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La centralité de la Transfiguration dans la spiritualité orthodoxe

5 août, 2011

du site:

http://www.orthodoxa.org/FR/orthodoxie/theologie/Transfiguration.htm

EGLISE ORTHODOXE D’ESTONIE 
 
La centralité de la Transfiguration dans la spiritualité orthodoxe

conférence prononcée par le Métropolite Stephanos de Tallinn

lors de la XXXIe Rencontre Internationale et interconfessionnelle des Religieuses et des Religieux à Neuendettelsau – Allemagne du Sud le 16 juillet 2006

Quel est le sens de la Transfiguration, l’une des douze grandes fêtes de l’année liturgique et quelles en sont les conséquences pour la vie du monde, c’est à cela que je vais m’efforcer de vous répondre tout en espérant par avance votre indulgence.
Mon propos en effet ne sera jamais qu’un pâle reflet de la profondeur qui se dégage de cet immense mystère. Bien plus, pour pouvoir s’approcher de la lumière de la Transfiguration, il faut d’abord prendre la résolution de gravir son propre Thabor qui est le lieu du cœur libéré de toutes ses passions. Si en effet c’est l’Esprit Saint qui nous transfigure, qui fait naître, grandir et vivre le Christ en nous, alors il faut lui faire de la place en nous purifiant de tout ce qui peut faire obstacle au rayonnement de l’Amour divin. Rappelons-nous de ce que disait déjà le moine Pacôme au 4e siècle : « Dans la pureté de son cœur, l’homme voit le Dieu invisible comme dans un miroir ». La transfiguration intérieure, soulignait le Patriarche Bartholomée tout récemment, « exige un changement radical ou, pour utiliser le vocabulaire théologique, la metanoïa …Nous ne pouvons pas être transformés, si nous n’avons pas d’abord été purifiés de tout ce qui s’oppose à la transfiguration, si nous n’avons pas compris ce qui défigure le cœur humain ». (1) Sinon à quoi bon raisonner sur la nature de la grâce, si l’on ne ressent pas en soi son action ?
Avant d’aller plus loin, commençons par voir ce qu’il en est du temps, du moment où se passe l’événement de la Transfiguration.
Saint Nicodème l’Hagiorite, tout comme Eusèbe de Césarée et bien d’autres dans l’Eglise, est convaincu que la Transfiguration eut lieu quarante jours avant la Passion, autrement dit au mois de février et non pas en août comme c’est le cas maintenant et il reprend vertement Meletios d’Athènes, qui prétend que la Transfiguration eut lieu le 6 août, par ces termes : « il aurait dû appuyer ces dires par quelque témoin et non pas avancer des paroles non contrôlées et non soutenues par des témoignages » et il s’étonne de voir comment « il est possible de croire de telles allégations, qui sont dépourvues de témoignages et de vraies certitudes » ! (2)
Alors, pourquoi le 6 août et non pas au mois de février ? Certainement pour des raisons de pédagogie. Au mois de février en effet, nous tombons en pleine période de Carême, ce qui risque à cause du jeûne propre à ce temps liturgique d’atténuer l’éclat festif de cette solennité, laquelle met en évidence la joie des chrétiens pour la gloire future dont ils seront un jour revêtus. La fête est donc déplacée en août et non pas de façon fortuite : du 6 août au 14 septembre, jour de l’invention de la Sainte Croix, il y a quarante jours, tout comme il y a quarante jours entre la Transfiguration et la Passion du Christ. Il y a donc bien un lien réel entre le Thabor et le Golgotha.
« Ce syndrome du Thabor-Golgotha, écrit Kallistos Ware, se retrouve dans les textes liturgiques du 6 août. Ainsi les deux premiers stichères des grandes vêpres, qui décrivent le moment de la Transfiguration, commencent d’une manière signifiante par ces mots : avant ta Crucifixion,ô Seigneur !…Dans le même esprit, aux matines, le premier stichère des laudes débute par ces mots : avant ta précieuse Croix et ta Passion… Le lien entre la Transfiguration et la Crucifixion est souligné de la même manière dans le kondakion de la fête : Tu t’es transfiguré sur la montagne, Christ notre Dieu, laissant tes disciples contempler ta gloire autant qu’ils le pouvaient, de sorte que, te voyant crucifié, ils puisssent comprendre que ta souffrance était volontaire… Il convient donc que les disciples du Christ, au moment de la Crucifixion, se souviennent de la théophanie du Thabor et qu’ils comprennent que le Golgotha est également une théophanie. La Transfiguration et la Passion doivent être comprises dans les termes l’une de l’autre, et également bien sûr, dans les termes de la Résurrection » (3).
Thabor-Golgotha : tout est susceptible d’être transfiguré mais cela n’est possible qu’a travers la Croix, par laquelle la joie est donnée dans le monde entier. Gloire et souffrance, autrement dit kénose et sacrifice de la Croix d’une part et grande joie de la Transfiguration et de la Résurrection d’autre part, vont donc de pair : dans notre vie comme dans celle du Christ lui-même, Thabor et Golgotha – ces deux collines – constituent bien un seul et même mystère. Pour nous chrétiens, la leçon est claire : nous sommes présents avec le Christ dans la gloire du sommet de la montagne, nous sommes aussi présents avec lui à Gethsémani et au Golgotha. Et c’est bien de cela qu’il s’agit : toute notre espérance découle de cette grande certitude, que la Transfiguration conduit à la Croix et la Croix mène à la Résurrection.
Quand nous lisons l’Evangile, nous voyons que de cet événement il se dégage trois moments pour notre édification spirituelle : d’abord la montée, c’est-à-dire l’ascèse, la purification du coeur , la lutte contre les passions ; ensuite le repos, la joie, la contemplation de la présence de Dieu, la communion à Dieu ; et enfin, la redescente dans la plaine, dans le quotidien, dans la banalité de l’instant. Cette succession constitue la trame de notre existence selon que notre vie dans l’Eglise suit ce rythme comme une sorte de respiration liturgique et plus particulièrement lorsque nous nous préparons à la Divine Eucharistie. La Transfiguration a, en ce sens, un caractère eschatologique ; elle est, selon les mots de saint Basile, l’inauguration de la glorieuse parousie, du second Avènement du Christ.
Venez, gravissons la montagne du Seigneur jusque dans la maison de notre Dieu et contemplons la gloire de la Transfiguration, gloire que tient du Père le Fils unique de Dieu ; à sa lumière prenons la lumière ; puis, élevés par l’Esprit, nous chanterons dans tous les siècles la consubstantielle Trinité ( doxastikon de la litie ). Ainsi, d’ « abord nous montons, nous escaladons, nous gravissons le chemin ardu pour arriver aux pieds du Seigneur. Puis nous communions dans la vision de Dieu, dans la certitude de sa présence dans nos cœurs. Enfin, nous redescendons au bas de la montagne, pour y retrouver nos frères et sœurs et le monde entier qui ignore Dieu. Notre monde, en proie aux forces sataniques, livré au péché et aux ténèbres. Tout est lié. Si vraiment nous parvenons à entrer dans la plénitude de la Transfiguration, ce n’est pas pour la garder jalousement pour nous, pour notre propre rassasiement, pour notre propre satisfaction ni notre propre béatitude. C’est pour nous remplir de Dieu, nous remplir tellement de sa présence, de sa grâce, de son Esprit, de cet Esprit qui nous brûle comme un feu car l’Esprit Saint est feu ;… le feu qui ne se consume pas ou plutôt qui consume seulement nos impuretés et qui illumine et qui console et qui réjouit et qui fortifie les cœurs … Pour être les témoins de la grâce de Dieu dans le monde » (4).
Reste le plus important à commenter : le thème de la lumière du Thabor. Qu’est-ce que cette lumière qui irradie du Christ sur la montagne et les apôtres ? C’est, répondent les Pères de l’Eglise, la manifestation de la gloire de Dieu. « La lumière inaccessible et sans déclin qui a brillé sur le mont Thabor…est l’énergie divine. Comme telle, elle est la lumière une de la Sainte Trinité », écrit le Père Sophrony, un grand spirituel du XXe siècle.
Mais encore ? En ce jour sur le Thabor, le Christ, lumière qui a précédé le soleil, révèle mystiquement l’image de la Trinité, chantons-nous au cours des vêpres de la fête. Tout en étant trinitaire, la gloire de la Transfiguration est de même plus spécifiquement christique. La lumière incréée qui rayonne du Seigneur Jésus le révèle comme « vrai Dieu de vrai Dieu…, consubstantiel au Père », selon la formule du Credo :Lumière immuable, ô Verbe, proclame l’exapostilaire de la fête, Lumière du Père inengendré, dans ta lumière en ce jour au Thabor nous avons vu la lumière du Père, la lumière de l’Esprit qui éclaire le monde et ailleurs, dans laudes, …la voix du Père clairement te proclama son Fils bien-aimé partageant même trône et consubstantiel…Ce qui fera dire à Saint Jean Damascène : « le Christ a été transfiguré non pas en assumant ce qu’il n’était pas, mais en manifestant à ses disciples ce qu’il était, ouvrant leurs yeux ». Et saint André de Crète d’ajouter : « A cet instant, le Christ n’est pas devenu plus radieux ou plus exalté. Loin de là : il est resté ce qu’il était avant ». Aussi, selon Paul Evdokimov, « le récit évangélique ne parle pas de la transfiguration du Seigneur, mais de celle des apôtres ». La Transfiguration au Thabor ne fut pas celle du Christ, disent les Pères de l’Eglise, mais celle des apôtres par l’Esprit Saint.
Avant d’aller plus loin dans notre propos, il convient de préciser « qu’il n’y a pas de juxtaposition de l’humain et du divin en Christ, mais il y a irradiation de la divinité dans l’humanité du Christ, et cette humanité du Christ, qui nous englobe tous, nous communions plus directement avec elle dans les sacrements, c’est-à-dire, précise Olivier Clément, essentiellement dans le baptême et l’eucharistie (5). C’est une humanité déifiée et donc déifiante, la déification ne signifiant pas une évacuation de l’humain qui serait remplacé par le divin, mais justement une transfiguration, un accomplissement, une plénitude du divin : l’humanité du Christ est pénétrée, transfigurée, par la gloire dont l’imprègne l’Esprit Saint ; c’est un sôma pneumatikon, un «corps spirituel comme dit Paul, c’est-à-dire un corps pénétré par l’Esprit, par la vie divine, par le feu divin ; non pas un corps dématérialisé mais au contraire un corps pleinement vivifié. De la même manière, par le mystère de l’Eglise, la chair de la terre, assimilée par l’Esprit au corps glorieux du Christ, devient – selon Grégoire Palamas – pour les chrétiens une source intarissable de sanctification ».
La Transfiguration n’a pas été un phénomène circonscrit dans le temps et l’espace. Le Christ n’a pas changé à ce moment-là : ce sont les apôtres qui ont reçu pour un moment la faculté de voir le Christ tel qu’il était dans sa réalité la plus profonde, afin qu’ils comprennent la signification véritable de la Croix, disent les textes liturgiques et le texte de l’Evangile : Jésus s’entretenait avec Moïse et Elie de sa Passion. La gloire vient par la Croix et la Croix sera alors l’engloutissement de la mort dans la lumière.
C’est donc parce que les Apôtres ont changé qu’ils ont pu voir le changement, la transfiguration dans la forme divine du Christ ; non pas son essence divine, qui est inatteignable et que par conséquent ils n’auraient pas pu supporter mais ses énergies – en quelque sorte les rayons du soleil – par lesquelles, dans son amour infini, il sort éternellement de lui-même pour se rendre connaissable et visible. Par la lumière de Dieu les apôtres se sont trouvés pénétrés, illuminés ; ils ont pu se voir, voir Dieu et resplendir à leur tour puisque Dieu, selon Grégoire Palamas, s’est rendu visible non seulement à leur intellect (nous ) mais aussi à leurs sens corporels qui ont été « changés par la puissance de l’Esprit divin ». Accessible aux sens et à l’intellect, la lumière divine « transcende en même temps toutes les dimensions de notre condition de créatures, nos sens et notre intellect … L’homme peut donc contempler, avec ses yeux de chair transformés, la lumière du Christ, comme les disciples ont pu, de leurs yeux transfigurés, contempler la gloire du Christ sur le Mont Thabor » (6). Tout comme les apôtres il nous est possible à nous aussi de voir Dieu avec les sens du corps, non pas les sens ordinaires mais, redisons-le à nouveau, changés par la puissance de l’Esprit divin. Changement contenu, toujours selon Grégoire Palamas, dans « l’assomption même de notre nature par l’union avec le Verbe de Dieu ». C’est dans la mesure où nous sommes en Christ que l’humanité du Christ pénétrée par la lumière de l’Esprit se communique à notre humanité.
Ainsi, pour Grégoire Palamas, la lumière divine est une donnée pour l’expérience mystique ; c’est le caractère visible de la Divinité, des énergies dans lesquelles Dieu se communique et se révèle à ceux qui ont purifié leurs cœurs.
Palamas en effet s’est trouvé face au problème suivant : comment l’homme peut connaître Dieu tout en reconnaissant en même temps que Dieu est par nature inconnaissable ? Pour en rendre raison, il explique que Dieu est tout entier essence et tout entier énergie, imparticipable dans son essence mais en même temps participable dans ses énergies. L’énergie divine c’est donc le mode existentiel de Dieu dans lequel celui-ci se manifeste et se communique. L’énergie divine, c’est Dieu en tant qu’il sort de lui-même.
Pour Olivier Clément, il y a ici antinomie (7): « Dieu tout entier se manifeste et Dieu tout entier ne se manifeste pas ; tout entier il est conçu et tout entier il est inconcevable pour l’intelligence ; tout entier il est participé et tout entier il est imparticipable. Il y a participation à la vie divine et en même temps il y a transcendance totale et inaccessible de Dieu. Voilà ce que va tenter de cerner cette distinction de la suressence inaccessible et des énergies participables. Ce n’est pas une séparation. Cela ne veut pas dire … qu’en Dieu il y a une frontière infranchissable : d’un côté l’essence, de l’autre les énergies. Cela désignerait plutôt deux modes d’existence de Dieu : d’une part, Dieu dans son altérité inobjectivable, dans la profondeur inaccessible de son existence personnelle, qui est amour inépuisable, unitrinité, et d’autre part Dieu dans le don total qu’il fait de lui-même, dans la toute présence qu’il nous donne. Cette distinction ne met pas en cause l’unité de Dieu…Il ne faut pas dire que tout cela – l’essence et les énergies – est une seule chose, mais que tout cela appartient à un seul Dieu vivant… »
« L’homme a été créé en vue de la déification. Mais l’homme en tant que créature possède aussi sa consistance propre, il n’est pas de nature divine. Pour décrire le mystère de cette union de la personne humaine avec son Créateur, Palamas a écarté l’idée d’une union selon l’essence (kat’ousian ) qui s’applique seulement aux personnes trinitaires entre elles, tout comme celle d’une union selon l’hypostase ou la personne ((kath’ypostasin ) qui ne s’applique qu’à l’union des natures divine et humaine dans la personne du Christ. Le seul mode d’union avec Dieu possible pour la nature humaine est celui qui s’exerce selon la grâce (kata harin ), c’est-à-dire selon l’énergie, cette énergie divine étant répandue à travers l’Eglise par l’Esprit Saint. On voit en quoi l’Esprit joue un rôle éminent dans cette doctrine inséparablement théologique et spirituelle… » C’est seulement ainsi que l’homme deviendra alors de plus en plus homme à mesure qu’il passera de l’ auto-nomie de la déchéance à la théo-nomie libératrice, restaurant la communion perdue avec Dieu (8).
« Celui qui participe à l’énergie divine…devient lui-même, en quelque sorte, lumière ; il est uni à la lumière et avec la lumière il voit en pleine conscience tout ce qui reste caché à ceux qui n’ont pas cette grâce ; il surpasse ainsi non seulement les sens corporels, mais aussi tout ce qui peut être connu ( par l’intelligence ) car les cœurs purs voient Dieu (…) qui, étant la lumière habite en eux et se révèle à ceux qui l’aiment, à ses bien-aimés » (9). L’union à Dieu, la vision lumineuse est pour l’homme à la fois pleinement objective, pleinement consciente, pleinement personnelle parce que tout être humain porte en lui l’image du Créateur, de sa participation libre à la vie divine. « L’homme, écrit Cyrille d’Alexandrie, reçut dès l’origine le contrôle de ses désirs et pouvait suivre librement les inclinations de son choix parce que la Déité, dont il est l’image, est libre ». Ainsi, cette union ne se résout jamais en une intégration de la personne humaine dans l’Infini divin ; elle est au contraire l’accomplissement de sa destinée libre et personnelle. De là également l’insistance des spirituels byzantins sur la nécessité d’une rencontre personnelle avec le Christ, lieu où, par excellence, ont convergé une fois pour toutes l’expérience de l’homme par Dieu et celle de Dieu par l’homme. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » proclame saint Paul.
La théologie de la lumière est donc inhérente à la spiritualité orthodoxe : l’une est impossible sans l’autre. Derrière cette doctrine, on trouve l’idée fondamentale de l’homme fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, la Sainte Trinité. Le thème constant de saint Jean l’Evangéliste est l’union personnelle et organique entre Dieu et l’homme ; pour Saint Paul, nous venons de le voir, la vie chrétienne est avant tout vie en Christ. Le mystère de la Rédemption signifie donc la récapitulation de notre nature par le Christ, Nouvel Adam et dans le Christ. Le mystère de la Pentecôte nous rappelle que l’œuvre de notre déification s’accomplit en nous par le Saint Esprit, Donateur de la grâce, celle-ci n’étant pas considérée par les Pères grecs comme un effet créé ; elle est l’énergie même de la Divinité se communiquant dans l’Esprit Saint. « Tu es devenue belle, mon âme, en t’approchant de ma lumière ; ton approche a attiré sur toi la participation de Ma beauté. S’étant approchée de la lumière, écrit Grégoire de Nysse, l’âme devient lumière ». La double économie du Verbe et du Paraclet a pour but l’union des êtres créés avec Dieu. Ici cependant, Créateur et créature ne fusionnent pas en un seul être ; dans la théologie mystique orthodoxe, l’homme ne perd jamais sa propre intégrité. Même déifié il reste distinct mais non séparé de Dieu : l’homme déifié ne perd pas son libre arbitre mais c’est tout aussi librement, par amour, qu’il se conforme à la volonté de Dieu. L’homme ne devient pas Dieu par nature, mais il est seulement créé dieu, un dieu par grâce. L’Eglise Orthodoxe écarte de cette façon toute forme de panthéisme.
Pour saint Syméon le Nouveau Théologien (10) l’expérience de la lumière, qui est la vie spirituelle consciente ( gnosis ), révèle la présence de la grâce acquise par la personne. « Nous ne parlons pas des choses que nous ignorons, dit-il, mais de ce qui nous est connu nous rendons témoignage. Car la lumière brille déjà dans les ténèbres, dans la nuit et dans le jour, dans nos cœurs et dans nos esprits. Elle nous illumine, cette lumière sans déclin, sans changement, inaltérable, jamais éclipsée ; elle parle, elle agit, elle vit et elle vivifie, elle transforme en lumière ceux qu’elle illumine. Dieu est lumière et ceux qu’il rend dignes de le voir le voient comme lumière ; ceux qui l’ont reçu, l’ont reçu comme lumière. Car la lumière de sa gloire précède sa Face et il est impossible qu’Il apparaisse autrement que dans la lumière. Ceux qui n’ont pas vu cette lumière n’ont pas vu Dieu car Dieu est lumière. Ceux qui n’ont pas reçu cette lumière n’ont pas encore reçu la grâce car en recevant la grâce, on reçoit la lumière divine et Dieu… »
La fête de la Transfiguration nous rappelle ainsi que le mystère de la déification de l’homme ne peut se réaliser qu’à travers l’illumination de tout l’être, par laquelle Dieu se révèle. Ce n’est pas un état passager qui ravit, qui arrache pour un moment l’être humain à son expérience habituelle. C’est une vie pleinement consciente dans la lumière divine, dans la communion incessante avec Dieu.
Dieu en s’incarnant n’a pas seulement sanctifié l’humanité mais aussi le monde entier. Et le monde est inexorablement lié à l’homme comme « le lieu de Dieu » où se découvre la gloire de la Trinité à la racine même des choses. Pour cette raison, la vocation de l’homme consiste, dans sa liberté personnelle, à transcender l’univers non pas pour l’abandonner mais pour le contenir, lui dire son sens, lui permettre de correspondre à sa secrète sacramentalité, le « cultiver », lui parfaire sa beauté, bref le transfigurer et non pas le défigurer. La Bible, ne l’oublions pas, présente le monde comme un matériau qui doit aider l’homme à prendre historiquement conscience de sa liberté offerte par Dieu. C’est dans le monde que l’homme exprime sa liberté et qu’il se présente comme une existence personnelle devant Dieu (11). La conséquence en est que l’homme ne peut faire transparaître Dieu en soi-même sans faire transparaître Dieu dans le monde ou sans se faire transparent comme image de Dieu dans le monde.
Ainsi l’homme représente pour l’univers l’espoir de recevoir la grâce et de s’unir à Dieu car il n ’y a pas de discontinuité entre la chair du monde et celle de l’homme, l’univers est englobé dans la nature humaine. C’est aussi le risque de la déchéance et de l’échec dès lors que, détourné de Dieu, l’homme ne verra des choses que l’apparence, « la figure qui passe » ( 1 Cor 7,31 ) et leur donnera en conséquence un « faux nom ». Tout ce qui se passe en l’homme a bien une signification universelle et s’imprime sur l’univers. La révélation biblique nous place devant un anthropocentrisme résolu, « non pas physique mais spirituel puisque le destin de la personne humaine détermine le destin du cosmos » (12). L’univers ne connaît pas l’homme, mais l’homme connaît l’univers. L’homme a besoin de l’univers, mais l’univers a surtout besoin de l’homme. Autrement dit : l’homme se présente comme l’axe spirituel de tout le créé, de tous ses plans, de tous ses modes parce qu’il est le résumé de l’univers ( microcosme ) et l’image de Dieu ( microtheos ) et parce qu’enfin Dieu s’est fait homme pour s’unir au cosmos tout entier.
Les textes patristiques soutiennent très fréquemment l’idée que l’homme est un être de raison (logikos ) à cause précisément de sa création à l’image même de Dieu. C’est ce qu’affirme entre autres avec netteté saint Athanase le Grand lorsqu’il traite de ce sujet. De même nous pouvons comprendre que l’homme est créateur car il est à l’image par excellence de son Créateur. Il est aussi souverain car le Christ, à l’image duquel il a été créé, est le Seigneur et le Roi qui domine l’univers. Il est libre, car il est à l’image de la liberté absolue. Il est enfin responsable pour toute la création comme il en est et la conscience et par-dessus tout le prêtre puisqu’il a pour modèle le Christ, Grand Prêtre. Mais il ne suffit pas de dire que l’homme est microcosme parce qu’il récapitule en lui tout l’univers. Sa vraie grandeur réside dans le fait qu’il est « appelé à être Dieu », à devenir « Eglise mystique » puisqu’il est la jointure entre le divin et le terrestre et que de lui diffuse la grâce sur toute la création (13). C’est dire que la situation du cosmos, sa transparence ou son opacité, sa libération en Dieu ou son asservissement à la corruption et à la mort dépendent de l’attitude fondamentale de l’homme, de sa transparence ou de son opacité à la lumière divine et à la présence du prochain. C’est la capacité de communion de l’homme qui conditionne l’état de l’univers. Du moins initialement et maintenant en Christ, dans son Eglise.
« La Transfiguration est quelque chose qui concerne la cosmologie, qui concerne notre sentiment même de l’être des choses. L’être des choses est potentiellement sacramentel. Il y a une potentialité sacramentelle dans la matière, qui s’exprime dans la Transfiguration : le monde a été créé pour être transfiguré. Cette transfiguration, c’est l’homme qui doit l’accomplir ; en Christ qui est l’homme parfait, elle est accomplie mais elle est secrète, elle est enfouie, cachée dans la détresse de l’histoire, et le monde reste figé dans son opacité, par le péché et le refus des hommes. C’est pourquoi la création tout entière gémit dans les douleurs de l’enfantement du nouveau ciel et de la nouvelle terre. Il s’agit de faire monter à la surface du monde l’incandescence secrète. L’image employée ici par saint Maxime le Confesseur est justement l’image du buisson ardent. Le monde en Christ est secrètement, liturgiquement, sacramentellement, buisson ardent, et il s’agit – c’est cela la sanctification – de faire transparaître, à travers les visages et les regards, cette incandescence secrète » (14).
La Transfiguration devient ainsi la clef de l’histoire véritable, qui est l’histoire de la lumière, qui est l’histoire du feu, ce feu toujours présent mais qui a besoin pour tout embraser que des hommes se laissent consumer puisque le cœur de l’homme, quand il est touché par la lumière divine, devient le cœur du monde et communique la lumière, découvre les choses et les êtres dans leur vérité christique, c’est-à-dire dans la lumière de la Transfiguration : Selon Grégoire Palamas, « l’homme authentique, quand il prend comme chemin la lumière, s’élève ou plutôt est élevé sur les cimes éternelles ; il commence à contempler les réalités qui sont au-delà du monde, mais sans être séparé de la matière qui l’accompagne dès le début, car il ne s’élève pas sur les ailes imaginaires de son raisonnement, mais réellement, par la puissance indicible de l’Esprit » (15).
En fait, ce qu’il nous faut témoigner, c’est que le christianisme est la religion de la personne, de la communion, de la liberté, de la transfiguration non seulement de chaque être mais aussi de tout le cosmos. Nous ne sommes pas orphelins dans la prison indéfinie du monde : Dieu est la source d’une vie plus forte que la mort, la source de la joie qui vient à nous dans un immense mouvement d’incarnation : l’humain et le divin enfin s’unissent sans se confondre, le Christ est ressuscité. Toute notre existence est désormais déchiffrée à partir de la lumière qui jaillit du tombeau vide. Le néant n’existe pas : notre vérité d’homme, dès ici-bas, c’est bien la résurrection.
Aussi, pour celui qui acquiert l’amour, « les ténèbres se dissipent et la lumière véritable paraît déjà » ( Jn 1,8 ). La lumière divine apparaît ici-bas dans le monde, dans le temps. Elle se révèle dans l’histoire mais elle n’est pas de ce monde, c’est le commencement de la parousie dans les âmes saintes et sanctifiés, prémices de la manifestation finale lorsque Dieu apparaîtra dans sa lumière inaccessible à tous ceux qui demeurent dans les ténèbres des passions, à ceux qui vivent attachés aux biens périssables. A ceux-là, ce jour apparaîtra soudain, inattendu, comme le feu que l’on ne peut supporter. Ceux par contre qui marchent dans la lumière ne connaîtront pas le Jour du Seigneur, car ils sont toujours avec Dieu, en Dieu.

