Archive pour la catégorie 'Père d’église et Docteur'

DIEU FRAPPE À LA PORTE DE LA VOLONTÉ DE MARIE – SAINTE CATHERINE DE SIENNE, O.P.

3 décembre, 2015

http://www.vatican.va/spirit/documents/spirit_20010904_caterina-siena_fr.html  

DIEU FRAPPE À LA PORTE DE LA VOLONTÉ DE MARIE

DES ORATIONS DE SAINTE CATHERINE DE SIENNE, O.P.

 (Ecrite pour le jour de l’Annonciation 1379)

« O Marie, tu deviens le livre dans lequel aujourd’hui est écrite notre règle. En toi, aujourd’hui, est écrite la sagesse du Père éternel; en toi, aujourd’hui, se manifeste la force et la liberté de l’homme. Si je considère, Trinité éternelle, ton grand dessein, je vois que dans ta lumière tu as vu la dignité et la noblesse de la race humaine; et ainsi, comme l’amour te contraignit à tirer l’homme de toi-même, ce même amour te contraint à le racheter, car il s’était perdu. Tu as montré de façon admirable ton amour pour l’homme avant méme que celui-ci n’existât, quand tu as voulu le tirer de toi-même uniquement par amour; mais tu lui as montré un plus grand amour en te donnant toi-même, en t’enfermant aujourd’hui dans la fragilité de son humanité. Que pouvais-tu lui donner de plus que te donner toi-même? C’est donc en toute vérité que tu peux lui dire: «Qu’aurais-je dû ou qu’aurais-je pu faire pour toi que je ne l’aie fait? ». Ainsi, je vois que ce que ta sagesse, en ce grand et éternel dessein, a vu devoir être fait pour le salut de l’homme, ta clémence a voulu le faire et, aujourd’hui, ta puissance l’a réalisé. Quelle façon as-tu trouvée, Trinité éternelle, pour que, fidèle à ta vérité, tu fis miséricorde à l’homme et que toutefois ta justice fût satisfaite? Quel remède nous as-tu donné? Oh, le voici, le remède adapté: tu as déterminé de nous donner le Verbe, ton Fils unique; tu as voulu qu’il prit le poids de notre chair qui t’avait offensé, pour que, en souffrant dans cette humanité, il satisfasse à ta justice, non en vertu de l’humanité, mais en vertu de la divinité qui lui est unie. Et ainsi fut accomplie ta vérité et furent satisfaites la justice et la miséricorde. O Marie, je vois ce Verbe qui t’est donné être en toi et néanmoins il n’est pas séparé du Père, de même que la parole que l’homme a dans l’esprit, bien que proférée et communiquée aux autres, ne le quitte pourtant pas et n’est pas séparée de son coeur. En tout cela se manifeste la dignité de l’homme, pour qui Dieu a fait de si grandes choses. En toi, Marie, se manifestent aussi, en ce jour, la force et la liberté de l’homme, puisque, après la décision de réaliser un si grand dessein, un ange t’est envoyé pour t’annoncer le mystère du dessein divin et chercher l’approbation de ta volonté; et le Fils de Dieu ne descend pas en toi avant que tu n’y consentes par un acte de ta volonté. Il attendait à la porte de ta volonté que tu lui ouvres parce qu’il voulait venir en toi; et il n’y serait jamais entré si tu ne lui avais pas ouvert en disant: Voici la setvante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole. O Marie, la divinité éternelle frappait à ta porte; mais, si tu n’avais pas ouvert la porte de ta volonté, Dieu ne se serait pas incarné en toi. Honte à toi, ô mon âme, qui vois qu’aujourd’hui Dieu, en Marie, a établi avec toi des liens de parenté. Aujourd’hui il t’est montré que bien que tu aies été créée sans toi, tu ne seras pas sauvée sans toi. O Marie, mon doux amour, en toi est écrit le Verbe qui nous donne la doctrine de vie; et toi, tu es le livre qui nous présente cette doctrine. »

Préparé par l’Institut de Spiritualité: Université Pontificale Saint Thomas d’Aquin

LA FEMME ADULTÈRE. – ST. AUGUSTIN D’HIPPONE

2 novembre, 2015

http://www.zenit.org/fr/articles/jesus-ecrit-sur-le-sable-nos-peches-sur-notre-coeur-son-pardon

TRENTE-TROISIÈME TRAITÉ.DEPUIS CES PAROLES DE L’ÉVANGILE : « PLUSIEURS DONC DE CETTE MULTITUDE AYANT ENTENDU CES MOTS », JUSQU’À CES AUTRES : « ET MOI, JE NE VOUS CONDAMNERAI PAS NON PLUS ALLEZ ET NE PÉCHEZ PLUS DÉSORMAIS ». (Chap. VII, 40-53 ; VIII, 1-11.) LA FEMME ADULTÈRE. St. Augustin d’Hippone.

Au lieu de croire en Jésus comme les émissaires qu’ils avaient envoyés pour s’emparer de lui, ou comme Nicodème, ses ennemis cherchaient toutes les occasions de le mettre en contradiction avec lui-même et avec la loi, afin de le faire condamner par le peuple. Ils lui amenèrent donc une femme surprise en adultère, voulant lui reprocher, s’il la condamnait, sa dureté; s’il la renvoyait absoute, son impiété : sans blesser les règles de la douceur, ni le respect dû à la loi, il leur rappela les imprescriptibles exigences de la justice, qui refuse à des coupables le droit de punir d’autres coupables. Ne comptons point exclusivement sur ta bonté ou sur la sévérité de Dieu, et en nous tenant éloignés de la présomption et du désespoir, nous resterons dans la vérité. 1. Votre charité s’en souvient : dans le discours précédent, et à l’occasion de la lecture qu’on avait faite dans l’Evangile, nous vous avons parlé du Saint-Esprit. Le Sauveur avait invité ceux qui croyaient en lui à s’abreuver à cette source d’eau vive; au moment où il parlait ainsi, il se trouvait au milieu d’ennemis qui pensaient à se saisir de lui et désiraient le faire mourir, mais n’y parvenaient point, parce qu’il ne le voulait pas. Lorsqu’il leur eut adressé ces paroles, il se produisit dans la foule un dissentiment prononcé entre les uns et les autres: ceux-ci soutenaient qu’il était le Christ, ceux-là disaient que le Christ ne sortirait pas de la Galilée. Pour ceux que les Pharisiens avaient envoyés afin de mettre la main sur lui, ils se retirèrent sans avoir commis le crime qu’on leur avait commandé, mais dans le sentiment de la plus vive admiration. Ils rendirent, en effet, témoignage de la divinité de sa doctrine, car à cette question de ceux qui les avaient envoyés: « Pourquoi ne l’avez-vous pas amené? » ils répondirent que jamais homme n’avait ainsi parlé devant eux. «Jamais personne n’a parlé comme lui ». Pour lui, il avait ainsi parlé, parce qu’il était Dieu et homme. Cependant, les Pharisiens ne voulurent point recevoir leur témoignage; aussi leur dirent-ils: « Auriez-vous été séduits- vous-mêmes? » Il est facile de voir que ses discours vous ont charmés. « Aucun des princes des prêtres et des Pharisiens a-t-il cru en lui ? Mais cette foule qui ne connaît pas la loi est maudite ». Les hommes qui ne connaissaient pas la loi croyaient en Celui qui l’avait donnée; et ceux qui l’enseignaient en méprisaient l’Auteur. Par là s’accomplissait ce qu’avait dit le Sauveur lui-même : « Je suis venu, afin que ceux qui ne voient pas, voient, et que ceux qui voient, deviennent aveugles (1) ». Les Pharisiens étaient instruits, et ils se sont aveuglés, tandis que les rayons de la vérité ont éclairé les peuples auxquels la loi n’était pas connue, mais qui croyaient en Celui de qui émanait la loi. 2. Toutefois, « parmi les Pharisiens se trouvait Nicodème, qui était venu vers Jésus durant la nuit » ; ce n’était pas un incrédule, mais un homme timide, car, en s’approchant de la lumière durant la nuit, il avait voulu s’éclairer, et, sans néanmoins se faire con naître, il répondit aux Juifs : « Notre loi juge-t-elle un homme avant de l’avoir entendu et d’avoir connu ce qu’il a fait? » ils étaient effectivement assez mal disposés pour vouloir le condamner avant de le connaître. Quant à Nicodème, il savait, ou plutôt il s’imaginait que si seulement ils voulaient l’écouler avec patience, ils feraient, sans doute, ce qu’avaient fait leurs émissaires qui,au lieu de s’emparer de sa personne, avaient préféré croire en lui. « Ils lui répondirent », en préjugeant les dispositions de son coeur d’après les leurs: « Serais-tu aussi Galiléen ? » c’est-à-dire en quelque sorte infatué par le Galiléen. Le Sauveur portait le nom de Galiléen, 1. Jean, IX, 39.

parce que ses parents étaient de la ville de Nazareth. Quand je dis ses parents, j’entends parler seulement de Marie, et ne veux point dire qu’il ait eu un père selon la chair; il avait déjà, dans le ciel, un Père; aussi n’a-t-il eu ici-bas besoin que d’une mère. Ses deux naissances ont été merveilleuses : sa naissance divine s’est effectuée sans le concours d’une mère; comme homme, il n’a pas eu de père. Que répondirent donc à Nicodème tes docteurs de la loi? « Lis les Ecritures et vois que nul prophète ne s’est levé en Galilée ». Malgré cela, le Seigneur des Prophètes est sorti de ce pays-là. « Et chacun d’eux », dit l’Evangéliste, « s’en alla en sa maison ». 3. « De là, Jésus vint à la montagne ». C’était la montagne « des Oliviers », fertile en parfums et en huile. De fait, en quel endroit, sinon sur la montagne des Oliviers, le Christ pouvait-il se trouver mieux pour enseigner? L’étymologie du mot Christ, c’est fonction, car le nom grec Xisma se traduit en latin par celui d’onction. Il nous a oints, parce qu’il nous a destinés à lutter contre le démon. Au commencement du jour, « il parut de nouveau dans le temple, et tout le peuple vint vers lui ; et, s’étant assis, il les enseignait ». Et l’on ne mettait pas la main sur lui, parce qu’il ne jugeait pas encore à propos de souffrir. 4. Mais voyez quel moyen ses ennemis employèrent pour mettre à l’épreuve la douceur de Jésus. « Les Scribes et les Pharisiens lui amenèrent une femme prise en adultère, et, l’ayant placée au milieu d’eux tous, ils lui dirent : Maître, cette femme a été prise en adultère; et, dans la loi, Moïse nous a commandé de lapider les adultères. Toi donc, que dis-tu? Ils parlaient ainsi pour le tenter, afin de pouvoir l’accuser ». L’accuser de quoi? L’avaient-ils surpris lui-même en quelque faute, ou bien, cette femme passait-elle pour avoir eu avec lui quelque rapport? Que veut donc dire l’Evangéliste en s’exprimant ainsi : « Pour le tenter, afin de pouvoir l’accuser ? » Il nous est facile, mes frères, de comprendre à quel suréminent et admirable degré le Sauveur a montré de la douceur. Ses ennemis remarquèrent en lui une trop grande douceur, une trop grande bonté ; car, longtemps auparavant, le Prophète avait dit de lui : « Armez-vous de votre glaive, ô le plus puissant des rois; revêtez-vous de votre gloire et de votre éclat; et, dans votre majesté, marchez à la victoire montez sur le char de la vérité, de la clémence et de la justice (1) ». En qualité de docteur, il a apporté sur la terre la vérité; comme libérateur, la douceur; en tant que sondant les consciences, la justice. Voilà pourquoi Isaïe avait annoncé d’avance qu’il régnerait dans l’Esprit-Saint (2). Quand il parlait, la vérité se reconnaissait dans ses discours, et s’il ne a’élevait pas contre ses ennemis, on ne pouvait qu’admirer sa mansuétude. En face de ces deux vertus de Jésus-Christ, de sa vérité et de sa douceur, ses ennemis se sentaient tourmentés par l’envie et la malignité jalouse; mais sa troisième qualité, la justice, fut pour eux un véritable sujet de scandale. Pourquoi ? Parce que la loi faisait un commandement exprès de lapider les adultères, et, sans aucun doute, elle ne pouvait prescrire ce qui était injuste ; dire autre chose que ce qu’ordonnait la loi, c’était se mettre en flagrant délit d’injustice. Ils se dirent donc à eux-mêmes: On a foi en sa véracité, on le voit plein de mansuétude; cherchons-lui querelle sous le rapport de la justice, Présentons-lui une femme surprise en adultère, et disons-lui ce que la loi ordonne de faire à cette malheureuse. S’il nous commande aussi de la lapider, il perdra sa réputation de douceur; s’il déclare la renvoyer sans la punir, sa justice sera mise en défaut, Pour ne rien perdre de cette bienveillance qui l’a rendu si aimable aux yeux du peuple, il se prononcera évidemment pour le renvoi de cette femme; ce sera, pour nous, la plus belle occasion de l’accuser lui-même. Nous le forçons à violer la loi et à devenu coupable; nous lui disons : Tu es ennemi de la loi; ta réponse est en contradiction avec le commandement de Moïse; tu vas même coutre les ordres de Celui qui nous a dicté ses volontés par le ministère de Moïse; tu es donc digne de mort; tu seras toi-même lapidé avec cette adultère. Par de telles paroles et de tels raisonnements, ils pourraient surexciter l’envie, chauffer l’accusation et faire prononcer la sentence. Mais qu’était-ce que cette lutte? La lutte entre la méchanceté et la droiture, entre la fausseté et la vérité, entre des coeurs corrompus et un coeur pur, entre la folie et 1. Ps. XLIV, 4, 5. — 2.Isa. XI.

