dans « L’Osservatore Romano ». Il n’a pas obtenu de réponse.

Beaucoup d’évêques du Brésil et du monde entier ont exprimé leur solidarité à Cardoso Sobrinho. Mais entre temps – le silence du Vatican se prolongeant – la thèse selon laquelle l’Église avait approuvé l’avortement « thérapeutique » a trouvé place dans de nombreux journaux de différents pays. Cette thèse a aussi paru recevoir le soutien d’une déclaration du porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi, le 21 mars, alors que le pape était en voyage en Afrique.

Le 4 avril, « L’Osservatore Romano » est revenu brièvement sur le sujet, mais sans donner la moindre satisfaction à ceux qui critiquaient l’article de Fisichella. Il a même fait le contraire. Dans une note, le journal du Vatican a cité une déclaration d’une journaliste laïque très connue, Lucia Annunziata, ancienne présidente de la télévision italienne d’état, qui reconnaissait à l’Église « une transparence jamais vue » et motivait son compliment de la façon suivante :

« Je me réfère à l’intervention de Mgr Fisichella sur l’affaire de la fillette brésilienne, publiée par ‘L’Osservatore Romano’ ».

Pour bon nombre de membres de l’académie pontificale pour la vie, la mesure était comble. Ce même 4 avril, 27 d’entre eux, sur un total de 46, ont signé une lettre à leur président Fisichella, dans laquelle ils lui demandaient de corriger les prises de position « erronées » qu’il avait formulées dans l’article.

Le 21 avril, Fisichella leur a répondu par écrit, en repoussant leur demande.

Début mai, 21 des signataires de la lettre précédente se sont alors adressés au cardinal William Levada, préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, en demandant à la congrégation une déclaration clarifiant la doctrine de l’Église en matière d’avortement.

La lettre a été remise le 4 mai. La congrégation pour la doctrine de la foi l’a transmise au cardinal Bertone, parce que – a-t-on expliqué aux auteurs – « l’article de Fisichella a été écrit à la demande du cardinal secrétaire d’état et approuvé uniquement par lui ».

Mais, ne recevant de Bertone aucune assurance d’un éclaircissement, certains membres de l’académie pontificale pour la vie ont décidé de s’adresser directement au pape.

Christine de Marcellus Vollmer – une vénézuélienne qui vit aux Etats-Unis, présidente de l’Alliance for Family et de la Latin American Alliance for Family – et quatre autres membres de l’académie ont rencontré Benoît XVI, pendant quelques minutes, après l’audience générale d’un mercredi. L’audience leur avait été accordée grâce aux bons offices du cardinal Renato Martino.

Les cinq académiciens ont remis à Benoît XVI un solide dossier, contenant un grand nombre d’articles de presse qui affirmaient tous que, grâce à l’article de Fisichella, l’Église avait définitivement ouvert la porte à l’avortement « thérapeutique ».

Le pape Joseph Ratzinger s’est montré stupéfait et attristé. Il a murmuré : « Il faut faire quelque chose… On va faire quelque chose ».

Le 8 juin, Benoît XVI a discuté de l’affaire avec le cardinal Bertone et a donné l’ordre de publier une déclaration confirmant comme inchangée la doctrine de l’Église en matière d’avortement.

Entre temps, l’archidiocèse d’Olinda et Recife avait adressé au Vatican un mémorandum donnant un compte-rendu détaillé de ce que l’Église locale avait fait et continuait à faire pour aider la fillette et ses proches, de même qu’elle avait protégé jusqu’au bout les deux enfants dont elle était enceinte.

Le mémorandum concluait en demandant justice pour l’archevêque Cardoso Sobrinho, faute de quoi Fisichella ferait l’objet d’une plainte canonique.

Mais d’autres semaines ont passé, sans que rien ne bouge au Vatican. Alors Christine de Marcellus Vollmer et d’autres académiciens se sont résolus à un geste de pression extrême. Ils ont menacé de démissionner collectivement de l’académie pontificale pour la vie. Jour après jour, le nombre d’adhésions à ce projet augmentait. On en était à 17 quand enfin, dans l’après-midi du 10 juillet, « L’Osservatore Romano » a publié l’ »Eclaircissement » attendu de la congrégation pour la doctrine de la foi à propos de l’article de Fisichella.

La note, publiée sans aucune mise en valeur, ne disait pas que l’article de Fisichella était erroné, mais seulement qu’il avait fait l’objet de « manipulation et d’instrumentalisation ». Un expédient rhétorique qui a permis à Fisichella et à Bertone – tous deux membres de la congrégation pour la doctrine de la foi – de sortir de l’affaire avec un minimum de dommages.

Mais les ennuis ne sont pas terminés, pour l’archevêque président de l’académie pontificale pour la vie. Dans les prochains jours, il va se trouver face à face avec les académiciens qui ont demandé sa tête. Et qui vont la redemander.

Le réquisitoire, le voici.

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LES PIÈGES DE LA COMPASSION

par Michel Schooyans

Un terme ambigu

Lorsqu’on parle de compassion, on pense immédiatement à la souffrance d’autrui, à la situation tragique dans laquelle il se trouve. Il s’agit de le comprendre, de « sympathiser » avec lui, de partager sa détresse et de la porter avec lui. Cette situation de malheur, il faut certes essayer de l’alléger, d’y porter remède dans toute la mesure du possible. Le mot compassion connote en outre l’idée de partage psychologique et affectif de la souffrance, spécialement quand celle-ci échappe aux contrôles médicaux et autres. Lorsque nous allons voir un malade cancéreux en phase terminale, par notre présence, par une parole, par un geste de tendresse, nous exprimons comme nous le pouvons la part que nous prenons à sa souffrance et nous essayons de le réconforter.

Or, dans les nouvelles concernant des cas d’avortements, d’euthanasie, de suicide assisté, il est fréquent que l’on invoque la compassion pour « justifier » l’acte qui a été exécuté ou qui va l’être. Si, avant sa naissance, un enfant est déclaré porteur d’une malformation grave, on fera valoir que si on laisse se poursuivre la grossesse, l’enfant aura une vie qui ne vaut pas d’être vécue; on recommandera donc de l’avorter par compassion, par pitié. On partage, dit-on, la peine que lui cause son état, mais la meilleure façon de l’aider, la seule – dit-on – effectivement possible, c’est de mettre un terme à sa vie. L’enfant sera tué par compassion.

On renchérit en disant que personne n’a le droit d’imposer à une femme d’attendre un enfant qui sera – dit-on – pour elle, pour le père, pour la famille, un « fardeau » insupportable. On invoquera ici la compassion vis-à-vis des parents. Dans la foulée, on ajoute qu’on ne peut imposer à la société le poids d’existences dont l’entretien est coûteux mais inutile ; le handicapé de naissance n’apporte rien à la société. On admettra donc l’avortement par compassion vis-à-vis de la société, qui, « à son regret », doit se résigner à supprimer un de ses membres. On ira parfois jusqu’à voir dans cet acte un geste de justice sociale, de « purification ethnique », d’eugénisme.

La compassion pourra aussi s’adresser aux médecins avorteurs. Pratiquer un avortement est pour eux – dit-on – une « décision difficile à prendre » et un acte qu’ils n’exécutent que pour obéir à leur conscience. Il faut donc compatir avec les médecins qui, par exemple « pour le bien » de l’enfant ou de sa mère, prennent « avec courage » la décision de procéder à l’avortement. Loin de les blâmer, il faudrait les soutenir psychologiquement et moralement, les protéger par un dispositif légal approprié.

Ces quelques exemples permettent de percevoir différentes facettes de ce qu’on regroupe aujourd’hui sous un seul mot ambigu : la compassion. Il y a d’abord la compassion au sens habituel de sympathie, de commisération. Cependant, dans les divers exemples cités, on observe que la compassion est invoquée et s’exerce de manière très différente selon qu’elle fait une victime, l’enfant non-né, ou qu’elle est censée soulager la mère, légitimer des lois ou cautionner l’intervention des médecins.

La compassion aujourd’hui

Nous pouvons discerner la vraie et la fausse compassion dans des faits ou prises de position observables dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi apparaîtront les ravages que la fausse compassion est en train d’exercer tant au niveau des personnes qu’au niveau des sociétés humaines. Passons donc en revue quelques exemples.

1) En 1962, la cour d’assises de Liège (Belgique) a été amenée à juger une mère qui, « par compassion », avait tué son enfant. Pendant sa grossesse, cette mère avait pris du Softenon, connu aujourd’hui sous le nom de Thalidomide. L’enfant était né porteur de malformations graves. La mère a décidé de mettre fin à la vie de son enfant ; ce qu’elle fit en effet. Au terme d’un procès très « médiatisé », la femme fut acquittée. Elle sortit libre du tribunal, sous les applaudissements nourris du public.

2) Les animaux bénéficient de plus en plus de la « compassion » des hommes. Dans un film « documentaire » d’Al Gore, « Une vérité qui dérange », consacré au réchauffement climatique, on voit une animation montrant un ours polaire exténué en train de chercher désespérément un appui sûr pour se sauver la vie. Le message est clair : si la calotte polaire se réchauffe et fond, la raison doit en être cherchée dans le nombre excessif des hommes qui polluent la terre (1). Il faut donc contrôler la croissance démographique de l’humanité, dont on assure qu’elle est la cause de la dégradation du milieu ambiant. En outre, la « compassion » envers les animaux, la protection de la faune, de la flore et des espèces en voie de disparition, requièrent le respect de quotas fixant le nombre, voire la « qualité » d’hommes autorisés à se reproduire. Dans une de ses variantes, cette position recommande aux hommes d’avoir de la « compassion » pour Gaïa, la Terre Mère, qui – avance-t-on – se dégrade en raison de l’action dévastatrice de l’homme. L’homme doit être sacrifié à l’environnement (2).

3) Au cours des dernières années ont surgi plusieurs affaires retentissantes de pédophilie. Aux USA, au Mexique, en Irlande et dans d’autres pays, des membres du bas ou du haut clergé ont été impliqués dans plusieurs procédures judiciaires. Dans la plupart de ces cas, il a été reproché aux autorités ecclésiastiques d’avoir essayé d’étouffer ces affaires. Aussi longtemps qu’elles l’ont pu, ces autorités ont fait semblant que rien, ou si peu, ne s’était passé. Le motif le plus souvent invoqué est celui de la « compassion » pour les auteurs des actes pédophiliques. On invoque la compassion pour les pauvres clercs, qui souffrent déjà tant de leurs pulsions, et que leurs supérieurs ne peuvent accabler publiquement ni moins encore exposer à la condamnation infamante par des instances judiciaires compétentes. S’il faut protéger les avorteurs, pourquoi ne faudrait-il pas protéger les pédophiles?

Cette attitude rappelle l’affaire de Recife (Brésil), qui a défrayé la chronique en mars-avril 2009 (3). Dans les deux cas, les cas de pédophilie et celui de Recife, plutôt que de manifester de la compassion pour les petites victimes innocentes, on invoque la « compassion » pour ceux qui leur ont fait un tort immense, médecins à Recife, clercs ailleurs.

4) Le 16 novembre 2009, la presse annonçait une initiative de Ségolène Royal. Toujours très médiatisée, la présidente de la région Poitou-Charentes (France) annonçait la distribution de « colis contraceptifs » (4). Ces kits contraceptifs contiennent notamment des préservatifs et des « chèques contraception ». L’objectif de Ségolène Royal, c’est de « venir au secours de la détresse des élèves », de réduire la détresse sociale que représentent les « grossesses précoces ». Après avoir incité à la consommation sexuelle par l’adjonction de préservatifs dans le kit contraceptif, Ségolène Royal rappelle l’existence d’une « circulaire prévoyant déjà la contraception du lendemain ». Ici encore, des adolescentes et des enfants non nés risquent de faire les frais de la pseudo-compassion.

5) On assiste aujourd’hui à une mise en question radicale du mariage et de la famille. Des chrétiens demandent à l’Église d’autoriser le divorce ou de permettre le « remariage » de divorcés. Certains vont plus loin puisqu’ils demandent que l’Église reconnaisse les unions homosexuelles, avec ou sans adoption d’enfants. Ces revendications se font toutes au nom de la « compassion ». L’Église aurait tort de se montrer intransigeante sur ces questions ; elle serait sans pitié pour les époux injustement plaqués par leur conjoint et pour les enfants du couple divorcé. Elle ignorerait la tendance homosexuelle inscrite dans la constitution de certains hommes ou de certaines femmes. Ici encore il est fait appel à la « compassion ». Mais quelle compassion?

Interpellé sur la question du mariage et du divorce, Jésus réaffirme avec force le dessein de Dieu depuis les origines : le mariage voulu par Dieu est monogame, fidèle, indissoluble (5). Jésus restaure le mariage tel qu’il était selon le cœur de Dieu au moment de la création (6). Il ne fait aucune concession concernant le mariage tel que Dieu l’avait voulu. Les apôtres s’étonnent même de cette rigueur de Jésus (7). Comme certains le font aujourd’hui, ils attendaient de Jésus une compassion au rabais, une tolérance en quelque sorte, vis-à-vis de la loi, vis-à-vis de la volonté clairement énoncée par le créateur dès les origines. La justification, la sanctification apparaissent ici comme un retour au commencement, une recréation passant par la conversion du cœur. Ce que Jésus met en lumière, c’est l’égale dignité de l’homme et de la femme. L’homme ne saurait revendiquer un « droit » quelconque à répudier sa femme. Ce que révèle Jésus, c’est la force de Dieu à l’œuvre dans le mariage. C’est Dieu qui unit. La compassion ne saurait s’exprimer dans le rejet de la force divine toujours à l’œuvre dans le mariage. En revanche, la compassion de Dieu s’exprime dans le pardon que Jésus propose à ceux et celles qui ont commis l’adultère, se sont prostitués ou qui ont pratiqué l’homosexualité (8). La compassion de Jésus n’est nullement une approbation du péché ; c’est une invitation à accueillir le pardon et à revenir sur le droit chemin. La compassion de Jésus, c’est la miséricorde (9).

6) Binding (1841-1920), juriste, et Hoche (1865-1943), médecin, ont publié en 1920 un ouvrage très peu connu et qui a cependant été l’un des plus influents au cours du XXe siècle. Les auteurs expliquent qu’il faut « libéraliser la destruction d’une vie qui ne mérite pas d’être vécue » (10). C’est le titre de cet ouvrage, où se trouve formulé et justifié le programme d’euthanasie qui sera mis en œuvre quelques années plus tard par Hitler. Comme d’habitude, l’argumentation donne l’impression d’être imprégnée de compassion. Il y a, assure-t-on, des catégories d’individus dont la vie ne mérite pas la protection pénale. Leur vie est sans valeur. L’euthanasie leur épargnera de vivre une vie qui n’est pas digne d’être vécue. Ces individus, il faut les euthanasier dans leur propre intérêt. Mais il faut aussi les euthanasier par intérêt pour la société : ces êtres sont non seulement sans valeur, mais ils sont un fardeau pour tous ceux qui sont utiles à la société. La « compassion » vis-à-vis de la société doit être invoquée autant que la « compassion » vis-à-vis de ces êtres qui doivent être libérés de leur manque total de valeur et d’utilité. Or derrière ces considérations apparemment attendrissantes se cachent des considérations pseudo-scientifiques à fortes connotations eugéniques et racistes. La compassion est ici manipulée au profit d’un programme politique qui est la négation même de la compassion.

7) Dans l’affaire de Recife (11), nous avons pu observer un cas flagrant de compassion mensongère. En résumé, il fallait faire preuve de compassion vis-à-vis des médecins qui avaient pratiqué un double avortement direct. Il fallait étouffer cette affaire comme on en étouffe d’autres (12). Or la littérature médicale rapporte des situations semblables à celle vécue par « Carmen », la petite fille de Recife, mais où la vraie compassion s’est exprimée vis-à-vis de très jeunes mères et de leur enfant. La presse médicale faisait déjà état, en 1959, de l’existence d’une trentaine de cas connus de grossesses très précoces, souvent avant l’âge de 12 ans. Le cas le plus connu est celui d’une petite péruvienne, Lina Medina, née en 1933, qui a eu ses premières règles à l’âge de 8 mois (sic) et qui est tombée enceinte à l’âge de 5 ans (sic). A l’âge de 5 ans et 8 mois, elle a donné naissance à un garçon, Geraldo, qui, en 1954, avait 15 ans alors que la maman en avait 20. Les médecins avaient diagnostiqué, chez la maman, une puberté précoce constitutionnelle, non pathologique.

Ce qui est remarquable dans l’histoire de Lina Medina, c’est précisément que ce sont les médecins qui ont constaté que la grossesse de la fillette n’avait rien de pathologique. L’éventualité d’un avortement n’a jamais été envisagée. Les médecins ont au contraire fait preuve de compassion vraie vis-à-vis de la mère et de son enfant. Notons qu’aux dernières nouvelles, la mère vit dans la périphérie de Lima, au Pérou. Jusqu’à présent, la mère n’a jamais révélé le nom du père de son enfant. Celui-ci était né par césarienne et est décédé en 1979 à l’âge de 40 ans (13).

L’article publié par « La Presse Médicale », dans son édition du 13 mai 1939, précise que l’accouchement, par opération césarienne, a été réalisé par le Dr Geraldo Lozada. Le bref article du 13 mai souligne que

« La petite Lina est entourée de soins minutieux. Un comité de dames s’est constitué pour assurer pour maintenant et pour l’avenir les soins et les conditions matérielles de la vie de la petite maman et du futur bébé ».

L’article du 31 mai 1939, dû aussi au Dr Escobel, en appelle lui aussi à la compassion :

« On espère que l’État, et le Foyer de la Mère, vont protéger cette malheureuse enfant, qui a créé dans tous les cœurs un mouvement de sympathie et de pitié, d’autant plus que son petit est né le jour même où la nation péruvienne célébrait la Fête de la Mère ».

8) En raison de sa gravité, le sida est aussi une maladie qui incite à la compassion. Des établissements publics ou privés se sont spécialisés dans la prévention et/ou le traitement de cette maladie. Des centres d’accueil et de soins ont été fondés pour accueillir, soigner et accompagner jusqu’au bout les personnes atteintes par ce mal. Des congrégations religieuses, spécialisées dans les soins de santé, ont adapté leurs programmes aux situations nouvelles créées par l’expansion de cette pandémie. L’exemple de la bienheureuse Mère Teresa de Calcutta a fait école. Tous ne sont pourtant pas inspirés de la compassion exemplaire de Mère Teresa.

En mars 2009, dans l’avion qui le conduisait en Afrique, le pape Benoît XVI s’est fait harponner par des journalistes parce qu’il avait osé déclarer que le préservatif n’était pas vraiment la solution au problème. Toujours prompte à enrichir le recueil des « histoires belges », la chambre des représentants [de Bruxelles], y compris divers mandataires « chrétiens », a condamné les propos « irresponsables » et « inacceptables » du pape. C’est à peine si les honorables députés n’ont pas demandé une réunion d’urgence du conseil de sécurité de l’ONU ! Dieu merci, le sénat belge n’a pas suivi la chambre des représentants dans son délire antichrétien.

Mais cette même chambre aurait cependant pu revendiquer la caution de quelques éminents ecclésiastiques. Parmi eux, des cardinaux très médiatisés, dont les noms sont bien connus, ont curieusement recommandé l’usage du préservatif en présentant celui-ci comme un moindre mal, le mal plus grand à éviter étant le danger de contagion mortelle en cas de non recours à cette précaution. Le motif invoqué est donc la compassion.

L’argumentation se développe habituellement comme suit : la pulsion sexuelle étant irrésistible et incontrôlable, l’usage du préservatif est le seul moyen efficace d’éviter le sida. Il s’en faut de peu pour que certains « moralistes » aillent jusqu’à invoquer le Vème commandement de Dieu, « Tu ne tueras pas », pour présenter le port du préservatif comme une obligation morale ! D’autres moralistes ou pasteurs développent une variante de cette argumentation : ils enseignent à pécher sans risque.

