Archive pour la catégorie 'Orthodoxie'

LA SAINTE RENCONTRE OU LA PRÉSENTATION DU CHRIST AU TEMPLE

1 février, 2012

http://www.pagesorthodoxes.net/fetes/presentation1.htm

LA LITURGIE ORTHODOXE

(à lire, même la partie liturgique, à partir du lien)

LA SAINTE RENCONTRE OU LA PRÉSENTATION DU CHRIST AU TEMPLE 

MÉDITATION SUR LA FÊTE AVEC LE PÈRE LEV GILLET                     

D’après la loi de Moïse (Lv 12, 2-8), la mère d’un enfant mâle devait, quarante jours après la naissance, présenter l’enfant devant le tabernacle et offrir en holocauste, comme purification  » de son flux de sang « , soit un agneau soit une paire de colombes ou de pigeons. La présentation d’un enfant premier-né avait aussi le sens d’un rachat, car tout premier-né, aussi bien animal qu’humain, était considéré comme appartenant à Dieu (Nb 18, 14-18). Marie et Joseph obéirent à ce précepte de la loi. Ils apportèrent au Temple Jésus qui fut béni par le vieillard Siméon et reconnu comme sauveur par la prophétesse Anne. C’est cet événement que nous célébrons dans la fête du 2 février [1].
Aux vêpres de la fête, le soir du 1er février, on lit trois leçons de l’Ancien Testament. La première (Ex 13, 1-16) formule les préceptes relatifs à la circoncision et à la purification, mis dans la bouche de Dieu parlant à Moïse. La deuxième (Is 6, 1-12) décrit la vision des séraphins aux six ailes par Isaïe et la manière dont un des séraphins, avec un chardon ardent, purifia les lèvres du prophète ; ce passage a vraisemblablement été choisi à cause de quelques paroles qui pourraient symboliquement préfigurer la venue du Christ dans le Temple :  » Les gonds du seuil vibraient… et le Temple se remplissait de fumée… et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur des Armées « . La troisième leçon (fragments du chapitre 19 d’Isaïe) ne se comprend bien que si on lit le chapitre tout entier : on voit alors que la venue du Seigneur en Égypte, la destruction des idoles égyptiennes en sa présence, et son adoration pas les Égyptiens peuvent s’appliquer à la révélation que le Christ a faite de lui-même aux païens, ( » lumière pour éclairer les nations « , comme dit le cantique de Siméon.) L’évangile lu à matines (Lc 2, 25-32) est un abrégé de celui qui est lu à la liturgie (Lc 2, 22-40) et qui relate la présentation de Jésus au Temple. L’épître de la liturgie (He 7, 7-17), parle de Melchisedek rencontrant Abraham ; déjà Lévi a payé la dîme à Melchisedek  » en la personne d’Abraham… car il était dans les reins de son aïeul…  » ; le sacerdoce aaronique rendait ainsi hommage au sacerdoce éternel ; de même, pouvons-nous inférer de ce texte, que le Temple de Jérusalem, en la personne de Siméon qui accueille et bénit Jésus, rend hommage au sacerdoce du Christ. On sait que le cantique de Siméon,  » Laisse maintenant, Seigneur, ton serviteur s’en aller en paix « , est devenu un élément de l’office divin quotidien, à Rome comme à Byzance. La phrase de Siméon [2] à Marie,  » un glaive te transpercera l’âme… « , jette un rayon de lumière sur le mystère de la participation de la Très Sainte Vierge à la Passion de son Fils.
 » Allons, nous aussi… à la rencontre du Christ et accueillons-le, ornez votre chambre… et recevez le Christ Roi… Et accueillez Marie la porte du ciel « . Ces chants de la fête de la Présentation s’appliquent aussi à notre âme. Chaque âme devrait être un Temple de Dieu, où Marie apporte Jésus. Et chacun de nous, comme Siméon, devrait prendre l’enfant dans ses bras et dire au Père :  » Mes yeux ont vu ton salut. La prière de Siméon,  » laisse ton serviteur s’en aller en paix « , ne signifie pas seulement que celui qui a vu Jésus et l’a tenu dans ses bras peut maintenant quitter cette vie, mourir en paix. Elle signifie encore pour nous que, ayant vu et touché le Sauveur, nous sommes délivrés de la servitude du péché et nous pouvons nous éloigner en paix du royaume du mal.

NOTES
[1] Cette fête existait à Jérusalem dès la première moitié du Ive siècle. L’empereur Justinien 1er l’introduisait en 542 dans tout l’empire byzantin. Nous la trouvons célébrée à Rome au VIIe siècle. En Orient, la Présentation (ou, selon le terme grec, la  » rencontre « ) est considérée comme une des fêtes de notre Seigneur. En Occident, c’est plutôt une fête de la sainte Vierge ; on la nomme généralement  » Purification de la bienheureuse Vierge Marie « . L’usage latin de bénir des cierges le 2 février date du XIe siècle.
[2] Nous ne savons pas qui était Siméon, pas plus que nous ne savons qui était Anne. Il est possible que Siméon ait été un fils du célèbre rabbin Hillel et le père du pharisien Gamaliel que mentionne, plutôt avec sympathie, le livres des Actes (5, 34). Certains textes rabbiniques pourraient être interprétés dans ce sens. Il est aussi possible que Siméon ait eu deux fils, Gharinus et Leucius, dont parle l’évangile apocryphe de Nicodème. Mais nous n’avons pas l’ombre de certitude historique à ce sujet.

Extrait du livre L’An de grâce du Seigneur,
signé « Un moine de l’Église d’Orient »,
Éditions AN-NOUR (Liban) ;
Éditions du Cerf, 1988.

CONFESSION DE FOI ET ACTION DE GRÂCE AU CHRIST, FILS DE DIEU ET SAUVEUR DU MONDE (Saint Tikhon de Zadonsk)

20 janvier, 2012

http://spiritualite-orthodoxe.blogspot.com/2009/06/meditation-spirituelle.html

CONFESSION DE FOI ET ACTION DE GRÂCE AU CHRIST, FILS DE DIEU ET SAUVEUR DU MONDE

(Saint Tikhon de Zadonsk)

Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu’Il m’a donné ?