la sagesse. Pouvaient-ils jamais lui tendre des piéges sans y tomber les premiers, tête baissée? Aussi, dans sa réponse, verrons-nous le Sauveur conserver toute sa justice et ne rien perdre de sa mansuétude. Au lieu de le prendre au piège qu’ils lui tendaient, les Juifs y furent pris les premiers, parce qu’ils ne croyaient pas en Celui qui pouvait les préserver de toute embûche. 5. Que leur répondit donc le Sauveur? Que leur répondit la vérité, la sagesse, et cette justice elle-même qu’ils se préparaient à attaquer injustement? Il ne leur dit point : Ne la lapidez pas, pour n’avoir pas l’air de parler contre la loi. Il se garda bien aussi de leur dire : Elle doit être lapidée, car il n’était point venu pour perdre ce qu’il avait trouvé, mais pour chercher ce qui était perdu (1). Quelle réponse leur fit-il donc? Voyez combien elle fut admirable de justice, de mansuétude et de vérité! « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre! » Quelle sagesse dans ces quelques mots! Comme il les remettait bien à leur place! Au dehors, ils portaient contre une femme une accusation passionnée; et ils ne rentraient pas au dedans d’eux-mêmes pour y scruter l’état de leur âme; ils jetaient les yeux sur une adultère, et ne portaient point leurs regards sur leur propre conscience. Prévaricateurs de la loi, ils prétendaient la faire accomplir, même en se servant de la fourberie; et, de fait, c’était de leur part de la fourberie, car en condamnant la femme adultère, ils faisaient semblant d’obéir à un sentiment de pudeur, et ils n’étaient eux-mêmes que des libertins. Juifs, vous avez entendu; vous aussi, Pharisiens; docteurs de la loi, vous avez entendu le gardien de la loi, mais vous n’avez pas encore compris votre Législateur. A-t-il voulu vous faire entendre autre chose, en écrivant avec son doigt sur la terre? La loi a été effectivement écrite par le doigt de Dieu; mais elle a été écrite sur la pierre à cause de la dureté du peuple d’Israël (2). Mais, pour le moment, le Seigneur écrivait sur la terre, parce qu’il cherchait à recueillir du fruit. Il vous a dit : Que la loi soit accomplie; qu’on lapide la femme adultère; mais, pour accomplir la loi des hommes qui méritent d’être eux-mêmes punis, ont-ils le droit de punir cette malheureuse ?

1. Luc, XIX, 10, — 2. Exod. XXXI, 18. Que chacun d’entre vous se considère lui-même, qu’il rentre au dedans de lui; qu’il s’assoie sur le tribunal de sa conscience; qu’il comparaisse en présence de ce juge intérieur; qu’il s’oblige à faire l’aveu de ses propres torts; car il sait qui il est, et personne, parmi les hommes, ne sait ce qui est dans l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui (1). On se trouve dans l’état de péché dès qu’on se considère soi-même: tous en sont là, et il n’y a pas le moindre doute à élever à ce sujet. Par conséquent, de deux choses l’une: ou renvoyez cette femme, ou subissez la peine que la loi édicte aussi contre vous. Si le Sauveur disait: Ne lapidez pas cette adultère, il serait par là même convaincu d’injustice. S’il disait : Lapidez-la, il mentirait à sa douceur habituelle; qu’il dise donc ce qu’il doit dire pour rester doux et juste : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre ». Voilà bien la sentence de la vraie justice. Une pécheresse doit être punie, mais pas de la main de gens qui ont la conscience souillée; la loi doit être accomplie, mais non par ceux qui la foulent eux-mêmes aux pieds. Oui, c’était la justice même qui s’exprimait par la bouche de Jésus; aussi, frappés par ces paroles comme par un trait énorme, ils se regardèrent mutuellement, et se reconnaissant coupables, « ils se retirèrent tous l’un après l’autre », et il ne resta que la misérable pécheresse en face de la bonté miséricordieuse. Après avoir ainsi blessé ses ennemis du dard de la justice, le Seigneur ne daigna pas même faire attention à leur chute, mais, détournant d’eux ses regards, et « se baissant de nouveau, il écrivait sur la terre ». 6. Les Juifs s’étaient donc tous éloignés et l’avaient laissé seul avec la femme adultère: Jésus leva alors les yeux vers elle. Nous l’avons entendu tout à l’heure parler le langage de la justice; nous allons maintenant l’entendre parler celui de la bonté. A mon avis, la coupable avait ressenti une terreur moins vive à entendre ses accusateurs qu’à écouter ces paroles du Sauveur : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ». Dès que ceux-ci eurent reporté sur eux-mêmes leur attention, ils se reconnurent fautifs et en donnèrent la preuve en s’éloignant: ils laissèrent donc cette femme, souillée d’un 1. Cor. II, 11.

grand crime, en présence de celui qui était sans péché. Elle lui avait entendu dire: « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ». Aussi s’attendait-elle à une punition de la part de celui en qui l’on n’avait jamais découvert aucun péché. Pour lui, après avoir écarté ses ennemis par le langage de la justice, il leva vers elle des regards pleins de douceur et lui adressa cette question: « Personne ne t’a condamnée ? — Personne, Seigneur », répondit-elle. — Et il ajouta: « Je ne te condamnerai pas non plus ». Parce que tu n’as pas trouvé de péché en moi, tu as craint sans doute de me voir prononcer ta condamnation : eh bien, « je ne te condamnerai pas non plus ». Eh quoi, Seigneur, approuveriez-vous le péché ? Non certes, il ne l’approuve pas; car, écoute ce qui suit: « Va, et ne pèche plus à l’avenir ». Le Sauveur a donc prononcé une condamnation; mais ce qu’il a condamné, c’est le péché, et non le pécheur. S’il avait donné son approbation au crime, il aurait dit : Je ne te condamnerai pas non plus; va, conduis-toi comme tu voudras, et sois sûre de mon indulgence; tant que tu pèches, je te préserverai de toute punition, même du feu et des supplices de l’enfer. Mais le Sauveur ne s’est pas exprimé ainsi. 7. Ceux qui aiment le Seigneur doivent se souvenir de sa mansuétude, sans oublier de craindre son immuable vérité; car « le Seigneur est plein de douceur et d’équité (1) ». Tu aimes en lui la bonté; redoute aussi sa droiture. La douceur lui a fait dire: « Je me suis tu »; mais sa justice lui a fait ajouter: « Toutefois, garderai-je toujours le silence (2)? Le Seigneur est miséricordieux et compatissant ». Evidemment, oui. Ajoute qu’il est « patient » : ne crains pas de dire qu’il est « prodigue de miséricorde », mais que cette dernière parole du Psalmiste t’inspire une crainte profonde : « Il est plein de vérité (3)». Aujourd’hui, il supporte ceux qui l’offensent; plus tard, il jugera ceux qui l’auront méprisé. « Est-ce que tu méprises les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longue tolérance? Ignores-tu que la bonté de Dieu t’invite à la pénitence ? » Et pourtant, par ta dureté et l’impénitence de ton coeur, tu t’amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation 1. Ps. XXIV, 8. — 2. Is. XLII, 14 selon les Sept. — 3. Ps. LXXXV, 15.

du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres (1) ». Le Seigneur est rempli de douceur, de longanimité et de miséricorde; mais aussi il est plein de justice et de vérité. Il t’accorde le temps de te corriger; pour toi, tu préfères ce répit à ton amendement. Hier, tu as été méchant? Sois bon aujourd’hui. Tu as consacré au mal la journée présente ? Puisses-tu, du moins, te convertir demain. Tu attends sans cesse sans cesse tu te promets des merveilles de la bonté divine, comme si celui qui a promis le pardon à ton repentir s’était engagé à prolonger encore ton existence. Sais-tu ce que te réserve la journée de demain? Tu parles avec justesse, en disant dans le fond de ton coeur: Quand je me corrigerai, Dieu me pardonnera tous mes péchés. Nous ne pouvons, en effet, le nier : il a promis le pardon aux pécheurs corrigés et convertis; mais le Prophète, dont les paroles te servent à me prouver que Dieu nous a promis son pardon pour le cas où nous viendrions à nous convertir, ce Prophète ne t’annonce, nulle part, qu’il doive t’accorder une longue vie. 8. La présomption et le désespoir, voilà deux sentiments bien opposés l’un à l’autre, deux mouvements de l’âme tout contraires; ils mettent, néanmoins, également en danger le salut des hommes. Qui est-ce qui devient la victime d’une folle confiance? Celui qui dit : Dieu est bon et miséricordieux; libre à moi de faire ce qu’il me plaît, d’agir à ma guise : je lâche donc la bride à mes passions; je veux satisfaire tous les désirs de mon âme. Pourquoi cela ? Parce que Dieu est riche en miséricorde, en bonté, en douceur. On peut donc périr, même en espérant. De même en est-il du désespoir : en effet, lorsqu’un homme est tombé en de grandes fautes, et qu’il se désespère, il s’imagine que, malgré son repentir, il ne pourra jamais en obtenir le pardon; il se regarde comme fatalement réservé à la damnation; il raisonne à la manière des gladiateurs destinés à périr dans l’arène, et il se dit à lui-même s Me voilà dès maintenant damné ! Pourquoi ne pas faire ce que je désire? Les hommes livrés au désespoir sont redoutables, car ils ne craignent plus rien, et leur société est singulièrement dangereuse. Le désespoir tue donc les uns, comme la présomption tue les autres : 1. Rom. II, 4-6.

