Archive pour la catégorie 'prière (sur la)'

PAPE FRANÇOIS – PRIÈRES DANS L’OBSCURITÉ

11 février, 2016

http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/cotidie/2014/documents/papa-francesco-cotidie_20140930.html

PAPE FRANÇOIS – PRIÈRES DANS L’OBSCURITÉ

MÉDITATION MATINALE EN LA CHAPELLE DE LA MAISON SAINTE-MARTHE

Mardi 30 septembre 2014

(L’Osservatore Romano, Édition hebdomadaire n° 42 du 16 octobre 2014)

La «prière de l’Eglise» pour les nombreux «Jésus qui souffrent» et qui «sont partout», également dans le monde d’aujourd’hui. C’est ce qu’a demandé le Pape François au cours de la Messe, en l’invoquant surtout pour «nos frères qui, parce qu’ils sont chrétiens, sont chassés de leur maison et se retrouvent sans rien», pour les personnes âgées abandonnées et les malades seuls dans les hôpitaux: en somme, pour toutes ces personnes qui vivent des moments sombres. Le Pape s’est inspiré de la première lecture — tirée du livre de Job (3, 1-3.11-17.20-23). Il a confié que, dans son expérience pastorale, il entend lui-même très souvent des «personnes qui vivent des situations difficiles, douloureuses, qui ont beaucoup perdu ou qui se sentent seules et abandonnées et qui viennent se plaindre et posent ces questions: Pourquoi? Elles se rebellent contre Dieu». Et sa réponse est: «Continue à prier ainsi, car cela aussi est une prière». Comme l’était celle de Jésus, quand il a dit au Père: «Pourquoi m’as-tu abandonné?», et comme l’est celle de Job. Car «prier signifie se retrouver en vérité devant Dieu. On prie avec la réalité. La véritable prière vient du cœur, du moment qu’une personne vit». C’est précisément «la prière dans les moments obscurs, dans les moments de la vie où il n’y a pas d’espérance» et «où on ne voit pas l’horizon»; au point que «très souvent on perd la mémoire et on ne sait pas où ancrer son espérance». D’où l’actualité de la parole de Dieu, car aujourd’hui aussi «beaucoup de personnes sont dans la situation de Job. Beaucoup de personnes bonnes, comme Job, ne comprennent pas ce qui leur est arrivé. Tant de frères et sœurs qui n’ont pas d’espérance». Et la pensée du Pape est immédiatement allée «aux grandes tragédies» comme celle des chrétiens chassés de leur maison et privés de tout, qui se demandent «Mais, Seigneur, j’ai cru en toi. Pourquoi?». Est-ce que que «croire en toi est une malédiction?». C’est la même chose pour «les personnes âgées abandonnées», pour les malades, pour les personnes seules dans les hôpitaux. C’est en effet «pour tous ces gens, pour nos frères et sœurs, et aussi pour nous quand nous avançons sur un chemin obscur», que «l’Eglise prie». Et en le faisant, «elle prend sur elle cette douleur». C’est vraiment ainsi, «l’Eglise prie pour tous ceux qui sont dans l’épreuve de l’obscurité». Et le Pape a cité l’exemple de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, qui «pendant les derniers mois de sa vie, cherchait à penser au ciel» et «sentait en elle comme une voix, qui disait: ne sois pas sotte, ne te fais pas d’illusions. Tu sais ce qui t’attend? Le néant!». Du reste, nous tous «nous passons par cette situation. Et de nombreuses personnes pensent finir dans le néant». Mais sainte Thérèse se défendait de cette menace: elle «priait et demandait la force d’aller de l’avant, dans l’obscurité. Cela s’appelle “entrer en patience”». Rappelant que Jésus lui-même a parcouru «cette route: du soir du mont des Oliviers jusqu’à son dernier mot sur la croix: “Père pourquoi m’as-tu abandonné?”», le Pape a formulé deux pensées conclusives «qui peuvent nous servir». La première est une invitation à «se préparer, pour le moment où l’obscurité viendra»: celle-ci «viendra d’une manière qui ne sera peut-être pas aussi dure que pour Job, mais nous aurons une période d’obscurité», tous. C’est pourquoi, il faut «préparer son cœur à ce moment». Le deuxième est en revanche une exhortation «à prier, comme l’Eglise prie, avec l’Eglise, pour les nombreux frères et sœurs qui souffrent de l’exil d’eux-mêmes, dans l’obscurité et dans la souffrance, sans espérance à portée de main».  

 

BENOÎT XVI – L’HOMME DANS LA PRIÈRE (8) LA LECTURE DE LA BIBLE, LA NOURRITURE SPIRITUELLE

12 janvier, 2016

https://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/it/audiences/2011/documents/hf_ben-xvi_aud_20110803.html

BENOÎT XVI

AUDIENCE GÉNÉRALE

Castel Gandolfo

Mercredi 3 août 2011

Chers frères et sœurs!

L’HOMME DANS LA PRIÈRE (8) LA LECTURE DE LA BIBLE, LA NOURRITURE SPIRITUELLE

Je suis très heureux de vous rencontrer ici, sur la place de Castel Gandolfo, et de recommencer les audiences interrompues pendant le mois de juillet. Je voudrais poursuivre le thème que nous avons commencé, c’est-à-dire une «école de prière», et aujourd’hui aussi, de manière un peu différente, sans m’éloigner du thème, mentionner certains aspects à caractère spirituel et concret, qui me semblent utiles non seulement pour celui qui vit — dans une partie du monde — la période des vacances d’été, comme nous, mais également pour tous ceux qui sont pris par leur travail quotidien.Lorsque nous avons un moment de pause dans nos activités, en particulier durant les vacances, nous prenons souvent un livre à la main, que nous désirons lire. Tel est précisément le premier aspect sur lequel je voudrais m’arrêter. Chacun de nous a besoin de temps et d’espaces de recueillement, de méditation et de calme… Remercions le ciel qu’il en soit ainsi! En effet, cette exigence nous dit que nous ne sommes pas faits seulement pour travailler, mais aussi pour penser, réfléchir ou bien simplement pour suivre avec l’esprit et avec le cœur un récit, une histoire dans laquelle nous identifier, dans un certain sens «nous perdre» pour ensuite nous retrouver enrichis. Naturellement, beaucoup de ces livres de lecture, que nous prenons en main pendant les vacances, sont en général des livres d’évasion, et cela est normal. Toutefois, certaines personnes, en particulier si elle peuvent avoir des temps de pause et de détente plus prolongés, se consacrent à lire quelque chose de plus exigeant. Je voudrais alors faire une proposition: pourquoi ne pas découvrir certains livres de la Bible, qui ne sont normalement pas connus? Ou dont nous avons peut-être écouté certains passages durant la liturgie, mais que nous n’avons jamais lus en entier? En effet, de nombreux chrétiens ne lisent jamais la Bible, et ils ont de celle-ci une connaissance très limitée et superficielle. La Bible — comme le dit son nom — est un recueil de livres, une petite «bibliothèque», née au cours d’un millénaire. Certains de ces «livrets» qui la composent demeurent presque inconnus à la plupart des gens, même bons chrétiens. Certains sont très brefs, comme le Livre de Tobie, un récit qui contient un sens très élevé de la famille et du mariage; ou le Livre d’Esther, dans lequel la reine juive, par la foi et la prière, sauve son peuple de l’extermination; ou encore plus court, le Livre de Ruth, une étrangère qui connaît Dieu et qui fait l’expérience de sa providence. Ces petits livres peuvent être lus en entier en une heure. Plus exigeants — et ce sont d’authentiques chefs-d’œuvre — sont le Livre de Job, qui affronte le grand problème de la douleur innocente; le Quoèlet, qui frappe en raison de la modernité déconcertante avec laquelle il met en discussion le sens de la vie et du monde; le Cantique des Cantiques, merveilleux poème symbolique de l’amour humain. Comme vous le voyez, ce sont tous des livres de l’Ancien Testament. Et le Nouveau? Certes, le Nouveau Testament est plus connu, et les genres littéraires sont moins diversifiés. Cependant, la beauté de lire un Evangile tout d’une traite est à découvrir, de même que je recommande les Actes des Apôtres, ou l’une des Lettres. En conclusion, chers amis, je voudrais aujourd’hui suggérer de garder à portée de main, au cours de la période estivale ou dans les moments de pause, la sainte Bible, pour la goûter d’une manière nouvelle, en lisant à la suite certains de ses Livres, ceux qui sont les moins connus et aussi les plus connus, comme les Evangiles, mais avec une lecture continue. Ainsi, les moments de détente peuvent devenir, outre un enrichissement culturel, également une nourriture pour l’esprit, capable d’alimenter la connaissance de Dieu et le dialogue avec Lui, la prière. Et cela semble une belle occupation pour les vacances: prendre un livre de la Bible, goûter ainsi un peu de détente et, dans le même temps, entrer dans le grand espace de la Parole de Dieu et approfondir notre contact avec l’Eternel, précisément comme but du temps libre que le Seigneur nous donne.

SYMBOLIQUE ET BEAUTÉ DANS LA PRIÈRE DE L’ÉGLISE ORTHODOXE

12 janvier, 2016

http://religion-orthodoxe.eu/tag/enseignement%20spirituel/

SYMBOLIQUE ET BEAUTÉ DANS LA PRIÈRE DE L’ÉGLISE ORTHODOXE

par Mgr Kallistos Ware

8 janvier 2016

La chose principale. La chose principale, dit saint Théophane le Reclus, est de se tenir devant Dieu avec l’esprit dans le cœur et de continuer à se tenir devant Lui, sans cesse, jour et nuit, jusqu’à la fin de la vie. (Cité dans Higoumène Chariton, L’Art de la prière, Bellefontaine, 1976, p. 81.) Dans cette définition concise mais profonde, saint Théophane souligne trois choses :

– premièrement, la base de la louange qui est de se tenir devant Dieu ; – deuxièmement, les facultés qu’emploie la personne qui rend grâce : avec l’esprit dans le cœur ; – troisièmement, le moment approprié pour la louange : sans cesse jour et nuit, jusqu’à la fin de la vie.

Se tenir devant Dieu. La première chose pour rendre grâce ou prier est de se tenir devant Dieu. Notez bien l’étendue de la définition de saint Théophane. Prier ce n’est pas nécessairement demander quelque chose à Dieu ; il n’est même pas nécessaire d’employer des mots, parce que, très souvent, les prières les plus profondes et les plus puissantes sont celles où l’on se tient simplement devant Dieu en silence. Mais notre attitude est toujours la même, que nous rendions grâce avec des mots, par des actions symboliques ou sacramentelles, ou en silence : nous nous tenons devant Dieu. Se tenir devant Dieu : cela implique que l’action de grâce est une rencontre, une rencontre entre personnes. Le but de l’action de grâce n’est pas seulement d’éveiller des émotions et de produire des attitudes morales appropriées, mais d’entrer en relation de manière directe et personnelle avec Dieu, la Sainte Trinité. Comme un ami parlant à un ami, écrit saint Syméon le Nouveau Théologien, nous parlons à Dieu et nous nous tenons avec hardiesse devant Sa Face habitée d’une lumière inapprochable[1]. Ici saint Syméon indique brièvement les deux pôles de la prière chrétienne, les deux aspects contrastants de cette relation personnelle : Dieu est habité d’une lumière inapprochable, mais nous, êtres humains, nous pouvons L’approcher avec hardiesse et lui parler comme un ami parle avec son ami. Dieu est au-dessus de tout être, infiniment éloigné, inconnaissable, « le Tout-Autre », le mysterium tremendum et fascinans. Mais ce Dieu transcendant est en même temps un Dieu d’amour personnel, proche de manière unique, autour de nous et en nous, partout présent et qui remplit tous[2]. Dans l’adoration, le chrétien se tient alors devant Dieu dans une double attitude, conscient à la fois de la proximité et de l’altérité toute-autre de l’Éternel, pour employer les mots d’Evelyn Underhill, écrivain anglican qui éprouvait un amour profond pour l’Orthodoxie. Lorsqu’il prie, le fidèle ressent à la fois la miséricorde et le jugement de Dieu, à la fois sa bonté et sa sévérité[3]. Jusqu’à la fin de notre vie terrestre, nous éprouverons toujours de l’assurance et de la crainte : selon les mots de saint Ambroise, starets du monastère d’Optino, entre l’espoir et la crainte. Cette double attitude apparaît d’une manière frappante dans les liturgies de l’Église orthodoxe, qui réussissent vraiment bien à combiner les deux qualités de mystère et de simplicité : pour citer une fois de plus Evelyn Underhill, …tellement profondément sensible au mystère du Transcendant, en même temps que tellement semblable à un enfant dans son approche confiante[4]. Dans les textes liturgiques de l’Orient chrétien, ces sentiments contrastés d’espoir et de crainte, de confiance et de peur sont mis côte à côte. Les Saints Dons sont les mystères donateurs de vie et terribles. En invitant les fidèles à s’approcher du calice, le prêtre dit : Approchez avec crainte de Dieu, foi et amour – la crainte et une confiance aimante vont de pair. Dans une prière avant la communion attribuée à saint Syméon le Nouveau Théologien, nous employons ces mots-ci : À la fois se réjouissant et tremblant, Moi qui suis la paille je reçois le Feu Et, étrange miracle ! Je suis ineffablement rafraîchi, Comme le buisson ardent Qui brûla mais ne fut pas consumé.