Ô, Sauveur ! C’est pour nous tous que Tu es venu dans le monde, et donc, pour moi aussi ! C’est pour sauver les pécheurs que Tu es venu, et donc, pour me sauver moi aussi, le pécheur. Tu es venu pour ceux qui étaient dans la perdition, et je suis de ceux-là ! Ô, mon Dieu, mon Seigneur, et mon Créateur ! C’était à moi de venir devant Toi me prosterner, pour implorer humblement Ton pardon et Ta miséricorde, puisque j’ai transgressé Ta loi ! Mais voilà que Tu t’es déplacé en personne, Toi mon Maître, pour visiter de Ta miséricorde Ton serviteur misérable et indigne, Ton ennemi, ce renégat ! Ecoute, ô mon âme ! Sois attentive ! Dieu est venu jusqu’à toi ! Ton Seigneur t’a visitée !…
Celui qui est né du Père avant les siècles est né pour moi de la Vierge-Mère. Celui qui s’est enveloppé de lumière comme d’un manteau, qui a déployé le ciel comme une tente, a porté des langes pour moi. Celui qui a le ciel pour trône et la terre pour escabeau, a reposé pour moi dans une mangeoire. Celui qui nourrit toute chair s’est nourri pour moi du lait maternel. Celui qui emplit tout et repose sur les chérubins a été porté pour moi par des bras maternels. L’Auteur de la Loi a été circoncis pour moi selon la Loi. Pour moi, l’Invisible s’est montré, vivant parmi les hommes. Pour moi, Dieu s’est fait mon semblable, devenant Homme. Pour moi, le Verbe s’est fait chair, le Seigneur de gloire a pris l’aspect d’un serviteur, le Roi des Cieux a vécu et marché sur la terre. Le Seigneur de tous a peiné, Il a fait des miracles, Il s’est entretenu avec les hommes, Il s’est présenté comme un esclave. Celui qui nourrit et désaltère toute chair a eu faim et soif. Celui qui essuie toute larme du visage de chacun a pleuré. Le Consolateur a souffert et s’est attristé. Le Saint et le Juste s’est adressé aux pécheurs. Le Tout-Puissant a connu la fatigue. Celui qui habite la lumière inaccessible n’a pas trouvé où reposer Sa tête. Celui qui dispense à tous la richesse s’est fait pauvre. Celui qui est partout présent et qui emplit tout s’est déplacé de ville en ville. Le Fils de Dieu est né sans quitter le sein du Père, Il a vécu et peiné trente-trois ans sur la terre pour moi, Son esclave.
Mais qu’est-ce que Tes yeux ont bien pu trouver de digne en moi, pour que Tu sois venu me chercher dans cette vallée des larmes ? Soit, le pasteur court derrière sa brebis égarée… mais ce n’est après tout que sa propriété ; le voyageur se rend à l’étranger… mais pour son profit ; le roi rachète les prisonniers… mais avec de l’or ou de l’argent, par le truchement d’un ambassadeur, et pour satisfaire son intérêt. Mais Toi, qu’as-Tu trouvé en moi, ô mon Maître ? Quelle utilité, quel profit, quel bien le Roi du ciel et de la terre a-t-Il trouvé à venir à ma recherche, en personne, sans ambassade ? Le Seigneur Lui-même est venu racheter Son esclave, non pas au prix de l’argent ou de l’or, mais au prix de Son sang très saint. Et qu’a-t-Il trouvé ? Rien ! Si ce n’est la corruption, la faiblesse, la misère, la désobéissance, et même l’animosité ! Ce serait déjà une grande chose que Tu sois venu me chercher si je m’étais égaré, ou si on m’avait capturé et arraché à Toi. Mais voilà, c’est incompréhensible ! Je suis un renégat, Ton ennemi délibéré !
Oh, comme j’ai honte de le dire ! Et pourtant c’est vrai : je T’ai renié, je suis allé de moi-même suivre Ton adversaire. Je me suis entendu avec lui pour ravir Ta dignité divine. Non contente d’avoir été honorée plus que toutes les autres, Ta créature a voulu se faire dieu ! Tu l’as honorée d’une âme raisonnable, de la ressemblance à Ton image divine, mais ce grand honneur était encore trop petit…
Voici que j’ai convoité de devenir un dieu et de Te déshonorer, Toi mon Maître, alors que Tu venais juste de m’honorer ! J’ai offensé et irrité Ton infinie majesté, en devenant Ton ennemi. Telle était ma situation, et Tu es venu quand même, pour moi, sans autre motif que mon salut et mon profit !
Mon malheur et ma perdition ont été une perte pour Toi aussi, et mon salut un gain ! Tu as ressenti ma chute comme un dommage personnel, et mon bonheur comme un avantage ! Ta bonté, Seigneur, n’a pas supporté de me voir dans la perdition, elle T’a convaincu, Toi l’Invaincu, de descendre vers moi, sans le truchement d’un ange ou d’un ambassadeur, pour me chercher en personne, puisque je ne pouvais pas monter vers Toi. Le Pasteur est sorti, Il a peiné en recherchant Sa brebis égarée dans la montagne !
Seigneur, Tu m’as visité de Ta miséricorde, Tu m’as cherché sans profit, Tu m’as aimé sans en tirer d’avantage. Ô, mon Dieu ! Voilà l’amour véritable, qui ne recherche ni l’intérêt ni l’espoir d’une rétribution ! Tu m’as tant aimé que Tu es venu pour mon salut, sans en tirer de profit. Oh, quelle bonté, quelle miséricorde, Fils de Dieu et de la Toujours-Vierge ! Comme nous sommes bienheureux, nous autres les pauvres et misérables humains : le Seigneur Roi est venu vivre parmi nous ! Dieu s’est fait semblable aux hommes, Il a vécu pour nous, parmi nous !
Bienheureux le sein qui T’a porté et les mamelles qui T’ont allaité, ô Fils de Dieu ! Bienheureux les langes qui T’ont emmailloté ! Bienheureuse la mangeoire qui T’a reçu ! Bienheureux les bras qui T’ont bercé petit enfant, Toi le Dieu d’avant les siècles ! Bienheureuse aussi la tunique du Dieu incarné, qui S’est enveloppé de lumière comme d’un manteau ! Bienheureux les yeux qui T’ont vu, les oreilles qui T’ont entendu, les mains qui T’ont touché, Toi le Verbe vivant, le Donateur de vie ! Bienheureuse l’époque où le Roi céleste est apparu sur la terre ! Bienheureux plus encore, ceux qui Te voient, non pas marchant sur la terre, mais assis à la droite du Père, Toi Jésus, en qui les saints croient sans T’avoir vu encore, se réjouissant d’une joie ineffable ! Rends-moi digne de Te contempler par la foi et de T’adorer dans l’amour, puis de Te voir là-haut face à face !
Mais regarde, ô mon âme, et vois comment le Roi céleste a été accueilli pas Ses sujets, comment les esclaves ont reçu leur Seigneur, comment les humains ont honoré le Dieu incarné ! Regarde quels dons, quelle gratitude, quel honneur et quelle adoration ils ont présentés à leur Bienfaiteur qui venait les sauver, accomplissant devant eux des miracles, purifiant les lépreux, guérissant les malades, délivrant les paralytiques, illuminant les aveugles, redressant les boiteux et les bossus, ressuscitant les morts et nourrissant des milliers d’affamés ! Voici que la honte empourpre mon visage, que la terreur oppresse mon coeur, et que ma langue bégaie ! Quelle émotion dans ce cri de l’évangéliste : Il est venu chez les siens et les siens ne L’ont pas reçu ! Tout cela est terrible et pitoyable ! Dieu vient chez les hommes, dans la chair, et ils ne Le reçoivent point ! Le Seigneur Roi vient chez Ses sujets, chez Ses esclaves, et ils Le renient ! Ciel, écoute ! Crie à la terre que les hommes n’ont pas reçu leur Dieu, les esclaves leur Seigneur, et les sujets leur Roi !
Oh, mon Dieu ! Tu savais tout cela, et néanmoins, Tu es venu me sauver, moi perdu et égaré ! La méchanceté et l’ingratitude de tes ennemis ne T’ont pas arrêté ! Ta bonté, Ton amour et ma pauvreté l’ont emporté. Et non contents de ne pas recevoir leur Seigneur et Bienfaiteur et de Le renier, les ingrats ont mis le comble au mal, à la cruauté, au manque d’humanité, et à la grossièreté : ils ont considéré comme de la possession Ton enseignement céleste ! Il a un démon, Il est fou, pourquoi L’écoutez-vous ? Ils ont attribué Tes miracles à Ton ennemi : c’est par Béélezbul, le prince des démons, qu’Il chasse les démons ! Comme Tu fréquentais les pécheurs pour les toucher de Ta bienveillance, pour les sauver, Il T’ont qualifié de mangeur, de buveur, d’ami des publicains et des pécheurs ! Et combien d’autres blasphèmes n’ont-ils pas proférés contre Toi, leur Seigneur, leur Bienfaiteur, Toi qui es pourtant au-dessus de tout honneur ! Oh, cruauté et ingratitude des hommes ! Oh, bonté et longanimité de Dieu !
Et puis ils ont cherché à Te tuer, Toi qui venais pour les sauver. Tu connaissais le conseil des méchants, Tu lisais dans leur coeur, Tu voyais tout, mais Tu patientais. Ils trouvèrent l’occasion chez Ton disciple ingrat, qui Te vendit pour trente deniers (prix dérisoire de l’Inestimable), qui vendit Celui qui vaut plus que le monde entier et des milliers de monde. Tu voyais leur conseil impie, leur marchandage inique, mais Tu patientais, car Tu voulais souffrir pour moi, Ton esclave, afin de me purifier par Ton sang, de me ranimer par Ta mort, de m’honorer par Ton déshonneur… Gloire à Toi pour tout !
Ô Toi, vendu et trahi, ô Toi qui t’es livré volontairement à ceux qui Te cherchaient, ô Toi qui savais tout ce qui T’attendait, on T’a lié, Toi le Seigneur inaccessible aux chérubins et aux séraphins, on T’a jugé, Toi le juge des vivants et des morts ! On T’a outragé, déshonoré, on a craché sur Ton saint visage que les anges n’osent regarder, on T’a souffleté et jugé, on a proclamé que Tu méritais la mort, Toi la vie de tous ! On T’a préféré un brigand et un meurtrier, Fils de Dieu, Toi seul bon et seul juste. Le peuple a crié : fais mourir Celui-ci et relâche-nous Barabbas ! Crucifie-le ! Crucifie-Le ! Quel miracle, quelle horreur, quel acte inouï ! Conduire l’Immortel en dehors de la ville comme un condamné, pour Le pendre entre deux malfaiteurs et Le mettre à mort ! Après T’avoir suspendu sur la Croix, on a blasphémé et hoché la tête, Te donnant du fiel pour nourriture, du vinaigre pour étancher Ta soif. On a percé Tes mains et Tes pieds, compté tous Tes os ! Mort, on T’a transpercé les côtes et de nouveau injurié : nous nous souvenons de ce qu’a dit cet imposteur ! Puis on a remis Ton corps très saint à la garde et scellé Ton sépulcre. Qui a fait cela ? Ceux que Tu étais venu sauver !
Tu as supporté leur méchanceté comme un agneau qu’on mène à la boucherie… Le Seigneur a tout supporté de Ses esclaves, le Créateur de Ses créatures, Dieu de Ses gens, le Roi de ses sujets, le Bienfaiteur de ceux qu’Il avait comblés de ses bienfaits innombrables, le Juste et l’Innocent des iniques. Il a tout supporté devant le ciel et la terre, devant les hommes et les anges, Se livrant en spectacle à une foule nombreuse, à Ses amis et à Ses ennemis. Il a tout supporté, nu, et abandonné de tous. Il a tout supporté pour chacun d’entre nous, et pour moi aussi le pécheur, puisqu’Il était justement venu dans le monde pour chacun d’entre nous ! Mon Seigneur a supporté pour moi un tel déshonneur et de tels supplices, et qui plus est, volontairement ! Que suis-je donc, qui suis-je donc, pour que mon Seigneur ait supporté tout cela pour moi ? Terre et cendre, pécheur, esclave et indigne… Quel est donc ce miracle nouveau et inouï, quelle est donc cette bonté indicible et inconcevable, quelle est donc cette indulgence ineffable ? Relève-toi, ô mon âme ! Relève-toi et crains ! Humilie-toi, adore, prosterne-toi devant Ton Seigneur ! Chante au Seigneur un chant nouveau car le Seigneur a fait des merveilles ! Pour Son esclave indigne, misérable et criminel, le Seigneur et Créateur a tout supporté, même la mort !
Quant à moi, criminel et transgresseur de la loi, blasphémateur sans honneur, je me suis livré au diable mon ennemi ! Je mérite les crachats des démons, les outrages, les moqueries, les coups, les soufflets, les souffrances et la mort éternelle ! Et c’est mon Maître et Créateur qui les a supportés à ma place ! L’esclave a péché et le Seigneur a supporté les supplices. L’esclave a fauté et son Maître a été battu. L’esclave a volé et son Maître l’a rétribué. L’esclave s’est endetté et le Maître a remboursé les dettes. Comment, par de l’argent, par de l’or ? Non ! Par Son déshonneur, Ses plaies, Son sang et Sa mort sur la Croix. Pour moi, misérable et maudit, Tu as prêté serment pour les siècles, Toi le seul béni. Pour moi le blasphémateur, Tu as supporté le blasphème et le déshonneur, Toi le Seigneur de gloire. Pour moi, vendu au péché, Tu as supporté, Toi l’Inestimable, d’être vendu, livré au jugement, condamné et tué. Gloire à Toi, ô Maître et Créateur, gloire à Toi pour Tout ! je n’ai rien d’autre à T’offrir que ces paroles : gloire à Toi pour tout ! Tu as vécu sur la terre, Toi le Roi céleste, afin de m’élever au ciel, moi qui avais été chassé du paradis ! Tu es né dans la chair d’une Vierge pour me faire renaître par l’Esprit. Tu as supporté les blasphèmes pour fermer la bouche de mes ennemis et calomniateurs. Tu as supporté le déshonneur, Toi plus haut que tout honneur, pour m’honorer, moi le déshonoré. Tu as pleuré pour ôter les larmes de mes yeux. Tu as soupiré, Tu t’es affligé, Tu as connu l’angoisse pour éloigner de moi les soupirs éternels, l’affliction, l’angoisse, la maladie, et me faire don de l’allégresse et de la joie éternelle. Tu as été vendu et livré pour m’affranchir, moi le captif. Tu as été attaché pour rompre mes liens. Tu t’es présenté devant des juges iniques, Toi qui juges toute la terre, afin de m’épargner le jugement éternel. Tu as été dénudé afin de couvrir ma nudité du manteau de la délivrance. Tu as porté la couronne d’épines pour me coiffer de la couronne de vie. Tu as accepté les outrages, Toi le Roi de tous, afin de m’ouvrir le royaume céleste. Ta tête a reçu des coups de roseau pour m’inscrire dans le livre de vie. Tu as accepté de souffrir hors de la ville afin de m’introduire dans la Jérusalem Céleste, moi qui avais été chassé du paradis. Tu as été compté parmi les malfaiteurs, Toi le seul juste, afin de me justifier, moi l’inique. Tu t’es fait malédiction, Toi le seul béni, pour me bénir, moi le maudit. Tu as versé Ton sang pour laver le pus de mes péchés. Tu as été abreuvé de fiel pour me convier à Ta table dans le royaume. Tu as connu la mort, Toi la Vie de tous, afin de ressusciter le mort que j’étais. Tu as été couché au tombeau pour m’arracher à la tombe. Tu es ressuscité pour me convaincre de la résurrection. Tu es monté au ciel pour m’y entraîner à Ta suite et me glorifier dans Ton royaume. Tu as fait tout cela pour moi, Ton esclave !
Ô Seigneur ! Qu’est-ce que l’homme pour que Tu t’en souviennes et le fils de l’homme pour que Tu le visites ? L’homme n’est que terre et cendre, et qui plus est, transgresseur de Ta sainte Loi. Et pourtant, Tu as honoré celui qui t’avait déshonoré, Toi son Créateur et son Seigneur ! Créateur, Tu as fais miséricorde à Ta créature. Maître, Tu as eu pitié de Ton esclave. Pasteur, Tu es allé à la recherche de Ta brebis égarée. Libérateur, Tu as affranchi le captif, Tu as rappelé le rejeté, Tu as libéré l’enchaîné. Ma Vie, Tu as ranimé le mort. Ma Force, Tu as relevé le déchu. Mon Protecteur, Tu as honoré le déshonoré, Tu as protégé l’impuissant. Tu as brisé mes liens, je Te sacrifierai un sacrifice de louange. Je confesse Ta grâce, j’embrasse Ton amour de l’homme, je salue Ta bonté et Ta miséricorde, j’honore et je chante Ton inconcevable indulgence.
Oh, que pourrai-je offrir en retour à Ta bonté ? Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu’Il m’a donné ? Si je mourais mille fois pour Toi, cela ne serait encore rien, car Tu es mon Seigneur, mon Créateur, et mon Dieu. Je ne suis que terre et cendre, je ne suis qu’un pécheur, un esclave indigne, et je mérite non seulement la mort temporelle, mais aussi la mort éternelle. Que Te rendre, mon Seigneur qui m’aime, mon Protecteur, mon Libérateur, mon Rédempteur ? Que Te rendrai-je, à Toi qui n’as pas eu pitié de Toi-même, qui t’es livré au déshonneur, aux blasphèmes, aux moqueries, aux outrages, aux crachats, à la condamnation, aux coups, aux plaies, au martyre, à la crucifixion, à la mort, afin de faire du misérable et du rejeté que je suis un bienheureux ? Que pourrais-je Te rendre, moi qui ne possède rien en propre, si ce n’est ma corruption, mes faiblesses et mes péchés ? Mon âme et mon corps sont Ton oeuvre, ils T’appartiennent. Malheur à moi, le corrompu et le déchu ! Les conseils du malin et ma propre volonté m’ont perdu. Je T’apporterais bien un coeur reconnaissant, et c’est d’ailleurs la seule chose que Tu recherches chez moi, mais même cela, je ne puis Te l’offrir sans Ton aide ! Car sans Ton aide, je ne puis Te connaître, et si je ne Te connais pas, comment puis-je T’aimer ? Oh, comme je suis faible, misérable, pauvre et corrompu ! Comme l’ennemi m’a blessé et brisé ! Aie pitié de moi, mon Libérateur, puisque déjà Tu m’as aimé, puisque déjà, Tu t’es livré pour moi ! Aie pitié de moi et éclaire-moi, afin que je Te connaisse, Toi ma Vie ! Allume en moi l’amour de Toi, pose mes pieds sur le roc et guide mes pas afin que je Te suive, Toi mon Libérateur, mon seul Guide vers le ciel, et ma Vie éternelle ! Entraîne-moi à Ta suite, Amour brûlant ! Attire-moi par Ton parfum, afin que je m’élance dans Ton sillage, et que là où Tu es, je sois ! Que Ton esclave racheté puisse contempler Ta gloire ! Ô Miséricordieux, compatissant Ami de l’homme ! Donne-moi le coeur qui Te suivra, dirige-moi sur la voie de Tes élus ! Conduis-moi à Ta suite par Ton Esprit Saint ! Ton Esprit bon me conduira dans la terre de rectitude. Ton oeuvre est grande, mon esprit ne peut la comprendre. Toi, Seigneur, Roi du ciel et de la terre, Tu es descendu des cieux, Tu t’es incarné de la Vierge et Mère de Dieu, Tu as souffert, Tu as été crucifié, Tu as répandu Ton sang pour moi, Ton esclave ! Grande en vérité est Ton oeuvre, grande et admirable ! Je crois, je confesse, je reconnais, je prêche, et néanmoins je m’étonne toujours de Ta si grande bonté, de Ta miséricorde à mon égard, pauvre pécheur…
Je T’en prie humblement, Ami de l’homme, accorde-moi encore une grâce, à moi pécheur : lave tous mes péchés par le saint Sang que Tu as versé pour Ton esclave pécheur, affermis-moi dans Ta crainte et dans Ton amour, rends-moi digne de suivre Tes saints pas avec foi et amour, garde-moi par Ta puissance des ennemis qui cherchent à dévier ma route et à m’éloigner de Toi, mon Rédempteur ! Ta miséricorde me suivra tous les jours de ma vie, afin que, sauvé totalement par Ta grâce, je T’apporte ma gratitude face à face, je Te chante, Te loue et Te glorifie avec tous Tes élus, ainsi que Ton Père Eternel et Ton très-saint, bon, et vivifiant Esprit, dans les siècles des siècles. Amen !