l’esprit flotte incertain entre ces deux sentiments si divers. Oui, il est à craindre pour toi de trouver dans cette présomption un germe de mort, et de tomber entre les mains du souverain Juge, au moment même où tu attendras encore beaucoup de la miséricorde divine : tu dois concevoir des craintes non moins vives à l’égard du désespoir; car, en t’imaginant qu’il est impossible d’obtenir le pardon des grandes fautes que tu as commises, tu pourrais bien ne pas faire pénitence et te condamner à avoir pour juge la Sagesse qui a dit: «Moi, je me rirai de votre ruine (1)». Que fait le Seigneur à l’égard de ceux qui sont atteints de l’une ou de l’autre de ces dangereuses maladies? A ceux dont la présomption compromet l’avenir, il adresse ces paroles : « Ne tarde pas à te convertir au Seigneur, et ne diffère pas de jour en jour; car sa colère viendra soudain, et, au jour 1. Prov. I, 26. de la vengeance, il te perdra (1)».Il dit aussi aux malheureux que ronge le désespoir « Quel que soit le jour où l’impie se convertisse, j’oublierai toutes ses iniquités (1) ». Aux hommes désespérés, il montre le port du pardon; pour ceux dont une aveugle confiance met le salut en péril, et qui se laissent tromper par d’interminables délais, il a rendu incertaine l’heure de la mort. Quand viendra ton dernier jour, lu n’en sais rien; et tu es un ingrat, puisqu’ayant, pour te convertir, le jour présent, tu n’en profites pas. Aussi, quand le Sauveur dit à la femme adultère: Et « moi, je ne te condamnerai pas non plus », il donna à ses paroles cette signification Sois tranquille sur le passé, mais prends garde à l’avenir. « Moi, je ne te condamnerai pas non plus ». J’ai effacé tes fautes, observe mes recommandations, et tu entreras en possession de ce que je t’ai promis. 1. Eccli. V, 8, 9. — 2. Ezéch. XVIII, 21, 22, 23.

HOMÉLIE DE S. AMBROISE POUR L’ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE SON FRÈRE

1 novembre, 2015

http://www.aelf.org/office-lectures

HOMÉLIE DE S. AMBROISE POUR L’ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE SON FRÈRE

Nous voyons que la mort est un avantage, et la vie un tourment, si bien que Paul a pu dire : Pour moi, vivre c’est le Christ, et mourir est un avantage. Qu’est-ce que le Christ? Rien d’autre que la mort du corps, et l’esprit qui donne la vie. Aussi mourons avec lui pour vivre avec lui. Nous devons chaque jour nous habituer et nous affectionner à la mort afin que notre âme apprenne, par cette séparation, à se détacher des désirs matériels. Notre âme établie dans les hauteurs, où les sensualités terrestres ne peuvent accéder pour l’engluer, accueillera l’image de la mort pour ne pas encourir le châtiment de la mort. En effet la loi de la chair est en lutte contre la loi de l’âme et cherche à l’entraîner dans l’erreur. ~ Mais quel est le remède ? Qui me délivrera de ce corps de mort ? — La grâce de Dieu, par Jésus Christ, notre Seigneur. Nous avons le médecin, adoptons le remède. Notre remède, c’est la grâce du Christ, et le corps de mort, c’est notre corps. Alors, soyons étrangers au corps pour ne pas être étrangers au Christ. Si nous sommes dans le corps, ne suivons pas ce qui vient du corps ; n’abandonnons pas les droits de la nature, mais préférons les dons de la grâce. Qu’ajouter à cela? Le monde a été racheté par la mort d’un seul. Car le Christ aurait pu ne pas mourir, s’il l’avait voulu. Mais il n’a pas jugé qu’il fallait fuir la mort comme inutile, car il ne pouvait mieux nous sauver que par sa mort. C’est pourquoi sa mort donne la vie à tous. Nous portons la marque de sa mort, nous annonçons sa mort par notre prière, nous proclamons sa mort par notre sacrifice. Sa mort est une victoire, sa mort est un mystère, le monde célèbre sa mort chaque année. Que dire encore de cette mort, puisque l’exemple d’un Dieu nous prouve que la mort seule a recherché l’immortalité et que la mort s’est rachetée elle-même ? II ne faut pas s’attrister de la mort, puisqu’elle produit le salut de tous, il ne faut pas fuir la mort que le Fils de Dieu n’a pas dédaignée et n’a pas voulu fuir. ~ La mort n’était pas naturelle, mais elle l’est devenue ; car, au commencement, Dieu n’a pas créé la mort : il nous l’a donnée comme un remède. ~ L’homme, condamné pour sa désobéissance à un travail continuel et à une désolation insupportable, menait une vie devenue misérable. Il fallait mettre fin à ses malheurs, pour que la mort lui rende ce que sa vie avait perdu. L’immortalité serait un fardeau plutôt qu’un profit, sans le souffle de la grâce. ~ L’âme a donc le pouvoir de quitter le labyrinthe de cette vie et la fange de ce corps, et de tendre vers l’assemblée du ciel, bien qu’il soit réservé aux saints d’y parvenir ; elle peut chanter la louange de Dieu dont le texte prophétique nous apprend qu’elle est chantée par des musiciens : Grandes et merveilleuses sont tes œuvres. Seigneur, Dieu tout-puissant: justes et véritables sont tes chemins. Roi des nations. Qui ne te craindrait, Seigneur, et ne glorifierait ton nom ? Car toi seul es saint. Toutes les nations viendront se prosterner devant toi. Et l’âme peut voir tes noces, Jésus, où ton épouse est conduite de la terre jusqu’aux cieux, sous les acclamations joyeuses de tous — car vers toi vient toute chair — ton épouse qui n’est plus exposée aux dangers du monde, mais unie à ton Esprit. ~ C’est ce que le saint roi David a souhaité, plus que toute autre chose, pour lui-même, c’est ce qu’il a voulu voir et contempler : La seule chose que je demande au Seigneur, la seule que je cherche, c’est d’habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, et de découvrir la douceur du Seigneur.

BENOÎT XVI – SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE CONCLUAIT: « J’AI ÉTÉ CRÉÉ POUR M’ÉLEVER JUSQU’À DIEU À TRAVERS MES ACTIONS

19 octobre, 2015

http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2007/documents/hf_ben-xvi_aud_20070822.html

BENOÎT XVI – SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE CONCLUAIT:  « J’AI ÉTÉ CRÉÉ POUR M’ÉLEVER JUSQU’À DIEU À TRAVERS MES ACTIONS »

AUDIENCE GÉNÉRALE

Salle Paul VI

Mercredi 22 août 2007

SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE   -

Chers frères et sœurs,

Dans le cadre des portraits des grands Pères et Docteurs de l’Eglise que je cherche à offrir dans ces catéchèses, j’ai parlé la dernière fois de saint Grégoire de Nazianze, Evêque du IV siècle, et je voudrais aujourd’hui encore compléter ce portrait d’un grand maître. Nous chercherons aujourd’hui à recueillir certains de ses enseignements. En réfléchissant sur la mission que Dieu lui avait confiée, saint Grégoire de Nazianze concluait:  « J’ai été créé pour m’élever jusqu’à Dieu à travers mes actions » (Oratio 14, 6 de pauperum amore:  PG 35, 865). De fait, il plaça son talent d’écrivain et d’orateur au service de Dieu et de l’Eglise. Il rédigea de multiples discours, diverses homélies et panégyriques, de nombreuses lettres et œuvres poétiques (près de 18.000 vers!):  une activité vraiment prodigieuse. Il avait compris que telle était la mission que Dieu lui avait confiée:  « Serviteur de la Parole, j’adhère au ministère de la Parole; que jamais je ne néglige ce bien. Cette vocation je l’apprécie et je la considère, j’en tire plus de joie que de toutes les autres choses mises ensemble » (Oratio 6, 5:  SC 405, 134; cf. également Oratio 4, 10). Grégoire de Nazianze était un homme doux, et au cours de sa vie il chercha toujours à accomplir une oeuvre de paix dans l’Eglise de son temps, lacérée par les discordes et les hérésies. Avec audace évangélique, il s’efforça de surmonter sa timidité pour proclamer la vérité de la foi. Il ressentait profondément le désir de s’approcher de Dieu, de s’unir à Lui. C’est ce qu’il exprime lui-même dans l’une de ses poésies, où il écrit:  parmi les « grands flots de la mer de la vie, / agitée ici et là par des vents impétueux, / … / une seule chose m’était chère, constituait ma richesse, / mon réconfort et l’oubli des peines, / la lumière de la Sainte Trinité » (Carmina [historica] 2, 1, 15:  PG 37, 1250sq.). Grégoire fit resplendir la lumière de la Trinité, en défendant la foi proclamée par le Concile de Nicée:  un seul Dieu  en  trois personnes égales et distinctes – le Père, le Fils et l’Esprit Saint -, « triple lumière qui en une unique / splendeur se rassemble » (Hymne vespéral:  Carmina [historica] 2, 1, 32:  PG 37, 512). Dans le sillage de saint Paul (1 Co 8, 6), Grégoire affirme ensuite, « pour nous il y a un Dieu, le Père, dont tout procède; un Seigneur, Jésus Christ, à travers qui tout est; et un Esprit Saint en qui tout est » (Oratio 39, 12:  SC 358, 172). Grégoire a profondément souligné la pleine humanité du Christ:  pour racheter l’homme dans sa totalité, corps, âme et esprit, le Christ assuma toutes les composantes de la nature humaine, autrement l’homme n’aurait pas été sauvé. Contre l’hérésie d’Apollinaire, qui soutenait que Jésus Christ n’avait pas assumé une âme rationnelle, Grégoire affronte le problème à la lumière du mystère du salut:  « Ce qui n’a pas été assumé, n’a pas été guéri » (Ep 101, 32:  SC 208, 50), et si le Christ n’avait pas été « doté d’une intelligence rationnelle, comment aurait-il pu être homme? » (Ep 101, 34:  SC 208, 50). C’était précisément notre intelligence, notre raison qui avait et qui a besoin de la relation, de la rencontre avec Dieu dans le Christ. En devenant homme, le Christ nous a donné la possibilité de devenir, à notre tour, comme Lui. Grégoire de Nazianze exhorte:  « Cherchons à être comme le Christ, car le Christ est lui aussi devenu comme nous:  cherchons à devenir des dieux grâce à Lui, du moment que Lui-même, par notre intermédiaire, est devenu homme. Il assuma le pire, pour nous faire don du meilleur » (Oratio 1, 5:  SC 247, 78). Marie, qui a donné la nature humaine au Christ, est la véritable Mère de Dieu (Theotókos:  cf Ep. 101, 16:  SC 208, 42, et en vue de sa très haute mission elle a été « pré-purifiée » (Oratio 38, 13:  SC 358, 132, comme une sorte de lointain prélude du dogme de l’Immaculée Conception). Marie est proposée comme modèle aux chrétiens, en particulier aux vierges, et comme secours à invoquer dans les nécessités (cf. Oratio 24, 11:  SC 282, 60-64). Grégoire nous rappelle que, comme personnes humaines, nous devons être solidaires les uns des autres. Il écrit:  «  »Nous sommes tous un dans le Seigneur » (cf. Rm 12, 5), riches et pauvres, esclaves et personnes libres, personnes saines et malades; et la tête dont tout dérive est unique:  Jésus Christ. Et, comme le font les membres d’un seul corps, que chacun s’occupe de chacun, et tous de tous ». Ensuite, en faisant référence aux malades et aux personnes en difficulté, il conclut:  « C’est notre unique salut pour notre chair et notre âme:  la charité envers eux » (Oratio 14, 8 de pauperum amore:  PG 35, 868ab). Grégoire souligne que l’homme doit imiter la bonté et l’amour de Dieu, et il recommande donc:  « Si tu es sain et riche, soulage les besoins de celui qui est malade et pauvre; si tu n’es pas tombé, secours celui qui a chuté et qui vit dans la souffrance; si tu es heureux, console celui qui est triste; si tu as de la chance, aide celui qui est poursuivi par le mauvais sort. Donne à Dieu une preuve de reconnaissance, car tu es l’un de ceux qui peuvent faire du bien, et non de ceux qui ont besoin d’en recevoir… Sois riche non seulement de biens, mais également de piété; pas seulement d’or, mais de vertus, ou mieux, uniquement de celle-ci. Dépasse la réputation de ton prochain en te montrant meilleur que tous; fais toi Dieu pour le malheureux, en imitant la miséricorde de Dieu » (Oratio 14, 26 de pauperum amore:  PG 35, 892bc). Grégoire nous enseigne tout d’abord l’importance et la nécessité de la prière. Il affirme qu’il « est nécessaire de se rappeler de Dieu plus souvent que l’on respire » (Oratio 27, 4:  PG 250, 78), car la prière est la rencontre de la soif de Dieu avec notre soif. Dieu a soif que nous ayons soif de Lui (cf. Oratio 40, 27:  SC 358, 260). Dans la prière nous devons tourner notre coeur vers Dieu, pour nous remettre à Lui comme offrande à purifier et à transformer. Dans la prière nous voyons tout à la lumière du Christ, nous ôtons nos masques et nous nous plongeons dans la vérité et dans l’écoute de Dieu, en nourrissant le feu de l’amour. Dans une poésie, qui est en même temps une méditation sur le but de la vie et une invocation implicite à Dieu, Grégoire écrit:  « Tu as une tâche, mon âme, / une grande tâche si tu le veux. / Scrute-toi sérieusement, / ton être, ton destin; / d’où tu viens et où tu devras aller; / cherche à savoir si la vie que tu vis est vie / ou s’il y a quelque chose de plus. / Tu as une tâche, mon âme, / purifie donc ta vie:  / considère, je te prie, Dieu et ses mystères, / recherche ce qu’il y avait avant cet univers / et ce qu’il est pour toi, / d’où il vient, et quel sera son destin. / Voilà ta tâche, /mon âme, / purifie donc ta vie » (Carmina [historica] 2, 1, 78:  PG 37, 1425-1426). Le saint Evêque demande sans cesse de l’aide au Christ, pour être relevé et reprendre le chemin:  « J’ai été déçu, ô mon Christ, / en raison de ma trop grande présomption:  / des hauteurs je suis tombé profondément bas. / Mais relève-moi à nouveau à présent, car je vois / que j’ai été trompé par ma propre personne; / si je crois à nouveau trop en moi, / je tomberai immédiatement, et la chute sera fatale » (Carmina [historica] 2, 1, 67:  PG 37, 1408). Grégoire a donc ressenti le besoin de s’approcher de Dieu pour surmonter la lassitude de son propre moi. Il a fait l’expérience de l’élan de l’âme, de la vivacité d’un esprit sensible et de l’instabilité du bonheur éphémère. Pour lui, dans le drame d’une vie sur laquelle pesait la conscience de sa propre faiblesse et de sa propre misère, l’expérience de l’amour de Dieu l’a toujours emporté. Ame, tu as une tâche – nous dit saint Grégoire à nous aussi – , la tâche de trouver la véritable lumière, de trouver la véritable élévation de ta vie. Et ta vie est de rencontrer Dieu, qui a soif de notre soif.  

