Archive pour la catégorie 'Orthodoxie'

L’ASSOMPTION DU CORPS ET DE LA VIERGE MARIE – PÈRE MATTA EL MASKINE

12 août, 2014

http://www.spiritualite-orthodoxe.net/vie-de-priere/index.php/livres-traduits-en-francais/la-communion-d-amour/dormition-assomption-vierge-marie

L’ASSOMPTION DU CORPS ET DE LA VIERGE MARIE

PÈRE MATTA EL MASKINE

Chapitre XVII de la Communion d’Amour

Ce jour 1 nous permet d’honorer le corps de la Vierge. L’assomption de son corps manifeste combien le ciel l’honore au plus haut point. Et la doctrine orthodoxe en ce qui concerne les honneurs rendus au corps des saints n’est pas une invention gratuite. Après le long entretien avec Dieu, au cours duquel Moïse avait reçu les commandements et toute la Loi, son visage rayonnait d’une telle lumière que les Israélites ne pouvaient le regarder en face. La lumière que reflétait son visage était une lumière divine, celle qui manifeste la présence de Dieu. Dieu était ainsi rendu visible sur le visage de Moïse, et c’est pourquoi le peuple pécheur ne pouvait regarder son visage, car le péché et Dieu ne peuvent se rencontrer face à face. Aussi Moïse portait-il un voile, voile dans lequel saint Paul voit un symbole de l’aveuglement spirituel du peuple2 .
Et saint Paul poursuit : Si le ministère de la Loi – qui conduit à la condamnation et à la mort – se traduisait par une telle gloire, visible aux yeux de chair, par un tel resplendissement du visage, combien le ministère de justice ne l’emporte t-il pas en gloire?
Nous appuyant sur cela, nous pouvons dire à propos de la Vierge, de son corps et de son visage :
Si le visage de Moïse, alors qu’il· avait reçu de simples paroles écrites par le doigt de Dieu, rayonnait pour manifester la gloire qu’avait revêtu son corps, combien plus grande la gloire qui a revêtu le corps de la Vierge alors qu’elle a reçu en son sein la Parole même de Dieu, la personne du Fils de Dieu, prenant chair de sa chair après la préparation opérée par l’Esprit Saint et alors que la puissance du Très-Haut la prenait entièrement sous son ombre, intérieurement et extérieurement. Quelle gloire a alors envahi le corps de la Vierge ! Ou, pour reprendre les paroles de l’apôtre Paul, si le ministère de condamnation, ministère reçu par Moïse avec la Loi, lui a conféré une gloire qui a rempli son corps humain d’une lumière divine, combien plus le ministère de justice confié à la Vierge par la descente de la Lumière véritable en son sein et son incarnation à partir de son corps !
Nous savons tous comment Dieu a mis fin à la vie de Moïse et l’a lui-même enterré sur le mont Nebo, loin de la vue de son peuple, de peur qu’ils ne s’égarent et n’en viennent à adorer son corps qui, semble-t-il, continuait à rayonner même après sa mort. C’est pourquoi le livre du Deutéronome dit de lui: personne ne connait l’emplacement de son tombeau jusqu’à ce jour3 .
D’autre part, l’Épître de Jude fait spécialement mention du corps de Moïse. Alors que l’archange Michel, luttant contre le diable, lui disputait le corps de Moïse, il lui dit : « Que le Seigneur te châtie ! »4 . On peut donc supposer que l’archange Michel avait été chargé de garder le corps ou de l’enlever au ciel et que, tandis que le diable essayait de le remettre à terre ou d’en révéler l’emplacement pour égarer le peuple, au cours de la lutte qui les opposait, l’archange invoqua l’aide du Seigneur, comme chef des armées célestes.
Si donc Dieu s’est personnellement chargé de l’ensevelissement de Moïse et a assigné à l’archange Michel la tâche de garder le corps – ou peut-être, selon la tradition juive, de l’enlever au ciel -, et cela parce que le corps de Moïse reflétait la lumière et la gloire de Dieu depuis qu’il s’était tenu en présence de Dieu pendant quarante jours et avait reçu les tables de la Loi, on ne peut dire que la coutume orthodoxe d’honorer les corps ne repose sur rien.
Combien plus encore Dieu et le Christ lui-même ont-ils pris soin du corps de la Vierge, après sa mort. Ce corps avait connu l’habitation permanente de l’Esprit Saint, la plénitude de la grâce; la puissance du Très-Haut l’avait pris sous son ombre et la Parole de Dieu avait résidé pendant neuf mois dans ses entrailles ! Assurément, aucun texte ne nous dit que le corps de la Vierge rayonnait de la lumière céleste, mais nous savons que c’est l’effet de la  » kénose » 5 que le Christ a choisie et qui a voilé la gloire de sa divinité. Pendant sa vie terrestre, le corps du Christ lui-même n’a pas rayonné cette lumière, sinon – pour peu de temps – au jour de la Transfiguration. Et pourtant, il était la Lumière véritable 6 , la Lumière du monde 7 , qui rayonne éternellement et pour tous,
Il est donc évident que le dessein de Dieu impliquait que la gloire du Christ soit voilée, et donc aussi celle de la Vierge, de peur que la foi au Christ ne se dévoie, que l’humiliation de la croix ne soit éclipsée et que la vénération de la Vierge ne devienne un culte, une apothéose qui ne conviennent qu’à Dieu.
Comme la mort de Moïse, celle de la Vierge devait être discrète. D’autant plus que, lorsqu’elle est survenue, l’Évangile s’était répandu et on proclamait déjà que le Christ était le Fils de Dieu, Dieu en toute vérité, né de la Vierge Marie. C’est pour cette raison que ni les évangiles, ni les épîtres ne mentionnent la dormition de la Vierge et que – pendant les trois premiers siècles – l’assomption de son corps n’a été connue que par une tradition secrète. Il ne fallait pas qu’elle retienne exagérément l’attention et que le culte dû à Dieu s’en trouve dévoyé.
Il a fallu que Dieu lui-même se charge de l’ensevelissement du corps de Moïse, parce qu’il rayonnait de la lumière divine, et c’est l’archange Michel qui en a reçu la garde. Nous ne devons donc pas nous étonner d’entendre la tradition dire que le Christ lui-même est venu, à la mort de la Vierge, recevoir son âme sainte et l’enlever au ciel. Quant à son corps, il a sans aucun doute été confié à la garde de l’archange Michel jusqu’à ce qu’il soit enlevé au ciel au temps fixé. Ainsi le corps de la Vierge, objet de l’attention du Père céleste depuis le moment de l’annonciation et réceptacle de la conception divine, n’a pas cessé d’être honoré jusqu’au moment où Dieu l’a enlevé tandis qu’il était entouré d’honneurs par les anges.
Notre vénération de l’assomption du corps de la Vierge fait partie intégrante de notre foi dans les réalités eschatologiques – celles qui ont trait à la vie qui vient. On sait bien que la résurrection des corps est le propre de l’œuvre du Christ dans le monde à venir. Et si l’assomption de la Vierge n’est pas, à strictement parler, un acte de résurrection, c’est un état de transfiguration où le corps a été transporté par les puissances angéliques, comme préparation d’une résurrection ultérieure, que celle-ci soit déjà accomplie maintenant ou reste à accomplir.
Le Nouveau Testament offre de nombreux exemples de transfigurations. C’est dans sa propre personne que le Christ a inauguré cette action eschatologique, dans la chair qu’il a prise de nous, sur la montagne de la Transfiguration, avec Pierre, Jean et Jacques, rendant son corps plus brillant que le soleil, prémices et prototype de ce que sera le nôtre lorsque sa rédemption sera complète. Depuis lors, l’humanité – et même la création toute entière – gémissent dans les douleurs de l’enfantement 8 .Et jusqu’à présent, nous attendons notre adoption en tant que fils, la rédemption de notre corps 9 . Toute la création, et non seulement nos corps, est appelée à être transfigurée. Les vêtements du Christ devenus étincelants10 , plus blancs que neige, indiquent clairement que le Christ est la Lumière du monde et de la création et que toutes les créatures recevront leur nouvelle forme du Christ qui vient.
La vénération des corps saints et lumineux est un acte eschatologique, c’est un prolongement dans le temps présent du jour de la Transfiguration, un acte de foi en la réalité de la vie future. Depuis le jour de la Transfiguration, le Christ n’a pas cessé de répandre sa lumière sur les corps et les visages des saints. Le désert de Scété en témoigne et a reçu une part abondante de la lumière céleste.
Sept pères éminents ont témoigné avoir vu saint Macaire le Grand rayonner de lumière dans l’obscurité de sa cellule. À l’heure de sa mort, les pères assis autour de saint Sisoës ont constaté que son visage resplendissait comme le soleil et que cette lumière allait en augmentant alors qu’il rendait le souffle. La lumière finit par devenir aussi éblouissante que l’éclair et la cellule fut remplie d’une odeur d’encens.
On rapporte encore que Dieu a donné un tel honneur à abba Pambo, qu’il était difficile de le regarder en face à cause du rayonnement qui émanait de lui: il paraissait un roi sur son trône.
Les disciples de saint Arsène, entrant à l’improviste dans la cellule où il se trouvait en prière, ont trouvé son corps lumineux, comme de feu.
On a également vu saint Joseph le Grand en prière, les mains levées : ses doigts semblaient dix langues de feu.
Ces exemples de visages et de corps illuminés – et d’autres encore – ne peuvent se comprendre que comme un prolongement de la Transfiguration du Christ à travers la Pentecôte, par la descente de l’Esprit Saint reposant sur les corps sous forme de langues de feu, pour les préparer à la transfiguration et à la résurrection à venir. La vénération des corps des saints, dans l’Orthodoxie, prolonge la joie communiquée à saint Pierre par la lumière qui rayonnait du Christ et qui lui avait fait dire avec foi, encore que de manière irréfléchie: Rabbi, il est bon pour nous d’être ici 11 .
Le Seigneur transfiguré est présent dans ses saints. Sa lumière et son Esprit Saint brillent dans leurs esprits et dans leurs corps. La sanctification se manifeste parfois, au-delà de l’âme et de l’esprit, dans le corps lui-même. Bien que le corps soit encore en ce monde, il n’est déjà plus de ce monde. Il se nourrit à la fois du pain terrestre et du pain céleste, il est illuminé à la fois par la lumière de ce monde et par la lumière céleste. N’est-ce pas la réponse à l’invitation de l’apôtre: Glorifiez donc Dieu dans votre corps 12 ?
En commémorant aujourd’hui l’assomption du corps de la Vierge, nous glorifions bien le Seigneur qui continue à être glorifié chaque jour dans ses saints : Que le nom de notre Seigneur Jésus soit glorifié en vous et vous en lui 13 .