Dumitru Staniloae. « Ose comprendre que je t’aime »

9 janvier, 2012

http://www.esprit-et-vie.com/article.php3?id_article=2402

Dumitru Staniloae. « Ose comprendre que je t’aime »

P. David Roure

Préface d’A.-M. Allchin. – Paris, Éd. du Cerf, coll. « Patrimoines – Orthodoxie », 2008. -

Esprit & Vie n°207 – janvier 2009,

Le P. Staniloae est l’un des plus grands théologiens de l’orthodoxie roumaine du xxe siècle. Né en 1903 en Transylvanie, il consacra de longues années de sa vie à l’édition d’une Philocalie en roumain, dont les dix volumes parurent entre 1947 et 1982. Son œuvre maîtresse fut sa Théologie dogmatique orthodoxe, publiée en 1978, et non encore traduite dans notre langue dans laquelle on ne peut lire que quatre de ses ouvrages, d’ailleurs tous épuisés. À l’heure où l’on peut espérer que les Éditions du Cerf éditent bientôt les œuvres les plus importantes de ce théologien, le P. Costa de Beauregard, prêtre dans l’Église schismatique de l’ECOF (Église catholique orthodoxe de France) avant de l’être dans le Patriarcat de Roumanie (il est aujourd’hui recteur d’une paroisse dans les Yvelines), fait reparaître, un quart de siècle après une première édition (1983) et quinze ans après la mort du P. Staniloae (1993), les entretiens qu’il avait eus avec lui au cours de l’été 1981, au monastère de Cernica, près de Bucarest. Le lecteur francophone a ainsi un accès direct à la pensée de Dumitru Staniloae. Il regrette seulement un peu qu’un usage pour le moins étrange des guillemets ne lui permette pas de savoir toujours avec précision si c’est lui qui parle ou… le P. Costa de Beauregard ! D’autre part, il aurait également apprécié que la biographie fournie du théologien soit un peu plus développée. Ceci dit, c’est avec une grande joie qu’il pénètre peu à peu dans une pensée d’une si grande richesse spirituelle.
Costa de Beauregard insiste dès ses premières pages sur la spécificité roumaine : « Il y a quelque chose de mesuré et d’équilibré dans l’orthodoxie roumaine, que l’on ne trouve pas chez les Russes. Il y a quelque chose d’humain et de sensible que l’on ne trouve pas chez les Grecs. Et, pourtant, tous sont orthodoxes » (p. 13).
Le livre est divisé en quinze chapitres, reprenant chaque fois un thème important de la théologie orthodoxe, depuis « la vie » (chap. 1), « la communion des saints » (chap. 3) et « l’expérience trinitaire » (chap. 4), jusqu’à « la divine compassion » (chap. 14), où la compassion est présentée comme un « déchirement intérieur pour les hommes » (p. 199) et « la lutte pour la communion » (chap. 15), où nous lisons à l’avant-dernière page de l’ouvrage : « Nous sommes appelés à travailler avec Dieu à l’instauration de la communion entre les hommes. Dans chaque liturgie, nous anticipons le Royaume des cieux. Nous entrons dans une communion et une joie partagée : c’est l’avant-goût du Royaume. Mais cela ne suffit pas. Nous pouvons aussi prolonger cette communion dans le quotidien » (p. 215).
Si nous nous arrêtons au chapitre 11, intitulé « Théologie et union avec Dieu » (p. 153-168), nous constatons que, d’entrée de jeu, le P. Staniloae vise juste même s’il met la barre très haut : « La théologie ressort du désir de l’homme de connaître Dieu. Il ne peut être connu comme un objet. Il n’est pas un objet. Il est Le sujet par excellence. Une personne ne peut être connue comme un objet. Je la connais en m’unissant à elle ; elle me connaît en s’unissant à moi. Il n’y a connaissance que dans la mesure où il y a union. Dieu s’est uni à l’humanité pour qu’elle puisse Le connaître : c’est la base de la théologie » (p. 153). Il insiste sur le fait que « la fonction théologique de l’Église s’apparente au prophétisme » (p. 160). Et, plus loin : « Dans l’orthodoxie, on dit souvent que la liturgie est la seule chaire de théologie de l’Église » (p. 164). À la fin du chapitre : « L’être humain s’enrichit et devient plus complexe au cours de l’Histoire. La vie spirituelle est le lieu de nouvelles découvertes qui exigent une langue plus nuancée, plus poétique. La théologie a perdu son prestige quand elle a voulu devenir une science, quand elle s’est mise en compétition avec la sagesse du monde. Elle peut être lyrique mais unir la poésie à une grande précision de termes. Car il y a une extrême précision dans la terminologie ; elle est compatible avec la poésie » (p. 167). Bref, là comme sur toutes les autres thématiques abordées, la vision du P. Staniloae est originale et stimulante !

6 janvier byzantin: Théophanie, Baptême du Christ, noces de Cana

4 janvier, 2012

http://www.mariedenazareth.com/12218.0.html?&L=0

6 janvier byzantin: Théophanie, Baptême du Christ, noces de Cana

Ce jour est une des très grandes fêtes du Seigneur. Elle est précédée de quatre jours d’avant fête, elle est suivie d’une synaxe en l’honneur de Jean Baptiste, et elle se prolonge jusqu’au 14 janvier. Cette fête, très ancienne, a été réorganisée quand est apparue la fête de Noël.

Cette fête célèbre :
La manifestation de Jésus aux nations (les mages venus d’Orient)
La manifestation de Jésus lors de son baptême au Jourdain
La manifestation de Jésus lors des noces de Cana

C’est donc aussi une manifestation de la Sainte Trinité puisque la Trinité est manifestée lors du baptême du Christ.
C’est donc aussi une fête du Christ comme lumière du monde : celui qui révèle qui est Dieu et quelle est notre destinée.
La liturgie parle de notre condition déchue et de la grâce qui nous rend lumineux.
La liturgie comporte une bénédiction de l’eau qui n’est pas forcément liée au baptême, nous dirions en Occident « un sacramental ».

Vêpres
La fin des apostiches évoque la Vierge dans un langage imagé : Jésus est comme le soleil tandis que Jean le Batiste est un chandelier, et il est né de la stérile, c’est à dire Elisabeth !
« Voyant le Soleil issu de la Vierge
Demander le baptême dans le Jourdain
Le chandelier né de la stérile lui cria dans la crainte et la joie :
C’est à toi de me sanctifier, ô maître, par ta sainte Epiphanie ! »

Matines

Hypakoï :
« Lorsque tu illuminas par ton Epiphanie l’univers, Alors s’enfuit l’amère incrédulité Et le Jourdain remonta son cours, nous élevant jusqu’au ciel : Christ notre Dieu, gardes-nous désormais Dans la sublimité de tes divins commandements Par l’intercession de ta Mère, et prends pitié de nous. »

Ode 6 :
« La voix du Verbe, le chandelier de la Clarté, l’étoile du matin et du Soleil le précurseur crie au désert à tous les peuples :
Repentez-vous, venez vous purifier de vos péchés, car voici que s’avance le Christ, le rédempteur du monde.
Né du Dieu et Père immatériellement,
De la Vierge, sans souillure, prend chair le Christ
Dont le Précurseur nous enseigne qu’il ne peut délier la courroie, c’est à dire l’union du Verbe et de notre nature, puisqu’il est venu racheter de l’erreur les mortels.»

A la liturgie (= sainte Messe)

Mégalynaire t2.
« Magnifie ô mon âme, celui qui vient dans le Jourdain pour s’y faire baptiser. Toute langue hésitera à prononcer l’éloge digne de toi, et l’esprit le plus subtil éprouve le vertige à te chanter, Mère de Dieu ; mais dans ta bonté reçois l’hommage de notre foi et l’élan de notre amour, qui monte vers toi ; car tu es la protectrice du peuple chrétien : nous te magnifions. »
La liturgie comporte une longue prière de bénédiction de l’eau, afin que tous ceux qui en boivent trouvent en elle la purification de leur âme et de leur corps, et que tous ceux qui la touchent trouvent la sanctification.

Extraits de :
Guillaume Denis, Le Spoutnik : Nouveau Synecdimos,
Diaconie Apostolique, Parme 1997 ; Paris 2001, p. 879-882

LA FERVEUR ET LA TIÉDEUR (Pape et Patriarche d’Alexandrie – par S.S. Shedouda III)

18 novembre, 2011

du site:

http://www.pagesorthodoxes.net/pages-choisies/shenouda-tiedeur.htm

par S.S. Shedouda III,

Pape et Patriarche d’Alexandrie

Je ne prétends pas avoir atteint le but ni être parvenu à la perfection, mais je le poursuis pour tâcher de le saisir, comme moi-même j’ai été saisi par le Christ Jésus. Frères, je ne pense pas encore l’avoir saisi, mais je n’ai qu’un souci : oubliant ce qui est derrière, tendu vers l’avant de tout mon être, je cours droit au but. Ph 3,12-14

LA FERVEUR ET LA TIÉDEUR
L’Esprit Saint descendit le jour de la Pentecôte sous la forme de langues de feu (Ac 2, 3) qui embrasèrent les saints apôtres. Dieu de même apparut au prophète Moïse dans une flamme de feu dans le buisson (Ex 3, 2), et Saint Paul dit aussi : Notre Dieu est un feu dévorant (Hé 12, 29).
Celui qui est habité par l’Esprit de Dieu doit être dans la ferveur de l’Esprit. Celle-ci imprègne son cœur, son amour, ses prières, ses dévotions, son service. Cette ferveur embrase toute sa vie, et tout lieu où il se trouve s’embrase par sa ferveur, par ses activités et par le saint zèle qui l’anime.
L’amour de Dieu et celui du prochain remplissent le cœur de l’homme spirituel. Or, la Sainte Bible compare l’amour à un feu, et l’Écriture dit à ce propos : Les grandes eaux ne peuvent éteindre l’amour (Ct 8, 7).
C’est pour cette raison que le serviteur de Dieu animé par l’amour s’embrase de feu, comme le signale l’Apôtre en parlant de son ministère : Que l’autre trébuche et c’est un feu qui me brûle ? (2 Co 11, 29). Or cette ferveur de l’homme spirituel se transmet aux autres.
Des saints anges qui exécutent l’oeuvre de Dieu avec ferveur et ardeur le psalmiste dit :

Il fait des souffles ses anges,
Des flammes de feu ses serviteurs (Ps 103, 4).

Cependant, cette ferveur spirituelle ne dure pas toujours chez bien des enfants de Dieu et ils sont alors envahis par la tiédeur… Ils ne persévèrent pas dans leur amour d’antan pour beaucoup de raisons.
Ils prient, mais plus avec le même amour, ni avec la même profondeur, ni avec le même esprit. Ils lisent la Sainte Bible sans en être touché et il en est de même des réunions spirituelles et de la sainte liturgie qui n’émeuvent plus leur cœur comme jadis.
Leurs dévotions deviennent comme un corps sans esprit, ayant les apparences de la piété, mais reniant ce qui en est la force (2 Tm 3, 5). Ils parlent à Dieu sans sentir sa présence devant eux et dans leur vie.
Oh comme Dieu ne supporte pas cette tiédeur ! Ainsi c’est exprimé dans l’Apocalypse, il dit à l’ange de l’Église de Laodicée :

Tu n’es ni froid ni chaud.
Que n’es-tu l’un ou l’autre !
Ainsi, puisque te voilà tiède,
et que tu n’es ni chaud ni froid,
je vais te vomir de ma bouche (Ap 3, 15-16).

Cependant la tiédeur est un état relatif. Ce que l’on peut considérer comme tiédeur chez les grands saints peut être considéré comme ferveur chez des personnes ordinaires. Ces saints peuvent avoir régressé quelque peu de leur niveau spirituel mais il demeure pourtant bien supérieur à celui des autres, malgré leur régression.

LES STYLES DE TIEDEUR
Dans ce domaine on peut déceler trois catégories : Une tiédeur naturelle qui peut atteindre tous les hommes, même les saints, une tiédeur grave qui menace toute la vie spirituelle et risque d’entraîner la chute de l’homme, et une tiédeur relative, si l’on compare la vie spirituelle d’une personne à deux époques différentes de sa vie, toutes deux jouissant d’un niveau spirituel élevé.
La tiédeur naturelle est un phénomène de notre nature sujette à la déviation et qui est incapable de suivre constamment une ligne solide continuellement ascendante.
Quant à la tiédeur grave c’est celle qui persiste longtemps et qui s’approfondit sans que l’on éprouve aucun blâme intérieur. L’homme peut s’y habituer et ne point chercher à s’en débarrasser, parce qu’elle peut se revêtir de l’habit des agneaux.
Il en est ainsi de l’homme qui étant habitué à l’atmosphère de l’église, y pénètre sans vénération ni respect, sans humilité ni émotion. Il peut y donner des ordres et interdire, élever la voix et crier. Il peut prendre le maintien de l’ordre comme prétexte pour réprimander et rudoyer, comme il peut interrompre la prière du prêtre ou du diacre pour corriger un faute de grammaire. Arrivé à ce stade, ou bien il cherche à retrouver sa spiritualité parce qu’il découvre qu’il l’a perdue, ou bien il n’y pense plus, estimant qu’il a bien agi.
Là, il passe de la tiédeur au péché, sans s’en rendre compte, ou il peut s’en rendre compte et chercher alors à s’en justifier.
Dans cet état de tiédeur, il perd sa douceur et son humilité aussi bien que la vénération du lieu saint et le respect envers autrui.

LES ASPECTS DANGEREUX DE LA TIÉDEUR
La tiédeur est une chute. Comment pourrait-elle ne pas l’être ? La tiédeur est une chute du niveau de l’amour à celui de la routine, ou de celui de l’esprit à celui du rationalisme, c’est une chute des vertus de l’esprit à celles du matérialisme ou de l’intérêt qui le rapproche de Dieu à celui qui le rattache aux hommes.
La tiédeur constitue un arrêt du mouvement ; c’est une relation extérieure et non plus une relation intérieure avec Dieu ; c’est l’intérêt accordé aux vertus en ce souciant du critère de « la longueur » (la quantité), et non de « la profondeur » (la qualité).
Chacun de ces éléments exige un long développement que nous essaierons de résumer en exposant non seulement les aspects de la tiédeur, mais aussi ses causes …

DE L’AMOUR À LA ROUTINE
La vie spirituelle de l’homme doit être animée par l’amour pour Dieu qui doit imprégner toute vertu. Vous priez parce que vous aimez Dieu et vous dites :

Ô Dieu, mon Dieu, je te cherche dès l’aurore
mon âme a soif de toi !
Après toi languit ma chair,
comme une terre déserte, sans eau (Ps 62, 2).

Combien j’aime ta loi :
tout le jour elle fait mes délices (Ps 118, 97).

Mais dans l’état de tiédeur, la prière se transforme en un devoir et en une obligation que vous remplissez, pour que votre conscience ne vous reproche rien et ne vous accuse pas d’avoir manqué à vos devoirs.
Vous pouvez prier sans désir sincère, sans sentiment, sans ferveur et peut-être encore sans compréhension. Votre prière dans ce cas perd tous les éléments qui en font une prière spirituelle ; dès lors, elle sera dépourvue de componction, de piété, de foi, de méditation et d’amour. Vous priez et cela vous suffit, alors que votre prière est devenue une simple routine.
Ce que l’on dit de la prière dans l’état de tiédeur pourrait s’appliquer aux autres disciplines spirituelles. De même, votre lecture de la Sainte Bible devient routinière. Vous lisez sans comprendre ni méditer, sans appliquer ce que vous lisez à votre propre vie ni recourir aux exercices spirituels et surtout sans savourer les paroles de Dieu, comme les savourait le prophète David qui disait :

Je trouve la joie dans tes paroles,
autant que celui qui découvre un grand trésor (Ps 118, 162).