SAINT AUGUSTIN – LAISSONS ICI ENTIÈREMENT LA PAROLE À L’AUTEUR LUI-MÊME DES CONFESSIONS.

13 octobre, 2015

http://www.meta-noia.org/anthropologie/7/a20.HTM

SAINT AUGUSTIN

LAISSONS ICI ENTIÈREMENT LA PAROLE À L’AUTEUR LUI-MÊME DES CONFESSIONS.

Tard je t’ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t’ai aimée ! Mais quoi ! tu étais au-dedans de moi, et j’étais, moi, en dehors de moi-même ! Et c’est au-dehors que je te cherchais; je me ruais, dans ma laideur, sur la grâce de tes créatures. Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi, retenu loin de toi par ces choses qui ne seraient point, si elles n’étaient en toi. (Conf. X.27).

Je ne t’ai pas aimé… Toi, ô Dieu, lumière de mon cœur, pain de la bouche intérieure de mon âme, force qui féconde mon intelligence et le sein de ma pensée. (Conf. I.19).

Que se passe-t-il donc dans l’âme, pour qu’elle sente plus de joie à trouver ou à recouvrer ce qu’elle aime qu’à le garder constamment ? (Conf. VIII.3).

Tu nous as fait pour toi. Aussi notre cœur est-il inquiet jusqu’à ce qu’il repose en toi. (conf. I,1).

Ces paroles formées pour un court moment, c’est l’oreille extérieure qui les transmet à la raison intelligente, dont l’oreille intérieure est tendue vers votre Verbe éternel. (Conf. XI.6).

Aussi avec ce Verbe qui vous est éternel, dites-vous éternellement ce que vous dites, et tout ce à quoi vous ordonnez d’être commence d’être. C’est seulement par la parole que vous créez; et néanmoins les choses que vous créez par votre parole ne reçoivent pas l’être toutes à la fois. ni de toute éternité. (Conf. XI.7).

Quand nous revenons de l’erreur, c’est naturellement parce que nous connaissons que nous revenons; cette connaissance nous la devons à son enseignement, parce qu’il est le ‘Principe’, et que ‘c’est à nous qu’il parle’. (Conf. XI.8).

Alors averti de revenir à moi, j’entrai dans l’intimité de mon cœur, et c’était toi mon guide…. J’y entrai et je vis avec l’œil de mon âme, si trouble fut-il, au-dessus de l’œil de mon âme, au-dessus de mon intelligence, la lumière immuable.
Ce n’était pas cette lumière ordinaire qui est visible à toute chair, non plus qu’une lumière de même nature, mais qui eût semblé seulement plus puissante, avec un éclat bien plus vif, projetant sur toutes choses la force de ses rayons.
Non, cette lumière n’était pas cela. Elle était autre chose, tout autre chose…. (Conf. VII.10).

C’est au dedans de moi, dans l’intime habitacle de ma pensée que la Vérité me dit…” (Conf. XI.3).

Moi qui ne serais pas si tu n’étais en moi. (Conf. II.2).

Voici que l’oreille de mon cœur est devant toi, Seigneur. Ouvre-la et dis à mon âme: ‘C’est moi qui suis ton salut’. (Conf. II.5.).

Tu m’as prévenu, Seigneur, avant que je ne t’invoque, et tu m’as appelé avant que je ne t’appelle. (Conf. XIII,1).

Tes paroles s’étaient gravées au fond de mon cœur et tu m’as investi de tous côtés. (Conf. VIII.1).

Toi qui es avec moi avant même que je ne sois avec toi. (Conf. X.4).

Déjà tu me connais… Pourquoi n’arriverai-je pas à te connaître ? (Conf. X.6).

Et cependant il est une lumière, une voix, un parfum, une nourriture, une étreinte que j’aime, quand j’aime mon Dieu: c’est la lumière, la voix, le parfum, l’étreinte de l’homme intérieur qui est en moi, là où resplendit pour mon âme une lumière que ne limite aucune étendue, où se déroulent des mélodies que n’emportent pas le temps, où s’exhalent des parfums qui ne se dissipent pas au vent, où l’on goûte un aliment que nulle voracité ne fait disparaître, et des étreintes que nulle satiété ne désenlace; voilà ce que j’aime quand j’aime mon Dieu. (Conf. X.6).

Le plus précieux est en moi l’élément intérieur. (Conf. X.6).

Les beautés du monde, etc. restent muettes pour l’un, tandis qu’elles répondent à l’autre. Ou pour mieux dire, elles parlent à tous, mais ceux-là seuls les comprennent, qui comparent cette voix venue du dehors avec la vérité qu’ils portent en eux. (Conf. X.6).

Nous ouvrions avec avidité les lèvres de notre âme aux courants célestes de ta source, la source de vie. Et nous montions, méditant, célébrant, admirant tes œuvres au dedans de nous-mêmes. Et nous parvînmes jusqu’à nos âmes et nous les dépassâmes pour atteindre cette région d’inépuisable abondance où tu rassasies éternellement Israël de l’aliment de vérité, là où la vie est la Sagesse, principe de tout ce qui est, a été, sera,.. (Conf. IX. 10).

Pour toi, Seigneur, aux yeux de qui l’abîme de la conscience humaine reste découvert, qu’est-ce qui pourrait demeurer secret en moi, même si je ne voulais pas te le confesser ? C’est toi que je cacherais à moi-même, sans réussir à me cacher à toi. (Conf. X.2).

M’élever progressivement jusqu’à Celui qui m’a fait. Et voici que j’arrive aux domaines, aux vastes palais de la mémoire. (Conf. X.8).

C’est un sanctuaire immense, infini… (Conf. X.8).

Ce n’est pourtant qu’une puissance de mon esprit, liée à ma nature: mais je ne puis concevoir intégralement ce que je suis. L’esprit est donc trop étroit pour se contenir lui-même. (Conf. X.8).

Mais quand j’entends dire qu’il y a trois genres de questions, à savoir: telle chose existe-t-elle ? Quelle en est l’essence ? Quelle en est la qualité ? je retiens bien l’image des sons dont ces mots sont composés, je sais que ces sons ont traversé l’air en s’accompagnant d’un bruit, et qu’ils ont déjà cessé d’être. Mais les choses elles-mêmes signifiées par ces sons, je ne les ai atteintes par aucun sens corporel, je ne les ai vues nulle part ailleurs que dans mon esprit. Ce que j’ai enfermé dans ma mémoire, ce ne sont pas leurs images, c’est elles-mêmes. D’où sont-elles ainsi entrées en moi ? Qu’elles le disent si elles le peuvent. J’ai beau parcourir toutes les portes de ma chair, je n’en trouve aucune par où elles seraient entrées.

Les yeux disent ‘Si elles sont colorées, c’est nous qui les avons transmises.’ Les oreilles disent: ‘Si elles sont sonores, c’est nous qui les avons signalées. Les narines disent: ‘Si elles sont odorantes, c’est par nous qu’elles ont passé.’ Et le goût dit encore: ‘Si elles sont sans saveur, inutile de m’interroger.’ Le tact déclare: ‘Si elles ne sont point corps, je ne les ai pas touchées, et si je ne les ai pas touchées, je n’ai pu les signaler.’