À la fois se réjouissant et tremblant : c’est précisément l’attitude que nous devrions avoir lorsque nous nous tenons devant Dieu. Notre action de grâce devrait être marquée par un sens aigu de respect et de componction, parce que c’est une chose redoutable que de tomber aux mains du Dieu vivant (Hé 10, 31) ; et également par un sentiment de simplicité accueillante et affectueuse parce que ce Dieu vivant est aussi notre frère et notre ami. Lorsque nous rendons grâce nous sommes à la fois des esclaves devant le trône du Roi des Cieux, et des enfants heureux d’être dans la maison du Père. Les larmes que nous versons en nous approchant pour communier sont à la fois des larmes de pénitence, considérant notre propre indignité – Moi qui suis la paille – et des larmes de joie en contemplant la compassion miséricordieuse de Dieu. Comme saint Macaire insiste dans ses Homélies : Ceux qui ont goûté le don de l’Esprit sont conscients de deux choses à la fois : d’un côté, la joie et la consolation ; et de l’autre, la crainte, le tremblement et la tristesse[5]. Ces deux sentiments simultanés devraient caractériser notre prière si nous voulons nous tenir de manière juste dans la Divine présence.

Avec l’esprit dans le cœur. En second lieu, prier et rendre grâce c’est se tenir devant Dieu avec l’esprit dans le cœur. Ici, cependant, il faut faire attention ; parce que, lorsque saint Théophane – et la tradition orthodoxe en général – emploie ces deux mots « esprit » et « cœur », il leur donne un sens qui est différent de celui que nous pouvons leur donner aujourd’hui en Occident. Par « esprit » ou « intellect » (noûs en grec), il ne veut pas seulement ou premièrement dire le cerveau raisonnant, avec son pouvoir d’argumentation discursive, mais aussi et beaucoup plus fondamentalement, le pouvoir d’appréhender la vérité spirituelle de l’intérieur et par une vision contemplative. La raison ne doit pas être répudiée ou réprimée, parce que c’est une faculté qui nous a été octroyée par Dieu ; mais elle n’est pas le chef de nos facultés ou la faculté la plus haute que nous possédons, et elle est transcendée à de nombreuses occasions lors de notre prière. Nous devons également faire attention lorsque nous interprétons le mot « cœur » (kardia). Quand saint Théophane – et la tradition spirituelle orthodoxe en général –, parle du cœur, ils comprennent le mot dans son acception sémitique et biblique, ne signifiant pas seulement les émotions et les affects mais le centre premier de notre personne. Le cœur signifie le « moi profond » ; c’est le siège de la sagesse et de la compréhension, l’endroit où nous prenons nos décisions morales, le lieu intérieur où nous expérimentons la grâce divine et la présence de la Sainte Trinité. Cela indique la personne humaine en tant que « sujet spirituel », créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Donc, parler comme le fait saint Théophane de se tenir devant Dieu avec l’esprit dans le cœur, signifie que nous devons L’adorer avec la totalité de notre personne humaine. Les facultés rationnelles ne sont pas du tout rejetées, parce que nous sommes des créatures rationnelles – ce que saint Clément d’Alexandrie nomme un troupeau raisonnable[6] – et à cause de cela notre prière devrait être logike latreia, prière raisonnable (Rm 12, 1). De même, nous ne devons pas exclure nos émotions et nos affects de notre prière, parce qu’eux aussi font partie de notre personnalité. Nos prières devraient être animées d’éros, désir intense et fervent pour le Divin, afin que notre prière devienne véritablement une expression d’extase érotique, pour employer une phrase de saint Maxime le Confesseur[7]. Mais, logos et éros, raison, émotions et affects doivent être combinés avec les autres pôles de notre personne, et ils doivent tous être intégrés en une unité vivante, au niveau de notre être profond, de notre cœur. Pour citer à nouveau Evelyn Underhill, notre expérience de Dieu jaillit du champ de notre conscience pour transformer et amener les niveaux profonds et instinctifs de l’esprit à l’acte total de l’adoration[8]. Notre adoration doit tout embrasser. Avec l’esprit dans le cœur. Dans cet acte total d’adora­tion, alors, nous devons nous tenir devant Dieu avec notre personne tout entière : certainement avec l’esprit conscient, mais aussi avec les aspects de notre être intérieur qui vont jusqu’à l’inconscient ; avec nos sentiments instinctifs, avec notre sens esthétique et également avec cette faculté de compréhension intuitive et de conscience spirituelle directe qui, comme nous l’avons dit, surpasse de loin la raison discursive. Tout cela doit jouer son rôle dans notre prière ; et notre constitution physique et matérielle aussi, c’est-à-dire notre corps. La chair aussi est transformée, écrit saint Grégaire Palamas ; elle est exaltée avec l’âme et communie avec elle au Divin, et devient de même la possession et le lieu d’habitation de Dieu[9]. Comment cet acte total s’accomplit-il ? Dans notre prière nous employons d’abord des mots, et ces mots ont une signification littérale, saisie par le rationnel. Mais il y a beaucoup plus que la signification des mots qui est impliqué dans l’acte de la prière. En deçà et au-delà de leur sens littéral, les syllabes et les expressions sont riches d’associations et de musicalité, et possèdent un pouvoir caché et une poésie propre. Donc dans nos prières, nous n’employons pas seulement les mots de manière littérale mais aussi pour leur beauté ; même si les textes sont écrits en prose rythmée plutôt qu’en vers, à travers l’imagerie poétique nous les revêtons d’une signification nouvelle. Nous prions d’ailleurs non seulement en employant des mots, mais aussi de plusieurs manières différentes : par la musique, par la splendeur des vêtements sacerdotaux, par la couleur et les lignes des saintes icônes, par l’aménagement de l’espace sacré dans l’église, par des gestes symboliques comme le signe de la croix, l’offrande de l’encens et l’allumage de bougies, et par l’emploi de tous les grands « archétypes » constituants de base de la vie humaine, comme l’eau, le pain et le vin, le feu et l’huile. Par l’emploi littéral des mots nous atteignons le rationnel ; par la poésie et la musique, par l’art, les symboles et les actes rituels, nous atteignons les autres couches de la personne humaine. Tous les aspects de notre prière sont aussi importants les uns que les autres. Si les mots que nous exprimons n’ont pas de signification littérale, ou si nous les récitons ou les chantons de telle façon que nous rendons leur signification inintelligible, notre prière dégénère en formules magiques et en charabia, et elle n’est plus digne d’un esprit rationnel. D’un autre côté, si notre prière ne s’exprime que par des mots, interprétés littéralement et rationnellement, elle pourra être une véritable prière de l’esprit mais elle ne sera pas encore une prière de l’esprit dans le cœur Elle pourra être admirablement claire, logique et systématique, mais elle sera loin d’être une prière de toute la personne. Ceci est un point que les réformateurs liturgiques occidentaux des années 1960 et 1970 ont très souvent perdu de vue. Ils ont sous-estimé le sens du mystère ; mais sans le sens du mystère nous ne sommes pas véritablement humains. La prière est plus qu’une forme de proclamation à travers l’expression de mots, et l’assemblée liturgique est plus qu’un rassemblement public avec des discours et des annonces. On dit très souvent que les symboles et les objets employés dans la prière chrétienne traditionnelle et le style de beauté que cela montre sont devenus démodés et hors de propos dans le monde contemporain. Ces symboles, argumente-t-on, datent d’une époque agricole et ne sont plus, pour nombre d’entre eux, adaptés à un environnement urbain et industriel. Pourquoi devrions-nous prier Dieu avec un cierge et un encensoir dans la main et non avec un stéthoscope ou une foreuse ? Ne restreignons-nous pas notre prière à un type particulier de personne en en excluant d’autres ? À cela un orthodoxe répondrait que les gestes et les symboles que nous employons pour la prière ont une signification universelle. Bien que la Divine Liturgie ait été influencée extérieurement par les conventions sociales et artistiques de certaines régions, comme par exemple par le cérémonial de la cour byzantine, dans son essence intérieure elle transcende ces limitations et parle à la condition humaine fondamentale, que l’on soit homme ancien ou moderne, oriental ou occidental. Dans sa prière l’Église orthodoxe fait usage des réalités premières de l’existence humaine comme le pain et l’eau, la lumière et le feu. Si ceux qui vivent dans un environnement urbain et technologique ne trouvent plus que ces réalités primaires ont du sens, n’est-ce pas plutôt une mise en accusation inquiétante du côté artificiel et irréel de notre « civilisation » contemporaine ? Peut-être alors n’avons-nous pas besoin de changer les symboles mais de nous changer nous, en nettoyant les portes de notre perception. À ce propos, l’orthodoxe peut se sentir quelque peu encouragé par l’enthousiasme occidental actuel pour les icônes. Un nombre étonnant d’hommes et de femmes « modernes », tout en restant à l’extérieur à quelque Église que ce soit, et en ne semblant pas du tout intéressé par les réformes liturgiques contemporaines, est cependant attiré fortement par les icônes orthodoxes. Ne soyons pas trop rapide à taxer cette attraction de sentimentale et superficielle. N’est-ce pas un curieux paradoxe qu’à l’âge de la technologie et du sécularisme, les gens se sentent attirés par une forme d’art spirituelle par excellence et théologique ? Se sentiraient-ils attirés de la même manière si l’art de l’icône était « mis au goût du jour » ? Pour un chrétien orthodoxe, il est de la plus haute importance que l’acte de rendre grâce exprime la joie et la beauté du Royaume des Cieux. Sans cette dimension de beauté, notre action de grâce ne réussira jamais à être une prière dans le plein sens du terme, prière du cœur tout autant que prière du rationnel. Cette joie et cette beauté du Royaume ne peuvent pas être convenablement exposées par des arguments abstraits et des explications logiques ; cela doit être expérimenté et non discuté. Et c’est par-dessus tout par des actions symboliques et rituelles – en brûlant de l’encens, en allumant un lampion ou un cierge devant une icône – que cette expérience vivante est rendue possible. Ces gestes simples expriment, bien mieux que n’importe quel mot, notre attitude envers Dieu, notre amour et notre adoration ; sans de telles actions notre action de grâce serait tristement appauvrie. Pourquoi offrir de l’encens ou brûler des cierges ? Pourquoi faire des prosternations ou des signes de la Croix ? Si nous essayons de l’expliquer par des mots, nous savons très bien que cela ne rendra compte que d’une petite part de la vérité. Et là se trouve précisément la raison de l’action symbolique. Si le poète pouvait exprimer ce qu’il veut dire par de la prose, si l’artiste ou le musicien pouvait exprimer par des mots ce qu’il ou elle a voulu dire par la peinture ou par le son, il n’y aurait pas besoin de poèmes, de tableaux ou de symphonies. Chacune de ces choses existe parce que cela exprime quelque chose qui ne peut pas être exprimé d’une autre façon. C’est la même chose pour l’action de grâce. S’il était possible de l’exprimer par des mots, pourquoi brûlons-nous des cierges et de l’encens ? Nous pouvons nous contenter de l’explication verbale et renoncer à l’acte symbolique. Toute la valeur de l’acte symbolique dans l’action de grâce vient du fait qu’il exprime quelque chose qui ne peut pas être dit uniquement par des paroles, qu’il atteint une part de notre être qui ne peut pas être touchée par des arguments rationnels. D’une part le symbole est plus simple et plus immédiatement accessible qu’une explication verbale, et d’autre part, il pénètre plus profondément au cœur de la réalité. Dans notre prière, au niveau purement pragmatique, la beauté et le symbolisme sont inutiles et sans objet. Nous pouvons employer des sprays désodorisants à la place de l’encens, des néons à la place des cierges. Mais l’être humain n’est pas simplement un animal pragmatique et utilitaire, et ceux qui vont voir plus profondément dans la nature humaine vont rapidement apprécier combien nous avons besoin de cette beauté « inutile ». Comme l’archiprêtre Alexandre Schmemann l’a si justement dit : La liturgie est avant toute autre chose la réunion joyeuse de ceux qui vont rencontrer le Seigneur Ressuscité et qui vont entrer avec Lui dans la chambre nuptiale. Et c’est cette joie de l’attente et cette attente de la joie qui sont exprimées par les chants et le rituel, par les vêtements et les encensements, dans toute cette « beauté » de la liturgie qui a si souvent été dénoncée comme étant inutile et même pécheresse. Inutile, elle l’est en effet parce que nous sommes au-delà des catégories de « l’utile ». La beauté n’est jamais « nécessaire », « fonctionnelle » ou « utile ». Et quand, attendant quelqu’un que nous aimons, nous mettons une belle nappe sur la table et la décorons avec des bougies et des fleurs, nous ne le faisons pas par nécessité mais par amour. Et l’Église est amour, attente et joie. C’est le Ciel sur la terre selon notre tradition orthodoxe ; c’est la joie de l’enfance retrouvée, cette joie libre, inconditionnée et désintéressée, qui seule est capable de transformer le monde. Dans notre piété « sérieuse » d’adulte nous demandons des définitions et des justifications et elles sont enracinées dans la peur. Peur de la corruption, de la déviation, des « influences païennes », des « trucs ». Mais celui qui a peur n’est pas rendu parfait dans l’amour (1 Jn 4, 18). Tant que les chrétiens aimeront le Royaume de Dieu et ne le discuteront pas seulement, ils le « représenteront » et ils le signifieront par l’art et la beauté. Et le célébrant du sacrement de la joie apparaîtra dans une belle chasuble parce qu’il est revêtu de la gloire du Royaume, parce que même sous forme humaine, Dieu apparaît en gloire. Pendant l’Eucharistie nous nous tenons en présence du Christ, et comme Moise devant Dieu, nous allons être recouverts de sa gloire[10]. La beauté sauvera le monde, dit Dostoïevski. Rendre manifeste le pouvoir de salut de cette divine beauté est une des premières fonctions de l’action de grâce. Quand les envoyés du Prince Vladimir de Kiev furent gagnés à la foi orthodoxe, ce ne sont pas des mots ou des arguments logiques qui les ont convertis, mais bien la beauté de la Sainte Liturgie à laquelle ils participèrent à Constantinople : Nous ne pouvons pas oublier cette beauté, dirent-ils lorsqu’ils rentrèrent chez eux. En quoi consiste votre prière ? demanda saint Jean de la Croix à une de ses pénitentes ; et elle répondit : À considérer la Beauté de Dieu et à me réjouir qu’il ait une telle beauté[11]. Telle est la nature de l’action de grâce. Prier et rendre grâce c’est percevoir la beauté spirituelle du Royaume des Cieux ; exprimer cette beauté à la fois par des mots, de la poésie et de la musique, par l’art et des actes symboliques et par nos vies toutes entières ; et de cette façon, nous étendons la beauté divine dans le monde autour de nous, transformant et transfigurant la création qui a chuté.