Votre lecture n’est qu’une simple routine et un simple devoir. Peut-être avez-vous commencé votre vie spirituelle par l’amour pour Dieu, mais vous n’y avez pas persévéré. Pourquoi ?
C’est peut-être l’intérêt accordé à la quantité plus qu’à la qualité qui vous a conduit au ritualisme cultuel et, partant, à la tiédeur. Vous voulez réciter un certain nombre de psaumes et de prières, lire un certain nombre de chapitres de la Sainte Bible, et faire un certain nombre de prosternations. En tout cela, peu importe pour vous le comment ? Vous ne vous souciez plus de l’esprit mais du nombre. Et si vous atteignez le nombre requis, vous êtes, hélas ! satisfait de vous-même. Peu importe pour vous à quel point Dieu est satisfait de votre méthode !
Lorsque saint Isaac aborda cette question, il conseilla de se dire à soi-même dans un tel cas : Je ne me tiens pas devant Dieu pour compter des mots.
Saint Paul, lui, préféra cinq paroles avec intelligence à dix mille paroles en langue (1 Co 14, 19).
Pour accomplir vos « devoirs » vous pouvez prier rapidement, mais la rapidité conduit à l’incompréhension et au manque de méditation. Dès lors votre objectif sera, non de jouir d’un entretien avec Dieu tout empreint d’amour, mais de vous acquitter de cette obligation que les moines appellent l’office.
La déviation de l’objectif loin du chemin spirituel vous conduit inévitablement à la tiédeur, car elle vous éloigne de la spiritualité de la prière qui est à l’origine de la ferveur. Nombreux sont ceux qui en apprenant les hymnes liturgiques ne peuvent pas les étudier par cœur et il en est de même des psalmodies, aussi prient-ils avec ces hymnes et ces psalmodies lentement et, partant, avec méditation et spiritualité. Mais avec la pratique, ils atteignent le stade de l’étude par cœur et la vitesse avec laquelle ils chantent ces prières s’accroît en proportion, à tel point qu’ils chantent les louanges si vite qu’il est difficile de distinguer les paroles.
Avec la vitesse et l’étude par cœur, la compréhension, les sentiments, la méditation diminuent et les hymnes deviennent une simple musique dépourvue de l’esprit de prière.

CAUSES ET REMEDES DE LA TIÉDEUR
Si vous êtes assailli par un ou par toutes ces faiblesses, dites-vous : « Je voudrais prier, je voudrais m’adresser à Dieu de tout mon cœur, même en quelques paroles, comme l’ont fait le collecteur d’impôts et le bon larron sur la croix, qui ne lui ont dit qu’une seule phrase ».
L’une des causes de votre tiédeur est peut-être que vous vous contentez des prières étudiées, que vous les récitez sans qu’elles ne soient imprégnées par l’esprit de prière, sans ajouter des prières personnelles émanant des profondeurs de votre cœur.
Pourtant elles sont profondes les prières des psaumes et les autres prières de l’Eglise si vous les priez avec compréhension et de tout votre cœur… Ce sont des trésors spirituels. Mais en plus de ces prières vous avez besoin d’avoir des prières personnelles où vous exprimez tout ce qui anime votre âme, en employant vos propres paroles et où vous vous adressez à Dieu avec amour et en toute franchise, comme si vous vous teniez devant lui et que vous le voyiez.
Exercez-vous à ces prières personnelles toutes les fois que vous êtes assailli par la tiédeur, comme dans les périodes de ferveur spirituelle, et constatez l’efficacité de telles prières dans votre vie.
Affranchissez-vous de l’esclavage de la quantité et de la vitesse, de celui de la routine et de l’obligation et cherchez à prier avec esprit, compréhension et sentiments ; agissez de la sorte avec tous les exercices spirituels. Gardez-vous de la chute !
Si vous souffrez de la tiédeur, réduisez le nombre de psaumes, mais priez avec profondeur tout en cherchant à augmenter le nombre en gardant la même profondeur. Sinon, tenez-vous à un petit nombre, la profondeur étant la plus importante, car c’est elle qui remédie à la tiédeur.
Or la tiédeur n’attaque pas seulement la prière, les lectures, les méditations et tous les autres moyens spirituels, mais elle peut aussi envahir tous les sentiments intérieurs du cœur, les divers fruits de l’Esprit et toute la vie spirituelle en général… Le saint zèle dans le service de Dieu peut n’être plus aussi ardent qu’auparavant, le désir de se consacrer à Dieu peut faiblir ou s’attiédir, la ferveur dans l’examen de conscience et dans la vie de conversion peut perdre sa force.
Dans l’état de tiédeur les aspects et les causes peuvent se ressembler. Par exemple, se détourner de Dieu en se préoccupant d’autre chose peut être un aspect de la tiédeur comme il peut en être une cause. La satisfaction éprouvée à l’égard d’un niveau spirituel atteint avec l’arrêt de la croissance peut être une cause de la tiédeur aussi bien qu’un de ses aspects. Nous avons déjà signalé que le passage de l’amour à la routine est un des aspects de la tiédeur et nous pouvons aussi le considérer comme une de ses causes.

LES PRÉOCCUPATIONS QUI DETOURNENT DE DIEU
Parmi les causes les plus graves de la tiédeur figurent les préoccupations qui empêchent de trouver du temps pour Dieu et pour sa vie spirituelle. L’intérêt profond n’est plus accordé à Dieu, mais aux préoccupations ; la place de Dieu dans notre vie n’est plus la première mais la dernière … Ainsi, l’on voit disparaître les moyens spirituels suscitant la ferveur dans le cœur, qui est alors envahi par la tiédeur.
Les préoccupations sont diverses : les unes sont mondaines, les autres sont dans le cadre du service religieux … L’homme peut être préoccupé par des questions familiales, par les études, par une activité quelconque, par un divertissement, par un hobby ou un travail, à tel point qu’il ne trouve plus de temps pour sa propre vie spirituelle.

Pour un tel homme nous présentons deux conseils :

1. Il faut organiser votre temps.
2. Que servira-t-il donc à l’homme de gagner le monde entier,
s’il doit perdre son âme (Mt 16, 26).

Pour organiser votre temps de telle sorte que vous en consacriez une partie à votre vie spirituelle, il faut re-connaître la valeur des moyens spirituels pour votre vie terrestre et pour votre vie dans l’éternité. Si vous les appréciez comme ils le méritent, vous leur accorderez l’intérêt requis et vous consacrerez un temps pour votre vie spirituelle, quelles que soient vos préoccupations.
Gardez-vous de celles qui concernent le service de l’Église, car elles constituent parfois une entrave à votre vie spirituelle, d’une façon qui satisfait votre conscience. Sachez bien que si votre vie spirituelle faiblit, votre service de Dieu s’en ressent et ne porte aucun fruit. Car le service de Dieu n’est pas une activité quelconque, mais c’est un esprit qui se transmet d’une personne à l’autre ; c’est la vie du serviteur de Dieu qui est assimilée par le fidèle. Sachez que le service de Dieu n’est pas un prétexte vous empêchant de jouir de Dieu et de son intimité. D’ailleurs Dieu n’exige pas de vous un service qui vous éloigne de la prière, de la méditation et de la vie intime avec lui. Vous avez donc besoin d’organiser les diverses activités qu’exige le service de Dieu.
Souvenez-vous du fils aîné dans la parabole de l’enfant prodigue qui dit à son père : Voilà tant d’années que je te sers … et à moi tu ne m’as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis (Lc 15, 29).
Bien qu’il servait son père depuis de longues années, sa volonté s’opposait à celle de son père, son entretien avec ce dernier, ses propos concernant son frère, son re-fus de partager la joie qui remplissait le cœur de son père en voyant son frère se retourner, tout cela prouve la faiblesse de sa vie spirituelle.
Cherchez à accepter seulement les préoccupations qui ne dépassent pas vos capacités. Pour sauvegarder votre vie spirituelle, renoncez à certaines préoccupations. El-les sont nombreuses celles auxquelles on peut renoncer, ainsi en est-il de certains divertissements, certaines rencontres et de bien des entretiens.
Vous pouvez au moins élever votre cœur vers Dieu de temps en temps lors de vos préoccupations ; et même si elles absorbent tout votre temps, qu’elles n’accaparent pas tout votre cœur. Ne vous laissez pas absorber totalement par les préoccupations, vu que vous ne possédez pas tout votre temps pour le gaspiller, car où se trouve alors la part de Dieu ? !
Je ne veux pas vous dire que Dieu possède toute votre vie… Mais au moins, souvenez-vous, au milieu de vos multiples préoccupations, de deux points importants quant à la part de Dieu dans votre temps :

1. Souvenez-vous du jour du Seigneur pour le sanctifier.
2. Souvenez-vous quand il s’agit de votre temps,
du commandement concernant les prémices.

Sachez que si vous êtes fidèle dans l’observance du commandement du jour du Seigneur, vous y puiserez sûrement une réserve spirituelle qui vous permettra d’éviter la tiédeur durant toute la semaine suivante.
Si vous êtes fidèle dans l’observance du commandement des prémices, et que vous offrez à Dieu celles de votre journée, la ferveur spirituelle que vous y puiserez subsistera toute la journée et vous poussera à consacrer d’autres temps à votre vie spirituelle.
Un autre point est à signaler : Si vous vous occupez profondément toute la journée de questions mondaines, celles-ci s’empareront de votre intériorité, accapareront votre cœur et votre pensée, de sorte que si vous vous tenez devant Dieu pour prier, votre esprit sera préoccupé par ces questions et votre prière sera empreinte de tiédeur.
Quand nous parlons des préoccupations en tant que cause de la tiédeur, nous n’entendons pas seulement l’occupation de tout le temps, mais surtout la préoccupation du cœur et de la pensée aussi… et c’est le plus grave, car elle pénètre à l’intérieur de l’homme.
C’est pour cette raison que la Sainte Église a établi les sept prières journalières pour rompre les multiples préoccupations de la journée par une intimité avec Dieu. Ces prières ont été réparties de sorte qu’il ne se passe pas trois heures sans que l’homme n’élève son cœur vers Dieu et s’entretienne avec lui, loin des préoccupations et des questions de ce monde, sauvegardant ainsi sa ferveur. Si vous êtes fidèle dans les prières du jour, vous ne connaîtrez pas la tiédeur, car votre esprit n’aura cessé d’invoquer Dieu durant toute la journée.
L’une des causes de la tiédeur c’est que l’homme se tient éloigné de Dieu pendant un temps assez long, comme il arrive à certains fidèles qui prient seulement le matin et le soir et qui ne prient pas aux heures les plus occupées et les plus critiques de la journée où les combats et les causes de chute abondent.
Voulez-vous échapper à la tiédeur ? Élevez le cœur de temps en temps vers Dieu, même par une seule phrase, ou par une courte prière qui ne dure qu’une minute ou quelques secondes.

Article paru dans la revue Le Chemin,  
 

Gloire du visage, gloire du regard Auteur : Olivier Clément prière de méditation

16 novembre, 2011

du site:

http://le-blog-de-didier-paravel.fr/priere/gloire-du-visage-gloire-du-regard-auteur-olivier-clment-prire-de-mditation/

Gloire du visage, gloire du regard Auteur : Olivier Clément prière de méditation

 10 décembre 2009 |  Auteur: Didier Paravel

Dans mon enfance, je n’avais jamais entendu parler
ni de Dieu, ni du Christ.
Dans mon éducation, le mystère n’avait pas de place.
Pourtant, très tôt, les visages me hantaient.
Je sentais obscurément que
quelque chose d’autre habitait en eux :
d’où venaient-ils ?
d’où venait la lumière qui, par instants, les transfigure
et les faits si beaux qu’on a envie de pleurer..
Le reste de l’univers m’apparaissait
de plus en plus impersonnel, glacial,
plus froid que la clarté qui tombe des étoiles.
A seize ans, on est capable
des plus profonds désespoirs de sa vie :
j’avais résolu de me tuer.
(Le démon de nos cœurs s’appelle  »à quoi bon »).
Pétrifié par l’absence intérieure
qui faisait de moi un  »mort vivant »,
je suis monté dans le car qui devait me ramener en ville.
Et j’ai senti tout à coup, qu’on me regardait:
quand on est vraiment regardé, ça se pressent;
ça fait comme une brûlure,
ou comme une main posée sur l’épaule.
Une petite fille – de 4 ou 5 ans- me regardait.
Je ne l’avais jamais vue, je ne l’ai jamais revue.
Elle me regardait avec la douce insistance
- pleine de pudeur et de gravité –
de ceux qui comprennent sans qu’il soit besoin de rien dire.
Elle m’a souri…
Et ce sourire a effacé le drame, il l’a balayé.
Au sens le plus fort du mot, il m’a ‘’sauvé la vie ».
J’ai compris que la lumière venue de ces yeux-là
ne pouvait pas mentir;
elle était plus réelle et plus vaste que l’océan des peines
elle parlait plus haut que l’aveugle silence
du ciel noyé d’étoiles.
L’océan intérieur de ces yeux-là était plus réel que la mort.
Et leur promesse était de celles
qui sont faites pour être tenues.
Il devenait urgent de …vivre.