+Stephanos, Métropolite de Tallinn et de toute l’Estonie.

BIBLIOGRAPHIE :

( 1) : Patriarche Œcuménique BARTHOLOMEE: « La Transfiguration exige la metanoïa », in SOP n° 306, Paris – mars 2006, pp.23 -25.
( 2) : P.B.PASCHOS : « La Théologie de la Transfiguration « in EROS ORTHODOXIAS ( en grec ), Ed. Apostoliki Diaconia de l’Eglise de Grèce, Athènes 1978, pp. 51 – 57.
( 3) : Ev.Kallistos WARE : « La Transfiguration du Christ et la souffrance du monde », in SOP n° 294, Paris – janvier 2005, pp. 20-26.
( 4) : Boris BOBRINSKOY : « La Transfiguration » , Homélie. Bussy-en-Othe, 19 août 1995.
( 5) : Olivier CLEMENT : « Saint Grégoire Palamas et la Théologie de la Transfiguration », supplément au SOP n° 131, Paris septembre-octobre 1988, pp. 1 – 17.
( 6) : Michel STAVROU : « La transfiguration du corps et du cosmos dans la théologie byzantine », in SOP n° 247, Paris – avril 2000, pp. 24 – 28.
( 7) : Olivier Clément, loc.cit.
( 8) : Michel Stavrou, loc.cit.
( 9): Grégoire PALAMAS : « Sermon pour la fête de la Présentation de la Mère de Dieu », éd. Sophocles, 176-177.
(10) : Syméon le Nouveau Théologien : Homélie LXXIX.
(11) :Constantin GREGORIADIS : « Le Monde en tant que création et la révolte de l’Humanisme autonome » in CONTACTS n° 57, Paris 1967, pp. 75 – 78.
(12) : Olivier CLEMENT : a) « Questions sur l’Homme », STOCK, Paris 1972 ;
b) « La Résurrection chez Berdiaev », CONTACTS n° 78-79, p.213
(13) : a) Panayotis NELLAS : « Théologie de l’image. Essai d’anthropologie orthodoxe » in CONTACTS n° 84, Paris 1973, pp.261-268.
b) Athanase le Grand : « Incarnation du Verbe »,3, PG 25,101 B ; 4, PG 25, 104 CD
c) R.BERNARD : « L’Image de Dieu d’après saint Athanase », Aubier, Paris 1952, pp. 2 et 91 – 126.
d) Vladimir LOSSKY : « Théologie mystique de l’Eglise d’Orient », Aubier, Paris, 1990, pp. 109 – 129.
e) Nicolas CABASILAS : « La Vie en Christ », 3,PG 150, 572 B.
(14) : Olivier Clément, loc.cit.
(15) : Olivier Clément, loc.cit.

RÉJOUIS-TOI, Ô PIERRE L’APÔTRE, TOI LE GRAND AMI DU MAÎTRE, LE CHRIST NOTRE DIEU. RÉJOUIS-TOI BIEN AIMÉ PAUL, PRÉDICATEUR DE LA FOI ET DOCTEUR DE L’UNIVERS. (Église Orthodoxe)

28 juin, 2011

TEXTE DE L’ÉGLISE ORTHODOXE:

http://ndjasg.free.fr/textes/feteStPierreStPaul.html 

Saints Apôtres Pierre et Paul 

RÉJOUIS-TOI, Ô PIERRE L’APÔTRE, TOI LE GRAND AMI DU MAÎTRE, LE CHRIST NOTRE DIEU. RÉJOUIS-TOI BIEN AIMÉ PAUL, PRÉDICATEUR DE LA FOI ET DOCTEUR DE L’UNIVERS.

INTERCEDEZ TOUS DEUX AUPRÈS DU CHRIST NOTRE DIEU.

POUR LE SALUT DE NOS ÂMES  
 
Méditation du Père Lev Gillet

        Il existe un lien spirituel étroit entre cette fête et celle de la Pentecôte, car le témoignage des apôtres est le fruit direct de la descente du Saint-Esprit sur eux. L’importance de la fête de Saint Pierre et Saint Paul dans le cycle liturgique byzantin est indiquée par le fait qu’un carême spécial – dit «carême des apôtres» – prépare les fidèles à cette solennité. Cette période de jeûne, en pratique un jeûne assez adouci, commence le lundi qui suit le premier dimanche après la Pentecôte et prend fin avec la journée du 28 juin.
             «Exaltons Pierre et Paul, ces deux grandes lumières de l’Eglise car ils brillent dans le firmament de la foi…». Ainsi chantons-nous aux vêpres de la fête, le soir du 28 juin. Aux matines comme aux vêpres, les hymnes semblent partager également la louange entre les deux apôtres, auxquels on s’adresse tour-à-tour. Toutefois l’évangile lu à matines concerne spécialement l’apôtre Pierre. Nous y entendons (Jean 21:14-25) Notre-Seigneur demander trois fois à Pierre : «m’aimes-tu ? ». La première fois, Jésus dit : «m’aimes-tu plus que ceux-ci ?». Trois fois Pierre répond avec une humilité à la fois attristée et fervente : «Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime». Et trois fois Jésus lui dit de paître le troupeau du Bon Pasteur : «Pais mes agneaux… Pais mes brebis…». Puis Jésus prédit à Pierre d’une manière voilée, «le genre de mort par lequel Pierre devait glorifier Dieu».
            Cet évangile a deux choses à nous dire. Tout d’abord, il pose clairement la question unique, la question sur laquelle nous avons et nous aurons à répondre : «M’aimes-tu». Tout, dans la vie chrétienne, se réduit à cette question. Pouvons-nous répondre avec Pierre : «Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime» ? Nos actions ne donneraient-elles pas un lamentable démenti à cette affirmation ? Cependant, répondre simplement que nous n’aimons pas le Seigneur serait méconnaître et étouffer les aspirations – si faibles soient-elles – que le Saint-Esprit met dans nos cœurs et dirige vers le Christ. Disons donc à Jésus : «Seigneur, tu sais tout, tu sais que je t’aime. Je n’attends rien de moi; j’attends tout de la grâce».
             Le deuxième enseignement donné par cet évangile concerne la nature de l’autorité dans l’Eglise. Le Seigneur confère ici à Pierre une autorité spéciale. On remarquera, d’abord que cette autorité est fondée sur une primauté d’amour – «m’aimes-tu plus que ceux-ci ?» et ensuite qu’elle consiste dans un service humble et désintéressé, – « pais mes agneaux ..». Toute prééminence parmi les chrétiens qui ne serait pas une prééminence d’amour et de service ne correspond pas aux intentions de Notre Seigneur. Toute autorité qui, dans l’Eglise, s’ exprimerait en termes de prestige, ou de possession matérielle, ou de domination deviendrait étrangère et hostile à cette sollicitude vraiment pastorale à laquelle Jésus appelle Pierre à participer. Sur ces paroles du Seigneur à Pierre seront jugés tous ceux qui revendiquent une autorité au sein de la communauté des fidèles.
             La liturgie du 29 juin manifeste, par les textes qu’elle nous fait entendre, combien le ministère de Pierre et celui de Paul sont tous deux nécessaires et complémentaires. L’évangile (Matthieu 16:13-19) contient la confession de Pierre à Césarée de Philippes: «Tu es le Christ le Fils du Dieu vivant…» et la réponse de Jésus : «Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les Portes de l’enfer ne tiendront pas devant elle. Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoique tu lies sur la terre sera tenu dans les cieux pour lié, et ce que tu délies sur la terre sera tenu dans les cieux pour délié».
             Ce texte a soulevé bien des controverses. Mais il demeure certain que Jésus a voulu reconnaître et sanctionner par l’octroi d’un pouvoir spirituel éminent l’acte de foi que Pierre venait de formuler. L’épître (2 Corinthiens 11:21-12:9) énumère les titres de Paul, appelé directement à l’apostolat par le Christ, a être considéré comme égal ou même supérieur en autorité aux ministres de l’Evangile déjà régulièrement institués et reconnus : «Ils sont ministres du Christ ? Moi plus qu’eux…». Paul fonde cette affirmation, d’une part sur les souffrances qu’il a endurées, d’ autres part les les grâces et révélations qui lui ont été accordées. Une étude attentive du rapports de PauI et des Onze peut nous apprendre beaucoup sur la question de l’autorité dans l’église. Paul ne s’y est jamais élevé contre l’élément «institutionnel» représenté par l’apostolat «historique» des Onze.
             Il a reçu l’imposition des mains de ceux qui étaient déjà reconnus comme possédant le Saint-Esprit. Il a soumis à l’approbation de l’église réunie à Jérusalem ses propres méthodes d’apostolat. Mais il n’ a jamais admis ni que sa vocation extraordinaire fût inférieure à la vocation normale des autres apôtres; ni que sa connaissance du Christ, toute spirituelle et reçue par grâce, fût moindre que la connaissance qu’avaient de Jésus ses premiers disciples; ni qu’il dût sacrifier ses propres convictions aux vues du plus autorisé des apôtres : «Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il s’était donné tort. Plus l’Eglise sera dominée par le Saint-Esprit, plus elle surmontera toute tension entre l’ autorité régulièrement acquise et la liberté spirituelle. Une synthèse doit s’établir entre la tradition et l’inspiration. Pierre et Paul ne peuvent pas être séparés; et c’ est pourquoi l’Eglise les célèbre le même jour. Redisons avec elle :

         «Réjouis-toi, ô Pierre l’Apôtre, toi le grand ami du Maître, Christ notre Dieu. Réjouis-toi bien aimé Paul, prédicateur de la foi et docteur de l’univers. A cause de cela, intercédez tous deux auprès du Christ notre Dieu pour le salut de nos âmes ».

             L’Eglise veut associer tous les autres Apôtres à l’hommage qu’elle rend à Pierre et Paul. Aussi la journée du 30 juin est-elle dédiée à la commémoraison collective des Douze. Comme le dit le Kondakion du jour, «… en commémorant, aujourd’hui leur souvenir, nous glorifions celui qui les a glorifiés ».
 
 
Saints Apôtres Pierre et Paul


Saint Pierre  Saint Paul

RÉJOUIS-TOI, Ô PIERRE L’APÔTRE,
TOI LE GRAND AMI DU MAÎTRE, LE CHRIST NOTRE DIEU.
RÉJOUIS-TOI BIEN AIMÉ PAUL,
PRÉDICATEUR DE LA FOI ET DOCTEUR DE L’UNIVERS.
INTERCEDEZ TOUS DEUX AUPRÈS DU CHRIST NOTRE DIEU.
POUR LE SALUT DE NOS ÂMES
 
 
Méditation du Père Lev Gillet

        Il existe un lien spirituel étroit entre cette fête et celle de la Pentecôte, car le témoignage des apôtres est le fruit direct de la descente du Saint-Esprit sur eux. L’importance de la fête de Saint Pierre et Saint Paul dans le cycle liturgique byzantin est indiquée par le fait qu’un carême spécial – dit «carême des apôtres» – prépare les fidèles à cette solennité. Cette période de jeûne, en pratique un jeûne assez adouci, commence le lundi qui suit le premier dimanche après la Pentecôte et prend fin avec la journée du 28 juin.
             «Exaltons Pierre et Paul, ces deux grandes lumières de l’Eglise car ils brillent dans le firmament de la foi…». Ainsi chantons-nous aux vêpres de la fête, le soir du 28 juin. Aux matines comme aux vêpres, les hymnes semblent partager également la louange entre les deux apôtres, auxquels on s’adresse tour-à-tour. Toutefois l’évangile lu à matines concerne spécialement l’apôtre Pierre. Nous y entendons (Jean 21:14-25) Notre-Seigneur demander trois fois à Pierre : «m’aimes-tu ? ». La première fois, Jésus dit : «m’aimes-tu plus que ceux-ci ?». Trois fois Pierre répond avec une humilité à la fois attristée et fervente : «Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime». Et trois fois Jésus lui dit de paître le troupeau du Bon Pasteur : «Pais mes agneaux… Pais mes brebis…». Puis Jésus prédit à Pierre d’une manière voilée, «le genre de mort par lequel Pierre devait glorifier Dieu».
            Cet évangile a deux choses à nous dire. Tout d’abord, il pose clairement la question unique, la question sur laquelle nous avons et nous aurons à répondre : «M’aimes-tu». Tout, dans la vie chrétienne, se réduit à cette question. Pouvons-nous répondre avec Pierre : «Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime» ? Nos actions ne donneraient-elles pas un lamentable démenti à cette affirmation ? Cependant, répondre simplement que nous n’aimons pas le Seigneur serait méconnaître et étouffer les aspirations – si faibles soient-elles – que le Saint-Esprit met dans nos cœurs et dirige vers le Christ. Disons donc à Jésus : «Seigneur, tu sais tout, tu sais que je t’aime. Je n’attends rien de moi; j’attends tout de la grâce».

             Le deuxième enseignement donné par cet évangile concerne la nature de l’autorité dans l’Eglise. Le Seigneur confère ici à Pierre une autorité spéciale. On remarquera, d’abord que cette autorité est fondée sur une primauté d’amour – «m’aimes-tu plus que ceux-ci ?» et ensuite qu’elle consiste dans un service humble et désintéressé, – « pais mes agneaux ..». Toute prééminence parmi les chrétiens qui ne serait pas une prééminence d’amour et de service ne correspond pas aux intentions de Notre Seigneur. Toute autorité qui, dans l’Eglise, s’ exprimerait en termes de prestige, ou de possession matérielle, ou de domination deviendrait étrangère et hostile à cette sollicitude vraiment pastorale à laquelle Jésus appelle Pierre à participer. Sur ces paroles du Seigneur à Pierre seront jugés tous ceux qui revendiquent une autorité au sein de la communauté des fidèles.