Sans cesse jour et nuit. Il reste le troisième point de la définition de saint Théophane : rendre grâce c’est se tenir devant Dieu sans cesse jour et nuit jusqu’à la fin de la vie. Priez sans cesse, insiste saint Paul (1 Th 5, 17). La prière et l’action de grâce ne devraient pas être seulement une activité parmi d’autres, mais l’activité de toute notre existence. Tout ce que nous faisons se fait sous le regard de Dieu : se tenir devant Dieu ne devrait pas être une attitude limitée à des moments et des lieux spécifiques, à des occasions où nous « disons nos prières » à la maison ou quand nous « allons à l’église », mais devrait être une attitude globale, étreignant tout et à tout moment. Nous devrions chercher à faire de tout notre être un acte continuel d’action de grâce, une doxologie ininterrompue. Rien ne devrait être écarté parce qu’irrémédiablement séculier, parce qu’incapable d’être transformé en action de grâce. Un chrétien, comme l’observe très justement père Alexandre Schmemann, est celui qui, où qu’il regarde, trouve le Christ et se réjouit en lu[12]i. Dans les mots d’une ancienne « Parole de Jésus », il est dit :

Fendez le bois, je suis là. Soulevez la pierre, vous me trouverez là[13].

Pouvez-vous recevoir trop de joie des travaux paternels ? demande Thomas Traherne. Il est lui-même en toute chose. Certaines choses sont petites vues de l’extérieur, et dures et communes. Mais je me rappelle le temps où la poussière des rues semblait aussi précieuse que de l’or à mes yeux d’enfant, et maintenant elle est plus précieuse encore aux yeux de ma raison[14]. Rendre grâce c’est voir Dieu en tout, inclure le monde entier et l’offrir en retour à Dieu dans la joie. La prière et l’action de grâce continuent alors « sans cesse jour et nuit » dans le sens qu’elles font partie de notre être ; elles ne sont plus quelque chose que nous faisons, disons ou pensons, mais quelque chose que nous sommes. Souvenez-vous de Dieu plus souvent que vous respirez, dit saint Grégoire de Naziance[15]. La prière nous est plus essentielle, est une part plus intégrante de nous-mêmes que le rythme de notre respiration ou le battement de notre cœur. Nous avons été créés pour prier. La prière est notre véritable nature, et tout peut être changé en prière. Dans cette immense cathédrale qu’est l’univers de Dieu, écrit Paul Evdokimov, chaque personne, qu’elle soit travailleur intellectuel ou manuel, est appelée à agir en tant que prêtre de sa vie tout entière, à prendre tout ce qui est humain et à le retourner en une offrande et un hymne de gloire[16]. Et ailleurs, le même auteur remarque : Dans les catacombes, le dessin le plus fréquent est celui d’une femme en prière, l’Orante ; elle représente la seule attitude juste de l’âme humaine. Il n ‘est pas suffisant de dire des prières : nous devons devenir, être, prière, prière incarnée. Il n’est pas suffisant d’avoir des moments de prière. Toute notre vie, chaque acte, chaque geste, même le sourire d’un visage humain, doit devenir un hymne d’adoration, une offrande, une prière. Nous devons offrir non pas ce que nous avons mais ce que nous sommes[17].

Reproduit de la revue Le Chemin (Gorze, France), No 54 (2002). Une version légèrement différente  de ce texte paraît dans Kallistos Ware, Tout ce qui vit est saint, Cerf/Le sel de la terre, 2003.

MONT ATHOS: L’HUMILITÉ DANS LA PRIÈRE

29 décembre, 2015

http://orthodoxologie.blogspot.it/2010/09/mont-athos-lhumilite-dans-la-priere.html

MONT ATHOS: L’HUMILITÉ DANS LA PRIÈRE

Nous avons lu dans les paroles des Pères du désert l’anecdote concernant deux frères qui décidèrent de devenir moines et quittèrent le monde. L’un devint  disciple d’un monastère cénobitique, l’autre devint ermite. Après deux ou trois ans, l’ermite dit:  » Je vais aller voir mon frère qui est dans le monastère, vivant au milieu des soucis et des tracas. Qui sait comment le pauvre vit au milieu de tant d’agitation. » Il était convaincu que, par son ascèse, il avait atteint un niveau spirituel élevé. Il se rendit au monastère, et sous le prétexte qu’il avait besoin de son frère, il dit à l’higoumène, « Je voudrais un peu voir mon frère. » Son frère vint, et l’higoumène, qui était un saint homme, leur donna la bénédiction de sortir et de parler. Quand ils furent arrivés à quelque distance du monastère, ils virent sur le chemin un homme mort qui était presque nu. L’ermite dit: « N’avons-nous pas des vêtements pour en couvrir l’homme? » Le moine du monastère, dans sa simplicité dit: « Ne serait-il pas mieux de prier pour lui pour qu’il ressuscite? » « Prions », dit l’ermite. Ils prièrent tous deux, et le mort ressuscita. Le moine du monastère n’attacha pas beaucoup d’importance à ce miracle, il estima qu’il était arrivé grâce aux prières de son staretz. L’ermite, cependant, se dit en lui-même que le miracle s’était produit en raison de ses propres vertus, en raison de son ascèse et du jeûne, de ses vigiles nocturnes et des difficultés qu’il avait endurées, du fait qu’il  dormait sur le sol et de tous ses autres exploits. Quand ils revinrent, avant qu’ils n’aient une chance de prendre la parole, l’higoumène dit à l’ermite, « Mon frère, ne crois pas que c’était à cause de tes prières que Dieu a ressuscité l’homme mort, non! Dieu l’a fait à cause de l’obéissance de ton frère! » Quand l’ermite vit que le staretz avait immédiatement lu dans ses pensées, qu’il avait un don de clairvoyance et qu’il était un saint homme, il estima qu’en réalité, il était dans l’erreur, et que son frère, qui lui semblait inquiet et préoccupé par beaucoup de choses dans le monastère, était en fait au-dessus de lui.

Version française Claude Lopez-Ginisty

LA PRIÈRE DE LA PREMIÈRE COMMUNAUTÉ CHRÉTIENNE – Actes 4, 23-31

4 novembre, 2015

http://www.moinesdiocesains-aix.cef.fr/homelies/lectio-divina/nouveau-testament/actes-des-apotres/1798-la-priere-de-la-premiere-communaute-chretienne.html

LA PRIÈRE DE LA PREMIÈRE COMMUNAUTÉ CHRÉTIENNE – Actes 4, 23-31

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Olivier du Jardin des Oliviers

A travers l’épisode des Actes des apôtres que nous avons entendu tout à l’heure, nous sommes en face d’un témoignage extrêmement intéressant à plus d’un titre, de la vie des premières communautés chrétiennes. La première chose qui retient notre attention, c’est que nous avons là une prière de la toute première communauté chrétienne. La prière chrétienne ne s’est pas faite toute seule, elle a pris une physionomie propre, et dans ce petit texte des Actes, nous avons très exactement une première très grande prière d’action de grâces chrétienne. Le contexte est tout simple, Pierre et Jean avaient prêché, avaient guéri un impotent, ils se sont fait arrêter par le Sanhédrin, la police du Temple, ils ont été libérés miraculeusement et ils sont rentrés à la maison. Là, c’est normal, c’est une sorte de prière d’action de grâces. Ce n’est peut-être pas formellement une eucharistie, mais en tout cas, cela en a tous les traits. C’est-à-dire qu’il s’agit quand même une prière eucharistique au grand sens du terme, qui est de rendre grâces, de dire merci à Dieu pour ce qui est arrivé aux disciples. Vous l’aurez remarqué, cette prière est construite de façon très rigoureuse. La première chose, c’est « qu’ils sont d’un seul élan », c’est-à-dire que c’est l’unanimité de la prière, ce n’est pas une prière individuelle, puis, « ils élèvent la voix vers Dieu », et voilà ce qu’ils disent, la première chose, c’est la louange du Créateur : « Maître, c’est toi qui as fait le ciel, la mer et tout ce qui s’y trouve ». C’est le premier élément, on s’adresse toujours au Dieu créateur, comme on le dit dans le Credo : « Je crois en Dieu le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre », c’est le mystère même de l’initiative, de la générosité, de la fécondité paternelle de Dieu qui est ultimement invoqué. Ensuite, on passe à l’économie des Écritures : « C’est toi qui as dit par l’Esprit Saint dans la bouche de notre père David ». Dans la prière chrétienne, on prie le Père par la prière des Écritures. L’Écriture est le lieu même, le creuset des mots qui servent à prier Dieu. Ici, on prend un texte qui nous paraît un peu bizarre, mais qui cependant est assez important, c’est le texte du paume deuxième, dans lequel on cite la révolte des peuples et des magistrats. Les chrétiens ont alors une idée très précise, mais cette prière est voulue ici parce que le psaume deuxième raconte comment le monde est toujours en révolte latente contre la puissance de Dieu, et l’histoire humaine n’est pas un long fleuve tranquille, mais que c’est au contraire une sorte de torrent dans lequel cela remue de tous côtés, il y a bien quelque chose d’anarchique dans l’histoire du monde, et les peuples, ce sont les tribus d’Israël, et les magistrats, c’est Ponce-Pilate, c’est l’ordre apparent des romains. Ces deux ordres, et c’est l’aboutissement de la prière : « Comme tu l’as prophétisé et que tu l’as dit par les Écritures, cela vient de se passer », c’est-à-dire qu’au moment de la Passion, les peuples, les tribus d’Israël et les nations, les magistrats, c’est-à-dire Ponce-Pilate et les romains se sont « ligués contre ton Christ, contre ton oint, et l’ont mis à mort ». Vous remarquerez en passant, cela dit pour ceux qui ont vu le film de Mel Gibson, qu’ici, la prière de la première communauté explique très bien que ce ne sont pas les juifs seuls qui ont la responsabilité de la mort de Jésus, puisque ce sont précisément les peuples, c’est-à-dire les tribus d’Israël et les magistrats, les païens. Ce sont les païens et les juifs qui portent ensemble la responsabilité de la mort de Jésus, c’est l’humanité tout entière, c’est cela le sens de cette parole. C’est intéressant à noter, parce que la plupart du temps, on dit que le Nouveau Testament est antisémite, c’est ce que Mordillat et Prieur ont essayé de raviver avec leurs émissions de télévision (Corpus Christi), mais en vérité, il n’en est rien, ce n’est pas la vérité. Là, on a un cas tout à fait typique, où précisément on montre que dans la prière de la première communauté chrétienne on sait que la mort de Jésus n’est pas uniquement le fait de juifs, mais bien le fait des juifs et des païens. A ce moment-là, c’est donc la manière même dont est proclamé ici le mystère pascal : « Puisque tu l’as prophétisé avec le brouhaha, la révolte et le grondement des magistrats et des peuples, maintenant, c’est ce qui vient de s’accomplir dans la mort de Jésus, et effectivement, l’histoire, le mal, et toutes les avanies de l’humanité sont déchaînées contre le Seigneur et contre son Christ ». La communauté elle-même s’assimile au Seigneur qui a été mis à mort. « Maintenant Seigneur, considère leurs menaces, ce qui permettra à tes serviteurs d’annoncer ta Parole en toute assurance ». Cela veut dire que la première communauté chrétienne est consciente qu’au moment même où elle entreprend la tâche délicate et difficile d’annoncer le salut, elle est exactement dans les mêmes conditions que son Seigneur. Donc, on n’échappe pas, dès qu’on continue à être les prolongateurs du mystère de la Pâque de Jésus et du salut par la prédication, ce n’est donc pas étonnant que Pierre et Jean aient été persécutés par la police du Sanhédrin. Il faut alors que Dieu continue à agir comme Il a agi pour le Christ, qu’Il continue à agir au sein de l’Église et au sein de l’action missionnaire des apôtres. C’est assez intéressant parce qu’on retrouverait presque les catégories de la Prière eucharistique. On s’adresse à Dieu : « Il est juste et bon de te rendre grâces à toi, Père créateur » puis, « par Jésus-Christ, celui qu’ont annoncé les prophètes », et ensuite le plan du salut par exemple comme il est évoqué dans la Prière eucharistique quatrième, et au lieu de bifurquer sur le problème de la violence et du drame de l’histoire humaine, on bifurque sur l’eucharistie, et l’on demande que « maintenant l’eucharistie continue à travers le don du corps et du sang du Christ ressuscité dans l’Église ». A la fin, il y a un événement qui est tout à fait étonnant, cela se termine par ce qu’un certain nombre d’exégètes ont appelé « la petite Pentecôte ». Vous avez remarqué, c’est le signe que Dieu exauce : « Tandis qu’ils priaient, l’endroit où ils se trouvaient réunis, trembla et tous furent alors remplis du Saint Esprit ». C’est exactement la même formulation, mais ici, au lieu que la Pentecôte soit pour ainsi dire gérée symboliquement par le feu du ciel, c’est une Pentecôte sismique et tellurique. C’est une Pentecôte tremblement de terre, c’est la puissance de l’Esprit, qui, à cause du grondement des nations et des magistrats, lui aussi gronde, Il entre aussi dans le champ de bataille. L’Esprit résiste et se mobilise avec ceux dont Il a fait ses témoins et hérauts de la Résurrection du Christ, Il combat et reprend cette sorte de dimension chaotique de la fragilité du monde et de la terre, pour commencer à manifester sa puissance qu’Il a inaugurée dans la Résurrection du Christ. Vous remarquerez d’ailleurs que cette allusion sismique et tellurique de la petite Pentecôte dans ce passage-là, fait évidemment référence aux mentions des tremblements de terre au moment, soit de la mort du Christ, soit dans le récit de Matthieu au moment de la Résurrection du Christ. C’est toujours la même chose, le tremblement de terre n’est pas compris chez les juifs et dans la mentalité courante de l’époque comme un phénomène ordinaire, simplement le mouvement des plaques tectoniques, on n’en a même pas idée, mais c’est véritablement compris comme le signe même d’une sorte de grondement de la colère de Dieu qui veut absolument combattre aux côtés de ceux qu’Il a envoyé pour annoncer le salut. Que cette méditation sur la prière des premières communautés chrétiennes nous invite nous-mêmes à raviver notre propre prière, et surtout à la nourrir de l’Écriture, parce qu’au fond, c’est cela qui s’est passé, toute la prière du Nouveau Testament, toute la prière de la communauté chrétienne, c’est simplement une sorte de reviviscence et de relecture dans la prière du mystère du Christ, à la lumière des Écritures de l’Ancien Testament.   AMEN