La « Trinité » de saint André Roublev (par père Lev Gillet)

12 novembre, 2011

La « Trinité » de saint André Roublev (par père Lev Gillet) dans Orthodoxie trinite1c3

L’hospitalité d’Abraham, Novgorod, fin XVe siecle

du site:

http://www.pagesorthodoxes.net/eikona/icone-de-roublev.htm

La « Trinité » de saint André Roublev

par père Lev Gillet

(Un Moine de l’Église d’Orient)

L’icône de la Trinité d’André Roublev (1) est souvent considérée comme le point culminant de l’iconographie russe, et ceux-là même qui sont peu préparés à percevoir l’exquise beauté de son dessin et de son coloris et à pénétrer la profondeur de son symbolisme ne peuvent manquer d’être impressionnés par la fraîcheur, la tendresse, l’émotion contenue de ce chef-d’œuvre. Celui-ci a donné lieu à une abondante littérature, où l’accent a été mis sur l’histoire et la technique plutôt que sur l’interprétation spirituelle. C’est à ce dernier point de vue que nous aimerions nous placer maintenant. Nous voudrions essayer de répondre en termes très simples à cette question que nous dit de la Sainte Trinité l’icône de Roublev ?
Pour fixer les idées, nous rappellerons le dispositif d l’icône. Trois anges, reconnaissables à leurs ailes, sont assis autour d’une table. Sur cette table est posé un plat. Dans le fond, un paysage s’esquisse plutôt qu’il ne se précise. Nous y voyons un arbre et un édifice. Il s’agit d’une représentation de l’épisode décrit au chapitre 18 de la Genèse. Le Seigneur, y est il dit, apparut à Abraham dans la plaine de Mambré, sous la forme de trois hommes (la Bible ne prononce pas ici le mot « anges »). Abraham les invita à se reposer et leur offrit un repas. La tradition patristique a vu en ces trois visiteurs un figure des trois personnes divines. À sa suite, la tradition iconographique byzantine a choisi de représenter la Trinité sous l’aspect des trois hommes, devenus des anges, assis à la table d’Abraham. L’icône de Roublev s’insère donc dans une longue tradition consacrée. Mais peut-être nous parle-t-elle plus que ne le font les autres anneaux de cette chaîne.
Remarquons tout d’abord le rythme ou mouvement circulaire qui semble entraîner tous les éléments de l’icône. La position des sièges, entrevus latéralement, celle de leurs marchepieds, la position même des pieds des deux anges du premier plan, l’inclinaison de leurs têtes : tout cela évoque, suggère un mouvement « dirigé » (dans le sens contraire à celui des aiguilles d’une montre). Ce mouvement se manifeste aussi bien à l’arrière-plan. L’arbre infléchit vers la gauche (du spectateur), comme sous le souffle d’un vent fort. À gauche encore s’infléchissent les pans coupés de la toiture de l’édifice. Ce rythme exprime la circulation et la communication de la même vie divine entre les trois personnes. Mais celles-ci ne se retranchent pas dans un système clos. Leur rythme est un rythme d’adoption, d’effusion, de don, de générosité et de grâce. Leur condescendance admet, invite dans le cercle divin l’être créé, – mais il y demeurera distinct et à sa propre place. En courbant l’arbre, le mouvement circulaire de la vie divine atteint la nature. En infléchissant le toit de l’édifice (lequel à en juger par son style général et plus spécialement par celui de la fenêtre et de la porte, est une église), il atteint l’humanité priante, l’humanité à sa plus haute puissance. Le monde « adopté » constitue en quelque sorte la périphérie. Les trois personnes demeurent le centre. Cela est indiqué par une subtile dégradation des couleurs. Les tons foncés – bleu, grenat, orange, vert – des vêtements des anges sont entourés du jaune-feu plus léger des ailes et des sièges et de la pâle transparence dorée de l’arrière-plan. La réalité maximale est celle des trois personnes. « Je suis celui qui suis » (Ex 3,14).
Regardons maintenant les traits des trois personnes. Elles n’ont pas d’âge, et cependant elles produisent une impression de jeunesse. Elles n’ont pas de sexe, et cependant elles unissent la robustesse précise à la grâce. Les physionomies et les gestes n’ont pas été « construits » en vue du charme, et cependant le charme qui se dégage est immense. D’autres symboles trinitaires – par exemple l’Ancien des jours, l’agneau, la colombe, trois hommes assis sur un même trône – ont été représentés. Mais, à notre avis, aucune représentation n’est aussi apte que l’icône de Roublev à « introduire » le croyant dans la réalité vivante des trois personnes. Pourquoi ? Parce que Roublev a su exprimer d’une manière unique l’éternelle jeunesse et l’éternelle beauté des trois. En théorie, on sait bien tout cela. Mais quand au lieu d’un vieillard à barbe et chevelure de neige et d’une impénétrable colombe, on retrouve, grâce à une œuvre d’art, la beauté et la jeunesse du Fils dans le Père et dans le Paraclet, on reçoit comme une révélation pratique, non de concepts, mais d’attitudes. Désormais l’on « voit » différemment, on « approche » différemment, on « sent » les trois différemment, car il nous a été maintenant suggéré qu’ils sont autres, non point que ce que nous croyions, mais que ce que nous imaginions (d’ailleurs plus ou moins malgré nous). Et, dans notre nouvelle vision – celle de l’éternelle jeunesse et beauté, celle de l’indescriptible charme des trois – il y a plus de chaleur, plus d’attrait, plus de joie, plus de réalité personnelle que dans la « peinture abstraite » que nous avions déduite des schémas théologiques. « Tes yeux verront le Roi dans sa beauté » (Is 33,17).
Chacun des trois anges porte en main un bâton allongé et très mince. C’est que chaque personne divine est un voyageur, un pèlerin. Seul le Verbe s’est fait chair, mais il s’est fait chair par la puissance et le vouloir du Père et de l’Esprit. À aucun moment les deux autres personnes n’étaient étrangères à l’œuvre de salut du Fils, à aucun moment elles ne cessent de venir jusqu’à nous et d’agir sur nous d’une manière invisible. L’icône met en lumière la participation de toute la Sainte Trinité à l’Incarnation. Les trois bâtons constituent une déclaration et une promesse. Ils déclarent que les trois sont déjà venus vers les hommes. Ils promettent que les trois viendront encore. Notre Dieu en trois personnes vient, vient à jamais.
Le terme de cette venue est l’habitation des trois personnes parmi les hommes. C’est pourquoi les trois anges ont accepté l’hospitalité d’Abraham. Ils sont assis à sa table, près de sa tente (Gn 18,1-2), sous un arbre (Gn 18,3). L’arbre et l’église représentés sur l’icône signifient encore l’arbre et la tente du récit biblique. L’icône évoque la vie divine des trois, mais elle la met en rapport avec une table humaine, avec les besoins humains. Les trois personnes veulent être pour nous plus que des visiteurs ou des hôtes de passage. Il y a une habitation de la Trinité dans l’âme des serviteurs de Dieu. Le repas du royaume messianique s’y accomplit invisiblement. « Si quelqu’un m’ouvre la porte, j’entrerai chez lui, et je souperai avec lui et lui avec moi » (Ap 3,20). « Nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure » (Jn 14,23).
Mais qu’y a-t-il sur cette table autour de laquelle les anges sont assis ? Un plat y est posé. Nous discernons mal ce qu’il contient. Toutefois l’étude de l’icône faite avec des moyens appropriés décèle la tête d’un veau. Abraham avait fait préparer pour ses hôtes trois mesures de fleur de farine, un jeune veau à la chair tendre, du beurre et du lait (Gn 18,6-8). Est-ce donc cette offrande du patriarche que le plat veut indiquer ? Dans le récit de la Genèse, les anges sont venus chez Abraham pour lui annoncer la promesse divine dont Isaac est l’objet. Abraham lui-même se tient debout auprès des anges durant leur repas, et Sarah est tout près, sous la tente. Mais l’icône ignore la présence d’Abraham.
Le mets offert aux anges et posé sur la table acquiert une signification qui dépasse infiniment le geste hospitalier du patriarche. Il ne s’agit plus ici d’Abraham et d’Isaac. Nous devons chercher au veau immolé un autre et plus haut sens. Dieu prescrira plus tard à Aaron d’offrir un jeune veau en sacrifice pour le péché (Lv 9,2,11), un même holocauste associera un veau et un agneau, tous deux sans tache et âgés d’un an (Lv 9,3,12). Plus tard encore le Sauveur lui-même, dans une parabole, racontera comment le père de l’enfant prodigue fit tuer un veau pour le festin par lequel il célébra le retour de son fils (Lc 15,23). Ainsi le veau de l’icône est un signe de sacrifice et de salut. Et par là l’icône nous fait approcher du mystère de la Rédemption. Car ces trois termes, Trinité, Incarnation, Rédemption, ne sont point séparables. Par quelque mystère que nous commencions à contempler l’œuvre divine, cette contemplation (appuyée non sur notre raison, mais sur la Révélation) appellera les autres mystères en vertu d’une nécessité interne. Le pèlerinage des trois anges porteurs de bâtons de voyage ne serait pas complet s’il n’aboutissait au Calvaire. L’icône évoque donc le conseil des trois personnes divines en vue de la rédemption du genre humain. Au lieu d’un plat posé sur une table, c’est une croix que le peintre eût pu dresser au milieu des trois anges. Une spiritualité de l’Incarnation ou de la Trinité est mensongère, si elle ne maintient le Sang du Rédempteur au centre de l’œuvre du salut. Et voilà pourquoi il est juste et suggestif que les bâtons des anges soient si minces, presque comme des fils, et colorés de rouge. Car le même fil écarlate qui fut un gage de salut pour Rahab la prostituée (Jo 2,17 ; 6,23) relie notre faiblesse au Sang précieux versé pour nous.
Maintenant que nous savons sur quel objet précis l’icône concentre l’attention des trois anges, observons les nuances qu’expriment leurs attitudes respectives. Ils se ressemblent étonnamment. Leurs traits sont presque identiques. Et cependant leur regard et leur geste manifestent la manière propre dont chacun d’eux approche le mystère de la Rédemption (2). L’ange qui fait face au spectateur et qui, par rapport à celui-ci, est assis au-delà de la table représente le Père. Sa main désigne le plat ; elle suggère le sacrifice, elle y invite. Mais ce geste de la main est esquissé plutôt qu’affirmé; ce n’est pas un geste ouvert, mais un geste retenu et comme rétractile. Et le regard, chargé de tristesse, se détourne. L’ange assis devant et à droite de la table, toujours par rapport au spectateur, représente le Fils. Le regard du Fils est, lui aussi, triste. Mais il ne se détourne pas. Tandis que la tête s’incline doucement en signe d’acceptation, les yeux, à la fois fascinés et mortellement tristes – « Mon âme est triste jusqu’à la mort » ( Mt 26,36) – se fixent sur le plat. La main se tend vers celui-ci ; mais là encore, le geste est contenu, retenu ; il n’est pas hésitant, il est en quelque sorte explorant, tâtonnant. Toute l’attitude exprime un fiat obéissant, résigné, douloureux.
L’ange assis à gauche, devant la table, représente le Paraclet. C’est bien le cas de dire le Paraclet plutôt que l’Esprit, car c’est ici que la troisième personne exerce suprêmement son ministère de consolateur. Les mains ne se tendent pas directement vers le plat, quoique deux doigts de la main droite semblent pointer vers lui ; les deux mains tiennent avec une sorte de solennité le mince bâton rouge en face du Fils. C’est comme si ce bâton lui était présenté pour lui parler de pèlerinage terrestre et de sang répandu. Les yeux fixent le visage du Fils. Ils ont une expression navrée. L’attention de la troisième personne est profondément, totalement concentrée sur ce que le Fils va faire. Tout l’être du troisième ange exhale en silence la sympathie et la pitié. Quiconque a des difficultés à se représenter l’Esprit comme personnel devrait contempler longuement ce troisième ange de l’icône. La contemplation globale de celle-ci serait d’ailleurs singulièrement efficace pour aider à comprendre combien la Trinité est à la fois une et distincte.
Par rapport au plat posé sur la table, les trois anges ont un geste et un regard différent. Mais une harmonie parfaite – le même fiat – anime, leur décision intérieure. Rien n’est ici « commandé » du dehors, imposé par l’une des trois personnes. Il y a seulement acquiescement unanime des trois à une exigence de leur générosité, commune obéissance à une loi de leur être appliquée jusqu’aux conséquences dernières : « Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie » (Jn 15,13). L’icône – que cela soit bien entendu – exprime de manière anthropomorphique des réalités (pitié, douleur, etc.) que l’on ne peut attribuer à Dieu dans le sens où on les attribue aux hommes ; nous avons ici, peints sur une image, des symboles très inadéquats, mais que le langage divin a lui-même consacrés.
Une dernière remarque. Rien ne distinguerait l’une de l’autre les physionomies des trois anges, si ce n’était la relation que chaque physionomie exprime à l’égard de l’« autre ». Nous avons ici trois générosités qui ne sont ni opposées ni juxtaposées, mais « posées » l’une par rapport à l’autre – posées non devant l’autre, mais en l’autre, de sorte que c’est dans cette relation d’amour que chaque personne divine « se trouve » en tant que distincte, s’affirme et jouit de son bonheur. Chaque personne divine tend vers l’autre comme vers le terme où elle obtient sa plénitude. L’icône de Roublev, par ce qu’elle nous fait entrevoir du mystère de la Trinité, nous révèle le mystère de la charité suprême que notre charité créée ne saurait rejoindre, mais dont elle peut recevoir son inspiration et son orientation.
André Roublev n’entendait pas suggérer des pensées, mais bien une prière. Notre rencontre avec la plus célèbre de ses œuvres ne sera ce qu’il eût voulu qu’elle fût que si, prenant à cette occasion un plus profond contact avec les trois personnes, nous répétons, prosternés, les paroles d’Abraham aux divins visiteurs, dans la plaine de Mambré : « Mon Seigneur, si maintenant j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas outre, je t’en prie, loin de ton serviteur » (Gn 18, 3). Et si, nous accueillons les trois de tout notre cœur, nous pourrons, comme Abraham, recevoir de leur bouche l’assurance que cette expérience bénie, loin d’être un épisode isolé, nous sera accordée de nouveau : « Certainement je reviendrai à toi » (Gn 18,19).

Un Moine de l’Église d’Orient,
Extrait de la revue Irénikon, n° 26, 1953,
reproduit dans Contacts, n° 116, 1981.

NOTES

1. Le moine André Roublev vécut approximativement de 1370 à 1430. L’icône de la Trinité fut peinte vers 1410 pour le monastère de la Sainte Trinité et de Saint Serge, près de Moscou. Elle a été restaurée en 1906 et 1918.
2. Nous n’ignorons pas que l’identification des trois anges a été discutée. Certains interprètes ont voulu voir le Christ, et non le Père, dans l’ange central. Nous croyons que l’identification de l’ange central et du Père est conforme à la plus ancienne, à la plus constante tradition orientale, et nous pourrions apporter des preuves à l’appui. En ce qui concerne l’icône même de Roublev, nous citerons la grande autorité d’Alpatoff en faveur de cette identification. 