             La liturgie du 29 juin manifeste, par les textes qu’elle nous fait entendre, combien le ministère de Pierre et celui de Paul sont tous deux nécessaires et complémentaires. L’évangile (Matthieu 16:13-19) contient la confession de Pierre à Césarée de Philippes: «Tu es le Christ le Fils du Dieu vivant…» et la réponse de Jésus : «Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les Portes de l’enfer ne tiendront pas devant elle. Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoique tu lies sur la terre sera tenu dans les cieux pour lié, et ce que tu délies sur la terre sera tenu dans les cieux pour délié».

             Ce texte a soulevé bien des controverses. Mais il demeure certain que Jésus a voulu reconnaître et sanctionner par l’octroi d’un pouvoir spirituel éminent l’acte de foi que Pierre venait de formuler. L’épître (2 Corinthiens 11:21-12:9) énumère les titres de Paul, appelé directement à l’apostolat par le Christ, a être considéré comme égal ou même supérieur en autorité aux ministres de l’Evangile déjà régulièrement institués et reconnus : «Ils sont ministres du Christ ? Moi plus qu’eux…». Paul fonde cette affirmation, d’une part sur les souffrances qu’il a endurées, d’ autres part les les grâces et révélations qui lui ont été accordées. Une étude attentive du rapports de PauI et des Onze peut nous apprendre beaucoup sur la question de l’autorité dans l’église. Paul ne s’y est jamais élevé contre l’élément «institutionnel» représenté par l’apostolat «historique» des Onze.
             Il a reçu l’imposition des mains de ceux qui étaient déjà reconnus comme possédant le Saint-Esprit. Il a soumis à l’approbation de l’église réunie à Jérusalem ses propres méthodes d’apostolat. Mais il n’ a jamais admis ni que sa vocation extraordinaire fût inférieure à la vocation normale des autres apôtres; ni que sa connaissance du Christ, toute spirituelle et reçue par grâce, fût moindre que la connaissance qu’avaient de Jésus ses premiers disciples; ni qu’il dût sacrifier ses propres convictions aux vues du plus autorisé des apôtres : «Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il s’était donné tort. Plus l’Eglise sera dominée par le Saint-Esprit, plus elle surmontera toute tension entre l’ autorité régulièrement acquise et la liberté spirituelle. Une synthèse doit s’établir entre la tradition et l’inspiration. Pierre et Paul ne peuvent pas être séparés; et c’ est pourquoi l’Eglise les célèbre le même jour. Redisons avec elle :

         «Réjouis-toi, ô Pierre l’Apôtre, toi le grand ami du Maître, Christ notre Dieu. Réjouis-toi bien aimé Paul, prédicateur de la foi et docteur de l’univers. A cause de cela, intercédez tous deux auprès du Christ notre Dieu pour le salut de nos âmes ».

             L’Eglise veut associer tous les autres Apôtres à l’hommage qu’elle rend à Pierre et Paul. Aussi la journée du 30 juin est-elle dédiée à la commémoraison collective des Douze. Comme le dit le Kondakion du jour, «… en commémorant, aujourd’hui leur souvenir, nous glorifions celui qui les a glorifiés ».  

Textes tirés du livre « L’an de grâce du Seigneur »
du Père Lev Gillet (« Un moine de l’Eglise d’orient ») aux éditions du Cerf

Évagre le Pontique ou le Moine [J'ai mis La Première Partie, hier, le 22 Juin]

23 juin, 2011

du site:

http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Philocalie/evagre.html

Évagre le Pontique ou le Moine.

[J'ai mis La Première Partie, hier, le 22 Juin]

81. Sache que les saints anges nous poussent à la prière et se tiennent alors à nos côtés, joyeux et priant pour nous. Si donc nous sommes négligents et accueillons des pensées étrangères, nous les irritons grandement de ce que, pendant qu’ils luttent si fort pour nous, nous ne voulons même pas supplier Dieu pour nous-mêmes; méprisant leurs services, nous abandonnons Dieu leur Seigneur pour aller au devant des démons impurs.
82. Prie comme il faut et sans trouble; psalmodie avec attention et harmonie, et tu seras comme le petit de l’aigle planant dans les hauteurs.
83. La psalmodie calme les passions et apaise l’intempérance du corps; la prière fait exercer à l’intelligence l’activité qui lui est propre.
84. La prière est l’activité qui sied à la dignité de l’intelligence, autrement dit l’emploi le meilleur et adéquat de celle-ci.
85. La psalmodie appartient à la sagesse multiforme; mais la prière est le prélude de la gnose immatérielle et uniforme.
86. La gnose est excellente, car elle collabore avec la prière en éveillant la puissance intellectuelle de l’intelligence à la contemplation de la gnose divine.
87. Si tu n’as pas encore reçu le charisme de la prière ou de la psalmodie, obstine-toi et tu recevras.
88. Il leur dit aussi une parabole pour montrer qu’ils doivent prier toujours et ne pas se lasser. Donc ne te lasse pas d’attendre, ne te décourage pas pour n’avoir pas reçu; tu recevras dans la suite. Et il conclut la parabole ainsi : « Encore que je ne craigne pas Dieu ni ne me préoccupe des hommes, du moins à cause des embarras que me cause cette femme, je lui rendrai justice. Ainsi Dieu fera justice à ceux qui crient vers lui jour et nuit, et promptement. » Aie donc bon courage et persévère vaillamment dans la sainte prière.
89. Ne veuille pas que ce qui te concerne s’arrange selon tes idées, mais selon le bon plaisir de Dieu; alors tu seras sans trouble et plein de reconnaissance dans ta prière.
90. Même s’il te semble que tu es avec Dieu, prends garde au démon de la luxure, car il est fort trompeur et très envieux. Il prétend être plus prompt que le mouvement, la sobriété et la vigilance de ton intelligence, au point de l’entraîner loin de Dieu tandis qu’elle se tient près de Lui avec une crainte respectueuse.
91. Si tu t’appliques à la prière, prépare-toi aux assauts des démons et supporte vaillamment leurs coups; car ils se jetteront sur toi comme des fauves et mettront à mal tout ton corps.
92. Prépare-toi comme un lutteur expérimenté pour ne pas fléchir, même si tu vois tout à coup un fantôme; pour ne pas te laisser troubler, même à l’aspect d’une épée brandie contre toi ou d’un éclair te jaillissant au visage; pour ne pas laisser le moins du monde effondrer ton courage, même devant un spectre hideux et sanglant; mais tiens ferme et poursuis ta belle confession, et tu supporteras d’un coeur léger la vue de tes ennemis.
93. Qui supporte les tracas, obtiendra aussi les consolations; et qui est constant dans les désagréments, ne manquera pas les agréments.
94. Prends garde que les méchants démons ne te trompent par quelque vision; mais sois attentif, recours à la prière et invoque Dieu, pour que, si le concept vient de Lui, Il t’éclaire Lui-même; sinon, qu’Il se hâte de chasser de toi le séducteur. Aie confiance : les chiens n’y sauront tenir; si tu te livres à une supplication ardente, sans retard, invisiblement et sans se montrer, la puissance de Dieu les fustigera et les chassera bien loin.
95. Il est bon que tu n’ignores pas non plus la ruse suivante : à l’occasion, les démons se divisent, et si tu as l’air de chercher du secours [contre les uns], les autres entrent en scène sous des formes angéliques et pourchassent les premiers; cela pour que tu t’y méprennes en t’imaginant que ce sont vraiment de saints anges.
96. Efforce-toi d’acquérir beaucoup d’humilité et de courage, et les insultes des démons ne toucheront pas ton âme; nul fléau n’approchera de ta tente, parce qu’il donnera en ta faveur des ordres à ses anges pour qu’ils te gardent 1; et les anges chasseront invisiblement loin de toi toutes les entreprises hostiles.
97. Qui s’applique à la prière pure, entendra bruits et fracas, voix et insultes; mais il ne s’effondrera pas, ni ne perdra son sang froid, disant à Dieu: « Je ne craindrai aucun mal, parce que Tu es avec moi », et autres paroles semblables.
98. Au moment de telles tentations, use d’une prière brève et intense.
99. Si les démons menacent de t’apparaître soudainement dans les airs, de te terrasser et de saccager ton intelligence, ne t’en épouvante pas; ne fais même pas attention à ces menaces. Ils te font peur pour voir si, décidément, tu t’occupes d’eux, ou si tu es arrivé à les mépriser complètement.
100. Si c’est à Dieu, le Tout-Puissant, Créateur et Providence, que tu es présent dans ta prière, pourquoi apportes-tu à cette présence cette absurdité de passer à côté de Sa crainte souveraine pour aller avoir peur de moustiques et de cafards ? N’as-tu donc pas entendu celui qui dit: « Tu craindras le Seigneur ton Dieu », et encore : « Lui devant la puissance de qui tout est dans l’effroi et le tremblement » .
101. Comme le pain est nourriture pour le corps et la vertu pour l’âme, de même la prière spirituelle pour l’intelligence.
102. Prie non pas comme le pharisien, mais comme le publicain dans le lieu sacré de la prière, afin d’être, toi aussi, justifié par le Seigneur.
103. Fais tous tes efforts pour ne rien dire contre personne dans ta prière; ce serait démolir ce que tu veux édifier et rendre ta prière abominable.
104. Que le débiteur de mille talents te serve de leçon: si tu ne remets pas à ton débiteur, tu n’obtiendras pas la rémission, toi non plus, car il est écrit : « Il le livra aux bourreaux. »
105. Ne tiens pas compte des besoins du corps quand tu es en prière, pour qu’une morsure de pou, de puce, de moustique ou de mouche ne t’enlève pas le meilleur profit de ta prière.
106. Il nous est revenu qu’à un saint homme en prière, le malin livra un combat si acharné que, à peine étendait-il les mains, l’ennemi se travestissait en lion, levait tout droit sur lui ses pattes de devant et enfonçait ses griffes dans les deux joues de l’athlète, sans lâcher prise qu’il n’eût baissé les bras. Mais lui ne les laissait jamais retomber qu’il n’eût achevé ses prières habituelles.
107. Tel fut aussi, nous le savons, Jean le Petit, ou, pour mieux dire, le très grand moine qui menait la vie solitaire dans une fosse : par l’effet de son intimité avec Dieu, il demeura inébranlable tandis que le démon, sous la forme d’un dragon enroulé autour de son corps, lui torturait les chairs et lui éructait au visage.
108. Tu as certainement lu aussi les vies des moines de Tabennèse, là où il est dit que, tandis que l’abbé Théodore faisait un discours aux frères, deux vipères vinrent sous ses pieds; mais lui, sans se troubler, fit de ses jambes comme une voûte pour les y loger jusqu’à ce qu’il eût terminé la conférence. Et alors, il les montra aux frères en leur racontant la chose.
109. Au sujet d’un autre frère spirituel encore, nous avons lu que, tandis qu’il priait, une vipère vint s’attaquer à son pied. Mais lui ne baissa pas les bras avant qu’il eût achevé sa prière accoutumée; et il ne subit aucun dommage pour avoir aimé Dieu plus que lui-même.
110. Tiens le regard fixe pendant la prière; renie la chair et l’âme, et vis selon l’intelligence.
111. Un autre saint menant la vie solitaire dans le désert et priant courageusement, fut assailli de démons qui, deux semaines durant, jouèrent avec lui comme avec un ballon et le bernèrent en le lançant en l’air et le recevant sur une natte. Mais ils ne réussirent pas un instant à faire descendre son intelligence de sa prière enflammée.
112. A un autre encore, plein d’amour pour Dieu et de zèle pour la prière, survinrent, tandis qu’il marchait dans le désert, deux anges qui le prirent au milieu et cheminèrent avec lui, mais il ne fit pas attention à eux pour ne pas perdre ce qu’il y a de meilleur. Car il se rappelait le mot de l’Apôtre : « Ni les anges, ni les principautés, ni les puissances ne pourront nous séparer de la charité du Christ. »
113. Le moine devient l’égal des anges par la prière véritable.
114. Aspirant à voir la face du Père qui est aux cieux, ne cherche pour rien au monde à percevoir une forme ou une figure au moment de la prière.
115. Ne désire pas voir sensiblement des anges, ni des puissances, ni le Christ, pour ne pas perdre complètement le bon sens en accueillant le loup au lieu du berger et en adorant les démons ennemis.
116. L’origine des illusions de l’intelligence, c’est la vaine gloire; c’est elle qui pousse l’intelligence à essayer de circonscrire la divinité dans des figures et dans des formes.
117. Pour moi, je dirai une pensée à moi que j’ai déjà exprimée ailleurs : Heureuse l’intelligen-ce qui, durant la prière, est arrivée à une complète indétermination.
118. Heureuse l’intelligence qui, dans une prière sans distraction, acquiert toujours de nouveaux accroissements d’amour pour Dieu.
119. Heureuse l’intelligence qui, durant la prière, devient immatérielle et dénuée de tout.
120. Heureuse l’intelligence qui, durant la prière, arrive à une parfaite insensibilité.
121. Heureux le moine qui tient tous les hommes pour Dieu, après Dieu.
122. Heureux le moine qui regarde le salut et le progrès de tous comme le sien propre, en toute joie.
123. Heureux le moine qui se juge « le rebut de tous ».
124. Moine est celui qui est séparé de tout et uni à tous.
125. Est moine celui qui s’estime un avec tous, par l’habitude de se voir lui même en chacun.
126. Celui-là mène la prière à sa perfection qui sans cesse fait fructifier pour Dieu toute son intellection première.
127. Évite tout mensonge et tout serment si tu veux prier en moine; sinon c’est en vain que tu affiches ce qui ne te convient pas.
128. Si tu veux prier « en esprit », n’aie d’aversion pour personne et tu n’auras pas de nuage pour t’obscurcir la vue durant la prière.
129. Remets à Dieu les nécessités du corps; ce sera montrer que tu lui remets aussi celles de l’esprit.
130. Si tu entres en possession des promesses, tu seras roi; tourne donc ton regard vers celles-ci, et tu porteras allègrement la pauvreté présente.
131. Ne récuse pas la pauvreté et l’affliction, aliments de la prière qui ne pèse pas.
132. Que les vertus corporelles te servent pour obtenir celles de l’âme; celles de l’âme pour les spirituelles; et celles-ci pour la gnose immatérielle et essentielle.
133. Quand tu pries contre une pensée et qu’elle cède facilement, examine d’où cela te vient, pour ne pas tomber dans une embuscade et te trahir toi-même par erreur.
134. Il arrive que les démons te suggèrent des pensées et, par ailleurs, te stimulent, comme de juste, à prier contre eux ou à leur répliquer; et puis, de leur propre mouvement, ils se retirent pour que, abusé, tu t’en fasses accroire en t’imaginant que tu as commencé de vaincre les pensées et de mettre en fuite les démons.
135. Si tu pries contre une passion ou contre un démon importun, souviens-toi de celui qui dit: « Je poursuivrai mes ennemis et je les atteindrai, et je ne m’arrêterai pas qu’ils ne s’avouent vaincus; je les écraserai et ils ne pourront tenir, ils tomberont sous mes pieds… » Voilà ce qu’il est à propos de dire pour t’armer d’humilité contre les adversaires.
136. Ne crois pas avoir acquis la vertu tant que tu n’as pas combattu pour elle jusqu’au sang; car il faut résister au péché jusqu’à la mort, selon le divin Apôtre, comme un lutteur sans reproche.
137. Quand tu auras été utile à quelqu’un, un autre te nuira, pour que le sentiment de l’injustice te fasse dire ou faire quelque’ chose de regrettable contre le prochain, et qu’ainsi tu dissipes malheureusement ce que tu avais si heureusement rassemblé. Tel est de fait le but des méchants démons; aussi faut-il veiller soigneusement.
138. Reçois toujours les pénibles assauts des démons en recherchant comment échapper à leur servitude.
139. De nuit, les démons mauvais réclament le maître spirituel pour le troubler par eux mêmes; de jour, ils se servent des hommes pour l’entourer de vicissitudes, de calomnies et de périls.
140. Ne récuse pas les foulons, s’ils frappent en foulant aux pieds et s’ils tendent pour carder; du moins, par là, ton vêtement deviendra-t-il éclatant de blancheur.
141. Pour autant que tu n’auras pas renoncé aux passions, et que ton intelligence s’oppose à la vertu et à la vérité, tu ne trouveras pas dans ton sein le parfum de bonne odeur.
142. Tu aspires à la prière ? Émigre d’ici-bas et aie ton domicile au ciel en tout temps, non pas par la simple parole, mais par la pratique angélique et la gnose divine.
143. Si dans les afflictions seulement tu te souviens du Juge et combien Il est redoutable et incorruptible, tu n’as pas encore appris à servir le Seigneur dans la crainte et à te réjouir en Lui dans le tremblement. Car sache bien que même dans les délassements et les aises spirituelles, il faut d’autant plus Lui rendre un culte plein de piété et de révérence.
144. Bien avisé est l’homme qui, jusqu’à la parfaite pénitence, ne se départit pas du souvenir douloureux de ses propres péchés et de la sanction du feu éternel qui les châtie.
145. Celui qui, encore embarrassé de péchés, ou d’accès de colère, ose impudemment se porter à la connaissance de choses plus divines, ou même pénétrer dans la prière immatérielle, qu’il reçoive la réprimande de l’Apôtre et qu’il comprenne qu’il lui est périlleux de prier la tête nue et découverte, car, est-il dit, « une âme de cette sorte doit porter sur la tête le signe de la domination, à cause des anges présents », s’enveloppant de la pudeur et de l’humilité convenables.
146. De même qu’il ne sert de rien à qui est malade des yeux de fixer sans voile et avec insistance le soleil en plein midi, quand il est en son plus fort embrasement, de même ne servirait-il absolument de rien à l’intelligence passionnée et impure de contrefaire la redoutable et suréminente prière en esprit et en vérité; mais bien au contraire exciterait-elle contre elle-même l’indignation de la divinité.
147. Si celui qui venait porter une offrande à l’autel ne fut pas reçu par le maître incorruptible qui n’a besoin de rien, jusqu’à ce qu’il se fût réconcilié avec le prochain fâché contre lui 4, considère quelle sobriété, quelle vigilance et quel discernement il faut pour offrir d Dieu un encens agréable sur l’autel immatériel.
148. Ne sois ami ni du verbiage ni de la gloriole, sans quoi ce n’est plus ton dos mais ton front que labourent les pécheurs; tu leur serviras d’amusement au moment de la prière, ils t’appâteront et t’entraîneront en des pensées hétéroclites.
149. L’attention en quête de la prière trouvera la prière, car s’il est quelque chose qui suit la prière, c’est l’attention; il faut donc s’y appliquer.
150. Comme la vue est le meilleur de tous les sens, ainsi la prière est plus divine que toutes les vertus.
151. L’excellence de la prière ne consiste pas dans la simple quantité, mais dans la qualité; c’est ce que prouvent les deux hommes qui montèrent au temple 2, et la parole :  » Vous, lorsque vous priez, ne radotez point ».
152. Tant que tu fais encore attention aux convenances du corps, tant que ton intelligence tient compte des agréments extérieurs, tu n’as pas encore vu le lieu de la prière; tu es même loin de la bienheureuse voie qui y conduit.
153. Quand tu seras parvenu dans ta prière au-dessus de toute autre joie, c’est alors qu’en toute vérité, tu auras trouvé la prière.
———————————–
(1) Une petite ville mal localisée du Pont, sur la côte nord de l’Anatolie.
(2) Un lieu-dit du désert de Nitrie, dans la dépression appelée aujourd’hui le wadi an-Natrun, au sud d’Alexandrie.
(3) Dans le vocabulaire des Pères, la Gnose est la connaissance intellectuelle qui permet l’expérience de Dieu et le « gnostique » est le moine qui a acquis la « connaissance de Dieu ». Il ne faut pas confondre cette Gnose avec la « gnose » des gnostiques des IIème et IIIème siècles.
(4) Saint Nil d’Ancyre, dit aussi Nil l’Ascète, mourut vers 430 à Ancyre, en Galatie. Ami et disciple de saint Jean Chrysostome, il le soutint dans ses combats. Nil entreprit de réfuter l’Arianisme par des lettres adressées aux principaux chefs goths. Il y expliquait la double nature du Christ et y justifiait le qualificatif de Théotokos appliqué à Marie.
(5) Dans l’Évangile de Jean, le verset 21:11 nous apprend qu’après la « pêche miraculeuse », saint Pierre compta cent cinquante-trois poissons dans ses filets.
(6) Ces mots sont de l’archimandrite Placide Deseille, La spiritualité orthodoxe, Bayard, Paris (1997), p. 26.
(7) Un examen minutieux des Actes du Vème Concile montre qu’Évagre n’y est jamais nommé.
(8) La préexistence des âmes, par exemple.
(9) Intelligence traduit le grec « nous », qui est la faculté de penser et donc l’intelligence, l’esprit, la pensée mais aussi la sagacité, la sagesse, le projet, l’intention. Mais « nous » est aussi l’âme, le coeur, et, par suite, le sentiment, la manière de penser, la volonté ou le désir. Pour les Pères, « nous » désigne la double faculté qu’a la personne de penser le monde ou de contempler Dieu