Dans le cas du sida, la compassion est donc invoquée à deux titres différents. Bien sûr, la compassion s’adresse d’abord aux malades atteints par cette terrible maladie. Comme pour tous ceux qui souffrent de maladies très graves, il faut veiller à ce que leurs souffrances soient soulagées, à ce qu’ils reçoivent les soins d’hygiène dont ils ont besoin ; il faut leur dire des mots de tendresse : leur dire la tendresse des hommes, mais aussi la tendresse de Dieu. Mais dans le cas qui nous occupe, la compassion est aussi invoquée de façon mensongère : le préservatif s’impose – insinue-t-on – en raison de l’incontrôlabilité de la passion des hommes, de leur absence de liberté face aux pulsions qui les assaillent.

Ce n’est pas notre intention de reprendre ici les discussions sur le sida, ses causes, son traitement, etc. Deux constats devraient cependant faire réfléchir les zélateurs de la fausse compassion. Rappelons d’abord qu’il suffit de consulter les magazines de consommateurs pour apprendre que les préservatifs ne sont pas fiables à 100%. S’il n’est pas sûr à 100% pour la contraception, pourquoi le serait-il pour empêcher la transmission du sida?

Mais il y a un autre aspect du problème, largement méconnu par beaucoup d’éminents pasteurs-théologiens. C’est ce que les économistes appellent l’effet de rebond. L’image de la balle qui rebondit est en effet suggestive : au terme d’une première parabole, elle touche le sol, mais c’est pour repartir aussitôt, vers le haut et plus loin. Deux exemples familiers feront comprendre ce dont il s’agit. L’arrivée des lampes économiques a été saluée avec enthousiasme : une lampe économique de 11 watts donne autant de lumière qu’une lampe classique de 60 watts. On pourrait s’exclamer : « Quelle économie ! ». En fait, on observe qu’en raison même de la basse consommation de ces lampes, les gens tendent à mieux éclairer leurs maisons en multipliant les lampes et en augmentant le nombre d’heures d’éclairage. Les lampes économiques compensent ainsi les économies qu’elles étaient censées provoquer ; elles peuvent même amener une augmentation de la consommation.

Autre exemple : certaines voitures, naguère équipées d’un moteur gourmand, sont aujourd’hui équipées de moteurs particulièrement sobres. Ici aussi, les gens se disent : « Quelle économie ! ». Mais comme la voiture consomme, disons, 5 litres de gasoil au lieu des 8 litres de la voiture précédente, les gens trouveront que rouler est devenu moins cher et ils rouleront plus qu’ils ne le faisaient avec leur vieille voiture. On roule plus avec une voiture qui consomme moins. Il en résulte que l’économie réalisée par le moteur de nouvelle génération est compensée par une augmentation du nombre de kilomètres roulés et souvent par l’augmentation de la vitesse à laquelle on avait l’habitude de conduire.

Un troisième exemple du rebond est signalé par Jacques Suaudeau (14). Lorsque le port de la ceinture de sécurité est devenu obligatoire en Angleterre, on a constaté avec surprise que le nombre d’accidents et de victimes avait augmenté. Une étude attentive a révélé que les automobilistes croyaient trouver une plus grande sécurité dans le port de la ceinture. Mais ils prenaient plus de risques, roulaient plus vite qu’avant. Le bénéfice qu’on attendait du port de la ceinture a été compensé par des prises de risque accrues.

Le phénomène du rebond s’observe aussi dans l’utilisation du préservatif et dans l’incidence de cette utilisation sur l’extension de la maladie. Les éminents moralistes devraient tenir compte de ce phénomène. Le matraquage médiatique incitant à recourir au préservatif pour limiter l’expansion du sida a un effet pervers : le préservatif donne un sentiment faux de sécurité. En y recourant, les utilisateurs tendent à compenser le risque amoindri par le préservatif en multipliant les rapports hasardeux plus qu’ils ne le faisaient habituellement, en changeant de partenaires, en variant les rapports et en ayant les premières relations sexuelles de plus en plus tôt.

Remarquons que c’est ce qu’a expliqué le Dr Edward C. Green le 19 mars 2009, après le lynchage médiatique dont le pape a été l’objet lors de son voyage en Afrique :

« Nos meilleures études […] mettent en évidence une association constante entre une plus grande disponibilité et un plus grand usage de condoms et un taux plus élevé (non pas plus bas) d’infection par HIV. Cela peut être dû en partie à un phénomène connu comme compensation du risque, ce qui signifie que quand on utilise une ‘technologie’ qui réduit le risque, telle que les condoms, on perd souvent le bénéfice (la réduction du risque) en ‘compensant’ ou en prenant de plus grands risques que ceux que l’on prendrait sans la technologie qui réduit le risque ». (15)

Voilà encore, à propos du sida, un exemple remarquable de « compassion » mensongère et violente. Mensongère parce que reposant sur des assertions dont quelqu’un d’un peu informé peut démasquer la fausseté. Violente, parce qu’au nom de prémisses fausses on pousse objectivement à prendre le risque de mourir et de donner la mort.

9) Peut-on donner la communion à des parlementaires qui se déclarent publiquement en faveur de l’avortement ? A cette question, certains pasteurs ont donné, pratiquement ou théoriquement une réponse affirmative. Il faudrait, dit-on, avoir de la compassion pour ces parlementaires, déchirés intérieurement. Comme chrétiens, disent-ils, ils sont certes opposés à l’avortement ; mais lors du débat parlementaire, ils votent pour sa légalisation. Ces représentants, dit-on, vivent un drame de conscience et il ne faudrait pas les renvoyer s’ils se présentent pour recevoir la sainte communion. Des situations analogues se présentent, par exemple, pour des médecins avorteurs notoires, pour des magistrats, des responsables politiques, etc. Tous auraient besoin de confort spirituel et devraient pouvoir s’approcher de la Sainte Table.

Quelques prises de position récentes montrent que l’Église ne peut approuver cette pseudo-compassion. Épinglons-en deux.

a. En novembre 2009, Juan Antonio Martínez Camino, jésuite, évêque auxiliaire de Madrid et secrétaire général de la conférence épiscopale espagnole, rappelle qu’en approuvant et en votant une loi en faveur de l’avortement, les baptisés se mettent objectivement en état de péché mortel (16). Ceux qui promeuvent de telles lois pèchent publiquement et ne peuvent être admis à la Sainte Table. Pour être sûr d’avoir été bien entendu, l’évêque auxiliaire de Madrid ajoute que celui qui affirme qu’il est légitime d’ôter la vie à un être humain innocent tombe dans l’hérésie et encourt l’excommunication « latae sententiae » (17).

Le 27 novembre 2009, l’assemblée plénière de la conférence épiscopale espagnole publiait une déclaration selon laquelle les politiciens qui votent une proposition de loi libéralisant l’avortement en Espagne se placent eux-mêmes dans « un état de péché objectif et, si cette situation se prolonge, ils ne peuvent être admis à la sainte communion. » (18)

b. Le dimanche 22 novembre 2009 (19), Patrick Kennedy, membre démocrate de la chambre des représentants des USA, annonce que l’évêque de Providence, Thomas J. Tobin, l’a prié de s’abstenir de recevoir la sainte communion et a invité les prêtres de son diocèse à ne pas la lui donner. Il faut rappeler que, quelque temps avant cette interdiction, le congressman Patrick Kennedy avait déclaré publiquement son opposition à l’enseignement de l’Église sur le respect de la vie.

10) Les pièges de la compassion que nous avons passés en revue ont fait l’objet de plusieurs déclarations de la plus haute importance de la part de Son Excellence Mgr Raymond L. Burke, préfet du tribunal suprême de la signature apostolique et archevêque émérite de Saint Louis MO, aux USA. Nous nous limiterons à présenter trois de ces documents.

a. Le vendredi 3 mai 2009, l’archevêque Burke prononçait le discours principal du « Déjeuner et Prière » réunissant des catholiques priant pour la nation américaine. Ce discours a pour titre « Les enseignements de l’Église catholique » (20). Le préfet y analyse les pratiques hostiles à la vie, au mariage et à la famille.

Dénonçant la fausse compassion dans l’action des pouvoirs publics, l’archevêque souligne que les attaques contre la vie, le mariage et la famille ruinent les fondements sur lesquels sont bâties la nation américaine et les nations attachées à ces mêmes fondements. Il incite les catholiques – qu’ils soient médecins, hommes politiques, hommes d’affaires, etc. – à respecter la loi naturelle et la loi divine, qui sont au cœur de l’enseignement de l’Église. L’archevêque invite à la prière, au jeûne, à la confession, à la sainte communion pour que le Seigneur éclaire les leaders. Une attention spéciale doit être réservée, dans les universités et les institutions d’éducation catholique, à la jeunesse. Celle-ci doit être préparée à reconnaître que là où Dieu est rejeté, la sécularisation et le relativisme ouvrent la voie à des lois et à des programmes politiques immoraux. Au contraire, il faut presser les législateurs et les électeurs de corriger les lois gravement injustes.

Enfin, « qu’un doctorat honoris causa ait été conféré par Notre-Dame University à un président promouvant agressivement un agenda anti-vie et anti-famille est source du plus grand scandale ».

b. Le 18 septembre 2009, l’archevêque Burke prenait la parole au XIVe dîner annuel de partenariat organisé par « Inside Catholic » (21). Ce discours a été publié sous forme d’article dans « Crisis Magazine », en date du 26 septembre 2009. Il a pour titre « Reflections on the Struggle to Advance the Culture of Life. »

L’archevêque nous offre ici un discours d’une force exceptionnelle. Voici, citées librement, quelques idées force de ce discours:

« Il est impossible d’être catholique pratiquant si, dans sa conduite, on soutient le droit à l’avortement ou le droit au mariage de personnes de même sexe. Nous devons reconnaître le scandale donné par des chrétiens omettant de faire respecter la loi morale naturelle dans la vie publique. Cette omission engendre la confusion et induit en erreur tous les citoyens. Par nos actions et nos omissions, nous pouvons conduire des hommes et des femmes à faire le mal et à pécher, ainsi qu’à nuire gravement aux frères, aux sœurs, à la nation. Notre-Seigneur a condamné sans équivoque ceux qui, par leurs actions, provoqueraient un vrai scandale, c’est-à-dire qui plongeraient les autres dans la confusion ou les conduiraient à pécher (22). C’est pourquoi la discipline de l’Église interdit de donner la sainte communion et d’accorder des funérailles religieuses à ceux qui persistent, après avoir été admonestés, à violer gravement la loi divine (23). Certes, l’Église confie chaque âme à la miséricorde de Dieu […], mais cela ne la dispense pas de proclamer la vérité de la loi divine. Lorsque quelqu’un a publiquement adhéré et coopéré à des actes coupables, […] sa repentance de telles actions doit elle aussi être publique ».

Appelant les choses par leur nom, l’archevêque Burke n’hésite pas à aller au fond du problème :

« On voit la main du Père du Mensonge à l’œuvre dans le peu d’attention portée à la situation de scandale, ou dans le fait que sont ridiculisés ou même censurés ceux qui ressentent le scandale. ».

c. Le 29 septembre 2009, l’archevêque Burke intervenait pour prendre la défense des militants pro-vie qui protestaient contre le scandale des funérailles grandioses et très médiatisées célébrées pour le sénateur Ted Kennedy (24). Ce sénateur « catholique » s’était souvent distingué par ses positions inacceptables en matière de respect de la vie et de la famille. Certains catholiques, pris de compassion pour le sénateur, s’en étaient pris vivement aux militants pro-vie et pro-famille, les accusant entre autres de briser l’unité de l’Église. La mise au point de l’archevêque ne devait pas se faire attendre :

« Une des ironies de la situation présente c’est que quelqu’un qui éprouve le scandale face à des actions publiques gravement coupables d’un autre catholique est accusé de manquer de charité et de causer une division dans l’unité de l’Église.

« Dans une société dont la pensée est gouvernée par la ‘tyrannie du relativisme’, et dans laquelle le politiquement correct et le respect humain sont les ultimes critères de ce qu’on doit faire ou de ce qu’on doit éviter, l’idée d’induire quelqu’un en erreur morale a peu de sens. […] Ce qui cause émerveillement dans une telle société, c’est le fait qu’il en est qui omettent d’observer le politiquement correct, et qui, par là-même, semblent perturber la prétendue paix de la société. Cependant, mentir ou omettre de dire la vérité n’est jamais un signe de charité ».

Une question incontournable
   
La pseudo-compassion, souvent invoquée en faveur d’auteurs d’actes en soi mauvais, tel l’avortement, conduit donc au scandale ; elle invite les autres à pécher gravement. Le scandale, c’est la première chose à éviter (25). La pseudo-compassion conduit aussi à l’hérésie, à la déchirure dans l’Église, car elle incite les fidèles à s’écarter d’un point non négociable de la doctrine de l’Église : le devoir de respecter la vie innocente. La pseudo-compassion renforce la dérive vers la « tyrannie du relativisme », que l’on observe chez certains pasteurs et/ou théologiens. A terme, la pseudo-compassion pourrait conduire à une situation dans laquelle la doctrine de l’Église et la morale naturelle résulteraient d’une procédure consensuelle et se formuleraient dans des compromis.

Certains, abusés par la pseudo-compassion vis-à-vis de ceux qui pèchent publiquement contre la vie, estiment que l’Église est, sur ces questions, fort sévère. L’Église, en effet, ne mâche pas ses mots: « Les excommuniés et les interdits […] et ceux qui persistent avec obstination dans un péché grave et manifeste, ne seront pas admis à la sainte communion » (26). Or si l’on se souvient du caractère mensonger et violent de la pseudo-compassion, on observera aussitôt que cette sévérité n’est qu’apparente, qu’elle est même une haute expression de la charité. Elle est un appel urgent au changement de vie. Le refus de donner la communion pour les raisons que nous avons rappelées n’est que l’expression de l’amour de l’Église pour les plus faibles, et l’invitation à la repentance adressée à ceux qui risquent de rester enchaînés dans leurs péchés, et d’y enchaîner les autres.
   
Reste une question délicate mais incontournable. Puisque, dans les conditions rappelées, la sainte communion doit être refusée à un laïc, le code de droit canonique prévoit-il des mesures de suspension, au double motif du scandale et de l’hérésie, pour les clercs manifestant publiquement leur pseudo-compassion pour les avorteurs ?

Louvain-la-Neuve, janvier 2010

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(1) « Le Monde » du 19 novembre 2009 titrait en manchettes et à la première page : « Le poids de la natalité menacerait le climat ». La suite de cet article, dû à Grégoire Allix, apparaît en p. 4 sous le titre « Limiter les naissances, un remède au péril climatique ? Les Nations Unies appellent à la prise en compte de la question démographique lors du sommet de Copenhague. »

(2) Cf. à ce sujet notre ouvrage « La face cachée de l’ONU », pp. 61-70 ; ce chapitre est intitulé : « La Charte de la terre et l’impératif écologique ». Voir ce qu’écrit Saint Paul à ce sujet, Rm 8, 18-22.

(3) Ainsi qu’on s’en souvient, une fillette de 9 ans, « Carmen », violée par son beau-père, s’est trouvée enceinte de jumeaux. Malgré les appels à la compassion lancés par Dom José Cardoso Sobrinho (alors archevêque de Recife) et de ses collaborateurs, cette fillette a été soumise à un double avortement, entre autres sous la pression de mouvements féministes radicaux. Curieusement, Dom Cardoso a été désavoué par un dignitaire ecclésiastique romain, qui a tenté de faire valoir que ceux qui voulaient protéger les jumeaux avaient manqué de « compassion » pour les médecins avorteurs, « qui avaient dû prendre une décision difficile ».

(4) Voir à ce sujet « La Libre Belgique » du 14 novembre 2009 et « Le Monde » du 16 novembre 2009.

(5) Cf. Mt 19, 1-9 ; Mc 10, 1-12 ; Lc 16, 18.

(6) Cf. en particulier Gn. 1, 28 ; 2, 18-24 ; cf. Jn 1, 1.

(7) Cf. Mt 19, 10.

(8) Cf. Gn 19, 1-29 ; Rm 1.

(9) Cf. Lc 7, 36-50, où la scène se passe chez un pharisien ; 15, 3-32 ; 19, 1-10 ; 23, 40-43.

(10) En collaboration avec Klaudia Schank, nous avons traduit et présenté cet ouvrage : « Euthanasie : Le dossier Binding et Hoche. Traduction de l’allemand, présentation et analyse de ‘Libéraliser la destruction d’une vie qui ne vaut pas d’être vécue’. Texte intégral de l’ouvrage publié en 1922 à Leipzig », Paris, Éd. Le Sarment-Fayard, 2002, 138 pp. ISBN: 2-866-79329-3.

(11) Cf. ci-dessus, n° 3.

(12) Voir ci-dessus, au n? 3, les affaires de pédophilie.
 
(13) Voir à ce sujet « La plus jeune mère du monde », bref article dans « La Presse médicale », Paris, 13 mai 1939, p. 744 ; voir aussi la lettre du Dr Edmundo Escobel (Lima), « La plus jeune mère du monde », dans « La Presse médicale », Paris, 31 mai 1939, p. 875. Ce cas est aussi relaté dans l’ouvrage de Rodolfo Pasqualini, « Endocrinología », Buenos Aires, Editions El Ateneo, 1959. Voir spécialement les pp. 684-686. Pasqualini cite l’article d’Escobel à la p. 686.

(14) Voir Jacques Suaudeau, article « Sexualité sans risques », pp. 905-926 du « Lexique des termes ambigus et controversés », du conseil pontifical pour la famille, publié chez Téqui, Paris, 2005.

(15) Edward C. Green est directeur du AIDS Prevention Project at the Harvard Center for Population and Development Studies. Le texte que nous citons se trouve au http://www.lifesitenews.com/ du 19 mars 2009. On trouve à cet endroit d’autres informations.

(16) Source: http://www.elmundo.es/, dépêche du 12 novembre 2009. Voir aussi http://www.sectorcatolico.com/, dépêche du 30 décembre 2009.

(17) Cf. Code de Droit Canonique, 751; 1364, § 1; 1398.

(18) Cf. http://www.lifesitenews.com/, 27 novembre 2009. La position exempte d’ambiguïté réaffirmée par la conférence épiscopale espagnole par son secrétaire général S. Exc. Mgr Martínez Camino, a encore été réaffirmée par Isidoro Catela Marcos, directeur du bureau d’information de la CEE. Voir le site ACI Prensa : http://www.aciprensa.com/, dépêche du 4 janvier 2010, qui renvoie elle-même à http://www.conferenciaepiscopal.es

(19) Voir le site de « The Providence Journal » : http://www.projo.com/ du 23 novembre 2009, l’article de John Mulligan, « Kennedy : Barred from Communion », et les liens mentionnés.

(20) Le texte complet se trouve sur http://www.lifesitenews.com/ du 8 mai 2009.

(21) Le texte a été publié sur le site internet http://insidecatholic.com et est daté du 26 septembre 2009.

(22) Cf. Lc 17, 1-2.
 
(23) Code de Droit Canonique, 915; 1184, § 1, 3°.

(24) Cf. l’article de John-Henry Westen, « A Vatican Archbishop : Kennedy Funeral Critics Not Hurting Unity but Helping Church », sur LifeSiteNews.com, 29 septembre 2009. Les citations proviennent de cet article.

(25) Lc 17, 1 s.

(26) Cf. Canon 915.