LA COMMÉMORATION DES DÉFUNTS (Pages Orthodoxe.net)

31 octobre, 2011

dal sito:

http://www.pagesorthodoxes.net/

LA COMMÉMORATION DES DÉFUNTS

par Saint Jean de Cronstadt

(Pages Orthodoxe.net)

La Sainte Église Orthodoxe, en Mère attentive, élève des prières quotidiennement, lors de chaque office divin, pour tous ses enfants partis dans le pays d’éternité. Voici comment : à l’office de minuit sont lus les tropaires et les prières pour les défunts, et il est fait mémoire d’eux lors la litanie finale,. De même aux complies. Aux matines et vêpres, lors de la litanie appelée  » ardente  » :  » Aie pitié de nous, ô Dieu… » Au cours de la Divine Liturgie ils sont commémorés trois fois : à la prothèse, à la litanie après l’Évangile, et après la sanctification des Saints Dons, au moment de l’hymne :  » Il est digne en vérité …  »
Ainsi la Sainte Église prie d’elle-même sans interruption, et d’une façon générale, pour tous nos ancêtres, pères, frères et sœurs, qui nous ont précédés. Mais notre sainte obligation à nous, est de nous préoccuper nous-mêmes du salut de l’âme de nos propres défunts qui ne peuvent, dans la vie d’outre tombe, rien faire de bon pour eux-mêmes, pour les péchés qu’ils ont commis sur terre. Ils espèrent en nous et attendent notre aide, à nous qui sommes leurs proches, leurs parents, ou qui les avons connus.
Voici cette aide que nous pouvons leur apporter : notre prière offerte avec foi et amour, dans les temples de Dieu et dans les maisons privées; les œuvres bonnes que nous accomplissons en leur mémoire; mais le principal et le plus efficace pour obtenir la miséricorde divine à l’égard des défunts, c’est la liturgie pour les morts, ou l’offrande du sacrifice non sanglant pour leur salut. Là, le Seigneur lui-même est secrètement immolé sur l’autel, et par cela, amène la miséricorde divine à pardonner au défunt ses péchés, pour lequel intercède le plus Grand des Intercesseurs, et est apporté le plus Saint et le plus Puissant Sacrifice. Saint Cyrille de Jérusalem dit :  » Prions pour tous les défunts pour lesquels est offert sur l’autel le Sacrifice saint et terrible, dans la foi que ces âmes en reçoivent un immense profit.  » Les parcelles retirées des prosphores à la mémoire des âmes des défunts, au cours de la Divine Prothèse, sont plongées dans la Sang Vivifiant du Christ, cependant que le prêtre prononce :  » Lave, Seigneur, par ton Sang précieux et les prières de tes saints, les péchés de ceux dont il est fait ici mémoire.  » Voilà l’immense signification qu’a pour les défunts, au moment de la Divine Liturgie, l’offrande de prosphores et les diptyques portant leurs noms.
La Sainte Église accomplit à notre demande, un office particulier à la mémoire de chacun de nos parents ou proches défunt, aux jours de leur commémoration; mais surtout aux dates importantes après leur repos, qui sont le troisième, le neuvième, le quarantième jours, et le jour anniversaire. La commémoration en ces jours-là vient de la tradition apostolique, instituée pour les raisons suivantes:
Au troisième jour, parce que le défunt a été baptisé au nom de Père, du Fils et de l’Esprit Saint, Dieu Unique en la Trinité; ensuite parce qu’il a conservé les trois vertus théologales, qui sont la base de notre salut, c’est-à-dire, la foi, l’espérance et l’amour, troisièmement parce qu’il y avait dans son être intérieur trois forces, la raisonnable, la sensible et la volontaire, par lesquelles, tous nous péchons et, comme les actes de l’homme s’expriment de trois façons : action, parole et pensée, en commémorant le troisième jour, nous prions la Sainte Trinité de pardonner au défunt tous les péchés qu’il a commis par ces trois forces en action.
Au neuvième jour, pour que l’âme du défunt soit rendue digne de l’union au cœur des Saints par les prières et l’intercession des neuf ordres angéliques.
Au quarantième jour, en référence à la tradition des Apôtres, qui ont donné force de loi dans l’Église du Christ à la coutume ancestrale des juifs de pleurer les morts pendant quarante jours, la Sainte Église depuis les temps les plus reculés a édifié comme règle de faire mémoire des défunts pendant quarante jours et tout particulièrement le quarantième.
Ainsi que la Christ a vaincu Satan, étant resté quarante jours dans le jeûne et la prière, exactement de même la Sainte Église, offrant durant quarante jours des prières, des dons, et des sacrifices non sanglants en l’honneur du défunt, demande pour lui au Seigneur la grâce de vaincre l’ennemi, le subtil prince des ténèbres, et de recevoir en héritage le Royaume céleste.
La commémoration des défunts au bout d’un an à partir du jour de leur mort, et chaque années suivante, s’accomplit afin de renouveler notre amour pour eux par des prières et des œuvres bonnes. Le jour de leur fin est en quelque sorte leur seconde naissance, pour la vie nouvelle éternelle. La Sainte Église a institué de plus des jours particuliers, qu’on appelle « ancestraux « , pour une commémoration solennelles et universelle de tous ceux qui sont morts dans la vraie foi. Tels sont :
- Le samedi de Carnaval, c’est-à-dire le samedi précédant la Semaine des laitages  » (ce jour-là sont commémorés en priorité tous les défunt par mort non naturelle, à l’exception de ceux qui se sont suicidés).
- Trois samedis du Grand Carême : le second, le troisième et le quatrième.
- Le lundi ou le mardi de la  » semaine de Thomas  » (qui suit la  » Semaine radieuse  » de Pâque) appelés Radonitsa.
- Le samedi précédant la Pentecôte, c’est-à-dire, la veille de la fête de la Sainte Trinité.
- Le samedi précédant le 26 octobre, ou samedi de Dimitri, institué par le Grand Prince Dimitri Ioannovitch Donskoï, pour la mémoire éternelle des guerriers tués sur le champ de bataille de Koulikovo (le 8 septembre 1380).
- Le 29 août, jour de la décollation de Saint Jean le Précurseur.
 » Efforçons-nous, dit Saint Jean Chrysostome, d’aider les défunts autant que possible : au lieu de larmes, au lieu de sanglots, au lieu de tombeaux somptueux : nos prières pour eux, des œuvres bonnes et des dons, afin qu’ainsi, et eux et nous, nous recevions les bontés promises « .
Chacun de nous aspire à ce qu’après notre départ de cette vie nos proches ne nous oublient pas et prient pour nous. Pour que ceci s’accomplisse, nous devons nous-mêmes aimer nos proches défunts. De la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour (Lc 6,38), dit la Parole de Dieu. C’est pourquoi, Dieu, et aussi les hommes, se souviendront, au moment de sa mort, de celui qui aura commémoré les défunts.
Prie le Seigneur pour le repos de tes ancêtres, pères et frères défunts, quotidiennement, matin et soir, et que la mémoire de la mort vive en toi, et que l’espérance d’une autre vie après la mort ne s’éteigne pas en toi, et que ton esprit s’humilie chaque jour à la pensée de la rapidité avec laquelle passe ta vie.
L’homme mort est un être vivant : Dieu n’est pas un Dieu de morts, mais de vivants  ; tous en effet vivent pour lui (Lc 20,38). L’âme volette invisiblement auprès du corps, et des lieux où elle aimait se trouver. Si elle est morte dans le péchés, elle ne peut se défaire de leurs liens et a un grand besoin des prières des vivants et surtout de l’Église, la très sainte épouse du Christ.
Ainsi donc, prions sincèrement pour les morts, cet immense bienfait est pour eux plus grand que la bienfaisance pour les vivants.
Frères ! Quel est le but de notre vie sur terre ? C’est, suite à notre épreuve dans les afflictions et les malheurs terrestres, et après un perfectionnement progressif dans les vertus avec l’aide des dons bienheureux reçus dans les sacrements, de reposer en Dieu à notre mort : le repos de notre esprit. Voilà pourquoi nous chantons pour les morts :  » Fais reposer, Seigneur, l’âme de Ton serviteur « . Nous désirons pour le défunt le repos, terme de tout désir, et nous prions Dieu pour cela. N’est-il pas déraisonnable alors, de s’affliger énormément à propos des morts ? Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai (Mt 11,28), dit le Seigneur. Voici nos défunts, qui se sont endormis dans une fin chrétienne, ils arrivent à cet appel du Seigneur, et se reposent. Pourquoi alors, s’affliger ?
Qu’est donc notre vie ? Une bougie qui brûle. Il suffit seulement à Celui qui l’a donnée, de souffler dessus, et elle s’éteint. Qu’est-ce que notre vie ? La marche du voyageur : arrivé à une certaine limite, les portes s’ouvrent devant lui, il quitte son vêtement de pèlerin (son corps) et son bâton, et entre dans sa maison. Qu’est-ce que notre vie ? Une guerre longue, sanglante, pour la conquête de la vraie patrie et de la vraie liberté. La guerre est terminée : vous êtes vainqueur, ou vaincu, vous êtes appelé du lieu de la bataille, vers celui du salaire, et vous recevez du Trésorier, soit la récompense et la gloire éternelle, soit le châtiment et la honte éternels.
La prière , c’est le lien en or du chrétien, voyageur et étranger sur terre, avec le monde spirituel dont il fait partie, et surtout avec Dieu; l’âme est venue de Dieu, et c’est vers Dieu qu’elle retourne toujours à travers la prière. La prière apporte un grand bienfait à celui qui prie : elle apaise l’âme et le corps, elle donne le repos non seulement à l’âme de celui qui prie (Moi, je vous soulagerai – Mt 11,28), mais aussi à celles de nos ancêtres, pères, frères et sœurs, déjà arrivés.
Voyez l’importance de la prière !
Signification du « Kolivo », de l’encensoir et des bougies
Le  » kolivo  » ou  » koutia  » consiste en du blé cuit avec du miel. Le blé signifie ici que les morts ressusciteront hors de leurs tombeaux au jour de la Résurrection générale. Ainsi que le grain de blé semé en terre pourrit d’abord et semble mourir, puis renaît et apporte du fruit. Le Sauveur Lui-même a dit à Ses disciples : En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul ; s’il meurt, il porte beaucoup de fruit (Jn 12,24).
Le miel adoucissant le blé désigne les délices dont sera comblé le défunt pour l’éternité.
L’encensoir matérialise le parfum des prières élevées pour le mort, ainsi que le dit le psalmiste : Que ma prière s’élève comme l’encens devant toi (Ps 140,2).
Les bougies sont l’image de ce mystère : celui qui a vécu selon la loi de Dieu, dans la Lumière de la foi Orthodoxe, est transféré de la vie sombre d’ici-bas, vers la Lumière Céleste.

Considérations extraites de Ma Vie en Christ,
par saint Jean de Cronstadt.
Traduit du russe par N.M.Tikhomirova.

Le Christ aux Enfers : La Résurrection – Je déborde de joie au milieu (2 Corinthiens 7, 4)

13 octobre, 2011

du site:

http://www.pagesorthodoxes.net/pages-choisies/joie/joie2.htm

Le Christ aux Enfers : La Résurrection

par le Père Alphonse Goettmann

Je déborde de joie au milieu

de toutes mes tribulations

(2 Corinthiens 7, 4)

L’humanité sans Dieu a cherché les sommets de la sagesse depuis toujours. De Socrate, le modèle même du sage, à Bouddha, cet Himalaya de l’impassibilité, de l’orient à l’occident, on savait qu’on y était parvenu lorsque la joie était devenue inébranlable et que rien, aucune circonstance extérieure, ne pouvait plus l’enlever ou lui porter atteinte. Être malade et heureux, en danger et heureux, mourant et heureux, discrédité et heureux, disait Épictète avec tous les stoïciens (Ier siècle). En joie parfaite, nous sommes sans ennemis dans ce monde de l’inimitié, phrase célèbre de Bouddha qui traduit bien son Chemin extraordinaire, poussé d’une façon si énigmatique jusqu’aux limites du mystère.
 

LA JOIE MAL HEUREUSE
Le sage est invulnérable, alors il est visité par une joie que rien ne peut plus troubler. Mais quelle est cette joie qui l’habite ? L’expérience même du mystère qu’il semble avoir atteint le taraude et le plonge dans une attente indéfinissable. La nostalgie la plus indicible hiverne au creux du sourire de Bouddha et dans les vertiges de Socrate buvant la ciguë… Hiver de l’attente, car le coeur de l’homme ne peut être dans la plénitude sans la rencontre définitive, qu’est le visage du Christ, vrai visage de toute joie. C’est pourquoi la joie des sages, comme d’ailleurs toutes nos joies à nous tous, quel que soit leur humble degré d’accomplissement, sont cette présence voilée du Christ, qu’on le sache ou non. Ainsi peut-on voir la venue du Christ à l’oeuvre, se frayant son chemin vers l’homme à travers toutes ses joies. Elles sont toutes une annonce de sa venue. Mais la plénitude n’est que dans le face à face. Si la joie est seulement un sentiment, alors à quoi bon ? Ce  » malheur  » (mal heureux), inhérent à la joie des sages, ne se résout que par la rencontre de la joie comme Personne, elle est Quelqu’un et l’homme, chacun de nous, ne peut se réaliser que dans la relation avec lui, en entrant dans sa joie à lui : Entre dans la joie de ton Maître, dit le Christ (Mt 25,21). Ici réside la nouveauté fantastique du Christianisme que ne pouvait soupçonner aucun sage de l’humanité et dont la joie pourtant était l’annonciatrice inconsciente, et dont chacune de nos joies aujourd’hui encore est porteuse…
C’est pourquoi Jésus demande à ses disciples d’être joyeux d’une grande joie dont les raisons sont au-delà de l’homme, dans le seul fait bouleversant que Dieu existe. C’est dans cette joie limpide de l’amour désintéressé, offert entièrement et sans réserve, que gît le salut du monde (Paul Evdokimov, L’amour fou de Dieu, Seuil, pp. 71-72). Dieu existe au plus intime de moi-même, parce qu’en Jésus Christ il a épousé ma chair et mon sang, et, en descendant dans mes ténèbres et ma mort, il m’a illuminé par la joie de sa résurrection. Là est mon salut, ma libération définitive. Mais maintenant, il s’agit d’en vivre pleinement à chaque instant. Dans cette seule réalité se trouve la prédication des premiers apôtres, c’est le noyau de leur message, ce que l’on appelle le  » kérygme « ; ils n’avaient rien d’autre à annoncer jusqu’aux extrémités du monde (Ac 1,8), mais c’est autour de ce noyau que bascule toute l’histoire de l’humanité et la vie de chacun d’entre nous.