LA SIGNIFICATION SPIRITUELLE DE L’ICÔNE DE LA SAINTE TRINITÉ D’ANDRÉ ROUBLEV

19 juin, 2011

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http://www.pagesorthodoxes.net/eikona/icone-de-roublev.htm

LA SIGNIFICATION SPIRITUELLE DE L’ICÔNE DE LA SAINTE TRINITÉ D’ANDRÉ ROUBLEV

L’icône de la Trinité d’André Roublev (1) est souvent considérée comme le point culminant de l’iconographie russe, et ceux-là même qui sont peu préparés à percevoir l’exquise beauté de son dessin et de son coloris et à pénétrer la profondeur de son symbolisme ne peuvent manquer d’être impressionnés par la fraîcheur, la tendresse, l’émotion contenue de ce chef-d’œuvre. Celui-ci a donné lieu à une abondante littérature, où l’accent a été mis sur l’histoire et la technique plutôt que sur l’interprétation spirituelle. C’est à ce dernier point de vue que nous aimerions nous placer maintenant. Nous voudrions essayer de répondre en termes très simples à cette question que nous dit de la Sainte Trinité l’icône de Roublev ?
Pour fixer les idées, nous rappellerons le dispositif d l’icône. Trois anges, reconnaissables à leurs ailes, sont assis autour d’une table. Sur cette table est posé un plat. Dans le fond, un paysage s’esquisse plutôt qu’il ne se précise. Nous y voyons un arbre et un édifice. Il s’agit d’une représentation de l’épisode décrit au chapitre 18 de la Genèse. Le Seigneur, y est il dit, apparut à Abraham dans la plaine de Mambré, sous la forme de trois hommes (la Bible ne prononce pas ici le mot « anges »). Abraham les invita à se reposer et leur offrit un repas. La tradition patristique a vu en ces trois visiteurs un figure des trois personnes divines. À sa suite, la tradition iconographique byzantine a choisi de représenter la Trinité sous l’aspect des trois hommes, devenus des anges, assis à la table d’Abraham. L’icône de Roublev s’insère donc dans une longue tradition consacrée. Mais peut-être nous parle-t-elle plus que ne le font les autres anneaux de cette chaîne.
Remarquons tout d’abord le rythme ou mouvement circulaire qui semble entraîner tous les éléments de l’icône. La position des sièges, entrevus latéralement, celle de leurs marchepieds, la position même des pieds des deux anges du premier plan, l’inclinaison de leurs têtes : tout cela évoque, suggère un mouvement « dirigé » (dans le sens contraire à celui des aiguilles d’une montre). Ce mouvement se manifeste aussi bien à l’arrière-plan. L’arbre infléchit vers la gauche (du spectateur), comme sous le souffle d’un vent fort. À gauche encore s’infléchissent les pans coupés de la toiture de l’édifice. Ce rythme exprime la circulation et la communication de la même vie divine entre les trois personnes. Mais celles-ci ne se retranchent pas dans un système clos. Leur rythme est un rythme d’adoption, d’effusion, de don, de générosité et de grâce. Leur condescendance admet, invite dans le cercle divin l’être créé, – mais il y demeurera distinct et à sa propre place. En courbant l’arbre, le mouvement circulaire de la vie divine atteint la nature. En infléchissant le toit de l’édifice (lequel à en juger par son style général et plus spécialement par celui de la fenêtre et de la porte, est une église), il atteint l’humanité priante, l’humanité à sa plus haute puissance. Le monde « adopté » constitue en quelque sorte la périphérie. Les trois personnes demeurent le centre. Cela est indiqué par une subtile dégradation des couleurs. Les tons foncés – bleu, grenat, orange, vert – des vêtements des anges sont entourés du jaune-feu plus léger des ailes et des sièges et de la pâle transparence dorée de l’arrière-plan. La réalité maximale est celle des trois personnes. « Je suis celui qui suis » (Ex 3,14).
Regardons maintenant les traits des trois personnes. Elles n’ont pas d’âge, et cependant elles produisent une impression de jeunesse. Elles n’ont pas de sexe, et cependant elles unissent la robustesse précise à la grâce. Les physionomies et les gestes n’ont pas été « construits » en vue du charme, et cependant le charme qui se dégage est immense. D’autres symboles trinitaires – par exemple l’Ancien des jours, l’agneau, la colombe, trois hommes assis sur un même trône – ont été représentés. Mais, à notre avis, aucune représentation n’est aussi apte que l’icône de Roublev à « introduire » le croyant dans la réalité vivante des trois personnes. Pourquoi ? Parce que Roublev a su exprimer d’une manière unique l’éternelle jeunesse et l’éternelle beauté des trois. En théorie, on sait bien tout cela. Mais quand au lieu d’un vieillard à barbe et chevelure de neige et d’une impénétrable colombe, on retrouve, grâce à une œuvre d’art, la beauté et la jeunesse du Fils dans le Père et dans le Paraclet, on reçoit comme une révélation pratique, non de concepts, mais d’attitudes. Désormais l’on « voit » différemment, on « approche » différemment, on « sent » les trois différemment, car il nous a été maintenant suggéré qu’ils sont autres, non point que ce que nous croyions, mais que ce que nous imaginions (d’ailleurs plus ou moins malgré nous). Et, dans notre nouvelle vision – celle de l’éternelle jeunesse et beauté, celle de l’indescriptible charme des trois – il y a plus de chaleur, plus d’attrait, plus de joie, plus de réalité personnelle que dans la « peinture abstraite » que nous avions déduite des schémas théologiques. « Tes yeux verront le Roi dans sa beauté » (Is 33,17).
Chacun des trois anges porte en main un bâton allongé et très mince. C’est que chaque personne divine est un voyageur, un pèlerin. Seul le Verbe s’est fait chair, mais il s’est fait chair par la puissance et le vouloir du Père et de l’Esprit. À aucun moment les deux autres personnes n’étaient étrangères à l’œuvre de salut du Fils, à aucun moment elles ne cessent de venir jusqu’à nous et d’agir sur nous d’une manière invisible. L’icône met en lumière la participation de toute la Sainte Trinité à l’Incarnation. Les trois bâtons constituent une déclaration et une promesse. Ils déclarent que les trois sont déjà venus vers les hommes. Ils promettent que les trois viendront encore. Notre Dieu en trois personnes vient, vient à jamais.
Le terme de cette venue est l’habitation des trois personnes parmi les hommes. C’est pourquoi les trois anges ont accepté l’hospitalité d’Abraham. Ils sont assis à sa table, près de sa tente (Gn 18,1-2), sous un arbre (Gn 18,3). L’arbre et l’église représentés sur l’icône signifient encore l’arbre et la tente du récit biblique. L’icône évoque la vie divine des trois, mais elle la met en rapport avec une table humaine, avec les besoins humains. Les trois personnes veulent être pour nous plus que des visiteurs ou des hôtes de passage. Il y a une habitation de la Trinité dans l’âme des serviteurs de Dieu. Le repas du royaume messianique s’y accomplit invisiblement. « Si quelqu’un m’ouvre la porte, j’entrerai chez lui, et je souperai avec lui et lui avec moi » (Ap 3,20). « Nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure » (Jn 14,23).
Mais qu’y a-t-il sur cette table autour de laquelle les anges sont assis ? Un plat y est posé. Nous discernons mal ce qu’il contient. Toutefois l’étude de l’icône faite avec des moyens appropriés décèle la tête d’un veau. Abraham avait fait préparer pour ses hôtes trois mesures de fleur de farine, un jeune veau à la chair tendre, du beurre et du lait (Gn 18,6-8). Est-ce donc cette offrande du patriarche que le plat veut indiquer ? Dans le récit de la Genèse, les anges sont venus chez Abraham pour lui annoncer la promesse divine dont Isaac est l’objet. Abraham lui-même se tient debout auprès des anges durant leur repas, et Sarah est tout près, sous la tente. Mais l’icône ignore la présence d’Abraham.
Le mets offert aux anges et posé sur la table acquiert une signification qui dépasse infiniment le geste hospitalier du patriarche. Il ne s’agit plus ici d’Abraham et d’Isaac. Nous devons chercher au veau immolé un autre et plus haut sens. Dieu prescrira plus tard à Aaron d’offrir un jeune veau en sacrifice pour le péché (Lv 9,2,11), un même holocauste associera un veau et un agneau, tous deux sans tache et âgés d’un an (Lv 9,3,12). Plus tard encore le Sauveur lui-même, dans une parabole, racontera comment le père de l’enfant prodigue fit tuer un veau pour le festin par lequel il célébra le retour de son fils (Lc 15,23). Ainsi le veau de l’icône est un signe de sacrifice et de salut. Et par là l’icône nous fait approcher du mystère de la Rédemption. Car ces trois termes, Trinité, Incarnation, Rédemption, ne sont point séparables. Par quelque mystère que nous commencions à contempler l’œuvre divine, cette contemplation (appuyée non sur notre raison, mais sur la Révélation) appellera les autres mystères en vertu d’une nécessité interne. Le pèlerinage des trois anges porteurs de bâtons de voyage ne serait pas complet s’il n’aboutissait au Calvaire. L’icône évoque donc le conseil des trois personnes divines en vue de la rédemption du genre humain. Au lieu d’un plat posé sur une table, c’est une croix que le peintre eût pu dresser au milieu des trois anges. Une spiritualité de l’Incarnation ou de la Trinité est mensongère, si elle ne maintient le Sang du Rédempteur au centre de l’œuvre du salut. Et voilà pourquoi il est juste et suggestif que les bâtons des anges soient si minces, presque comme des fils, et colorés de rouge. Car le même fil écarlate qui fut un gage de salut pour Rahab la prostituée (Jo 2,17 ; 6,23) relie notre faiblesse au Sang précieux versé pour nous.
Maintenant que nous savons sur quel objet précis l’icône concentre l’attention des trois anges, observons les nuances qu’expriment leurs attitudes respectives. Ils se ressemblent étonnamment. Leurs traits sont presque identiques. Et cependant leur regard et leur geste manifestent la manière propre dont chacun d’eux approche le mystère de la Rédemption (2). L’ange qui fait face au spectateur et qui, par rapport à celui-ci, est assis au-delà de la table représente le Père. Sa main désigne le plat ; elle suggère le sacrifice, elle y invite. Mais ce geste de la main est esquissé plutôt qu’affirmé; ce n’est pas un geste ouvert, mais un geste retenu et comme rétractile. Et le regard, chargé de tristesse, se détourne. L’ange assis devant et à droite de la table, toujours par rapport au spectateur, représente le Fils. Le regard du Fils est, lui aussi, triste. Mais il ne se détourne pas. Tandis que la tête s’incline doucement en signe d’acceptation, les yeux, à la fois fascinés et mortellement tristes – « Mon âme est triste jusqu’à la mort » ( Mt 26,36) – se fixent sur le plat. La main se tend vers celui-ci ; mais là encore, le geste est contenu, retenu ; il n’est pas hésitant, il est en quelque sorte explorant, tâtonnant. Toute l’attitude exprime un fiat obéissant, résigné, douloureux.
L’ange assis à gauche, devant la table, représente le Paraclet. C’est bien le cas de dire le Paraclet plutôt que l’Esprit, car c’est ici que la troisième personne exerce suprêmement son ministère de consolateur. Les mains ne se tendent pas directement vers le plat, quoique deux doigts de la main droite semblent pointer vers lui ; les deux mains tiennent avec une sorte de solennité le mince bâton rouge en face du Fils. C’est comme si ce bâton lui était présenté pour lui parler de pèlerinage terrestre et de sang répandu. Les yeux fixent le visage du Fils. Ils ont une expression navrée. L’attention de la troisième personne est profondément, totalement concentrée sur ce que le Fils va faire. Tout l’être du troisième ange exhale en silence la sympathie et la pitié. Quiconque a des difficultés à se représenter l’Esprit comme personnel devrait contempler longuement ce troisième ange de l’icône. La contemplation globale de celle-ci serait d’ailleurs singulièrement efficace pour aider à comprendre combien la Trinité est à la fois une et distincte.
Par rapport au plat posé sur la table, les trois anges ont un geste et un regard différent. Mais une harmonie parfaite – le même fiat – anime, leur décision intérieure. Rien n’est ici « commandé » du dehors, imposé par l’une des trois personnes. Il y a seulement acquiescement unanime des trois à une exigence de leur générosité, commune obéissance à une loi de leur être appliquée jusqu’aux conséquences dernières : « Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie » (Jn 15,13). L’icône – que cela soit bien entendu – exprime de manière anthropomorphique des réalités (pitié, douleur, etc.) que l’on ne peut attribuer à Dieu dans le sens où on les attribue aux hommes ; nous avons ici, peints sur une image, des symboles très inadéquats, mais que le langage divin a lui-même consacrés.
Une dernière remarque. Rien ne distinguerait l’une de l’autre les physionomies des trois anges, si ce n’était la relation que chaque physionomie exprime à l’égard de l’« autre ». Nous avons ici trois générosités qui ne sont ni opposées ni juxtaposées, mais « posées » l’une par rapport à l’autre – posées non devant l’autre, mais en l’autre, de sorte que c’est dans cette relation d’amour que chaque personne divine « se trouve » en tant que distincte, s’affirme et jouit de son bonheur. Chaque personne divine tend vers l’autre comme vers le terme où elle obtient sa plénitude. L’icône de Roublev, par ce qu’elle nous fait entrevoir du mystère de la Trinité, nous révèle le mystère de la charité suprême que notre charité créée ne saurait rejoindre, mais dont elle peut recevoir son inspiration et son orientation.
André Roublev n’entendait pas suggérer des pensées, mais bien une prière. Notre rencontre avec la plus célèbre de ses œuvres ne sera ce qu’il eût voulu qu’elle fût que si, prenant à cette occasion un plus profond contact avec les trois personnes, nous répétons, prosternés, les paroles d’Abraham aux divins visiteurs, dans la plaine de Mambré : « Mon Seigneur, si maintenant j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas outre, je t’en prie, loin de ton serviteur » (Gn 18, 3). Et si, nous accueillons les trois de tout notre cœur, nous pourrons, comme Abraham, recevoir de leur bouche l’assurance que cette expérience bénie, loin d’être un épisode isolé, nous sera accordée de nouveau : « Certainement je reviendrai à toi » (Gn 18,19).

Un Moine de l’Église d’Orient,
Extrait de la revue Irénikon, n° 26, 1953,
reproduit dans Contacts, n° 116, 1981.
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1. Le moine André Roublev vécut approximativement de 1370 à 1430. L’icône de la Trinité fut peinte vers 1410 pour le monastère de la Sainte Trinité et de Saint Serge, près de Moscou. Elle a été restaurée en 1906 et 1918.
2. Nous n’ignorons pas que l’identification des trois anges a été discutée. Certains interprètes ont voulu voir le Christ, et non le Père, dans l’ange central. Nous croyons que l’identification de l’ange central et du Père est conforme à la plus ancienne, à la plus constante tradition orientale, et nous pourrions apporter des preuves à l’appui. En ce qui concerne l’icône même de Roublev, nous citerons la grande autorité d’Alpatoff en faveur de cette identification.

L’ICÔNE DE LA TRINITÉ DE ROUBLEV

19 juin, 2011

du site:

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L’ICÔNE DE LA TRINITÉ DE ROUBLEV

ANDRÉ ROUBLEV
C’est au XIVe siècle qu’un moine russe pieux, André Roublev, a écrit l’icône de la Trinité, telle qu’elle est connue. Un concile de l’Église orthodoxe russe, le Concile des Cent Chapitres de 1551, qui s’est penché sur la question des icônes, en finalisant les canons iconographiques, a reconnu en cette icône le modèle même de l’icône. L’icône de Roublev est un modèle, pas uniquement au niveau de la technique, quoique ce soit une icône parfaite au niveau de la technique, mais un modèle au niveau des doctrines, car c’est une icône, qui, d’une manière extraordinaire, sert justement l’objet de l’icône ; elle est donc une catéchèse sur Dieu, sans le représenter. Quand nous sommes devant cette icône, nous ne sommes pas devant une représentation de Dieu mais devant une catéchèse sur Dieu, et la piété de ceux qui vénèrent l’icône vénère, bien sûr, le mystère trinitaire. Ainsi, nous sommes en présence de Dieu, sans le voir, sans le comprendre. Dans notre langage humain, nous allons essayer de voir ce que la tradition théologique véhicule par rapport à notre conception chrétienne de Dieu. Les chrétiens sont les seuls, parmi les trois religions monothéistes, à croire en la Trinité. Les juifs et les musulmans n’acceptent pas ce mystère ; pour eux, les chrétiens sont des polythéistes, des idolâtres, qui adorent plusieurs dieux. Mais que la tradition chrétienne affirme l’unicité de Dieu, à l’intérieur d’une Trinité de personnes. La théologie nous dit que ces trois personnes sont coéternelles et consubstantielles : comment alors représenter cette Trinité ?

L’HOSPITALITÉ D’ABRAHAM
Et voilà, l’inspiration géniale est venue à saint André Roublev (1360? – 1430?), qui, après avoir jeûné et prié pendant presque quarante jours, se met devant son chevalet, et une idée lui vient, l’histoire d’Abraham. Abraham, un nomade à qui Dieu promet depuis longtemps qu’il aura une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel (Genèse 15, 5). Mais Abraham vieillit, et sa femme aussi, puis il devient impensable de croire qu’ils auront un enfant. Alors Abraham utilisera la Loi ; il va vers Agar, la servante de sa femme, et Ismaël naît de cette union (Genèse 16, 1-15). Abraham s’imagine que Dieu a accompli sa promesse, jusqu’au jour où trois personnages se présentent devant sa tente, trois personnages qui lui disent : Dans un an voici que Sara ta femme aura un fils (Genèse 18, 10). Sara, qui prépare le repas à l’entrée de la tente, et qui tend l’oreille pour savoir ce que les hommes sont en train de raconter, « pouffe de rire » en entendant ceci. Elle arrive avec son plat et un des trois dit, Pourquoi ce rire de Sara ? Sara nie en disant : Je n’ai pas ri. À sa naissance, on appellera le petit : « j’ai ri », car Isaac veut dire « j’ai ri ». Il porte ainsi le contexte de son histoire.
Dieu est celui qui réalise sa promesse. Paradoxalement, dans le texte biblique, parfois Abraham s’adresse aux trois visiteurs au singulier, parfois au pluriel. Les Pères de l’Église ont vu là une prémonition ou une « pré-révélation » du mystère trinitaire. Trois personnages viennent donc chez Abraham et quand ils sont partis, Abraham constate qu’il a vu le Seigneur. C’est l’expression que les Évangélistes reprennent après la Résurrection. Jésus apparaît aux disciples ; au début on ne sait pas trop qui il est, on n’est pas en mesure de le nommer, mais on le reconnaîtra comme le Seigneur. L’Évangile de Jean nous raconte l’histoire de la pêche miraculeuse sur les bords de la mer de Tibériade (Jean 21, 1-13). Jésus est sur les bords du lac et leur demande : Eh, les enfants, n’avez-vous pas un peu de poisson ? Les Apôtres répondent Non ; ils étaient restés là toute la nuit sans rien prendre. Jésus leur dit : Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez. Les disciples recommencent la pêche ; ils prennent 153 gros poissons et Pierre ramène le filet à terre. Jésus leur demande de venir manger, et Aucun des disciples n’osait lui demander : « Qui es-tu ? » sachant que c’était le Seigneur. Comme Abraham, les disciples ont la certitude de la présence du Seigneur.
Comme d’autres iconographes avant lui, Roublev décide donc de se servir, comme inspiration de son icône, de l’histoire de la rencontre d’Abraham avec les trois étrangers au chêne de Mambré, lieu identifié comme celui de l’expérience. Une expérience spirituelle est portée par un lieu, par des personnes, par des mots : « spirituelle » ne veut pas dire en dehors du réel. Comme toute expérience d’amour, il y a des noms, un lieu, des événements, qui nous permettent d’identifier ce que nous ne sommes pas capables de dire – qu’est-ce c’est qu’« aimer ? » On souhaiterait le savoir : on parlera de quelqu’un, d’un lieu, d’événements, d’une rencontre… Voilà, on est ensemble, c’est le résultat, mais nous ne disons pas plus pour autant ce que c’est qu’« aimer ». L’expérience spirituelle est une expérience intérieure qui est aussi difficile à dire que de dire Dieu, parce que l’expérience et l’objet de l’expérience vont ensemble. Dieu se révèle au chêne de Mambré et le récit historique de la Genèse prend une tout autre dimension dans l’icône, parce qu’une icône n’est pas une représentation historique, mais d’abord et avant tout une théologie.

