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HOMÉLIE DU 30E DIMANCHE ORDINAIRE A

27 octobre, 2017

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Mt. 22, 34-40

HOMÉLIE DU 30E DIMANCHE ORDINAIRE A

Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5c-10 ; Mt 22, 34-40

Une question peut paraître simple, mais la réponse ne l’est pas nécessairement. Rappelez-vous celle posée à Jésus par un jeune homme riche : « Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? ». – Et bien, garde les commandements. – Mais lesquels ?, réplique le jeune homme. Et Jésus lui en cite six, en commençant par l’interdit du meurtre et en terminant par : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »
Pour les experts de la Loi qui veulent piéger Jésus, la question est différente. Il s’agit de savoir quel est l’essentiel de la vie, le plus grand des commandements de la Loi. Ce qui, à l’époque, faisait l’objet de nombreuses discussions qui s’envenimaient en querelles d’écoles et d’interprétation. Pourquoi ? Parce que dans la Bible, les dix commandements ne se présentent pas en dix lignes, comme jadis dans notre petit catéchisme. Ils ont été détaillés, précisés, et donc gonflés par des prescriptions légales, sociales, rituelles et dévotionnelles.
Chez les Hébreux, les dix commandements, ou plus exactement les dix paroles, ont finalement été fixées à 613 commandements, dont 248 positifs et 365 négatifs. Au risque de noyer les commandements les plus essentiels sous un déluge d’obligations secondaires, ou même tout à fait marginales.
Par exemple, le premier des 248 commandements positifs, c’est de croire en l’existence de Dieu. Et le deuxième : d’affirmer son unité. D’où, négativement : 1. L’interdiction de croire en d’autres dieux ; 2. De faire une idole sculptée. Mais interdiction aussi, au numéro 4 de sculpter la statue d’un être humain. Même dans un but esthétique, pas d’images, pas de représentations de Dieu.
C’est un commandement positif, au numéro 80, de payer une offrande pour un garçon premier né. Et le numéro 81 lui est semblable, mais contrairement à ce que vous pouvez penser, ce n’est pas une offrande pour la première fille, mais pour le premier né de l’âne. Cet animal étant, faut-il le préciser, le plus précieux et le plus utile à l’époque.
Aimer son prochain, aimer l’étranger, sont les commandements positifs situés en 206e et 207e position. Au numéro 39, la Loi interdit à une femme de porter des vêtements d’hommes. Et la 40e prescription interdit à un homme de porter des vêtements de femmes. Comme dans toutes les religions, on mêle aisément les habitudes, et même les modes d’ordre culturel, avec des exigences religieuses.
Jésus, lui, ne va pas s’enliser dans les discussions habituelles où l’on coupe les cheveux en quatre. Il va tout simplement rappeler à ce docteur de la Loi le texte primitif du premier grand commandement. D’ailleurs, ils le connaissent très bien, puisqu’il fait partie de la prière que tout juif adulte et de sexe masculin est tenu de réciter deux fois par jour, « en se couchant et en se levant ». Aujourd’hui encore. « Ecoute Israël, l’Eternel est notre Dieu. L’Eternel est Un… Sh’ma Israël… « .
Ce que Jésus y ajoute aussitôt, c’est le précepte de l’amour du prochain, qu’il présente comme « semblable au premier ». Deux inséparables. Ce qui est une innovation et une surprise. Dans l’Ancien Testament, en effet, le deuxième est énoncé séparément et noyé dans un ensemble très complexe. Bien que déjà certains grands maîtres pharisiens enseignaient comme Règle d’or : « Ce que tu n’aimes pas qu’on te fasse, ne le fais pas à ton prochain. Telle est toute la Tora, la Loi. Le reste n’est que commentaire. »
Jésus va encore plus loin. Depuis lors, le test absolu de nos relations avec Dieu, c’est notre comportement envers nos frères et sœurs humains. Il n’y en a pas d’autre. L’apôtre Jean traduira : « Comment dire que j’aime Dieu que je ne vois pas, alors que je n’aime pas mon frère que je vois » (1 Jn 4, 20).
Il suffit donc d’aimer, dira-t-on. Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement face à tous les défis contemporains : Emigration, chômage, famine, violence, injustice. Il ne suffit pas de proclamer de beaux principes ni d’utiliser des formules émouvantes. La pratique, inséparable du double commandement, vise la conversion du coeur, parce que c’est là que naissent et s’enracinent la plupart des maux, tels que l’exploitation des faibles, l’abus de pouvoir, les taux usuraires, les chantages. Et tant de formes de violences physiques, verbales, psychologiques, et les violences économiques, si nombreuses et dévastatrices aujourd’hui.
C’est le cœur converti qui inspire les initiatives et les actions humaines pour en développer la fécondité, l’efficacité et le rayonnement. C’est ainsi que l’amour de Dieu et du prochain rejoint la justice, en même temps que l’action sociale et politique dans laquelle il s’incarne et leur fait porter du fruit. Voyez ces vieux textes de la première lecture. Ils nous plongent d’emblée dans notre propre actualité en évoquant le problème de l’émigration et ses tragiques conséquences :  » Tu ne maltraiteras point l’immigré qui vit chez toi. Tu ne l’opprimeras pas. Car vous avez été vous-mêmes en Egypte. Ne l’oubliez pas « . Et qui oserait jurer aujourd’hui que nous ne seront pas les immigrés de demain ?