LA JOIE : UN FEU QUI BRÛLE
Saint Paul est le témoin le plus fabuleux de cette gigantesque aventure. Quand, sur le chemin de Damas, il tombe de son cheval à la vue de l’éblouissante beauté du Christ ressuscité, c’est le saisissement total de tout son être. Paul comprend d’un coup, par expérience, qu’il n’y a désormais plus d’autre joie pour lui et que sa vie ne saurait avoir un autre sens maintenant que d’annoncer cette bonne nouvelle à tous. Jusqu’à la fin de ses jours, son martyr à Rome, il va parcourir tout le bassin méditerranéen pour proclamer partout cet Évangile de sa joie à lui, qui n’est autre que le Christ en personne. Toutes les communautés qu’il fonde, c’est-à-dire l’Église, sont bâties sur cette Joie. Rien ne pourra l’arrêter dans sa passion unique, ni la prison où il fait de nombreux séjours, ni les supplices de toutes sortes qu’on lui inflige, ni les dangers sans nombre sur les routes et les mers de son époque, ni les souffrances, ni la mort qu’il côtoie souvent ; lors même qu’il se croit devenu comme l’ordure du monde et l’universel rebut, sa joie ne fait que s’affermir et illuminer son existence, quelles qu’en soient parfois les terribles tribulations. Pour lui, le Christ est ressuscité, et rien ne saurait plus avoir le dernier mot ; tout mal est définitivement vaincu : Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La tribulation, l’angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ? En tout cela nous n’avons aucune peine à triompher par celui qui nous a aimés ! Oui, j’en ai l’assurance, ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, ni présent, ni avenir, ni puissance, ni hauteur, ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur ! (Rm 8, 35-39).
C’est donc par cette puissante énergie qui le fait vivre lui-même que Saint Paul enfante les Églises. Elles sont le lieu où tout homme peut, à son tour, expérimenter la joie d’une libération radicale, le don gratuit que Dieu veut faire à chacun, tout comme à Paul, d’une absolue nouveauté. Pour celui qui accepte de tomber de son cheval et de lâcher tous ses faux dieux sans joie, il y a un avant et un après : toute sa vie s’organise autour de cette unique expérience. Il n’est plus pour lui de possibilité de joie en dehors de ce mystère de l’Évangile : Ainsi donc que nul ne se glorifie dans les hommes ; car tout est à vous…, mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu (1 Co 3,21). Alors que l’homme, tant qu’il n’est pas converti en profondeur, est livré à une multitude de choses, dépendant et enchaîné, le vrai disciple est libre de tout, il appartient au Christ seul : il n’y a pas de joie supérieure à celle-là ; à cette gloire chacun est appelé (2 Th 2,14), elle fait de lui, ainsi que des communautés, des foyers de lumière où ils brillent pour le monde, au sein d’une génération dévoyée et pervertie (Ph 2,15).
Cette joie est un feu qui brûle au coeur de Saint Paul lorsqu’un seul tombe (2 Co 11,29) et il n’a de cesse qu’elle se répande, comme le feu lui-même, car l’amour du Christ le presse (2 Co 5,14). Paul  » revit  » lorsque ce feu de la joie prend : Comment pourrions-nous remercier Dieu suffisamment à votre sujet pour toute la joie dont vous vous réjouissez devant Dieu ?(1 Th 3,8-9). Saint Paul est enivré par la joie du Christ qui l’habite, mais quand il réussit à la communiquer à d’autres, alors elle est à son comble : Mettez le comble à ma joie par l’accord de vos sentiments : ayez le même amour, une seule âme, un seul sentiment… Ayez en vous les mêmes sentiments qui furent dans le Christ Jésus (Ph 2,2-5). Cela va si loin que, finalement, la joie des autres prime la sienne et devient, pour lui, le critère de toute joie : le pire des malheurs qui pourrait arriver à Paul serait d’être séparé loin du Christ, et bien, il préfère cela pourvu que ses frères, eux, découvrent le Christ (Rm 9,3). Folie de l’amour le plus gratuit qui exprime la qualité insondable de sa joie…

CONNAÎTRE LE CHRIST : NAÎTRE À LA JOIE
Nous sommes ici au sommet de ce à quoi peut tendre un être humain. Tout tient en ces trois mots de Saint Paul : Connaître le Christ ! Là est le bien suprême et rien ne subsiste à ses côtés… Il faut lire et relire ces phrases de l’épître aux Philippiens qui contiennent la quintessence de toute joie imaginable, il faut les garder par-devers soi, sur un petit papier dans sa poche ou accroché au mur, ou mieux encore : en lettres de feu dans son coeur, les inculquer à son souffle jusqu’à ce qu’elles pénètrent dans la mémoire revêche de nos cellules, et un jour il y a une percée qui se fait, les premiers fruits surgissent :
Tous ces avantages dont j’étais pourvu, je les ai considérés comme un désavantage, à cause du Christ. Bien plus, désormais je considère tout comme désavantage à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. À cause de lui, j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ et d’être trouvé en lui… Le connaître, lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances, lui devenir conforme dans sa mort, afin de parvenir si possible à ressusciter d’entre les morts… Je poursuis ma course pour tâcher de saisir, ayant été moi-même saisi par le Christ (Ph 3,7-12).
Cette connaissance du Christ fonde la vie et la mort de tout chrétien. Là se trouve d’ailleurs le sens de son baptême : la connaissance est une nouvelle naissance en Christ, inaugurée par ce sacrement et sans cesse approfondie tout au long de la vie : désormais vivre, c’est le Christ (Ph 1,21). De surcroît, il n’y a aucune limite à cette connaissance qui s’ouvre sur l’au-delà de notre existence, où nous serons avec le Seigneur pour toujours (1 Th 4,17). Or cette joie définitive et plénière, dont nul ne peut mesurer la splendeur, n’est pas qu’un avenir lointain, donc flou et encore sans consistance, mais irradie déjà maintenant notre existence et la modifie tout entière. Depuis la venue du Christ dans l’histoire, chaque instant s’ouvre sur une transcendance habitée, la vie éternelle a déjà commencé, le royaume des cieux est en nous (Lc 17,21). Dés lors tout doit être imprégné par cette formidable Réalité et le comportement d’un chrétien ne devrait pouvoir s’expliquer que par là ! Sinon il est comme les autres qui n’ont pas cette espérance (1 Th 4,11). Notre joie est faite d’une participation totale, spirituelle et corporelle, à la gloire du Christ ressuscité. Le Seigneur transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire (Th 3,21) : il n’y a donc pas même de geste qui ne puisse en rendre compte ; un geste conscient rayonne de cette Présence, c’est dans le Christ, en effet, que nous avons le mouvement, l’être et la vie (Ac 17,28).
Mais pour entrer dans cette joie parfaite, il faut évidemment en faire l’apprentissage. Ce chemin c’est le Christ lui-même, il traverse la passion et la mort. Ce qui motive le disciple c’est le Christ, non la joie, sinon toute sa vie n’est qu’une imposture ! Choisir la joie, c’est se choisir soi-même et nourrir une subtile auto-gratification… Choisir le Christ, c’est entrer avec lui dans une relation inconditionnelle où je risque toute ma vie en l’offrant à son bon vouloir. Comme ce choix est toujours ambigu à cause de la condition humaine, il va passer par le feu de l’épreuve, tout comme le métal est purifié pour devenir de l’or. Suivre le Christ et s’identifier à lui, c’est donc communier aussi au Christ crucifié, c’est accepter d’être comme lui persécuté, diffamé, condamné à mort et d’aimer malgré tout ceux qui nous haïssent ainsi, nos ennemis… La vie nous bafoue tous les jours et de mille manières, mais en l’acceptant comme elle est à cause du Christ, mieux : en communiant pleinement à elle nous communions au Christ qui s’y trouve. Communier aux souffrances du Christ à travers les nôtres, c’est faire sa suprême connaissance, joie inouïe au-delà de tout et pourtant au sein même de notre condition la plus tragique :
Nous sommes fous à cause du Christ… Nous avons faim, nous avons soif, nous sommes nus, maltraités et errants ; nous nous épuisons à travailler de nos mains. On nous insulte et nous bénissons, on nous persécute et nous l’endurons, on nous calomnie et nous consolons. Nous sommes devenus comme l’ordure du monde, jusqu’à présent l’universel rebut… Nous portons toujours et partout en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps…Nous sommes tenus pour tristes, nous qui sommes toujours joyeux. (1 Co 4,9-13 ; 2 Co 4,10 ; 6,10).

À LA SOURCE DE TOUTE JOIE
Tout se trouve pour saint Paul dans ce petit mot à cause du Christ. À cause de lui, il n’y a plus d’épreuve ou de souffrance qui ne soit transfigurée. Le trouver, lui, au coeur de la souffrance, alors la souffrance elle-même est aimable, et jusqu’à la mort. Ô mort, où es ton aiguillon ? (1 Co 15,55). Il n’y a donc plus d’obstacle à la joie : à cause du Christ et par lui, la joie est possible en tout temps et à tout propos (Ép 5,20). Cela explique pourquoi saint Paul parle toujours de la souffrance d’une façon positive, comme d’un lieu de haute expérience : Pour moi, que jamais je ne me glorifie sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ (Ga 6,14), Je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous (Col 1,24). Aux Philippiens, Paul dit que c’est une grâce qui vous a été donnée que de souffrir pour le Christ (Ph 1,29).
La souffrance n’est jamais cherchée pour elle-même, mais quand elle est là, loin d’éliminer la joie, elle la renforce encore, car nulle part ailleurs le Christ ne se livre autant que dans la communion à sa croix ; là il nous fait entrer dans son intimité pour laquelle il n’y a pas de mots… La souffrance parle dans le silence et témoigne de notre secrète appartenance au Christ : Je porte dans mon corps les marques de Jésus (Ga 6,17).
L’homme qui a ce Chemin devient une créature nouvelle dans un monde transfiguré (2 Co 5,17). Il est greffé sur le Christ mort et ressuscité (Rm 6,5) et ne s’appartient plus. Sa source de sa joie est cette Pâque de son Maître d’où il se reçoit à chaque instant pour une vie radicalement autre : Si je vis, ce n’est plus moi, dit saint Paul, mais le Christ qui vit en moi (Ga 2, 20). C’est cette joie des profondeurs de son être que Paul s’arrache pour la partager avec tous les hommes, là est le point incandescent de son Évangile : Soyez mes imitateurs (1 Co 4,16).
Ainsi configuré au Christ par une communion aussi intime, le disciple entre en partage avec la joie du Christ lui-même : sa propre intimité avec le Père ! Le Christ veut nous introduire dans cette relation indicible où nous devenons avec lui des fils adoptifs (Ép 1,5). Être fils, cela veut dire pour nous être engendrés par la Joie qu’est le Père en personne et qui engendre éternellement le Christ. Là est notre Source de vie, et cette Source se trouve derrière toute vie de moment en moment dans notre quotidien. C’est pourquoi l’attitude fondamentale d’un fils qui veut se recevoir du Père est celle d’une constante écoute : il pose l’oreille de tout son être sur l’instant présent et accueille la vie telle qu’elle vient, pour communier totalement à la volonté de Dieu, tout comme le Christ nous l’a appris par sa propre vie. La qualité et la profondeur de notre joie est en proportion directe de cette obéissance qui est l’offrande absolue de notre vie à Dieu.
Cela nous est cependant impossible sans être assisté par la puissance de l’Esprit Saint. C’est l’Esprit qui nous rend le Christ présent et nous ouvre au Père, c’est donc par lui, l’Esprit, que la joie se communique aux hommes. Aussi une vie  » spirituelle « , c’est-à-dire selon l’Esprit Saint, se caractérise par la joie, elle est le grand signe de sa Présence (Ga 5,22). Signe pour soi-même et pour les autres, témoignage d’une vie authentique et qui vivifie ceux que l’on approche. En effet, l’homme ne cherche que la joie et c’est par elle que Dieu se réconcilie le monde. C’est pourquoi lorsque toute une assemblée se retrouve pour célébrer cette joie dans une fête commune, elle est signe pour toute l’humanité, levain pour une nouvelle création à laquelle tous les hommes sont appelés (Ép 1,1-15). Voilà la vocation même de l’Église. Seule l’Église est capable d’une telle célébration, elle est unique au sein de l’humanité, car seule l’Église a la  » capacité  » de la joie sans limites puisque l’Esprit ne cesse d’y déposer le secret de sa Présence. Et c’est pourquoi seule l’Église est aussi capable d’accueillir le gémissement de tous les humains (Rm 8,22), qui ne peut trouver son refuge que dans la joie. L’Église est ce laboratoire d’un devenir autre, elle est notre mère qui transforme la détresse stérile de chacun : Réjouis-toi, stérile qui n’enfantait pas, éclates en cris de joie et d’allégresse (Ga 4,26-27). Enfantement sans fin, car l’Église est sur terre l’annonce de la Jérusalem Céleste où l’exultation sera à son achèvement; celle-ci va, pour le moment de plénitude en plénitude et s’acheminera au-delà de tout ce que nous pouvons concevoir… (Ép 3, 19-21).