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Les trois articles de www.chiesa consacrés à l’affaire de la fillette brésilienne, avec les textes intégraux de l’article de Fisichella, de la réponse de l’archidiocèse de Recife et de l’ »Eclaircissement » de la congrégation pour la doctrine de la foi :

> Désaveu. Le Saint-Office donne une leçon à Mgr Fisichella (10.7.2009)

> L’affaire de Recife. Rome a parlé, mais le procès n’est pas fini (3.7.2009)

> Bombes à retardement. En Afrique le préservatif, au Brésil l’avortement (23.3.2009)

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Il faut aussi noter que le désaveu public de l’archevêque de Recife qu’était l’article de Mgr Fisichella dans « L’Osservatore Romano » du 15 mars 2009 a mis en grande difficulté l’ensemble de l’épiscopat brésilien, très engagé dans une bataille avec le gouvernement du président Luiz Inácio Lula da Silva, précisément en matière d’avortement.

Les partisans de l’avortement ont eu beau jeu de dire que les évêques brésiliens « n’avaient plus l’appui du Vatican ».

On est actuellement en pleine bataille. Il suffit de citer ces quelques lignes de « L’Osservatore Romano » du 5 février 2010 :

« Avec la légalisation de l’avortement, le mariage entre personnes du même sexe – à qui a été garanti le droit à l’adoption – et autres mesures ‘progressistes’, le gouvernement du président Luiz Inácio Lula da Silva menace la paix sociale. C’est ce qu’affirme un document émanant de 67 évêques de l’Église brésilienne après une rencontre pastorale à Rio de Janeiro. De nombreux évêques brésiliens ont réagi sévèrement au décret de création du ‘programme de droits de l’homme’ signé en décembre dernier par le président Lula, qui, entre autres mesures, interdit l’exposition de symboles religieux et donc du crucifix dans les lieux publics. Cette décision a suscité des critiques sévères de la part de la conférence nationale des évêques du Brésil ».

Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

par Sandro Magister : « Le pape est le premier parmi les patriarches ». Le tout est de savoir comment

5 février, 2010

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1341841?fr=y

« Le pape est le premier parmi les patriarches ». Le tout est de savoir comment

Avec Benoît XVI, les orthodoxes acceptent, pour la première fois dans l’histoire, de discuter de la primauté de l’évêque de Rome, sur le modèle du premier millénaire, époque où l’Église n’était pas divisée. Un inédit: le texte qui est la base du dialogue

par Sandro Magister

ROME, le 25 janvier 2010 – Ce soir, aux vêpres célébrées à la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs, Benoît XVI clôt la semaine de prière pour l’unité des chrétiens.

Selon certains, l’œcuménisme est entré dans une phase de récession et de gel. Mais dès que l’on regarde vers l’Orient, les faits disent le contraire. Les relations avec les Églises orthodoxes n’ont jamais été aussi prometteuses que depuis que Joseph Ratzinger est pape.

Les dates parlent. Une période de gel dans le dialogue théologique entre l’Église catholique et les Églises orthodoxes de tradition byzantine a débuté en 1990, quand les deux parties se sont affrontées sur l’ »uniatisme », c’est-à-dire sur la manière dont les communautés catholiques de rite oriental font tout comme les communautés orthodoxes correspondantes, dont elles ne diffèrent que par l’obéissance à l’Église de Rome.

À Balamand, au Liban, le dialogue s’est bloqué. Il s’est bloqué encore davantage du côté russe, le patriarcat de Moscou ne supportant pas de se voir « envahi » par les missionnaires catholiques envoyés là par le pape Jean-Paul II, d’autant plus suspect qu’il était Polonais, d’une nation historiquement rivale.

Le dialogue est resté gelé jusqu’à l’élection à la chaire de Pierre, en 2005, de l’allemand Joseph Ratzinger, pape très apprécié en Orient pour la raison même qui lui attire des critiques en Occident : son attachement à la grande Tradition.

La commission mixte internationale pour le dialogue entre l’Église catholique et les Églises orthodoxes s’est à nouveau réunie, d’abord à Belgrade en 2006, puis à Ravenne en 2007.

Le premier sujet de discussion a été la question qui divise le plus l’Orient et l’Occident : la primauté du successeur de Pierre dans l’Église universelle.

De la session de Ravenne est sorti le document qui a marqué le virage. Il est consacré à « conciliarité et autorité » dans la communion ecclésiale.

Approuvé à l’unanimité par les deux parties, ce document de Ravenne dit que « primauté et conciliarité sont réciproquement interdépendantes ». Dans son paragraphe 41, il définit ainsi les points d’accord et de désaccord :

« Les deux parties sont d’accord sur le fait que [...] Rome, en tant qu’Église qui ‘préside à la charité’, selon l’expression de saint Ignace d’Antioche, occupait la première place dans la ‘taxis’, et que l’évêque de Rome est donc le ‘protos’ parmi les patriarches. Mais elles ne s’accordent pas sur l’interprétation des témoignages historiques de cette époque à propos des prérogatives de l’évêque de Rome en tant que ‘protos’, question qui était déjà comprise de manières différentes au premier millénaire ».

« Protos » est un mot grec signifiant premier. Et « taxis » est l’organisation de l’Église universelle.

Depuis lors, la discussion sur les points litigieux se poursuit à un rythme accéléré. Avant tout, elle a commencé à examiner la manière dont les Églises d’Orient et d’Occident interprétaient le rôle de l’évêque de Rome au premier millénaire, c’est-à-dire quand elles étaient encore unies.

La base de la discussion est un texte qui a été élaboré en Crète au début de l’automne 2008.

Ce texte n’a jamais été rendu public jusqu’à maintenant. Il est en langue anglaise et peut être lu intégralement sur cette page de www.chiesa :

> The Role of the Bishop of Rome in the Communion of the Church in the First Millennium

La commission mixte internationale pour le dialogue entre l’Église catholique et les Églises orthodoxes a commencé à discuter de ce texte à Paphos, dans l’île de Chypre, du 16 au 23 octobre 2009.

Elle a d’abord examiné la prédication de Pierre et Paul à Rome, leur martyre et la présence de leurs tombes à Rome, qui, selon saint Irénée de Lyon, confèrent une autorité prééminente au siège apostolique de Rome.

A partir de là, la discussion s’est poursuivie par l’examen de la lettre du pape Clément aux chrétiens de Corinthe, du témoignage de saint Ignace d’Antioche qui indique que l’Église de Rome est celle qui « préside à la charité », du rôle des papes Anicet et Victor dans la controverse sur la date de Pâques, des prises de position de saint Cyprien de Carthage dans la controverse sur le fait de baptiser à nouveau ou non les « lapsi », c’est-à-dire les chrétiens qui avaient sacrifié aux idoles pour sauver leur vie.

Le but est de comprendre jusqu’à quel point la forme qu’a eue la primauté de l’évêque de Rome au cours du premier millénaire peut servir de modèle à une unité retrouvée entre l’Orient et l’Occident au troisième millénaire de l’ère chrétienne.

Mais, dans l’intervalle, il y a eu un deuxième millénaire pendant lequel la primauté du pape a été interprétée et vécue en Occident sous des formes de plus en plus accentuées, loin de celles que les Églises d’Orient sont  prêtes à accepter aujourd’hui.

Ce sera le point le plus critique de la discussion. Mais les délégations des deux parties n’ont pas peur de l’aborder. Benoît XVI lui-même l’a dit le 20 janvier dernier, lors de l’audience générale, en expliquant aux fidèles le sens de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens :

« Avec les Églises orthodoxes la commission mixte internationale pour le dialogue théologique a commencé à étudier un sujet crucial dans le dialogue entre catholiques et orthodoxes : le rôle de l’évêque de Rome dans la communion de l’Église pendant le premier millénaire, c’est-à-dire au temps où les chrétiens d’Orient et d’Occident vivaient en pleine communion. Cette étude sera par la suite étendue au deuxième millénaire ».

Le lieu et la date de la prochaine session sont déjà fixés : ce sera Vienne, du 20 au 27 septembre 2010.

Toutes ces années, la délégation catholique a été dirigée par le cardinal Walter Kasper, président du conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.

Le chef de la délégation orthodoxe est, depuis des années, le métropolite de Pergame Joannis Zizioulas, théologien à la valeur reconnue et à la grande autorité, « penseur » du patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomée Ier et très estimé du pape Ratzinger, à qui le lie une profonde amitié.

Les relations avec le patriarcat de Moscou sont également bien meilleures. A Ravenne, les délégués russes avaient quitté les travaux en raison d’un désaccord avec le patriarche de Constantinople à propos de l’admission ou non des représentants orthodoxes de l’Église d’Estonie, non reconnue par Moscou.

Mais la déchirure a été recousue à Paphos, en octobre dernier. Et aujourd’hui le patriarcat de Moscou est en relations amicales avec Rome aussi. Preuve en est la publication par le patriarcat, il y a quelques mois, d’un volume contenant des textes de Benoît XVI, initiative sans précédent dans l’histoire.

Rome va bientôt répondre à cette initiative avec la publication, par la Libreria Editrice Vaticana, d’un recueil de textes du patriarche Kirill.

Désormais une rencontre entre le pape et le patriarche de Moscou fait aussi partie des choses possibles. Peut-être plus tôt qu’on ne l’imagine.
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Le texte intégral du document de Ravenne en 2007 :

> Communion ecclésiale, conciliarité et autorité
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Le message envoyé le 25 novembre 2009 par Benoît XVI au patriarche œcuménique de Constantinople, à l’occasion de la fête de saint André :

> A Sa Sainteté Bartholomaios I
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L’importante interview que le métropolite de Pergame, Joannis Zizioulas, chef de la délégation orthodoxe, a accordée en octobre 2009, pendant la session de Paphos, dans l’île de Chypre :

> Zizioulas : Difendiamo il dialogo ecumenico contro chi lo contesta
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L’homélie prononcée par Benoît XVI aux vêpres qui ont marqué la clôture de la semaine de l’unité des chrétiens, lundi 25 janvier, à la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs :

> « Cari fratelli e sorelle… »
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Tous les articles de www.chiesa sur ce thème :

 Focus ÉGLISES ORIENTALES

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POST SCRIPTUM – Le 26 janvier 2010, lendemain de la publication de cet article de www.chiesa, le conseil pontifical pour l’unité des chrétiens a émis le communiqué suivant:

« Le Conseil Pontifical pour la Promotion de l’Unité des Chrétiens a constaté avec regret qu’un texte en cours d’examen par la Commission Mixte Internationale pour le Dialogue Théologique entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe dans son ensemble a été publié par un moyen de communication.

« Le document publié est un texte préalable, consistant en une liste de thèmes à étudier et à approfondir, qui jusqu’à présent n’a été discuté que dans une très faible mesure par ladite Commission.

« Lors de la dernière réunion de la Commission Mixte Internationale pour le Dialogue Théologique entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe, qui a eu lieu à Paphos en octobre dernier, il avait été décidé de manière explicite que le texte ne serait pas publié tant qu’il n’aurait pas été examiné en totalité par la Commission.

« Aujourd’hui il n’existe aucun document établi en commun et donc le texte publié n’a aucune autorité et aucun caractère officiel ».
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Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

25.1.2010

par Sandro Magister: Benoît XVI aux diplomates: trois leviers pour soulever le monde

14 janvier, 2010

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1341681

Benoît XVI aux diplomates: trois leviers pour soulever le monde

Ecologie de la nature mais surtout de l’homme, laïcité positive, liberté de religion. Les points saillants du discours annuel du pape aux représentants des Etats

par Sandro Magister

ROME, le 11 janvier 2010 – Comme à chaque début d’année, le pape Benoît XVI a adressé ce matin au corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège son discours sur l’état du monde.

Ce discours a le style et les prudences de la diplomatie vaticane. Il n’y est question, par exemple, ni de la Chine ni de l’Inde, les deux superpuissances émergentes, où l’Eglise catholique est, pour des motifs différents, écrasée et agressée.

Cela n’empêche pas le discours de transmettre des messages volontairement différents de ceux d’autres courants de pensée. Trois en particulier.

1. ÉCOLOGIE DE LA NATURE, MAIS SURTOUT DE L’HOMME

Le premier message coïncide avec celui qu’a déjà lancé Benoît XVI pour la Journée de la Paix, célébrée le jour de l’An : « Si tu veux cultiver la paix, cultive la création ». Il met l’accent sur un point décisif et à contre-courant : la primauté donnée à la sauvegarde intégrale de l’homme.

Voici trois passages du discours qui traitent cette question :

« Il y a vingt ans, quand tomba le mur de Berlin et quand s’écroulèrent les régimes matérialistes et athées qui avaient dominé pendant plusieurs décennies une partie de ce continent, n’a-t-on pas pu prendre la mesure des profondes blessures qu’un système économique privé de références fondées sur la vérité de l’homme avait infligé non seulement à la dignité et à la liberté des personnes et des peuples, mais aussi à la nature, avec la pollution du sol, des eaux et de l’air ? La négation de Dieu défigure la liberté de la personne humaine, mais dévaste aussi la création. Il s’ensuit que la sauvegarde de la création ne répond pas principalement à une exigence esthétique, mais bien davantage à une exigence morale, car la nature exprime un dessein d’amour et de vérité qui nous précède et qui vient de Dieu ». [...]

« Si l’on veut construire une vraie paix, comment serait-il possible de séparer, ou même d’opposer, la protection de l’environnement et celle de la vie humaine, y compris la vie avant la naissance ? C’est dans le respect que la personne humaine a d’elle-même que se manifeste son sens de la responsabilité pour la création ». [...]

« Les créatures sont différentes les unes des autres et peuvent être protégées, ou au contraire mises en danger de diverses manières, comme nous le montre l’expérience quotidienne. Une de ces attaques provient des lois ou des projets qui, au nom de la lutte contre la discrimination, attentent au fondement biologique de la différence entre les sexes. Je me réfère, par exemple, à des pays européens ou du continent américain. « Si tu enlèves la liberté, tu enlèves la dignité », dit saint Colomban. Toutefois la liberté ne peut être absolue, parce que l’homme n’est pas Dieu, mais image de Dieu, sa créature. Pour l’homme, le chemin à suivre ne peut être fixé par l’arbitraire ou le désir, mais doit consister, plutôt, à correspondre à la structure voulue par le Créateur ».

2. LAÏCITÉ POSITIVE

Un second message à contre-courant est adressé principalement à l’Europe et à l’Occident. Il revendique le rôle public de l’Eglise. Voici en quel sens :

« Les racines de la situation qui est sous les yeux de tous, sont d’ordre moral et la question doit être affrontée dans le cadre d’un grand effort d’éducation, afin de promouvoir un changement effectif des mentalités et d’établir de nouveaux modes de vie. La communauté des croyants peut et veut y participer, mais, pour ce faire, il faut que son rôle public soit reconnu. Malheureusement, dans certains pays, surtout occidentaux, se diffuse parmi les milieux politiques et culturels, ainsi que dans les médias, un sentiment de peu de considération et parfois d’hostilité, pour ne pas dire de mépris, envers la religion, en particulier la religion chrétienne. Il est clair que si le relativisme est considéré comme un élément constitutif essentiel de la démocratie, on risque de ne concevoir la laïcité qu’en termes d’exclusion ou, plus exactement, de refus de l’importance sociale du fait religieux. Une telle approche, cependant, crée confrontation et division, blesse la paix, perturbe l’écologie humaine et, en rejetant par principe les attitudes différentes de la sienne, devient une voie sans issue.

« Il est donc urgent de définir une laïcité positive, ouverte, qui, fondée sur une juste autonomie de l’ordre temporel et de l’ordre spirituel, favorise une saine collaboration et un esprit de responsabilité partagée. Dans cette perspective, je pense à l’Europe, qui, avec l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, a ouvert une nouvelle phase de son processus d’intégration, que le Saint-Siège continuera à suivre avec respect et avec une attention bienveillante. Notant avec satisfaction que le Traité prévoit que l’Union européenne maintienne avec les Eglises un dialogue « ouvert, transparent et régulier » (art. 17), je forme des vœux afin que, dans la construction de son avenir, l’Europe sache toujours puiser aux sources de sa propre identité chrétienne ».

3. LIBERTÉ DE RELIGION

Enfin, un troisième message revendique la liberté de religion et proteste contre les situations où cette liberté est opprimée.

Benoît XVI cite quelques cas où les victimes sont des chrétiens : Irak, Pakistan, Egypte, Moyen Orient. Il ne parle pas de l’islam, mais dans tous les cas cités les agresseurs sont musulmans :

« Par amour du dialogue et de la paix, qui sauvegardent la création, j’exhorte les gouvernants et les citoyens de l’Iraq à dépasser les divisions, la tentation de la violence et l’intolérance, pour construire ensemble l’avenir de leur pays. Les communautés chrétiennes veulent elles aussi y apporter leur contribution, mais pour cela il faut que leur soient assurés respect, sécurité et liberté. Ces derniers mois, le Pakistan a été aussi durement frappé par la violence et certains épisodes ont visé directement la minorité chrétienne. Je demande que tout soit fait afin que de telles agressions ne se renouvellent plus et que les chrétiens puissent se sentir pleinement intégrés dans la vie de leur pays. S’agissant des violences contre les chrétiens, je ne puis omettre de mentionner, par ailleurs, le déplorable attentat dont vient d’être victime la communauté copte égyptienne ces derniers jours, alors même qu’elle fêtait Noël ». [...]

« Les graves violences que je viens d’évoquer, associées aux fléaux de la pauvreté et de la faim, ainsi qu’aux catastrophes naturelles et à la destruction de l’environnement, contribuent à grossir les rangs de ceux qui abandonnent leur propre terre. Face à un tel exode, je désire exhorter les Autorités civiles, intéressées à divers titres, à œuvrer avec justice, solidarité et clairvoyance. En particulier, je voudrais mentionner ici les Chrétiens du Moyen-Orient. Assaillis de diverses manières, jusque dans l’exercice de leur liberté religieuse, ils quittent la terre de leurs pères, où se développa l’Eglise des premiers siècles. C’est pour leur apporter un soutien et pour leur faire sentir la proximité de leurs frères dans la foi que j’ai convoqué pour l’automne prochain l’Assemblée spéciale du Synode des Evêques sur le Moyen-Orient ».

*

Comme les années précédentes, le texte du discours a été préparé dans les bureaux de la secrétairerie d’Etat.

Mais, cette fois encore, Benoît XVI n’a pas manqué d’y mettre son empreinte.??

La « touche » personnelle de Joseph Ratzinger se trouve dans les premières lignes, où il a immédiatement proposé aux diplomates présents, dont beaucoup sont étrangers à la foi chrétienne, la contemplation de la naissance du Verbe incarné, annoncée par les anges aux bergers. Et il a cité la préface de la seconde messe de Noël :? ?

« Dans le mystère de la Nativité, celui qui par nature est invisible se rend visible à nos yeux ; engendré avant le temps, Il entre dans le cours du temps. Faisant renaître en Lui la création déchue, Il restaure toute chose ».

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Le texte intégral du discours du pape au corps diplomatique :

http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/speeches/2010/january/documents/hf_ben-xvi_spe_20100111_diplomatic-corps_fr.html

par Sandro Magister: « Je pense qu’aujourd’hui aussi l’Eglise devrait ouvrir une cour des Gentils »

28 décembre, 2009

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1341494?fr=y

« Je pense qu’aujourd’hui aussi l’Eglise devrait ouvrir une cour des Gentils »

C’était la cour du temple de Jérusalem pour les non-juifs. Benoît XVI l’a prise comme symbole du dialogue avec ceux qui sont éloignés de la religion, pour garder vivante en eux la recherche de Dieu. Les passages clés de son discours de Noël à la curie romaine

par Sandro Magister

ROME, le 21 décembre 2009 – Lorsqu’il a souhaité, ce matin, un joyeux Noël à la curie romaine, Benoît XVI s’est en réalité adressé à toute l’Eglise et au monde. Comme les années précédentes, il a voulu mettre en évidence dans son discours de vœux – entièrement de sa main – à la curie les lignes directrices de son pontificat.