Extrait de « La Communion d’Amour, Abbaye de Bellefontaine, SO 55 – 1992, 302 p. »
Traduction: Jacques Porthault et Père Wadid, St Macaire

Notes:
1. Dans l’Église copte, la fête de l’Assomption du corps de la Vierge Marie se célèbre le 22 août. Les autres Églises orthodoxes fêtent la Dormition de la Mère de Dieu le 15 août (le 28, selon l’ancien calendrier utilisé par les églises de rite slavon)
2. Cf 2 CO 3,7-18. Cité librement dans ce qui suit.
3. DT 34, 6-7 : « Il l’enterra…. ».
4. Jude 9, citant Za 3,2 qui vise une dispute au sujet du grand prêtre Yehoshua.
5. Le mot kénose transcrit du grec traduit l’abaissement, l’anéantissement volontaire. Voir Ph 2,7 : Il se vida de lui-même.
6. Jn 1,9.
7. Jn 8,12.
8. Rm 8,22.
9. Rm 8,23.
10. Mc 9,3.
11. Mc 9,5.
12.1 Co 6,20.
13. 2 Th 1, 12.

LA THÉOLOGIE ORTHODOXE OU « LA FLAMME DES CHOSES » – Paul Evdokimov

31 juillet, 2014

http://www.spiritualite-orthodoxe.net/paul_evdokimov_orthodoxie.html

LA THÉOLOGIE ORTHODOXE OU « LA FLAMME DES CHOSES »

« Dieu c’est fait homme, pour que l’homme puisse devenir dieu »

Article inspiré des cours de Père Razvan Ionescu
Un explication plus approfondie du mot Théologie

Reprise de l’intervention video Première partie – 1

D’après Orthodoxie (L’), Paul Evdokimov, Desclée de Brouwer, 1992; Pages 47-56.
La vision de Paul Evdokimov sur la théologie patristique: les commentaires de Père Razvan Ionescu sont en italique

Une théologie du mystère qu’on ne connaît que par révélation et participation – la metanoïa

L’Orient distingue d’une part  » l’intelligence  » orientée vers la coïncidence des opposés et débouchant sur  » l’unité et l’identité par la grâce 1, et d’autre part la  » raison », pensée discursive fondée sur le principe logique de contradiction et d’identité formelle et tournée vers le multiple, donc « déifuge ». Or, « l’intelligence réside dans le coeur, la pensée dans le cerveau 2 . Ce qui explique pourquoi la foi orthodoxe ne se définit jamais en termes d’adhésion intellectuelle, mais relève de l’évidence vécue, d’une « sensation du transcendant »: « Seigneur, la femme qui était tombée dans un grand nombre de péchés, ayant ressenti ta dignité… » 3. Il faut souligner l’aspect existentiel de la foi où s’opère la coïncidence foncière de l’amour et de la connaissance, inséparablement un dans le coeur-esprit,
- Il n’y a donc pas de division dans la personne humaine qui connait théologiquement.
ce qui dépasse l’intellectualisme et le sentimentalisme et correspond au terme évangélique très fort de metanoïa, revirement de toute l’économie de l’être humain.
- metanoïa de meta-noûs, c’est l’intelligence non pas dans le sens de ratio mais une intelligence plus profonde de l’homme dans sa complexité. C’est un renouveau de l’intelligence, c’est à dire un mouvement qui fait que la personne humaine voit les choses autrement à travers la grâce de Dieu.

La théologie comporte un élément doctrinal, la didascalie objective de l’Eglise, sa catéchèse, mais plus profondément dans sa sève même elle écoute ses saints, s’alimente à leur expérience pneumatophore du Verbe. Ainsi, comme le montre le titre d’un des écrits de Denys le pseudo Aréopagite : De la théologie mystique, celle-ci est théologie du mystère qu’on ne connaît que par révélation et participation. Elle saisit les paroles de Dieu à l’intérieur des « phanies », manifestations de Dieu. La transcendance divine nous apprend qu’on ne peut jamais aller vers Dieu qu’en partant de lui, qu’en se trouvant déjà en lui.
[Oeuvre complète de Saint Denys l'areopagite, Mgr Darboy, Maison de la Bonne presse, 1845 - Théologie Mystique à partir de la page 463 pdf, ou 286 livre., téléchargeable ici]
Par rapport aux orientations développées en Occident, qui développent une théologie de discours et surtout une explication rationnelle des choses, l’Orient est plus enclin à une théologie du mystère. C’est à dire que l’on touche le mystère à travers la théologie. Ceci ne veut pas dire pour autant que l’on épuise le mystère à travers notre discours mais justement la théologie a comme fonction de nous mettre devant le mystère de Dieu. Elle nous invite à le goûter et en le goûtant on se rend compte que c’est une profondeur sans fin.
Les développements théoriques, chez les Pères passent souvent et sans aucune interruption aux textes de prières et de dialogue avec Dieu.
- Paul Evdokimov met l’accent sur cette relation étroite entre ce que l’on écrit sur Dieu et notre prière.