LE SEUL GRAND MALHEUR DE L’HOMME
Dans cette cohérence, on ne sera pas étonné que le message central de saint Paul, face à l’immense tragique de la condition humaine, sera d’une clarté absolue : il n’y a qu’un seul grand malheur, c’est de ne pas connaître Jésus Christ !
Paul nous apprend à regarder toutes les réalités humaines de ce seul point de vue et à découvrir alors comment cela transforme tous nos plans et programmes humains, comment se déplace alors radicalement le niveau de nos décisions et de tous nos questionnements. C’est seulement dans cette unique perspective, l’enracinement dans le Christ ressuscité, que l’homme peut entrevoir quelque peu le sens du malheur prodigieux d’une humanité sans Dieu. Mais avec lui et en lui tout homme est appelé au bonheur (Rm 4,9) et, dès à présent, est-ce devant la mort, est-ce sous les coups de la violence qui s’abat sur lui ou quels que soient les événements extérieurs, la vie du chrétien est toujours une vie royale, une vie de gloire et non d’horreur. Pour Paul, tout est dans la relation à Dieu. Si elle est inexistante, alors l’homme est dans le  » péché « , source de tout malheur et de la mort elle-même (Rm 5,12).
En Christ, au contraire, l’homme ne se définit plus, selon Heidegger, comme un être pour la mort, mais un être pour la vie définitive et la gloire incorruptible à jamais. Le chrétien n’échappe pas à la condition commune, il vit, comme tout un chacun, dans le péché et la mort, mais le Christ, en l’enveloppant de sa Présence libératrice, a enlevé au mal sa puissance de destin. C’est pourquoi, là où le péché abonde, la grâce surabonde (Rm 5,20), c’est-à-dire la joie.
Joie et souffrance cohabitent donc dans le même homme, comme la lumière et les ténèbres (Jn 1,4-5), mais il dépend de l’homme qu’il laisse triompher la joie qui lui est acquise par le Christ, bien plus : que la souffrance elle-même se transforme en joie ! Ici, le disciple reçoit la leçon suprême de son Maître, dont toute la vie en a été le développement, nous l’avons déjà dit : il n’y a finalement d’autre joie possible que de se laisser crucifier dans la passion et la mort du Christ : c’est l’acceptation pleine de l’inacceptable quotidien, du détail insignifiant, l’ennui ordinaire dit admirablement Véronique Nahoum, jusqu’aux situations les plus enfériques. Embrasser ce qui nous arrive, le prendre dans notre amour, nous ajuster pleinement à l’instant, comme le Christ sur sa croix, c’est faire descendre la lumière dans les pires ténèbres et la joie dans la souffrance même. Cet ajustement joyeux à ce qui est, de moment en moment, s’éprouve souvent comme absurde à nos yeux, folie et scandale, mais notre entendement lui-même, le raisonneur de ce siècle doit être crucifié pour découvrir qu’il existe une tout autre sagesse que celle des  » intelligents  » !
Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui est dans le monde sans naissance et ce que l’on méprise, voilà ce que Dieu a choisi… (1 Co 1,27-28).
Seule cette acceptation pleine de ce qui vient à nous et que nous voulons recevoir de Dieu, nous libère de toute joie illusoire et vérifie l’authenticité de nos sentiments… Si le Christ est la Vie (Jn 14,6), on ne communie à lui qu’en étant un avec la vie tout court, telle qu’elle se présente. La profondeur de l’océan se trouve autant dans les vagues et les tempêtes que dans eaux calmes. La joie du disciple n’est pas une échappatoire à la condition tragique de l’existence humaine, mais communion à la totalité, à toute l’épaisseur de l’histoire comme lieu où se vit la Pâque du Christ, transformation incessante de la mort en vie. On est loin d’une pieuse émotion qui ne ferait que trahir l’homme et Dieu.
Par l’Incarnation du Christ, Dieu épouse la condition humaine jusque dans ses derniers recoins pour y déposer la joie de sa Résurrection au prix de sa propre mort. La communion de l’homme à cette joie s’inscrira donc dans la même logique, la christologique, qui est une victoire sur toutes les forces contraires. La joie est une conquête et donc un combat ; sans ce combat, justement, la vie n’aurait aucune saveur. Mais à aucun moment l’homme ne peut mettre la main sur elle ; la joie échappera toujours à sa prise, car elle restera un mystère d’éternité inépuisable, transcendant toute expérience humaine. Bien souvent, il n’y a de joie que dans la pure foi en la présence du Ressuscité. Là est l’exercice (l’ascèse) à son plus haut niveau qui consiste à vivre la joie en tous temps et en tous lieux… :
…C’est pourquoi je me complais dans les faiblesses, les outrages, les détresses, les persécutions et les angoisses endurés pour le Christ (2 Co 12,10).
En dehors de toute exaltation sensible, nous sommes dans la douloureuse joie, comme l’appellent les Pères du désert. Par elle nous apprenons le dépouillement du vieil homme (Col 3,9) qui risque toujours de se fixer sur la joie comme sur un bien. La joie inconditionnelle, exercée au sein même de la détresse, s’appelle amour. Et l’amour se suffit à lui-même : il est. Ainsi, devenu libre de la joie elle-même, l’homme naît à Dieu…

Cet article a été publié dans la revue
Le Chemin, numéro 30, 1996. Reproduit avec l’autorisation
du Père Alphonse Goettmann et du Chemin.

LE CÉLIBAT NON MONASTIQUE

1 septembre, 2011

du site:

http://www.pagesorthodoxes.net/mariage/evdodimov-laics.htm#celibat

LE CÉLIBAT NON MONASTIQUE

Il y a diversité de dons… il y a diversité de ministères… il y a diversité d’opérations… Et l’Esprit qui se manifeste en chacun, lui est donné pour l’utilité commune… Il distribue ses dons à chacun en particulier, comme il le veut (1 Co 12,4-11).
Saint Paul nous parle des dons et des ministères que chacun reçoit en vue d’une diaconia (service) pour l’utilité commune. Personne n’est exclu de l’appel général adressé à tous, mais, comme dans une symphonie, il faut y discerner sa propre partie musicale, une vocation toute personnelle, un destin unique.
Tournant décisif en tant qu’acte spirituel et prise de position, dans la biographie d’un être, lorsque ni l’état monastique, ni l’union conjugale ne se trouvent sur son chemin. La faute la plus désastreuse serait de faire d’une condition simplement imposée par les circonstances de la vie, un destin. L’absence de quelque chose ne peut jamais ni remplir, ni construire un être. Et c’est céder à la tentation la plus ruineuse que de n’attendre plus rien de la vie. L’attente positive prend en charge le présent sans rien préjuger du lendemain. Le vrai renoncement à une situation précise (le mariage par exemple), pour être positif et enrichissant, ne peut être qu’une condition pour l’acceptation libre et pleine d’une autre situation (le célibat par exemple), qu’un point de départ pour une vocation actuelle, jamais subie, toujours acceptée et assumée, et qui remplira l’existence du moment présent.
Ceci pose le problème très précis de la vocation. Dans son aspect immédiat c’est une inclination ressortissant d’aptitudes correspondantes, de dons naturels qui prédisposent à telle forme de vie et d’activité. Plus profondément et sur le plan religieux de la foi, elle est une prédestination, plus cachée, plus mystérieuse, et qui contient le projet de Dieu sur tel être concret. C’est l’essence de moi-même que Dieu me propose comme la meilleure partie, la partie idéale de moi-même et que j’accepte d’avance et assume librement. Elle postule une disponibilité du moment présent, totalement ouverte, et sans rien préjuger du moment suivant.
À la rigueur, même un moine peut rompre ses vœux. Un homme marié peut entrer dans les ordres. Un célibataire peut voir s’ouvrir devant lui une des deux voies, comme il peut se trouver dans la perspective d’un célibat dans le monde. Pour le moment il accepte cette situation allégrement, joyeusement, assumée comme une tâche confiée pour aujourd’hui, comme la valeur présente et pleine de son existence. Le tâtonnement inévitable qui en ressort s’accompagne d’une alternative de succès et d’échecs. Mais il est vital de comprendre qu’il ne s’agit jamais d’un  » devoir  » morne et imposé, d’un impératif catégorique aveugle et implacable. Le sacrifice ici se changerait en suicide. Les échecs empiriques possibles, le découragement et les amertumes momentanées n’autorisent nullement la négation, le vide, l’abdication. Il faut composer avec la grâce, comme les mains qui se cherchent dans la nuit, et attendre avec un sourire que telle défaite matérielle se convertisse en victoire spirituelle. La finalité immédiate, atteinte ou non atteinte, n’est point la fin absolue de mon destin.
Toute la vocation est une option en réponse à un appel entendu. Celui-ci peut être simplement l’état présent. Il n’est jamais une voix qui explicite tout ; une demi-obscurité inhérente à la foi ne nous quitte jamais. Il y a une chose dont nous pouvons être sûrs, toute vocation est toujours accompagnée d’un renoncement. Le marié renonce à l’héroïsme monastique, le moine à la vie conjugale. Le jeune homme riche de l’Evangile n’est invité ni à se marier ni à entrer dans un couvent. Il devait renoncer à sa richesse, à l’ » avoir « , à ses préférences – afin de suivre le Seigneur. De même les  » eunuques  » pour le Royaume de Dieu – quel que soit le sens que nous y mettions – désignent une privation, un renoncement, un sacrifice. Mais dans tous ces cas de privation dont parle l’Evangile, la grâce fait un don ; d’un renoncement négatif elle fait une vocation positive. Le renoncement à une chose signifie la consécration totale à une autre chose que ce même renoncement permet de réaliser.
Une vocation de célibataire est infiniment plus large que le célibat comme tel. Ce n’est pas le célibat qui se place au centre, mais c’est une vie qui comporte pour le moment le célibat. Pour un célibataire, son célibat n’est qu’une condition momentanée ou définitive de son ministère du Sacerdoce royal en vue du Royaume. Si un moine  » s’occupe des choses de Dieu  » , un célibataire vit dans ces  » choses de Dieu  » que constitue tout être humain ; son ministère est au service du prochain. Il est à la seconde personne, un  » toi  » pour le monde où il vit. C’est l’amour-compassion qui ne cherche ni réciprocité, ni rien pour lui-même, mais se donne et descend aux enfers d’un monde qui agonise dans les ténèbres. Il ne choisit pas, mais s’étend sur toute souffrance et rencontre l’autre, le prochain, dans son abandon de Dieu.
Une pareille existence centrée sur le prochain est une vocation très concrète, car elle est signe du Royaume, de sa présence dans le monde. Si le salut est au-dessus du monde, c’est au sein du monde qu’il est offert. Une exigence venant du monde lui-même appelle à y rester comme témoin de l’Évangile. C’est à ces témoins que s’applique la parole de saint Augustin :  » Donne-moi quelqu’un qui aime, et celui-là comprendra « . Il s’agit ici d’aimer son destin, d’aimer la croix formée par son propre moi ; il se peut que l’acte le plus ascétique ne soit pas de renoncer, mais de s’accepter pleinement soi-même. Si je reçois ce qui m’est échu comme mon propre choix libre, tout devient à l’instant même sensé, profond, plein d’un intérêt passionnant et joyeux. L’homme n’est jamais seul, la main de Dieu est sur lui ; s’il sait l’accepter et la sentir, son destin se construit,  » orienté  » vers l’Orient. C’est l’expérience de tous les grands spirituels.
Pour ceux qui se sentent  » laissés pour compte « , qui sont déçus dans l’attente et dans les promesses de la jeunesse, au moment où tout semble fermé et fini, c’est à ce moment que tout commence. C’est le sens si profond de la légende du Saint Graal. Un pauvre chevalier arrive quand tout s’arrête ; le vieux roi est immobilisé sur son grabat ; les sources tarissent, les oiseaux ne chantent plus et tout est enchaîné par l’immobilité de la mort. Le chevalier pose l’unique question, la seule vraie question :  » Où est le Graal ?  » Et alors tout revit, le vieux roi quitte son grabat, les sources rejaillissent et les oiseaux chantent à nouveau. Cette seule question-réponse est celle du fiat de notre destin. Plus qu’accepté, créé, celui-ci métamorphose les données en charismes ; l’être humain vit alors son propre miracle, vit dans le miracle. C’est le sens très précis de l’admirable parole d’Isaïe : Crie de joie, stérile qui n’enfantais pas ; éclate en cris de joie et d’allégresse, toi qui n’as pas connu les douleurs ! Car plus nombreux sont les fils de l’abandonnée que les fils de l’épouse, dit Jahvé… Ton époux sera ton Créateur (Is 54,1,5).
Les formes de la vie sociale subissent des changements rapides et imprévus ; par contre, l’action religieuse de tout croyant possède une grande stabilité. Il peut se rendre attentif aux desseins de Dieu dans le progrès si merveilleux de la science et des techniques ; il peut unir les solitudes et créer des communautés vivantes de témoins ; il peut susciter l’esprit d’adoration, de tout travail faire une prière même au cœur bétonné de la cité la plus moderne. Toutefois il n’est plus possible d’exercer ce ministère individuellement. L’état actuel de la société exige des mesures et des actes qui sont du ressort de la charité collective. C’est collégialement, de la part des hommes de prière, que la foi a ce privilège magnifique d’appeler aux droits de Dieu sur la cité humaine. C’est ici justement que les célibataires sont des agents favorisés, car ils peuvent dépenser sans mesure leurs réserves disponibles d’affection opérante.
Si, pour saint Jean Chrysostome,   » le mariage est l’image du céleste  » , le célibat est une image plus directe du Royaume où  » on ne se marie pas  » et où  » on est comme des anges  » (cf. Mt 22,30). Le siècle futur ne connaîtra pas le mode dual des couples, ni tel  » homme  » en tant qu’homme en face de telle  » femme  » en tant que femme, mais l’unité du Masculin et du Féminin dans leur totalité, Adam-Ève reconstitué dans sa dimension spirituelle. Ce n’est donc pas comme un moine en marge de la vie, ni comme les époux qui s’en retirent partiellement pour construire leur unité, mais en tant que l’anticipation de l’unité future du Masculin et du Féminin que les célibataires mettent leur présence entière au service d’une amitié efficiente. Une pareille confrérie, vaste comme le monde, groupant les hommes et les femmes, se penchera conjugalement sur toute misère humaine.  » Conjugalement  » signifie ici unissant leurs charismes réciproques.
La transparence du don de soi est décisive. Des amitiés profondes à la mesure de leur pureté peuvent se nouer et l’âme y trouve son harmonieux épanouissement dans un rapport de personne à personne. Le célibat n’a nullement empêché certaines grandes figures du christianisme de manifester des accords d’âmes, d’exercer l’amitié mystique dans une action conjuguée : saint Jean Chrysostome et la diaconesse Olympiade, saint François d’Assise et sainte Claire, saint Jean de la Croix et sainte Thérèse. De telles amitiés ne s’opposent même pas à l’état monastique. Elles peuvent produire une riche descendance : des enfants en esprit qui suivent leur propre vocation de témoins.
La piété toute particulière des grands mystiques envers la Vierge souligne un trait important. À l’opposé de toute déviation morbide, elle y puise la pureté, la tendresse chaste et l’ » état amoureux  » envers toute créature. C’est que la Vierge, dans sa protection maternelle et paraclétique, est l’expression la plus forte de la Philanthropie divine. Et encore cette leçon non moins instructive dans cet adage des spirituels :  » L’heure présente que tu vis, l’homme que tu rencontres ici et maintenant, la tâche que tu œuvres en ce moment, sont les plus importants de ta vie.  » Ce que l’on a immédiatement devant soi, c’est l’offrande sacerdotale de soi-même qui triomphe à l’instant de toute séparation, de toute solitude et de tout  » instinct de mort  » . Pour celui qui a assumé pleinement sa vocation aujourd’hui, le lendemain se confond avec le jour du Seigneur.

Extrait de : Sacrement de l’amour,
Le mystère conjugal à la lumière
de la tradition orthodoxe, DDB, 1980.
Le même texte paraît dans
Dr Assagioli et al., Le Célibat laïc féminin,
Éd. Ouvrières, 1962, pp. 292-300.

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