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HOMÉLIE DU 5E DIMANCHE ORDINAIRE A

4 février, 2017

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HOMÉLIE DU 5E DIMANCHE ORDINAIRE A

Is 58, 7-10 ; 1 Co 2, 1-5 : Mt 5, 13-16

Ce n’est pas tous les jours que l’on reçoit des félicitations et des encouragements. Mais c’est bien le cas aujourd’hui. Ce matin, le Christ nous a rassemblés, comme il le faisait avec ses disciples, que nous sommes aussi. C’est à eux, c’est à nous, qu’il lance des compliments : Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde. Restons cependant prudents, car le meilleur sel peut perdre sa saveur. Et la lampe la plus forte n’éclaire rien du tout si elle est placée sous une couverture ou si elle n’est pas branchée sur le courant.
Sans image ni comparaison, Paul disait la même chose aux Corinthiens : Pour être chrétien, il ne suffit pas de proclamer ou de chanter le credo, ni de prononcer des homélies. Pour être un sel qui relève le goût, et une lumière qui perce les ténèbres, le croyant doit vivre conformément à sa foi. Laisser parler sa vie. Ce n’est donc pas le diplôme, ni le prestige, ni la publicité qui font un témoin, mais la manière dont il vit, la façon dont il se comporte.
Le psaume graduel nous brosse d’ailleurs la silhouette du vrai croyant de tous les temps.  » Il s’est levé dans les ténèbres un être humain de justice, de tendresse et de pitié. Une personne de bien, qui partage et donne aux pauvres à pleines mains « .
La meilleure façon d’annoncer l’Evangile, c’est donc d’en vivre. C’est le discours le plus convaincant, le témoignage le plus crédible, car il s’agit alors d’une Parole incarnée, mise en pratique dans les réalités de la vie quotidienne. Ce que tout le monde peut alors comprendre. Dans un reportage au Nicaragua, dans le petit trou perdu du village de El Cacao, le prêtre d’une petite communauté de pauvres et de laissés pour compte, disait à ses ouailles : Pourquoi voulez-vous écouter l’Evangile ? Et un vieil homme lève le bras en disant : Pour le vivre. N’oublions cependant jamais que le croyant, le plus convaincu, le plus fidèle, même s’il porte un grand trésor, le porte dans un vase fragile. Il n’empêche que Jésus nous fait confiance et compte même sur nous pour être ses témoins, partout où nous sommes, partout où nous allons. Ce qui faisait dire à un auteur allemand du 14e siècle : « Nous sommes la seule Bible que le public lit encore. Nous sommes le dernier message de Dieu, écrit en actes et en paroles… « .
La semaine dernière, les Béatitudes nous étaient présentées comme la charte du Royaume de Dieu : un Royaume de justice et de paix, de pardon et de réconciliation. L’accent étant mis sur les dispositions intérieures, celles du cœur et de l’esprit. Le moteur. Et les poumons. Ce qui donne du souffle. Or, nous manquons de souffle pour marcher, pour lutter. En marche, les artisans de paix, traduit Chouraqui. Les Béatitudes sont comme un ordre de marche. C’est en marchant qu’on trouve le bonheur. Ce dimanche, avec l’Evangile, illustré et pour ainsi dire commenté par la première lecture, nous découvrons la charte du vrai témoin de ce Royaume. Il ne s’agit pas simplement d’une invitation à passer à l’action, mais bien de prendre nos responsabilités évangéliques face aux problèmes d’aujourd’hui, aussi bien personnels que locaux ou internationaux, ceux de la faim, du chômage, de la santé et de la maladie, des injustices à tous les niveaux.
Nous ne sommes donc pas venus ici pour fuir les mauvaises nouvelles des attentats, des catastrophes et autres drames quotidiens, mais pour apprendre à y répondre.
La vie chrétienne, en effet, ne se résume pas dans la prière, le culte ou la morale personnelle. Rencontrer Dieu, l’écouter et lui être fidèle, ne se mesure pas à l’intensité des émotions et des satisfactions spirituelles, ni à la longueur des prières. Mais plutôt à la manière dont le comportement de chacun, dans tous les domaines, se modifie peu à peu dans le sens du respect de l’être humain. Ce qui est, précisément le comportement de Jésus lui-même. La première lecture, remise dans son contexte historique, nous le fait bien comprendre. Le prophète, en effet, y dénonce vigoureusement l’attitude des croyants qui consultent le Seigneur et l’invoquent, multiplient les jeûnes, prières et autres pratiques, mais dont la conduite s’accommode d’injustices et de méchancetés, d’avarices, de violences, de fraudes. Or, pour être sel et lumière, il faut, d’une part, faire disparaître toutes les formes de violence, les oppressions , les menaces, les paroles malfaisantes. Et, d’autre part, combattre pour plus de justice et de solidarité, semer aussi les Béatitudes dans les réalités sociales, économiques et politiques, à tous les niveaux, à la maison et dans le quartier, dans la paroisse et au travail, et sur le terrain des sports. Le vrai disciple du Christ n’est pas un doux rêveur ni une lumière cachée sous la table, ni un moulin à prières ou un levain conservé au frigo. Il se nourrit de la Parole, se laisse pénétrer par l’Esprit, pour devenir de plus en plus conforme au Christ, jusqu’à s’incarner dans la pâte du monde pour y faire les gestes de Dieu, et même ses miracles.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008A

HOMÉLIE DU 4E DIMANCHE ORDINAIRE A

28 janvier, 2017

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HOMÉLIE DU 4E DIMANCHE ORDINAIRE A