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

HOMÉLIE DU 29E DIMANCHE ORDINAIRE A

20 octobre, 2017

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HOMÉLIE DU 29E DIMANCHE ORDINAIRE A

Is 45, 1, 4-6a ; Ps 95 ; 1 Thess 1, 1-5b ; Mt 22, 15-21

(Prononcée en 2002 en la cathédrale des SS. Michel et Gudule (Bruxelles), les événements cités sont de cette époque)

Thème : « Rien de ce qui est humain ne peut nous être étranger »

En ce dimanche d’octobre qui est, nous a dit très joliment le poète, « le moment de naviguer vers l’âme » (1), nous voici rassemblés pour faire corps dans un temple de beauté, « un lieu d’enchantement », où s’expriment tous les arts, de l’architecture et du vitrail, de la sculpture et de la peinture, de la musique, du chant et de la poésie. Un vrai festival des « arts en fête », où chacun donne couleur et forme à la vie et au message des autres. Et si vous parcourez ici même l’exposition des œuvres d’Arcabas, vous comprendrez pourquoi elle est présentée comme une grâce pour les yeux, l’intelligence et le cœur. D’ailleurs, même l’art dit profane, est un lieu de révélation, enseigne Régine de Charlat. Nous avons de la chance d’être ici. Une occasion privilégiée de réaliser que « le monde a besoin d’artistes (c’est-à-dire d’inspirés), car il a besoin du beau pour comprendre ce qui est bien et pour chercher ce qui est vrai », confesse Jean-Marc Aveline.
Voilà bien une véritable évocation de la Trinité, non pas chrétiennement théologique, mais pleinement cosmique.
Alors, que vient faire ici César ?, cet empereur païen, ses pouvoirs et ses impôts ? D’une certaine manière, il donne l’occasion à Jésus de nous apprendre que rien de ce qui est humain ne peut être étranger à ceux et celles qui se réclament de lui. Rien. Y compris le politique. Car la foi n’est pas seulement une lumière sur le candélabre, elle est tout autant un levain dans la pâte de la société des humains.
Posée à Jésus en son temps, la question de l’impôt était d’une actualité brûlante. Un piège redoutable pour le prophète, confronté à des partis religieux dont les uns courtisaient l’occupant pour en tirer profit, d’autres s’y opposaient au nom d’un nationalisme militant. Ici, leur objectif commun était de se débarrasser du prophète dérangeant.
Aujourd’hui, la situation n’est pas comparable. Par contre, la réponse donnée par Jésus est toujours d’actualité, quel que soit le contexte politique et religieux du moment. Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu… Et à chacun aussi ce qui lui revient, peut-on ajouter. Nous ne sommes pas cependant confronté à un problème purement fiscal. Plus essentiellement, il s’agit des relations entre le Royaume de Dieu et la cité terrestre. Donc, entre foi et politique. Des relations nécessaires, puisque le Royaume de Dieu est semé, vit, germe et se développe dans la société terrestre et non pas au-dessus ni à côté. Il s’y incarne comme une force d’amour, de justice et de paix. Un ferment spirituel.
Jésus n’a jamais pour autant, contrairement parfois à son Eglise, invoqué ni réclamé le moindre pouvoir politique. L’Evangile ne propose pas de programme ni de technique, encore moins de recettes, pour organiser la vie en société. Le Christ ne canonise ni ne satanise aucun régime, aucun parti politique. Il n’est ni monarchiste ni républicain, ni de droite, ni de gauche. Même pas du centre. Par contre, la mission des chrétiens, c’est d’être dans tous les secteurs de la cité terrestre, et donc dans le parti politique de leur choix réfléchi, des témoins et des défenseurs de valeurs qui soient capables de réaliser pleinement « une société digne de la personne humaine », et donc digne de Dieu. Encore faut-il chercher avec d’autres, ensemble, comment les respecter et les vivre dans la mouvance de situations nouvelles, souvent inédites. Ce qui rejoint l’objectif le plus noble de toute « politique » digne de ce nom, qui est l’art d’assurer la vie harmonieuse d’une société.
Mission incontestablement difficile, qui rencontre de nombreuses tentations. Elle est propice à des amalgames et à des confusions, comme nous le révèlent l’histoire du passé comme celle du présent.