« MÉDITANT JOUR ET NUIT LA LOI DU SEIGNEUR ET VEILLANT DANS LA PRIÈRE »

26 octobre, 2015

http://j.leveque-ocd.pagesperso-orange.fr/meditant.htm

« MÉDITANT JOUR ET NUIT LA LOI DU SEIGNEUR ET VEILLANT DANS LA PRIÈRE »  

Dieu, dans sa bonté, a voulu se faire connaître par la Parole, d’abord dite puis écrite. Ce n’est pas nous qui avons commencé le dialogue, c’est Dieu ; car il est source de tout, de toute vie, de toute connaissance, de tout amour, de toute réciprocité dans le don. On dit souvent : Dieu est silence ; et c’est profondément vrai, mais ce n’est qu’un aspect du mystère de Dieu. On pourrait aussi bien dire : Dieu est expression, puisqu’il est écrit en saint  Jean: «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu ». Avant même d’être parole pour nous, le Verbe est Parole de Dieu au sein de la Trinité. Dieu est Source, Parole et Esprit. Dieu-le-Verbe est expression du Père; Dieu le Père s’exprime éternellement dans son Verbe, dans son Fils le Verbe ; et le Père aime, dans l’Esprit-Saint, le Verbe-Fils qui exprime toute sa richesse, qui est « le resplendissement de sa gloire et l’effigie de sa substance » (Hb 1). Un jour – ce fut le premier jour du temps, le premier jour du monde – Dieu décida, par un amour sans mesure, de se dire en dehors de lui-même. Et Dieu créa. Et chaque être nouveau que Dieu créait disait, à sa pauvre manière, quelque chose de la beauté, de la grandeur et de la sagesse de Dieu. Parce que tout fut créé sur le modèle du Verbe, toute créature participe un peu de ce Verbe qui, lui, exprime parfaitement le Père. Tout ce qu’a fait le Père, il l’a fait dans le Verbe, par le Verbe et d’après le Verbe ; et c’est pourquoi chaque être créé peut « balbutier un je ne sais quoi » de la richesse du Père. Le Fils est l’expression parfaite et infinie du Père ; chaque créature est une expression timide et lointaine de ce même Père, origine de toute beauté et de toute vie. Comme il est dit dans le Prologue de Jean : « Le Verbe était au commencement avec Dieu. Tout vint à l’existence par lui, et sans lui rien ne vint à l’existence »; ce que saint Paul déclare en termes équi-valents : « Le Christ est l’Image du Dieu invisible, le premier-né de toute créature, car c’est en lui qu’ont été créées toutes choses … Il est avant toutes choses et tout subsiste en lui » (Col 1, 15ss). Avant que l’homme n’apparût sur la terre, Dieu avait donc laissé déjà dans le cosmos des traces de lui-même, de sa tendresse et de sa gloire ; mais si pâles, et surtout si muettes ! Or Dieu voulait, par pur amour, des images vivantes de lui­même, des libertés qui puissent lui répondre, le connaître et l’aimer. Il n’avait pas besoin de ces reflets, puisque en Dieu, de toute éternité, le Verbe était Image totale et achevée ; et pourtant Dieu a créé les hommes, les icônes vivantes que nous sommes. Il nous a créés à son image et à sa ressemblance, c’est-à-dire d’après le Verbe-Image, sur le « patron » du Verbe, à la ressemblance de son Fils. « Il nous a d’avance destinés à reproduire l’image de son Fils bien-aimé ». Alors commença le dialogue de Dieu avec les hommes, de Dieu-Trinité avec les hommes créés à son image. Dieu le Père parlait aux hommes par son Fils le Verbe, de deux manières : d’abord intérieurement, car « le Verbe de Dieu nous est plus intime que l’intime de nous-mêmes » (saint Augustin) ; et puis « de l’exté-rieur », par les mille traces de lui-même qu’il avait laissées dans le monde. C’est pourquoi saint Paul peut écrire « Ce que Dieu a d’invisible, depuis la création du monde, se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres » (Rm 1, 20).  À partir des leçons intimes du Verbe de Dieu et à partir des merveilles de la création et de la Providence, les hommes pouvaient et devaient se retourner vers le Père, contempler son œuvre,  la lui rendre, la lui offrir, et s’offrir eux-mêmes à Dieu pour accomplir sa volonté. Mais pour aider les humains dans leur cheminement, pour éclairer leur histoire et y tracer son dessein, pour faire échec à toutes les forces d’illusion et d’inertie, pour dévoiler à la fois le péché et le pardon, Dieu voulut non seulement être perçu, mais se faire entendre. C’est pourquoi il parla aux hommes dans le langage des hommes ; Dieu se dit, se révéla à nous de manière que cette révélation soutînt l’homme tout au long de l’histoire et qu’elle restât comme un pain inépuisable, au service de l’humanité. Ce premier dévoilement de Dieu par Dieu en contrepoint de l’ancienne Alliance fut encore l’œuvre indivise de la Trinité. C’est encore le Verbe qui révélait le Père, non plus seulement par son action intime et insaisissable au cœur  de chaque homme, non plus seulement par « les mille grâces qu’il avait répandues en hâte » dans la création matérielle, mais par le moyen d’une parole humaine, prononcée au nom du Verbe de Dieu par des hommes remplis de l’Esprit. Le Verbe de Dieu utilisant le verbe des hommes : il semblerait que Dieu-Trinité soit allé pour nous jusqu’aux limites du possible ! Mais Dieu n’a jamais mis de bornes à son amour,et Il nous réservait une autre merveille : en s’incarnant, en prenant notre chair et notre condition de servitude, le Verbe de Dieu, grâce à Marie, vint exprimer lui-même le Père parmi les hommes. C’est désormais le Verbe incarné qui parle aux hommes du Père des lumières.   *  Ainsi le Verbe Incarné, Fils de Dieu devenu fils de Marie, prolonge dans le temps des hommes et au milieu des hommes ce qui constitue son œuvre éternelle : exprimer la puissance et l’amour de Dieu le Père. Verbe éternel, Verbe incarné, c’est toujours la même personne du Fils de Dieu, accomplissant le même acte : exprimer Dieu, quoique de deux manières différentes, hors du temps et dans l’histoire : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, dira Jésus (Jn 18, 37). Quiconque est de la vérité écoute ma voix ». « Celui que Dieu a envoyé prononce les paroles de Dieu, et il donne l’Esprit sans mesure » (Jn 3, 34). « Tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (15,15); « les paroles que tu m’as données, Père, je les leur ai données, et ils ont vraiment admis que je suis sorti de toi » (17,8). « Ma parole n’est pas mienne; c’est la parole de celui qui m’a envoyé » (14, 26). On voit quelle densité et quelle urgence nouvelles a prises la révélation avec la venue du Fils de Dieu sur la terre et l’envoi de l’Esprit de vérité. Avant Jésus les hommes n’entendaient que la révélation ; avec Jésus, ils ont entendu le Révélateur. Avant l’Incarnation, le Verbe révélait le Père par l’intermédiaire de nombreuses personnes humaines, tous les inspirés de l’ancienne Alliance ; une fois incarné, le Verbe de Dieu fait entendre une voix humaine qui était la sienne : « Nous avons entendu, nous avons vu de nos yeux, nous avons contemplé, nos mains ont touché le Verbe de vie ; car la vie s’est manifestée, nous l’avons vue, nous en rendons témoignage, et nous vous annonçons cette Vie éternelle qui était auprès du Père et qui nous est apparue » (Jn 1,1). Mystère de l’amour de Dieu, de sa condescendance pour les hommes ; mystère d’un Dieu qui est tellement venu au-devant des hommes qu’il s’est fait homme pour marcher devant eux. Mystère de l’Homme-Dieu, Parole éternelle du Père, qui nous parle du Père avec nos mots humains. Mystère de la révélation qui utilisa la voix des hommes avant de faire retentir la voix de l’Homme-Dieu. Mystère de ce Fils unique, de ce Fils éternel qui vient nous « raconter » dans le temps le Père que personne n’a jamais vu. Mystérieuse continuité du dessein d’amour de Dieu : « après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis à nos pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers (qui inaugurent l’âge définitif) nous a parlé par le Fils, qu’il a établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait les siècles » (Hb 1,1-2). C’est cette révélation que nous avons à accueillir par la foi, comme le rappelle le Concile en insistant sur le rôle du Saint-Esprit dans la prière des croyants : « À Dieu qui révèle est due  l’obéissance de la foi (Rm 16, 26), par laquelle l’homme s’en remet tout entier et librement à Dieu dans un complet hommage d’intelligence et de volonté à Dieu qui révèle et dans un assentiment volontaire à la Révélation qu’il fait. Pour exister, cette foi requiert la grâce prévenante et aidante de Dieu, ainsi que les secours intérieurs du Saint-Esprit qui touche le cœur de l’homme et le tourne vers Dieu, ouvre les yeux de l’esprit et donne à tous la douceur de consentir et de croire à la vérité ». (Dei Verbum, 5). Les prolongements théologiques et spirituels de cette doctrine de la révélation sont d’une importance toute particulière dans la vie de prière, spécialement pour ceux et celles dont l’oraison, chaque jour, se nourrit de la parole de Dieu. 1° Par le Verbe révélateur du Père, nous entrons dans le mystère de la Trinité ou, en d’autres termes, l’accueil de la parole de Dieu, sous la mouvance de l’Esprit de Vérité, nous introduit dans l’intimité du Verbe incarné révélateur, et donc dans l’intimité de Dieu -Trinité. Se mettre à l’écoute de la révélation, humblement, filialement, c’est répondre au désir et à la volonté de Dieu qui, depuis le commencement de l’histoire humaine, se révèle à nous par son Verbe. Se pencher avec respect et amour sur le message de Dieu, ce n’est pas chose facultative, et à plusieurs reprises durant la vie terrestre de Jésus , Dieu le Père a souligné le devoir que nous avons de nous mettre à l’école du Verbe incarné : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances : écoutez-le ! »  2° On voit également qu’il est impossible de pénétrer dans la révélation si ce n’est à la suite du Révélateur. « La profonde vérité que la Révélation manifeste sur Dieu et sur le salut de l’homme resplendit pour nous dans le Christ, qui est à la fois le médiateur et la plénitude de toute la Révélation » (Dei Verbum, 1). C’est le Christ, notre Seigneur qui, par son Esprit, nous ouvre les Écritures. C’est même l’une des toutes premières grâces que Jésus ait faites à ses disciples après sa résurrection. Cheminant avec les disciples d’Emmaüs, il leur disait : « Esprits sans intelligence, lents à croire ce qu’ont annoncé les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans la gloire ? Et, commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait ». À la fraction du pain, ils le reconnurent, mais il avait disparu de devant eux … C’est notre lot à tous, maintenant que le Christ Jésus est glorieux auprès du Père, maintenant que « notre vie est cachée en Dieu avec le Christ ». Mais qui n’a pas fait tant soit peu l’expérience des disciples d’Emmaüs ? Qui n’a jamais dit, après une période de ferveur : « mon cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de moi, quand il me parlait en chemin et qu’il m’expliquait les Écritures ? » (Lc 24, 32). Où irions-nous chercher cette conversation, ce dialogue d’amitié avec le Seigneur, dont parle sainte Thérèse d’Avila, sinon justement dans l’Écriture qui nous conserve les paroles du Seigneur ? Quelles paroles attendons-nous encore, puisque Dieu nous a tout dit par son Fils ? Comment pourrions-nous vouloir que le Sauveur nous « parle en chemin », si nous ne prenons pas le chemin qu’il a pris, lui, pour nous parler ? « Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, disait Jésus, il vous conduira vers la vérité tout entière ». Comment cela se réalisera-t-il ? – par un retour constant à l’enseignement de Jésus : « ..:il ne parlera pas de lui-même… c’est de mon bien qu’il prendra pour vous en faire part. Le Paraclet, l’Esprit-Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ait dit » (Jn 16, 13).  3° L’Écriture Sainte, lue dans la lumière du Verbe incarné illuminateur et sous la conduite de l’Esprit d’amour, amorce notre dialogue avec la Trinité. Elle est même une route privilégiée qui mène à ce dialogue. Préparant et prolongeant l’action des sacrements, elle assure la disponibilité du cœur chrétien aux appels de l’Esprit et le rend sans cesse plus consonant au message des Béatitudes. Les sacrements étendent jusqu’à nous les gestes sauveurs du Christ; l’Écriture nous redit chaque jour sa pensée et nous présente, à toute heure et à tout âge de la vie, des exemples de dialogue entre l’homme et son Dieu. Nous en trouvons non seulement dans les Psaumes, mais dans les livres sapientiaux et chez certains prophètes, dans les livres historiques depuis Abraham jusqu’aux Maccabées. Il nous est donné ainsi de rejoindre, dans l’Ancien Testament et plus encore dans le Nouveau, l’expérience spirituelle, explicite ou implicite, de beaucoup d’hommes de foi, qui ont connu devant Dieu tous nos enthousiasmes et toutes nos craintes, tous nos espoirs et parfois nos angoisses. Dieu, en nous gardant dans la révélation un écho de toutes ces grandes voix, nous souffle aujourd’hui les mots de notre prière et climatise l’espace de notre adoration.  Chaque orant a ses préférences en ce qui concerne l’Écriture ; et c’est normal. Saint Paul ne parlait-il pas de la « sagesse multiforme » de Dieu ? et Jésus des « nombreuses demeures » de la maison du Père ? Tel chrétien priera des mois sur les Psaumes, tel autre reviendra presque toujours aux Évangiles ; sœur Elisabeth de la Trinité ne quittait guère saint Paul. L’important est que notre méditation des textes fructifie en charité fraternelle, en joie communautaire, en allégresse dans le service de l’Évangile.  4° L’amour de l’Écriture est une grâce à demander. Une grâce globale qui en contient beaucoup d’autres : grâce d’honnêteté et de courage face à cette parole parfois difficile à rejoindre, souvent ingrate à étudier; grâce d’ouverture, car Dieu souvent nous dépayse ; grâce de patience et de calme devant les difficultés de détail dont fourmillent les livres saints ; grâce de simplicité, d’humilité du cœur, pour découvrir les grandes leçons de Dieu sous les pauvres habits du langage des hommes; grâce de fraîcheur d’âme, qui nous fera aimer les symboles de l’Écriture et nous réjouir de sa profusion d’images. C’est une véritable enfance spirituelle que Dieu le Père attend de nous. À certains jours, en ouvrant notre Bible, nous sommes parfois tentés de demander des comptes à Dieu, lui reprochant presque de s’être mal expliqué. Pour un peu nous refermerions le livre de la Parole, déçus et agacés, sans nous douter peut-être que Dieu nous y attendait et que, si nous n’avions pas « endurci notre cœur comme au désert », nous aurions « entendu sa voix » . Il ne faut pas que des siècles et des siècles de pédagogie divine deviennent tout à coup caducs, comme si Dieu-Trinité avait perdu son temps en parlant pour nous notre langage !  5° Pour comprendre l’usage que l’Église fait de la Parole de Dieu dans sa liturgie et que nous sommes amenés à en faire nous aussi, dans notre prière personnelle, il faut nous souvenir qu’au sein de l’Église la Parole remplit deux fonctions. Elle est d’abord source de la foi. C’est dans l’Écriture en effet que nous allons chercher ce que nous devons croire et affirmer de Dieu, de l’homme, et des relations de Dieu avec les hommes ; et là une certaine rigueur est nécessaire dans la lecture. Mais, parce qu’elle est source et norme de la foi, l’Écriture tend à devenir de plus en plus le langage spontané du croyant. Le chrétien alors, à l’intérieur de la foi de l’Église, ne cherche plus tant à se dire ce qu’il doit croire qu’à redire à Dieu qu’il croit, qu’il espère et qu’il aime, ou à redire aux hommes ce qu’il croit, ce qu’il espère et ce qu’il aime. Ou, si l’on veut, dans l’acte même de sa foi, le chrétien se sert, pour parler à Dieu, des mots que Dieu lui-même lui a donnés. La Parole est alors le langage d’amour, le langage privilégié, convenu entre Dieu et l’homme, le langage dont l’homme habille sa foi et son espérance. C’est le langage du Christ époux à l’Église son épouse, et de l’Église épouse au Christ son Seigneur, un langage où très peu de mots, parfois, sont nécessaires, parce qu’ils sont chargés d’amour et de confiance, un langage dont les deux époux disposent, et donc un langage que l’Épouse aura le droit de transposer, au gré de son amour d’aujourd’hui, pour dire au Christ ses joies et ses souffrances avec les mots d’autrefois, lourds d’une longue fidélité. 6° On ne soulignera jamais assez le rôle primordial que Marie peut jouer dans notre découverte et notre approfondissement de l’Écriture. C’est par elle que le Verbe s’est incarné dans notre humanité et que le Révélateur s’est manifesté à nous sous les traits du Fils de l’Homme, de l’Agneau de Dieu, du Serviteur souffrant. Ne pourrait-elle nous aider puissamment à accueillir au cœur de notre vie non seulement la grâce et le pardon de son Fils, mais aussi la richesse et la force de cette Parole écrite que le Christ a remplie de son Esprit-Saint ? Dès qu’il s’agit, dans la vie spirituelle, d’accueil et de transformation évangélique, Marie est là, virginale et maternelle, pour nous ouvrir au dessein de Dieu et hâter en nous le travail de l’Esprit. Celui qui se tient constamment près de Marie se trouve constamment sous l’ombre de l’Esprit-Saint. Partout où Marie est présente, l’Esprit est à l’œuvre, le Christ grandit, et la volonté du Père s’accomplit sur la terre comme au ciel.  