So 2, 3 ; 3, 12-13 ; 1 Co 1, 26-31 ; Mt 5, 1-12

Il n’y a rien d’original à fournir des recettes pour être heureux, ou à réciter des litanies de bonheur. Les publicités nous en fournissent à satiété. Les marchands de béatitudes sont légion. Et, selon les experts, le tiercé gagnant est, dans l’ordre, argent, sexe et confort. Quant au super gros lot, il est accordé à qui allie l’avoir, le savoir et le pouvoir. La personne riche est instruite, cultivée et influente. Elle se croit déjà au paradis. Un être comblé. Une vie réussie !
Il y a cependant d’autres propositions particulièrement originales, mais qui n’ont pas pour autant la faveur du public. Il s’agit des béatitudes annoncées par Jésus de Nazareth et que présentent Matthieu et Luc. D’emblée, elles nous plongent en plein paradoxe. Elles se situent en opposition radicale par rapport aux valeurs et aux jugements traditionnels du monde. Elles nous pressent même d’accueillir avec joie ce que nous craignons et de prendre pour objectif ce que d’habitude nous fuyons.
Or, ces béatitudes ne sont pas des publicités, ni une théorie désincarnée, et pas davantage une simple exhortation pieuse destinée à une élite religieuse. Il s’agit en réalité d’un message fondateur, d’un enseignement fondamental. Un programme de vie qui constitue en même temps une sorte d’autoportrait de Jésus, développé ensuite par le sermon sur la montagne. C’est bien ce que le prophète de Nazareth a annoncé et qu’il a accompli. Les huit béatitudes présentées par Matthieu constituent donc le code le plus concis du comportement évangélique et du style de vie du chrétien. Je cite les béatitudes selon saint Matthieu, mais il y a également les quatre de saint Luc. Avec, entre les deux, des différences considérables… Chez Matthieu, les béatitudes définissent les conditions d’accès au Royaume. Elles mettent l’accent sur des exigences évangéliques qui concernent tous ceux et celles, pauvres et riches, qui se réclament de Jésus. Chez Luc, elles annoncent, dit-on, la Bonne Nouvelle de la libération à des gens qui souffrent.
Il ne suffit donc pas de dire : « Je connais les béatitudes » pour bien les comprendre. Il faut les méditer et les re-méditer sans cesse. Mais en faire aussi l’expérience pour en retrouver le sens profond. Restons-en à Matthieu en nous arrêtant à la première béatitude, dont presque toutes les autres dépendent, et qui ne sont en quelque sorte que des conséquences et des applications.
« Heureux les pauvres de cœur », ou mieux encore « ceux qui ont une âme de pauvre ». C’est-à-dire qui ne sont pas comme une baudruche gonflée d’orgueil, qui ne se reposent pas sur leurs richesses, qu’elles soient matérielles, culturelles, affectives et même spirituelles. Pour la plupart des Pères de l’Eglise, la véritable pauvreté est essentiellement une ouverture de tout l’être à Dieu et s’apparente à l’ »humilité ». Parmi les fameuses richesses qui nous fascinent, la plus dangereuse est notre propre « moi », comme égoïsme, repliement sur soi, fermeture à Dieu et au prochain, ou tentative de les accaparer à notre usage.
Le Royaume des cieux, disait saint Léon le Grand, doit être donné à ceux que recommande l’humilité de l’âme plutôt que la pénurie des ressources. Il est d’ailleurs aisé de comprendre que cette disposition d’humilité engendre la douceur, la miséricorde, la transparence, le souci de justice et le courage dans les épreuves.
Cependant, si Matthieu met en évidence la nécessaire disposition intérieure pour tous ceux et celles qui cherchent le Royaume. Et quelle que soit leur situation matérielle au départ, ces dispositions entraînent un détachement effectif par rapport aux biens terrestres et au partage avec les plus démunis. Elle permet de situer les biens de ce monde à leur véritable place. Elle n’est pas une façon commode de fuir la pauvreté tout court. Au contraire, elle y pousse, en développant l’esprit de service et non pas l’esprit de possession personnelle. Elle nous fait rechercher le bien commun et non pas notre seul avantage.
Les béatitudes constituent avant tout la proclamation et la réalisation de l’infinie miséricorde de Dieu à l’égard des pauvres, des affligés, des affamés, des persécutés, des sans voix, des marginalisés, des pécheurs, et plus généralement de toutes nos détresses humaines. Dieu prend parti pour ces pauvres, toutes catégories et nous demande de faire de même. A nous d’en tirer les conséquences pratiques dans notre vie personnelle et familiale, paroissiale et professionnelle, économique et politique. Comme les premiers auditeurs de Jésus, nous avons à prendre notre propre responsabilité dans le monde d’aujourd’hui, qui est le nôtre.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 3E DIMANCHE ORDINAIRE A

21 janvier, 2017

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HOMÉLIE DU 3E DIMANCHE ORDINAIRE A

Is 8, 23b -9, 3 ; 1 Co 1, 10-13 ; 17 ; Mt 4, 12-23

Dans son numéro du 12 décembre 2007, l’hebdomadaire  » La Vie  » publiait l’interview exclusive du Dominicain Henri Burin des Roziers, curé des sans-terre, en Amazonie :  » Ils veulent me tuer !  »  » Ils « , ce sont les hommes de main de gros propriétaires terriens, qui appliquent sans vergogne  » le travail esclave contemporain « . Avocat au sein de la Commission Pastorale de la Terre, le frère dominicain participe activement à la défense des petits paysans. On ne s’étonnera pas de le savoir menacé de mort. Il est l’un des  » témoins de la présence de Jésus auprès de ceux et celles qui souffrent de ces conflits de la terre « . Le missionnaire français est bien de ces hommes qui dérangent l’ordre établi. La preuve ? Ils prennent la défense des pauvres et des opprimés.
Au temps de Jésus aussi, dans une région  » soumise aux tyrannies politiques et religieuses « , le précurseur avait pris bien des risques en invitant les  » purs  » à se convertir et Hérode à changer de conduite. Le messager du Seigneur, qui était, comme l’a défini Jésus,  » plus qu’un prophète « , sera arrêté, emprisonné, décapité.
La bonne terre des croyants, celle des cœurs qui attendaient dans l’espérance la lumière du Messie, était devenue terre brûlante, inhospitalière et enfermée dans les ténèbres… Il ne restait plus à Jésus qu’à fuir pour échapper au même sort que son précurseur.  » Il se retira en Galilée… « . Et voici que le Messie s’éloigne de son peuple pour se réfugier dans la contrée des païens. C’est dans le pays de l’ombre que va resplendir la lumière. C’est dans ce monde pluraliste, où se mêlent et s’affrontent croyants et incirconcis que Jésus va se présenter comme La Parole du Père et proclamer :  » Convertissez-vous car le Royaume des Cieux est là « .
Même exigence de conversion que Jean Baptiste, mais un pas de plus dans la promesse, car le règne des cieux ne s’est pas seulement approché. Avec Jésus, il est là… Cependant, il ne s’impose pas, comme le ferait un nouveau régime politique ou militaire. Ni chantage, ni pression, ni violence. Jésus ne lève pas une croisade pour libérer son peuple. L’appel à la conversion n’est pas accompagné de menaces, ni de mesures de rétorsion. L’annonce est invitation, initiative de Dieu. Elle attend réponse, réponse libre et changement de vie. Le moi orgueilleux doit céder son trône, sa puissance et sa gloire à  » Dieu premier servi « , à la manière de celui qui est venu pour servir et non pour être servi. Un changement dans tous les azimuts.
La grande opération  » Bonne Nouvelle  » ne débutera pas en fanfare, ni par une action d’éclat… Le soleil n’arrêtera pas sa course pour se figer au garde-à-vous. Il n’y aura ni apparition, ni miracle… Mais tout simplement une promenade au bord du lac et un appel à des pêcheurs en plein travail…  » Ils le suivirent « , gardant leurs compétences pour d’autres pêches.
Modeste début pour un royaume nouveau et sans frontières, premier pas d’une mission d’enseignement, d’annonce et de guérison. La semence de la Parole doit être semée jusqu’à la fin des temps pour donner la véritable vie, guérir et sauver l’être humain malade d’orgueil et de vanité, rongé par le démon de la division, le culte du ghetto et la rage d’exclure, jusqu’à utiliser la variété des charismes pour déchirer et re-crucifier le corps du Christ. Le scandale de Corinthe est encore d’aujourd’hui (2e lecture).

Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

HOMÉLIE DU 2E DIMANCHE ORDINAIRE A

14 janvier, 2017

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HOMÉLIE DU 2E DIMANCHE ORDINAIRE A

Is 49, 3. 5-6 ; 1 Co 1, 1-3 ; Jn 1, 29-34

Je n’ai pas pris mon petit déjeuner avec Angelo Mozilo, le PDG et cofondateur de la banque de crédit immobilier Countrywide Financial. Dommage ! car il va partir avec un « parachute doré » de 115 millions de dollars. De plus, il bénéficiera de l’avion de la compagnie et aura ses cotisations à son club de golf payées jusqu’en 2011 (1). A l’échelle mondiale, il n’est certes pas le plus lourd des poids lourds.
Mais il n’y a pas de quoi se laisser impressionner. Chacun de nous a aussi du poids ou du prix aux yeux du Seigneur. Comme le disait le prophète en prenant conscience que sa plus grande force et sa richesse la plus sûre était plutôt sa confiance en Dieu et sa vocation de serviteur.
Quand S. Paul écrira aux chrétiens de Corinthe, il évoquera leur petite communauté blessée par des divisions et des discordes, des procès entre frères et des cas d’inconduite. Il n’en dira pas moins : « Vous êtes comblés de toutes les richesses et il ne vous manque aucun don, puisque vous avez été sanctifiés dans le Christ Jésus par le baptême et appelés à être saints ». Pas nécessairement des saints canonisés, ni des produits de grande marque, mais au moins des produits blancs, de vrais saints quand même, que l’on peut reconnaître, non pas à leur étiquette, mais à leur comportement de serviteur du Royaume de Dieu, à leur témoignage de vie selon le Christ, qui en font des artisans de réconciliation, de solidarité et de paix. En effet, nous sommes saints dans la mesure même où nous restons unis au Christ et où nous nous efforçons progressivement et de plus en plus d’imprégner notre vie quotidienne de son esprit.
C’est notre portrait idéal que décrit le livre d’Isaïe. C’est notre mission qu’il précise. Puiser sa force dans le Seigneur, accepter d’être un instrument, un serviteur de son projet d’unité, rayonner la lumière du Christ et annoncer sa Bonne Nouvelle au-delà de toute frontière, qu’elle soit familiale, religieuse ou politique. Ce portrait du serviteur est repris par le psaume, sous forme de prière : Mettre son espoir dans le Seigneur, se tenir à sa disposition : « Voici que je viens, Seigneur, faire ta volonté ». Mais comment ? En cherchant les instructions et les directives dans le Livre où « est écrit pour moi ce que tu veux que je fasse ». Ensuite, prendre plaisir à faire la volonté de Dieu, mettre sa loi au fond du cœur. Reste encore à ne pas garder ses lèvres closes, car la Bonne Nouvelle du Christ et sa justice doivent être annoncées et proclamées en public.
Ce portrait est primitivement un autoportrait, celui que le prophète a fait de lui-même. Mais en le poussant à sa perfection totale, on a le portrait et la mission du Christ. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle « l’Eglise primitive a retrouvé les traits du Christ dans le portrait de ce prophète ». Et c’est en relisant cette page du second Isaïe aujourd’hui que les chrétiens peuvent y découvrir leur propre idéal. Par le baptême dans l’eau et dans l’Esprit, ils sont aussi des fils ou des filles bien-aimés de Dieu. Ils ont du poids aux yeux du Seigneur.
Les trois textes de ce jour nous renvoient à notre baptême. Etre chrétien n’est rien si ce n’est pas aussi une tâche à accomplir, une mission à remplir. C’est-à-dire coopérer à l’accomplissement de la mission du Christ. En même temps, nous sommes appelés à développer constamment nos richesses spirituelles pour qu’elles pénètrent toute notre vie ou, en d’autres mots, la sanctifient.
On n’est donc pas chrétien une fois pour toutes, mais on a constamment à le devenir. Et on le devient au fur et à mesure que l’on connaît mieux le Christ et que l’on vit davantage selon son Evangile. Ce qui veut dire que nous ne pouvons jamais nous contenter d’un acquis définitif dans la connaissance de Jésus Christ. Prétendre le contraire serait nous dispenser de continuer notre recherche et d’approfondir notre foi. Cette foi qui n’est jamais un acquis définitif. Elle implique que nous restions constamment à l’école du Maître, pour mieux le comprendre, l’approfondir, nous imprégner de son esprit et en témoigner dans tous les secteurs de la vie quotidienne.
Aujourd’hui encore, je me souviens du drame des affrontements fratricides en ex-Yougoslavie. A l’époque, un chrétien de ces régions, évêque de surcroît, déclarait : « Même si mon adversaire détruit ma maison ou mon église, je dois défendre la sienne ». Un témoignage évangélique exemplaire, et plus précisément héroïque. Mais, dans ces mêmes régions, un autre évêque, apôtre du Christ, et donc artisan de réconciliation et de paix, n’hésitait pas à proclamer « la fin de l’œcuménisme » et en appelait à « revenir à l’Ancien Testament, où il est écrit : « Œil pour œil, dent pour dent, et un jeune homme pour un jeune homme… ». Qu’avait-il donc fait de son baptême ? Une question que nous devons aussi nous poser régulièrement à nous-mêmes.

Frère Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DE L’EPIPHANIE DU SEIGNEUR

4 janvier, 2017

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HOMÉLIE DE L’EPIPHANIE DU SEIGNEUR