En 2005, le thème du discours avait été l’interprétation et la mise en œuvre du concile Vatican II, ainsi que le rapport entre continuité et renouvellement, dans l’Eglise :

> « Réveille-toi, homme… »

En 2006 le pape avait mis au centre de son discours la question de Dieu. De plus, s’appuyant sur son voyage à Istanbul, il avait exprimé de la manière la plus claire sa vision des relations avec l’islam et proposé au monde musulman le parcours déjà accompli par le christianisme en réponse au défi des Lumières :

> Bilan de quatre voyages et d’un an de pontificat

En 2007 Benoît XVI avait traité de l’urgence pour l’Eglise de se mettre en état de mission vers tous les peuples de la terre :

> Surprise: le pape amène la curie au Brésil

En 2008 il avait attiré l’attention sur la plus « oubliée » des personnes de la trinité divine, l’Esprit-Saint « créateur », dont l’empreinte se trouve dans la structure ordonnée du cosmos et de l’homme, qu’il faut admirer et respecter :

> « Veni Creator Spiritus ». Pour une écologie de l’homme

Cette année Benoît XVI s’est de nouveau appuyé sur ses derniers voyages, en particulier ceux qu’il a faits en Afrique, en Terre Sainte et en République Tchèque, pour en tirer des leçons originales et parfois surprenantes.

Le pape a dit qu’il avait assisté à une vraie « fête de la foi » au Cameroun et en Angola. Et il a proposé comme exemple à l’Eglise tout entière la joie populaire ainsi que la forte sacralité orientée vers Dieu qu’il a vues magnifiquement exprimées là-bas dans les célébrations liturgiques.

Encore à propos de l’Afrique – à laquelle un synode a été consacré en octobre – le pape a insisté sur la spécificité de l’action de l’Eglise au service de la politique. Il a indiqué que cette spécificité résidait dans la « réconciliation » qui naît de Dieu et se réalise aussi chez les hommes dans le sacrement qui porte ce nom, sacrement tombé en désuétude mais qu’il voudrait faire revivre justement comme « sacrement de l’humanité en tant que telle ».

En ce qui concerne son voyage en Terre Sainte, Benoît XVI a insisté sur sa visite à Yad Vashem, symbole du plus profond abîme où soit tombé l’homme et de son plus grand éloignement de Dieu, où cependant le Christ est descendu porter la lumière et la vie, de manière non pas mythique mais réelle.

Enfin, s’appuyant sur son voyage en République Tchèque, pays comportant une majorité d’agnostiques et d’athées, Joseph Ratzinger a lancé une nouvelle évangélisation destinée précisément à ceux qui sont loin de Dieu. Le pape a proposé à l’Eglise d’ouvrir pour eux, comme dans l’ancien temple de Jérusalem, « une sorte de cour des Gentils », où pourraient rester vivantes la recherche et la soif de Dieu.

On trouvera ci-dessous quatre passages clés du discours de vœux adressé par Benoît XVI à la curie romaine le matin du lundi 21 décembre 2009 :

1. AU CAMEROUN ET EN ANGOLA. LA FÊTE DE LA FOI

J’ai été ému par la grande cordialité avec laquelle a été accueilli le successeur de Pierre, le « Vicarius Christi ». La joie chaleureuse et l’affection cordiale qui m’ont été manifestées tout au long de mon chemin n’étaient pas simplement destinées à un quelconque hôte fortuit. Rencontrer le pape rendait concrète l’Eglise universelle, la communauté qui englobe le monde et qui est réunie par Dieu à travers le Christ. [...] C’est bien Lui qui est parmi nous, nous l’avons perçu à travers le ministère du successeur de Pierre. Nous étions ainsi élevés au-dessus du simple quotidien. Le ciel était ouvert, c’est ce qui fait d’un jour une fête. Et c’est en même temps quelque chose de durable. Il reste vrai, même dans la vie quotidienne, que le ciel n’est plus fermé ; que Dieu est proche ; que, dans le Christ nous nous appartenons tous les uns aux autres.

Le souvenir des célébrations liturgiques s’est gravé dans ma mémoire de façon particulièrement profonde. Les célébrations de la sainte eucharistie étaient de vraies fêtes de la foi. Je voudrais mentionner deux éléments qui me semblent particulièrement importants. Il y avait tout d’abord une grande joie partagée, qui s’exprimait aussi par le corps, mais de façon disciplinée et orientée par la présence du Dieu vivant. Cela indique déjà le second élément : le sens de la sacralité, du mystère présent du Dieu vivant imprégnait, pour ainsi dire, chaque geste. Le Seigneur est présent, le Créateur, Celui à qui tout appartient, de qui nous provenons et vers qui nous allons. J’ai spontanément repensé aux paroles de saint Cyprien dans son commentaire du Notre Père : « Rappelons-nous que nous sommes sous le regard que Dieu porte sur nous. Nous devons plaire aux yeux de Dieu, à la fois par l’attitude de notre corps et par l’usage de notre voix » (« De dominica oratione » 4 CSEL III 1 p. 269). Oui, il y avait cette conscience d’être en présence de Dieu. Il n’en résulte ni peur ni inhibition, pas même une obéissance extérieure aux rubriques, et cela n’amène pas non plus à se mettre en évidence les uns par rapport aux autres ou à crier de façon indisciplinée. Il y avait plutôt ce que les Pères appelaient « sobria ebrietas » : le fait d’être pleins d’une joie qui en tout cas reste sobre et ordonnée, qui unit les gens de l’intérieur, en les conduisant à la louange communautaire de Dieu, louange qui suscite en même temps l’amour du prochain, la responsabilité réciproque.

2. SYNODE SUR L’AFRIQUE. LE SACREMENT DE LA RÉCONCILIATION

Le synode avait choisi comme thème : l’Eglise en Afrique au service de la réconciliation, de la justice et de la paix. C’est un thème théologique et surtout pastoral d’une actualité brûlante, mais on pouvait aussi y voir un thème politique. [...] Les pères synodaux ont-ils réussi à trouver la voie plutôt étroite entre une simple théorie théologique et une action politique immédiate, la voie du « pasteur » ? [...] Des réconciliations sont nécessaires pour une bonne politique, mais elles ne peuvent pas être réalisées uniquement par elle. Ce sont des processus pré-politiques et elles doivent naître d’autres sources.

Le Synode a cherché à examiner en profondeur le concept de réconciliation en tant que devoir pour l’Eglise d’aujourd’hui, en attirant l’attention sur ses diverses dimensions. L’appel de saint Paul aux Corinthiens a aujourd’hui une nouvelle actualité. « Nous sommes en ambassade pour le Christ : c’est comme si Dieu exhortait par nous. Nous vous en supplions au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu !  » (2 Co 5, 20). Si l’homme n’est pas réconcilié avec Dieu, il est en conflit avec la création aussi. Il n’est pas réconcilié avec lui-même, il voudrait être autre qu’il n’est et il n’est donc pas même réconcilié avec son prochain. Un autre élément de la réconciliation est la capacité à reconnaître sa faute et à demander pardon, à Dieu et à autrui. Enfin le processus de réconciliation comporte la disponibilité à la pénitence, la disponibilité à souffrir jusqu’au bout pour une faute et à se laisser transformer. En fait également partie la gratuité, dont parle souvent l’encyclique « Caritas in veritate » : cette disponibilité à aller au-delà du nécessaire, à ne pas calculer, mais à aller au-delà de ce que les simples conditions juridiques demandent. En fait partie cette générosité dont Dieu lui-même nous a donné l’exemple.

Pensons à la phrase de Jésus : « Si tu présentes ton offrande à l’autel et que là tu te rappelles que ton frère a un grief contre toi, laisse ton offrande devant l’autel et va d’abord te réconcilier avec ton frère, puis reviens présenter alors ton offrande » (Mt 5, 23s.). Dieu qui savait que nous ne sommes pas réconciliés, qui voyait que nous avons un grief contre lui, s’est levé et est venu à notre rencontre, bien qu’étant le seul à avoir raison. Il est venu à notre rencontre jusqu’à la croix, pour se réconcilier avec nous. C’est la gratuité : la disponibilité à faire le premier pas. Aller le premier à la rencontre de l’autre, lui offrir la réconciliation, accepter la souffrance éprouvée quand on renonce à avoir raison. Ne pas fléchir dans la volonté de réconciliation : Dieu nous en a donné l’exemple, et c’est la façon de devenir semblables à lui, une attitude dont nous avons un besoin sans cesse renouvelé dans le monde.

Aujourd’hui nous devons acquérir de nouveau la capacité à reconnaître notre faute, nous devons nous débarrasser de l’illusion que nous sommes innocents. Nous devons acquérir la capacité à faire pénitence, à nous laisser transformer, à aller vers l’autre et à nous faire donner par Dieu le courage et la force d’un tel renouvellement. Dans notre monde actuel nous devons redécouvrir le sacrement de la pénitence et de la réconciliation. Le fait que celui-ci ait en grande partie disparu des habitudes de vie des chrétiens est le symptôme d’une perte de véracité vis-à-vis de nous-mêmes et de Dieu ; une perte qui met en danger notre humanité et diminue notre capacité de paix. Saint Bonaventure estimait que le sacrement de pénitence était un sacrement de l’humanité en tant que tel, un sacrement que Dieu avait institué dans son essence tout de suite après le péché originel avec la pénitence imposée à Adam, même s’il n’a pu trouver sa forme complète que dans le Christ, qui est personnellement la force réconciliatrice de Dieu et a pris sur lui notre pénitence.

3. TERRE SAINTE. LA DESCENTE DE DIEU DANS L’ABÎME

La visite à Yad Vashem a été une rencontre bouleversante avec la cruauté de la faute humaine, avec la haine d’une idéologie aveugle qui, sans aucune justification, a livré à la mort des millions d’êtres humains et par là, en dernière analyse, a aussi voulu chasser Dieu du monde, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de Jésus-Christ. C’est donc en premier lieu un monument commémoratif contre la haine, un appel affligé à la purification, au pardon, à l’amour.

C’est ce monument de la faute humaine qui a ensuite rendu bien plus importante la visite aux lieux de mémoire de la foi et fait percevoir leur actualité intacte. En Jordanie nous avons vu l’endroit le plus bas de la terre, près du Jourdain. Comment pourrait-on ne pas se sentir renvoyés à l’expression de la lettre aux Ephésiens, selon laquelle le Christ est « descendu dans les régions inférieures de la terre » (Ep 4, 9). Dans le Christ, Dieu est descendu jusqu’au fin fond de l’être humain, jusqu’à la nuit de la haine et de l’aveuglement, jusqu’à l’obscurité de l’éloignement de l’homme vis-à-vis de Dieu, pour y allumer la lumière de son amour. Il est présent même dans la nuit la plus profonde : « même aux enfers, te voici » ; cette phrase du psaume 139 [138], 8 est devenue une réalité avec la descente de Jésus.

Se rendre sur les lieux du salut, dans l’église de l’annonciation à Nazareth, dans la grotte de la nativité à Bethléem, au lieu de la crucifixion sur le Calvaire, devant le sépulcre vide, témoignage de la résurrection, a donc été comme toucher l’histoire de Dieu avec nous. La foi n’est pas un mythe. C’est une histoire vraie, dont nous pouvons toucher du doigt les traces. Ce réalisme de la foi nous fait particulièrement du bien dans les difficultés actuelles. Dieu s’est vraiment montré. En Jésus-Christ Il s’est vraiment fait chair. En tant que ressuscité Il reste un vrai homme, il ouvre sans cesse notre humanité à Dieu et il est toujours le garant du fait que Dieu est un Dieu proche.

4. PRAGUE. UNE « COUR » POUR CEUX QUI CHERCHENT LE DIEU INCONNU

Les gens qui se considèrent comme agnostiques ou athées doivent aussi avoir une place dans notre cœur de croyants. Peut-être ces gens ont-ils peur quand nous parlons de nouvelle évangélisation. Ils ne veulent pas se voir comme objet de mission, ni renoncer à leur liberté de pensée et de volonté. Mais la question de Dieu continue à exister pour eux aussi, même s’ils ne peuvent pas croire au caractère concret de son attention pour nous. A Paris, j’ai dit que la recherche de Dieu était la cause fondamentale de la naissance du monachisme occidental et, avec lui, de la culture occidentale. Comme premier pas de l’évangélisation, nous devons essayer de maintenir vivante cette recherche ; nous devons faire en sorte que l’homme ne mette pas de côté la question de Dieu comme question essentielle de sa vie. Faire en sorte qu’il accepte cette question et la nostalgie qui s’y cache.

Cela me rappelle la formule empruntée par Jésus au prophète Isaïe, c’est-à-dire que le temple devrait être une maison de prière pour tous les peuples (cf. Is 56, 7 ; Mc 11, 17). Il pensait à ce que l’on appelait la cour des Gentils, qu’il débarrassa d’affaires venues de l’extérieur afin qu’il y ait de l’espace libre pour les Gentils qui voulaient prier là le Dieu unique, même s’ils ne pouvaient pas prendre part au mystère au service duquel l’intérieur du temple était réservé. Un espace de prière pour tous les peuples : on pensait ainsi à ceux qui ne connaissent Dieu, pour ainsi dire, que de loin ; que leurs dieux, leurs rites, leurs mythes ne satisfont pas ; qui désirent le Pur et le Grand, même si Dieu reste pour eux le « Dieu inconnu » (cf. Ac 17, 23). Ils devaient pouvoir prier le Dieu inconnu et ainsi, cependant, être en relation avec le vrai Dieu, même si c’était au milieu d’obscurités de différentes sortes.

Je pense qu’aujourd’hui l’Eglise devrait aussi ouvrir une sorte de « cour des Gentils » où les hommes puissent en quelque s’accrocher à Dieu, sans le connaître et avant d’avoir trouvé l’accès à son mystère, au service duquel est la vie interne de l’Eglise. Au dialogue avec les religions doit aujourd’hui s’ajouter avant tout le dialogue avec ceux à qui la religion est étrangère, à qui Dieu est inconnu et qui, pourtant, ne voudraient pas simplement rester sans Dieu, mais l’approcher au moins en tant qu’Inconnu.

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Traduction française par Charles de Pechpeyrou.

par Sandro Magister: La « Déclaration de Manhattan »: le manifeste qui secoue l’Amérique

26 novembre, 2009

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1341135?fr=y

La « Déclaration de Manhattan »: le manifeste qui secoue l’Amérique

Elle a été signée par des leaders catholiques, protestants, orthodoxes, unis pour défendre la vie et la famille. Avec la Maison-Blanche ans dans le collimateur. En Europe elle aurait été qualifiée d’ »ingérence » politique de l’Eglise

par Sandro Magister

ROME, le 25 novembre 2009 – De ce côté-ci de l’Atlantique, l’information est passée presque inaperçue: un vigoureux appel public pour défendre la vie, le mariage, la liberté religieuse et l’objection de conscience, lancé conjointement – c’est rare – par des personnalités de tout premier plan de l’Eglise catholique, des Eglises orthodoxes, de la Communion anglicane et des communautés évangéliques des Etats-Unis.

Parmi les leaders religieux qui ont présenté l’appel au public, vendredi 20 novembre au National Press Club de Washington (photo), il y avait le cardinal Justin Rigali, archevêque de Philadelphie, Donald W. Wuerl, archevêque de Washington, et Charles J. Chaput, évêque de Denver.

Et parmi les 152 premiers signataires de l’appel, il y a 11 autres archevêques et évêques catholiques des Etats-Unis : le cardinal Adam Maida, de Detroit, Timothy Dolan, de New York, John J. Myers, de Newark, John Nienstedt, de Saint-Paul et Minneapolis, Joseph F. Naumann, de Kansas City, Joseph E. Kurtz, de Louisville, Thomas J. Olmsted, de Phoenix, Michael J. Sheridan, de Colorado Springs, Salvatore J. Cordileone, d’Oakland, Richard J. Malone, de Portland, David A. Zubik, de Pittsburgh.

L’appel, un texte de 4 700 mots, est intitulé : « Manhattan Declaration : A Call of Christian Conscience [Déclaration de Manhattan. Un appel de la conscience chrétienne] » et tire son nom du quartier de New-York où en fut discutée et décidée la publication, en septembre dernier.

La rédaction finale du texte a été confiée au catholique Robert P. George, professeur de droit à la Princeton University, et aux évangéliques Chuck Colson et Timothy George, ce dernier étant professeur à la Beeson Divinity School de la Samford University à Birmingham, en Alabama.

Parmi les autres signataires figurent le métropolite Jonah Paffhausen, primat de l’Eglise orthodoxe en Amérique, l’archiprêtre Chad Hatfield, du séminaire théologique orthodoxe Saint-Wladimir, le révérend William Owens, président de la Coalition of African-American Pastors, et deux éminentes personnalités de la Communion anglicane : Robert Wm. Duncan, primat de l’Anglican Church in North America, et Peter J. Akinola, primat de l’Anglican Church in Nigeria.

Parmi les catholiques, en dehors des évêques, les signataires de l’appel sont le jésuite Joseph D. Fessio, disciple de Joseph Ratzinger et fondateur de la maison d’édition Ignatius Press, William Donohue, président de la Catholic League, Jody Bottum, directeur de la revue « First Things », George Weigel, membre de l’Ethics and Public Policy Center.

La « Déclaration de Manhattan » ne tombe pas dans le vide, elle survient à un moment critique pour la société et la vie politique américaines : celui où le gouvernement de Barack Obama est très occupé à faire passer un plan de réforme de l’assurance-maladie aux Etats-Unis.

En défendant la vie humaine dès la conception et le droit à l’objection de conscience, l’appel conteste deux points mis en danger par le projet de réforme actuellement en discussion au Sénat.

Au Congrès, une vive action de lobbying menée au grand jour par l’épiscopat catholique a contribué à éventer le danger. Le vote final ayant garanti à la fois le droit à l’objection de conscience et le blocage de tout financement public en faveur de l’avortement, la conférence des évêques a présenté ce résultat comme un « succès ». Mais maintenant, au Sénat, la bataille repart de zéro, sur un texte initial que l’Eglise juge à nouveau inacceptable. La conférence des évêques a déjà adressé aux sénateurs une lettre indiquant les modifications qu’elle souhaite voir apporter à tous les points litigieux.

Mais maintenant, il y a, en plus, l’œcuménique « Déclaration de Manhattan », dont le dernier chapitre, intitulé « Lois injustes », s’achève sur cette annonce solennelle :

« Nous ne nous laisserons pas contraindre au silence, à l’acquiescement, à la violation de nos consciences par quelque pouvoir que ce soit, culturel ou politique, quelles que puissent être les conséquences pour nous ».

Et tout de suite après :

« Nous rendrons à César ce qui est à César, pleinement et sans rechigner. Mais en aucun cas nous ne rendrons à César ce qui est à Dieu ».

Dans un passage au début du texte, l’appel dit aussi :

Alors que l’opinion publique prend une direction pro-life, des forces puissantes et déterminées agissent en faveur de l’avortement, de la recherche destructrice d’embryons, du suicide assisté et de l’euthanasie.

Et c’est vrai. D’après les plus récentes enquêtes, l’opinion publique américaine est en train de virer sensiblement vers une plus grande défense de la vie de l’enfant conçu.

De 1995 à 2008, toutes les études ont montré que les pro-choice étaient plus nombreux que les pro-life, avec un écart net entre les deux groupes : 49% pour le premier, 42% pour le second.

Mais aujourd’hui les positions sont inversées. Les pro-choice, descendus à 46%, sont dépassés par les pro-life, qui sont montés à 47%.

Les leaders religieux qui harcèlent Obama sur les terrains minés de l’avortement, du mariage entre homosexuels, de l’euthanasie, savent donc qu’une partie large et croissante de la société américaine est avec eux.