Mystagogie ou initiation
Saint Isaac Saint Isaac le Syrien voit dans ces instants: « la flamme des choses ». C’est peut-être la meilleure définition de la théologie. Art, beaucoup plus que science systématique, elle découvre la vérité cachée des choses célestes et terrestres et initie à la participation-communion au monde éonique de Dieu.
- Le mot initie, initiation, est important car en théologie on parle d’une pédagogie mais aussi d’une mystagogie, c’est à dire une initiation, on se souvient des paroles du seigneur quand Il dit:  » Allez, faites des gens de toutes les nations des disciples, baptisez-les pour le nom du Père, du Fils et de l’Esprit saint; et apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai commandé. Quant à moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin des temps.  » Matthieu 28:19-20  » 4 donc quand Il dit « apprenez », cette pédagogie vient tout de suite après « baptisez », qui veut dire « initiez », ouvrez la porte du Royaume à travers la grâce de Dieu, la descente de l’Esprit Saint; à travers cette pentecôte personnelle. La pédagogie vient donc à la suite de la mystagogie, ce qui ne veut pas dire que dans l’Eglise seul le baptême est mystagogique, car toute expérience de l’Eglise nous parle d’une mystagogie mais l’expérience de l’Eglise nous parle aussi d’une pédagogie, on ne peut donc pas les séparer. La mystagogie est donc une initiation au mystère, une découverte du mystère.
Théognosie – Theo: Dieu; gnosis: connaissance – catéchèse – Vous voyez l’équilibre qui existe toujours dans les affirmations théologiques, on parle d’une initiation mais aussi d’un enseignement.
« voie expérimentale de l’union avec Dieu » Ce sont des mots extraordinaires car en fait si on parle de la théologie, en se référant à Theo et Logos, le Logos se rapporte soit à la parole, soit à la logique, un développement rationnel. Mais en même temps à l’école des Pères de l’Eglise c’est dans son aspiration ultime « voie expérimentale de l’union avec Dieu. »
Pour les Pères la théologie est avant tout la contemplation de la Trinité.
- Evdokimov fait une synthèse des Pères de l’Eglise. Par conséquent ce que nous faisons ici c’est une synthèse de synthèses.-
C’est cette connaissance par inhabitation du Verbe qui est la théologie mystique.
- Le saint Esprit vient et fait sa demeure en nous, si Dieu fait sa demeure en quelqu’un Il s’unit avec cette personne. Il ne peut pas vivre dans la chambre du coeur de quelqu’un sans être en communion avec cet être humain. C’est pourquoi quand on invite le Seigneur, on l’invite à venir en nous, à exprimer Sa présence et à s’unir avec nous.
Il s’agit bien de la « parousie » divine dans l’âme
- Paul Evdokimov utilise d’autres termes théologiques pour apporter une nouvelle lumière à la signification.
qui ne peut être saisie que par les yeux de la foi, « les yeux de la Colombe ». Il s’agit non de connaître quelque chose sur Dieu, mais d’ »avoir Dieu en soi ».
- Alors que les démarches théologiques essaient de construire un discours mais sans pouvoir véritablement construire quelque chose à partir de l’expérience concrète, les Pères se contentent d’exprimer leur expérience concrète personnelle par leur théologie. Toutefois ce n’est pas leur expérience particulière à eux, que personne ne peut interpréter, mais c’est une expérience personnelle qui entre dans l’expérience générale de l’Eglise.
La théologie devient la description en termes théologiques de la présence illuminante du Verbe. Ce n’est point une spéculation sur les textes mystiques rnais la voie mystique elle-même, génératrice d’unité. Elle postule le retour à la nudité de l’esprit, son dépouillement jusqu’à son état pré-conceptuel de pure réceptivité adamique:
- Cette expérience de Dieu, nous invite à découvrir un état de l’âme qu’on peut évoquer en pensant d’abord à Adam qui est appelé à goûter le Royaume de Dieu et Dieu Lui-même. Le centre même de notre culte se trouve dans la Cène eucharistique. Nous nous rassemblons pour goûter quelque chose ensemble, signe de communion. Dans le centre du culte chrétien, se trouve donc cette démarche de partager avec les autres notre nourriture qui n’est pas une nourriture de ce monde. Même si les choses matérielles qui contribuent à cette nourriture viennent de ce monde, à travers la bénédiction portée par liturgie la nourriture de ce monde devient également une nourriture qui n’est pas de ce monde, c’est à dire le Corps et le Sang du Seigneur que nous goûtons ensemble.

Le charisme d’oraison, prier sans cesse
« La contemplation était le privilège d’Adam au paradis  » et donc nécessite avant tout un « charisme de l’oraison  »
- C’est à dire la prière « . On imagine donc bien Adam vivre une vie qui était une contemplation de Dieu et nourrissait son être. Quand on parle de charisme d’oraison ça veut dire que la prière telle que nous l’apprenons aujourd’hui est une redécouverte d’une état qui fut paradisiaque: Adam priait. Quand on a demandé au Seigneur comment prier? Il a répondu: « Priez sans cesse « , ce qui signifie que la prière peut être une prière qui ne cesse pas. Ceci veut dire que l’être humain a une capacité de prière qui exprime quelque chose de sa nature. Il est capable par sa nature d’entretenir une relation avec Dieu à travers sa prière. La prière est comme une respiration de l’âme, c’est à dire que de la même façon que le corps respire et que sans respiration il ne vit plus, l’âme respire (Sans pour autant entrer dans un dualisme âme-corps). La prière fait partie du bon « fonctionnement » de l’être humain, il en a besoin mais c’est un charisme en même temps.
La théologie ainsi s’érige en ministère charismatique, car « personne ne peut connaître Dieu si ce n’est Dieu lui-même qui l’enseigne » et « il n’y a pas d’autre moyen de connaître Dieu que de vivre en lui… « ;- Sans la grâce de Dieu on n’est pas capable de Prier. Quand nous voulons prier véritablement il nous faut cette aide. Dieu nous donne son aide à condition que nous le cherchions parce qu’Il respecte complètement notre liberté. La grâce de Dieu est garante de la liberté humaine, c’est le péché qui empêche la liberté humaine. Savoir prier nécessite également un enseignement de la part de Dieu.
« parler de Dieu est une grande chose » ironise saint Grégoire le Théologien et justifie son titre en déclarant : « mais il est encore mieux de se purifier pour Dieu ».
- Nous avons donc vu que certains Pères nous parlent de la connaissance de Dieu, nous parlent de la théologie en tant que connaissance de Dieu. J’ai souligné que la théologie est « voie expérimentale de l’union avec Dieu ». Théologie veut donc dire connaissance de Dieu et pour connaître Dieu nous ne pouvons pas rester comme nous sommes à l’heure actuelle, il faut changer quelque chose en nous. Car même si nous arrivons dans ce monde avec un certain état de pureté, notre nature corrompue à travers notre personne fait que nous sommes enclins malheureusement au péché. La vie spirituelle est la guérison totale, absolue et ultime de notre nature humaine. Dans l’office pour les défunts on dit que Dieu a tellement aimé l’être humain, qu’Il ne l’a pas laissé comme ça, c’est la raison pour laquelle la mort est justement la délivrance. S’il n’y avait pas de mort, cette nature à l’origine de l’être humain donnerait une vie corrompue éternelle. Dieu donne une fin à l’être humain par Amour 5.

La divinisation de l’homme par la grâce
C’est un dialogue entre l’esprit de l’homme et l’Esprit de Dieu mais un dialogue générateur d’unité « déifiante »: « Dieu ne s’unit qu’à des dieux », dit saint Symeon?
- C’est vraiment une synthèse avec des mots forts, des mots clés des Pères de l’Eglise. Autrement dit, en reprenant la définition la plus noble de la vie théologique ou de la vie de l’Eglise: « Dieu c’est fait homme, pour que l’homme puisse devenir dieu ». Notre destin n’est pas uniquement l’accomplissement de la personne humaine mais son accomplissement en tant que dieu par la grâce de Dieu. Il n’y a pas de changement de nature en nous mais si on vit la Vie que Dieu vit, on se transforme petit à petit en des dieux.
Pour saint Macaire, un théologien est un enseigné de Dieu et c’est l’Esprit, selon saint Syméon, qui d’un érudit fait un théologien, car il s’agit non de s’instruire intellectuellement sur Dieu, mais de se remplir de Dieu : « Afin que l’ayant reçu en nous, nous devenions ce qu’il est ».
- c’est pour cela que les êtres qui commencent à chercher Dieu dans leur vie deviennent de plus en plus ressemblant à Dieu. Une vie améliorée en Christ est une vie qui fait que quelqu’un est plus ressemblant à Dieu.

La libération des passions, les théologiens chrétiens orthodoxes
Pour saint Basile « la vraie théologie libère des passions »
-Si l’homme se libère petit à petit des mauvaises passions, c’est à dire les comportements qui ne laissent pas se manifester pleinement en nous l’image de Dieu. En s’en libérant on est dans l’acquisition petit à petits des « propriétés » qui expriment ce que Dieu est.
« Une théologie sans action 6 est la théologie des démons » note saint Maxime. C’est au dynamisme de la foi que répond « le don spirituel de l’Esprit qui révèle le sens de la théologie »….
L’Orthodoxie s’est avérée très sobre pour délivrer le titre de « théologien » par excellence. Seules trois personnes le possèdent comme attribut de leur sainteté: saint Jean le Théologien, le plus mystique des quatre évangélistes, saint Grégoire le Théologien, « chantre de la sainte trinité » et saint Symeon le Nouveau Théologien, auteur des hymnes qui exaltent l’union.
- Si l’Eglise est prudente dans l’attribution de ce titre, ce n’est pas qu’elle ne veut pas le donner mais ces personnes étaient caractérisées par leur profondeur théologique: elles ont su la vivre et l’exprimer à la fois. La théologie ce ne se limite pas à la contemplation, car il y a des êtres humains qui contemplent Dieu sans pouvoir exprimer cette contemplation et d’après ce qu’ils disent sans l’aide de Dieu il n’est pas possible de l’exprimer à travers un discours. En effet, notre discours ne peut pas « tenir en sa main » l’ineffable. Il faut que Dieu nous aide pour pouvoir exprimer des choses qui dépassent notre intelligence.

La contemplation ou theoria
La théologie comporte l’élément de contemplation. Ce discours peut paraître très théorique mais la pratique mène à la contemplation, car notre pratique c’est de contempler Dieu, et la contemplation vient de « theoria ». Donc la theoria pour les Pères n’est pas une attitude passive devant Dieu où l’on n’aurait plus envie de bouger puisque ce serait Dieu qui s’occuperait de nous. En référence aux écrits de Père Dumitru staniloae, il est vrai que Dieu prend l’initiative et comble l’être humain de telle façon que l’être humain se trouve parfois dans « l’étonnement », dans les phases les plus élevées du mystère de Dieu, mais même dans cet état la contemplation « theoria » est très pratique. C’est une étape très active dans la vie de quelqu’un parce qu’il est pleinement là dedans. Alors qu’en science la théorie est relative a un schéma abstrait de faits que l’on interprète, dans l’Eglise la « theoria » veut dire contemplation. Toute contemplation de la vérité dans l’Eglise, à travers la parole, à travers les sens ou tout ce que l’on est, est une theoria.