D’où, par où ont-elles donc pénétré dans ma mémoire ? Je n’en sais rien. Quand je les ai apprises, je ne les ai pas reçues sur la foi d’autrui: c’est dans mon propre esprit que je les ai reconnues, Que je les ai approuvées comme vraies; c’est à lui que je les ai confiées, comme un dépôt d’où je les pourrais tirer quand il me plairait. ElIes y étaient donc même avant que je les apprisse; mais elles n’étaient pas encore dans ma mémoire.

Alors, où étaient-elles, et comment se fait-il que, lorsqu’on me les a exposées, je les aie reconnues et me sois écrié: “Mais oui, cela est vrai !” C’est donc que déjà elles étaient bien dans ma mémoire mais reléguées, ensevelies dans de si merveilleuses profondeurs, qu’à défaut des leçons qui les en ont exhumées, jamais peut-être je n’y eusse songé. (Conf. X.10).

La mémoire renferme aussi les rapports, les lois innombrables, les nombres et les mesures. Rien de tout cela n’a été imprimé en nous par les sens corporels, car ces notions ne sont ni colorées, ni sonores, ni odorantes, ni sapides, ni tangibles. J’entends bien, quand on me parle, le son des mots qui les désignent; mais autres sont les mots, autres les choses. Les mots ont un son différent, selon qu’ils sont grecs ou latins, ces notions, elles, ne sont ni grecques ni latines, elles n’appartiennent en propre à aucune langue. J’ai vu des lignes tracées par des gens de métier, aussi déliées qu’un fil d’araignée. Mais les lignes (mathématiques) ne sont nullement l’image de celles que m’a fait connaître mon œil charnel. Celui-là les connaît, qui les reconnaît en lui-même, sans songer le moins du monde à une réalité quelconque. Tous mes sens corporels m’ont fait connaître les nombres nombrés; mais autres sont les nombres nombrants; ils ne sont point l’image des premiers, et c’est pourquoi ils ont une existence absolue. Qu’il rie de moi, en me lisant, celui qui ne les voit pas. Je le plaindrais de son rire même ! (Conf. X.12).

Toutes ces notions, je les retiens par la mémoire; et, comment je les ai acquises, je m’en souviens de même. J’ai entendu maintes objections qu’on oppose bien à tort à ces évidences, et je les retiens aussi par la mémoire. Les dites objections ont beau être fausses, le fait que je m’en souviens subsiste. Le départ que j’ai fait entre ces vérités, et les contradictions sans fondement qu’on dresse contre elles, je me les rappelle; et c’est deux opérations différentes que je vois maintenant, d’une part, que je fais cette distinction, et que je me rappelle, d’autre part, l’avoir faite souvent, en y songeant à mainte reprise. Ainsi, je me souviens d’avoir souvent compris ces choses, et quant à ce fait que je les démêle et les comprends, je le serre dans ma mémoire pour me rappeler plus tard que je les ai comprises aujourd’hui. Je me souviens donc de m’être souvenu; et si dans l’avenir, je me rappelle que J’ai pu m’en souvenir présentement, ce sera, bien entendu, à la force de ma mémoire que je devrai de me le rappeler. (Conf. X.13).

Donc, si la mémoire conserve, non pas l’oubli lui-même, mais son image, il a bien fallu qu’il fût présent, pour que son image fût prise. Mais s’il était présent, comment pouvait-il inscrire son image dans la mémoire, puisque par sa seule présence l’oubli efface tout ce qu’il trouve déjà noté ? Et pourtant quelque incompréhensible, quelqu’inexplicable que cela soit, je suis certain que d’une façon ou d’une autre, je me souviens de l’oubli même, ce destructeur de tout souvenir. (Conf. X.16).

Quelle force dans la mémoire ! C’est un je ne sais quoi, digne d’inspirer un effroi sacré, ô mon Dieu, que sa profondeur, son infinie multiplicité ! Et cela c’est mon esprit; et cela, c’est moi-même ! Que suis-je donc, ô mon Dieu ? Quelle est mon essence ? Une vie variée, multiforme, d’une immensité prodigieuse. Voyez, il y a dans ma mémoire des champs, des antres, des cavernes innombrables, peuplées à l’infini d’innombrables choses de toute espèce, qui y habitent, soit en images seulement, comme pour les corps; soit en elles-mêmes, comme pour les sciences; soit sous forme de je ne sais quelles notions ou notations, comme pour les affections de l’âme, que la mémoire retient, alors même que l’âme ne les éprouve plus, quoiqu’il n’y ait rien dans la mémoire qui ne soit dans l’esprit. A travers tout ce domaine, je cours de ci de là, je vole d’un côté puis de l’autre, je m’enfonce aussi loin que je peux: de limites nulle part ! Tant est grande la puissance de la mémoire, tant est grande la puissance de la vie chez l’homme, qui ne vit que pour mourir ! (Conf. X.17).

Que faire, ô vous, ma véritable vie, ô mon Dieu ! Je dépasserai (transibo) aussi cette puissance mienne qu’on appelle la mémoire, je la dépasserai pour m’élancer vers vous, douce lumière. Que me dites-vous ? Voici que m’aidant de mon âme pour monter jusqu’à vous, qui demeurez là-haut au-dessus de moi, je dépasserai aussi cette puissance mienne qu’on appelle la mémoire, dans mon désir de vous atteindre du côté où vous êtes accessible et de vous embrasser du côté où cet embrassement est possible. La mémoire, les bêtes, les oiseaux l’ont aussi; autrement ils ne retrouveraient pas leurs nids et tant d’habitudes qui leur sont familières. Ces habitudes même impliquent qu’ils ont la mémoire.

Je dépasserai donc aussi la mémoire pour atteindre Celui qui m’a séparé des animaux et m’a fait plus sage que les oiseaux du ciel. Je dépasserai aussi la mémoire, mais pour vous trouver où ? Ô Dieu véritablement bon, sécurité de douceur, pour vous trouver où ? Si je vous trouve en dehors de ma mémoire, c’est donc que je suis oublieux de vous ? Et comment vous trouverai-je si je ne me souviens plus de vous ? (Conf. X.17).

Se souvenir d’avoir oublié quelque chose, c’est ne pas l’avoir oubliée totalement. Un objet, fut-il perdu, nous n’irions pas le rechercher si aucun souvenir ne nous en était resté. (Conf. X.19)

Comment donc vous chercher, ô mon Dieu ? Quand je vous cherche, vous, mon Dieu, c’est le bonheur que je cherche. Ah ! puissé-je vous chercher pour que vive mon âme ! Car mon corps vit de mon âme, et mon âme vit de vous !
Comment, dès lors, chercher le bonheur, puisque je ne le possède pas tant que je n’ai pas dit, tant que je n’ai pas été obligé de dire: ‘C’est assez; il est là…’ ? Comment le chercher ? Est-ce par le ressouvenir, comme si, l’ayant oublié, j’avais encore conscience de mon oubli ? Le bonheur, n’est-ce pas ce que tous veulent. Ce à quoi il n’est personne qui n’aspire ? Où donc l’ont-ils connu pour le vouloir ainsi ? Où l’ont-ils vu pour l’aimer de la sorte ? Sûrement nous le possédons: comment ? Je ne sais. Il y a une certaine mesure de félicité qu’il suffit de posséder pour être heureux; d’autres ne sont heureux qu’en espérance. Ceux-ci n’ont qu’une dose de bonheur inférieure à ceux qui sont déjà en possession du bonheur, mais ils sont cependant plus avantagés que ceux qui ne sont heureux ni en fait, ni en espérance. Encore ces déshérités doivent ils connaître quelque chose, autrement ils n’auraient pas une telle volonté d’être heureux, volonté qui chez eux n’est pas douteuse. Oui, ils le connaissent; comment ? Je ne sais. Ils en ont je ne sais quelle notion. Et le problème qui me préoccupe, c’est de déterminer si cette notion réside dans la mémoire; si elle y réside, c’est donc que nous avons été heureux autrefois. Le fûmes-nous tous individuellement, ou seulement en cet homme qui, le premier, commit le péché, en qui nous sommes tous morts, et de qui nous sommes nés des êtres de misère ? Je ne veux pas l’examiner présentement; je cherche simplement si la notion de vie heureuse se trouve dans la mémoire. Si nous ne la connaissions pas nous ne l’aimerions pas. A peine en entendons-nous le nom, qu’aussitôt nous avouons tous que c’est à la chose-même que nous aspirons. Car ce n’est pas le son de ce mot qui nous séduit: qu’un Grec l’entende articuler en latin, il y restera insensible, ne comprenant pas de quoi il s’agit. Mais nous autres nous y prenons le même plaisir qu’il y goûte à l’entendre prononcer en grec. C’est que la chose signifiée n’est en elle-même ni grecque, ni latine; et c’est elle que les Grecs, les Latins, les étrangers qui parlent n’importe quelle autre langue, rêvent d’atteindre. Elle est donc connue de tous les hommes; si on pouvait leur demander, en une interrogation unique, s’ils veulent être heureux, tous, sans hésiter, répondraient que oui. Unanimité invraisemblable si leur mémoire ne gardait quelque souvenir de la réalité que ce mot exprime. (Conf.X.20).

Ce souvenir est-il du même genre que le souvenir que garde de Carthage celui qui l’a vue ? Non: le bonheur ne se voit pas avec les yeux, parce que ce n’est pas un corps. Est-il du même genre que celui que nous gardons des nombres ? Non, car celui qui connaît les nombres ne cherche plus à en acquérir la possession, tandis que c’est la notion que nous avons du bonheur qui nous le fait aimer, et pourtant nous voulons encore y atteindre pour être heureux. Est-il du même genre que celui que nous gardons des règles de l’éloquence ? Non, bien qu’à entendre ce mot, ceux qui ne sont pas encore éloquents pensent à la chose elle-même, et ils sont nombreux à vouloir être éloquents – ce qui prouve bien qu’ils ont quelque notion de l’éloquence. Cependant c’est par les sens corporels qu’ils ont connu l’éloquence d’autrui, qu’ils l’ont goûtée, qu’ils souhaitent en disposer aussi. Il est vrai que ce plaisir même implique qu’ils en avaient une notion intérieure, et, s’ils ne l’eussent goûté, ils ne souhaiteraient pas d’être eux aussi des orateurs. Mais le bonheur, il n’est pas de sens corporel qui nous le décèle chez autrui.

En est-il de ce souvenir comme du souvenir de la joie ? Peut-être, car je me souviens, dans la tristesse, de ma joie; de même que, dans ma misère, je songe au bonheur. Or cette joie n’a jamais été pour moi sensible ni à la vue, ni à l’ouïe, ni à l’odorat, ni au goût, ni au toucher; c’est dans mon âme que je l’ai expérimentée, quand je me suis réjoui, et la notion en est demeurée liée à ma mémoire, afin que je puisse me la rappeler, tantôt avec dédain, tantôt avec désir, selon la diversité des objets à propos desquels je me souviens qu’elle m’est venue. I1 m’est arrivé de m’en sentir inondé en de honteuses occasions que je ne me rappelle pas aujourd’hui sans mépris, sans horreur; quelquefois aussi, pour des raisons légitimes et honorables dont le souvenir s’accompagne pour moi de regrets. Et comme celles-ci me sont refusées parfois, c’est avec tristesse que j’évoque ma joie passée.