BENOÎT XVI – ART ET LA PRIÈRE (2011)

3 juin, 2015

http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2011/documents/hf_ben-xvi_aud_20110831.html

BENOÎT XVI – ART ET LA PRIÈRE

AUDIENCE GÉNÉRALE

Castel Gandolfo

Mercredi 31 août 2011

Chers frères et sœurs,

Ces derniers temps, j’ai rappelé à plusieurs reprises la nécessité pour chaque chrétien de trouver du temps pour Dieu, pour la prière, parmi les nombreuses préoccupations qui remplissent nos journées. Le Seigneur lui-même nous offre de nombreuses occasions pour que nous nous souvenions de Lui. Aujourd’hui, je voudrais m’arrêter brièvement sur l’une des voies qui peuvent nous conduire à Dieu et nous aider également à le rencontrer: c’est la voie des expressions artistiques, qui font partie de la via pulchritudinis — «voie de la beauté» — dont j’ai parlé à plusieurs reprises et dont l’homme d’aujourd’hui devrait retrouver la signification la plus profonde.
Il vous est sans doute parfois arrivé, devant une sculpture ou un tableau, les vers d’une poésie ou en écoutant un morceau de musique, d’éprouver une émotion intime, un sentiment de joie, c’est-à-dire de ressentir clairement qu’en face de vous, il n’y avait pas seulement une matière, un morceau de marbre ou de bronze, une toile peinte, un ensemble de lettres ou un ensemble de sons, mais quelque chose de plus grand, quelque chose qui «parle», capable de toucher le cœur, de communiquer un message, d’élever l’âme. Une œuvre d’art est le fruit de la capacité créative de l’être humain, qui s’interroge devant la réalité visible, s’efforce d’en découvrir le sens profond et de le communiquer à travers le langage des formes, des couleurs, des sons. L’art est capable d’exprimer et de rendre visible le besoin de l’homme d’aller au-delà de ce qui se voit, il manifeste la soif et la recherche de l’infini. Bien plus, il est comme une porte ouverte vers l’infini, vers une beauté et une vérité qui vont au-delà du quotidien. Et une œuvre d’art peut ouvrir les yeux de l’esprit et du cœur, en nous élevant vers le haut.
Mais il existe des expressions artistiques qui sont de véritables chemins vers Dieu, la Beauté suprême, et qui aident même à croître dans notre relation avec Lui, dans la prière. Il s’agit des œuvres qui naissent de la foi et qui expriment la foi. Nous pouvons en voir un exemple lorsque nous visitons une cathédrale gothique: nous sommes saisis par les lignes verticales qui s’élèvent vers le ciel et qui attirent notre regard et notre esprit vers le haut, tandis que, dans le même temps, nous nous sentons petits, et pourtant avides de plénitude… Ou lorsque nous entrons dans une église romane: nous sommes invités de façon spontanée au recueillement et à la prière. Nous percevons que dans ces splendides édifices, est comme contenue la foi de générations entières. Ou encore, lorsque nous écoutons un morceau de musique sacrée qui fait vibrer les cordes de notre cœur, notre âme est comme dilatée et s’adresse plus facilement à Dieu. Il me revient à l’esprit un concert de musiques de Jean Sébastien Bach, à Munich , dirigé par Leonard Berstein. Au terme du dernier morceau, l’une des Cantate, je ressentis, non pas de façon raisonnée, mais au plus profond de mon cœur, que ce que j’avais écouté m’avait transmis la vérité, la vérité du suprême compositeur, et me poussait à rendre grâce à Dieu. A côté de moi se tenait l’évêque luthérien de Munich et, spontanément, je lui dis: «En écoutant cela, on comprend que c’est vrai; une foi aussi forte est vraie, de même que la beauté qui exprime de façon irrésistible la présence de la vérité de Dieu. Mais combien de fois des tableaux ou des fresques, fruit de la foi de l’artiste, dans leurs formes, dans leurs couleurs, dans leur lumière, nous poussent à tourner notre pensée vers Dieu et font croître en nous le désir de puiser à la source de toute beauté. Ce qu’a écrit un grand artiste, Marc Chagall, demeure profondément vrai, à savoir que pendant des siècles, les peintres ont trempé leur pinceau dans l’alphabet coloré qu’est la Bible. Combien de fois, alors, les expressions artistiques peuvent être des occasions de nous rappeler de Dieu, pour aider notre prière ou encore la conversion du cœur! Paul Claudel, célèbre poète, dramaturge et diplomate français, ressentit la présence de Dieu dans la Basilique Notre-Dame de Paris, en 1886, précisément en écoutant le chant du Magnificat lors de la Messe de Noël. Il n’était pas entré dans l’église poussé par la foi, il y était entré précisément pour chercher des arguments contre les chrétiens, et au lieu de cela, la grâce de Dieu agit dans son cœur.
Chers amis, je vous invite à redécouvrir l’importance de cette voie également pour la prière, pour notre relation vivante avec Dieu. Les villes et les pays dans le monde entier abritent des trésors d’art qui expriment la foi et nous rappellent notre relation avec Dieu. Que la visite aux lieux d’art ne soit alors pas uniquement une occasion d’enrichissement culturel — elle l’est aussi — mais qu’elle puisse devenir surtout un moment de grâce, d’encouragement pour renforcer notre lien et notre dialogue avec le Seigneur, pour nous arrêter et contempler — dans le passage de la simple réalité extérieure à la réalité plus profonde qu’elle exprime — le rayon de beauté qui nous touche, qui nous «blesse» presque au plus profond de notre être et nous invite à nous élever vers Dieu. Je finis par une prière d’un Psaume, le psaume 27: «Une chose qu’au Seigneur je demande, la chose que je cherche, c’est d’habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, de savourer la douceur du Seigneur, de rechercher son palais» (v. 4). Espérons que le Seigneur nous aide à contempler sa beauté, que ce soit dans la nature ou dans les œuvres d’art, de façon à être touchés par la lumière de son visage, afin que nous aussi, nous puissions être lumières pour notre prochain. Merci.

LETTRE SUR LA PRIÈRE – MONS. BRUNO FORTE

2 juin, 2015

http://www.clerus.va/content/clerus/en/biblioteca.html

LETTRE SUR LA PRIÈRE

MONS. BRUNO FORTE

Tu me demandes : pourquoi prier ? Je te réponds : pour vivre.