Le cataphatisme et l’apophatisme, la conscience des limites, et Dieu sujet non pas objet.
On a l’impression en lisant des écrits de théologie que les mots sont compliqués, par exemple cataphatisme et apophatisme. La théologie apophatique 7 est la théologie négative, celle cataphatique est positive. revenons à Paul evdokimov:
La méthode cataphatique procède par affirmation, mais en définissant Dieu, en lui donnant des noms, elle limite et rend son propre enseignement incomplet,
- C’est à dire que si on prend un livre par exemple, on arrive à décrire de quoi il s’agit par ses caractéristiques: sa taille, couleur, etc. Mais essayons de faire la même chose avec Dieu. Qui a vu Dieu? D’une certaine façon personne n’a vu Dieu. Cependant à travers notre expérience on peut avoir été touché par cette présence de Dieu, donc on parle d’une certaine façon d’une vision de Dieu, en gardant bien sûr les proportions. C’est pourquoi quand on essaie d’exprimer notre expérience on se rend compte que nos paroles sont très pauvres, on n’arrive pas à dire qui est Dieu. Si l’on se met à ajouter des attributs, des qualificatifs selon ce que l’on peut comprendre, on se rend compte que l’on commence à fabriquer une idole puisqu’en fait ça ne correspond pas à Dieu, car Il dépasse tout ce que l’on peut dire sur Lui. Ce genre de réflexion existe depuis le commencement du christianisme.
Il faut donc le compléter par la méthode apophatique qui procède par des négations ou oppositons à tout ce qui est de ce monde. Donc la théologie positive n’est point dévaluée mais précisée exactement dans sa dimension propre et ses limites.
- C’est extraordinaire, cette conscience des limites. La science d’aujourd’hui les découvre également car son discours ne couvre pas une réalité beaucoup plus complexe que celle que l’on peut imaginer.
C’est que la théologie négative habitue à l’infranchissable distance salvatrice: « Les conceptions créent des idoles de Dieu, dit saint Grégoire de Nysse, l’étonnement seul saisit quelque chose ».
- C’est à dire que l’on n’est pas devant un objet « Dieu ». En effet, pour la théorie de la connaissance il faut un objet de connaissance. Or dans la définition courante de la science, l’objet Dieu n’existe pas, puisqu’Il n’est pas reconnu de manière universelle. Même pour le théologien définir Dieu comme objet de connaissance n’est pas facile car il n’est pas un objet, il est un sujet de notre connaissance. Si Lui (ou si eux pour les trois personnes), ne s’ouvre pas à notre connaissance on ne peut pas le connaitre.

La prière liturgique, élévation vers Dieu et communion avec les autres
Paul Evdokimov parle plus loin de la prière liturgique: elle nous mène vers cette union. Quand on parle de prière personnelle, cela ne veut pas dire prière individuelle, parce que quand la personne prie elle est en communion avec d’autres personnes. Plus elle prie, plus elle est en communion avec les autres. C’est très important de le comprendre. Le Père Dumitru Staniloae, le décrivait en prenant l’image d’une pyramide inversée, plus on prie, plus on s’approche de Dieu et plus on est entouré. Quand nous prions ordinairement, nous sommes seuls même au milieu de plein de gens car nous ne les aimons pas comme il le faudrait, ou nous n’arrivons pas à entretenir cette communion à travers notre amour, c’est Dieu qui nous enseigne l’Amour.
On parle de la prière liturgique car on a besoin de cette prière qui concerne le peuple de Dieu dans l’Eglise. C’est elle qui nous mène vers notre « déification »: on devient Dieu selon la grâce de Dieu.
En cherchant Dieu, c’est l’homme qui est trouvé par Dieu.

Notes: sur le site

LA PRÉSENCE DE L’ESPRIT-SAINT par Saint Séraphim de Sarov

21 juillet, 2014

http://www.pagesorthodoxes.net/foi-orthodoxe/esprit-saint-prieres.htm

LA PRÉSENCE DE L’ESPRIT-SAINT

par Saint Séraphim de Sarov

Extraits de « L’entretien avec Motovilov »

Comment alors, demandai-je au Père Séraphim, pourrais-je reconnaître en moi la présence de la grâce du Saint-Esprit ?
C’est fort simple, répondit-il. Dieu dit : Tout est simple pour celui qui acquiert la Sagesse (Pr 14,6). Notre malheur, c’est que nous ne la recherchons pas, cette Sagesse divine qui, n’étant pas de ce monde, n’est pas présomptueuse. Pleine d’amour pour Dieu et pour le prochain, elle façonne l’homme pour son salut. C’est en parlant de cette Sagesse que le Seigneur a dit : « Dieu veut que tous soient sauvés et parviennent à la Sagesse de la vérité » (1 Tm 2,4). A ses Apôtres qui manquaient de cette Sagesse, il dit : Combien vous manquez de Sagesse ! N’avez-vous pas lu les Écritures ? (Lc 24,25-27). Et l’Évangile dit qu’il « leur ouvrit l’intelligence afin qu’ils puissent comprendre les Écritures. » Ayant acquis cette Sagesse, les Apôtres savaient toujours si, oui ou non, l’Esprit de Dieu était avec eux et, remplis de cet Esprit, affirmaient que leur oeuvre était sainte et agréable à Dieu. C’est pourquoi, dans leurs Épîtres, ils pouvaient écrire : Il a plu au Saint-Esprit et à nous… (Ac 15,28), et c’est seulement persuadés qu’ils étaient de sa présence sensible, qu’ils envoyaient leurs messages. Alors, ami de Dieu, vous voyez comme c’est simple ?
Je répondis : Quand même, je ne comprends pas comment je peux être absolument sûr de me trouver dans l’Esprit-Saint ? Comment puis-je moi-même déceler en moi sa manifestation ?
Le Père Séraphim répondit : Je vous ai déjà dit que c’était très simple et je vous ai expliqué en détail comment les hommes se trouvaient dans l’Esprit-Saint et comment il fallait comprendre sa manifestation en nous… Que vous faut-il encore ?
– Il me faut, répondis-je, le comprendre vraiment bien…
Alors le Père Séraphim me prit par les épaules et les serrant très fort dit : Nous sommes tous les deux, toi et moi, en la plénitude de l’Esprit-Saint. Pourquoi ne me regardes-tu pas ?
– Je ne peux pas, Père, vous regarder. Des foudres jaillissent de vos yeux. Votre visage est devenu plus lumineux que le soleil. J’ai mal aux yeux…
Le Père Séraphim dit : N’ayez pas peur, ami de Dieu. Vous êtes devenu aussi lumineux que moi. Vous aussi vous êtes à présent dans la plénitude du Saint-Esprit, autrement vous n’auriez pas pu me voir.
Inclinant sa tête vers moi, il me dit à l’oreille : Remerciez le Seigneur de nous avoir accordé cette grâce indicible. Vous avez vu – je n’ai même pas fait le signe de la croix. Dans mon coeur, en pensée seulement, j’ai prié : « Seigneur, rends-le digne de voir clairement, avec les yeux de la chair, la descente de l’Esprit-Saint, comme à tes serviteurs élus lorsque tu daignas leur apparaître dans la magnificence de ta gloire ! » Et immédiatement Dieu exauça l’humble prière du misérable Séraphim. Comment ne pas le remercier pour ce don extraordinaire qu’à tous les deux il nous accorde ? Ce n’est même pas toujours aux grands ermites que Dieu manifeste ainsi Sa grâce. Comme une mère aimante, cette grâce a daigné consoler votre coeur désolé, à la prière de la Mère de Dieu elle-même… Mais pourquoi même regardez-vous pas dans les yeux ? Osez me regarder sans crainte ; Dieu est avec nous.
Après ces paroles, je levai les yeux sur son visage et une peur plus grande encore s’empara de moi. Imaginez-vous au milieu du soleil, dans l’éclat le plus fort de ses rayons de midi, le visage d’un homme qui vous parle. Vous voyez le mouvement de ses lèvres, l’expression changeante de ses yeux, vous entendez le son de sa voix, vous sentez la pression de ses mains sur vos épaules, mais en même temps vous n’apercevez ni ses mains, ni son corps, ni le vôtre, rien qu’une étincelante lumière se propageant tout autour, à une distance de plusieurs mètres, éclairant la neige qui recouvrait la prairie et tombait sur le grand starets et sur moi-même…

Extrait de l’Entretien avec Motovilov,
Irina Goraïnoff, Séraphim de Sarov, DDB, 1979.