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a, 5-6 ; Mt 2, 1-12

Un film comique, « Les roi mages » présente Gaspard, Melchior et Balthasar en balade dans le Paris du 21e siècle. L’idée est intéressante, mais de nombreux critiques le qualifient de navet. Ce n’est donc pas là que nous pourrons comprendre ce qu’a voulu enseigner Matthieu à des juifs de son temps devenus chrétiens, ni quelles leçons nous pouvons en tirer nous-mêmes pour notre vie chrétienne aujourd’hui.
Rappelons d’abord que les auteurs bibliques décrivent souvent les choses et exposent leur enseignement sous forme imagée et symbolique.
Et vous constaterez, par exemple, que Matthieu ne parle pas de roi, et s’il évoque des mages, il ne dit nulle part qu’ils étaient trois. Pour la liturgie, ce n’est pas la fête des rois, mais bien l’Epiphanie. Un mot grec qui signifie « manifestation ». Jésus est la manifestation visible de Dieu. C’est d’ailleurs la première fête de Noël avant qu’on l’ait fixée au 25 décembre. Et aujourd’hui, en Orient, on fête la naissance de Jésus le jour de l’Epiphanie.
Mais pourquoi Matthieu fait-il intervenir des étrangers païens ?
Pour montrer que le message de Jésus n’était pas réservé au seul peuple d’Israël. Il s’adresse tout autant aux étrangers, à ces païens que les bons croyants ne pouvaient fréquenter. Or, prétendre que les adorateurs d’idoles pouvaient aussi être des héritiers du Royaume de Dieu, était une nouvelle tout à fait révolutionnaire. Matthieu voudra donc leur montrer et leur prouver que cette nouveauté correspondait parfaitement aux annonces faites par les prophètes d’Israël. Comme l’a d’ailleurs rappelé la première lecture, Isaïe avait annoncé que des païens découvriraient la vraie lumière au Temple de Jérusalem et qu’un jour ils viendraient à dos de chameau apporter de l’or et de l’encens pour louer le Seigneur.
Matthieu devait aussi expliquer pourquoi les plus pieux et les plus pratiquants des juifs, même les mieux informés, y compris le grand prêtre et son conseil sacerdotal, qui tous attendaient un messie, non seulement ne l’avaient pas reconnu, mais combattu, et même dénoncé comme blasphémateur.
L’Epiphanie est souvent appelée la fête des signes. Et c’est bien vrai. Pourquoi parler des mages, par exemple ? Parce que, dans la tradition de Babylone, la naissance des grands personnages était généralement annoncée par l’apparition d’un astre. Ce qui, d’une certaine manière, renvoie à la Bible, car elle évoque le messie comme un astre, une étoile : « De Jacob se lèvera un astre. D’Israël surgira un chef ». Voilà en très bref les ingrédients de la composition catéchétique de Matthieu.
Mais venons-en aux leçons pour aujourd’hui. C’est le principal. Nous ne sommes pas propriétaires de la vérité. On ne possède pas la foi à la manière d’un compte en banque. La foi est un chemin d’amour et non pas « un point de vue arrêté, complet, établi une fois pour toutes ». Elle est une vie, et donc une croissance.
Les chrétiens ne constituent pas un peuple de privilégiés, détenteurs de grâces divines, tandis que les autres en seraient privés. Or, nous risquons parfois, comme les gens de Jérusalem, de camper fermement sur nos certitudes définitives, au point de ne pas voir une lumière qui vient d’ailleurs.
Par contre, il peut y avoir des étrangers à notre foi, qui désirent la lumière, qui la cherchent, et qui, dans une autre religion ou même dans des rites païens, peuvent trouver un message authentique de Dieu. De même, il peut nous arriver à nous chrétiens de ne pas reconnaître le Messie, alors qu’il est tout proche. On peut également être pape, évêque, chef des prêtres, brillant théologien, chrétien engagé, et avoir une frousse bleue d’être dérangé dans ses traditions et ses habitudes religieuses. Rappelez-vous l’époque des grandes réformes conciliaires dans les années 60.
D’autres, au contraire, restent constamment en quête de vérité, sont avides de connaître, restent disponibles à la nouveauté et toujours à l’affût d’un signe du ciel, c’est-à-dire d’une lumière évangélique.
Les mages cherchaient un roi. Ils ne trouvent qu’un enfant pauvre encore incapable de parler. Dieu se laisse donc reconnaître sous des traits inattendus. Et encore aujourd’hui.
Les mages sont des étrangers pour le peuple d’Israël ou d’ailleurs la magie est interdite. Ce sont surtout des chercheurs en quête de vérité et de lumière. Ils se laissent interpeller par les évènements ordinaires de leur vie quotidienne. Ils acceptent de sortir de leur train-train journalier, et même de prendre la route de l’aventure, au risque de dangers et de grosses surprises.
A Jérusalem, tout au contraire, les croyants n’ont pas bougé. Ils n’ont pas pris au sérieux les Ecritures. Ils ont eu peur d’être bousculés dans le ronron et l’assurance de leurs certitudes. Les croyants de Jérusalem, comme cela nous arrive parfois, sont restés assis, sûrs d’eux-mêmes. Ils ont raté leur rendez-vous avec le Messie.
Et dans l’évangile, la conclusion est toujours la même : Si vous ne voulez pas m’écouter et mettre en pratique ma Parole, je me tournerai vers les étrangers. Ils passeront devant vous dans mon royaume.
Ce qui me fait penser à un sketch télévisé de Michel Boujenah. Il se présentait comme l’interprète de Dieu et il arpentait la scène sous le coup d’une colère qui ressemblait à un douloureux dépit amoureux. Il martelait une petite phrase : « J’ai fabriqué des sourds. Je me suis fait avoir. J’aurais mieux fait ce jour-là de faire la sieste ». Le pire, c’est que « ces sourds lui reprochent, à lui, de ne rien entendre ».

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

1ER JANVIER 2017 – SAINTE MARIE, MÈRE DE DIEU

30 décembre, 2016

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1ER JANVIER 2017 – SAINTE MARIE, MÈRE DE DIEU

JOURNEE MONDIALE DE LA PAIX

(Nb 6, 22-27 ; Ps 66, Ga 4, 4-7 ; Lc 2, 16-21)

Surprise cette année ! Voici que la liturgie nous apprend à présenter nos vœux en les imprégnant de richesse biblique, en les enracinant aussi dans le mystère de Noël qui nous fournit la preuve que nous ne sommes plus des esclaves, mais des fils et filles de Dieu à part entière et donc « héritiers par la grâce de Dieu » (2e lecture).
Comment dès lors ne pas reprendre cet admirable texte inspiré (1e lecture) pour chaque lecteur et lectrice depuis longtemps fidèles ou simplement occasionnels : « Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage ! » Que sa lumière t’irradie, qu’il te sourie, qu’il t’enveloppe de sa nuée lumineuse. « Qu’il tourne vers toi son visage ! » Qu’il t’accueille et te soit favorable, qu’il te pardonne et te fasse revenir à lui. « Qu’il t’apporte la paix. » Ce premier don, condition de tous les autres qu’il entraîne avec lui. (1)
Non pas cliché pieux, ni emballage-cadeau d’une formule vide, mais une véritable bénédiction. Un bene-dicere (dire du bien) qui exprime deux éléments essentiels de la pensée biblique, « le bonheur de l’homme et le don divin qui en est la source ». Des souhaits qui sont invitation à méditer la vérité de ce que nous sommes et à le devenir davantage chaque jour. Des vœux qui nous éclairent et nous réchauffent de cette certitude que l’Esprit du Fils envoyé par Dieu est dans nos cœurs et qu’ « il crie vers le Père en l’appelant ‘Papa !’ Des vœux qui disent où découvrir la vraie joie, sur qui et sur quoi fonder son espérance, à quelle source boire et quel chemin prendre pour donner sens à sa vie et assurer sa réussite. Puisses-tu, répète cette bénédiction, remercier Dieu de la vie qu’il te donne et reconnaître, jusque dans le pain quotidien, un don du Seigneur. Je te souhaite le vrai bonheur, la sérénité de la paix et la joie parfaite. Tu les obtiendras dans l’écoute et la pratique de la Parole de Dieu.
L’occasion nous est peut-être aussi donnée aujourd’hui de découvrir le vrai sens des bénédictions. Ainsi, que Dieu bénisse par lui-même ou par d’autres, c’est bien toujours le secours de Dieu qui est promis, sa grâce qui est annoncée, sa fidélité envers l’Alliance qui est proclamée. Toute bénédiction est une invitation à louer Dieu, une exhortation à la conversion, une incitation à demander la protection du Seigneur. (…)
L’année s’ouvre également sous le signe de « Marie, Mère de Dieu ». La plus ancienne de toutes les célébrations mariales dont la liturgie, fidèle à la discrétion évangélique, situe la place exacte de Marie dans le mystère de l’Alliance et révèle la forme parfaite d’une authentique dévotion mariale. Nous rejoignons ici le retour aux sources évangéliques de Vatican II quand il rappelle que « Marie n’a de signification qu’en fonction du mystère du Christ ». Ou, comme l’a écrit dans cet esprit Urs Von Balthasar, « toute la dévotion mariale n’a de sens qu’en fonction du Christ ». Ou encore, comme le précisait Mgr Weber, évêque de Strasbourg, « tout ce qu’on dit de Marie en dehors de l’Ecriture est fragile ».
Marie n’est pas la vedette d’une jolie histoire romantique et sentimentale à souhait. Noël n’est pas le joyeux événement d’une maternité réussie, ni l’émouvante et enthousiaste célébration de l’arrivée d’un premier-né, garçon de surcroît. Il s’agit, au contraire, d’une audacieuse plongée dans la foi, la mystérieuse réponse à la suprême confiance d’un fiat « que TOUT se passe pour moi selon ta Parole ». Et la Vierge Marie deviendra mère de Dieu, parce que, affirmera le Concile d’Ephèse (431), « elle a enfanté selon la chair le Verbe de Dieu fait chair ».
Marie est ainsi devenue passage obligé entre Dieu et l’homme. Elle est une pâque, un chemin qui s’efface sous les pas du Dieu incarné. Elle est la porte et l’accueil de l’humanité. Mais c’est l’hôte qui crée l’événement et requiert notre confiance, notre foi, notre amour. Comme Marie, il nous reste à méditer toutes ces choses dans nos cœurs, pour que nous puissions tous, à notre tour, « engendrer le Christ selon la foi ». Par Marie, la lumière a pénétré dans nos ténèbres. Le mystérieux Créateur, l’Architecte des mondes, le Grand Horloger ou l’Etre en sa plénitude, s’est enraciné dans l’humain. Désormais, « nous avons devant les yeux un visage, dans la bouche un nom, dans les oreilles des paroles qui disent la Parole ». Et comme les bergers, au-delà des étonnements, du ravissement et des émotions, il nous reste à transmettre et à partager la Bonne Nouvelle.