Oui : pour vivre vraiment, il faut prier. Pourquoi ? Parce que vivre, c’est aimer : une vie sans amour n’est pas une vie. C’est solitude vide, c’est prison et tristesse. Seul vit vraiment qui aime : et seul aime qui se sent aimé, rejoint et transformé par l’amour. Comme la plante ne peut épanouir son fruit si elle n’est rejointe des rayons du soleil, ainsi le cœur humain ne peut s’ouvrir à la vie vraie et pleine que s’il est touché par l’amour. Et l’amour naît de la rencontre et vit de la rencontre avec l’amour de Dieu, le plus grand et vrai de tous les amours possibles, davantage, l’amour au-delà de toutes nos définitions, toutes nos possibilités. Pour cela, qui prie vit, dans le temps et pour l’éternité. Mais celui qui ne prie pas ? Qui ne prie pas risque de mourir à l’intérieur, parce qu’il lui manquera un jour ou l’autre l’air pour respirer, la chaleur pour vivre, la lumière pour voir, la nourriture pour croître et la joie pour donner sens à la vie.
Tu me dis : mais moi, je ne sais pas prier ! Et tu me demandes : comment prier ? Je te réponds : commence par donner un peu de ton temps à Dieu. Au début, l’important ne sera pas que ce temps soit long, mais que tu le lui donnes fidèlement. Fixe toi-même un temps à donner chaque jour au Seigneur, et donne-le lui fidèlement chaque jour, quand tu as envie de le faire et quand tu n’en as pas envie. Cherche un lieu tranquille, où si possible il y ait quelque signe rappelant la présence du Seigneur (une croix, une icône, la Bible, le tabernacle avec la Présence eucharistique…). Recueille-toi en silence : invoque l’Esprit Saint, pour que ce soit Lui qui vienne crier en toi « Abba, Père ! ». Offre ton cœur à Dieu, même s’il est en tempête : n’aie pas peur de tout Lui dire, non seulement tes difficultés et ta douleur, ton péché et ton incrédulité, mais même ta rébellion et tes protestations, si tu les sens en toi.
Tout cela, mets-le entre les mains de Dieu : souviens-toi que Dieu est Père – Mère dans l’amour, qui tout accueille, tout pardonne, tout illumine, tout sauve. Écoute Son Silence : ne prétends pas avoir de suite la réponse. Persévère. Comme le prophète Élie, marche dans le désert vers la montagne de Dieu : et quand tu te seras approché de Lui, ne le cherche ni dans le vent, le tremblement de terre ou le feu, dans les signes de force ou de grandeur, mais dans la voix du silence subtil (cf. 1 R 19,12). Ne prétends pas t’emparer de Dieu, mais laisse Le passer dans ta vie et ton cœur, te toucher l’âme, se faire contempler par toi, même seulement de dos.
Écoute la voix de Son Silence. Écoute Sa Parole de vie : ouvre la Bible, médite-la avec amour, laisse la parole de Jésus te parler cœur à cœur ; lis les Psaumes, où tu trouveras l’expression de tout ce que tu voudrais dire à Dieu ; écoute les apôtres et les prophètes ; tombe amoureux de l’histoire des Patriarches, du peuple élu et de l’Église naissante, où tu rencontreras l’expérience de la vie vécue dans l’horizon de l’Alliance avec Dieu. Et quand tu auras écouté la Parole de Dieu, marche encore longtemps dans les sentiers du silence, laissant l’Esprit t’unir au Christ, Parole éternelle du Père. Laisse Dieu Père te modeler de Ses deux mains : le Verbe et l’Esprit Saint.
Au début, le temps passé à tout cela pourra te sembler trop long, ne jamais finir : persévère avec humilité, donnant à Dieu tout le temps que tu réussis à Lui donner, mais jamais moins que celui que tu as établi de pouvoir Lui donner chaque jour. Tu verras que de rendez-vous en rendez-vous ta fidélité sera récompensée, et tu te rendras compte que petit à petit le goût de la prière croîtra en toi, et ce qui au début te semblait inatteignable, deviendra toujours plus facile et beau. Tu comprendras alors que ce qui compte, ce n’est pas avoir des réponses, mais se mettre à la disposition de Dieu : et tu verras que ce que tu porteras dans la prière sera peu à peu transfiguré.
Ainsi, quand tu viendras prier avec le cœur en tempête, si tu persévères, tu t’apercevras qu’après avoir longtemps prié tu n’auras pas trouvé de réponses à tes demandes, mais ces mêmes demandes se seront dissoutes comme neige au soleil et dans ton cœur se fera une grande paix : la paix d’être dans les mains de Dieu et de te laisser docilement conduire par Lui, aux lieux que Lui a préparé pour toi. Alors, ton cœur refait à neuf pourra chanter le cantique nouveau, et le ‘Magnificat’ de Marie sortira spontanément de tes lèvres et sera chanté par l’éloquence de tes œuvres.
Sache, toutefois, que ne te manqueront pas en tout cela les difficultés : parfois, tu ne réussiras pas à faire taire le bruit qui est autour de toi et en toi ; parfois tu sentiras la fatigue ou même le dégoût de te mettre à prier ; ta sensibilité éclatera, et n’importe quel acte te semblera préférable à rester en prière devant Dieu, « perdant » ton temps. Tu sentiras, enfin, les tentations du Malin, qui cherchera par tous les moyens à te séparer du Seigneur, t’éloignant de la prière. Ne crains pas : les mêmes épreuves que tu vis, les saints les ont vécus avant toi, et souvent beaucoup plus pesantes que les tiennes. Toi, continue seulement à avoir foi. Persévère, résiste et souviens-toi que l’unique chose que nous pouvons vraiment donner à Dieu est la preuve de notre fidélité. Avec la persévérance tu sauveras ta prière, et ta vie.
Viendra l’heure de la « nuit obscure », où tout te sembleras aride et même absurde dans les choses de Dieu : ne crains pas. C’est l’heure où qui lutte avec toi est Dieu même : enlève de toi tout péché, par la confession humble et sincère de tes fautes et le pardon sacramentel ; donne à Dieu encore plus de temps, et laisse que l’heure de la nuit des sens et de l’esprit devienne pour toi l’heure de la participation à la Passion du Seigneur. À ce point, ce sera Jésus lui-même qui portera ta croix et te conduira avec lui vers la joie de Pâque. Tu ne t’étonneras pas, alors, d’aller jusqu’à considérer aimable cette nuit, parce que tu la verras transformée pour toi en nuit d’amour, inondée de la présence de l’Aimé, pleine du parfum du Christ, lumineuse de la lumière de Pâque.
N’aie donc pas peur, des épreuves et des difficultés dans la prière : souviens-toi seulement que Dieu est fidèle et qu’Il ne t’enverras jamais une épreuve sans te donner le moyen d’en sortir, et ne t’exposeras jamais à une tentation sans te donner la force de la supporter et la vaincre. Laisse-toi aimer par Dieu : telle une goutte d’eau qui s’évapore sous les rayons du soleil, et monte en haut, et retourne à la terre comme pluie féconde ou rosée consolatrice, ainsi laisse que tout ton être soit travaillé par Dieu, modelé par l’amour des Trois, absorbé en Eux et restitué à l’histoire comme un don fécond. Laisse que la prière fasse croître entre toi la liberté de toute peur, le courage et l’audace de l’amour, la fidélité aux personnes que Dieu t’a confié et aux situations dans lesquelles Il t’a mis, sans chercher des évasions ou des consolations bon marché. Apprend, en priant, à vivre la patience d’attendre les temps de Dieu, qui ne sont pas nos temps, et à suivre les voies de Dieu, qui si souvent ne sont pas nos voies.
Un don particulier que la fidélité à la prière t’offrira est l’amour des autres et le sens de l’Église : plus tu prieras, plus tu sentiras de miséricorde pour tous, plus tu voudras aider qui souffres, plus tu auras faim et soif de justice pour tous, spécialement les plus pauvres et faibles, plus tu accepteras de te charger des péchés des autres pour compléter en toi ce qui manque à la Passion du Christ pour tout Son Corps qui est l’Église. En priant, tu sentiras comme il est beau d’être dans la barque dans Pierre, solidaire avec tous, docile à la conduite des pasteurs, soutenu par la prière de tous, prêt à servir les autres avec gratuité, sans rien demander en échange. En priant, tu sentiras croître en toi la passion pour l’unité du Corps du Christ et de toute la famille humaine. La prière est l’école de l’amour, parce que c’est en elle que tu peux te reconnaître infiniment aimé et naître toujours de nouveau à la générosité qui prend l’initiative du pardon et du don sans calcul, au-delà de toute mesure de fatigue.
En priant, on apprend à prier, et on goûte les fruits de l’Esprit qui font vraie et belle la vie : « amour, joie, paix, patience, bienveillance, bonté, fidélité, douceur, maîtrise de soi » (Ga 5,22). En priant, on devient amour, et la vie acquiert le sens et la beauté pour laquelle elle a été voulue par Dieu. En priant, on reconnaît toujours plus l’urgence de porter l’Évangile à tous, jusqu’aux extrêmes confins de la terre. En priant, on découvre les infinis dons de l’Aimé et on apprend toujours plus à Lui rendre grâce en toutes choses. En priant, on vit. En priant, on aime. En priant, on loue. Et la louange est la joie et la paix plus grande que notre cœur inquiet, dans le temps et l’éternité.
Si je devais, alors, te souhaiter le don le plus beau, si je voulais le demander pour toi à Dieu, je n’hésiterai pas à Lui demander le don de la prière. Je le Lui demande : et toi, n’hésite pas à le demander à Dieu pour moi. Et pour toi. La paix de notre Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu le Père et la communion de l’Esprit Saint soient toujours avec toi. Et toi en eux : parce que en priant tu entreras dans le cœur de Dieu, caché avec le Christ en Lui, entouré de Leur amour éternel, fidèle et toujours nouveau. Désormais tu le sais : qui prie avec Jésus et en Lui, qui prie Jésus ou le Père de Jésus ou invoque Son Esprit, ne prie pas un Dieu générique et lointain, mais prie en Dieu, dans l’Esprit, par le Fils, le Père. Et du Père, par Jésus, dans le souffle divin de l’Esprit, tu recevras tout don parfait, adapté à lui, et depuis toujours par lui préparé et désiré. Le don qui nous attend. Qui t’attend.

 

« DIEU N’ÉCOUTE PAS LA VOIX, MAIS LE CŒUR » (SAINT CYPRIEN DE CARTHAGE)

16 mai, 2015

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« DIEU N’ÉCOUTE PAS LA VOIX, MAIS LE CŒUR » (SAINT CYPRIEN DE CARTHAGE)

« Prions, mes frères bien-aimés, comme Dieu notre maître nous a appris à le faire. (…) Lorsque nous prions, que notre voix soit réglée par la décence et le respect. Souvenons-nous que nous sommes en présence de Dieu et que nous devons plaire à ses regards divins par l’attitude de notre corps et le calme de notre parole. L’insensé pousse de grands cris; l’homme respectueux prie avec modestie. Le Seigneur nous ordonne de prier en secret, dans des lieux solitaires et reculés, même dans nos chambres. C’est là ce qui convient le mieux à la foi. Nous savons, en effet, que Dieu est présent partout , qu’il voit et entend tous ses enfants, qu’il remplit de sa majesté les retraites les plus secrètes, selon cette parole : « Je suis avec vous, ne me cherchez pas au loin » (Jér., XXIII). « Quand l’homme se cacherait au centre de la terre, dit encore le Seigneur, est-ce que je ne le verrais pas ? Est-ce que je ne remplis pas et la terre et le ciel ? Et plus loin : Les yeux du Seigneur regardent partout les bons et les méchants » (Prov., XV.). Quand nous nous réunissons pour offrir avec le prêtre le divin sacrifice, prions avec recueillement. Gardons-nous bien de jeter à tous les vents des paroles sans suite et de formuler tumultueusement une demande dont la modestie doit faire tout le prix. Dieu n’écoute pas la voix, mais le cœur. Il n’est pas nécessaire de l’avertir par des cris, puisqu’il connaît les pensées des hommes. Nous en avons une preuve dans cette parole du Seigneur ! « Que pensez-vous de mauvais dans vos cœurs ? » (Luc, XV.). Et dans l’Apocalypse : « Toutes les Églises sauront que c’est moi qui sonde les cœurs et les reins » (Ap., II). Anne, dont nous trouvons l’histoire au premier livre des Rois, se soumit à cette règle, et en cela elle fut une figure de l’Eglise. Elle n’adressait pas au Seigneur des paroles bruyantes; mais, recueillie en elle-même, elle priait silencieusement et avec modestie. Sa prière était cachée, mais sa foi manifeste; elle parlait, non avec la voix, mais avec le cœur. Elle savait bien que Dieu entend des vœux ainsi formulés; aussi, grâce à la foi qui l’animait, elle obtint l’objet de sa demande. C’est ce que nous apprend l’Écriture : « Elle parlait dans son cœur et ses lèvres remuaient; mais sa voix n’était pas entendue; et le Seigneur l’exauça » (I Reg., I). Nous lisons de même dans les psaumes : « Priez du fond du cœur, priez sur votre couche et livrez, votre âme à la componction » (Ps., IV.). L’Esprit-Saint nous donne le même précepte par la bouche de Jérémie : « C’est par la pensée que vous devez adorer le Seigneur ». Lorsque vous remplissez le devoir de la prière, mes frères bien-aimés, n’oubliez pas la conduite du Pharisien et du Publicain dans le temple. Le Publicain n’élevait pas insolemment ses regards vers le ciel, il n’agitait pas ses mains hardies; mais frappant sa poitrine, et, par cet acte, se reconnaissant pécheur, il implorait le secours de la miséricorde divine. Le Pharisien, au contraire, s’applaudissait lui-même. Aussi le Publicain fut justifié et non pas l’autre. Il fut justifié à cause de sa prière, car il ne plaçait pas l’espoir de son salut dans une confiance aveugle en son innocence, attendu que personne n’est innocent; mais il confessait humblement ses péchés, et Dieu qui pardonne toujours aux humbles, entendit sa voix (…).