L’ÉTERNITÉ DIVINE ET LA SAINTETÉ
Regardons maintenant l’icône dans son ensemble, telle que Roublev l’a créée. Les trois personnages entrent à l’intérieur d’un cercle , dont le centre est la main du personnage du milieu. Le cercle a toujours été un symbole de sainteté et d’éternité. On ne sait pas où commence le cercle, ni où il finit ; ce qui fait la réalité propre d’un cercle, c’est justement qu’il ne commence pas et ne finit pas ; les points d’un cercle sont toujours en mouvement. L’éternité est une réalité sans commencement et sans fin. Et cette éternité, cette réalité, est très liée à la sainteté, qui est une plénitude absolue. Dieu est le Trois Fois Saint, et le Saints des Saints du Temple de l’Ancien Testament était le lieu où habitait le Trois Fois Saint. Le Trisagion est une vieille prière juive, récitée à toutes les liturgies et offices orthodoxes, qui exprime bien l’essence de la foi chrétienne : Saint Dieu, Saint Fort, Saint Immortel, aie pitié de nous. Une prière que Jésus a certainement récitée lui-même dans ses visites à la synagogue. Toujours dans la Divine Liturgie, après la Préface nous chantons : Saint, Saint, Saint, le Seigneur, Dieu de l’univers (Isaïe 6, 3). Cette sainteté est répétée trois fois pour montrer son absolu, son éternité, sa plénitude. Jésus nous invite à entrer dans cette plénitude divine de la sainteté de Dieu :Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait (Matthieu 5, 48).
Le cercle insère les trois personnages de l’icône dans une seule et même réalité. Mais cette réalité unique est trine ; donc chacune des trois personnes est qualifiée de cette sainteté et lorsque nous disons Saint, Saint, Saint, nous pouvons nous référer à la grande sainteté de l’absolu, la sainteté de l’unité de Dieu, mais aussi Saint est le Père, Saint est le Fils, et Saint est l’Esprit. C’est la même sainteté et cette sainteté individuelle, mise en commun, crée un absolu d’absolu.

LES TROIS PERSONNAGES
Revenons aux trois personnages de l’icône. Ils ont exactement le même visage, un exploit au niveau artistique   . Les visages sont identiques parce que les trois Personnes de la Trinité sont identiques dans leur nature ; elles sont différentes dans leurs rôles. Chacune des Personnes assume un rôle particulier, mais dans le rôle de chacun, les deux autres Personnes sont présentes, parce que l’action trinitaire se fait toujours à trois. On peut dire que dans l’acte éternel de la paternité du Père, les deux autres Personnes de la Trinité sont déjà présentes. Il n’y a pas de décalage dans le temps entre le Père et le Fils qu’il engendre et l’Esprit qui procède de lui. Il n’y pas de hiérarchie entre les trois Personnes, mais dans notre langage et par rapport à la création, nous pouvons dire que « le Père est un peu plus Créateur que les deux autres », que « le Fils est un peu plus Sauveur que les deux autres », que « le Saint Esprit est un peu plus Sanctificateur que les deux autres ». Nous donnons à chacun un rôle distinct, où cependant tous sont actifs et présents.
Ainsi les visages des trois personnages de l’icône de Roublev sont identiques ; il n’y a pas de distinction entre les trois, ni dans le temps, puisqu’ils sont co-éternels, ni dans leur nature ou leur forme. Ceci est reflété dans le mot « consubstantiel », homoousios en grec, mot que d’ailleurs les Pères ont utilisé avec réticence, faute de mieux. Saint Cyrille de Jérusalem, dans un beau texte écrit en 385, expose pourquoi il hésitait à utiliser le mot « consubstantiel », mais il dit que puisque nous n’avons pas un meilleur terme, nous pouvons l’utiliser. La traduction française du Credo utilisée dans l’Église romaine a préféré l’expression « de même nature que », au lieu de consubstantiel. Pour l’Église orthodoxe, consubstantiel est plus fort que « de même nature que », parce que la « nature », dans la philosophie aristotélicienne n’est pas la même chose que la « substance ».
Il y a plusieurs interprétations en ce qui concerne l’identité des trois personnages. Voici celle que je préfère : le personnage à gauche représente le Père ; le personnage du centre, le Fils ; et celui de droite, l’Esprit Saint. Il faut bien sûr préciser qu’il ne s’agit pas du Père, du Fils et de l’Esprit, mais le personnage qui me rappelle le Père, le personnage qui me rappelle le Fils, et le personnage qui me rappelle l’Esprit. Les personnages du centre et de droite regardent vers celui de gauche, qui se tient plus droit que les deux autres, parce que le Père est l’origine, il est le Principe de tout ; c’est son rôle paternel. Les deux autres s’inclinent vers lui parce qu’ils acceptent déjà une mission qu’ils reçoivent du Père. Quand on dit : Au commencement était le Verbe (Jn 1,1), le mot « commencement » est trop lié au temps. Saint Jérôme, dans la version latine de la Bible, avait compris le sens du texte grec en traduisant par les mots : In principio erat Verbum – Dans le Principe était le Verbe. Dans le Principe, dans la nature même de celui qui est à l’origine de tout : c’est préférable à« au commencement », qui nous met davantage dans la dimension temporelle, parce qu’après le commencement, il y a la suite, et avant le commencement, il n’y avait rien. Alors dire « dans le Principe » souligne mieux l’éternité de Dieu.
Donc les deux autres Personnes reçoivent leur mission du Père. On reconnaît davantage le personnage du centre comme étant le Fils par l’opacité de ses vêtements, par sa manière d’être habillé. On représente toujours le Christ Pantocrator, le Christ glorieux, habillé d’une robe rouge et d’un manteau bleu. Il porte un tissu doré à l’épaule droite, une « entre-manche » appelé un clavis, signe impérial dans l’empire Byzantin. Mais le personnage de l’icône de Roublev n’a pas le visage iconographique typique du Christ, car il n’est pas barbu ; il est le Fils de Dieu, et le Christ sera le Fils incarné dans la chair en Jésus de Nazareth. Par le visage, il ne s’agit pas de Jésus de Nazareth glorifié, mais du Fils éternel de Dieu, avant même le mystère de l’Incarnation dans le temps et dans l’espace, mais par le vêtement il l’est déjà.
Un autre détail intéressant est l’inclinaison de la tête du personnage du centre, qui correspond à l’inclinaison de la tête du Christ sur les icônes de la Crucifixion.
Bien que le personnage du centre soit placé derrière la table, l’iconographe n’a pas respecté les règles de la perspective ; le personnage a les mêmes dimensions, la même largeur d’épaule, il est égal aux deux autres. Il n’y a en a pas un des trois qui ne soit plus petit que les autres. L’iconographe connaissait bien les règles de la perspective, mais il ne les a pas appliquées, parce que justement les icônes représentent un monde qui dépasse les limites naturelles du visible.
Les deux autres personnages ont des vêtements plus transparents, plus légers ; ils sont plus « angéliques », parce que ces personnages ne se sont jamais manifestés dans la chair : le Père et l’Esprit. Dans l’iconographie, la perspective est inversée ; le point de fuite vient vers le spectateur, plutôt que de s’éloigner de lui. Dans l’icône de la Trinité, la perspective inversée est visible surtout dans les trônes et les piédestaux des personnes de droite et de gauche.
Plusieurs interprétations de l’icône placent le Père au centre, se basant sur les textes qui disent que Jésus siège à la droite du Père, et il reviendra en gloire juger les vivants et les morts (Credo). Assis à la droite de Dieu n’est pas nécessairement à sa droite à lui ; pour le spectateur de l’icône, le personnage du centre est à la droite de celui de gauche. C’est souvent ma droite à moi en tant que spectateur qui est le plus important, et non pas le sens de ceux qui me regardent. Ceux qui croient que le Père est au milieu ont de la difficulté à expliquer la symbolique vestimentaire, car il est évident que les vêtements du personnage du centre sont ceux du Christ Pantocrator. Dans d’autres versions de cette icône, l’iconographe met parfois les symboles du Christ dans l’auréole du personnage du centre : une croix dans laquelle paraissent les lettres grecques w (oméga) o (omicron), n ou N (nu), qui signifie Je suis celui qui est (Exode 3, 14 ; cf. Jean 8, 24 & 57). Ceci figure toujours sur les icônes qui représentent le Christ.
L’attitude des trois personnages manifeste leurs relations internes ; ils sont en relation constante générant la synergie divine. Les personnages du centre et de droite ont la tête inclinée vers le personnage de gauche, en geste d’acceptation de la volonté commune, qui implique une mission spéciale du Fils et de l’Esprit. Chaque personnage tient le bâton du pèlerin, puisqu’il s’agit des trois personnes qu’a vues Abraham. Le bâton signifie le pouvoir, la toute-puissance de chacun des trois personnages. Les trois Toute-Puissances ensemble sont Dieu.
Les ailes nous rappellent leur nature spirituelle. Il ne s’agit pas de corps matérialisés. Nous pouvons dire « comme des anges », mais ils ne sont pas des anges, esprits créés ; parlons plutôt de réalités ou de substances spirituelles, car Dieu est esprit (Jean 4, 24) ; l’Esprit pur de Dieu, la réalité divine, est intrinsèque et éternel.

LES ÉLÉMENTS D’APPUI
Ce que nous pouvons appeler les éléments d’appui nous permettent encore une fois d’identifier les trois personnages. Il y a un objet derrière chacun ; derrière le personnage de gauche, que nous identifions au Père, figure un château ou une maison <ÉLÉMENTS>, représentation de la « maison » d’Abraham, là où le Patriarche a reçu ses trois visiteurs, mais aussi symbole de sa descendance, ceux qui, de l’Ancienne Alliance et de la Nouvelle Alliance, se proclament être de la « maison d’Abraham. » Jésus dit dans l’Évangile de Jean : Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures… je vais vous préparer une place (Jean 14, 2). La maison est toujours liée à la paternité – la « maison paternelle ». Notre passage sur terre a comme but de nous amener là; comme le fils prodigue, nous rentrons chez nous, dans la maison du Père (cf. Luc 15, 11-24).
Derrière le personnage, le Fils de Dieu, il y a un arbre <ÉLÉMENTS>. Le récit biblique nous dit que la rencontre d’Abraham avec les trois visiteurs a lieu au chêne de Mambré. Sur l’icône, l’arbre signifie la mission du Fils. Un arbre est à l’origine de nos malheurs au début de l’humanité: l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Genèse 2, 17), par lequel le péché et sa conséquence, la mort, ont été introduits dans le monde. L’arbre, c’est aussi l’arbre de la croix, l’arbre qui vient défaire l’action du premier ; l’arbre sur lequel est pendu le Fruit qui nous donne la vie éternelle, c’est la croix. Sur l’icône du dimanche des Rameaux, l’entrée du Christ à Jérusalem, un arbre figure aussi derrière le Christ, un arbre qui ressemble à celui de l’icône de la Trinité, avec peu de branches. Dans l’arbre, sur certaines versions de cette icône, on aperçoit des enfants, des petits personnages, qui coupent des branches. Les enfants sont souvent liés à l’action de Dieu ; c’est pour cette raison que Jésus dit : C’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume des Cieux (Matthieu 19, 14). Que font-ils ? Ils coupent les branches qui feront la croix. Ce n’est pas seulement pour rendre gloire à Jésus – Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur (Matthieu 21, 9) – mais aussi pour préparer l’arbre de la croix. L’entrée à Jérusalem est la prémisse de la Passion du Christ. Ainsi, comme sur l’icône de la Trinité, l’arbre est directement derrière le Fils, et Jésus, assis sur l’âne, regarde les Apôtres derrière lui, comme s’il disait, « Me suivrez-vous ? Embarquerez-vous dans ce projet ? » Puis devant lui la foule qui va demander sa mort, ceux qui doutent de lui (cf. Matthieu 21, 15-16 ; Luc 19, 39).
Derrière le troisième personnage, celui de droite, que nous identifions avec l’Esprit, il y a un rocher <ÉLÉMENTS>. Le rocher a plusieurs significations bibliques ; par exemple, le rocher sur lequel Moïse a frappé pour donner de l’eau à son peuple au désert pendant l’exode (Exode 17, 8). L’Esprit Saint était déjà présent à l’intérieur de cet événement du peuple élu. Son expérience de salut désigne Moïse comme médiateur et chef, implorant Dieu d’abreuver son peuple. Dans l’Ancien Testament, les Psaumes en particulier, Dieu est souvent appelé le Rocher : Mon Dieu et mon Rocher, c’est en lui que j’espère (Psaume 17, 3) ; C’est toi mon Rocher et ma forteresse (Psaume 70, 3). Le rocher, c’est la place forte, inébranlable, immuable, « éternelle ». Mais le rocher est aussi la grotte de Bethléem ; dans ce rocher, Marie donne naissance au fruit de l’Esprit, celui qui s’est incarné du Saint Esprit et de la Vierge Marie et s’est fait homme (Credo de Nicée). Cette union de Dieu et de l’homme, réalisée d’une manière incompréhensible, est un mystère que nous appelons l’Incarnation, l’union de deux natures en une seule et même personne, Jésus, vrai homme et vrai Dieu, par l’intervention de l’Esprit Saint : c’est l’hypostase du Logos de Dieu, le Fils ou la deuxième Personne de la Sainte Trinité.
Le rocher est aussi le tombeau d’où Jésus sortira vivant (Matthieu 27, 60). Nous y avons mis la mort, Dieu y a mis la vie : Jésus le Nazôréen… vous l’avez pris et fait mourir… mais Dieu l’a ressuscité… Nous en sommes tous témoins (Actes 2, 22-24 ; 31). Quand nous sommes baptisés, nous voyons le lien entre le baptême et le désert où Dieu abreuve son peuple ; quand nous serons rafraîchis dans l’eau de l’Esprit, nous serons sauvés. Il s’agit du kérygme, le témoignage vivant des Apôtres, en commençant avec le premier discours de saint Pierre le jour de la Pentecôte. Dieu l’a ressuscité : c’est l’action de l’Esprit Saint, dans la volonté du Père. On peut dire que le Père est celui qui a planifié et qui pense au projet, le Fils est celui qui donne sa vie pour la réalisation du projet, et l’Esprit Saint est la réalisation du projet. C’est en quelque sorte ce que nous disons au sujet de l’icône de la Théophanie, célébrant le baptême de Jésus. Nous entendons la voix du Père comme celui qui fait l’onction ; le Fils est celui qui est oint, et l’Esprit est l’onction donnée par le Père. C’est la symbolique de l’activité spirituelle de la personne du Saint Esprit. C’est aussi notre manière de comprendre les sacrements. La parole, la prière du canon eucharistique est adressée au Père : Vous donc, priez ainsi : Notre Père… (Matthieu 5, 9). La prière parfaite est une prière adressée au Père, mais notre capacité de prier vient de l’Esprit Saint qui nous donne de prier au nom de Jésus. C’est tout le sens de l’épiclèse dans la Divine Liturgie : Ô Dieu… fais de ce pain le Corps précieux de ton Fils et de ce qui est dans ce calice le précieux sang de ton Fils, les changeant par ton Esprit Saint (Liturgie de Saint Jean Chrysostome). C’est l’Esprit qui transforme les saints dons, qui transforme la réalité matérielle pour qu’elle devienne matière de salut : le Christ. Sans l’action de l’Esprit, le Christ n’est pas présent, et sans le Christ, l’Esprit non plus n’est pas présent, car l’Esprit est envoyé pour l’accomplissement du projet du Père dans le Christ : le Paraclet, l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit (Jean 14, 26).

LES COULEURS
Regardons les couleurs des vêtements dans l’icône. Certaines couleurs iconographiques ont une signification spécifique, alors que d’autres sont laissées aux traditions. Afin de pouvoir peindre un sujet, même créer une icône, un iconographe doit respecter la tradition ; s’il ne connaît pas la signification d’un détail, il ne doit pas prendre l’initiative de l’enlever ou de le changer. Ainsi il n’omettra pas un élément qui pourrait être important dans l’interprétation iconographique.
La couleur bleue en général relie le personnage à la divinité. Elle est normalement réservée au Christ et à la Mère de Dieu. Le bleu pâle sur les vêtements de saints indique leur grande dévotion à la Mère de Dieu, et aussi leur déification, l’union avec Dieu, le but de la vie chrétienne. Chacun des trois personnages de l’icône de la Trinité a un vêtement bleu, qui exprime sa divinité. Le vêtement bleu est au-dessus sur le personnage du centre, en dessous sur les deux autres. Ceci est pour montrer que le mystère de l’Incarnation est la grande théophanie, la manifestation de Dieu, la divinité du Christ, mystère central de la foi chrétienne. La divinité des deux autres personnages reste cachée et plutôt mystérieuse ; nous la découvrons par la foi. La foi identifie le Christ comme le Fils de Dieu et c’est par le Christ qu’on connaît le Père et l’Esprit.
Le rouge représente soit le sang du Christ, qui a donné tout son sang pour la vie du monde, et celui des martyrs, soit l’effusion de l’Esprit Saint dans le feu de la Pentecôte. La Mère de Dieu est souvent représentée sur les icônes habillée en rouge foncé, presque brun, pour montrer qu’elle a été placée sous l’ombre de l’Esprit : L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre (Luc 1, 35). Le vêtement que Marie porte n’est donc autre que l’Esprit Saint qui la recouvre. Ce que nous voyons est son aspect spirituel, mais en même temps son visage de femme, qui accueille d’une manière toute simple et toute humble cette réalité qui était voulue par Dieu : Je suis la servante du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole (Luc 1, 38). On peut aussi représenter la Mère de Dieu avec un manteau d’un bleu si foncé qu’il est presque noir. Ce bleu azur, presque de nuit, contre un visage illuminé, signifie celle qui porte le Soleil levant qui vient nous visiter (Luc 1,78). Sur la fameuse icône la Mère de Dieu de Vladimir, une icône du type « de la tendresse », la Mère de Dieu porte un vêtement très foncé, et le Jésus qu’elle porte est vêtu d’or vif. Quand la lumière arrive sur cette icône, il est ce Soleil levant qui vient nous visiter et qui est porté par la nuit de la foi. Marie, qui au début ne comprenait pas, néanmoins gardait toutes ces choses en son coeur (Luc 2, 51) ; elle a accueilli tout ce qu’elle a compris et tout ce qu’elle n’a pas compris : voilà le rôle de notre foi.
Le jaune est la couleur de la lumière. Habituellement, les personnages des icônes sont représentés sur un fond neutre, jaune. Certains iconographes recouvrent le fond entièrement d’or, mais souvent on ne pose de l’or que pour les auréoles, parce que la tête est la partie la plus lumineuse de la personne. Quand on parle d’illumination, on entend compréhension, intelligence, accueil dans sa foi, dans sa compréhension, et en même temps dans son coeur. La tête est l’élément principal de la personne ; ainsi on l’entoure d’or, ce qui rend les personnages très lumineux. Le fond d’une icône, en or ou de couleur jaune ocre, symbolise que le personnage est dans la lumière, la lumière qui est la réponse à la mort. Le thème de la lumière est très présent dans nos liturgies et nos funérailles, autant en Occident qu’en Orient. Nous disons : « Fais luire sur eux la lumière sans fin », quand nous prions pour les défunts ; ceux qui nous quittent entrent dans la lumière divine.
On ne représente jamais, ou presque jamais, des éléments strictement historiques sur les icônes – les icônes qui en comportent sont souvent considérées comme « moins canoniques » que celles qui n’en comportent pas. Ces éléments réduisent le personnage à ses dimensions historique et temporelle. Le personnage nous regarde, debout, enveloppé de lumière, nous regardant en tant que spectateur. Il est à la fois statique et vivant, stable et actif, parce qu’il regarde, il voit ce que nous ne voyons pas ; sa vision de Dieu continue à le transformer, à le faire vivre, et nous, en le regardant, nous participons à cette vision de Dieu. Parfois on ajoute des éléments historiques aux icônes, par exemple sur certaines icônes de sainte Xénia de Saint-Pétersbourg. Sainte Xénia a vécu comme « fol en Christ » dans les cimetières après la mort de son mari, et souvent on la représente dans le cimetières, au milieu des tombes, avec des églises en arrière-plan. On diminue alors la qualité canonique de l’icône par la présence des ces éléments locaux et historiques. Un saint ou une sainte est une personne que nous voyons dans sa vie actuelle, dans son état de déification.
Le vert représente la vie. Le Saint Esprit de l’icône de la Trinité est représenté avec un vêtement vert parce qu’il est celui qui vivifie. Dans l’icône de la Descente aux Enfers, Jésus va chercher Adam et Ève ; Adam y est souvent habillé en vert : il est le premier homme, l’origine de la race humaine. Jésus descend aux enfers pour redonner la vie à celui qui est à l’origine de la race humaine. Ève est habituellement habillée en rouge, comme la mère des vivants ; elle devient symbole de la Mère de Dieu, la deuxième Ève. Saint Jean Chrysostome dit qu’« Adam a donné la mort à ceux qui sont nés après lui et le Christ a donné la vie à ceux qui sont morts avant lui ».