« Jours du Seigneur », tome 1, Brépols, pp. 281-282.
(Extrait de « Prends et mange chaque dimanche la Parole », Duculot/Racine 1991, Fabien Deleclos, pp.266-267)  

HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II – DIMANCHE DE LA SAINTE FAMILLE, LE 31 DÉCEMBRE 1978

29 décembre, 2016

https://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/homilies/1978/documents/hf_jp-ii_hom_19781231_chiesa-gesu.html

TE DEUM D’ACTION DE GRÂCE DE FIN D’ANNÉE

HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II – DIMANCHE DE LA SAINTE FAMILLE, LE 31 DÉCEMBRE 1978

(le 1978 était l’année C, je pense)

Eglise du « Gesù », Rome

Très chers frères et sœurs,

Je veux avant tout vous saluer tous, vous qui êtes venus ici, Romains ou non, pour célébrer religieusement la fin de l’année 1978. Je salue cordialement le Cardinal-vicaire, mes frères évêques, les représentants des autorités civiles, les prêtres, les religieuses, les religieux, particulièrement ceux de la Compagnie de Jésus, avec leur Père général.
1. Ce dimanche dans l’octave de Noël unit dans la célébration liturgique la Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph. La naissance d’un enfant marque toujours le début d’une famille. La naissance de Jésus à Bethléem a marqué le début de cette famille unique et exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité. Dans cette famille est venu au monde, a grandi et a été formé le Fils de Dieu, conçu et né de la Vierge-Mère, et qui en même temps a été dès le début confié aux soins authentiquement paternels de Joseph, le charpentier de Nazareth. Devant la loi juive, celui-ci était l’époux de Marie, et devant l’Esprit-Saint il fut son digne époux et — vraiment et paternellement — le protecteur du mystère maternel de son épouse.
La famille de Nazareth, que l’Église met devant les yeux de toutes les familles, surtout dans la liturgie d’aujourd’hui, constitue effectivement le point de référence culminant pour la sainteté de toute famille humaine. L’histoire de cette famille est rapportée d’une façon très concise dans l’Évangile. Nous en connaissons tout juste quelques événements. Mais ce que nous en savons nous suffit pour pouvoir en insérer les moments fondamentaux dans la vie de toute famille et pour faire apparaître la dimension à laquelle sont appelés tous ceux qui vivent la vie de famille : pères, mères, enfants. L’Évangile montre avec beaucoup de clarté l’aspect éducatif de la famille : « ll revint à Nazareth et il leur était soumis. » (Lc 2, 51.) Pour les jeunes générations, cette « soumission » est nécessaire, dans l’obéissance, la disposition à accepter les exemples mûris de la famille et de son comportement humain. C’est ainsi qu’était « soumis » Jésus lui-même. Et c’est cette « soumission », cette disposition de l’enfant à accepter les exemples du comportement humain qui doivent servir de mesure aux parents dans toute leur conduite. C’est le point particulièrement délicat de leur responsabilité de parents, de leur responsabilité devant l’homme, devant ce petit homme appelé à grandir qui leur est confié par Dieu. Ils doivent aussi avoir présent à l’esprit tout ce qui s’est passé dans la vie de la famille de Nazareth lorsque Jésus avait douze ans. C’est-à-dire qu’ils doivent éduquer leur enfant non seulement pour eux, mais pour lui, pour les tâches qu’il devra assumer par la suite. Lorsqu’il avait douze ans, Jésus a répondu à Marie et à Joseph : « Ne saviez-vous pas que je dois m’occuper des choses de mon Père ? » (Lc 2, 49.)
2. Les problèmes humains les plus profonds sont liés à la famille. Elle constitue pour l’homme la communauté première, fondamentale et irremplaçable. « Cette mission d’être la cellule première et vitale de la société, la famille l’a reçue de Dieu », dit le IIe Concile du Vatican (Décr. Apostolicam actuositatem, 11). De cela aussi l’Église veut donner un témoignage particulier pendant l’octave de Noël avec la fête de la Sainte Famille. Elle veut rappeler qu’à la famille sont liées des valeurs fondamentales qu’on ne peut violer sans dommages incalculables de nature morale. Les considérations matérielles et le point de vue « économique et social » l’emportent souvent sur les principes de la morale chrétienne et même humaine. Il ne suffit pas alors d’exprimer seulement des regrets. ll faut défendre ces valeurs fondamentales avec ténacité et fermeté, parce que leur violation apporte des maux incalculables à la société et, en dernière analyse, à l’homme. L’expérience des différentes nations dans l’histoire de l’humanité, comme notre expérience contemporaine, peuvent servir d’arguments pour réaffirmer cette douloureuse vérité que, dans la sphère fondamentale de la vie humaine où le rôle de la famille est décisif, il est facile de détruire les valeurs essentielles, mais il est très difficile de les reconstruire.
De quelles valeurs s’agit-il ? Pour donner une réponse satisfaisante à cette question il faudrait indiquer la hiérarchie et tout un ensemble de valeurs qui se définissent et se conditionnent réciproquement. Mais, voulant nous exprimer d’une façon concise, nous dirons qu’il s’agit ici de deux valeurs fondamentales qui entrent rigoureusement dans le contexte de ce que nous appelons « l’amour conjugal ». La première, c’est la valeur de la personne, qui s’exprime dans l’absolue fidélité réciproque, jusqu’à la mort : fidélité du mari à sa femme et fidélité de la femme à son mari. La conséquence de cette affirmation de la valeur de la personne, qui s’exprime dans la relation réciproque entre mari et femme, doit aussi être le respect de la valeur personnelle de la nouvelle vie, c’est-à-dire de l’enfant, depuis le premier instant de sa conception.
L’Église ne peut jamais se dispenser de l’obligation de sauvegarder ces deux valeurs fondamentales, liées à la vocation de la famille. Leur sauvegarde a été confiée à l’Église par le Christ d’une façon qui ne laisse subsister aucun doute. En même temps, l’évidence de ces valeurs — humainement parlant — fait que l’Église, en les défendant, se fait porte-parole de l’authentique dignité de l’homme, du bien de la personne, de la famille, des nations. Tout en gardant notre respect pour tous ceux qui pensent autrement, il est difficile de reconnaître, d’un point de vue objectif et impartial, que correspond à la vraie dignité humaine le comportement de quiconque trahit la fidélité conjugale ou permet que soit anéantie, détruite, la vie conçue dans le sein maternel. En conséquence, on ne peut considérer que les programmes qui suggèrent, facilitent, admettent un tel comportement, servent le bien objectif de l’homme, le bien moral, qu’ils contribuent à rendre la vie humaine vraiment plus humaine, vraiment plus digne de l’homme, qu’ils servent à construire une société meilleure.
3. Ce dimanche est aussi le dernier jour de l’année 1978. Nous sommes réunis ici, en cette liturgie, pour remercier Dieu de tout le bien qu’il nous a donné et de celui qu’il nous a permis de faire pendant cette année qui s’achève, et pour lui demander pardon de tout ce qui, étant contraire au bien, est aussi contraire à sa sainte volonté.
Permettez que dans cette action de grâce et cette demande de pardon je prenne encore pour critère la famille, mais cette fois-ci dans un sens plus large. Dieu étant Père, le critère de la famille a aussi cette dimension : il se réfère à toutes les communautés humaines, aux sociétés, aux nations, aux pays ; il se réfère à l’Église et à l’humanité.
Au terme de cette année, remercions Dieu de tout ce par quoi — dans les différents domaines de la vie terrestre — les hommes, qui ont un même père, deviennent encore plus « famille », c’est-à-dire plus frères et sœurs. En même temps, demandons pardon de tout ce qui est étranger à cette fraternité humaine, de ce qui détruit l’unité de la famille humaine, la menace, l’entrave.
C’est pourquoi, ayant toujours devant les yeux mon grand prédécesseur Paul VI et le très cher Pape Jean-Paul Ier, moi leur successeur en l’année de la mort de l’un et de l’autre, je dis aujourd’hui : « Notre Père qui es aux cieux, accepte-nous en ce dernier jour de l’année 1978 dans le Christ-Jésus, ton Fils éternel, et en lui, guide-nous en avant, vers l’avenir. Vers l’avenir que toi-même désires, Dieu de l’amour, Dieu de la vérité, Dieu de la vie. »
C’est avec cette prière sur les lèvres que moi, successeur des deux Papes morts cette année, je franchis avec vous la frontière qui, dans quelques heures, séparera l’année 1978 de l’année 1979.