L’ANCIEN TESTAMENT DANS L’ÉGLISE DU NOUVEAU TESTAMENT

21 juin, 2014

http://stranitchka.pagesperso-orange.fr/VO24/Ancien%20Testament1.html

L’ANCIEN TESTAMENT DANS L’ÉGLISE DU NOUVEAU TESTAMENT

par le protopresbytre Michel Pomazansky

[Première partie]

De nombreux siècles nous séparent du temps où les livres de l’Ancien Testament ont été écrits, particulièrement les premiers. Et il n’est plus facile pour nous de retourner en pensées dans les conditions de vie dans lesquelles ces livres inspirés ont été créés et qui sont décrites dans les livres eux-mêmes. Cela a donné naissance à de nombreuses interrogations qui peuvent troubler l’homme moderne. De telles interrogations surgissent particulièrement lorsque les gens essayent de concilier la vision scientifique contemporaine avec la simplicité des idées bibliques sur le monde. Des questions d’ordre général s’élèvent quant à savoir jusqu’à quel point la vision vétérotestamentaire peut correspondre à la vision néotestamentaire. Et souvent les gens se demandent : “À quoi bon l’Ancien Testament? Les enseignements et les écritures néotestamentaires ne sont-elles pas suffisantes?”
Pour ce qui est des ennemis de la chrétienté, leurs polémiques contre la foi chrétienne commencent de longue date par des attaques dirigées sur l’Ancien Testament. L’athéisme militant contemporain considère les récits de l’Ancien Testament comme un matériau le plus facilement utilisable pour parvenir à ses fins. Ceux qui sont passés par une période de doute religieux, voire de négation de la religion (particulièrement ceux qui sont passés par le système éducatif soviétique avec sa propagande antireligieuse), disent habituellement que la première pierre d’achoppement à leur foi a précisément surgi à ce niveau.
Le rapide survol des Écritures de l’Ancien Testament que nous proposons, ne peut pas répondre à toutes les questions qui se présentent à cet égard; mais nous pensons qu’il peut indiquer les principes de base devant permettre de résoudre nombre de ces interrogations.

Selon les Commandements du Sauveur et des Apôtres
L’Église chrétienne primitive résidait constamment en esprit dans la Cité Céleste, dans l’attente des choses à venir, mais elle organisait également l’aspect terrestre de son existence; en particulier, elle accumulait et prenait grand soin des trésors matériels de la Foi et en tout premier lieu des documents écrits concernant la Foi. Les plus importants des Écrits étaient les Évangiles, le récit sacré de la vie terrestre et des enseignements de notre Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu. Venaient ensuite tous les autres écrits des Apôtres. Puis venaient les livres sacrés des Hébreux, que l’Église garde précieusement comme des écrits sacrés.

Qu’est-ce qui rend les Écritures de l’Ancien Testament précieuses pour l’Église? Le fait que:
a / elles nous enseignent à croire en un Dieu Unique, Véritable, et à accomplir les commandements de Dieu
b/ elles parlent du Sauveur. Le Christ Lui-même le fait remarquer : “Vous scrutez les Écritures, parce que vous pensez avoir en elles la vie éternelle, or ce sont elles qui rendent témoignage de Moi.”, /Jn, V,39/dit-Il aux scribes Juifs. Dans la parabole sur le riche et Lazare, le Sauveur met ces paroles dans la bouche d’Abraham à propos des frères du riche: “Ils ont Moïse et les prophètes; qu’ils les écoutent” /Luc, XVI, 29/. “Moïse” signifie les cinq premiers livres de l’Ancien Testament; “les prophètes” – les seize derniers. En parlant avec Ses disciples, le Sauveur a encore mentionné le Psautier comme autre livre : “Tout ce qui est écrit de Moi dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes doit être accompli” /Luc, XXIV,44/. Après la Sainte Cène, “quand ils eurent chanté une hymne, ils allèrent sur le Mont des Oliviers”, dit l’Évangéliste Matthieu /XXVI,30/: cela fait référence aux chants des psaumes. Les paroles du Sauveur et Son propre exemple sont suffisants pour que l’Église se comporte avec le plus grand respect à l’égard de ces livres – la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes -, qu’elle les préserve et y puise son enseignement.
Dans le code hébraïque, c’est-à-dire le cycle des livres reconnus comme sacrés par les Juifs, il y avait, et il y reste encore, deux autres catégories de livres : les livres didactiques, dont seul le psautier a été mentionné, et les livres historiques. L’Église les a acceptés puisque les Apôtres en avaient ainsi décidé. Saint Paul écrit à Timothée: “Depuis l’enfance, tu connais les Saintes Écritures qui peuvent te donner la sagesse pour le salut par la foi en Christ Jésus” /II Tim., 3,15/. Ce qui veut dire que si on les lit avec sagesse, alors on peut trouver en elles la voie qui nous fortifie dans la foi chrétienne. L’Apôtre parlait de tous les livres de l’Ancien Testament, ce qui est rendu évident par ce qu’il dit ensuite : “Toute l’Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour reprendre, pour redresser, pour instruire dans la droiture.” (II Tim., 3,15-16).
L’Église a reçu les livres sacrés des Juifs dans la traduction grecque de la version des Septante, qui a été faite bien avant la Nativité du Christ. Cette traduction a été utilisée par les Apôtres, et c’est en grec qu’ils écrivaient leurs propres épîtres. Le canon contient aussi des livres sacrés d’origine hébraïque, qui cependant n’existaient qu’en grec, car ils avaient été composés après l’établissement de la liste officielle des livres sacrés juifs, sanctionnée en son temps par la Grande Synagogue. L’Église chrétienne Orthodoxe les inclut dans la collection des livres de l’Ancien Testament (dans la science biblique, on les a appelés livres “deutéro-canoniques”). Les Juifs n’utilisent pas ces livres dans leur vie religieuse.
En acceptant les Saintes Écritures de l’Ancien Testament, l’Église a montré qu’elle est l’héritière de l’Église de l’Ancien Testament qui s’est éteinte : non pas de l’aspect national du Judaïsme, mais du contenu religieux de l’Ancien Testament. Dans cet héritage, certaines choses ont une signification et une valeur éternelles, d’autres ont cessé d’exister et ont un sens uniquement comme souvenir du passé comme, par exemple, les règlements concernant le tabernacle, les sacrifices et les prescriptions pour la conduite journalière des Israélites. Par conséquent, l’Église utilise son héritage vétérotestamentaire de façon parfaitement indépendante, en accord avec sa compréhension du monde qui est plus complète et supérieure à celle de l’Ancien Israël.

Degré d’utilisation de l’Ancien Testament dans l’Église
Tout en admettant une totale reconnaissance de principe à la dignité des livres de l’Ancien Testament, l’Église chrétienne n’a pas eu en pratique l’opportunité de les utiliser toujours, partout et intégralement. Cela apparaît évident étant donné la quantité de ces textes qui occupent, dans la Bible, quatre fois plus de pages que le Nouveau Testament. Avant que les livres ne soient imprimés, ce qui veut dire durant les 1500 premières années de l’ère chrétienne, copier les livres, les collectionner et se les procurer était en soi une entreprise difficile. Seules quelques rares familles pouvaient en avoir une collection complète, mais certainement pas toutes les communautés chrétiennes. Comme source d’instruction de la Foi, comme guide de la vie du chrétien dans l’Église, le Nouveau Testament occupe, bien sûr, la première place. Le Psautier est le seul livre de l’Ancien Testament dont on puisse dire que l’Église l’a utilisé constamment, et l’utilise toujours pleinement, tant liturgiquement que pour accompagner la vie de chaque chrétien. Il en est ainsi depuis le temps des Apôtres jusqu’à nos jours et elle continuera de l’utiliser jusqu’à la fin des temps. Des autres livres de l’Ancien Testament, elle s’est limitée à des lectures choisies extraites de certains livres. En particulier, pour ce qui est de l’Église Russe, et bien qu’elle ait atteint une splendeur certaine dès le XI -XII ème siècles, avant l’invasion des Tatares, que cette plénitude de vie se fût exprimée dans la création liturgique, dans l’iconographie et dans l’architecture religieuse russes, qu’elle ait exercé son influence sur les monuments de la littérature de l’ancienne Russie, elle ne disposait cependant pas d’une collection complète des livres de l’Ancien Testament. Il n’y avait que des traductions de certains des livres les plus importants. C’est seulement à la fin du 15ème siècle que l’Archevêque Guennady de Novgorod a pu, avec beaucoup de difficultés, réunir les traductions slavonnes des livres de l’Ancien Testament. Et encore, ce ne fut que pour un seul archevêché, pour la cathédrale d’un seul évêque! Ce n’est qu’avec l’avènement de l’imprimerie que les Russes purent obtenir leur première Bible complète, publiée à la fin du XVI ème siècle, et connue sous le nom de Bible d’Ostrog. De nos jours, l’acquisition d’une Bible est devenue très accessible. Cependant, en pratique, l’utilisation purement liturgique des livres de l’Ancien Testament est restée identique à celle qui avait été établie originellement par l’Église.