Le lancement de la « Déclaration de Manhattan » a eu un fort écho dans les médias américains, sans que personne n’ait protesté contre cette « ingérence » politique des Eglises.

Mais les Etats-Unis sont ainsi faits. Il y a depuis toujours une rigoureuse séparation entre les religions et l’Etat. Il n’existe pas de concordats et ils ne sont même pas concevables. Mais c’est justement pour cela que la liberté de parler et d’agir dans le domaine public est reconnue aux Eglises.

En Europe le paysage est très différent. Ici la « laïcité » est pensée et appliquée en conflit, latent ou explicite, avec les Eglises.

C’est peut-être un des motifs du silence qui en Europe, en Italie, à Rome, a accueilli la « Déclaration de Manhattan », vue comme un phénomène typiquement américain, étranger aux critères européens de jugement.

Même différence de vision quant au refus de donner la communion eucharistique aux hommes et femmes politiques catholiques favorables à l’avortement. La controverse est très vive aux Etats-Unis, pas de ce côté-ci de l’Atlantique. Cette différence de sensibilité divise aussi la hiérarchie de l’Eglise catholique : en Europe et à Rome la question ne se pose pratiquement pas, elle est laissée à la conscience de chacun.

Il faut cependant noter que, sur ce point, quelque chose est en train de changer, même en Europe. Et pas seulement parce qu’il y a un pape comme Benoît XVI qui affirme sa préférence pour le modèle américain de relations entre les Eglises et l’Etat.

Il y a quelques jours, un signal est venu d’Espagne, où l’Eglise catholique est aux prises avec un gouvernement hostile idéologiquement, celui de José Luis Rodríguez Zapatero, et où une loi libéralisant encore davantage l’avortement est en cours d’élaboration.

Selon des informations reprises par « L’Osservatore Romano », l’évêque Juan Antonio Martínez Camino, secrétaire général de la conférence des évêques d’Espagne, n’a pas hésité à avertir les hommes et femmes politiques catholiques que, s’ils votent cette loi, ils ne pourront être admis à la communion eucharistique, car ils se seront mis en situation objective de “péché public”.

Ce n’est pas tout. Mgr Martínez Camino a ajouté que ceux qui disent qu’il est moralement légitime de tuer un enfant à naître se mettent en contradiction avec la foi catholique et risquent donc de tomber dans l’hérésie et d’être excommuniés “latae sententiae”, c’est-à-dire automatiquement.

C’est la première fois qu’en Europe un dirigeant de conférence d’évêques tient des propos aussi « américains ».

Mais revenons à la « Déclaration de Manhattan ». Son texte intégral, avec la liste des 152 premiers signataires, se trouve sur la page web :

> Manhattan Declaration: A Call of Christian Conscience

Et voici ci-dessous la traduction du texte abrégé qui a été diffusé avec le texte intégral de la « Déclaration »:

Manhattan Declaration Executive Summary

Le 20 novembre 2009

Les chrétiens, quand ils ont vécu conformément aux idéaux les plus élevés de leur foi, ont défendu les faibles et les vulnérables et travaillé inlassablement pour protéger et renforcer les institutions vitales de la société civile, à commencer par la famille.

Nous sommes des chrétiens orthodoxes, catholiques et évangéliques, unis en ce moment pour réaffirmer les vérités fondamentales de la justice et du bien commun et lancer un appel à nos concitoyens, croyants ou non, pour qu’ils s’unissent à nous afin de les défendre. Ces vérités sont (1) le caractère sacré de la vie humaine, (2) la dignité du mariage comme union conjugale entre mari et femme, et (3) les droits de la conscience et de la liberté religieuse. Ces vérités, dans la mesure où elles fondent la dignité de l’homme et le bien-être de la société, sont inviolables et non négociables. Comme elles sont de plus en plus attaquées par des forces puissantes dans notre culture, nous sommes obligés, aujourd’hui, de parler fort pour les défendre et de nous engager à les honorer pleinement, quelles que soient les pressions exercées sur nous et sur nos institutions pour qu’elles soient abandonnées ou fassent l’objet de compromis. Nous prenons cet engagement non comme partisans d’un groupe politique mais comme disciples de Jésus-Christ, le Seigneur crucifié et ressuscité, qui est la Voie, la Vérité et la Vie.

Vie humaine

La vie des enfants à naître, des handicapés et des personnes âgées est de plus en plus menacée. Alors que l’opinion publique prend une direction pro-life, des forces puissantes et déterminées agissent en faveur de l’avortement, de la recherche destructrice d’embryons, du suicide assisté et de l’euthanasie. Bien que la protection des faibles et des personnes vulnérables soit le premier devoir d’un gouvernement, aujourd’hui le pouvoir du gouvernement est souvent appelé à faire la promotion de ce que Jean-Paul II appelait « la culture de mort ». Nous nous engageons à travailler sans cesse pour une égale protection de tout être humain innocent, à tous les stades de son développement et dans toutes les situations. Nous refuserons notre implication ou celle de nos institutions dans la destruction de vies humaines et nous soutiendrons de toutes les façons possibles ceux qui, en conscience, feront de même.

Mariage

L’institution du mariage, déjà attaquée par la promiscuité, l’infidélité et le divorce, risque d’être redéfinie et donc subvertie. Le mariage est l’institution originelle et la plus importante pour assurer la santé, l’éducation et le bien-être de tous. Là où le mariage se dégrade, les pathologies sociales se développent. La tendance à redéfinir le mariage est un symptôme, plus que la cause, d’une érosion de la culture du mariage. Elle reflète une perte de compréhension du sens du mariage tel qu’il est incorporé dans notre droit civil et dans nos traditions religieuses. Or il est essentiel de résister à cette tendance, car y céder serait renoncer à la possibilité de recréer une juste conception du mariage et, par là, à l’espoir de reconstruire une saine culture du mariage. Cette résistance bloquerait l’idée fausse et destructrice que ce qui est important, dans le mariage, c’est le romanesque et autres satisfactions pour adultes et non pas, intrinsèquement, le caractère unique et la valeur d’actes et de relations dont le sens est donné par la capacité à créer, promouvoir et protéger la vie. Le mariage n’est pas une « construction sociale », c’est plutôt une réalité objective – l’union scellée par un accord entre un mari et une femme – que la loi a le devoir de reconnaître, d’honorer et de protéger.

Liberté religieuse

La liberté religieuse et les droits de la conscience sont en grand danger. Ces principes fondamentaux de justice sont menacés de manière évidente par les efforts faits pour affaiblir ou éliminer l’objection de conscience du personnel et des institutions de santé, ainsi que par les dispositions anti-discrimination qui sont utilisées comme armes pour obliger les institutions religieuses, organismes caritatifs, entreprises et prestataires de services à accepter (et même à faciliter) des activités et des rapports qu’ils jugent immoraux, sous peine de perdre leur activité. Les attaques contre la liberté religieuse menacent gravement non seulement des individus, mais aussi des institutions de la société civile, notamment des familles, des organismes caritatifs et des communautés religieuses. Le bon état de ces institutions constitue une indispensable protection contre les excès gouvernementaux et il est indispensable au bon fonctionnement de toutes les institutions, gouvernement compris, sur lesquelles s’appuie la société.

Lois injustes

En tant que chrétiens, nous croyons aux lois et nous respectons l’autorité des gouvernants terrestres. Nous considérons comme un privilège spécial de vivre dans une société démocratique où le poids moral de la loi sur nous est encore plus fort à cause du droit de tous les citoyens à participer au processus politique. Mais, même dans un régime démocratique, les lois peuvent être injustes. Et dès les origines notre foi nous a enseigné que la désobéissance civile est un devoir face à des lois gravement injustes ou à des lois qui impliquent que nous fassions ce qui est injuste ou immoral. De telles lois n’ont pas le pouvoir de contraindre en conscience parce qu’elles ne peuvent revendiquer d’autre autorité que celle de la simple volonté humaine.

Nous proclamons donc que nous ne nous soumettrons à aucun texte qui nous forcerait, nous ou les institutions que nous dirigeons, à accomplir ou à faciliter des avortements, des recherches destructrices d’embryons, des suicides assistés, des euthanasies ou tout autre acte violant les principes de la profonde, intrinsèque et égale dignité de tout membre de la famille humaine.

De plus nous proclamons que nous ne nous laisserons pas contraindre au silence, à l’acquiescement, à la violation de notre conscience par quelque pouvoir que ce soit, culturel ou politique, quelles que puissent être les conséquences pour nous.

Nous rendrons à César ce qui est à César, pleinement et sans rechigner. Mais en aucun cas nous ne rendrons à César ce qui est à Dieu.

par Sandro Magister: « Très Saint Père, à notre époque d’horreurs irrationnelles… »

10 novembre, 2009

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1340851?fr=y

« Très Saint Père, à notre époque d’horreurs irrationnelles… »

L’appel à Benoît XVI « pour le retour à un art sacré authentiquement catholique ». Premier signataire: le grand écrivain allemand Martin Mosebach. Alors que la rencontre entre le pape et les artistes à la Chapelle Sixtine approche

par Sandro Magister

ROME, le 5 novembre 2009 – A quelques jours de la rencontre entre le pape et les artistes, annoncée pour le 21 novembre à la Chapelle Sixtine, un appel qui est déjà sur le bureau de Benoît XVI en anticipe le principal motif.

C’est un appel « au retour d’un art sacré authentiquement catholique ». Il n’émane pas d’artistes mais de chercheurs et de gens passionnés à des titres divers par le destin de l’art chrétien. Entre tous : Nikos Salingaros, Steven J. Schloeder, Steen Heidemann, Duncan G. Stroik, Pietro De Marco, Martin Mosebach, Enrico Maria Radaelli.

Mosebach est un écrivain allemand confirmé que Joseph Ratzinger connaît bien. Son dernier ouvrage, « Eresia dell’informe. La liturgia romana e il suo nemico », a aussi été publié en Italie, cette année, aux éditions Cantagalli. C’est une étincelante apologie du grand art chrétien ou plutôt de la liturgie catholique elle-même en tant qu’art. Avec de piquantes invectives contre l’attitude iconoclaste qui règne aujourd’hui dans l’Eglise catholique elle-même.

Radaelli, disciple du grand philologue et philosophe catholique Romano Amerio, est un spécialiste raffiné de l’esthétique théologique. Son chef d’œuvre, « Ingresso alla bellezza », publié en 2008, est un magnifique parcours d’introduction au mystère de Dieu à travers cette « Imago » de Lui qu’est le Christ. La beauté comme manifestation de la vérité.

L’appel est né aussi de séminaires qui ont eu lieu ces mois derniers à la bibliothèque de la commission pontificale des biens culturels de l’Eglise, où les accueillait le vice-président de cette commission vaticane, l’abbé bénédictin Michael J. Zielinski. Les pères Nicola Bux et Uwe Michael Lang, consulteurs du bureau des célébrations liturgiques pontificales et, pour le second, membre de la congrégation pour le culte divin, y ont participé. Mais, parmi les promoteurs de l’appel, pas d’ecclésiastique ni de responsable du Vatican. Les signataires sont des laïcs aux compétences et professions diverses.

Après une brève introduction, le texte se présente en sept brefs chapitres consacrés aux causes de l’actuelle fracture entre l’Eglise et l’art, aux références théologiques, aux commanditaires, aux artistes, à l’espace sacré, à la musique sacrée, à la liturgie.

Il s’achève sur l’appel proprement dit, ainsi formulé :

« Pour toutes les raisons exposées ici, conscients de l’écoute paternelle de Votre Sainteté et de l’attention miséricordieuse du Vicaire du Christ, nous Vous supplions, Très Saint Père, de bien vouloir lire dans notre appel plein de tristesse la plus poignante préoccupation quant à la terrible situation actuelle de tous les arts qui ont toujours accompagné la liturgie sacrée, ainsi qu’une modeste et très humble demande d’aide à Votre Sainteté :

– pour que les arts et l’architecture sacrés puissent à nouveau être et se montrer vraiment et profondément catholiques ;

– pour qu’ensuite les foules de fidèles, même les plus simples et les moins savants, puissent à nouveau s’émerveiller et profiter de cette noble et multiforme beauté, encore et toujours présente de manière vivante dans la maison du Seigneur, et par elle recevoir à nouveau dans leur cœur les très hauts et toujours nouveaux enseignements ;

– pour qu’enfin l’Eglise puisse montrer qu’elle est, même à notre époque d’horreurs matérialistes, irrationnelles et anti-éducatives, la seule vraie, active et attentive promotrice et gardienne d’un art nouveau et vraiment ‘original’, c’est-à-dire capable même aujourd’hui de fleurir, comme il l’a toujours fait précédemment, à partir du passé, à partir de sa glorieuse et éternelle Origine, autrement dit à partir du sentiment le plus intime de la Beauté qui brille dans la Vérité du Christ ».

On peut lire le texte intégral en plusieurs langues, avec la liste des signataires, sur le site web créé à cet effet :

> Appel au Très Saint Père Benoît XVI pour un art sacré authentiquement catholique

Voici, à titre d’exemple, un chapitre :

VI. MUSIQUE SACRÉE ET CHANT LITURGIQUE

Saint-Père, l’Eglise a aujourd’hui l’occasion de se réapproprier son rôle « hautement » magistériel en matière de musique sacrée, principalement dans le domaine de la musique et du chant liturgiques, qui doivent nécessairement répondre aux catégories du « bon » et du « juste » par leur intime coïncidence – pas seulement par leur correspondance – avec la liturgie elle-même (Paul VI, discours aux chanteurs de la chapelle pontificale du 12 mars 1964).

Dans l’histoire millénaire du christianisme, le rapport dialectique entre musique sacrée et musique profane a amené plusieurs fois l’autorité ecclésiastique à intervenir pour « nettoyer le bâtiment de la liturgie romaine » (périphrase expressément utilisée par de nombreux papes) des intrusions séculières que la musique apportait justement dans les églises et qui, au fil des siècles et avec le développement technico-musical progressif, sont devenues de plus en plus graves et éloignées du bon usage liturgique, finissant souvent par s’arroger des rôles auto-référençants de nature profane.

Depuis la constitution apostolique « Docta sanctorum » du pape Jean XXII (1324), le magistère a toujours indiqué les façons correctes de mettre la musique au service du culte, en approuvant au fur et à mesure les nouveautés techniques compatibles avec la liturgie, mais en indiquant toujours et constamment jusqu’à nos jours (y compris le magistère du concile Vatican II et de tout l’après-concile) que le chant grégorien était la racine originelle, la source d’inspiration constante, la plus haute – justement parce qu’elle est simplement « très noble » – forme de musique qui puisse incarner l’idéal liturgique catholique de la manière la plus parfaite, y compris en vertu de son anonymat métahistorique objectivant et de sa véritable universalité esthétique, verbale, sensible.

Aujourd’hui nous ne pouvons sûrement pas mettre en place des styles ou des formes de musique préconçus, mais le retour du chant grégorien, de la polyphonie et de la musique pour orgue de qualité (inspirées elles aussi par le chant grégorien) anciennes, modernes ou contemporaines, aiderait sûrement, après des décennies de bouleversement total et de probabilisme musical, à retrouver des « mots » liturgiques que la Tradition artistique et musicale catholique nous a offerts pendant des siècles : ils ont fonctionné – pour utiliser une expression imagée du pape Paul VI dans l’encyclique « Mysterium fidei » – comme de véritables « mots de passe de la foi » catholique, qui s’est toujours appuyée sur des données sensibles, dotées de vérité et de beauté mais éloignées des intellectualismes stériles et maniérés ou des archéologismes à éviter avec soin (comme l’a indiqué le pape Pie XII dans l’encyclique « Mediator Dei », dont est sortie la réforme liturgique de la seconde moitié du XXe siècle).

Parmi les arts mis au service du culte, la musique est peut-être le plus fort, du fait de ce sens « catéchétique » constant que le magistère lui a toujours reconnu, mais c’est aussi le plus délicat dans la mesure où, par nature et contrairement aux autres arts, elle suppose un « tertium medium » entre l’auteur et le bénéficiaire : l’interprète. La sollicitude de l’Eglise doit donc, comme par le passé, porter sur la formation des auteurs et des interprètes : certes l’effort en ce sens est infiniment plus lourd qu’à la fin du Moyen Age, à l’époque baroque ou au XIXe siècle, puisqu’il s’agit aujourd’hui de forces issues d’une société qui, contrairement à ce qui a existé dans le passé, est bien peu chrétienne ; pour en tenir compte, la catéchèse devrait repartir des « fondamentaux » où les musiciens – quand ils ont le professionnalisme voulu – retrouvent le « sensus ecclesiæ » et même le « sensus fidei ».

__________

Et à propos de la rencontre entre le pape et les artistes…

La rencontre annoncée entre Benoît XVI et les artistes aura lieu le matin du samedi 21 novembre 2009, à la Chapelle Sixtine.

Voici le programme de la rencontre. Après un prélude musical, l’archevêque Gianfranco Ravasi, président du conseil pontifical pour la culture, saluera le pape au nom des personnes présentes. Puis quelques passages de la « Lettre aux artistes » de Jean-Paul II, du 4 avril 1999, seront lus. Enfin le pape prononcera un discours. Un second moment musical conclura la rencontre.

La Chapelle Sixtine n’étant pas très grande, il y aura au maximum 500 artistes présents, venus du monde entier et appartenant à toutes les disciplines : peintres et sculpteurs, architectes, écrivains et poètes, musiciens et chanteurs, hommes de cinéma, de théâtre, danseurs, photographes. C’est le conseil pontifical pour la culture qui s’est occupé des invitations.

En plus de la lettre écrite par Jean-Paul II en 1999, il existe un autre précédent important, datant de 45 ans : la rencontre entre Paul VI et les artistes, le 7 mai 1964, toujours à la Chapelle Sixtine.

Le motif de cette nouvelle rencontre, c’est que « depuis longtemps l’alliance entre la foi chrétienne et l’art s’est rompue ». C’est ce qu’a déclaré Mgr Ravasi, le 10 septembre, en annonçant l’évènement.

L’alliance entre la foi et l’art fait partie de l’identité de l’Eglise. Le judaïsme interdisait les images sacrées. Mais la foi en Dieu incarné a vite amené l’Eglise à s’approprier l’art grec et romain comme langage figuré.

Cette géniale alliance de l’Eglise avec l’art est périodiquement en butte à des contestations iconoclastes. Au cours du premier millénaire en Orient. Au cours du second en Occident, d’abord avec le protestantisme puis, aujourd’hui, avec la tendance générale anti-figurative manifestée non seulement par l’art mais aussi par les commanditaires ecclésiastiques.

En rencontrant les artistes dans ce haut lieu de l’art chrétien qu’est la Chapelle Sixtine, Benoît XVI se propose précisément d’arrêter cette décadence et de renouer un dialogue, dans l’espoir que renaisse une alliance féconde entre l’art et l’Eglise.

En un temps « où, dans de vastes régions de la terre, la foi est en danger de s’éteindre comme une flamme qui ne trouve plus d’aliment », le pape pense peut-être à ce que disait saint Jean Damascène au plus fort de la tempête iconoclaste :

« Si un païen vient à toi et te dit : Montre-moi ta foi ! Conduis-le à l’église, montre-lui le décor dont elle est ornée et explique-lui la série des tableaux sacrés ».

par Sandro Magister: La Chapelle Pauline rouverte au culte. Avec deux nouveautés

7 juillet, 2009

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1339202

La Chapelle Pauline rouverte au culte. Avec deux nouveautés

C’est la chapelle privée du pape, dans les palais du Vatican. Après une restauration complète, l’autel fait de nouveau face au tabernacle. Autre nouveauté : l’interprétation que Benoît XVI a donné des deux fresques de Michel-Ange, particulièrement du regard de l’apôtre Pierre…

par Sandro Magister

ROME, le 6 juillet 2009.  Les illustrations reproduites ci-dessus sont des détails de deux fresques de Michel-Ange peintes à fresque dans la Chapelle Pauline : la conversion de Paul et la crucifixion de Pierre.