Mais où donc et quand ai-je connu par expérience mon bonheur, pour pouvoir m’en souvenir, l’aimer, le désirer ainsi ? Et il ne s’agit pas seulement de moi, ou d’une faible élite: tous, nous voulons être heureux. Une notion moins ferme ne nous inspirerait pas une si ferme volonté. Or que signifie ceci: demandez à deux hommes s’ils veulent porter les armes; il pourra se faire que l’un réponde oui, l’autre non. Mais demandez-leur s’ils veulent être heureux, tous deux répondront sans hésiter que tel est leur désir. Et si l’un accepte de porter les armes tandis que l’autre s’y refuse, c’est pour être heureux l’un et l’autre. L’un préfère tel état, l’autre tel autre, mais ils s’accordent sur ce point de vouloir être heureux, de même qu’ils s’accorderaient dans leur réponse à qui leur demanderait s’ils veulent avoir de la joie. Cette joie même, c’est ce qu’ils appellent le bonheur, but unique auquel chacun tend par sa voie propre, pour arriver à la joie. Comme il n’est personne qui puisse prétendre qu’il n’a jamais connu la joie, on la retrouve dans la mémoire et on la reconnaît, quand on entend prononcer le mot ‘bonheur’. (Conf. X.21).

Loin de mon cœur, loin du cœur de votre serviteur qui se confesse à vous, Seigneur, l’idée que n’importe quelle joie puisse me rendre heureux ! Car il y a une joie qui n’est pas donnée aux impies, mais à ceux qui vous servent pour l’amour de vous, et c’est vous-même qui êtes cette joie. Le voilà le bonheur ! Se réjouir de vous, pour vous à cause de vous: le voilà, il n’en est point d’autre. Ceux qui s’imaginent qu’il y en a un autre, poursuivent une autre joie qui n’est point la véritable. Et cependant il y a toujours une certaine image de joie, que leur volonté ne cesse de poursuivre. (Conf. X.22).

Ne serait-il donc pas certain que tous veulent être heureux, puisque ceux qui ne cherchent pas leur joie en vous – qui êtes la seule vie heureuse – ne veulent pas, par le fait même, la vie heureuse ? Ou bien ne serait-ce pas que tous la veulent, mais que ‘comme la chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair’, ils ne font point ce qu’ils veulent, retombent à ce qu’ils peuvent et s’en contentent, vu que ce qu’ils ne peuvent pas, ils ne le veulent pas d’une volonté assez forte pour le pouvoir ?

Je leur demande à tous: où préfèrent-ils trouver leur joie, dans la vérité ou dans le mensonge ? Ils mettent aussi peu d’hésitation à préférer la vérité qu’à affirmer qu’ils veulent être heureux. Eh bien ! la joie qui naît de 1a vérité, voilà le bonheur. Car c’est la joie qui vient de vous, qui êtes la Vérité même, ô Dieu, “ma lumière, salut de ma face, mon Dieu” ! Oui, cette vie heureuse, tous la veulent; cette vie qui est la seule heureuse, tous la veulent; la joie qui naît de la vérité, tous la veulent.

J’ai vu bien des gens pour tromper autrui, je n’ai vu personne qui voulût être trompé. Où donc ont-ils pris cette notion de la vie heureuse sinon là où ils ont pris aussi celle de la vérité ? Ils l’aiment aussi, la vérité, puisqu’ils ne veulent pas être trompés, et, aimant la vie heureuse qui n’est autre chose que la joie née de la vérité, ils aiment naturellement aussi la vérité; et ils ne l’aimeraient pas, si, dans leur mémoire, ne subsistait d’elle quelque idée.

Pourquoi donc n’y trouvent-ils pas leur joie ? Pourquoi ne sont-ils pas heureux ? C’est qu’ils sont fortement préoccupés d’autres choses qui les rendent plus malheureux que ne peut leur donner de bonheur un si frêle souvenir. ‘Il est encore une faible lumière chez les hommes’. Qu’ils marchent, ah ! qu’ils marchent, ‘pour ne pas se laisser surprendre par les ténèbres !’

Mais d’où vient que ‘la vérité engendre la haine ?’ D’où vient qu’ils voient un ennemi dans l’homme qui l’annonce en votre nom, alors qu’on aime la vie heureuse qui n’est que la joie née de la vérité ? C’est que la vérité est tant aimée que ceux qui aiment autre chose qu’elle veulent que ce qu’ils aiment soit la vérité et comme ils n’admettent pas qu’ils se trompent, ils n’admettent pas non plus qu’on leur démontre leur erreur. Voilà pourquoi ils haïssent la vérité, par amour de ce qu’ils prennent pour la vérité. Ils en aiment la lumière; ils en détestent les reproches; voulant, sans être trompés, tromper eux-mêmes, ils l’aiment quand elle se décèle, ils la haïssent quand elle les décèle. Et la sanction qu’elle leur inflige est celle-ci: ils ne veulent pas être dévoilés elle les dévoile tout de même, et reste pour eux voilée.

C’est ainsi, c’est ainsi, oui ainsi qu’est fait le cœur humain ! Aveugle et paresseux, indigne et déshonnête, il veut rester caché, mais il n’admet pas que rien lui reste caché. Or, ce qui lui arrive, c’est qu’il n’échappe pas au regard de la vérité, tandis que la vérité échappe à son regard. Et pourtant, si lamentable soit-il, il aime mieux trouver sa joie dans la vérité que dans le mensonge. Il sera donc heureux, lorsque, sans entraves ni tracas, il jouira de la seule Vérité, de qui toute vérité découle. (Conf. X.23).

Voyez comme j’ai parcouru les espaces de ma mémoire, en vous cherchant, ô mon Dieu, et je ne vous ai pas trouvé en)dehors d’elle. Non je n’ai rien trouvé de vous que je ne me sois rappelé, depuis le jour où j’ai appris à vous connaître. Car de ce jour-là je ne vous ai pas oublié. Où j’ai trouvé la vérité, là j’ai trouvé mon Dieu qui est la vérité même, et du jour où j’ai connu la vérité je ne l’ai plus oubliée. Voilà pourquoi, depuis que je vous connais, vous demeurez dans ma mémoire. C’est 1à que je vous trouve quand je me souviens de vous et que je me délecte en vous. Voilà mes saintes délices, don de votre miséricorde qui a jeté sur ma pauvreté son regard compatissant. (Conf. X.24).

Mais où demeurez-vous dans ma mémoire, Seigneur ? Où y demeurez-vous ? Quel habitacle vous y êtes-vous fait ? Quel sanctuaire vous y êtes-vous élevé ? Vous avez accordé à ma mémoire l’honneur de séjourner en elle, mais dans quelle partie y séjournez-vous, voilà ce que je me demande. Quand mon souvenir est allé à vous, j’ai dépassé les parties de ma mémoire qui me sont communes avec les bêtes; je ne vous y trouvais point parmi les images des choses corporelles. J’en suis venu à ces parties où j’ai mis en dépôt les affections de mon âme, et je ne vous y ai pas trouvé non plus. J’ai pénétré alors jusqu’au siège réservé à mon esprit dans ma mémoire (car l’esprit se souvient aussi de soi-même), mais vous n’étiez pas là non plus. C’est que vous n’êtes ni une image corporelle, ni une affection d’être vivant – joie, tristesse, désir, crainte, souvenir, oubli, etc. – , et vous n’êtes pas davantage l’esprit lui-même, étant le Seigneur et le Dieu de l’esprit. Tout cela est sujet au changement, mais vous, immuable, vous restez au-dessus de tout cela, et vous avez daigné habiter dans ma mémoire, du jour où je vous ai connu.

Pourquoi chercher en quelle partie d’elle vous habitez, comme s’il y avait réellement en elle des lieux distincts ? Ce qui est sûr, c’est que vous habitez en elle, puisque je me souviens de vous depuis le jour ou je vous ai connu, et que c’est en elle que je vous trouve, lorsque ma pensée va vers vous. (Conf. X.25).

Mais où donc vous ai-je trouvé, pour apprendre à vous connaître ? Vous n’étiez pas encore dans ma mémoire, avant que je vous connusse. Où donc vous ai-je trouvé, pour vous connaître, si ce n’est en vous, au-dessus de moi ? Entre vous et nous, point d’espace. Que nous allions à vous, ou que nous nous en écartions, point d’espace. Vous êtes la vérité et vous siégez partout pour répondre à ceux qui vous consultent, et vous répondez en même temps à toutes les consultations diverses qui vous sont soumises. Vous, vous répondez clairement, mais tous n’entendent pas clairement. Leurs consultations, ils les font sur ce qu’ils veulent: mais vos réponses ne sont pas toujours celles qu’ils veulent. Votre serviteur le plus zélé, c’est celui qui a moins souci d’entendre de vous ce qu’il veut, que de vouloir ce qu’il entend de vous. (Conf. X.26).

 

LA PAUVRETÉ DU CHRIST – LES OPUSCULES THÉOLOGIQUES DE SAINT THOMAS D’AQUIN

7 octobre, 2015

http://www.vatican.va/spirit/documents/spirit_20010206_thomas-aquinas_fr.html

LA PAUVRETÉ DU CHRIST

LES OPUSCULES THÉOLOGIQUES DE SAINT THOMAS D’AQUIN

« Le Christ a choisi des parents pauvres, mais accomplis en vertu, afin que personne ne se glorifie exclusivement de la noblesse charnelle et de la richesse de ses parents. Il a mené une vie pauvre pour enseigner le mépris de la richesse, il a vécu comme tout le monde, sans avoir reçu de dignité, pour détourner les hommes du goût immodéré des honneurs; il a enduré le travail, la faim, la soif et les châtiments corporels pour que les hommes, recherc:hant la jouissance et les plaisirs à cause de l’âpreté le cette vie, n’abandonnent pas le bien de la vertu. Finalement, il a enduré la mort pour que personne, par crainte de la mort, ne trahisse la vérité, et pour que nul ne redoute de subir pour la vérité une mort humiliante, il a choisi le genre de mort le plus déshonorant: la mort de la croix. Ainsi donc il a été logique que le Fils de Dieu fait homme souffrît la mort, pour provoquer les hommes à la vertu par son exemple et pour qu’ainsi saint Pierre puisse dire plus tard, en toute vérité: le Christ a souffert pour nous, nous laissant un exemple, afin que vous suiviez ses traces. Car, s’il avait vécu dans le monde en homme riche, puissant, établi dans une haute situation, on aurait pu croire que son enseignement et ses miracles avaient été acceptés grâce à la faveur des hommes et à sa puissance humaine. Aussi, pour manifester que c’était l’ouvrage de la vertu divine, il a choisi tout ce qui est méprisé et faible dans le monde: une mère pauvre, une vie chétive, des disciples et des messagers ignorants, la réprobation et la condamnation à la mort même, de la part des grands de ce monde, pour montrer à l’évidence que l’accueil fait à ses miracles et à son enseignement est venu d’une puissance non pas humaine mais divine. Le Fils de Dieu fait homme a voulu que ses disciples, institués par lui ministres du salut des hommes, soient eux aussi méprisés par le monde.C’est pourquoi il n’a pas choisi des hommes cultivés et nobles, mais des ignorants et des pauvres: de simples pêcheurs. En les envoyant travailler au salut des hommes, il leur a prescrit de garder la pauvreté, de subir pour la vérité les persécutions, la honte et la mort même, afin que leur prédication n’apparaisse pas comme motivée par le désir des avantages terrestres, et afin que le salut du monde ne soit pas attribué à la sagesse ou à la force de l’homme, mais seulement à celles de Dieu. Cela était nécessaire à la restauration de l’humanité, pour enseigner aux hommes à mettre leur confiance non pas orgueilleusement en eux-mêmes, mais en Dieu. Car cela est requis chez l’homme pour la perfection de sa justice: qu’il se soumette totalement à Dieu, qu’il espère obtenir de lui tous les biens et, quand il les a reçus, qu’il en soit reconnaissant. »

Préparé par l’Université Pontificale URBANIANA, avec la collaboration des Instituts Missionnaires

BENOÎT XVI – SAINT JÉRÔME – 30 SEPTEMBRE

30 septembre, 2015

http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2007/documents/hf_ben-xvi_aud_20071107.html

BENOÎT XVI

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 7 novembre 2007

SAINT JÉRÔME – 30 SEPTEMBRE

Chers frères et soeurs!