LA COUPE
Au centre de la table du banquet de la Trinité, il y une coupe, la coupe du salut . C’est la coupe de la Nouvelle Alliance, le sang du Christ (cf. Luc 22, 20). À l’intérieur de la coupe, on aperçoit une tête d’agneau, ou, si l’on tourne la coupe vers la droite, on y perçoit le visage du Christ mort, comme sur le Saint Suaire de Turin. Ainsi, l’agneau symbolise à la fois l’Ancienne Alliance et le Christ, l’Agneau immolé, celui qui donne sa vie pour le salut du monde (cf. 1 Pierre 1, 19). Quand saint Jean Baptiste voit arriver Jésus, il l’appelle l’Agneau : Voici l’Agneau de Dieu (Jean 1, 29). Dans le rituel romain de la messe, le prêtre dit la même chose : Voici l’Agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde, comme invitation à la Communion.
Dans la liturgie orthodoxe, on appelle « agneau » le morceau de pain que le prêtre prépare et qui deviendra le Corps du Christ. C’est un morceau de pain pris au centre d’un grand pain levé, le prosphore, sur lequel sont imprimées avec un sceau les lettres grecques IC-XC et NIKA – « Jésus Christ, Vainqueur. » L’agneau est découpé avec une petite lance et le prêtre sort l’agneau du reste du pain, car sa vie est enlevée de la terre (Isaïe 53, 8 ; Proscomédie ou Préparation des Offrandes pour la Divine Liturgie). Le prêtre pique le pain avec sa lance, rappelant le geste de celui qui a transpercé le Corps du Christ sur la croix : Un des soldats, de sa lance, perça le côté de Jésus et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage – son témoignage est véritable (Jean 19, 34-35). L’agneau est placé sur la patène, il est consacré ou sanctifié par la Liturgie, et sert à la communion sacramentelle. Le reste du pain est coupé en petits morceaux, qui sont donnés aux fidèles à la fin de la liturgie, en rappel de la célébration eucharistique. C’est le monde qui est consommé à l’intérieur de l’action du Christ, centre de notre histoire et de notre monde. C’est la raison pour laquelle la main droite du personnage du centre est le centre de l’icône . Tout est fait en fonction du projet de Dieu et on ne connaît Dieu qu’à travers son projet. Et son projet, c’est le Fils qui l’accomplit ; sa main, en geste de bénédiction , bénit le projet, qui n’est d’autre que le salut du genre humain rendu possible par l’Incarnation du Fils, le Logos de Dieu. La main droite du personnage de gauche, dans lequel on voit le Père, a aussi le geste de bénédiction, car il est l’origine, alors que la main droite du personnage de gauche, l’Esprit, est plutôt dans un geste d’humilité ou de soumission. L’Esprit est celui qui accomplit le projet divin en agissant dans la création d’une façon mystérieuse, dans le secret des cœurs ; il donne à l’humanité le visage du Logos.
Sur le devant de la table, on remarque un petit rectangle. Il représente le cosmos. Dieu est plus grand que le cosmos créé ; le cosmos est dans la volonté de Dieu et ce qui est plus important que la création est le projet de salut, qui est le vrai sujet de l’icône. Dieu a formulé ce projet de salut avant même de réaliser la création. Le salut est donné d’une manière universelle. Ce que Dieu veut, c’est que tous les humains, créés à son image, comme à sa ressemblance (Genèse 1, 27), un jour le découvrent et reviennent à lui. Voilà le projet de salut de Dieu.
En conclusion, on peut dire que par le baptême, nous avons reçu une invitation ; par la chrismation, on nous a revêtu de la robe nuptiale et nous pouvons maintenant nous approcher de la table sainte. La place libre à la table est la nôtre. Avec crainte de Dieu, foi et amour, approchez (Liturgie de saint Jean Chrysostome) pour communier à la coupe. Et grâce à l’action de l’Esprit Saint, nous devenons Corps du Christ et fils ou filles du Père. Voilà l’essentiel de notre identité… nous savons qui nous sommes, parce qu’il nous est donné de connaître Dieu. En Christ, nous devenons ceux que nous sommes réellement ; notre identité réelle, personnelle, n’est complète que dans notre relation à Dieu.

Propos recueillis lors d’une conférence prononcée
à l’Université du Québec à Montréal le 28 novembre 1996, revus et augmentés par le Hiéromoine Cyrille.
Reproduit avec l’autorisation du Hiéromoine Cyrille.

katolichon di stavronikita

14 juin, 2011

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http://diluceinluce.blogspot.com/2011_03_01_archive.html

PENTECÔTE – MÉDITATION SUR LA FÊTE

14 juin, 2011

du site:

http://www.pagesorthodoxes.net/fetes/pentecote1.htm

PENTECÔTE – MÉDITATION SUR LA FÊTE

AVEC LE PÈRE LEV GILLET

« Voici que nous célébrons la fête de la Pentecôte, la venue de l’Esprit, l’accomplissement de la promesse ainsi que de notre espérance ». C’est en ces termes que l’Église aux vêpres de la Pentecôte, le samedi soir, nous invite à entrer dans l’atmosphère de cette très grande fête que nous célébrons le septième dimanche après Pâques [1] et qui n’est pas inférieure à Pâques elle-même.
Au cours de ces vêpres du samedi soir avant la Pentecôte, trois lectures de l’Ancien Testament nous préparent à la fête. La lecture du livre des Nombres (11, 16-17, 24-29) nous montre Moïse choisissant, sur l’ordre de Dieu, soixante-dix anciens auxquels Dieu communiqua une part de l’esprit qu’il avait donné à Moïse. Ils se tenaient près du tabernacle, « quand l’Esprit reposa sur eux, ils prophétisèrent… ». Et, quand Josué demanda à Moïse de réduire au silence deux hommes qui prophétisaient sans être venus vers le tabernacle, Moïse répondit : « Serais-tu jaloux pour moi ? Ah ! Puisse tout le peuple de Yahvé être prophète, Yahvé leur donnant son Esprit ! [2] ». La lecture du prophète Joël (2, 23-32) prédit ce qui arriva lors de la première Pentecôte chrétienne : « Après cela je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions. Même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit ». La lecture du prophète Ezéchiel (36, 24-28) annonce elle aussi un renouvellement intérieur : « … Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau ; J’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous… ».
Aux matines de la Pentecôte, chantées le samedi soir ou le dimanche matin, nous lisons un des évangiles racontant les apparitions de Jésus ressuscité. Dans ce passage (Jn 20, 19-31), nous voyons une première descente de l’Esprit sur les disciples : « … Il [Jésus] souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit Saint… ». Cette première venue de l’Esprit n’est pas moins réelle que celle du jour de la Pentecôte. La différence est que, le jour de la Pentecôte, l’Esprit descendit sur eux avec « puissance ». Il y a la même différence entre la venue du Saint-Esprit sur un chrétien baptisé, au moment où il reçoit le sacrement de chrismation ou confirmation, et ce baptême de l’Esprit dont nous reparlerons et que certains chrétiens obtiennent à un stade avancé de la vie spirituelle.
À la liturgie, le dimanche matin, nous lisons, au lieu d’épître, le récit des événements de la Pentecôte tels que les décrit le livre des Actes des apôtres (2, 1-11). Certains aspects de ce récit appellent particulièrement notre attention.
« Le jour de la Pentecôte étant arrivé… ». La Pentecôte est à la fois un achèvement et un début. Une voie nouvelle s’ouvrait devant les disciples, mais ils s’y étaient préparés. Nous ne pouvons pas entrer en quelque sorte dans la Pentecôte à l’improviste. Il nous faut d’abord avoir assimilé toute la substance spirituelle que nous offrent les cinquante jours compris entre Pâques et Pentecôte. Il nous faut déjà avoir eu l’expérience du Christ ressuscité. Il faut avoir traversé les jours de la Passion. Bref, il faut avoir mûri.
« Ils se trouvaient tous ensemble… ». Quelques autres versets du livre des Actes nous dépeignent les Onze, assemblés « dans la chambre haute », avec Marie, mère de Jésus et les femmes. C’était l’Église naissante. Ils priaient tous ensemble. Nous trouvons là les conditions nécessaires à la réception du Saint-Esprit. Il nous faut, à certains moments, nous retirer du monde et nous enclore dans la chambre haute de notre âme. Là nous devons prier. Et nous devons nous unir à la prière et à la foi de toute l’Église. Nous devons être « ensemble » avec les apôtres et avec la mère de Jésus. Qui veut ignorer l’autorité des apôtres ou se passer de la présence maternelle de Marie ne peut recevoir le Saint-Esprit.
« Quand, tout à coup, vint du ciel un bruit comme celui d’un violent coup de vent… ». Le Saint-Esprit est un souffle, un vent. Ce qui importe pour nous, ce n’est pas de nous émerveiller devant le puissance de ce souffle, mais de nous soumettre entièrement à lui et de nous laisser « pousser » par l’Esprit comme Jésus aux jours de sa vie terrestre. Que ce souffle nous dirige où il veut. Rappelons-nous aussi que ce souffle est lui-même « dirigé ». Il n’est pas une force indépendante et incohérente. Jésus a soufflé le Saint-Esprit sur ses disciples. Mais ce souffle procède d’abord de la bouche du Père [3]. Il est une obéissance à Dieu. En obéissant aux impulsions de l’Esprit (le vent bruyant n’est qu’un symbole extérieur et rare, l’impulsion intérieure est la réalité), nous participons à l’obéissance de l’Esprit lui-même, procédant du Père, envoyé par le Fils.
« Ils virent apparaître des langues qu’on eût dites de feu ; elles se divisaient et il s’en posa une sur chacun d’eux ». Le Saint-Esprit apparaît sous la forme de langues. La Pentecôte remédie à la dispersion et confusion des langues, produit de l’effort orgueilleux de la tour de Babel. Elle rétablit l’unité du langage humain. Les disciples seront compris par tous les étrangers venus à Jérusalem, Parthes, Mèdes et Cappadociens, et ceux-ci s’étonneront d’entendre comme dans leur propre langue les discours de ces Galiléens. Le langage de l’Esprit – du moins son sens intérieur – est aujourd’hui encore accessible à tous les hommes, à toutes les races, à toutes les nations ; le même Esprit transmet un message universel, que chaque âme reconnaît cependant comme le sien propre. D’autre part, encore de nos jours, celui en qui le Saint-Esprit agit devient capable, sinon de s’exprimer en langues étrangères, du moins de trouver la « langue » psychologique qui aura une résonance chez chacun et ouvrira son cœur. Le « dialogue » devient ainsi possible. Ce sont des langues de feu qui se posèrent sur les disciples. Ces langues impliquent une charité brûlante. La parole semble conditionnée par la flamme. Enfin les langues sont également distribuées. Elles ne sont pas le privilège de Pierre, ou de Marie, ou des Onze. Elles se posent sur tous ceux qui sont présents dans la chambre haute, et cependant ces langues enflammées sont un seul et même feu. Ainsi se trouve résolu dans l’Église le problème de l’unité et des personnes. Ni l’une ni les autres ne sont sacrifiées.
« Tous furent alors remplis de l’Esprit Saint… ». Cette soudaine et complète invasion de l’âme entière par le Saint-Esprit, accompagnée d’une force nouvelle, extraordinaire, constitue le « baptême du Saint-Esprit » différent à la fois du baptême d’eau et de l’onction par laquelle l’Église communique l’Esprit. Il y a là une réalité que nous avons trop perdue de vue, mais sur laquelle l’Écriture insiste et vers laquelle notre attention devrait être rappelée [4].
 « Et ils commencèrent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer… ». Nous avons déjà indiqué l’importance de cette parole « donnée » par l’Esprit [5]. Mais, d’une manière plus générale, ici se pose la question des grâces extraordinaires ou pentecostales, des charismes [6]. Un danger serait de les désirer d’une manière désordonnée. Un autre danger serait de les négliger, de les oublier, de penser que ce sont là choses du passé, alors qu’ils ont été donnés – ou plutôt qu’ils sont donnés – à l’Église pour tous les temps.
L’évangile du dimanche de la Pentecôte (Jn 7, 37-52 – 8, 12) relate les discussions entre Juifs relativement à la personne de Jésus. Seuls les trois premiers versets ont un rapport direct avec le Saint-Esprit : « Jésus debout, lança à pleine voix : si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi, selon le mot de l’Écriture, de son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croient en lui ; car ils n’avaient pas encore l’Esprit, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié ». Le sens de ces paroles est clair. D’une part, l’effusion du Saint-Esprit est conditionnée par la foi en Jésus. D’autre part, le Saint-Esprit sera donné quand la présence visible de Jésus aura été retirée de ce monde. Ce sont là les deux points fondamentaux de la doctrine des rapports du Fils et de l’Esprit dans la vie des chrétiens [7].
Aussitôt après la liturgie commencent des vêpres d’une structure spéciale. Au cours de cet office, la congrégation, agenouillée, chante d’une manière solennelle le tropaire « Roi du ciel, Consolateur, Esprit de vérité, toi qui es partout présent et qui remplis tout… ». On sait que ce tropaire est dit au début de chaque liturgie et de la plupart des offices du rit byzantin ; et il est, si nous ne faisons pas erreur, la seule prière adressée directement, dans ce rit, au Saint-Esprit [8]. Cette prière, le matin du dimanche de la Pentecôte, a une importance capitale : son chant est le moment où l’Église concentre toutes ses aspirations vers l’Esprit et implore sa venue ; à ce moment, chaque fidèle agenouillé peut, s’il demande vraiment Celui qui est le « don » par excellence, recevoir dans son cœur un renouvellement de la grâce pentecostale et la descente de la colombe [9]. La congrégation étant encore agenouillée, le prêtre lit sept longues prières ; deux d’entre elles sont adressées à Dieu, sans distinction entre les trois personnes divines ; deux sont adressées au Père et trois au Fils. Elles peuvent, au premier abord, sembler un peu diffuses ; mais si on les analyses attentivement, on reconnaîtra en elles une somme de la doctrine orthodoxe. Elles récapitulent toute l’économie divine du salut ; elles indiquent tout ce que Dieu a fait pour les hommes depuis la création et elle sollicitent les grâces dont nous avons besoin. Quoiqu’elles fassent certaines allusions au Saint-Esprit, elles marquent un glissement du mystère de l’Esprit au mystère de la Trinité. Une phrase de la cinquième de ces prières dit : « Ô toi, qui, le dernier et grand jour de notre salut, celui de la Pentecôte, nous as révélé le mystère de la Sainte Trinité, consubstantielle et co-éternelle… ». Cet aspect « trinitaire » de la fête de la Pentecôte explique pourquoi ce dimanche est souvent appelé, parmi les peuples orthodoxes, « jour de la Trinité [10] ». Il explique aussi pourquoi les Églises de rit Byzantin ont jugé bon de consacrer plus spécialement le lundi de la Pentecôte à la personne du Saint-Esprit : la liturgie et la plus grande part de l’office de la veille (sauf les sept prières dont nous avons parlé) sont répétées en ce lundi. À vrai dire, nommer, comme on le fait, le lundi de la Pentecôte « jour du Saint-Esprit » est une anomalie, car la vraie fête du Saint-Esprit est le dimanche de la Pentecôte, et il serait certainement souhaitable que, en ce dimanche même, la piété des fidèles s’adresse très particulièrement à la troisième personne de la Trinité, dont l’existence et l’action demeurent si voilées à beaucoup d’entre nous. D’autre part, il est bon que le mystère de la Trinité soit aussi rappelé à notre attention. Ce serait une grande erreur que de considérer le dogme de la Trinité comme une spéculation abstraite, lointaine, sans rapport avec notre vie pratique. L’amour vivant et réciproque des trois Personnes divines est le fait éternel, le fait le plus grand, infiniment plus grand et important que tout ce qui nous concerne nous-mêmes [11]. L’homme a été créé parce que les trois Personnes divines voulaient lui communiquer dans une certaine mesure leur propre vie intime. Déjà ici-bas, la vie de la grâce est une participation à cette vie de la Trinité. L’âme qui meurt unie à Dieu est appelée à entrer dans la circulation d’amour des trois Personnes. Les relations de celles-ci constituent le modèle suprême, quoiqu’infiniment transcendant, de ce que devraient être les relations entre les hommes. La Pentecôte, événement final de l’histoire de notre salut – puisque la dispensation du Saint-Esprit ne sera, en ce monde suivie d’aucune dispensation supérieure ou nouvelle – nous introduit au sein du mystère de la Trinité, océan d’où part et où aboutit le fleuve de l’amour divin qui emporte les hommes vers Dieu [12].
Afin de marquer que, à la Pentecôte, le cycle liturgique a atteint sa plénitude, l’Église orthodoxe appelle tous les dimanches qui suivent « dimanches après la Pentecôte ». Elle continue même de les désigner ainsi jusqu’au premier dimanche de la préparation au grand carême. Il en résulte, à partir du début de l’année liturgique (1er septembre), un curieux dédoublement entre la série des dimanches, qui se rattachent d’une certaine manière à la Pentecôte, au temps de plénitude, et les fêtes de Notre-Seigneur (Avent, Noël, Épiphanie), temps d’attente, de naissance et de croissance. En fait, la piété des fidèles saura, au cours des cinq ou six premiers mois de l’année liturgique, mettre spirituellement les dimanches en rapport avec le mystère du Christ attendu, apparaissant et grandissant au milieu des hommes. Par contre il est bon que, de la Pentecôte à la fin de l’année liturgique, nous sachions maintenir les dimanches dans le cadre du « temps après la Pentecôte » ou plutôt du « temps de la Pentecôte », lequel durera jusqu’au commencement de septembre. Nous célèbrerons ces dimanches dans l’esprit de la Pentecôte. Nous lirons, aux liturgies de ces dimanches des épisodes évangéliques bien antérieurs à la Pentecôte ; ils se rattachent à la vie terrestre de Jésus avant sa Passion et sa glorification. Mais nous les interprèterons en termes de l’Esprit, car c’est sous le souffle et par la puissance du Saint-Esprit que Jésus parlait et agissait.
Nous avons déjà souligné l’importance du thème de la lumière dans l’année liturgique byzantine : cette lumière divine apparaît avec la naissance du Christ ; elle croît avec lui ; elle triomphe sur les ténèbres la nuit de Pâques ; à la Pentecôte, elle atteint le plein midi. La Pentecôte est « la flamme du midi ». Mais à ce développement exprimé par l’année liturgique doit correspondre dans notre âme une croissance de la lumière intérieure. Les richesses et le symbolisme de l’année liturgique ne servent de rien si elles n’aident pas la « lumière intérieure » à guider notre vie.
Nous avons dit aussi que l’on pourrait discerner dans la vie spirituelle trois étapes comparables à trois conversions. La première conversion est la rencontre de l’âme avec Notre-Seigneur, suivi comme un Ami et comme un Maître. La deuxième conversion est l’expérience personnelle du pardon et du salut, de la croix et de la résurrection. La troisième conversion est la venue du Saint-Esprit dans l’âme comme une flamme et une force. C’est elle qui établit l’homme dans une union durable avec Dieu. Noël ou l’Épiphanie, puis Pâques et enfin la Pentecôte correspondent à ces trois conversions. Hélas ! il est probable que nous n’avons pas encore été transformés en flamme vive par les Pentecôtes déjà nombreuses auxquelles, chaque année, nous nous sommes liturgiquement associés. Du moins est-il bon que nous ne perdions jamais de vue quelles grâces, quelles possibilités chaque Pentecôte nous apporte.