HOMÉLIES DE NOËL – MESSE DE LA NUIT

22 décembre, 2016

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HOMÉLIES DE NOËL – MESSE DE LA NUIT

Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14

Dieu nous a-t-il menti ? Nous pouvons nous le demander. Il nous a promis la paix il y a plus de deux mille ans et la paix ne règne pas dans l’univers, ni dans nos cœurs.
Dieu nous a promis la paix, c’est vrai. Promise et donnée : la paix, c’est Jésus Christ lui-même. Il en est l’incarnation, la condition et la source. Posons-nous cependant cette question : Qu’avons-nous fait de cet enfant, de ce Fils qui nous a été donné ? Merveilleux Conseiller, Prince de la Paix ?
Il est né en voyage, en des temps difficiles, dans un petit pays occupé par la plus forte armée du monde. Il s’est révélé un prophète hors série, révolutionnant les interprétations et les pratiques religieuses et morales de son temps. Et il a vaincu la mort. Il y a de cela vingt siècles. Mais il nous a laissé une charte de vie extraordinaire, simple, à taille humaine, et cependant difficile à concrétiser au fil des jours.
Aujourd’hui, nous nous déclarons ses disciples, successeurs de sa mission, rassemblés à cause de lui. En cette soirée anniversaire, de bonnes dispositions nous animent. Mais, qu’avons-nous fait de Jésus Christ ?
Certains l’ont réduit à une douce légende. Celle qui suscite des fêtes d’abondance et inspire les artistes. Un petit Jésus mignon, dont on parle aux enfants, et qui sert parfois même de menace quand ils ne sont pas sages. Jésus, prophète, a même été inscrit dans la mythologie, un symbole de contestation, le type du meneur s’immolant pour sa cause. Trop idéaliste cependant pour le commun des mortels.
Il est certes admiré, mais trop souvent de loin, et sans volonté de le suivre. Comme les superstars, on imprime son beau visage sur les shorts, les chemises et les posters. C’est plus facile que de lui offrir une place dans son cœur et son esprit. Il fait chanter, crier, pleurer, danser. La question est de savoir si on lui laisse pour autant la liberté de nous apprendre à vivre.
Pour beaucoup, il est un utopiste que l’on apaise d’un culte, d’une prière. Tout en l’écartant prudemment du quotidien concret de la vie.
Aujourd’hui, il nous est à nouveau présenté dans le réalisme de l’Evangile. Un bébé dans une mangeoire d’animaux. Des parents sans influence, sans fric, sans piston, sans réputation. Pas de milieu privilégié, pas de classe sacerdotale.
Aujourd’hui, ils auraient trouvé refuge à l’Armée du Salut, ou tout simplement sous un pont, utilisant pour berceau un emballage de boîte à conserves ou de poste de télévision…
Et cependant, la bonté et l’amour de Dieu sont entrés dans le monde par ce chemin là. Le plus beau cadeau fait par Dieu à l’humanité n’a pas eu de plus bel emballage. Pour venir parmi les siens, Dieu a choisi la place la plus ordinaire, en pleine masse. Là où les humains sont aisément les victimes des humains, de leur rapacité, de leur racisme, de leur orgueil. Là où la pauvreté est chronique et la liberté entravée.
Et pourquoi ? Pour expérimenter les réalités terrestres. Sentir dans l’être humain les conséquences du péché de la créature, afin de mieux en dénoncer les causes et les agents provocateurs.
Nos regards et nos espérances ne doivent donc pas d’abord se tourner vers les temples du veau d’or, ni vers le palais de l’ONU à New York, mais d’abord et essentiellement vers cette baraque de paysan, parce que c’est de là qu’est venu celui qui a voulu nous révéler ce qui était le meilleur pour tout être humain et pour le monde.
Or, il a dénoncé les hypocrisies, les injustices de tout genre. Il est même monté jusqu’aux marches les plus élevées pour arracher les masques. Il a bousculé les idoles du pouvoir et celles de l’argent. Il a rompu les chaînes et proposé des Béatitudes. Le vrai pouvoir est de servir, la vraie richesse le détachement, et la douceur la véritable force.
N’aurions-nous pas enterré ce Jésus-là dans l’oubli ? Ne l’aurions-nous pas enseveli sous nos dévotions ? Ne l’avons-nous pas échangé contre un Jésus fait sur mesure. A nos mesures ? Au risque de nous égarer parmi ses bourreaux, de prendre part plus ou moins inconsciemment au massacre des innocents ou de nous laver les mains, comme Pilate.
La crèche vient aujourd’hui nous aider à lui rendre la parole.
Il y a plus de 800 ans, François d’Assise confiait la réalisation d’une crèche aux paroissiens d’un petit village. Ce fut la première crèche vivante, non seulement par la présence du bœuf et de l’âne légendaires, mais parce que les chrétiens de l’endroit allaient découvrir brusquement leurs fautes et leurs erreurs, puis oublier leurs divisions. Grâce à cette représentation naïve d’un événement intraduisible, ils ont laissé naître en eux, sur la paille de leur cœur déjà pourrie par l’intérêt, la rancune et l’argent, un enfant désarmé, un Jésus de justice, de réconciliation et de paix.
Ce Noël de Greccio peut être le nôtre. Mettre au monde un nouveau « moi », laisser naître et transparaître en nous le Jésus de l’Evangile. Nous laisser séduire, conduire et stimuler, pour suivre ses traces. Afin que, modestement sans doute, mais réellement, nous puissions donner des preuves d’amour de Dieu là où nous sommes. Nous engager à être, à notre taille, des artisans de justice et de paix. Des agents de réconciliation. C’est le véritable enjeu de Noël. Un défi à relever.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