Tentation pour le pouvoir politique d’annexer la religion, et de l’utiliser comme une arme de pression, de persuasion et de conquête. Tentation pour les croyants de sous-estimer les enjeux politiques, et donc aussi économiques et culturels. Au risque de négliger, de fuir ou même de mépriser, leurs responsabilités citoyennes, autrement dit politiques, pour se réfugier dans le cocon de la bonne conscience ou d’une piété désincarnée. Or, une spiritualité n’est pas pure intériorité, elle se traduit dans un engagement au niveau de la cité.
Tentation pour le pouvoir séculier de reléguer la foi dans le domaine privé, pour désincarner les religions, les marginaliser, les empêcher de participer au débat démocratique de tous les citoyens.
Tentation des religions et des Eglises, d’utiliser le pouvoir politique pour imposer leurs vues et leurs exigences, alors qu’elles doivent d’abord en témoigner, les exposer, les expliquer, les proposer à la liberté de ceux et celles qui pèlerinent dans l’aventure humaine. On ne dira jamais assez que l’Eglise, c’est-à-dire la communauté des chrétiens, est totalement solidaire de la société de son temps. C’est ce qu’ils prouvent notamment quand ils exercent leurs droits et leurs devoirs de citoyens en attirant l’attention sur les valeurs évangéliques, et donc intensément humaines, à respecter et à défendre, quels que soient leurs choix politiques particuliers. Tous concernés par la vie de la cité, nous avons tous à prendre parti pour le bien commun. Il n’y a pas de cité terrestre digne de ce nom si elle n’est pas constamment préoccupée du respect des droits et devoirs fondamentaux de la personne humaine. Ce n’est pas pour autant le monopole des croyants.
Tout à l’heure, le livre d’Isaïe a évoqué le païen Cyrus, roi des Mèdes et des Perses. Doté d’une grande intelligence politique, il s’est révélé un véritable libérateur, dont celui du peuple juif opprimé par Babylone. Dans toutes ses conquêtes, ce chef de guerre semble s’être révélé comme un modèle de tolérance, soucieux de progrès économique et social. Ce qui a fait dire aux auteurs bibliques que des dirigeants politiques peuvent devenir des instruments providentiels. Le doigt de Dieu. Les signes des temps, traduira Vatican II, sont aussi des signes de Dieu.
La foi n’est certes pas compatible avec n’importe quelle politique. Mais elle peut se vivre et s’affirmer avec différentes opinions politiques. Si « Aucune politique ne peut lier Dieu », toutes ont cependant « des comptes à lui rendre ». A l’époque de Jésus, tous les partis pratiquaient l’amalgame entre le politique et le religieux. Le prophète de Nazareth est venu, au contraire, désacraliser la Terre Sainte et dépolitiser la fidélité de Dieu à son peuple. Il rendait ainsi à la vie politique une légitime autonomie. Ce qui faisait dire récemment au cardinal Danneels que « la sécularisation en tant que telle est irréversible. Ce qui n’est pas tout à fait négatif, car elle vient un peu du christianisme lui-même :  » Rendez à César… « .
Au cours de l’histoire, il est certes arrivé aux chrétiens de négliger, mépriser, combattre, surestimer ou sacraliser le politique. C’est vrai. Il s’agit aujourd’hui de lui reconnaître la place que Jésus lui assigne. Or, aujourd’hui plus que jamais, l’action politique exerce une influence considérable, à tous les niveaux : local, régional, national, continental et mondial, dans tous les domaines où se jouent la vie et la survie de l’humanité. C’est sur ce terrain de la politique que se mesurent aussi, l’authenticité et la qualité de notre foi, notre souci et notre volonté d’incarnation. Car le respect et l’amour du prochain constituent la pierre de touche de l’amour de Dieu. C’est dire la grandeur de la tâche politique.
Bienheureux donc les hommes et les femmes qui, à cause de leur foi, prennent au sérieux leurs responsabilités citoyennes et même s’engagent dans la politique pour y rendre plus effectives et plus vivantes les formes essentielles de l’amour, qui sont le respect, la justice et la paix, inséparables du Bon, du Bien et du Beau. C’est une noble mission que de contribuer, tant soit peu, à bâtir une société digne de l’être humain et par le fait même digne de Dieu.