“ Comprends-tu ce que tu lis ?”
Conformément au récit des Actes des Apôtres, lorsque l’Apôtre Philippe a rencontré un des eunuques de la Reine Candace sur la route avec le livre du prophète Isaïe dans sa main, il a demandé à l’eunuque : “Comprends-tu ce que tu lis?” Il lui répondit : “Comment le pourrais-je, si quelqu’un ne me guide ?” (Actes, VIII,31). Et Philippe l’instruisit si bien dans la conception chrétienne de ce qu’il lisait, que cette lecture de l’Ancien Testament fut immédiatement suivie, sur la route elle-même, du baptême de l’eunuque. L’Apôtre avait interprété à la lumière de la foi chrétienne ce que l’eunuque lisait. De même, c’est en nous fondant sur la Foi chrétienne que nous devons approcher la lecture de l’Ancien Testament, qui doit être compris dans le sens du Nouveau Testament, dans la lumière qui procède de l’Église. À cette fin, l’Église nous offre les commentaires patristiques des Saintes Écritures, préférant que ce soit par eux que nous assimilions le contenu des livres sacrés. Il est nécessaire de garder en mémoire que l’Ancien Testament est “l’ombre des biens à venir” (Heb., X,1). Sinon le lecteur pourrait ne pas recevoir l’édification nécessaire, comme nous en avertit l’Apôtre Paul. À propos des Juifs, il écrit : “jusqu’à ce jour, quand ils lisent Moïse, un voile est étendu sur leurs coeurs” (2 Cor., III,15). Chez eux, ce voile “reste non-levé quand ils font la lecture de l’Ancien Testament“ (ibid, 14), ce qui veut dire qu’ils ne sont pas éclairés spirituellement par la foi. Cependant, “dès que leurs cœurs se seront tournés vers le Seigneur” , poursuit l’Apôtre, “le voile sera ôté” (ibid.). Nous devons donc nous aussi lire ces livres d’un point de vue chrétien. C’est à dire qu’il convient de toujours garder les paroles du Seigneur à propos des Écritures : “elles rendent témoignage de Moi” (Jn, V,39). En effet, elles requièrent non seulement une lecture, mais une recherche. En elles se trouvent la préparation à la venue du Christ, les promesses, les prophéties, les préfigurations et les présages du Christ. C’est conformément à ce principe que sont choisis les extraits des lectures de l’Ancien Testament durant les offices liturgiques. Et même si l’Église nous les offre en édification, elle choisit des passages qui semblent écrits à la lumière de l’Évangile et qui parlent, par exemple, de la “vie éternelle”, des justes, de la “droiture selon la foi”, de la grâce. Si nous abordons les livres de l’Ancien Testament avec cet éclairage, alors nous pouvons y trouver une énorme richesse pour l’édification des chrétiens. Tout comme les gouttes de rosée sur les plantes brillent de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel lorsque la lumière du soleil vient les frapper, tout comme les brindilles des arbres couvertes de givre irisent de toutes les teintes lorsqu’elles reflètent le soleil, de même ces Écritures reflètent-elles ce qui est prédestiné à apparaître plus tard: les événements, les actes et l’enseignement de l’Évangile. Mais dès lors que le soleil se couche, ces mêmes gouttes de rosée et la pellicule de givre des arbres ne caressent plus nos yeux, bien qu’elles restent identiques à ce qu’elles étaient lorsque le soleil brillait. Il en est de même avec les Écritures de l’Ancien Testament. Sans la lumière des Évangiles elles deviennent caduques, “vieillies”, comme le dit l’Apôtre, et c’est ainsi que l’Église les appelle : “Ce qui est devenu ancien, ce qui est vieilli, est prêt de disparaître” (Héb., VIII,13). Le Royaume du peuple élu est arrivé à sa fin, le Royaume du Christ est apparu : “Jusqu’à Jean, c’était la Loi et les prophètes; depuis lors, le Royaume de Dieu est annoncé” (Luc, XVI,16).