La Chapelle Pauline n’est pas ouverte aux visiteurs. Située dans les palais du Vatican à quelques pas de la Chapelle Sixtine, c’est un lieu de prière réservé au pape. Ayant subi une restauration complète, elle a été rouverte au culte le 4 juillet par Benoît XVI qui y a présidé les vêpres.

La nouvelle de la réouverture de la Chapelle Pauline au culte a été peu reprise par les médias, plus intéressés par la publication de l’encyclique « Caritas in veritate » et par la rencontre entre le pape et Barack Obama.

Mais il faut souligner deux informations.

***

La première est que les restaurations ont également entraîné une réorganisation du chœur, dans la fidélité à la tradition liturgique. Paul VI, en 1975, avait remplacé l’autel tourné vers le tabernacle par un autre autel éloigné du mur, de forme ovale, permettant de célébrer face aux fidèles.

Il avait par ailleurs supprimé la balustrade en bois pour la communion et installé à sa place un ambon en marbre sculpté. Le dallage avait été recouvert d’une moquette rouge, ainsi que les murs jusqu’à la hauteur des fresques.

Benoît XVI a remis le précédent autel à sa place, même s’il est légèrement détaché du tabernacle, remettant à l’ordre du jour la célébration « tous tournés vers le Seigneur ». Il a retiré l’ambon et remis la balustrade à sa place. La moquette rouge a disparu aussi bien du sol que des murs, qui ont retrouvé leur aspect originel.

***

La seconde nouveauté importante concerne l’interprétation des deux fresques de Michel-Ange consacrées à Saint Pierre et saint Paul, en particulier l’interprétation du regard de Pierre.

L’interprétation traditionnelle dit que Pierre, alors qu’il va être crucifié la tête en bas, a le regard tourné vers ceux qui entrent dans la chapelle, pour leur rappeler que le martyre peut être le sort de ceux qui suivent Jésus.

A l’appui de cette interprétation, on rappelle que, jusqu’en 1670, de nombreux conclaves se sont tenus dans la Chapelle Pauline. Pierre regardait dans les yeux les cardinaux qui s’apprêtaient à élire son successeur. Et l’élu, entrant par là dans la chapelle pour prier, aurait à chaque fois croisé le regard du premier des apôtres.

Lors de la présentation au public de la chapelle restaurée, le 30 juin, les responsables de la restauration s’en sont eux aussi tenus, pour l’essentiel, à cette interprétation traditionnelle.

La nouveauté, c’est que Benoît XVI s’en est éloigné. Dans l’homélie qu’il a prononcée aux vêpres par lesquelles il a rouvert la Chapelle Pauline au culte, il a donné une interprétation nouvelle du regard de Pierre dans la fresque de Michel-Ange.

Le pape a dit que le regard de Pierre veut se tourner, plutôt que vers le visiteur, vers le visage de Paul, sur le mur d’en face : vers Paul qui porte en lui la lumière du Christ ressuscité. « C’est comme si Pierre, au moment de l’épreuve suprême, cherchait cette lumière qui a donné la vraie foi à Paul ».

Naturellement, a ajouté le pape, cela n’empêche pas que ce dialogue de regards entre les deux apôtres soit un grand enseignement pour ceux qui viennent prier dans la Chapelle Pauline, et en particulier pour les successeurs de Pierre.

Voici le passage central de l’homélie de Benoît XVI aux vêpres du 4 juillet 2009 dans la Chapelle Pauline, consacrée aux deux apôtres peints à fresque par Michel-Ange :

“Les visages de Pierre et de Paul sont l’un face à l’autre…“

par Benoît XVI

[…] Le regard est surtout attiré par le visage des deux apôtres. Il est évident, ne serait-ce qu’en raison de leur position, que ces deux visages jouent un rôle central dans le message iconographique de la chapelle. Mais au-delà de leur emplacement, ils nous attirent tout de suite plus loin que l’image : ils nous interrogent et nous invitent à réfléchir.

Tout d’abord, arrêtons-nous sur Paul : pourquoi est-il représenté avec un visage aussi âgé ? C’est le visage d’un vieil homme, alors que nous savons – et Michel-Ange le savait aussi – que l’appel avait été adressé à Saül sur le chemin de Damas quand il avait à peu près trente ans. Le choix de l’artiste nous fait sortir du pur réalisme, il nous fait aller au-delà du simple récit des événements pour nous introduire à un niveau plus profond. Le visage de Saül-Paul – qui est celui, désormais âgé, de l’artiste lui-même – représente l’être humain qui a besoin d’une lumière supérieure. C’est la lumière de la grâce divine, indispensable pour acquérir une vision nouvelle permettant de percevoir la réalité orientée vers « l’espérance qui vous attend dans les cieux », comme l’écrit l’apôtre dans le salut initial de la lettre aux Colossiens que nous venons d’entendre (1,5). Le visage de Saül tombé à terre est illuminé d’en haut par la lumière du Ressuscité et, malgré son côté dramatique, la représentation est apaisante et donne un sentiment de sécurité. Il exprime la maturité de l’homme illuminé intérieurement par le Christ notre Seigneur, tandis qu’autour de lui se déploie un tourbillon d’événements où toutes les figures se retrouvent comme dans un abîme. La grâce et la paix de Dieu ont enveloppé Paul, l’ont conquis et transformé intérieurement. C’est cette « grâce » et cette « paix » qu’il annoncera à toutes ses communautés au cours de ses voyages apostoliques, avec une maturité de vieil homme, due non à l’âge mais à l’esprit, qu’il a reçue du Seigneur lui-même.

Ici, donc, dans le visage de Paul, nous pouvons déjà percevoir le cœur du message spirituel de cette chapelle, c’est-à-dire le prodige de la grâce du Christ qui transforme et rénove l’homme par la lumière de sa vérité et de son amour. C’est en cela que consiste la nouveauté de la conversion, de l’appel à la foi, qui trouve son accomplissement dans le mystère de la Croix.

Nous passons ainsi du visage de Paul à celui de Pierre, représenté au moment où sa croix renversée est dressée et où il se tourne pour regarder celui qui le contemple. Ce visage aussi nous surprend. Il a bien l’âge du personnage, mais c’est son expression qui nous émerveille et nous interroge. Pourquoi cette expression ? Elle n’est pas douloureuse et de l’aspect de Pierre émane une étonnante vigueur physique. Le visage, surtout le front et les yeux, semble exprimer l’état d’âme de l’homme face à la mort et au mal : il y a comme un égarement, un regard aigu, presque tendu dans la recherche de quelque chose ou de quelqu’un, à l’heure ultime. Les yeux ressortent aussi dans le visage des personnages qui sont autour de Pierre : ils glissent des regards inquiets, parfois effrayés ou égarés.

Que signifie tout cela ? C’est ce que Jésus avait prédit à ce disciple : « Quand tu seras vieux, un autre te conduira où tu ne veux pas aller » ; et le Seigneur avait ajouté : « Suis-moi » (Jean, 21, 18.19). Voilà, c’est alors que se réalise le sommet de l’histoire : le disciple n’est pas plus que le Maître et maintenant il expérimente toute l’amertume de la croix, des conséquences du péché qui sépare de Dieu, toute l’absurdité de la violence et du mensonge. Si l’on vient méditer dans cette chapelle, on ne peut échapper à la radicalité de la question posée par la croix : la croix du Christ, chef de l’Eglise, et la croix de Pierre, son vicaire sur terre.

Les deux visages sur lesquels s’est arrêté notre regard sont l’un face à l’autre. On pourrait en fait penser que celui de Pierre est tourné vers celui de Paul qui, pour sa part, ne voit pas mais porte en lui la lumière du Christ ressuscité. C’est comme si Pierre, à l’heure de l’épreuve suprême, cherchait cette lumière qui a donné la vraie foi à Paul.

Alors, en ce sens, les deux icônes peuvent devenir les deux actes d’un unique drame : le drame du mystère pascal : croix et résurrection, mort et vie, péché et grâce. L’ordre chronologique entre les événements représentés est peut-être renversé mais le dessein du salut émerge, ce dessein que le Christ lui-même a réalisé en lui-même en le menant à son terme, comme nous l’avons chanté tout à l’heure dans l’hymne de la lettre aux Philippiens.

Pour ceux qui viennent prier dans cette chapelle, et avant tout pour le pape, Pierre et Paul deviennent des maîtres de foi. Par leur témoignage ils invitent à aller en profondeur, à méditer en silence le mystère de la croix, qui accompagne l’Eglise jusqu’à la fin des temps, et à accueillir la lumière de la foi, grâce à laquelle la communauté apostolique peut étendre jusqu’aux confins de la terre l’action missionnaire et évangélisatrice que lui a confié le Christ ressuscité. Ici on ne fait pas de célébrations solennelles avec le peuple. Ici le successeur de Pierre et ses collaborateurs méditent en silence et adorent le Christ vivant, présent spécialement dans le très saint sacrement de l’Eucharistie. […]

par Sandro Magister: La revanche de la prière, dans un monde qui veut la bannir

1 juin, 2009

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1338671?fr=y

La revanche de la prière, dans un monde qui veut la bannir

Du Mont-Cassin, le pape relance la devise de saint Benoît: « Ora et labora ». Et le cardinal Ruini explique pourquoi prier est la réponse sûre aux crises modernes de la foi. Il en a été question également lors d’un Festival de la théologie

par Sandro Magister

ROME, le 29 mai 2009 – En visite à l’abbaye du Mont-Cassin, le dimanche après l’Ascension, Benoît XVI a relancé la célèbre devise du saint dont il a pris le nom: « Ora et labora et lege ». Travaille et étudie, mais avant tout prie.

Et il a associé cette devise à une autre qu’il a placée plusieurs fois à l’origine de toute la civilisation occidentale: « quaerere Deum », rechercher Dieu.

Aux yeux de Benoît XVI, prier Dieu n’est pas une partie de la vocation de l’homme, mais sa totalité. Cette thèse peut paraître audacieuse, à une époque où la prière est souvent déconsidérée, contestée, bannie. Mais elle s’appuie sur des signes d’attention renouvelée à cet acte capital de la vie chrétienne et ce n’est pas tout.

***

Par exemple, tandis que le pape était au Mont-Cassin, à Bologne, une ville plus au nord de l’Italie et l’un des plus sécularisées du pays, la fête de la Vierge de Saint-Luc a accueilli pour la prière une foule bien plus nombreuse que dans le passé. Quelques semaines plus tôt, toujours à Bologne, l’immense basilique San Petronio n’a pas suffi à contenir une foule de jeunes réunis pour une veillée de prière et ils ont aussi rempli la place qui se trouve devant la basilique.

Encore plus au nord et toujours ces jours-ci, des hommes d’Eglise, des théologiens, des philosophes et des artistes, croyants ou incroyants, se sont réunis à Plaisance, sur les bords du Pô, pour débattre précisément sur ce sujet: « Prière et expériences de Dieu ».

La rencontre, organisée comme un « Festival de la théologie », a débuté et s’est achevée, les 22 et 24 mai, par deux « discours magistraux »: le premier du cardinal Camillo Ruini, le second du plus célèbre des théologiens évangéliques allemands, Jürgen Moltmann.

Ont également pris la parole, entre autres, Philippe Némo et Mario Botta, PierAngelo Sequeri et Elmar Salmann, Massimo Cacciari et Guido Ceronetti.

Le discours du cardinal Ruini est reproduit ci-dessous, avec des intertitres de la rédaction du site.

On lira avec un intérêt particulier les passages où il analyse les objections que la culture actuelle oppose à la prière et, inversement, le sens profond de la prière comme « affaire sérieuse », pierre de touche de la foi chrétienne.

L’horizon de la prière: en route vers Dieu

par Camillo Ruini

Partons d’une définition classique de Saint Thomas d’Aquin: « Oratio est proprie religionis actus », la prière est précisément l’acte de la religion (« Summa Theologiae » II-II, q. 83, a. 3). Cette définition est généralement reconnue, même aujourd’hui, comme universellement valable dans le cadre de l’histoire des religions, en termes paradoxalement plus larges que la reconnaissance du rapport de la religion avec un Dieu personnel […].

Le bouddhisme reste l’exemple le plus notable d’une grande religion qui ne fait pas place à un Dieu personnel mais ramène tout à la non-distinction du « Rien », dans laquelle se dissout tout « Je » et tout « Tu », y compris un présumé « Tu » divin.

En ce cas, la prière change, pour ainsi dire, de nature et devient une « mystique » (en un sens très différent de la mystique chrétienne), c’est-à-dire le chemin qui conduit de la distinction à l’indistinction et finalement se présente comme l’expérience même de l’indistinction, qui constituerait la réalité suprême et décisive, la seule véritablement contraignante, dans le domaine du religieux.

Dans la perspective de l’histoire et de la phénoménologie des religions, cela ne paraît pas être l’approche spontanée et originelle de la prière, qui est plutôt de se tourner vers le divin comme vers un « Tu », même s’il est radicalement supérieur, mystérieux et ineffable, avec lequel nous pouvons en tout cas entrer en relations – et lui avec nous – pour nous le rendre propice et être protégés des menaces et des pièges de la vie, mais aussi pour l’honorer dans sa grandeur et reconnaître notre dette radicale envers lui, c’est-à-dire pour l’adorer.

La fonction de la prière consiste justement à rendre possible et à réaliser cette mystérieuse relation. Le mythe, ou plutôt les mythes, surtout les mythes des origines, peuvent être considérés comme le contexte explicatif et interprétatif dans lequel l’humanité a structuré et justifié pendant des millénaires une telle relation avec le divin.

LA CRITIQUE GRECQUE DU MYTHE

Mais déjà cinq ou six siècles avant Jésus-Christ, une critique rationnelle et philosophique du mythe s’est développée en Grèce, tendant à le remplacer par le « logos », le discours rationnel, quant à la connaissance de notre réalité et de celle du monde, tout en lui laissant assez de place pour diriger la vie de ceux qui ne sont pas capables de se servir pleinement du « logos » et aussi – en partie – pour atteindre ces réalités plus hautes auxquelles le « logos » de l’homme ne peut parvenir avec certitude.

En tout cas, la philosophie grecque n’est pas du tout « athée », au moins dans ses formes dominantes et les plus significatives. Au contraire, elle se définit aussi comme « théologie », une théologie non plus mythique mais « physique », naturelle, en ce sens qu’elle perçoit rationnellement la vraie nature du divin. Il serait trop expéditif d’affirmer que cette théologie philosophique est à proprement parler monothéiste, mais elle conçoit en tout cas la réalité suprême comme unitaire, ou comme l’Un au sommet de la réalité. Le problème est plutôt que cet Un ou Absolu n’est pas, comme tel, « interpellable » par nous: justement à cause de son absoluité transcendante, nous ne pouvons pas entrer en relations avec lui et donc la prière, acte et comportement fondamentaux de l’homme religieux, ne peut se tourner vers lui. Elle ne peut trouver un sens et une justification que sur un plan différent, en rapport avec nos besoins existentiels et sociaux, en se tournant concrètement vers ces Dieux qui ne sont en réalité que des images de l’Absolu, construites pour nous et en vue de notre besoin.

Il est intéressant de noter qu’à la même époque, au VIe siècle avant Jésus-Christ, dans une zone géographique et culturelle bien différente, naissait le bouddhisme, qui peut lui aussi être compris comme une critique des formes précédentes de religion mythique et qui ne laisse pas non plus de place à la prière comme relation personnelle avec un Tu divin.

LA RÉVÉLATION BIBLIQUE

Mais, toujours à cette époque, une critique tout aussi radicale du polythéisme a été développée par les prophètes d’Israël, en particulier par le Second Isaïe (Is 40-55), en liaison avec la fin de la monarchie davidique et l’exil à Babylone. Mais il s’agit d’une critique profondément différente, fondée non sur la raison humaine comme celle de la philosophie grecque, ni sur une expérience mystique comme celle du bouddhisme, mais sur la révélation directe du Dieu unique qui, à travers le prophète, s’adresse au peuple d’Israël.

La foi en Yahvé seul vrai Dieu et la relation exclusive avec lui ont sûrement des racines beaucoup anciennes, qui ont à voir avec l’origine même d’Israël comme peuple. Mais en réalité c’est vraiment la très grave crise constituée par l’exil à Babylone et la fin de l’indépendance nationale – en elle-même elle tendait à mettre en discussion la puissance du Dieu d’Israël vaincu, selon la mentalité du temps, par les dieux de Babylone – qui a été l’occasion de réagir en développant et en approfondissant encore la foi en Lui comme Créateur de l’univers et seul vrai Dieu de toutes les nations.

De plus, on peut dire que l’on ne rencontre qu’en Israël le monothéisme au sens propre et plein, dont l’essence ne consiste pas simplement en l’affirmation de l’unicité d’un Etre suprême mais aussi en son « interpellabilité », notre possibilité d’établir une relation avec lui et de le prier, et dans l’exclusion du culte d’autres divinités qui en découle.

Ainsi la révélation biblique dépassait dès le début cette séparation qui a tourmenté la religion dans l’antiquité classique, en réunifiant, dans le Dieu qui se révèle à nous, l’Etre absolu auquel les philosophes étaient parvenus d’une manière ou d’une autre et ces divinités à qui l’on pouvait rendre un culte, mais que la critique philosophique réduisait désormais à l’état de mythes dépourvus de vérité et de substance.

Dans une perspective historico-religieuse, un divorce à certains égards semblable paraît s’être produit plusieurs millénaires auparavant: en effet la croyance en un Etre suprême existe pratiquement chez presque tous les peuples et tous les mythes archaïques, mais peu à peu ce Dieu suprême paraît s’éloigner du monde et des hommes, se désintéresser d’eux et abandonner son pouvoir à des divinités inférieures, devenant ainsi un « Deus otiosus », un Dieu oisif, qui reçoit comme tel de moins en moins de prières. La révélation biblique se présente donc comme un virage grandiose et décisif dans l’histoire de la religion et des religions: le Dieu suprême prend alors l’initiative, surgit sur la scène du monde et dans la vie de l’homme, se présentant comme le « Dieu jaloux », qui veut pour lui seul la prière, le culte et l’adoration, parce que lui seul est Dieu et que tout le reste est sa création.

Dans l’Ancien Testament, à la base de la prière, il y a donc l’initiative de Dieu qui parle à l’homme, qui à son tour répond: « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute », dit le jeune Samuel (1 Sam 3, 9). Prier, c’est donc se mettre en présence du Dieu vivant ; la raison fondamentale de la prière est l’alliance que Dieu a conclue avec son peuple et qui demande la cohérence de la vie, l’accomplissement fidèle de la loi que Dieu a donnée. Les dimensions éthique et communautaire sont donc au premier plan: mais quand, comme je l’ai dit, la communauté nationale connaît une crise – à cause de son infidélité persistante à l’alliance – le caractère personnel de la prière s’accentue, comme on peut le voir dans beaucoup de psaumes.

LA PRIÈRE DE JÉSUS

Un autre changement dans la prière, définitif celui-là, apparaît avec Jésus de Nazareth et surtout avec sa prière personnelle, où s’exprime sa relation avec Dieu le Père. Cette relation unique nous fait pénétrer en quelque sorte dans le mystère de Dieu parce que l’homme Jésus de Nazareth est – et sait qu’il est – le Fils totalement tourné vers le Père, le Fils dont la nourriture est de faire la volonté du Père (Jn 4, 34), le Fils qui n’est vraiment connu que par le Père et qui, à son tour, est seul à connaître vraiment le Père (Mt 11, 27), en dernière analyse le Fils qui, dans l’unité de l’amour réciproque, ne fait qu’un avec le Père (Jn 10, 30). L’Eglise primitive a conservé dans sa forme originale araméenne le mot-clé par lequel Jésus s’adressait à Dieu dans la prière, « Abba », qui signifie Père avec une nuance de profonde intimité unie à beaucoup de respect et de dévouement.