(1) Roger Foulon, « Cosmogonie », Ed. « Maison de la Poésie d’Amay », 2002.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

HOMÉLIE DU 28E DIMANCHE ORDINAIRE A

13 octobre, 2017

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Mt. 22, 1-14

HOMÉLIE DU 28E DIMANCHE ORDINAIRE A

Is 25, 6-9 ; Ph 4, 12-14, 19-20 ; Mt 22, 1-14

Jamais deux sans trois ! Après la parabole des deux fils, puis l’allégorie des vignerons homicides, voici un troisième récit très imagé pour nous faire comprendre à quoi ressemble le Royaume des cieux. Contrairement aux précédents, l’histoire commence ici dans la joie et les chants : caviar, homard et champagne ! Le Royaume des cieux qui nous est promis dans l’au-delà, dans la mesure où nous commençons à le bâtir dès ici-bas, est comparable à un grand banquet de noces. Des noces royales. Mais si le récit commence très bien, il se termine très mal, dans les pleurs et les grincements de dents.
Comme les deux précédentes, cette parabole est de type polémique. Elle s’adresse aux mêmes auditeurs, c’est-à-dire l’élite religieuse, les membres des familles sacerdotales, les très pieux pharisiens, et plus globalement, ceux que l’on appelle, en tous temps et dans toutes les religions, les « bien-pensants ».
Ce que Jésus leur reproche, c’est d’avoir accaparé à leur profit la Loi et le Temple, de se comporter en propriétaires de Dieu, d’avoir sacralisé la lettre et les traditions toutes humaines.
Plus largement, il est reproché au peuple saint son esprit de ghetto, de droits acquis et de privilèges, sa volonté de monopoliser le salut en refusant de le faire partager à tous les peuples de toutes races et langues.
Il lui est surtout reproché d’avoir refusé d’écouter l’enseignement, régulièrement répété par les prophètes, de revenir à l’essentiel, à l’esprit de la Loi, de s’astreindre à des examens de conscience et aux conversions qui s’imposent. Il lui est reproché non seulement d’avoir malmené les prophètes et même de s’y être opposés, mais aussi d’en avoir tué plus d’un, au nom même de la foi, de la Loi et de la fidélité à Dieu. Et Jésus fait remarquer qu’ils sont en train de le traiter exactement de la même manière.
Les paraboles tentent de leur faire comprendre aussi, non seulement que Dieu est infiniment patient, qu’ils sont certes les premiers invités, mais qu’ils ne sont pas les seuls fils et filles de Dieu, et qu’il ne suffit pas d’être circoncis selon la chair, ou d’être inscrit comme membre au club des sauvés, pour être sauvés.
S’ils s’entêtent, ils perdront tout. Et ce sont ceux et celles qu’ils considéraient comme païens, étrangers, incroyants, mal-croyants et impurs, qui prendront les premières places.
Même problème à l’époque où Matthieu s’adresse non plus à l’élite religieuse, mais aux premières communautés chrétiennes. Certains, venus du judaïsme, ont dit « oui » à la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ et se sont faits baptiser. En même temps, et en contradiction flagrante avec l’Evangile, ils contestent et refusent l’accueil fait aux païens. Ce qu’ils voudraient, c’est qu’on leur impose la circoncision, les règles et coutumes traditionnelles du peuple élu.