HOMÉLIE DU 4E DIMANCHE DE L’AVENT, A

15 décembre, 2016

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HOMÉLIE DU 4E DIMANCHE DE L’AVENT, A

Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24

Si vous passez un jour à Autun, en Saône-et-Loire, vous visiterez sans doute la cathédrale St Lazare, édifiée au début du 12e siècle. L’intérieur, et donc les chapiteaux, sont du plus pur roman bourguignon, c’est-à-dire clunisien. L’un de ces petits chefs-d’œuvre de l’art naïf représente l’adoration des mages. Les trois étrangers se prosternent devant l’enfant, assis sur les genoux de sa mère, tandis que dans un coin, bien à l’écart, un Joseph tout songeur, la tête appuyée sur une main, semble dire : « Moi, je ne compte pour rien ici ! ».
Il est vrai qu’il existe une longue tradition chrétienne, pas très évangélique, qui a fait de Joseph le laissé-pour-compte de l’événement de Noël et le simple « père nourricier de la Sainte Famille »… S. Augustin y est sans doute pour quelque chose, car il a fait bien peu d’honneur à Joseph en le déclarant modèle des maris trompés. C’est un peu court.
Sans entrer ici dans tous les détails d’une exégèse des textes, il faut d’abord reconnaître que, loin d’être dans l’ombre, Joseph est ici, dans l’évangile de Matthieu, le personnage central sur lequel sont braqués les projecteurs, contrairement à S. Luc qui, lui, projette la lumière sur Marie. Et de même qu’il y a une annonciation faite à Marie, il y en a une faite à Joseph. Les annonciations constituent d’ailleurs un genre littéraire biblique, qui respecte chaque fois les éléments et les règles de composition selon un schéma rigoureux. C’est ainsi que l’on trouve dans la Bible des annonciations pour Ismaël et Isaac, Gédéon, Samson, Samuel, Zacharie, Jean-Baptiste.Il faut aussi se rappeler que Matthieu n’est pas un historien ni un chroniqueur, ni un journaliste. C’est un croyant, un pasteur venu du judaïsme, et qui s’adresse à des gens de sa race et de sa culture, qui sont récemment devenus chrétiens. Et il le fait après la résurrection de Jésus, c’est-à-dire quand Jésus, par sa vie et sa prédication, sa mort et sa résurrection, a bien montré qui il était, le Messie attendu. Les preuves et justifications dont l’apôtre a besoin ne sont donc pas comparables à celles que nous sommes tentés de chercher et de réclamer. D’ailleurs en vain.
Notre tentation à nous, qui sommes d’une autre époque et d’une autre culture, c’est de chercher dans ces textes des éléments anecdotiques ou d’ordre psychologique, physiques ou charnels, comme s’ils constituaient la préoccupation prioritaire de Matthieu et l’essentiel du message. Ce qui n’est pas du tout le cas.
Pour Matthieu, tout comme pour Paul dans sa lettre aux chrétiens de Rome, il s’agit de montrer que Jésus est bien le Messie, c’est-à-dire l’Emmanuel, Dieu-avec-nous, tel qu’il a été annoncé depuis des générations. Tout doit bien coller aux prophéties, aux Ecritures. Si Jésus est le Messie, il doit absolument être de la descendance de David. Or, c’est par le père, qu’il soit réel ou putatif, que se transmet la descendance. Et c’est au père qu’il appartient de donner un nom à l’enfant. Joseph joue donc un rôle prépondérant dans le mystère de l’incarnation. Pour Matthieu, Joseph a donc une place de choix dans la galerie des patriarches d’Israël et des ancêtres du Messie.
Mais la libération, que Jésus va entreprendre et dont Matthieu est le témoin puisqu’il écrit après la Résurrection, cette libération ne sera pas politique, comme celle réalisée par le grand roi David. Son messianisme ne sera pas la reprise des victoires historiques de son ancêtre, mais la délivrance du péché. Ce péché qui est l’obstacle qui divise les êtres humains et les sépare de Dieu. Le Messie sera donc un instrument de réconciliation et de paix. De plus, le peuple de Dieu va se renouveler, s’élargir. Tous, et pas seulement les Juifs, pourront en faire partie. D’où, plus loin, l’épisode des mages.
Il est donc vain et inutile de s’interroger ou de discuter sur ce qui s’est dit ou ce qui s’est passé concrètement entre Marie et Joseph. Que savaient-ils exactement ? Qu’ont-ils pensé ? Qu’ont-ils dit ? Comment ont-ils réagi ? Cela ne fait en rien partie du message évangélique et ne nous sert à rien. Par contre, si nous voulons vraiment accueillir la Parole, le message, nous préparer à Noël, le Noël annuel ou le Noël quotidien, nous pouvons puiser lumière, inspiration, courage et force dans l’attitude de Joseph.
A nous aussi le Seigneur demande de nous rendre constamment disponibles à ce qu’il attend et ce qu’il veut de nous. La Parole de Dieu qui nous est donnée comporte également, d’une certaine manière, des annonces, des annonciations. Nous recevons des paroles de Dieu pour nous, une parole spécifique qui nous est destinée et qu’il nous appartient d’accueillir et d’approfondir.
Nous avons aussi à nous ouvrir au souffle de l’Esprit, à ses inspirations, à ses secousses, à ses inattendus, pour nous laisser guider par lui comme il le veut et non pas comme nous le voudrions.
Il n’y a pas que Joseph qui a été conduit par l’Esprit sur un chemin surprenant et inattendu. Et il n’y a pas que lui qui a connu, dans sa vie de foi, l’épreuve des inquiétudes, des hésitations, des doutes.
Qu’a fait Joseph, sinon accueillir et servir Jésus, pour préparer l’avènement d’une nouvelle société où le seul véritable privilège est d’être serviteur. C’est à partir de Jésus que des projets peuvent naître pour une humanité renouvelée. Il nous appartient de féconder le monde et d’accepter les lenteurs de la germination, la patience et les douleurs de l’enfantement. L’évangile, c’est vous, disait Paul aux chrétiens de Rome. C’est en obéissant à votre foi que vous êtes une page vivante de l’évangile. Une annonce qui nous est faite aujourd’hui.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 3E DIMANCHE DE L’AVENT, A