Nous venons de voir, mes frères bien-aimés, d’après les saints livres, quelle doit être notre attitude dans la prière. Voyons maintenant ce que nous devons demander. « Vous prierez ainsi, nous dit Jésus-Christ: Notre père qui êtes dans les cieux, que votre nom soit sanctifié. Que votre règne arrive. Que votre volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel. Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien. Pardonnez-nous nos, offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Ne souffrez pas que nous soyons induits en tentation; mais délivrez-nous du mal; ainsi soit-il » (Matth., VI). Avant toutes choses, le Dieu qui nous a si fortement recommandé la paix et l’unité n’a pas voulu que nos prières eussent un caractère personnel et égoïste; il n’a pas voulu, quand nous prions, que nous ne pensions qu’à nous-même. Nous ne disons pas : mon Père qui es dans les cieux, donne-moi aujourd’hui le pain dont j’ai besoin. Nous ne demandons pas seulement pour nous-mêmes le pardon de nos fautes, l’exemption de toute tentation et la délivrance du mal. Notre prière est publique et commune, et quand nous prions, nous ne pensons pas seulement à nous, mais à tout le peuple; car tout le peuple chrétien ne forme qu’un seul corps. Le Dieu qui nous a enseigné la paix la concorde et l’unité veut que notre prière embrasse tous nos frères, comme il nous a tous portés lui-même dans sou sein paternel. Ainsi prièrent les trois enfants dans la fournaise leurs voix étaient unies comme leurs cœurs. C’est ce que nous enseigne l’Écriture, en les proposant à notre imitation : « Les trois enfants, dit-elle, comme d’une seule bouche, chantaient un hymne au Seigneur et le bénissaient » (Dan., III). Et pourtant le Verbe fait homme ne leur avait pas appris à prier. Est-il donc étonnant qu’il ait exaucé leur demande, lui qui prête toujours l’oreille à la prière de l’homme simple et pacifique ? Nous voyons les apôtres et les disciples prier de la même manière, après l’ascension de Jésus-Christ. Tous, dit l’Écriture, unis par un même sentiment, persévéraient dans la prière avec les saintes femmes, avec Marie, mère de Jésus, et ses proches parents (Act., I). Nous voyons, par cette union, combien leur prière était sincère, persévérante et efficace. Dieu qui réunit dans la même maison les frères dont les sentiments sont unanimes, n’ouvre les portes de la demeure éternelle qu’à ceux dont les coeurs s’unissent dans la prière ».

De l’Oraison Dominicale, par Saint Cyprien de Carthage

APPRENDRE À PRIER OU APPRENDRE À VIVRE? – ARMAND VEILLEUX

13 mai, 2015

http://www.scourmont.be/Armand/writings/apprendre-a-prier.htm

APPRENDRE À PRIER OU APPRENDRE À VIVRE?

ARMAND VEILLEUX

En tant que chrétiens, nous appartenons à une longue tradition spirituelle qui, se rattachant à Jésus de Nazareth, pousse ses racines dans l’expérience religieuse quatre fois millénaire du peuple d’Israël. Or cette expérience religieuse, pour particulière qu’elle fût, ne s’est pas élaborée indépendamment de celle des autres peuples du Moyen Orient, ni uniquement en réaction contre les traditions et les coutumes de ces derniers. Elle a germé dans le substrat religieux commun de l’humanité. Finalement, la grande, tradition religieuse judéo-chrétienne n’a jamais été une réalité immuable; au contraire, elle n’a cessé d’évoluer, depuis ses origines jusqu’à nos jours.
C’est pourquoi, lorsque nous voulons approfondir la prière des grands témoins bibliques, il est bon de la resituer dans le contexte plus large de l’expérience religieuse de l’humanité tout entière. Et lorsque, de nos jours, beaucoup de chrétiens ressentent un goût pour la prière et désirent apprendre ou réapprendre à prier, ce phénomène mérite d’être analysé en relation avec l’évolution du sentiment religieux et de la relation de celui-ci avec l’expérience de foi chez l’homme contemporain.

Apprendre à prier
Il n’est pas rare de nos jours d’entendre des personnes, s’adressant à un guide spirituel, se présentant à l’hôtellerie d’un monastère ou encore dans un «Centre de prière», reprendre à leur compte la demande des disciples à Jésus : «Apprends-nous à prier » .
L’insatisfaction profonde engendrée par une civilisation matérialiste et unidimensionnelle — que ce soit celle de nos sociétés capitalistes occidentales ou celle des régimes socialistes plus ouvertement athées — explique sans doute en grande partie cette soif de valeurs spirituelles. Mais cette explication est-elle suffisante? Et s’agit-il toujours d’une authentique soif de valeurs spirituelles?
Beaucoup de chrétiens ayant abandonné il y a déjà assez longtemps les formes traditionnelles de prière parce qu’elles ne leur semblaient plus répondre à leurs besoins spirituels, et ayant pratiquement cessé de prier, éprouvent un malaise assez proche d’un sentiment de culpabilité qu’ils désirent calmer en retrouvant la prière sous de nouvelles formes, à travers de nouvelles méthodes ou techniques. D’autres ressentent, au-delà de ce vide, un besoin et même un désir beaucoup plus profonds, et veulent être guidés sur les voies de l’expérience spirituelle.
On ne peut nier que ce renouveau, à quelque niveau qu’il se situe, doit être mis en relation avec un vaste réveil religieux, un vaste mouvement de résurgence du sentiment religieux qui n’est pas le propre du christianisme mais que l’on constate également dans les religions d’Asie, dans les religions traditionnelles de l’Afrique noire et dans l’Islam, par exemple. Un tel réveil religieux ne doit pas être assimilé trop rapidement à un renouveau spirituel et n’y conduit pas nécessairement. Ce peut même être le dernier sursaut d’une forme de religiosité en train de dis- paraître dans le contexte de l’apparition d’un nouvel équilibre et d’une nouvelle relation entre l’expérience de foi et son expression religieuse.

Foi et religion
S’il faut se garder de dissocier foi et religion, il est tout aussi important de ne pas les confondre. Par foi j’entends l’expérience spirituelle authentique par laquelle une personne prend contact avec son être profond, entre en relation avec Dieu qui l’habite, et devient consciente des liens qui l’unissent à Lui, au reste de l’humanité et à tout le cosmos. Quant à la religion, elle est constituée par l’ensemble des traditions, des croyances, des rituels et des règles morales qui constituent l’expression de la mémoire collective de cette expérience de foi, et par lesquels celle-ci peut être maintenue, soutenue et en quelque sorte revécue. Une collectivité peut aussi y trouver son identité et sa cohésion.
Chaque fois que l’homme, à travers l’histoire, a fait une expérience mystique ou spirituelle plus signifiante pour lui, il a senti le besoin d’en objectiver le souvenir dans une stèle, un autel ou un temple, et de revivre périodiquement cette expérience dans des rites, des sacrifices, des liturgies. Par cette activité religieuse, l’homme entre en contact avec le substrat religieux collectif qui s’exprime dans les mythes et les grands archétypes élaborés dans les diverses religions. Or, à notre époque où nous assistons à une expansion considérable du champ de la conscience dans tous les domaines, le pouvoir collectif des rites et des cultes a fortement diminué et l’on assiste à une perte de terrain du «rituel» et donc du «religieux» pris en ce sens restreint et spécifique, au bénéfice de l’expérience mystique proprement dite. L’individu perçoit beaucoup plus sa responsabilité personnelle d’exprimer son expérience de foi à travers sa vie plus qu’à travers une activité rituelle. La diminution radicale — au cours des dernières décennies — de la «pratique religieuse» au sens traditionnel est peut-être à mettre en relation avec ce développement d’une portée inouïe plus qu’avec une quelconque déchristianisation ou la progression du matérialisme athée.
Si la force d’évocation des symboles rituels collectifs du passé s’est émoussée, l’homme contemporain est devenu plus sensible à la valeur symbolique — d’une intensité parfois extrême — des réalités qu’il vit ou qui l’entourent. Le phénomène de la torture, présent dans toutes les parties du monde, est devenu pour l’homme contemporain un symbole bouleversant et éloquent de la présence active des forces du mal dans l’humanité, beaucoup plus que n’importe quel symbole «liturgique» devenu désuet et souvent incompréhensible sans explications.
Ne serions-nous pas présentement à un tournant important de l’histoire humaine où la relation entre l’expérience de foi et son expression religieuse, aussi bien que leur point de jonction, sont en train d’être redéfinis, non seulement au sein du christianisme, mais dans toutes les traditions religieuses de l’humanité? Et ne serait-ce pas là la réalisation authentique quoique malheureusement très tardive d’un aspect important du message de Jésus de Nazareth? Et si c’était bien le cas, il serait évidemment important de bien distinguer parmi les nombreux éléments du phénomène contemporain de renouveau des formes de prière, ce qui va dans la ligne de cette évolution capitale, et ce qui est réaction instinctive de conservation et de sécurisation face aux perspectives proprement angoissantes ouvertes par une telle évolution.
Dans notre effort pour acquérir une meilleure compréhension du phénomène contemporain à la lumière de la tradition, arrêtons-nous donc quelque peu à la prière de Jésus de Nazareth et des autres témoins de la tradition spirituelle au sein de laquelle il est né et a vécu.

La prière des témoins bibliques
Avec le temps, toute religion court le danger de l’extériorisation, du formalisme et du ritualisme. On continue à répéter les traditions, à réciter les formules, à pratiquer les rites; mais l’expérience de foi qui avait été à l’origine de tout ce mouvement religieux et lui donnait son sens Zone de Texte: 136 est graduellement oubliée ou s’affaiblit. Le peuple d’Israël ne sut pas échapper à ce danger, même s’il se distinguait de tous les autres peuples qui l’entouraient par son expérience d’un Dieu personnel partageant sa vie, ses guerres, ses efforts de libération, etc. C’est pourquoi les grands prophètes d’Israël mirent constamment le Peuple en garde contre cette illusion d’un culte qui serait coupé de la vie concrète, de la justice, de l’amour et de la fidélité à l’homme aussi bien qu’à Dieu.
Les psaumes nous révèlent de même une spiritualité soudée à la vie de tous les jours. Si ces belles formules de prière continuent à être utilisées encore de nos jours, après près de trois millénaires, cela ne peut s’expliquer simplement par le fait de prescriptions canoniques. Il y a en eux quelque chose qui rejoint en profondeur l’être humain de tous les temps et des diverses cultures. Ils expriment toute la gamme des sentiments religieux que l’homme peut vivre. Par-dessus tout, les psaumes sont la prière d’êtres humains vivant non seulement en communion avec Dieu, mais aussi en contact avec eux-mêmes : avec leurs désirs, leurs peurs, leur confiance, leurs sentiments de haine et d’amour, de vengeance et de pardon. Si nous sommes parfois mal à l’aise de nos jours avec certains psaumes dits imprécatoires, au point de les supprimer de notre prière chrétienne ou de les tronquer, c’est peut-être que nous avons peur d’être confrontés avec les mêmes sentiments que nous portons au fond de nos propres coeurs. Or si nous n’exorcisons pas ces peurs et ces passions en les faisant jaillir à la surface de notre conscience dans la prière, elles continueront d’empoisonner notre vie et celle des autres.
Israël ne pouvait cependant pas ne pas appartenir à son époque, même en ce qui concernait la vie religieuse. Sa religion était celle d’une époque où le rôle joué par l’inconscient collectif, les mythes, les grands symboles archétypaux était prépondérant. Israël a continué, malgré la tendance spiritualisante des psalmistes et des prophètes, à sacrifier par milliers taureaux, béliers, agneaux, etc., et se laissa même souvent tenter par le désir d’offrir des sacrifices humains. Derrière ces pratiques se trouve la conception d’un Dieu qui, pour se laisser apaiser et «gagner», exigeait des sacrifices et du sang. On y trouve aussi la conviction que certains actes faits ou subis ont en eux-mêmes, indépendamment de la liberté humaine, une valeur affectant l’existence et l’être de la personne.
Jésus de Nazareth, par sa vie comme par sa prédication, enseigne — à la suite des prophètes, mais allant bien au-delà d’eux — que l’expérience spirituelle de foi doit s’exprimer avant tout dans une vie faite de respect de l’autre, de service mutuel, de justice, d’amour. Il ne suffit pas de dire «Seigneur, Seigneur » pour entrer dans le royaume des cieux, mais il faut vivre dans la pauvreté et la pureté du coeur. L’heure est enfin venue où il ne s’agit plus d’offrir à Dieu un culte ni au Temple de Jérusalem ni sur le mont Garizim, mais en esprit et en vérité. Le «Notre Père», qui constitue la réponse de Jésus aux disciples qui lui demandent de leur apprendre à prier, n’est pas une formule de prière à répéter mais une règle de vie. Par chacune des « pétitions», le priant est renvoyé à sa responsabilité de voir à ce que, dans et par sa vie, le nom de Dieu soit sanctifié, que son règne arrive et que sa volonté soit faite. Il est aussi renvoyé à ses besoins matériels, ses conflits, ses péchés et son besoin de pardon.
Issu de la tradition religieuse d’Israël, Jésus est en pleine rupture avec elle (et aussi avec toutes les traditions religieuses antérieures) sur l’aspect proprement «religieux», c’est-à-dire l’aspect rituel et surtout sacrificiel. Son Père n’est pas un Dieu qui exige des sacrifices ni d’êtres humains, ni d’animaux, pas plus d’ailleurs que le Yahvé de l’Ancien Testament, comme le montre l’étude attentive de la réalité spirituelle en Israël. Il ne désire pas la mort, mais la vie. Jésus est venu pour que tous aient la vie en plénitude; et, paradoxalement, il est mort de mort violente pour avoir refusé et rejeté toute conception violente de Dieu et de la «religion».
Depuis des millénaires l’homme avait réussi à vivre, malgré la violence qui l’habitait, parce qu’il avait transposé cette violence dans des rites. Jésus a défait l’enveloppe de ce processus mythique. Il n’a pas été la «victime innocente» acceptant de jouer le rôle mythologique traditionnel du bouc émissaire. Il a été l’homme faisant consciemment face à son sort, acceptant lucidement quoique douloureusement la conséquence de ses actes et de ses paroles. Par sa mort violente, aucunement rituelle, il renvoie l’homme à sa propre violence, celle qu’il porte en lui depuis toujours. Ceux qui ont liquidé Jésus ont été mus par la peur de l’homme de tous les temps confronté sans voile et sans défense à tout ce qu’il porte de violence, de haine et d’instinct de destruction en son propre coeur — et incapable de supporter cette confrontation exigeante.
Jésus a mis fin à toute religion sacrificielle. Et c’est sans doute l’un des plus grands paradoxes de l’histoire du christianisme que l’on ait très tôt interprété sa mort en termes sacrificiels, transformant en interprétation théologique ce qui, dans le Nouveau Testament, n’était encore qu’un parallèle avec le monde sacrificiel de l’Ancienne Alliance !
Peut-être sommes-nous enfin arrivés aujourd’hui au point où cet aspect essentiel du message de Jésus peut se réaliser et est de fait en train de se réaliser, non seulement dans le christianisme historique, mais aussi dans les autres grandes religions de l’humanité. Grâce à un développement de la conscience humaine, qui fait sans doute partie de la marche de l’humanité vers son plérôme, beaucoup de choses qui étaient refoulées depuis des millénaires dans le subconscient collectif sont remontées au niveau du conscient, et les grands archétypes traditionnels ont perdu leur efficacité. La foi ne peut en aucun moment éviter le test de la vie concrète; moins que jamais elle ne peut aujourd’hui se réfugier dans le rite.