Jésus avait brisé le ghetto, délivré l’esprit du carcan de la lettre, ouvert portes et fenêtres, offert le salut à tous. Et voici que, quelques années après sa mort et sa résurrection, des chrétiens cette fois retombent dans l’ornière, tentent de fermer les portes et refusent d’écouter ces nouveaux prophètes que sont les apôtres.
Cette tentation et ce drame sont de toutes les époques. Aujourd’hui encore, des prophètes, qui retournent aux sources de l’Evangile et à son esprit, sont malmenés, dénoncés aux autorités religieuses et même aux autorités civiles, écartés, condamnés, parfois même emprisonnés, quelquefois assassinés…
Mais il y a aussi nos refus et nos indifférences dans la vie quotidienne, au Christ qui tant de fois nous invite à purifier nos points de vue ou nos intentions, à passer de la rancune au pardon, à répondre à des appels au secours, à éclairer et à approfondir notre foi, à lutter pour la justice et la paix. Et que d’excuses toujours valables pour nous dérober : l’impératif des affaires, la nécessité de gagner davantage, les devoirs mondains, etc. Sans parler de l’opposition au prophète qui mettrait tant soit peu en cause des privilèges et des injustices de classes, les sécurités de certaines traditions religieuses et autres immobilismes rassurants. Toute invitation à la conversion, et donc au changement, nous gêne, nous heurte, et nous rend quelquefois agressifs.
Baptisés, croyants, pratiquants, souvent même engagés, nous constituons, selon les critères habituels, l’élite religieuse, avec la tentation toute naturelle de nous croire d’office du bon côté, de faire partie du bon troupeau, de bénéficier de certains privilèges et droits acquis…
Mais ce n’est pas tout. Le « oui » à l’accueil et à l’ouverture, ce n’est pas pour autant un « oui » au laxisme.
Pour entrer au banquet du Royaume, il n’y a certes point besoin de carte d’identité, ni de recommandation, et même pas de casier judiciaire vierge ou de mains propres. Une condition cependant : porter le vêtement de noces.
Un jour, à la sortie d’un office que j’avais célébré en ville, des amis m’ont invité à déjeuner à un mess d’officiers tout proche. Une heureuse et joyeuse surprise… Hélas, l’accès de la salle à manger m’a été refusé. Je portais un col roulé et la cravate était de rigueur… Explications et protestations n’ont servi à rien. Nous avons dû nous contenter d’un petit en-cas dans la salle du bar.
Mais il n’est pas ici question de cravate ou de tenue de soirée. Il s’agit de symbolisme biblique. Dépouillez-vous du vieil homme, dit Paul, et revêtez le Seigneur Jésus-Christ, l’homme nouveau : « Revêtez donc des sentiments de compassion et de bienveillance, d’humilité, de douceur et de patience. Pardonnez-vous mutuellement et, par-dessus tout, revêtez l’amour ». Nous retrouvons l’essentiel du message évangélique. Et ce vêtement n’est le monopole de personne. Un vêtement à la portée de tous, de toutes les bourses, de toutes les classes, de toutes les races, et en toutes circonstances.
Heureux les invités au repas du Seigneur ! Mais plus exactement encore : Heureux ceux et celles qui ont revêtu le vêtement de noces. Car il ne sert à rien de vivre dans la communauté de l’Evangile ou d’être dans l’Eglise de Dieu, si on trahit son esprit, si on n’adopte pas ses mœurs.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE 27E DIMANCHE ORDINAIRE