NOTES

[1] On sait que la Pentecôte était d’abord, comme Pâques, une fête juive. À l’origine, c’était la fête de la moisson des prémices (Exodes 23, 16). Plus tard, sous l’influence des Pharisiens, le caractère de cette fête se spiritualisa : elle devint la commémoration du don de la loi fait par Dieu à Moïse. La Pentecôte chrétienne prolonge ces deux lignes d’origine : les conversions et les miracles de la première Pentecôte chrétienne étaient les prémices de la religion de Jésus ; la venue de l’Esprit dans le cœur des disciples y   inscrivait une Loi nouvelle. Nous savons par Tertullien que, le IIIe siècle, les chrétiens célébraient leur propre fête de Pentecôte. D’après les soi-disant Constitutions apostoliques, la célébration de la Pentecôte, au IVe siècle, durait une semaine. On conférait le baptême aux catéchumènes la veille du dimanche de Pentecôte, comme on le faisait le samedi-saint. Pâques et la Pentecôte – la Pâque de l’Esprit – étaient mises sur pied d’égalité.
[2] Ce texte devrait être médité, de nos jours, par les exclusivistes qui croient que Dieu ne peut se susciter de prophètes qu’auprès de leurs propres tabernacles. Les serviteurs de Dieu dont l’Église a sanctionné la vie et les paroles ont, de ce fait, une autorité particulière. Mais il n’est pas d’Église ou de groupe chrétiens, il n’est pas de religion, même païenne, où Dieu ne puisse élire des serviteurs saints et inspirés.
[3] Le souffle devient une voix. La voix qui prononce et la parole prononcée procèdent toutes deux du Père. Le Fils est le mot, la Parole de Dieu. Le Saint-Esprit est la voix qui porte et prononce cette Parole. Lorsque Dieu nous parle intérieurement, le contenu interne du message vient du Père. Le Fils formule et prononce le texte du message. Et c’est par la force de l’Esprit que le message nous atteint. Si le texte du message appartient au Fils, l’intonation et les inflexions, pour ainsi dire, sont de l’Esprit. Le même texte musical peut comporter des nuances très délicates d’exécution : le Saint-Esprit est le divin transmetteur des mots que prononce le Fils ; il joue des pédales dont dépendra la puissance ou la douceur du message, et il règle son impact sur l’âme humaine. Qu’on nous pardonne des comparaisons lamentablement déficientes. Mais il s’agit de réalités que nous ne pouvons représenter que par des images plus ou moins grossières. D’autre part, quand nous disons que l’Esprit, souffle du Père, a été – et est encore – insufflé par Jésus à ses disciples, nous parlons de l’envoi, de la mission de l’Esprit en ce monde. Mais il faut d’abord penser à l’Esprit comme au souffle du Père sur Jésus, souffle que Jésus transmet aux hommes. Nous touchons ici à la question de la procession de Saint-Esprit. Orthodoxes et Romains sont aujourd’hui d’accord sur un point : le Père seul est, dans la Trinité, principe absolu de procession. Ceux qui pensent que l’Esprit procède du Père « par le Fils » n’admettent cependant pas que le Fils soit, comme le Père, la source de la procession de l’Esprit ; il en est seulement le canal, l’instrument. Ceux qui pensent que le Fils et l’Esprit procèdent tous deux du Père d’une manière immédiate, sans que le Fils soit l’intermédiaire de la procession de l’Esprit (quoique, dans les missions extérieures de l’Esprit, ce soit le Fils qui l’envoie), sont peut-être implicitement préoccupés de ceci : éviter jusqu’à l’apparence de faire dépendre l’élément invisible (l’Esprit) de l’élément visible (le Fils incarné). Cette préoccupation a d’importantes conséquences dans la conception de l’Église ou, pus précisément, des rapports entre l’élément spirituel et l’élément institutionnel dans l’Église.
[4] L’Écriture montre que cette venue de l’Esprit « avec puissance » peut être accordée sans ministère humain, sans intermédiaire sacramentel (imposition des mains ou onction) : c’est ainsi que Corneille et d’autres reçurent le Saint-Esprit (Ac 10, 44). Dans ce cas, le baptême d’esprit a eu lieu avant le baptême d’eau. Paul a aussi reçu le Saint-Esprit avant d’être baptisé d’eau ; dans le cas de Paul, la venue de l’Esprit a été opérée par une imposition des mains, sans que nous sachions quelle place le ministre qui la conféra occupait dans la communauté chrétienne (Ac 9, 17). Il arrivait que l’Esprit vînt une deuxième fois sur un homme ou un groupe qui l’avaient déjà reçu (Ac 5, 31). Nous ne pouvons donc identifier simplement ce baptême d’Esprit, mentionné dans l’Écriture, avec les rites ecclésiastiques de la « confirmation » ou « chrismation » : ce sacrement se rapproche plutôt de l’insufflation de l’Esprit sur les disciples par Jésus, après la Résurrection, bien avant que la flamme et la force de la Pentecôte fussent descendues sur eux. De même, à la question que Paul posait aux Éphésiens : « Avez-vous reçu le Saint-Esprit ?  », il ne suffirait pas que nous répondions : « J’ai reçu l’Esprit lorsqu’après mon baptême j’ai été oint avec le chrisme ». Il s’agit de savoir si et comment la semence de l’Esprit, alors déposée en nous, s’est développée et a fructifié. La venue de l’Esprit avec puissance, la Pentecôte intérieure se produit parfois graduellement et insensiblement ; d’autre fois, elle constitue un événement brusque, une coupure radicale dans la trame de la vie. Elle peut s’accomplir sans aucune intervention humaine ; elle peut aussi s’accomplir au contact ou par la prière d’un homme, quel qu’il soit, qui déjà possède la force de l’Esprit. Beaucoup d’âmes vivent, étrangères à cette puissance pentecostale, quoiqu’elles aient été marquées du double sceau du baptême d’eau et de l’onction. Par contre, nous n’oserions point nier que, de nos jours, comme autrefois, certains hommes qui n’ont pas reçu sacramentellement l’Esprit ont cependant obtenu la réalité du baptême de l’Esprit et la grâce de Pentecôte, car « L’Esprit souffle où il veut » (Jn 3, 8) et « Dieu ne donne pas l’Esprit avec mesure » (Jn 3, 34). Une vie chrétienne où la puissance de l’Esprit (non seulement sa présence latente) ne se ferait pas sentir n’aurait pas atteint son développement normal. Mais en combien de chrétiens le baptême de l’Esprit, la Pentecôte sont-ils une force agissante ?  On reconnaît cette force dans la vie des saints.
[5] L’antiquité chrétienne a connu le « don des langues » sous une double forme : la « xénoglossie », qui consiste à s’exprimer dans une langue étrangère à celui qui la parle ou, si l’orateur s’exprime dans sa propre langue, à être compris par des étrangers ; et la « glossolalie », qui consiste à prononcer des paroles mystérieuses, incompréhensibles en toute langue, et nécessitant un interprète, lui aussi inspiré, pour les traduire aux auditeurs.
[6] Saint Paul énumère les principaux charismes : guérison, prophétie, parler en langues, discernement des esprits, etc. (1 Co 12, 7-10). Ces dons extraordinaires n’ont jamais disparu de l’Église : cet aspect de la succession apostolique a surtout été dévolu aux saints, et il constitue le ministère pneumatique, prophétique, à l’intérieur de la communauté chrétienne. La pauvreté de notre foi est cause que trop souvent nous considérons ces grâces comme exceptionnelles. Mais c’est aux croyants de tous les temps que Jésus a dit : « Et voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru : par mon Nom, ils chasseront les démons, ils parleront en langues… ils imposeront les mains aux malades et ceux-ci seront guéris (Mc 16, 17-18) ». Paul exhortait les fidèles à désirer ces dons de l’Esprit qui nous semblent extraordinaires : « Aspirez aux dons supérieurs » (1 Co 12, 31). Mais il ne faut pas oublier qu’au-delà des charismes se trouve ce que Paul nomme la « voie qui les dépasse tous » (1 Co 12, 31) de la charité.
[7] Si nous essayons de nous adresser au Saint-Esprit en le séparant mentalement de la personne du Christ, il semble en quelque sorte se retirer et s’évanouir. Le Fils nous envoie l’Esprit. L’Esprit nous révèle le Fils. Le Saint-Esprit n’est pas un substitut du Christ, mais il nous prépare pour le Christ, il le forme en nous, il nous le rend présent. En ce sens, on pourrait dire que le Fils, notre modèle, est l’« objet » vers lequel tend notre vie spirituelle. L’Esprit, agissant en nous, est le « sujet » qui tend vers cet objet et nous porte vers lui.
[8] À défaut de prières adressées au Saint-Esprit lui-même, nous devons pratiquer ce que l’apôtre Jude (épître, verset 20) appelle « prier dans l’Esprit Saint », soit que l’intention et les paroles de notre prière nous aient été données par l’Esprit, soit que notre âme s’unisse en silence à la prière inconnue que l’Esprit ne cesse de former. Il est en nous-mêmes le vrai Suppliant. Comme dit Paul, « L’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables » (Rm 8, 26).
[9] Quand nous disons que le Saint-Esprit habite en nous, nous « approprions » (comme disent les théologiens) à la troisième Personne de la Trinité une action dans laquelle les deux autre Personnes se trouvent incluses, car la Trinité entière partage l’activité extérieure de chacun de ses membres. Mais il est très conforme à l’Écriture de parler d’une immanence de l’Esprit dans la créature humaine, qui est son temple.
[10] Les Églises de rit byzantin n’ont pas, comme l’Église latine ou l’Église anglicane, un dimanche spécialement dédié à la Sainte Trinité et distinct de la Pentecôte.
[11] Il serait très instructif et fructueux pour nous, par exemple, de lire l’Évangile en nous plaçant au point de vue, non de la mission de Jésus en faveur des hommes, mais de la relation personnelle du Fils au Père. Nous verrions alors combien cette relation est l’essence même du mystère de Jésus. Les Pères grecs avaient bien senti l’importance de cette contemplation désintéressée de la vie divine. À dater de Luther, une partie de la chrétienté a voulu connaître seulement « le Christ pour nous », dans son action rédemptrice. Ce fut là une grande perte.
[12] Sans vouloir esquisser ici une théologie, même très sommaire, du mystère de la Trinité, nous voudrions indiquer les grandes lignes qu’a suivies l’esprit humain pour approcher ce mystère. Nous éliminerons d’emblée l’hérésie modaliste qui voit dans les Trois Personnes de simples aspects ou modes de l’activité de Dieu. Nous pouvons considérer la Trinité sur le plan ontologique, métaphysique : à l’intérieur de l’être divin, nous distinguerons trois relations « substantielle » de paternité, de filiation, de spiration ; nous appelons ces relations « substantielle » parce que, à la différence des relations entre êtres créés qui sont « accidentelles », détachables en quelque sorte de l’essence qui les supporte, les relations divine sont ce qui constitue chacune des Trois Personnes ;  le Père n’est qu’en tant que Père, le Fils n’est qu’en tant de Fils, l’Esprit n’est qu’en tant que « spiré ». Telle est la ligne d’approche de Saint Thomas et de ses disciples. On  peut se se placer sur le plan psychologique et établir des analogies entre les Personnes divines et ce qui se passe dans l’âme humaine : le Père est premier principe, puissance, mémoire ; le Fils est intellect ; l’Esprit est volonté, amour. Telle est la ligne que suivront ceux qui s’inspirent de Saint Augustin. Tandis que les Pères latins sont plutôt allés de l’unité divine aux trois Personnes, les Pères grecs ont préféré considérer tout d’abord les Personnes et atteindre ensuite l’unité divine. Un latin, Richard de Saint-Victor, les a suivis dans cette voie : dans sa conception de la Trinité comme consistant en trois amours personnels, le Père est le premier aimant, le Fils le premier aimé, et l’Esprit le « co-aimé » dont l’existence est nécessaire aux deux autres personnes, car un amour parfait veut partager ce qu’il reçoit et multiplier ce qu’il offre. Le mystère de la Trinité ne peut évidemment être compris par l’intelligence humaine. Mais, tout en étant objet de foi et non de compréhension rationnelle, il peut être approché, pressenti par notre âme, grâce aux harmoniques qu’il y soulève.

Extrait du livre L’An de grâce du Seigneur,
signé « Un moine de l’Église d’Orient »

SAINT SILOUANE L’ATHONITE – LES LAMENTATIONS D’ADAM

14 juin, 2011

du site:

http://www.pagesorthodoxes.net/metanoia/silouane-lamentations.htm

SAINT SILOUANE L’ATHONITE  – LES LAMENTATIONS D’ADAM

Adam, père de toute l’humanité, connaissait dans le Paradis la douceur de l’amour de Dieu ; aussi souffrit-il amèrement lorsque, à cause de son péché, il fut chassé du jardin de l’Éden et perdit l’amour de Dieu. Il se lamentait avec de grands gémissements, et ses sanglots remplissaient tout le vaste désert, car son âme était tourmentée à cette pensée :  » J’ai offensé le Dieu que j’aime.  » Il ne regrettait pas tant le Paradis et sa beauté que d’avoir perdu l’amour de Dieu, qui, insatiablement et à chaque instant, attire l’âme à lui.
De même, toute âme qui a connu Dieu par le Saint-Esprit, mais qui, ensuite, a perdu la grâce, passe par les tourments d’Adam. L’âme est malade et éprouve un douloureux regret d’avoir affligé son Seigneur bien-aimé.

Adam languissait sur terre et sanglotait amèrement.
La terre ne lui était pas douce,
Et il soupirait après Dieu en clamant:
 » Mon âme languit après le Seigneur, et je le cherche avec larmes.
Comment ne le chercherais-je pas ?
Quand j’étais avec lui, mon âme était joyeuse et sereine,
Et l’Ennemi n’avait point d’accès auprès de moi.
Mais, à présent, l’esprit mauvais a pris pouvoir sur moi,
Agite et fait souffrir mon âme.
C’est pourquoi mon âme désire à en mourir le Seigneur;
Mon esprit s’élève vers Dieu, et rien sur terre ne peut me réjouir.
Rien ne peut consoler mon âme,
Mais elle désire de nouveau voir le Seigneur, et être comblée par lui.
Je ne puis l’oublier un seul instant, et mon âme languit après lui ;
Ma peine est si grande que je pleure en gémissant :
Aie pitié de moi, ô Dieu, aie pitié de ta créature tombée. « 

Ainsi se lamentait Adam,

Et les larmes lui coulaient de son visage sur la poitrine et jusqu’à terre,
Et tout le désert résonnait de ses gémissements.
Les animaux et les oiseaux se turent de douleur,
Mais Adam pleurait, car, à cause de son péché,
tous avaient perdu la paix et l’amour.
Grande était la détresse d’Adam lorsqu’il fut chassé du Paradis ;
Mais lorsqu’il vit Abel tué par son frère Caïn, sa souffrance redoubla ;
L’âme écrasée de douleur, il se lamentait et songeait :
 » De moi sortiront et se multiplieront des peuples entiers.
Tous, ils souffriront ; ils vivront dans l’inimitié
et se tueront les uns les autres.  »
Cette douleur était immense comme la mer,
Et seul peut la comprendre celui dont l’âme a connu le Seigneur
et sait combien il nous aime.

Moi aussi, j’ai perdu la grâce
Et, d’une seule voix, je crie avec Adam :
 » Sois miséricordieux envers moi, Seigneur.
Donne-moi un esprit d’humilité et d’amour.  »
Ô amour du Seigneur! Celui qui t’a connu,
sans se lasser te cherche jour et nuit, et s’écrie :
 » Je te désire, Seigneur, et je te cherche avec des larmes.
Comment pourrai je ne pas te chercher ?
Tu m’as donné de te connaître par le Saint-Esprit,
Et cette connaissance divine entraîne mon âme à te chercher en pleurant. « 

Adam pleurait:
 » Il n’y a point de douceur pour moi dans le désert.
Il n’y en a point dans les hautes montagnes, ni dans les prairies,
Ni dans les forêts, ni dans le chant des oiseaux ;
Rien ne m’est doux.
Mon âme est dans une profonde affliction, car j’ai offensé mon Dieu.
Et si le Seigneur me prenait à nouveau dans le Paradis,
même là, je souffrais et pleurerais
Pourquoi ai-je offensé le Dieu que j’aime ? « 

Chassé du Paradis, Adam souffrait dans son âme,
Et, dans sa douleur, il versait d’abondantes larmes.
De même, toute âme qui a connu le Seigneur, languit après lui et s’écrie :
 » Où es-tu, Seigneur ? Où es-tu, ma Lumière ?
Pourquoi m’as-tu caché ton Visage ?
Depuis longtemps mon âme ne te voit plus ;
Elle aspire à toi et te cherche en pleurant.
Où est mon Seigneur ?
Pourquoi mon âme ne le voit-elle plus ?
Qu’est-ce qui l’empêche de vivre en moi ?
Voici : je n’ai pas l’humilité du Christ, ni l’amour des ennemis. « 

Dieu est Amour infini, Amour impossible à décrire.
Adam marchait sur la terre, et pleurait à cause
des maux sans nombre de son coeur,
Mais ses pensées étaient absorbées en Dieu ;
Et lorsque son corps était à bout de forces
et ne pouvait plus répandre de larmes,
Même alors son esprit restait tendu vers Dieu,
Car il ne pouvait oublier le Paradis et sa beauté ;
Mais, plus que tout, Adam aimait Dieu,
Et cet amour lui donnait la force de s’élancer vers lui.

- Ô Adam, j’écris à ton sujet :
Mais, tu le vois, mon esprit est trop faible
pour comprendre ton désir de Dieu,
Et comment tu portais le fardeau de la pénitence.
Ô Adam, tu vois combien, moi, ton enfant, je souffre sur terre.
Il n’y a presque plus de feu en moi,
Et la flamme de mon amour est près de s’éteindre.
Ô Adam, chante-nous le cantique du Seigneur,
Pour que mon âme tressaille de joie dans le Seigneur
Et s’avance pour le louer et le glorifier,
Comme le louent, aux cieux, les Chérubins et les Séraphins,
Et comme toute la hiérarchie céleste des Anges
lui chante l’hymne trois fois sainte.
Ô Adam, notre père, chante-nous le cantique du Seigneur,
Pour que toute la terre l’entende,
Pour que tous tes enfants élèvent leur esprit vers Dieu,
Se réjouissent aux sons du chant céleste
et oublient leurs peines sur la terre.