Jésus lui-même a initié ses disciples à sa prière et à sa relation avec le Père, jusqu’à leur enseigner cette prière – le « Notre Père » – qui reste pour toujours la prière fondamentale et caractéristique du chrétien.

On notera simplement que ses trois premières demandes concernent Dieu lui-même, la reconnaissance et l’adoration que nous lui devons comme fils, alors que les quatre autres concernent nos espoirs, nos besoins et nos difficultés. Dans le Nouveau comme dans l’Ancien Testament, la prière implique et exige donc la cohérence de la vie, concrètement l’unité entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain, unité qui est radicalisée dans le Nouveau Testament: « tout ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Comme l’a écrit Benoît XVI dans son « Jésus de Nazareth », « Nous prierons d’autant mieux que l’orientation vers Dieu sera présente au fond de notre âme. Plus cela deviendra la base portante de toute notre vie, plus nous serons des hommes de paix et plus nous serons capables de supporter la souffrance, de comprendre les autres et de nous ouvrir à eux » (p. 159).

LA PRIÈRE DE L’ÉGLISE

Dans l’histoire et dans la vie de l’Eglise, la prière a occupé et occupe une place de premier plan, qui ne devient pleinement perceptible qu’a ceux qui en font l’expérience personnelle ou en étudient directement les documents historiques.

Cette prière se structure surtout comme liturgie, prière publique et communautaire de l’Eglise qui, unie à Jésus-Christ, s’adresse dans le Saint-Esprit à Dieu le Père. Le caractère spécifiquement trinitaire de la prière chrétienne émerge là dans toute son expressivité, comme participation et introduction dans la relation du Christ avec Dieu le Père dans le lien d’amour du Saint-Esprit. Nous sommes immergés, ou soulevés, c’est-à-dire dans une vie qui n’est pas notre vie d’hommes, de créatures, mais celle de Dieu; et le Dieu à qui nous nous adressons dans la liturgie n’est pas un Dieu générique, et même pas précisément le Dieu un et trin, mais le Dieu Père de Jésus-Christ et notre Père à tous en le Christ.

De plus, dans la prière chrétienne, la dimension publique et communautaire et la dimension intime et personnelle renvoient l’une à l’autre et progressent ensemble: le « Nous » de la prière de l’Eglise est associé à l’écoute de ce Dieu qui voit dans le secret et que nous sommes appelés à rencontrer dans l’intimité de notre chambre et dans le secret de notre cœur (Mt 6, 5-6). Au cours des siècles, ce caractère personnel de la prière a trouvé bien des expressions, assez souvent sublimes, qui restent un trésor précieux, comme le sont aussi les humbles expressions de la piété populaire.

Une autre grande caractéristique de la prière chrétienne concerne sa dimension « mystique ». Je ne pense pas seulement aux figures des grands mystiques dont le christianisme est riche à un point exceptionnel, mais plus radicalement au caractère spécifique de la mystique chrétienne, que l’on peut déjà percevoir dans les écrits des apôtres Paul et Jean.

Elle est directement liée à ce que nous avons dit de la prière de Jésus et de sa relation avec Dieu le Père. La formule de Jean sur l’ »être dans » mutuel – selon laquelle, de même que le Père est dans le Fils et le Fils dans le Père, de même les croyants sont appelés à être dans le Père et dans le Fils, tandis que le Père et le Fils sont en eux (Jn 17, 21) – exprime de manière insurpassable cette union avec Dieu qui est le cœur de toute mystique authentique.

Mais ici l’union avec Dieu résulte du don de soi que le Christ a fait historiquement sur la croix et elle exige le caractère concret, du point de vue éthique, de l’amour actif envers nos frères: « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et en nous son amour est accompli… Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4, 12.20).

Ce n’est donc pas une mystique refermée sur elle-même. Au contraire, elle est entrée dans l’histoire et exige la conversion, le changement de vie.

LES OBJECTIONS MODERNES

Mais il faut maintenant tenir compte des nombreuses difficultés que la prière a rencontrées à partir de l’époque moderne, surtout dans les pays de religion chrétienne. Certaines sont liées aux idées et aux convictions et, pendant longtemps, elles ont eu une faible diffusion au niveau populaire. Fondamentalement elles sont de trois sortes.

Les premières difficultés naissent de la négation de l’existence de Dieu, ou au moins d’une position agnostique: qu’on pense, par exemple, au matérialisme déjà présent dans certains courants des Lumières du XVIIIe siècle, ou à Feuerbach et au marxisme. Mais les formes de panthéisme qui apparaissent à partir de Spinoza ne laissent pas non plus une vraie place à la prière.

Dans le deuxième type de difficultés, on ne met pas en discussion Dieu, c’est-à-dire le « Tu » à qui la prière s’adresse, mais on pense qu’il est inaccessible à une relation personnelle avec nous. C’est le cas, par exemple, de Kant, qui, tout en gardant une bonne partie du concept chrétien de Dieu, voit dans la prière une « illusion superstitieuse » (« La religion dans les limites de la seule raison », sous la direction de M. M. Olivetti, 1993, p. 217) et de beaucoup d’autres avec lui, qui pensent que seule une religion naturelle et commune à tous les hommes peut être vraie et authentique, mais pas une religion révélée.

Nous arrivons ainsi à la troisième cause de difficultés: la contestation du christianisme. Au début, elle a plutôt concerné l’Eglise comme institution et son pouvoir social, puis elle s’est développée de plus en plus jusqu’à mettre en discussion des éléments centraux de la foi, comme la divinité du Christ et la possibilité même d’une intervention de Dieu dans l’histoire.

Sur ce point, on pense spontanément aux Lumières, surtout françaises. Mais la critique du christianisme faite en Allemagne pendant le XIXe siècle a peut-être été plus radicale et plus efficace historiquement, comme le montre très bien le livre de K. Löwith « De Hegel à Nietzsche. La fracture révolutionnaire dans la pensée du XIXe siècle ». Cette critique a notamment porté sur la vraisemblance historique du personnage du Christ tel qu’il nous est présenté par les Evangiles.

On comprend facilement combien tout cela a pu et peut entraver cette relation confiante et filiale avec Jésus-Christ et Dieu le Père qui est propre à la prière chrétienne.

LE DÉFI DE LA SÉCULARISATION

Mais les difficultés qui ont eu le plus fort impact sur les gens ordinaires ne dépendent pas d’idées et de théories, mais des énormes changements survenus dans les derniers siècles, à un rythme de plus en plus pressant, quant aux conditions concrètes de notre vie.

Je pense à la révolution industrielle et aux grandes transformations qui l’ont suivie, dont le moteur est le développement des sciences modernes et des technologies qui leur sont liées. Le monde qui en résulte et dont nous avons l’expérience directe nous apparaît de plus en plus comme l’œuvre de l’homme et de moins en moins comme la « nature », qui renvoie à son Créateur.

Mais le processus de changement est encore plus vaste parce qu’il englobe progressivement les rapports sociaux et les institutions, les sciences et en général l’utilisation publique de la raison, qui se rattachent exclusivement à l’intelligence et à la liberté de l’homme, ce qui les soustrait à l’influence de Dieu et de la religion.

Ce macro-processus, appelé « sécularisation », a trouvé son expression classique dès 1625 dans la formule créée par un grand juriste hollandais, personnellement très croyant, Hugo Grotius: « etsi Deus non daretur », comme si Dieu n’existait pas.

Cette formule signifie que le droit naturel et en général les systèmes d’organisation du monde gardent leur valeur même dans l’hypothèse – tout à fait impie pour Grotius – où Dieu n’existerait pas. La conséquence pratique est la réduction tendancielle de la relation avec Dieu au seul contexte personnel et privé, aujourd’hui théorisée à travers une interprétation restrictive du concept de « laïcité ».

Pour être concret, il faut ajouter la grande et presque étouffante influence négative qu’exercent le vacarme quotidien, l’idolâtrie de l’argent et du succès, l’ostentation de la sexualité qui devient sa propre fin. Ainsi la prière risque d’être étouffée non seulement au niveau public mais aussi au fond de notre cœur.

Dans la dynamique de l’histoire, ces divers facteurs agissent nécessairement les uns sur les autres et parfois se réunissent pour essayer d’éliminer la religion et la prière de l’horizon de l’humanité. Des deux grandes tentatives de ce genre, l’une appartient à un passé récent mais encore très actif dans certaines parties du monde, l’autre aux années que nous vivons.

Le premier est l’athéisme d’état développé systématiquement par les régimes communistes. On fait remarquer à juste titre que cette tentative a échoué, puisque la foi et la prière ont survécu à son attaque et font même, à certains égards, preuve d’une vitalité nouvelle dans les pays qui ont subi cette expérience. Mais ce n’est qu’une partie de la question: les dégâts et les destructions provoqués ont en effet laissé des conséquences profondes quant à la consistance humaine et morale de tant de personnes et de sociétés entières et aussi, plus précisément, quant à leur enracinement dans le christianisme.

Aujourd’hui, en tout cas, nous devons être surtout attentifs à un phénomène beaucoup plus complexe, subtil et impalpable que l’athéisme d’état.

C’est la tentative de présenter la religion et la prière d’une part comme dépourvues de fondement objectif – parce que Dieu n’existe pas, ou que nous ne pouvons pas le connaître, ou qu’il n’a pas un caractère personnel qui nous permettrait de l’interpeller – et d’autre part, comme s’expliquant très bien en tant que fonction psychologique humaine, localisée dans des zones déterminées de notre cerveau, cherchant à répondre à nos besoins de protection et de sécurité et pouvant peut-être avoir joué, dans le passé, un rôle positif pour la survie et l’évolution de notre espèce.

Je note au passage que cette façon de voir néglige une caractéristique fondamentale de l’expérience religieuse et morale: quand celle-ci est authentique, elle se rapporte à l’Absolu et on ne peut donc pas l’expliquer totalement en fonction de buts relatifs et contingents sans la méconnaître et la nier dans sa véritable essence. Effectivement la prière et l’expérience religieuse se fixent d’autres buts, consciemment ou inconsciemment, et elles peuvent contribuer à les atteindre, mais seulement selon la logique du « cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33).

Concrètement, l’influence de la religion et en particulier de la foi en un Dieu unique est souvent considérée aujourd’hui comme néfaste.

Son rôle public tendrait en effet à restreindre la liberté des comportements et aussi à opposer les uns aux autres les hommes et les peuples en fonction des différentes croyances qu’ils professent, jusqu’à devenir source de violence.

Sur le plan personnel aussi, la religion serait une cause de malheur, provoquant des sentiments de culpabilité et réprimant la joie de vivre.

LA PRIÈRE COMME AFFAIRE SÉRIEUSE DE LA FOI

Je ne parlerai pas ici des nombreux problèmes qui entravent la pratique de la prière à notre époque. Il faut reconnaître qu’ils n’ont pas passé sans laisser de traces et que beaucoup de gens, y compris d’une certaine manière des croyants, ont perdu le sens et le goût de la prière, en plus de sa pratique: même si ensuite, parfois, ils demandent spontanément à d’autres personnes de prier pour eux, montrant ainsi qu’il leur reste au moins un peu de considération et peut-être de nostalgie pour la prière.

Mais il y a de nombreux témoignages d’un phénomène inverse: de plus en plus de gens, notamment chez les jeunes, ont soif de prière et prennent des décisions courageuses pour la satisfaire. Phénomène confirmé par l’augmentation, y compris en Italie et en Europe, des vocations contemplatives, très significative en un temps où, au contraire, les vocations sacerdotales et religieuses de vie active sont, hélas, en baisse dans ces pays.

En tout cas, au-delà des chiffres des statistiques et de toutes les difficultés et conditionnements qui peuvent provenir du contexte socioculturel, la prière, comme la foi, est un choix personnel dans lequel le dernier mot revient à notre liberté. Ou plutôt, dans une vision chrétienne, deux libertés entrent en jeu dans la prière et dans la foi: celle de Dieu d’abord et celle de l’homme en second lieu.

Donc, même s’il est utile et nécessaire de dissiper autant que possible les nuages qui actuellement rendent l’horizon de la prière peu visible dans notre culture, le plus important, pour chacun de nous, est la réalité et la qualité de notre prière personnelle. Sur ce plan personnel et presque confidentiel, je voudrais vous dire que, dans mon expérience, la pratique même de la prière en augmente le besoin et rend la foi plus forte, plus sûre et plus joyeuse.

Dans son « Introduction à la foi », un petit livre paru il y a presque 40 ans, le théologien Walter Kasper, aujourd’hui cardinal, a écrit sur la prière des pages qui restent d’une grande actualité. Leur titre est « La prière comme affaire sérieuse de la foi ». En effet l’essence de l’acte de foi s’exprime sous sa forme la plus concrète dans la prière et tous les motifs actuels de crise de la foi y convergent aussi, comme en un point crucial.

Dans la prière, avant tout, nous disons « Tu » à Dieu: mais cela a-t-il encore un sens, aujourd’hui, de percevoir Dieu comme une personne? C’est la raison de fond pour laquelle, il y a 40 ou 50 ans, des théologiens protestants et même l’évêque anglican John A. T. Robinson dans son livre « Honest to God » pensèrent que la prière au sens propre devait désormais être remplacée par le dévouement au prochain.

En réalité, si quelque chose est évident dans toute la Bible, depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse, c’est que Dieu est extrêmement intelligent et libre et que c’est lui qui prend l’initiative de s’adresser personnellement à nous. Il n’est donc pas impersonnel mais éminemment personnel, d’une manière qui, certainement, dépasse infiniment la manière humaine d’être une personne, de même que toute autre catégorie ne peut être appliquée à Dieu qu’en dépassant infiniment les dimensions de nos concepts.

Le Dieu de Jésus-Christ est amour interpersonnel, communion de personnes, et ainsi il est vraiment unité parfaite. Mais aussi, sur le plan rationnel, nier que Dieu soit une personne signifie le réduire à un fond obscur et nécessaire de l’être, et donc, paradoxalement, cela signifie nier sa transcendance, que l’on voulait justement sauvegarder. De plus, s’il n’y a pas, à la racine de l’être, une intelligence et une liberté, l’univers entier ne peut qu’être une nécessité aveugle et donc il ne peut même pas y avoir de place pour notre intelligence, notre liberté et notre personnalité.

On peut ajouter, encore avec Walter Kasper, que la personnalité de Dieu et le fait qu’il soit distinct du monde, éléments constitutifs de la foi, ont leur contrepartie pratique dans la distinction entre la prière et le reste de la vie. Cela ne signifie pas du tout que la prière soit indifférente à nos situations, besoins et attentes, ni que toute notre vie ne doive pas être orientée vers Dieu et constituer ainsi une forme de prière, mais que la prière elle-même, pour s’enraciner en nous, a besoin d’autonomie par rapport aux autres moments de la vie et à toutes nos actions.

C’est précisément dans l’autonomie de son rapport direct à Dieu que la prière nous rend libres et capables d’accueillir avec un regard purifié toutes les réalités de la vie, pour les affronter non pas dans une optique égoïste mais à la lumière de l’amour miséricordieux de Dieu le Père. La prière est donc la réfutation vécue d’une pensée purement immanente, qui n’arrive plus à trouver le chemin vers le Créateur, et aussi d’une idolâtrie de l’action et de ses résultats qui ne laisse pas de place à l’expérience de la gratuité et à la découverte du plus beau côté de la vie.

Si nous passons de Dieu à l’autre pôle de la prière, c’est-à-dire à nous-mêmes, notre époque nous apparaît caractérisée par une véritable explosion de la subjectivité: chacun de nous veut être avant tout lui-même et choisir tout seul les chemins de sa vie, même si souvent il finit prisonnier d’un conformisme bien orchestré. La prière chrétienne demande l’ouverture de notre subjectivité, surtout vers Dieu, la rencontre avec lui élargissant nos horizons à l’infini, les sauvant du risque d’une fausse absolutisation de nous-mêmes.

Le fait que Dieu se soit révélé à nous et qu’en Jésus-Christ il nous ait montré son visage – comme Jésus l’a dit à l’apôtre Philippe « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9) – donne aussi à notre subjectivité un point de référence décisif, qui ne peut pas ne pas représenter une orientation précise pour ceux qui croient vraiment que Dieu se révèle.

Spécialement dans la liturgie, nous apprenons à unir le caractère objectif du credo et du culte de l’Eglise à notre subjectivité et à notre intériorité. En réalité c’est justement là un point crucial dans la situation actuelle de la foi: en effet, dans le domaine religieux, l’explosion de la subjectivité devient très souvent un éclectisme, qui puise indifféremment à telle ou telle tradition religieuse et spirituelle ce qui lui paraît convenir le mieux aux besoins et aux goûts de chaque individu. Mais, de cette façon, nous négligeons une donnée fondamentale, à savoir que Dieu lui-même, en Israël puis pleinement dans le Christ, s’est révélé à nous personnellement et que donc, peut-être sans nous en rendre compte, nous nous éloignons de notre foi. Prier à la manière chrétienne est donc essentiel pour être et rester chrétiens.

VERS UNE NOUVELLE SPIRITUALITÉ CHRÉTIENNE

Mais il reste devant nous, ou plutôt en nous, cette difficulté fondamentale qui ne naît pas de théories ou de contestations, mais du changement de notre situation dans le monde qui fait que, dans les circonstances normales de la vie, nous faisons plutôt l’expérience des produits de notre action que celle de l’œuvre du Dieu créateur.

L’indication fondamentale pour trouver dans cette nouvelle situation le sens et les chemins de la prière, saint Thomas d’Aquin nous l’a déjà offerte. Avec la redécouverte d’Aristote en Occident, il s’était trouvé confronté à l’apport innovant et, on peut le dire, « moderne » de la pensée aristotélicienne, qui proposait une interprétation, « scientifique » à sa manière, du monde, cherchant à expliquer les phénomènes par des causes internes au monde et non en se référant à des influences supérieures et divines comme le faisait au contraire l’interprétation « religieuse » du monde qui avait dominé le Moyen Age jusqu’alors.

Saint Thomas accueille pleinement cette nouvelle approche mais n’y voit pas du tout une alternative à la précédente: il propose en fait une « voie moyenne » (« Q. D. de Veritate », q. 6, a. 2) qui distingue une place spécifique et complémentaire pour chacune des deux interprétations: c’est-à-dire que les phénomènes du monde ont leurs causes immanentes, à rechercher par la méthode rationnelle, mais qu’ils ont aussi, tous ensemble, leur racine dans l’action créatrice de Dieu, qui concerne non seulement l’origine mais toute la vie et le devenir de l’univers et de l’homme dans l’univers.

Aujourd’hui le tableau est sûrement plus complexe et la mise en pratique de la « voie moyenne » est demandée non seulement aux philosophes, mais à l’homme ordinaire, puisque nous avons affaire à une « science » toute autre que celle d’Aristote: une science capable de transformer le monde et, dans une certaine mesure, de nous transformer aussi.

Mais l’indication de fond fournie par saint Thomas reste valable et elle a été reprise par le Concile Vatican II, en particulier dans « Gaudium et spes », 36. Il s’agit donc de la développer et de l’affiner conceptuellement, par rapport aux réalités et aux sciences actuelles, et surtout de l’intérioriser et de la concrétiser pour en faire une ligne directrice de notre relation personnelle avec Dieu, qui pourra ainsi s’insérer harmonieusement dans notre expérience de vie actuelle. C’est là une tâche très absorbante pour la communauté ecclésiale qui, comme l’a écrit Jean-Paul II dans « Novo millennio ineunte », 33, est appelée à être une « école de prière ».

Mais Vatican II (« Gaudium et spes » 37) nous a offert une autre indication qui me paraît particulièrement précieuse pour vivre notre situation actuelle dans le monde avec une authentique joie chrétienne.