Pourquoi faut-il connaître l’Ancien Testament ?
Nous écoutons les hymnes et les lectures à l’Église, et deux séries d’événements se révèlent à nos yeux : l’Ancien Testament et le Nouveau, en tant que sa préfiguration et son image, comme l’ombre et la vérité, comme la chute et le relèvement, comme la perte et l’acquisition. Dans les écrits patristiques et dans les hymnes liturgiques, cette comparaison entre l’Ancien et le Nouveau Testaments revient en permanence : Adam et le Christ, Ève et la Mère de Dieu. Là, le paradis terrestre, ici, le paradis Céleste. Par la femme vient le péché, par la Vierge le salut. Goûter le fruit mène à la mort, participer aux Saints Dons mène à la vie. Là, l’arbre interdit, ici, la Croix salvatrice. Là, il est dit : “par la mort tu mourras”, ici : “aujourd’hui tu seras avec Moi au paradis”. Là, le serpent flatteur, ici, Gabriel annonciateur de la bonne nouvelle. Là, il est dit à la femme : “dans la douleur tu enfanteras”; ici, on dit aux femmes près du tombeau : “réjouissez-vous”. Le parallèle est mené tout au long de l’intégralité des deux Testaments. Le salut des eaux dans l’arche, le salut dans L’Église. Les trois pèlerins chez Abraham, la vérité des Évangiles sur la Sainte Trinité. L’offrande d’Isaac en sacrifice, la mort du Sauveur sur la Croix. L’échelle que Jacob a vu en songe, la Mère de Dieu, échelle de la descente du Fils de Dieu sur terre. La vente de Joseph par ses frères, la trahison du Christ par Judas. L’esclavage en Egypte, l’esclavage spirituel de l’humanité au Malin. La sortie d’Egypte, le Salut en Christ. La traversée de la Mer Rouge, le Saint Baptême. Le buisson inconsumé, la virginité perpétuelle de la Mère de Dieu. Le Sabbat, le jour de la Résurrection. Le rite de la circoncision, le mystère du Baptême. La manne, la sainte Cène néotestamentaire du Seigneur. La loi de Moïse, la loi des Évangiles. Le Sinaï, le Sermon sur la Montagne. Le tabernacle, l’Église du Nouveau Testament. L’Arche de l’Alliance, la Mère de Dieu. Le serpent sur le bâton, le péché cloué par le Christ sur la Croix. Le bâton d’Aaron qui fleurit, la renaissance en Christ. Et nous pourrions continuer d’énumérer bien d’autres comparaisons.
Notre compréhension du Nouveau Testament exprimée dans nos hymnes, donne encore plus de relief aux événements vétérotestamentaires. Par quelle puissance Moïse a-t-il partagé les eaux de la mer ? Par le signe de la Croix : “En traçant devant lui le signe de la Croix avec son bâton, Moïse ouvrit la mer Rouge à Israël qui la passa à pied sec”. Qui conduisit les Juifs à travers la Mer Rouge ? Le Christ : “Le Christ, à bras étendu, précipita cheval et cavalier dans la mer Rouge, mais Il sauva Israël”. Le retour de la mer à sa forme première, après le passage des Israélites, était une préfiguration de l’incorruptible pureté de la Mère de Dieu. “Jadis, dans la mer Rouge, fut esquissée l’image de l’Épouse inépousée”. ( Dog. Théotokion, 5ème ton).
Durant la première et la cinquième semaines du Grand Carême, nous nous réunissons à l’église pour le canon de pénitence et de componction de saint André de Crète. Dans une longue séquence, passent devant nous des exemples de droiture et des exemples de chutes qui traversent tout l’Ancien Testament, puis viennent des exemples tirés du Nouveau Testament. Mais ce n’est qu’à la condition de connaître l’histoire sacrée de l’Ancien Testament, que nous pouvons profiter pleinement du contenu de ce canon.
C’est pourquoi une connaissance de l’histoire biblique n’est pas seulement nécessaire aux adultes. En instruisant nos enfants à l’Ancien Testament, nous les préparons à une participation plus consciente et à une meilleure compréhension des offices liturgiques.
Mais il est d’autres raisons encore plus importantes.
Dans les paroles du Sauveur, et dans les écrits des Apôtres, il est souvent fait référence à des personnages, à des événements et à des textes de l’Ancien Testament : Moïse, Elie, Jonas, au témoignage du prophète Isaïe et ainsi de suite.
Dans l’Ancien Testament sont données les raisons pour lesquelles le salut par la venue du Fils de Dieu était essentiel pour l’humanité.
Mais nous ne devons cependant pas perdre de vue tout ce que l’Ancien Testament apporte pour l’édification purement morale. “Le temps me manquerait” , écrit l’Apôtre Paul, “pour parler de Gédéon, et de Barac, et de Samson, et de Jephté, de David, de Samuel et des prophètes : par la foi ils ont conquis des royaumes, exercé la justice, obtenu l’effet des promesses, fermé la gueule des lions, éteint la violence du feu, échappé à la lame de l’épée, triomphé de la maladie, déployé leur vaillance au combat, mis en déroute des armées ennemies … eux dont le monde n’était pas digne; ils ont erré dans les déserts et les montagnes, dans les cavernes et dans les antres de la terre” (Heb., XI,32 -34;38). Nous devons également en tirer profit pour notre édification. L’Église place constamment devant les yeux de notre esprit l’image des Trois Enfants dans la fournaise de Babylone.
Avec et sans L’Église comme guide
Dans L’Église tout est à sa place. Dans L’Église toute chose a son poids spécifique et son éclairage adéquat. Cela s’applique également aux Écritures de l’Ancien Testament. Nous connaissons par coeur les Dix Commandements qui nous ont été donnés sur le Mont Sinaï, mais nous les comprenons bien plus profondément que ne le pouvaient les Juifs, parce que pour nous ils sont éclairés et approfondis par le Sermon du Sauveur sur la Montagne. Une législation morale et rituelle abondante nous est présentée par la loi de Moïse, toutefois, les mots : “Tu aimeras le Seigneur Ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être et de toute ton âme” et : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”, que l’on trouve au milieu de la masse des autres instructions de Moïse, n’ont commencé à briller pour nous de leur plein éclat que grâce à l’Évangile.
Ni le tabernacle, ni le temple de Salomon n’existent plus désormais; pourtant, nous étudions leur structure, parce que beaucoup de symboles du Nouveau Testament sont contenus dans leur institution. Dans L’Église nous entendons des lectures tirées des prophètes, mais ils ne nous sont pas offerts afin que nous puissions connaître le destin des peuples qui entouraient la Palestine, mais parce que ces lectures contiennent des prophéties sur le Christ et sur les événements de l’Évangile.
Mais voilà qu’un jour (c’était au 16e siècle, en Europe occidentale), une branche nombreuse de la chrétienté ne voulut plus être guidée par la Tradition ecclésiastique et rejeta toute la richesse de la Tradition de l’Église antique, décidant de ne garder que les Saintes Écritures, l’Ancien et le Nouveau Testaments, comme source unique et guide dans la foi. C’est ce que fit le Protestantisme. Rendons lui cette justice : il s’était enflammé du désir de la parole vivante de Dieu, il se mit à aimer la Bible. Mais il ne tint pas compte du fait que les Saintes Écritures avaient été collectées par L’Église, et qu’elles appartenaient à L’Église de par son héritage historique et apostolique. Il ne tint pas compte du fait que la Foi de L’Église est illuminée par la Bible, tout comme la Bible l’est par la Foi de L’Église, et qu’elles sont mutuellement nécessaires l’une à l’autre. Restés seuls avec les Saintes Écritures, ces chrétiens se sont mis à les étudier avec frénésie, dans l’espoir qu’en suivant leur chemin pas à pas, ils le verraient si clairement qu’il ne pourrait plus y avoir de différends à propos de la foi. La Bible, dont les trois quarts en terme de volume sont constitués de l’Ancien Testament, devint une référence constante. Ils l’étudièrent dans ses moindres détails, la contrôlèrent avec différents textes hébreux anciens, comptèrent combien de fois tel ou tel mot revenait dans les Saintes Écritures. Mais, ce faisant, ils commencèrent à perdre le juste rapport des valeurs. L’Ancien et le Nouveau Testaments leur apparurent comme deux sources équivalentes de la foi, se complétant mutuellement, comme deux aspects parfaitement égaux. Chez certains groupes de protestants, la prédominance quantitative des livres de l’Ancien Testament, comme le fait qu’ils sont placés avant dans la Bible, les amènent à penser que l’Ancien Testament occupe de même la première place en importance. C’est ainsi qu’apparurent les sectes judaïsantes. Ils se mirent à considérer le monothéisme (la foi en un seul Dieu) de l’Ancien Testament, comme étant supérieur au monothéisme du Nouveau Testament avec sa vérité divinement révélée d’un Seul Dieu dans la Sainte Trinité; les commandements donnés sur le Mont Sinaï devinrent plus importants que la doctrine des Évangiles; le sabbat, plus important que le jour de la Résurrection.
D’autres, s’ils n’ont pas suivi cette voie des judaïsants, ont cependant été incapables de discerner l’esprit de l’Ancien Testament de celui du Nouveau, l’esprit de l’esclavage de celui de la filiation, l’esprit de la loi de celui de la liberté. Sous l’influence de certains passages de l’Ancien Testament, ils ont rejeté la plénitude de la vénération divine telle qu’elle s’exprime dans l’Église chrétienne sous différentes formes impliquant l’esprit et le corps en même temps, ils ont rejeté les modes extérieurs d’expression de cette vénération et, en particulier, ils ont dédaigné ce symbole de la Chrétienté – la Croix – et autres représentations sacrées, se mettant ainsi d’eux-mêmes sous la condamnation de l’Apôtre : “Toi qui as les idoles en abomination, tu commets des sacrilèges” (Rom., II,22).
Un troisième groupe, troublé soit par la simplicité avec laquelle les anciens récits sont relatés, soit par la cruauté de l’antiquité, notamment telle qu’elle s’est manifestée dans les guerres, le nationalisme exacerbé des Juifs et d’autres aspects de l’ère pré-chrétienne, se sont mis à avoir une attitude critique à l’égard de ces récits, puis de la Bible elle-même dans son intégralité.
De même qu’il est impossible de ne manger que du pain sans eau, même si le pain est l’aliment le plus essentiel pour l’organisme, il est tout autant impossible d’être nourri spirituellement par les seules Écritures, sans le rafraîchissement de la grâce fourni par la vie dans l’Église. Les facultés théologiques protestantes, qui prétendent assurer la garde du christianisme et de ses sources en travaillant sur l’étude de la Bible, se retrouvent avec un goût amer dans la bouche. Ils se sont passionnés pour l’analyse critique des textes des Écritures, initialement de l’Ancien Testament, puis du Nouveau et, ce faisant, ils ont progressivement cessé de sentir la force spirituelle des Écritures et ont abordé les livres sacrés comme de simples documents de l’antiquité, en leur appliquant des méthodes et des techniques positivistes du 19ème siècle. Certains de ces théologiens se sont mis à rivaliser entre eux, inventèrent des théories sur l’origine de différents livres au mépris de l’antique tradition sacrée. Dans le but d’expliquer des cas de prophéties d’événements survenus ultérieurement et qui se trouvent inscrits dans les livres sacrés, ils se sont mis à dire que ces livres étaient en fait écrits à une date bien plus tardive, à l’époque même où ces événements se seraient produits. Les théories ont pu varier, mais la méthode elle-même ne pouvait que saper l’autorité des Saintes Écritures ainsi que la Foi chrétienne. Il est vrai que les simples croyants protestants ignoraient tout de cette prétendue “critique biblique” et, dans une certaine mesure, continuent à le faire. Mais comme les pasteurs sont passés par ces écoles théologiques, il n’est pas rare qu’ils aient eux-mêmes été les vecteurs de cette pensée critique au sein de leurs communautés. La période de cette critique biblique connaît maintenant un déclin certain, mais ce bouleversement a amené un grand nombre de sectes à perdre la foi dans les dogmes, à reconnaître uniquement l’enseignement moral de l’Évangile, oubliant qu’il est inséparable de la doctrine dogmatique.
Il arrive souvent que même les meilleures entreprises connaissent des aspects regrettables.
Ainsi, la traduction de la Bible en langues contemporaines a été un grand événement dans le domaine de la culture chrétienne. Nous devons admettre que dans une grande mesure, cette tâche a été accomplie par les Protestants. Cependant, nous devons aussi admettre que le souffle de la sainte et profonde antiquité des Écritures vétérotestamentaires est plus difficilement perceptible dans nos langues contemporaines. Lorsqu’on lit les Écritures dans ces langues, il est plus malaisé de prendre en compte l’immense distance qui sépare les deux époques, l’apostolique et la nôtre, et il s’ensuit une incapacité à comprendre et apprécier la simplicité des récits bibliques. Ce n’est pas sans raison que les Juifs préservent l’ancienne langue hébraïque des Écritures, et évitent même d’utiliser pour les prières et les lectures dans les synagogues des Bibles imprimées, préférant se servir de copies manuscrites de l’Ancien Testament sur parchemins.
Diffuser la Bible sur tous les continents par millions d’exemplaires fut également une grande œuvre. Mais là encore, pareille distribution massive n’a-t-elle pas amoindri, parmi les masses humaines, le respect dû au Livre des livres ?
Ce que nous venons de dire se rapporte à l’activité à l’intérieur du christianisme. Mais voilà que des circonstances externes sont apparues. La Bible s’est trouvée confrontée à des recherches scientifiques multiples : géologie, paléontologie, archéologie. Des profondeurs de la terre a surgi le monde du passé, jusqu’alors pratiquement inconnu, que la science contemporaine a daté d’un nombre vertigineux de millénaires. Les ennemis de la religion n’ont pas manqué d’utiliser ces données de la science comme armes contre la Bible, la mettant sur le banc des accusés en paraphrasant Pilate : “N’entends-Tu pas de combien de choses ils T’accusent ?” (Marc, XV,4).
Dans ces conditions nouvelles, nous devons nous renforcer dans l’idée de la sainteté de la Bible, de sa vérité, de sa valeur, de sa nature exceptionnelle et de sa grandeur comme Livre des livres, authentique livre de l’humanité. Notre devoir est de nous protéger nous-mêmes de tout trouble. Ce sont principalement les Saintes Écritures de l’Ancien Testament qui sont confrontées aux théories scientifiques contemporaines. Aussi, approchons-nous de plus près de l’Ancien Testament. Regardons-le pour ce qu’il est. En ce qui concerne la science, nous pouvons être pratiquement certains que la science objective et authentique rendra toujours témoignage de la Vérité de la Bible. Saint Jean de Cronstadt enseigne : “Lorsque tu doutes de la véracité d’une personne ou d’un événement décrits dans les Saintes Écritures, souviens-toi alors que “toute Écriture est inspirée de Dieu”, comme le dit l’Apôtre (2 Tim., III,16), et par conséquent est vraie, et ne peut contenir de personnages imaginaires, de fables, ou contes, bien qu’elle comprenne des paraboles dont n’importe qui peut voir que ce ne sont pas des récits authentiques, mais qu’elles sont écrites dans un langage figuré. Toute parole de Dieu est vérité une et indivisible; et si tu admets pour mensonge un récit, une phrase ou un simple mot, alors tu pécheras contre la vérité de toutes les Saintes Écritures, dont la Vérité première est Dieu Lui-même” (Saint Jean de Cronstadt, Ma Vie en Christ, Monastère de la Sainte Trinité, Jordanville N.Y. 1971, Vol I, p77).