Nous porterons aujourd’hui notre attention sur saint Jérôme, un Père de l’Eglise qui a placé la Bible au centre de sa vie: il l’a traduite en langue latine, il l’a commentée dans ses œuvres, et il s’est surtout engagé à la vivre concrètement au cours de sa longue existence terrestre, malgré le célèbre caractère difficile et fougueux qu’il avait reçu de la nature.
Jérôme naquit à Stridon vers 347 dans une famille chrétienne, qui lui assura une formation soignée, l’envoyant également à Rome pour perfectionner ses études. Dès sa jeunesse, il ressentit l’attrait de la vie dans le monde (cf. Ep 22, 7), mais en lui prévalurent le désir et l’intérêt pour la religion chrétienne. Après avoir reçu le Baptême vers 366, il s’orienta vers la vie ascétique et, s’étant rendu à Aquilée, il s’inséra dans un groupe de fervents chrétiens, qu’il définit comme un « chœur de bienheureux » (Chron. ad ann. 374) réuni autour de l’Evêque Valérien. Il partit ensuite pour l’Orient et vécut en ermite dans le désert de Calcide, au sud d’Alep (cf. Ep 14, 10), se consacrant sérieusement aux études. Il perfectionna sa connaissance du grec, commença l’étude de l’hébreu (cf. Ep 125, 12), transcrivit des codex et des œuvres patristiques (cf. Ep 5, 2). La méditation, la solitude, le contact avec la Parole de Dieu firent mûrir sa sensibilité chrétienne. Il sentit de manière plus aiguë le poids de ses expériences de jeunesse (cf. Ep 22, 7), et il ressentit vivement l’opposition entre la mentalité païenne et la vie chrétienne: une opposition rendue célèbre par la « vision » dramatique et vivante, dont il nous a laissé le récit. Dans celle-ci, il lui sembla être flagellé devant Dieu, car « cicéronien et non chrétien » (cf. Ep 22, 30).
En 382, il partit s’installer à Rome: là, le Pape Damase, connaissant sa réputation d’ascète et sa compétence d’érudit, l’engagea comme secrétaire et conseiller; il l’encouragea à entreprendre une nouvelle traduction latine des textes bibliques pour des raisons pastorales et culturelles. Quelques personnes de l’aristocratie romaine, en particulier des nobles dames comme Paola, Marcella, Asella, Lea et d’autres, souhaitant s’engager sur la voie de la perfection chrétienne et approfondir leur connaissance de la Parole de Dieu, le choisirent comme guide spirituel et maître dans l’approche méthodique des textes sacrés. Ces nobles dames apprirent également le grec et l’hébreu.
Après la mort du Pape Damase, Jérôme quitta Rome en 385 et entreprit un pèlerinage, tout d’abord en Terre Sainte, témoin silencieux de la vie terrestre du Christ, puis en Egypte, terre d’élection de nombreux moines (cf. Contra Rufinum 3, 22; Ep 108, 6-14). En 386, il s’arrêta à Bethléem, où, grâce à la générosité de la noble dame Paola, furent construits un monastère masculin, un monastère féminin et un hospice pour les pèlerins qui se rendaient en Terre Sainte, « pensant que Marie et Joseph n’avaient pas trouvé où faire halte » (Ep 108, 14). Il resta à Bethléem jusqu’à sa mort, en continuant à exercer une intense activité: il commenta la Parole de Dieu; défendit la foi, s’opposant avec vigueur à différentes hérésies; il exhorta les moines à la perfection; il enseigna la culture classique et chrétienne à de jeunes élèves; il accueillit avec une âme pastorale les pèlerins qui visitaient la Terre Sainte. Il s’éteignit dans sa cellule, près de la grotte de la Nativité, le 30 septembre 419/420.
Sa grande culture littéraire et sa vaste érudition permirent à Jérôme la révision et la traduction de nombreux textes bibliques: un travail précieux pour l’Eglise latine et pour la culture occidentale. Sur la base des textes originaux en grec et en hébreu et grâce à la confrontation avec les versions précédentes, il effectua la révision des quatre Evangiles en langue latine, puis du Psautier et d’une grande partie de l’Ancien Testament. En tenant compte de l’original hébreu et grec, des Septante et de la version grecque classique de l’Ancien Testament remontant à l’époque pré-chrétienne, et des précédentes versions latines, Jérôme, ensuite assisté par d’autres collaborateurs, put offrir une meilleure traduction: elle constitue ce qu’on appelle la « Vulgate », le texte « officiel » de l’Eglise latine, qui a été reconnu comme tel par le Concile de Trente et qui, après la récente révision, demeure le texte « officiel » de l’Eglise de langue latine. Il est intéressant de souligner les critères auxquels ce grand bibliste s’est tenu dans son œuvre de traducteur. Il le révèle lui-même quand il affirme respecter jusqu’à l’ordre des mots dans les Saintes Ecritures, car dans celles-ci, dit-il, « l’ordre des mots est aussi un mystère » (Ep 57, 5), c’est-à-dire une révélation. Il réaffirme en outre la nécessité d’avoir recours aux textes originaux: « S’il devait surgir une discussion entre les Latins sur le Nouveau Testament, en raison des leçons discordantes des manuscrits, ayons recours à l’original, c’est-à-dire au texte grec, langue dans laquelle a été écrit le Nouveau Pacte. De la même manière pour l’Ancien Testament, s’il existe des divergences entre les textes grecs et latins, nous devons faire appel au texte original, l’hébreu; de manière à ce que nous puissions retrouver tout ce qui naît de la source dans les ruisseaux » (Ep 106, 2). En outre, Jérôme commenta également de nombreux textes bibliques. Il pensait que les commentaires devaient offrir de nombreuses opinions, « de manière à ce que le lecteur avisé, après avoir lu les différentes explications et après avoir connu de nombreuses opinions – à accepter ou à refuser -, juge celle qui était la plus crédible et, comme un expert en monnaies, refuse la fausse monnaie » (Contra Rufinum 1, 16).
Il réfuta avec énergie et vigueur les hérétiques qui contestaient la tradition et la foi de l’Eglise. Il démontra également l’importance et la validité de la littérature chrétienne, devenue une véritable culture désormais digne d’être comparée avec la littérature classique: il le fit en composant le De viris illustribus, une œuvre dans laquelle Jérôme présente les biographies de plus d’une centaine d’auteurs chrétiens. Il écrivit également des biographies de moines, illustrant à côté d’autres itinéraires spirituels également l’idéal monastique; en outre, il traduisit diverses œuvres d’auteurs grecs. Enfin, dans le fameux Epistolario, un chef-d’œuvre de la littérature latine, Jérôme apparaît avec ses caractéristiques d’homme cultivé, d’ascète et de guide des âmes.
Que pouvons-nous apprendre de saint Jérôme? Je pense en particulier ceci: aimer la Parole de Dieu dans l’Ecriture Sainte. Saint Jérôme dit: « Ignorer les Ecritures, c’est ignorer le Christ ». C’est pourquoi, il est très important que chaque chrétien vive en contact et en dialogue personnel avec la Parole de Dieu qui nous a été donnée dans l’Ecriture Sainte. Notre dialogue avec elle doit toujours revêtir deux dimensions: d’une part, il doit être un dialogue réellement personnel, car Dieu parle avec chacun de nous à travers l’Ecriture Sainte et possède un message pour chacun. Nous devons lire l’Ecriture Sainte non pas comme une parole du passé, mais comme une Parole de Dieu qui s’adresse également à nous et nous efforcer de comprendre ce que le Seigneur veut nous dire. Mais pour ne pas tomber dans l’individualisme, nous devons tenir compte du fait que la Parole de Dieu nous est donnée précisément pour construire la communion, pour nous unir dans la vérité de notre chemin vers Dieu. C’est pourquoi, tout en étant une Parole personnelle, elle est également une Parole qui construit une communauté, qui construit l’Eglise. Nous devons donc la lire en communion avec l’Eglise vivante. Le lieu privilégié de la lecture et de l’écoute de la Parole de Dieu est la liturgie, dans laquelle, en célébrant la parole et en rendant présent dans le Sacrement le Corps du Christ, nous réalisons la parole dans notre vie et la rendons présente parmi nous. Nous ne devons jamais oublier que la Parole de Dieu transcende les temps. Les opinions humaines vont et viennent. Ce qui est très moderne aujourd’hui sera très vieux demain. La Parole de Dieu, au contraire, est une Parole de vie éternelle, elle porte en elle l’éternité, ce qui vaut pour toujours. En portant en nous la Parole de Dieu, nous portons donc en nous l’éternel, la vie éternelle.
Et ainsi, je conclus par une parole de saint Jérôme à saint Paulin de Nola. Dans celle-ci, le grand exégète exprime précisément cette réalité, c’est-à-dire que dans la Parole de Dieu, nous recevons l’éternité, la vie éternelle. Saint Jérôme dit: « Cherchons à apprendre sur la terre les vérités dont la consistance persistera également au ciel » (Ep 53, 10).

MARIE, DISCIPLE DU CHRIST – SAINT AUGUSTIN

29 septembre, 2015

http://www.vatican.va/spirit/documents/spirit_20001208_agostino_fr.html

MARIE, DISCIPLE DU CHRIST

« Quant il parlait aux foules, sa mère et ses frères étaient là dehors, et voulaient lui parler… Et lui: qui est ma mère? ou qui sont mem frères? Et étendant la main sur ses disciples, il dit: Ceux-ci sont ma mère et mes frères. Et quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, il est pour moi un frère, une soeur et une mère… Comment le Christ Seigneur pouvait-il avec piété repousser sa mère, et pas une mère quelconque, mais une mère d’autant plus grande qu’elle était une mère vierge… Il a repoussé cette mère, pour que l’affection maternelle ne se mêle pas à l’oeuvre qu’il accomplissait, et ne l’empêche pas. Quelle était cette oeuvre? Il parlait au peuple, il détruisait le vieil homme, il édifiait l’homme nouveau, il délivrait les âmes, il déliait les captifs, il illuminait les esprit aveugles, il accomplissait une oeuvre bonne, et dans cette oeuvre bonne il était dans la ferveur de l’action et de la parole. A ce moment, on lui annonce cet affection maternelle… Que les mères entendent ce qu’il a répondu, pour que leur affection charnelle n’empeche pas les oeuvres bonnes de leurs fils… Mais tu me diras: Tu compares donc mon fils au Christ? Je ne le compare pas au Christ, ni toi à Marie. Le Christ Seigneur n’a donc pas condamné l’affection maternelle, mais il a montré en lui-même, par un grand exemple, qu’il fallait repousser sa mère pour l’oeuvre de Dieu. Il était notre maître. S’il a daigné repousser sa mère, c’est pour t’apprendre à repousser aussi ton père pour l’oeuvre de Dieu.