La prière en Esprit et en Vérité
Jésus est tout entier prière, dans son être même comme dans sa vie, parce qu’il est tout entier relation au Père, désir orienté vers le Père. Tout son être s’exprime en plénitude dans l’exclamation «Père ! » Mais en même temps, son être ne peut être dissocié de sa mission. C’est pourquoi les quelques prières que les Évangélistes mettent sur ses lèvres sont intimement liées à son œuvre de salut : « Je te rends grâce, Père, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux grands et que tu les as révélées aux tout-petits…» «Je ne te prie pas seulement pour ceux-ci, mais pour tous ceux qui, grâce à leur parole, croient en moi…»
Le Jésus au nom de qui nous prions •— en la personne de qui nous prions — n’est pas simplement un personnage historique ayant vécu il y a deux mille ans. Il est ressuscité et il transcende toutes les limites de temps et d’espace. Il nous est présent au point d’entrer dans la structure même de notre être personnel, puisqu’il est le plérôme dont nous participons tous. Par le fait qu’il a reçu le Nom, et que la plénitude de la divinité habite en lui, il est la plénitude de la conscience, la plénitude du « moi ». Dans la mesure où nous vivons consciemment, où nous sommes en contact avec notre «moi», où nous sommes «nous-mêmes» (de notre moi profond et véritable), dans la même mesure nous participons à son être, nous devenons des être de désir et de relation : nous devenons prière.
La prière de Jésus à Gethsémani, à l’instar de celle du psalmiste, mais avec immensément plus d’intensité, est celle d’un homme en contact avec lui-même, avec sa peur et son angoisse devant l’échec apparent de sa mission auprès des hommes, tout aussi bien qu’avec le sens de sa mission elle-même. Parce qu’il est ainsi «en contact», il peut vivre ces réalités déchirantes sans être brisé. Sa prière est celle d’un homme libre. Il nous enseigne à ne plus objectiver nos misères dans de quelconques boucs émissaires, mais à faire face à nos propres misères, nos propres échecs, nos propres carences d’être.
Lorsque l’homme prend existentiellement contact avec ses blessures et ses faiblesses, la conscience de ses besoins naît en lui et s’exprime spontanément en prière de demande et de supplication. Mais, sous-jacent à tous ces besoins, il y a en lui un désir plus profond qui est une aspiration radicale et transcendantale à l’Être, à la Vie, à la Plénitude. Créé à l’image de Dieu, ayant reçu en Iui-même à sa création une semence de vie divine, l’homme est né avec une capacité infinie de croissance, dont toutes les potentialités ne sont pleinement révélées qu’en Jésus, en qui cette semence de vie divine a atteint son plein épanouissement. En lui l’image de Dieu est parfaite; il est tellement homme — tellement homme tel que Dieu a appelé l’homme à être — qu’il en est Dieu. Si Jésus est tout entier «prière» parce qu’il est tout entier désir tourné vers le Père, notre vie à nous aussi devient prière, dans la mesure où nous vivons consciemment ce désir, cette aspiration à la Vie qui constitue notre être.
Ce désir n’est pas quelque chose que nous avons à susciter en nous; il nous est donné. Il est le gémissement de l’Esprit dont parle Paul au chapitre 8 de l’Épître aux Romains . «Nous ne savons pas prier, mais l’Esprit de Dieu prie en nous par des gémissements ineffables.» Et, quelques versets plus haut, Paul avait expliqué comment l’Esprit de Jésus s’unit à notre Esprit pour émettre avec lui un seul et même cri : « Abba, Père», qui est de nous et de lui à Ia fois, et par lequel nous sommes constitués et proclamés fils de Dieu. De plus, Paul met ce «cri» en relation avec le gémissement qui «travaille» toute la création, qui gémit elle aussi dans les douleurs de l’enfantement, attendant la pleine révélation de l’adoption des fils de Dieu. Nous faisons donc tous partie d’une grande prière cosmique qui s’exprime totalement et substantielle- ment en Jésus. Cette prière devient nôtre — et nous devenons prière — dans la mesure où et quand nous l’assumons consciemment en l’exprimant.
Comment l’exprimer? — On constate ici des différences non négligeables entre les diverses traditions religieuses. Devant le mystère de la divinité, l’homme religieux de la tradition judéo-chrétienne est facile- ment loquace. Il essaye de dire son Dieu, oubliant même un peu trop facilement que toutes les images qu’il utilise pour ce faire ne sont, précisément, que des images et que celles-ci deviennent des idoles dès qu’on oublie leur caractère relatif. H essaye aussi de se dire à son Dieu, de lui exprimer ses besoins, ses attentes, ses remerciements, son adoration, son amour, etc., utilisant le langage des gestes aussi bien que celui des mots. L’homme religieux des grandes traditions d’Extrême-Orient, surtout celles de l’Inde, préfère spontanément l’adoration silencieuse devant le mystère du divin. Il préfère se perdre en Dieu plutôt que de le dire ou de lui parler.
L’affaiblissement des grands archétypes traditionnels, de concert avec la crise du langage qui affecte depuis longtemps les cultures occidentales, sont pour une large part à la source de la crise de la prière que traverse l’Occident qui avait connu jusqu’ici une prière à prédominance rituelle et verbale. Cette crise très réelle ne saurait être minimisée, malgré la présence d’une authentique soif spirituelle et le développement parfois spectaculaire de certaines formes de prière.
Heureusement, notre époque se caractérise aussi par la rencontre des grandes religions du monde qui avaient vécu jusqu’ici isolées les unes des autres. Le fait que le Verbe de Dieu s’est incarné à l’intérieur d’une tradition religieuse déterminée — tout comme il s’est incarné à un point précis du temps et de l’espace — n’enlève rien à la valeur des autres traditions religieuses. De nos jours le christianisme, s’il veut être fidèle à la visée universaliste du Christ lui-même, doit savoir intégrer les formes religieuses des autres traditions spirituelles, dans l’expression de sa foi au Christ. Dans ce domaine, l’Occident chrétien a beaucoup à apprendre des traditions mystiques de l’Orient, pour arriver à épanouir ses propres racines mystiques. Et de fait, de plus en plus de chrétiens sont attirés vers la prière d’adoration silencieuse.
Dans le réveil religieux actuel, dont on ne peut que se réjouir, il est important de distinguer ce qui est orienté vers l’avenir et la vie, de ce qui est vestige du passé. Les formes de spiritualité qui développent une expérience mystique et contemplative enfouie dans le quotidien, indissociable de la recherche humaine de croissance psychologique et de maturité affective, ainsi que de la lutte pour la justice, me semblent constituer le cœur de l’Église de demain. Quant à la recrudescence du fondamentalisme religieux, au retour en force du ritualisme et au développement d’une prière verbale faisant un large appel au substrat subconscient collectif, j’y vois l’un des derniers sursauts d’une forme de religiosité en train de subir une profonde transformation. Car nous sommes bel et bien à un point charnière de l’histoire de l’humanité, à la jonction de deux grands cycles de civilisation où la relation entre expérience de foi et expression religieuse est en pleine mutation.

La prière peut-elle s’enseigner ?
Beaucoup d’Occidentaux vont en Orient ou chez des maîtres orientaux pour apprendre la méditation et la prière; beaucoup d’autres, comme je l’ai signalé au début, se présentent ici en Occident, chez des guides spirituels ou dans des Centres de prière, demandant : « Apprends- moi à prier!» Mais peut-on enseigner la prière? Si la prière la plus vraie et la plus profonde est le Souffle de l’Esprit au fond de notre coeur, un humain peut-il l’enseigner à un autre humain? Une mère enseigne-t-elle à son enfant à respirer?
Évidemment on ne respire pas avec la même facilité dans n’importe quel contexte. Si l’on enferme quelqu’un dans une caisse hermétiquement fermée, il ne pourra pas respirer longtemps. Sans aller jusqu’à un tel extrême, il est évident que toute atmosphère polluée rend la respiration difficile. Aussi, ce n’est pas en donnant aux ouvriers de l’amiante, par exemple, des leçons de bonne respiration qu’on les protégera de l’amiantose.
On rencontre parfois des personnes qui vivent des situations tout à fait fausses ou fort ambiguës dans leur vie matrimoniale, communautaire, sociale, etc., et qui veulent qu’on leur enseigne à prier, mais ne sont pas disposées à remettre en question leur vécu et à y rétablir l’harmonie. La prière ne leur est guère possible, même avec l’utilisation des méthodes les plus sophistiquées.
Apprendre à prier? — Peut-être. Apprendre à vivre surtout! Encore plus que d’apprendre à prier il s’agit d’apprendre à vivre de telle sorte que toute notre vie soit prière, qu’elle soit une présence aussi constante que possible à cette soif de vie qui est la respiration de l’Esprit de Dieu en nous. Une vie de prière, c’est une vie intégrée, une vie dont tous les éléments forment un tout harmonieux, où l’on est en harmonie avec soi-même, avec les autres, avec le cosmos, avec Dieu. L’harmonie est prière.
Apprendre à vivre c’est apprendre à croître, et pour cela apprendre à guérir ses blessures et aussi apprendre à vieillir. Comment devenir ou rester une personne de prière sans être en pleine communion avec le mouvement de la vie qui nous porte progressivement et irrévocablement vers la conclusion de notre pèlerinage terrestre? Apprendre à vieillir prend une importance spéciale dans notre société moderne contraceptive où l’on se meurt de vieillissement, mais où l’on prétend demeurer jeunes indéfiniment, refusant aux vrais jeunes le support et l’apport d’une vraie vieillesse. Et quoi de plus beau qu’un vieillard dont la vie est devenue prière?
Et finalement, apprendre à vivre — et donc à prier — c’est aussi apprendre à mourir, car la mort ne s’improvise pas. Et là encore, la leçon suprême nous vient de la prière de Jésus à Gethsémani et sur la croix. La remise totale de son être dans le déchirement d’un cri : «Je remets mon esprit entre tes mains» exprime tout son être de prière, de total abandon, d’offrande absolue et inconditionnelle. Au delà de toute les offrandes rituelles et de toutes les formules d’offrande, notre mort sera notre ultime prière. Notre vie de chaque jour doit en être une anticipation consciente.

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