L’inspiration divine des Écritures
En slavon et en russe nous qualifions habituellement les “Écritures” de “sacrées” (en grec : teroV, iera). “Sacré” signifie “sanctifié”, possédant la grâce, reflétant le souffle du Saint Esprit. Le terme “Saint” n’est systématiquement appliqué qu’aux Évangiles (en grec : ~agioV, agia, agion), et avant la lecture de l’Évangile, nous sommes appelés à prier afin d’être digne de l’entendre : “Et pour que nous soyons jugés dignes d’écouter le Saint Évangile, prions le Seigneur notre Dieu”. De plus, nous sommes obligés de l’écouter debout : “Sagesse ! Debout ! Écoutons le Saint Évangile !”, alors que lorsque nous écoutons les lectures de l’Ancien Testament, les Parémies, L’Église orthodoxe nous autorise à nous asseoir. Et même lorsque les psaumes sont lus, pas en tant que nos propres prières, mais lorsqu’ils sont plutôt offerts en méditation, pour notre édification, comme par exemple les cathismes des Matines, nous sommes aussi autorisés à nous asseoir. Ainsi, nous pouvons employer les paroles de l’Apôtre Paul en les appliquant aux Livres sacrés, et dire : “Une étoile diffère en éclat d’une autre étoile” (I Cor., XV, 41). Toutes les Écritures sont divinement inspirées, mais en fonction de l’objet traité, certains livres sont élevés au-dessus d’autres : là, les Juifs et la loi de L’Ancien Testament; ici, dans le Nouveau Testament, le Christ notre Sauveur et Son Enseignement Divin. Qu’est-ce qui confère aux Écritures leur inspiration divine ? Le fait que ces auteurs sacrés se trouvaient sous cette ombre et cette conduite qui, dans des moments de suprême spiritualité, devient illumination et, dans certains cas même, divine révélation. En ce qui concerne ce dernier point, ils disent habituellement d’eux-mêmes, “j’ai reçu la révélation du Seigneur”, ainsi que nous pouvons le lire dans les prophètes et chez les Apôtres Paul et Jean (dans l’Apocalypse [1] ). Mais par ailleurs, les auteurs utilisaient les moyens habituels d’acquisition du savoir. Ainsi, pour connaître le passé, ils s’en remettaient à la tradition orale. “Ô Dieu, ce que nous avons entendu de nos oreilles, ce que nos pères nous ont raconté, les œuvres que Tu as accomplies de leur temps, nous ne les cacherons pas de leurs enfants et proclamerons aux générations à venir la gloire et la puissance du Seigneur” (Ps 43). “Ô Dieu, de nos oreilles nous avons entendu, nos pères nous ont raconté, l’oeuvre que Tu as accompli dans les temps du passé” (Ps 77,2-3). Saint Luc, qui n’était pas du nombre des douze Apôtres, décrit les événements de l’Évangile “après avoir fait avec soin des recherches sur toutes ces choses depuis leur origine” (Luc, I,3). Les auteurs sacrés utilisent des documents écrits, des recensements de personnes, des généalogies familiales; ils citent des récits avec des indications de dépenses de construction, de quantités de matériel, de poids, de prix, etc. Dans les livres historiques de l’Ancien Testament nous trouvons des références à d’autres livres comme sources d’information ainsi, par exemple, dans le livre des Rois et des Chroniques : “Le reste des actions d’Achazia et ce qu’il a fait, cela n’est-il pas écrit dans le livre des Chroniques des rois d’Israël?” (2 Rois I,18). “Le reste des actions de Joatham, et tout ce qu’il a fait, cela n’est-il pas écrit dans le livre des Chroniques des rois de Juda” (2Rois, XV,36; 2 Chron. XII,15; XIII,22 et autres endroits). Les documents originaux sont également cités : le premier livre d’Esdras reproduit mot pour mot toute une série d’ordres et de rapports liés à la restauration du Temple de Jérusalem. Il ne faut pas croire que les auteurs sacrés étaient omniscients. Cette qualité n’est pas même donnée aux anges : elle n’appartient qu’à Dieu seul. Mais ces auteurs étaient saints. “Les fils d’Israël ne pouvaient fixer leurs regards sur la face de Moïse à cause de la gloire de son visage”, rappelle saint Paul (2 Cor,III,7). Cette sainteté des rédacteurs, la pureté de leur intelligence, de leur cœur, la conscience de la grandeur de leur mission et leur responsabilité à la remplir, étaient directement exprimés dans leurs écrits : dans la sainteté, la pureté et la droiture de leurs pensées, dans la vérité de leurs paroles, dans la distinction claire entre vérité et mensonge. Ils commençaient leurs récits portés par l’inspiration venue d’en haut et ainsi inspirés ils les poursuivaient. A certains moments, leur esprit était illuminé par des révélations particulières de la grâce d’en haut, et par une vision mystique dans le passé, comme chez le prophète Moïse dans le Livre de la Genèse, ou dans le futur, comme chez les prophètes plus tardifs ou les Apôtres du Christ. Il s’agit, comme nous pouvons naturellement le supposer, d’une vision comme dans un brouillard, une sorte de percée à travers un rideau. “Maintenant, nous voyons dans un miroir, d’une manière obscure; mais ensuite [dans l’âge à venir], nous verrons face à face” témoigne saint Paul (1 Cor., XIII,12). Que l’attention soit dirigée vers le passé ou le futur, dans la vision le temps n’est pas pris en compte; les prophètes voient “les choses éloignées comme si elles étaient proches”. C’est pourquoi les Évangélistes décrivent deux événements futurs, prédits par le Seigneur, la destruction de Jérusalem et la fin du monde, de façon telle qu’ils se fondent dans une seule perspective à venir : “Ce n’est pas à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de Sa propre autorité”, dit le Seigneur (Actes I,7).
L’inspiration divine n’appartient pas aux seules Écritures Saintes. Comme nous le savons, la Sainte Église reconnaît la Sainte Tradition comme une source de foi égale aux Saintes Écritures. Car cette Tradition, qui exprime la voix de l’Église toute entière, est aussi la voix du Saint-Esprit vivant dans l’Église. Tous nos offices liturgiques sont également divinement inspirés, ainsi que la sainte Église le chante : “Honorons dignement les témoins de la vérité et les hérauts de la piété dans des hymnes divinement inspirées” (Kondakion aux saints Zenobius et Zénobia, Oct. 30) et tout particulièrement la Liturgie eucharistique, étant divinement inspirée, porte l’appellation plus élevée de “Divine Liturgie”.

Archiprêtre Michel Pomazansky,
L’Ancien Testament dans l’Église du Nouveau Testament, Jordanville, 1961, 38 p.
Traduction: C. Savykine

[1] Selon saint André de Césarée, dans ses commentaires sur L’Apocalypse, les révélations apparaissent pendant l’illumination de l’esprit, ou en visions envoyées pendant le sommeil ou dans un état de réveil au moyen de l’illumination divine. Évêque Dimitri, L’Apocalypse dans la perspective du 20ème siècle, Harbin, p.11.

LE MYSTÈRE DE L’ÉGLISE ET DE L’EUCHARISTIE À LA LUMIÈRE DU MYSTÈRE DE LA SAINTE TRINITÉ

17 juin, 2014