9 décembre, 2016

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HOMÉLIE DU 3E DIMANCHE DE L’AVENT, A

Is 35, 1-6a. 10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11

Tout d’abord, une petite question, mais dont la réponse ne sera pas récompensée par des cadeaux, comme à la télévision. Dans l’évangile, combien y a-t-il de béatitudes ? On peut répondre très justement : une litanie de neuf chez Matthieu, une litanie de quatre chez Luc. Chacune à leur manière et pour des publics différents, elles présentent la quintessence de l’enseignement de Jésus… Il y en a d’autres, dispersées dans le texte. Par exemple : « Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent », ou « Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu ».
Cependant, la plus troublante, sinon la plus choquante, est celle que nous avons entendue aujourd’hui : « Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ». Autrement dit, « Heureux celui qui ne sera pas heurté jusqu’à en trébucher par le caractère ambigu et déconcertant de la personne du Christ, de son œuvre, et du monde nouveau qu’il est venu inaugurer ».
Ce qui veut dire que l’on peut croire en Dieu et même en Jésus Christ, être un homme ou une femme de bonne volonté et de devoir, être pratiquant et nourrir sa vie de prière, être religieux ou religieuse, et se faire une idée du Christ, de son message et de son Royaume, qui ne correspond pas à la réalité de l’Evangile.
Il n’est d’ailleurs pas inutile de rappeler que ceux qui se sont opposés à Jésus, qui l’ont considéré comme blasphémateur, suppôt de Satan, fossoyeur de la Loi et des traditions, étaient des croyants. Et ces croyants l’ont fait mettre à mort.
Cela ne doit pas trop nous étonner. Jean Baptiste lui-même a été, comme beaucoup d’autres et comme nous pouvons l’être, complètement désorienté par Jésus, dont il avait annoncé la venue comme Messie. Il l’avait imaginé tel un homme énergique et puissant, maniant la cognée, utilisant les grands moyens pour opérer un vaste nettoyage, tout purifier par le feu et remettre de l’ordre. L’arrivée du Messie libérateur devait être un « jour de colère et de ruine pour les persécuteurs d’Israël ». Et voilà que, tout au contraire, il enseigne paisiblement, fréquente des pécheurs, guérit des malades, prêche des béatitudes, critique l’élite religieuse, ses pratiques, sa façon d’observer la Loi et sa manière de prier.
Le géant de l’ascèse est envahi par le doute et l’inquiétude, à tel point qu’il envoie ses propres disciples interroger son cousin : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » Une question qui en dit long sur l’état d’esprit de Jean Baptiste.
Et Jésus ne va pas le rassurer, mais bien l’inviter à corriger sa vision du Messie et de son Royaume. Il va acculer le grand prédicateur de la conversion à se mettre lui-même en question et à se laisser convertir, parce que le Royaume de Dieu était déjà là, bien visible et portant du fruit, et il ne les avait pas reconnus. Remarquez que Jésus ne répond pas par des doctrines, ni des principes, mais par des faits très concrets, qui ne sont rien d’autre que les signes annoncés par les prophètes, notamment par Isaïe et par les psaumes.
« Le Seigneur Dieu, chantait déjà le psaume 145, c’est l’espoir des malheureux. Et il précise : « Il fait droit aux opprimés, donne du pain aux affamés, relâche les captifs, rend la vue aux aveugles, redresse ceux qui sont courbés. Il aime les justes, protège les étrangers, soutient l’orphelin et la veuve ».
Ce sont ces preuves-là que Jésus apporte : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez ». Et ce que l’on voit, c’est l’amour à l’œuvre, le combat pour la justice et la paix, la délivrance de tous ceux et celles qui sont écrasés, blessés, meurtris, rejetés.
Jésus renvoie Jean à la Parole de Dieu dans les Ecritures, pour qu’il ouvre ses yeux et ses oreilles et qu’il se fasse une autre idée du Christ et de son Royaume.
Manifestement, Jean s’est remis en question, mais pas tous ses disciples. Il en est qui n’ont pas voulu rallier Jésus et sont restés fidèles au Jean Baptiste d’avant sa conversion. Ce sont les Johannites.
Nous pouvons, nous aussi, être des Johannites sans le savoir, nous tromper de Christ et nous tromper sur les signes et les preuves de la présence ou de la croissance du Royaume de Dieu. Pour beaucoup de chrétiens, les signes de la bonne santé du Royaume sont peut-être des églises remplies, des séminaires trop petits, un renouveau de la prière et des statistiques réconfortantes. Beaucoup reconnaissent le Christ à la fraction du pain et l’adorent dans le Saint Sacrement.
Tout cela est bon et nécessaire, mais largement insuffisant. Ce ne sont pas encore des signes du Royaume de Dieu. Cela peut même constituer un mirage, un alibi ou une vaine sécurité et une illusion, si l’on voit d’un mauvais œil un Christ anonyme, solidaire des pauvres et des affamés, des exclus et des opprimés. Ou encore, si on reste aveugle aux signes de croissance du Royaume de Dieu, qui se manifestent un peu partout, grâce aux artisans de justice et de paix, aux promoteurs de la non-violence, du pardon et de la réconciliation. Un Christ, présent et à l’œuvre dans toutes les solidarités, dans le sang versé par tant d’hommes et de femmes, parce qu’ils réclamaient respect et justice pour les exploités, et manifestaient un amour préférentiel pour les plus nécessiteux. « L’amour des autres apparaît », témoignait une vedette lors d’une émission de solidarité à la télévision. C’est là un signe indiscutable du Royaume de Dieu.
Vous avez entendu les paroles du Christ, celles d’Isaïe et du psaume, qui expriment cette vision du Royaume. Jean Paul II avait repris le même message pour les hommes et les femmes de notre temps. C’était le 13 mai 1981, le jour où il fut victime d’une tentative d’assassinat. A l’heure même où il se préparait à faire un discours sur la place Saint-Pierre : « Par vocation, l’Eglise est la mère des opprimés et des laissés-pour-compte, la mère des faibles, ce qui justifie son intervention dans les questions sociales, qui sont l’engagement pour la justice. Ce type d’intervention, ajoutait Jean Paul II, fait partie de son rôle prophétique et a des liens directs (et non pas indirects) avec sa fin religieuse et surnaturelle ».

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

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