Faites donc plus attention, mes frères, faites plus attention, je vous en conjure, a` ce que dit le Seigneur Christ, en étendant la main sur ses disciples: Ceux-ci sont ma mère et mes frères; et celui qui fera la volonté de mon Père qui m’a envoyé, celui-là est pour moi un frère et und soeur et une mère. Est-ce qu’elle n’a pas fait la volonté du Père, la Vierge Marie, qui a cru par la foi, qui a conçu par la foi, qui a été choisie pour que d’elle naisse pour nous le salut parmi les hommes, qui a été créée par le Christ, avant que le Christ ne fût créé en elle? Elle a fait, elle a fait absolument la volonté du Père, sainte Marie; et c’est plus pour Marie d’avoir été la disciple du Christ, que d’avoir été la mère du Christ. aussi Marie a été bienheureuse, parce qu’avant de l’enfanter, elle a porté son maître dons son sein. Vois si ce n’est pas comme je le dis. Quand le Seigneur passait avec des foules a` sa suite, et qu’il faisait des miracles divins, une femme dit: Bienheureux le sein qui t’a porte. Et qu’a répondu le Seigneur, pour qu’on n’aille pas chercher la félicité dans la chair? oui, heureux, ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent. Ainsi Marie est bienheureuse d’avoir écouté la parole de Dieu et de l’avoir gardée: ella a gardé la vérité en son coeur plus que la chair en son sein. Le Christ est vérité, le Christ est chair. Le Christ vérité est dans le coeur de Marie, le Christ chair dans le sein de Marie; ce qui est dans le coeur est plus que ce qui est dans le ventre. Sainte est Marie, bienheureuse est Marie, mais l’Eglise est meilleure que la Vierge Marie. Pourquoi? parce que Marie est une partie de l’Eglise, un membre saint, un membre excellent, un membre suréeminent, mais pourtant un membre de corps tout entier. Si elle est membre du corps tout entier, le corps est plus assurément qu’un seule membre. la tête, c’est le Seigneur, et le Christ tout entier est tête et corps. Que dire? Nous avons une tête divine, nous avons Dieu pour tête. »

Saint Augustin, Sermon 72/A, 7

Prière
C’est toi que j’invoque, O Dieu Vérité, source, principe, auteur de la vérité de tout ce qui est vrai. Dieu, de qui on ne se détourne que pour choir, vers qui se tourner, c’est se laver à nouveau et en qui demeurer, c’est trover un solide appui, sois-moi propice, o mon Dieu. Cfr. Soliloq. 1.3

Par l’Athénée Pontifical « Augustinianum »

LA FAIBLESSE DU CHRIST EST NOTRE FORCE – HOMÉLIE DE ST AUGUSTIN

4 août, 2015

http://www.croire.com/Definitions/Bible/Evangile/La-faiblesse-du-Christ-est-notre-force

LA FAIBLESSE DU CHRIST EST NOTRE FORCE

HOMÉLIE DE ST AUGUSTIN

Jésus fatigué par la route s’assit sur la margelle du puits ; c’était environ la sixième heure. Là commencent les mystères : ce n’est pas sans raison que Jésus est fatigué. Ce n’est pas sans raison qu’est fatiguée la force de Dieu, Ce n’est pas sans raison qu’il est fatigué, celui par qui ceux qui sont las retrouvent force, lui dont l’absence nous fatigue et la présence nous rend forts. Jésus cependant, fatigué par la route s’assied au bord du puits. A la sixième heure. Tous ces détails évoquent quelque chose. Ils veulent éveiller notre attention, ils nous poussent à chercher plus avant. Que daigne nous ouvrir, à vous et à nous, celui qui n’a cessé de nous exhorter en disant : « Frappez et l’on vous ouvrira. »
C’est pour toi que Jésus s’est fatigué on chemin. Nous trouvons Jésus, force de Dieu ; nous trouvons Jésus faible ; Jésus fort et faible : Fort parce que « Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu : et il était cela au commencement auprès de Dieu ». Veux-tu voir la force de Dieu ? « Tout a été fait par lui et sans lui rien n’a été fait, et il a tout fait » sans effort. Qui de plus fort que celui qui a fait tout l’univers sans effort ? Veux-tu connaître sa faiblesse ? « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. » La force du Christ t’a créé. La faiblesse du Christ t’a recréé. La force du Christ a donné l’existence à ce qui n’était pas. La faiblesse du Christ a fait que ce qui était ne périsse pas. Il nous a créés par sa force, il nous a cherchés par sa faiblesse. C’est par sa faiblesse qu’il nourrit ceux qui sont faibles, comme la poule nourrit ses petits : c’est lui-même qui a pris cette image : « Combien de fois, dit-il à Jérusalem, ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu ?… » Telle est l’image de la faiblesse de Jésus fatigué de la route. Sa route, c’est la chair qu’il a prise pour nous. Quel autre chemin aurait-il, celui qui est partout, qui est partout présent ? Où va-t-il, et d’où vient-il, sinon habiter parmi nous et pour cela il a pris chair ? Il a daigné en effet venir à nous, pour se manifester dans la forme d’esclave, et qu’il ait pris chair est le chemin qu’il a choisi. C’est pourquoi la fatigue du chemin n’est rien d’autre que la faiblesse de la chair. Jésus est faible dans la chair. Mais toi, ne te laisse pas aller à la faiblesse : toi, sois fort dans sa faiblesse à lui. Parce que « ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes ». La faiblesse du Christ est notre force.

EN QUOI CONSISTE LE BONHEUR DE L’HOMME – SAINT AMBROISE – PRIÈRE (ITALIEN)

27 juillet, 2015

http://www.vatican.va/spirit/documents/spirit_20010605_ambrogio_fr.html

EN QUOI CONSISTE LE BONHEUR DE L’HOMME – SAINT AMBROISE – PRIÈRE (ITALIEN)

1. »Au livre précédent nous avons traité des devoirs que nous estimions se rapporter à la beauté morale; en celle-ci nul n’a douté que se trouvait la vie heureuse que l’Écriture appelle la vie éternelle. Si grand est en effet le lustre de la beauté morale que c’est la tranquillité de la conscience et l’assurance de l’innocence qui font la vie heureuse. Et pour cette raison, de même que le soleil une fois levé dérobe à la vue le disque de la lune et toutes les autres lumières des étoiles, de même l’éclat de la beauté morale, lorsqu’elle resplendit dans la vérité et l’authenticité de son harmonie, fait disparaître toutes les autres réalités que l’on juge bonnes d’après le plaisir du corps, ou bien remarquables et brillantes d’après le monde.
2. Heureuse assurément la beauté morale qui ne s’apprécie pas d’après les jugements d’autrui, mais qui se connaît d’après ses propres sentiments, en tant que juge de soimême. En effet, elle ne recherche pas les opinions de la foule comme une sorte de récompense, et ne les redoute pas comme un châtiment. C’est pourquoi moins elle poursuit la gloire, plus elle s’élève au-dessus d’elle. De fait, pour ceux qui recherchent la gloire, cette récompense pour les réalités présentes est une ombre pour les réalités à venir: elle est un obstacle à la vie éternelle; ce qui est écrit dans l’Evangile : «En vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense», l’est évidemment de ceux qui brûlent de divulguer, comme avec une trompette retentissante, la générosité qu’ils pratiquent à l’égard des pauvres. Il en va de même du jeûne qu’ils pratiquent par ostentation: «Ils ont, dit l’Évangile, leur récompense».
3. Il appartient donc à la beauté morale, soit de pratiquer la miséricorde, soit d’offrir le jeûne dans le secret, afin qu’il soit évident que tu n’attends ta récompense que de ton seul Dieu, et non pas aussi des hommes. Car celui qui l’attend des hommes, a sa récompense; tandis que celui qui l’attend de Dieu, a la vie éternelle que seul peut donner le maître de l’éternité, selon qu’il est écrit: «En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis». C’est pourquoi l’Ecriture a appelé ce qui est la vie heureuse, de façon plus significative, vie éternelle, afin de ne pas la laisser comme chose à apprécier d’après les opinions des hommes, mais pour la remettre au jugement divin.
4. C’est ainsi que les philosophes ont placé la vie heureuse, les uns dans le fait de ne pas souffrir comme Hiéronyme, d’autres dans la science de la nature comme Hérillus: Apprenant que la science avait été vantée de façon merveilleuse par Aristote et Théophraste, il l’établit, elle seule, comme souverain bien, quoique ceux-ci l’aient vantée comme un bien, mais non comme le seul bien. D’autres ont dit que la vie heureuse était le plaisir, comme Epicure; d’autres – comme Calliphon et Diodore après lui – l’ont ainsi entendue que l’un adjoignit au plaisir, l’autre à l’absence de douleur, la compagnie de la beauté morale, dans l’idée que sans elle il ne peut y avoir de vie heureuse. Zénon le stoïcien définit soul et souverain bien ce qui est beau moralement, tandis qu’Aristote ou Théophraste et tous les autres péripatéticiens affirmèrent que la vie heureuse réside certes dans la vertu, c’est-à-dire dans la beauté morale, mais que son bonheur est comblé en outre par les biens du corps et les biens extérieurs.
5. Or la divine Ecriture a placé la vie éternelle dans la connaissance de la Divinité et dans le profit de la bonne action. Car le témoignage de l’Evangile pour l’une et l’autre affirmation est surabondant. En effet, au sujet de la science, le Seigneur Jésus a ainsi parlé : «Or ceci est la vie éternelle qu’ils to connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé Jésus-Christ». Et au sujet des oeuvres il a ainsi répondu: «Tout homme qui aura abandonné sa maison ou ses frères ou ses soeurs ou sa mère ou ses fils ou ses champs à cause de mon nom, recevra le centuple et possédera la vie éternelle». »

Saint AMBROISE, Les Devoirs, II, I [1-3] – II [4-5].

Prière (italien)

Ti supplico, Signore,
dammi la felicità da sempre cercata,
struggente desiderio,
inappagato sogno.

Felicità che è pace del cuore,
frutto di vita onesta,
sguardo misericorde sul cosmo.

Felicità che è gioia della conoscenza,
disvelamento saporoso del mistero,
cammino senza inciampo verso la pienezza.

Felicità che è bellezza,
armonia delle forme,
inebriante cascata di luce.

Felicità che è amore corrisposto,
riposo dell’amante nell’amato,
ebbrezza reciproca,
parola divenuta silenzio,
silenzio mutato in verginale sguardo.

Ma, Signore,
se tu sei la Pace,
se tu, la Sapienza,
se tu, la Bellezza,
se tu, l’Amore,
perché cerco la felicità fuori di te?
e se tu sei in me,
perché la cerco fuori di me?

Ti supplico, Signore,
manifestati a me tu che vivi in me:
la tua pace inondi il mio cuore,
lo rallegri la tua luminosa sapienza,
lo diletti la tua trasparente bellezza,
arda del tuo amore, che placa e consuma.

Manifestati a me tu che vivi in me:
perché comprenda che tu sei la sola Felicità,
posseduta fin d’ora,
seme immarcescibile che fiorirà nei secoli senza confini.

ADAMUS, episc. Jennesis
sec. XII

 

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