D’une part il faut être bien conscients que toutes les activités humaines sont mises en danger chaque jour par l’orgueil et par l’amour désordonné de nous-mêmes et qu’elles ont donc besoin d’être purifiées à travers la croix et la résurrection du Christ.

Mais d’autre part l’homme racheté par le Christ et devenu, par l’opération du Saint-Esprit, une « créature nouvelle » (Gal 6, 15) peut et doit aimer les choses que Dieu a créées, en les regardant et en les honorant comme si elles sortaient maintenant de ses mains. Il en remercie leur Auteur et « utilisant et jouissant » des créatures dans la pauvreté et en liberté d’esprit, il est introduit dans la vraie possession du monde, comme s’il n’avait rien et possédait tout (2 Cor 6, 10): « Tout est à vous, mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu » (1 Cor 3,22-2).

Le Concile, pour décrire l’approche chrétienne des choses du monde, associe au verbe « utiliser », qui caractérisait une spiritualité orientée vers la fuite et le mépris du monde, le mot « jouir », qui ouvre vers une nouvelle spiritualité chrétienne, que l’on pourrait qualifier de spécifiquement moderne.

Dans cette approche l’engagement dans le monde et la sympathie pour le monde trouvent une pleine légitimité, comme façon d’accueillir l’amour que Dieu a pour nous et de pratiquer l’amour envers Dieu et envers le prochain: sans justifier par là aucun envahissement de l’esprit du monde dans l’Eglise ou dans l’âme du chrétien, mais en restant toujours ancrés à la croix et à la résurrection du Christ, donc au renoncement à nous-mêmes pour pouvoir faire place à l’amour de Dieu et du prochain.

Chers amis, demandons au Seigneur de pouvoir avancer avec confiance sur ce chemin.

par Sandro Magister: Une semaine en Terre Sainte. Journal d’un pèlerin allemand

18 mai, 2009

du site:

http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1338469?fr=y

Une semaine en Terre Sainte. Journal d’un pèlerin allemand

L’olivier planté avec le président d’Israël, le mémorial de la Shoah, le mur de séparation, le Saint-Sépulcre… Les images fortes du voyage du pape Joseph Ratzinger. Racontées et interprétées par lui

par Sandro Magister

ROME, le 15 mai 2009 – Il avait commencé son voyage au Mont Nébo, en rappelant « le lien inséparable qui unit l’Eglise au peuple juif » et en exprimant « le désir de dépasser tous les obstacles qui empêchent la réconciliation entre chrétiens et juifs ».

Il l’a conclu, vendredi 15 mai, à l’aéroport de Tel Aviv, de nouveau sous le signe de cette proximité entre les deux peuples.

Saluant le président d’Israël avant de repartir pour Rome, Benoît XVI a tenu à dire que l’olivier qu’ils ont planté ensemble dans le jardin du palais présidentiel est « l’image utilisée par saint Paul pour décrire les relations très étroites entre chrétiens et juifs ». L’Eglise des gentils est l’olivier sauvage greffé sur l’olivier cultivé qu’est le peuple de l’alliance. Ils se nourrissent à la même racine.

Curieusement, dans son discours final, cette image de l’olivier judéo-chrétien est la première qu’ait employée Benoît XVI pour évoquer les moments du voyage qui lui avaient laissé « les plus fortes impressions ».

A cette image il a ajouté deux instantanés marquants: le mémorial de Yad Vashem et le mur de séparation entre Israël et les Territoires.

Deux épisodes qui ont valu des critiques au pape. On lui a reproché d’avoir été évasif et froid, à Yad Vashem, dans sa description et sa condamnation de la Shoah, alors qu’en réalité Benoît XVI – comme toujours, il n’a pas parlé en politique – s’est éloigné des formules habituelles pour se livrer à une réflexion originale et profonde sur le « nom » de toutes les victimes d’alors et de toujours, depuis le temps d’Abel. Ce nom qui est indélébile non pas tant parce qu’il est gravé dans la mémoire des hommes, mais parce qu’il est gardé en vie, irrévocablement, en Dieu. Nom qui, dans la Bible, coïncide avec la nature et la mission de toute créature.

Sur ce point, le pape Joseph Ratzinger a implicitement répondu aux critiques, dans son discours final, en rappelant sa visite de 2006 à Auschwitz, « où tant de juifs – mères, pères, maris, épouses, fils, filles, frères, sœurs, amis – furent sauvagement exterminés par un régime sans Dieu qui propageait une idéologie d’antisémitisme et de haine. Cet effrayant chapitre de l’histoire ne doit jamais être oublié ou nié ».

Mais surtout le pape a voulu encourager à tirer de la réflexion sur la Shoah un motif supplémentaire de réconciliation entre chrétiens et juifs, en reprenant le symbole de l’olivier: « Ces sombres souvenirs doivent renforcer notre détermination à nous rapprocher encore plus les uns des autres comme des branches du même olivier, nourris aux mêmes racines et unis par un amour fraternel ».

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Quant au mur qui sépare Israël des Territoires, beaucoup de juifs reprochent au Saint-Siège d’en négliger la finalité de barrière de sécurité contre les incursions de terroristes et de prendre parti plus pour les Palestiniens que pour les Israéliens. Dans son discours final, le pape s’est exprimé ainsi à ce sujet:

« L’un des spectacles les plus tristes que j’aie vus pendant ma visite dans cette région a été le mur. Tout en le longeant, j’ai prié pour un avenir qui permette aux peuples de la Terre Sainte de vivre ensemble dans la paix et l’harmonie sans avoir besoin de tels moyens de sécurité et de séparation, mais dans le respect et la confiance réciproques, en renonçant à toute forme de violence et d’agression ».

En parlant ainsi, Benoît XVI a reconnu d’une part les souffrances que la barrière inflige au peuple palestinien mais d’autre part – explicitement – également sa nature de « moyen de sécurité » pour Israël. Et il a invité tout le monde, pour que ce mur puisse tomber, à associer sécurité et confiance réciproque, comme il l’avait déjà fait le lundi 11 mai à Jérusalem, pendant la visite « de l’olivier » au palais présidentiel, en réfléchissant au double sens du mot biblique « betah ».

De plus, toujours dans le discours final à l’aéroport de Tel Aviv, en lançant un appel à la fin de la guerre et du terrorisme et en souhaitant une « two-State solution », le pape a rappelé qu’il fallait « qu’il soit universellement reconnu que l’état d’Israël a le droit d’exister et de bénéficier de la paix et de la sécurité dans des frontières internationalement reconnues ».

En parlant ainsi, le pape Ratzinger a répondu favorablement à ce que le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou lui avait demandé la veille, à Nazareth, lors de leur entretien à huis clos: qu’il condamne les positions négationnistes de l’Iran quant à l’existence de l’Etat d’Israël.

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On trouvera ci-dessous le discours par lequel Benoît XVI a conclu son voyage, vendredi 15 mai.

Mais aussi, ensuite, le discours prononcé par le pape le matin de ce même jour à Jérusalem, à la basilique du Saint-Sépulcre, dernière étape de son pèlerinage aux Lieux Saints.

Benoît XVI l’a prononcé juste après avoir prié à genoux sur le tombeau vide de Jésus, celui de la résurrection.

Et, dès le début, il a tenu à proclamer que, en dehors de Jésus ressuscité « il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous puissions être sauvés ».

Ce n’est pas une citation de « Dominus Jesus », la déclaration « sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Eglise » publiée en 2000 par celui qui était alors le cardinal Joseph Ratzinger et critiquée par beaucoup de juifs. C’est la prédication de Pierre, au chapitre 4 des Actes des Apôtres. Et aujourd’hui celle de son successeur.

A tous ceux qui souffrent sur cette terre qui fut celle de Jésus, qu’ils soient juifs ou arabes, chrétiens ou musulmans, Benoît XVI a voulu donner cette consigne, devant le tombeau vide du Ressuscité:

« Le tombeau vide nous parle d’espérance, de l’espérance qui ne déçoit pas parce qu’elle est don de l’Esprit de vie. C’est là le message que je désire vous laisser aujourd’hui, à la fin de mon pèlerinage en Terre Sainte ».

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Discours de prise de congé à l’aéroport de Tel Aviv, le 15 mai 2009

par Benoît XVI

Monsieur le président, monsieur le premier ministre, excellences, mesdames et messieurs, alors que je m’apprête à regagner Rome, je voudrais partager avec vous quelques-unes des impressions fortes que m’a laissées mon pèlerinage en Terre Sainte. [...]

Monsieur le président, nous avons planté, vous et moi, un olivier dans votre résidence, le jour de mon arrivée en Israël. Comme vous le savez, l’olivier est une image utilisée par saint Paul pour décrire les relations très étroites entre chrétiens et juifs. Dans son épître aux Romains, Paul décrit l’Eglise des gentils comme une branche d’olivier sauvage greffée sur l’olivier cultivé qu’est le peuple de l’alliance (cf. 11, 17-24). Nous tirons notre nourriture des mêmes racines spirituelles. Nous nous rencontrons comme des frères, des frères qui à certains moments de leur histoire commune ont eu des rapports tendus, mais qui sont maintenant fermement engagés dans la construction de ponts d’amitié durable.

La cérémonie au palais présidentiel a été suivie de l’un des moments les plus solennels de mon séjour en Israël – ma visite au Mémorial de l’Holocauste à Yad Vashem, où j’ai rendu hommage aux victimes de la Shoah et rencontré quelques-uns des survivants. Ces rencontres profondément émouvantes ont ravivé les souvenirs de ma visite d’il y a trois ans au camp de la mort d’Auschwitz, où tant de juifs – mères, pères, maris, épouses, fils, filles, frères, sœurs, amis – furent sauvagement exterminés par un régime sans Dieu qui propageait une idéologie d’antisémitisme et de haine. Cet effrayant chapitre de l’histoire ne doit jamais être oublié ou nié. Au contraire, ces sombres souvenirs doivent renforcer notre détermination à nous rapprocher encore plus les uns des autres comme des branches du même olivier, nourris aux mêmes racines et unis par un amour fraternel.

Monsieur le président, je vous remercie de la chaleur de votre hospitalité, que j’ai beaucoup appréciée, et je souhaite que ressorte le fait que je suis venu en visite dans ce pays comme ami des Israéliens, de même que je suis l’ami du peuple palestinien. Les amis aiment passer du temps ensemble et ils sont profondément affligés quand ils voient l’autre souffrir. Aucun ami des Israéliens et des Palestiniens ne peut éviter de s’attrister de la tension constante entre vos deux peuples. Aucun ami ne peut s’empêcher de pleurer sur les souffrances et les pertes en vies humaines que les deux peuples ont subies dans les six dernières décennies.

Permettez-moi d’adresser cet appel à tout le peuple de ces terres: Assez d’effusions de sang! Assez d’affrontements! Assez de terrorisme! Assez de guerres! Brisons au contraire le cercle vicieux de la violence. Que puisse s’instaurer une paix durable fondée sur la justice, qu’il y ait une vraie réconciliation et une vraie guérison. Qu’il soit universellement reconnu que l’état d’Israël a le droit d’exister et de bénéficier de la paix et de la sécurité dans des frontières internationalement reconnues. Qu’il soit également reconnu que le peuple palestinien a le droit d’avoir une patrie indépendante et souveraine, de vivre dans la dignité et de voyager librement. Que la « two-State solution », la solution de deux Etats, devienne une réalité et ne reste pas un rêve. Et que la paix puisse se répandre à partir de ces terres; qu’elles puissent être « lumière pour les Nations » (Isaïe 42, 6) et apporter l’espoir aux nombreuses autres régions qui sont frappées par des conflits.

L’un des spectacles les plus tristes que j’aie vus pendant ma visite dans cette région a été le mur. Tout en le longeant, j’ai prié pour un avenir qui permette aux peuples de la Terre Sainte de vivre ensemble dans la paix et l’harmonie sans avoir besoin de tels moyens de sécurité et de séparation, mais dans le respect et la confiance réciproques, en renonçant à toute forme de violence et d’agression. Monsieur le président, je sais combien il sera difficile d’atteindre cet objectif. Je sais combien votre tâche et celle de l’autorité palestinienne sont difficiles. Mais je vous assure que mes prières et celles des catholiques du monde entier vous accompagnent dans la poursuite de vos efforts pour construire une paix juste et durable dans cette région. [...] A tous je dis: merci et que le Seigneur soit avec vous. Shalom!

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Discours à la basilique du Saint-Sépulcre, Jérusalem, le 15 mai 2009

par Benoît XVI

Chers amis dans le Christ, l’hymne de louange que nous venons de chanter nous unit aux anges et à l’Église de tous les temps et de tous les lieux – à « la glorieuse compagnie des Apôtres, à la noble assemblée des Prophètes et au cortège des Martyrs vêtus de la robe blanche » – rendant ainsi gloire à Dieu pour l’œuvre de notre rédemption, accomplie à travers la passion, la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Devant ce Saint-Sépulcre où le Seigneur « a vaincu le pouvoir de la mort et ouvert aux croyants le Royaume des cieux », je vous salue tous, dans la joie de ce temps pascal. [...]

L’Évangile de saint Jean nous a laissé un récit qui évoque la visite de Pierre et du disciple bien-aimé au tombeau vide, le matin de Pâques. Aujourd’hui, à près de vingt siècles de distance, le Successeur de Pierre, Évêque de Rome, se tient devant ce même tombeau vide et contemple le mystère de la Résurrection. Suivant les pas de l’Apôtre, je désire proclamer encore, aux hommes et aux femmes de notre temps, la foi inébranlable de l’Église: Jésus Christ « a été crucifié, est mort et a été enseveli », et « le troisième jour il est ressuscité des morts ». Exalté à la droite du Père, il nous a envoyé son Esprit pour le pardon des péchés. En dehors de lui, que Dieu a fait Seigneur et Christ, « il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous puissions être sauvés » (Ac 4, 12).

Devant ce lieu saint et méditant cet événement prodigieux, comment ne pas « avoir le cœur transpercé » (Ac 2, 37), tout comme ceux qui les premiers entendirent la prédication de Pierre le jour de la Pentecôte? Ici, le Christ est mort et est ressuscité pour ne plus jamais mourir. Ici, l’histoire de l’humanité a été changée de manière décisive. Le long règne du péché et de la mort a été brisé en morceaux par le triomphe de l’obéissance et de la vie; le bois de la Croix expose à nu la vérité concernant le bien et le mal; le jugement de Dieu a été rendu sur ce monde et la grâce de l’Esprit Saint s’est répandue sur l’humanité. Ici, le Christ, nouvel Adam, nous a montré que le mal n’a jamais le dernier mot, que l’amour est plus fort que la mort, que notre avenir, l’avenir de toute l’humanité, est entre les mains d’un Dieu fidèle et bon.

Le tombeau vide nous parle d’espérance, de l’espérance qui ne déçoit pas parce qu’elle est don de l’Esprit de vie (cf. Rm 5, 5). C’est là le message que je désire vous laisser aujourd’hui, à la fin de mon pèlerinage en Terre Sainte. Que l’espérance se lève, toujours nouvelle, par la grâce de Dieu, dans le cœur de toutes les personnes qui demeurent sur ces terres! Puisse-t-elle prendre racine dans vos cœurs, être l’hôte de vos familles et de vos communautés, et inspirer chacun de vous pour rendre un témoignage toujours plus fidèle au Prince de la Paix! L’Église en Terre Sainte, qui a si souvent fait l’expérience de l’obscur mystère du Golgotha, ne doit jamais cesser d’être l’intrépide héraut du lumineux message d’espérance que le tombeau vide proclame. L’Évangile nous enseigne que Dieu peut faire toutes choses nouvelles, que l’histoire ne se répète pas, que les mémoires peuvent être guéries, que les fruits amers de la récrimination et de l’hostilité peuvent être dépassés, et qu’un avenir de justice, de paix, de prospérité et de coopération peut se lever pour tout homme et pour toute femme, pour la famille humaine tout entière, et d’une manière particulière pour le peuple qui demeure sur cette terre si chère au cœur du Sauveur.

Cette antique église de l’Anastasis rend un témoignage muet aussi bien aux lourdeurs de notre passé, avec ses erreurs, ses incompréhensions et ses conflits, qu’à la promesse de gloire qui continue de rayonner du tombeau vide du Christ. Ce lieu saint, où la puissance de Dieu s’est manifestée dans la faiblesse, où les souffrances humaines ont été transfigurées en gloire divine, nous invite à tourner encore notre regard de foi vers la face du Seigneur crucifié et ressuscité. En contemplant sa chair glorifiée, complètement transfigurée par l’Esprit, nous parvenons à réaliser plus pleinement que même maintenant, par le Baptême, « nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps » (2 Co 4, 10-11). Même maintenant, la grâce de la résurrection est à l’œuvre en nous! Puisse la contemplation de ce mystère stimuler nos efforts, au niveau personnel tout comme dans la communauté ecclésiale, en vue d’une croissance dans la vie selon l’Esprit par la conversion, la pénitence et la prière! Puisse-t-elle nous aider à surmonter, par la puissance de ce même Esprit, les conflits et les tensions qui viennent de la chair et enlever les obstacles, aussi bien intérieurs qu’extérieurs, qui entravent notre progression dans le témoignage commun rendu au Christ et à la puissance de réconciliation de son amour.

Avec ces paroles d’encouragement, chers amis, s’achève mon pèlerinage sur les lieux saints de notre Rédemption et de notre renaissance dans le Christ. Je prie pour que l’Église en Terre Sainte tire toujours une nouvelle vigueur de sa contemplation du tombeau vide du Sauveur. Dans ce tombeau, elle est appelée à ensevelir toutes ses inquiétudes et ses craintes, afin de ressusciter chaque jour et de continuer son pèlerinage à travers les rues de Jérusalem, sur les route de Galilée et au-delà, proclamant le triomphe du pardon du Christ et de la promesse de la vie nouvelle. Comme chrétiens, nous savons que la paix à laquelle aspire cette terre déchirée a un nom: Jésus Christ. « Il est notre paix », lui qui nous a réconciliés avec Dieu en un seul corps, par la Croix, mettant fin à la haine (cf. Ep 2, 14). Déposons donc entre ses mains toute notre espérance pour l’avenir, tout comme, à l’heure des ténèbres, il remit son esprit entre les mains du Père.

Permettez-moi de conclure par un mot d’encouragement particulier pour mes frères les évêques et les prêtres, ainsi que pour les personnes consacrées, hommes et femmes, qui servent l’Église bien-aimée en Terre Sainte. Ici, devant le tombeau vide, au cœur même de l’Église, je vous invite à rallumer l’enthousiasme de votre consécration au Christ et de votre engagement à servir avec amour son Corps mystique. A vous revient l’immense privilège de rendre témoignage au Christ dans la terre qu’il a sanctifiée par sa présence et son ministère. Par votre charité pastorale, permettez à vos frères et sœurs, à tous les habitants de cette terre, de sentir la présence réconfortante et l’amour qui réconcilie du Ressuscité. Jésus demande à chacun de nous d’être des témoins d’unité et de paix auprès de tous ceux qui vivent dans cette Ville de la Paix. Nouvel Adam, le Christ est la source de l’unité à laquelle la famille humaine tout entière est appelée, unité dont l’Église est le signe et le sacrement. Agneau de Dieu, il est la source de la réconciliation qui est à la fois don de Dieu et tâche qui nous est confiée. Prince de la Paix, il est la source de cette paix qui transcende toute négociation, la paix de la Jérusalem nouvelle. Qu’il vous soutienne dans les épreuves, qu’il vous apporte réconfort dans les peines, et qu’il vous confirme dans vos efforts pour proclamer et faire grandir son Royaume! A vous tous et à ceux que vous servez, j’accorde de grand cœur la Bénédiction Apostolique en gage de la paix et de la joie de Pâques.

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