Le Saint-Esprit est amour et douceur pour l’âme, l’intelligence et le corps. Celui qui a connu Dieu par le Saint-Esprit ne peut être comblé ; jour et nuit, il s’élance vers le Dieu Vivant, car grande est la douceur de l’amour divin. Et quand l’âme perd la grâce, c’est en pleurant qu’elle cherche à nouveau l’Esprit Saint.
Mais l’homme qui n’a pas connu Dieu par le Saint-Esprit, ne peut le chercher avec des larmes, et son âme est sans cesse assaillie par les passions ; son esprit est préoccupé par les choses de la terre et ne peut parvenir à la contemplation, ni connaître Jésus Christ. C’est par le Saint-Esprit que l’on connaît Jésus Christ.

Adam connaissait Dieu et le Paradis ;
et après la chute, il le cherchait en pleurant.

- Ô Adam, notre père, parle-nous du Seigneur, à nous tes enfants.
Ton âme connaissait Dieu sur terre;
Elle connaissait aussi le Paradis, sa douceur et sa joie.
Maintenant tu demeures aux cieux et tu vois la Gloire du Seigneur.
Dit-nous comment notre Seigneur est glorifié pour sa Passion ;
Parle-nous des chants que l’on chante aux cieux et de leur douceur,
Car c’est dans le Saint-Esprit qu’ils sont chantés.
Parle-nous de la Gloire du Seigneur ;
Dis-nous combien il est clément et combien il aime sa créature.

Parle-nous de la Très-Sainte Mère de Dieu ;
Dis-nous comment elle est magnifiée aux cieux,
Et par quelles hymnes elle est dite bienheureuse.
Parle-nous de la joie des Saints ;
Dis-nous comment ils resplendissent de grâce,
Combien ils aiment le Seigneur et avec quelle humilité
ils se tiennent devant Dieu.
Ô Adam, console et réjouis nos âmes affligées.
Raconte-nous ce que tu vois aux cieux…

Pourquoi donc gardes-tu le silence ?
Pourtant la terre entière est dans la souffrance…
Ou bien es-tu si absorbé par l’amour de Dieu
que tu ne peux plus te souvenir de nous ?
Ou bien vois-tu la Mère de Dieu dans la Gloire
et ne peux-tu t’arracher à cette vision ?
Pourquoi ne veux-tu pas nous dire avec douceur une parole de consolation,
À nous qui sommes accablés,
Pour nous faire oublier l’amertume de la terre ?
Ô Adam, notre père, tu vois pourtant l’accablement de tes fils sur la terre.
Pourquoi donc gardes-tu le silence?

Et Adam dit:
- Mes enfants, laissez-moi en paix.
Je ne puis m’arracher à l’amour de Dieu et parler avec vous.
Mon âme est blessée par l’amour du Seigneur et se réjouit de sa beauté;
Comment pourrais-je me souvenir de la terre?
Ceux qui vivent devant la Face du Seigneur
ne peuvent penser aux choses de la terre.

- Ô Adam, notre père, tu nous a abandonnés, nous tes orphelins.
Nous sommes pourtant plongés dans la souffrance ici sur la terre.
Dis-nous ce qu’il faut faire pour plaire à Dieu :
Regarde tes enfants dispersés sur toute la terre,
Dispersés aussi dans les pensées de leur coeur.
Beaucoup ont oublié Dieu ;
Ils vivent dans les ténèbres et se dirigent vers l’abîme de l’enfer.

- Ne me dérangez pas.
Je vois la Mère de Dieu dans la Gloire,
Et comment pourrais-je m’arracher à cette vision pour parler avec vous ?
Je vois les saints Prophètes et les Apôtres ;
Et, tous, ils sont semblables à notre Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu.
Je chemine à travers les jardins du Paradis
et, partout, je vois la Gloire du Seigneur.
Car le Seigneur est en moi et m’a rendu semblable à lui.
Le Seigneur glorifie l’homme et le rend semblable à lui.

- Ô Adam, nous sommes pourtant tes enfants.
Dis-nous, à nous qui peinons sur terre,
Comment on peut hériter du Paradis,
Pour que, nous aussi, comme toi, nous contemplions la Gloire du Seigneur.
Notre coeur languit après le Seigneur,
Alors que, toi, tu demeures dans les cieux
et te réjouis de la Gloire du Seigneur.
Nous t’en supplions, console-nous.

- Pourquoi élevez-vous la voix vers moi, mes enfants ?
Le Seigneur vous aime, et il vous a donné les commandements.
Observez-les ; aimez-vous les uns les autres,
Et vous trouverez la paix en Dieu.
À toute heure, repentez-vous de vos péchés,
Pour que vous puissiez rencontrer le Seigneur.
Le Seigneur a dit :  » J’aime ceux qui m’aiment,
Et je glorifierai ceux qui me glorifient. « 

- Ô Adam, prie pour nous, tes enfants.

Nos âmes sont accablées de bien de maux.
Ô Adam, notre père, tu demeures dans les cieux
Et contemples le Seigneur assis, dans la Gloire, à la droite de Dieu le Père.
Tu vois les Chérubins, les Séraphins, et tous les Saints;
Tu entends les chants célestes, et leur douceur a fait oublier
la terre à ton âme.
Mais nous, sur terre, nous sommes dans l’affliction et assoiffés de Dieu.
Il n’y a presque plus de feu en nous pour aimer avec ardeur le Seigneur.
Inspire-nous : que devons-nous faire pour trouver le Paradis ?

Et Adam répond :

- Ne troublez pas ma paix, mes enfants, car,

À cause de la douceur de l’amour de Dieu,
Je ne puis me souvenir de la terre.

- Ô Adam, nos âmes languissent,
nous sommes écrasés sous le poids de nos peines.
Dis-nous une parole de consolation.
Chante-nous l’un des chants que tu entends au ciel,
Pour que toute la terre l’entende
et que les hommes oublient leurs misères…
Ô Adam, nous sommes accablés de tristesse.

- Ne troublez pas ma paix.
Le temps de mes souffrances est passé.
La beauté du Paradis et la douceur de l’Esprit Saint sont telles
Que je ne puis plus me souvenir de la terre.
Mais voici ce que je vous dirai :
Le Seigneur vous aime, et, vous aussi, vivez dans l’amour ;
Soyez obéissants à toute autorité, humiliez vos coeurs,
Et le Saint-Esprit vivra en vous.
Il vient silencieusement dans l’âme, lui donne la paix,
Et, sans parole, témoigne de son salut.
Chantez à Dieu avec amour et humilité d’esprit,
Car c’est en cela que se réjouit le Seigneur.

- Ô Adam, notre père, que devons-nous donc faire ?
Nous chantons, mais nous n’avons ni amour ni humilité.

- Repentez vous devant le Seigneur, et demandez.
Il aime les hommes et leur accordera tout.
Moi aussi, je me suis beaucoup repenti,
Et j’ai beaucoup souffert d’avoir offensé le Seigneur,
Et d’avoir, par mon péché, perdu la paix et l’amour sur terre.
Mes larmes ruisselaient sur mon visage
et inondaient ma poitrine et la terre,
Et le désert entendait mes gémissements.
Vous ne pouvez comprendre ma détresse
ni comment je pleurais Dieu et le Paradis.
Au Paradis, j’étais heureux et joyeux :
L’Esprit de Dieu me réjouissait, et je ne connaissais aucune souffrance.
Mais, lorsque je fus chassé du Paradis,
Le froid et la faim commencèrent à me torturer ;
Les animaux et les oiseaux qui étaient doux dans le Paradis
et qui m’aimaient,
Devinrent sauvages et se mirent à me craindre et à me fuir.
De mauvaises pensées m’assaillirent ;
Le soleil et le vent me brûlèrent ; la pluie me trempa ;
Les maladies et toutes les souffrances de la terre me tourmentèrent.
Mais j’ai tout enduré, et j’ai fermement espéré en Dieu.
Vous aussi, accomplissez les travaux de la pénitence.
Aimez les afflictions, desséchez vos corps,
Humiliez-vous et aimez vos ennemis,
Pour que l’Esprit Saint puisse établir en vous sa demeure,
Et alors vous connaîtrez et trouverez le Royaume des Cieux.

Mais moi, ne me troublez pas :
Maintenant mon amour pour Dieu m’a fait oublier la terre
et tout ce qui s’y trouve.
J’ai même oublié le Paradis perdu,
Car je vois la Gloire du Seigneur et la Gloire des Saints.
Eux aussi, ils resplendissent de la lumière qui jaillit de la Face de Dieu,
Semblables au Seigneur lui-même.

- Ô Adam, chante-nous un chant céleste,
Pour que toute la terre puisse l’entendre
et jouir de la paix dans l’amour de Dieu.
Nous voudrions entendre ces chants :
Ils sont doux, car ils sont chantés dans l’Esprit Saint.

Adam avait perdu le Paradis terrestre et le cherchait en pleurant:
Mon Paradis, mon Paradis, mon merveilleux Paradis.  »
Mais le Seigneur, par son amour sur la Croix,
lui ouvrit un autre Paradis,
meilleur que le premier, un Paradis dans les cieux
où resplendit la Lumière de la Sainte Trinité.

Que donnerons nous au Seigneur
pour son amour envers nous ?
 

  Introduction aux Pages Métanoïa
  Pages Saint Silouane l’Athonite 

Brèves réflexions d’un pèlerin…

29 avril, 2011

du site:

http://www.assomptionorient.altervista.org/actualites/archivio/francia%2006/pel_fr.htm

Brèves réflexions d’un pèlerin…
(Orthodoxie)

Comment se préparer à un pèlerinage en vivant dans un milieu orthodoxe ?
Est-ce qu’on peut trouver dans la riche spiritualité de l’Eglise Orientale des textes qui puissent nous aider dans une démarche de pèlerinage ?
Voilà les questions peut-être un peu naïves qui ont déclanché ma réflexion à l’occasion du pèlerinage à Lourdes de nos paroissiens et des frères orthodoxes qui ont partagé avec nous cette expérience.
« Par la grâce de Dieu, je suis homme et chrétien, par action grand pécheur, par état pèlerin sans abri, de la plus basse condition, toujours errant de lieu en lieu. Pour avoir, j »ai sur le dos un sac avec du pain sec, dans ma blouse la sainte Bible et c’est tout… »
Tout le monde reconnaîtra dans ces mots le début du fameux «Récit d’un pèlerin russe ».
L’auteur inconnu de ce livre nous a laissé un témoignage inoubliable sur la puissance de la prière et sur la nécessité pour chacun de nous de se « mettre en chemin ».
Le pèlerinage de cet homme trouve sa source dans un désir profond qui se révèle au contact de la Parole :
«…on lisait l’Épître de l’Apôtre aux Thessaloniciens, au passage où il est dit : Priez sans cesse. Cette parole pénétra profondément dans mon esprit et je me demandais comment il est possible de prier sans cesse alors que chacun doit accomplir de nombreux travaux pour subvenir à sa propre vie… ».
Se mettre en chemin est avant tout une réponse à un appel de Dieu qui nous invite à Le rencontrer sur les routes de notre vie.
Poussez par la parole de Dieu, le protagoniste du livre, commence un long itinéraire spirituel où la prière du cœur aura une place privilégiée. Le starets qu’il rencontrera, lui confiera que : « …l’Apôtre place la prière au-dessus de tout : Je vous conjure avant tout de prier (1 Tm. 2,1). Beaucoup de bonnes oeuvres sont demandées au chrétien, mais l’œuvre de la prière est au-dessus de toutes les autres, car, sans elle, rien de bien ne peut s’accomplir…»
Être pèlerin, c’est avant tout une disposition intérieure à reconnaître la précarité de notre condition humaine avec la conscience que la vie est, en elle-même, un pèlerinage.
La prière est le moyen qui nous est donné pour parcourir notre route car : « sans elle, rien de bien ne peut s’accomplir…»
Ce moyen, explique le starets au pèlerin,  est  une « expérience active dans la simplicité du cœur…expérience nourrie par l’action ». C’est aussi un chemin de perfection qui ne dépend pas de nous : «…Seule la fréquence a été laissée en notre pouvoir… ».
Il est évident que dans la Tradition Orientale la distinction entre action et contemplation n’a pas beaucoup de sens : la prière est l’action fondamentale, qui est à l’origine de toutes les autres actions.  
Dans l’homélie tenue à Munich, pendant son récent voyage en Allemagne, le pape, citant les évêques d’Asie et d’Afrique, soulignait : « …L’expérience de ces évêques est justement que l’évangélisation doit avoir la priorité, que le Dieu de Jésus Christ doit être connu, cru et aimé, qu‘Il doit convertir les cœurs, afin que les choses sociales aussi puissent progresser, afin que la réconciliation progresse… » ‘
«Le fait social et l’Evangile sont inséparables » affirmait le pape avant d’expliquer : « Là où nous portons aux hommes seulement nos connaissances, nos savoir faire, nos capacités techniques et nos instruments, nous leur apportons trop peu ».
La sensibilité orientale aurait traduit ces mots en disant qu’il faut aider les hommes à devenir « pèlerins »
« Nous entrâmes dans sa cellule et le starets m’adressa les paroles suivantes : La prière de Jésus, intérieure et constante, est l’invocation continuelle et ininterrompue du nom de Jésus par les lèvres, le cœur et l’intelligence, dans le sentiment de sa présence, en tout lieu, en tout temps même pendant le sommeil. Elle s’exprime par ces mots : ?Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi ! ? »
Le « récit d’un pèlerin russe » nous montre bien la richesse d’une voie spirituelle, celle de l’Eglise d’Orient, où la prière du cœur (appelée aussi ‘prière de Jésus’) est une tradition ancienne et vénérable et en quelque sorte l’âme de la théologie orientale.
Nous savons que, dans la Tradition biblique, invoquer le nom Dieu signifie rendre présent Sa personne.
Cette présence incessante nous transforme, nous transfigure, nous rend semblables à Celui que nous invoquons. C’est un processus de « divinisation » qui se réalise à travers la communion de l’homme avec Dieu que permet la prière.
Quelquefois, peut-être même à l’Assomption, on pense connaître l’Orient en restant dehors, en le réduisant à des concepts. Cela n’est pas possible.
Il ne suffit pas de savoir tout sur l’Orient pour comprendre l’Orient.
Il faut en faire l’expérience. Il faut être pèlerins.
La prière incessante avec l’invocation du nom de Jésus est un don . C’est une démarche spirituelle confiée de façon particulière à ceux qui, à l’Assomption, font partie de la Mission d’Orient. Il faut créer une tradition fondée sur la vie vécue, à la suite du pèlerin russe et de tous ceux après lui, qui ont marché dans cette voie spirituelle.
Y- a –t-il  à l’Assomption des religieux, des religieuses, des laïcs amis, qui ont dans leur cœur le désir de vivre leur pèlerinage en se laissant conduire par la prière du cœur ?
La réponse se trouve dans la pratique…
Pour savoir si le Seigneur m’appelle, il suffit que je commence à réciter avec les lèvres :
«Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi ! »
 
 P. Claudio

Huit odes sur l’Unique Sabbat

23 avril, 2011

du site:

http://graecorthodoxa.hypotheses.org/882

Huit odes sur l’Unique Sabbat

 3 avril 2010

 Dans la liesse qui suit l’annonce  »le Christ est réssuscité ! » — dans la nuit de Pâques, peu de gens prêtent attention à l’hymne admirable qui est alors chantée, avec quelques altérations il est vrai.

Cette hymne a été composée au 8e siècle par Jean Damascène.

Afin que ceux qui le souhaitent puissent la découvrir ou la redécouvrir ce soir, j’en donne ici la traduction française. Cette traduction est également présentée en regard du texte grec original dans le document suivant: Canon de la Résurrection.

On ne s‘étonnera pas de l’absence de la seconde ode, qui ramène les odes du Canon de la Résurrection au nombre de huit. Possèdant un caractère pénitentiel, celle-ci est uniquement présente dans les canons du Grand Carême, et en particulier dans le Grand Canon d’André de Crète (8e s.). Les hymnographes l’omettent délibérément dans les autres cas.

*

CANON DE LA RESURRECTION

Ode 1
Jour de la Résurrection,
Peuples, brillons dans la lumière.
Pâque, Pâque du Seigneur,
Chantons l’hymne de la victoire,
Car le Christ notre Dieu nous a conduits
De la mort à la vie, et de la terre au ciel.

Gloire à ta sainte Résurrection, Seigneur.

Purifions nos sens, pour voir briller le Christ
Dans l’inaccessible lumière de la Résurrection,
Et pour l’entendre clairement nous dire :
Salut, peuples, qui chantez l’hymne de la victoire.

Gloire

Que les cieux se réjouissent à bon droit,
Que la terre exulte,
Que le monde entier, visible et invisible,
Soit en fête.
Car le Christ, le bonheur éternel, est ressuscité.

Ode 3
Venez, buvons une boisson nouvelle,
Une eau claire qui ne surgit pas, prodigieusement, d’une pierre [sèche],
mais du Tombeau sur lequel nos pieds prennent appui,
Source où l’incorruptiblité dispensée par le Christ
Coule comme l’eau de pluie.

Ode 4
Qu’Ambakoum le prophète se tienne avec nous,
A son poste de garde, et qu’il montre
L’Ange porteur de lumière,
Clamant : Aujourd’hui, c’est le salut du monde,
Car le Christ tout-puissant est ressuscité.

Ode 5
Réveillons-nous au point du jour
Et, à la place d’un parfum,
Offrons notre hymne au Seigneur.
Nous contemplerons à son lever,
Le Christ, le soleil de justice
Qui donne la vie à tous.

Ode 6
Tu descendis au plus profond de la terre
Ô Christ, et tu brisas les barreaux
Qui retenaient éternellement prisonniers.
Et tu ressuscitas du tombeau, dans les trois jours,
Tel Jonas sortant de la baleine.

Ode 7
Celui qui tira les jeunes gens de la fournaise
Devenu homme,
Souffre en tant que mortel,
Et par sa passion, il revêt la mortalité
De la parure de l’incorruptibilité

Lui seul, le Dieu des pères,
Béni et glorifié au dessus de toutes choses.

Ode 8
Ce jour élu et béni, unique d’entre les sabbats
Ce jour roi et seigneur
Est la fête des fêtes, la célébration des célébrations
Car c’est en lui que nous bénissons
Christ dans les siècles.

Ode 9
Glorifie, ô mon âme,
Celui qui a volontairement subi la Passion et l’ensevelissement et qui a ressuscité après trois jours du tombeau.

Resplendis, resplendis, ô nouvelle Jérusalem !
Car la gloire du Seigneur s’est levée sur toi.
Danse maintenant et réjouis-toi, Sion !
Et toi, pure Mère de Dieu, sois heureuse,
Car celui qui naquit de toi est ressuscité.

Le Christ, la nouvelle Pâque, la victime du sacrifice, l’agneau de Dieu, Celui qui détruit le péché du monde.

Que ta voix est divine, aimée et douce, ô Christ !
Jusqu’à la fin du siècle, elle nous prodiguera
Sans mensonges, la promesse.
Nous les fidèles, nous nous réjouirons de celle-ci,
La détenant comme l’ancre de notre espoir.

Aujourd’hui toute la création se réjouit, car le Christ est ressuscité et l’Hadès pillé.

Ô Christ, grande et sainte est ta Pâque !
Ô Sagesse et Verbe et puissance de Dieu,
Donne-nous de participer fidèlement à ton image,
Dans le jour sans soir de ton Royaume.

L’ange disait à haute voix à la [Vierge] Pleine de grâce. Réjouis-toi, ô pure Vierge, et encore Réjouis-toi !
Car ton Fils est ressuscité du tombeau, après trois jours

Resplendis, resplendis, ô nouvelle Jérusalem …

Jour de la Résurrection, brillons dans la lumière de cette fête universelle et embrassons-nous les uns les autres. Annonçons-la aussi, ô frères, à ceux qui nous haïssent. Pardonnons toutes choses par la Résurrection, et clamons : Le Christ est ressuscité des morts, par sa mort il a vaincu la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux, il a offert la vie.

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