6 octobre, 2017

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Mt 21,33-43

HOMÉLIE 27E DIMANCHE ORDINAIRE A

Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43

Pour Jésus, la parabole est une manière d’expliquer, en termes simples et à travers des faits et des situations courantes très concrètes, des réalités souvent plus complexes ou d’ordre spirituel. Mais si les histoires sont simples et pleines de bon sens, notre capacité d’aveuglement est tellement grande qu’il nous est très souvent difficile d’en accepter la leçon ou les applications qui nous concernent directement.
Le chant de la vigne, que nous a offert Isaïe, est comme un chant d’amour que Dieu lui-même nous adresse. Tout comme la parabole de Jésus nous révèle la patience, la tendresse, la sollicitude, dont Dieu nous entoure. Non seulement en tant que personne, mais plus précisément comme communauté, comme Eglise. C’est l’aveu d’un amoureux de sa vigne. Il nous la confie pour la cultiver, l’arroser, la protéger, lui faire produire des raisins de qualité. Ce n’est pas un privilège dont nous pourrions nous gargariser, mais une mission qu’il s’agit d’accomplir.  » C’est parce que je vous aime, nous dit le Seigneur, et que j’ai pleinement confiance en vous, que je vous confie ma vigne, pour qu’elle donne des fruits de première qualité. Et même en abondance.
Or, la poésie d’Isaïe et la parabole de Jésus se terminent en tragédie. Le grand amour chanté dans la première partie, devient douloureuse lamentation dans la seconde. Un amour déçu. Le Seigneur espérait des résultats, des fruits vermeils, juteux, légèrement sucrés. Et voilà qu’ils sont acides, et donc décevants. Il attendait des primeurs, et ne trouve que fruits dégénérés. Il comptait sur l’entraide et la justice. Il n’entend que les cris des opprimés. Le précieux vignoble n’a donné que du « raisin vert ». Il n’y a plus qu’à détruire la clôture et laisser passants, bestiaux et autres animaux, piétiner le domaine lamentablement exploité.
Ce n’est pas tout. Isaïe prolonge le chant d’amour en six malédictions, qui expriment la déception du propriétaire, confronté à une gestion catastrophique et abus de biens sociaux, comme on dit aujourd’hui :
Malheur à vous, qui acquérez maison après maison et champ sur champ. Vous fréquentez les concerts de tambourins, harpes et cithares. Mais aux activités du Seigneur, on ne vous voit jamais.
Malheur à vous qui appelez le mal bien, et le bien mal, la nuit lumière, et la lumière ténèbres.
Malheur à vous qui êtes sages, avisés, intelligents, efficaces, mais seulement à vos propres yeux.
Malheur à vous qui prolongez les soirées en beuveries et qui, pour un pot de vin, acquittez le coupable ou frustrez l’innocent.
Et bien, si vous dédaignez l’enseignement du Tout Puissant, Moi je vous dis que la fleur de votre vie s’en ira comme une poussière.
La violence des reproches est à la mesure de la déception.
La parabole de Jésus n’est pas moins vigoureuse. Les fils et les filles de la maison, les choisis, les choyés, ne remplissent pas leur mission. Plus fort encore, ils maltraitent les employés du propriétaire. Et puis, c’est l’escalade. Jusqu’à l’assassinat du fils, pour tenter de capter l’héritage. En vain. Renversement de situation. La vigne sera confiée à d’autres. A ceux-là même que les premiers considéraient du haut de leur mépris. Des marginaux, des étrangers, des sans religion.
Nous préférons sans doute les louanges, les félicitations, les encouragements, aux reproches, aux douches froides, aux coups de fouet des prophètes en colère.
Mais quelles leçons en tirer aujourd’hui ? Prenons-en une :
L’amour, la bonté, la fraternité, sont justice et vérité. Mais cet amour n’est pas aveuglement et faiblesse, et cette bonté n’est pas mollesse, mais fermeté. Il ne suffit pas non plus que nous portions l’étiquette d’un label de qualité. Nous ne sommes pas dispensés de travail. Et le Père attend que nous portions du fruit. Du fruit de qualité. Le cri d’un amour déçu doit nous faire mesurer l’intensité de cet amour, nous réveiller, secouer notre torpeur. C’est une chance.
Si nous prenons la vigne dans son ensemble, la vigne de l’Eglise, celle de nos communautés locales, c’est le même problème. Ainsi, chaque eucharistie est une invitation à nous remettre en question, provoquer un examen de conscience, être convoqué à nouveau sur le chantier de la vigne, pour y réaliser mieux et davantage notre mission. La célébration sera alors réconciliation, renaissance, nouveau départ. Elle n’en sera que plus belle, plus vraie, plus joyeuse…
La vie et le dynamisme de l’Eglise dépendent aussi de nous tous.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

HOMÉLIE DU 26E DIMANCHE ORDINAIRE A

29 septembre, 2017

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HOMÉLIE DU 26E DIMANCHE ORDINAIRE A

Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 ; Mt 21, 28-32

L’enseignement à tirer des trois lectures de ce dimanche est clair. D’une part, dans le royaume de Dieu, nous sommes personnellement et collectivement responsables et solidaires. D’autre part, ce qui compte, ce ne sont pas les discours, ni les déclarations de principe, mais les actes. Ce ne sont pas les indignations, les générosités ou les réformes verbales, mais la mise en pratique. Ce que les prophètes ont toujours dénoncé et que Jésus reprend à son compte, c’est une foi de formules qui se traduit par une conduite de rites. Or, ce que Jésus nous enseigne, c’est une foi d’amour et une conduite en conformité avec le projet, avec le plan de Dieu.
En d’autres termes, il s’agit de mettre en pratique dans le concret de l’existence ce qui fait l’essentiel de la foi. Nous devons, comme nous le dit Paul, « adopter les sentiments et le comportement du Christ Jésus. « Que chacun ne soit pas préoccupé de lui-même, mais aussi des autres ». Deux petites phrases de l’apôtre, qui sont énormes de conséquences.
Ces tensions entre le dire et le faire, entre la foi affirmée et la foi vécue, existent encore aujourd’hui. Nous ne sommes pas toujours à l’aise quand l’Eglise nous rappelle, au nom du Christ, qu’il n’est pas possible de respecter les droits de Dieu quand on ne respecte pas les droits élémentaires de la personne humaine. Nos devoirs envers Dieu commencent par le respect des droits des autres. Et dans ce domaine aussi, nous sommes responsables personnellement et collectivement.
Nous ne sommes jamais assez étonnés de voir Jésus se heurter constamment aux autorités religieuses légitimes, aux spécialistes de la Loi, et à l’élite des croyants. Il est vrai que le jeune prophète de Nazareth est constamment critiqué au nom des grands principes et des traditions de la religion. Critiqué à cause de ses initiatives, sa façon de lire l’Ecriture, de la comprendre, de l’expliquer, et de la vivre. Souvent considéré comme un véritable provocateur, il est d’autant plus dangereux qu’il ne peut se prévaloir d’aucun titre, d’aucun diplôme, d’aucun mandat officiel. Il dénonce même des prêtres, des docteurs de la Loi, d’éminents juristes, qui, selon lui, ont accaparé le pouvoir spirituel et font sentir aux autres leur supériorité. Jusqu’à les écraser. Alors qu’en réalité, tout en connaissant bien la Loi, ils sont loin de bien la pratiquer. Ils sont murés dans leur bonne conscience. Prisonniers de l’étroitesse de leurs principes et de leurs certitudes de fer. Par contre, des gens bien moins formés, des hommes, des femmes ordinaires, des non pratiquants, des collaborateurs de l’occupant, des exclus et d’autres encore que l’on montre du doigt, accueillent avec sympathie et confiance les enseignements critiques mais libérateurs du Nazaréen.
Soupçonné et harcelé, Jésus ne laisse pas pour autant tomber les bras. Il ne se laisse pas museler. Il va reformuler sa façon de voir, sous forme d’une parabole lumineuse. Une devinette dont la réponse est facile. La logique est imparable. Mais c’est un piège. Les autorités religieuses, les théologiens et les canonistes, qui poursuivent Jésus de leurs menaces, y tombent à pieds joints. Peut-être aurons-nous envie d’applaudir. Il vaut mieux rester prudents et modestes. Car il nous arrive aussi de dire et de ne pas faire, de promettre et de ne pas honorer nos engagements. J’en ai fait moi-même bien des fois l’expérience. Prenons simplement le rassemblement eucharistique du dimanche, où nous faisons Eglise, Corps du Christ. Nous y disons ou nous chantons très souvent : Amen : qu’il en soit ainsi ! Mais la mise en pratique ne suit pas pour autant. Applaudir à un projet, y reconnaître un idéal, manifester son accord, ne suffit pas. Il faut passer à sa concrétisation, à son incarnation.
Et l’envoi final ! Allez dans la paix du Christ ! Sommes-nous vraiment pressés d’aller travailler à la vigne du Seigneur comme artisans de paix ? Or, il ne suffit pas de « penser juste » ni même de « vouloir juste », mais bien de persévérer dans un « agir juste ».
En fait, le comportement du second fils est celui des béni-oui-oui qui se gargarisent de professions de foi, chantent des « amen » et des « alleluia » sur tous les tons, sans trop se soucier d’honorer leurs promesses et de respecter leurs engagements. Ce qui nous arrive à tous, et même trop souvent.
Par contre, ce qui a dû faire l’effet d’une bombe, c’est de voir le fils exemplaire, symbole des promus aux premières place dans le Royaume de Dieu, que Jésus remplace par les pécheurs, les marginalisés, les exclus de la bonne et fervente société. Qu’ont-ils donc fait ? Ils ont accepté l’amitié tout à fait inattendue de Jésus. Devenus lucides sur leur manière d’agir, ils ont été capables de se repentir. Ils ont vraiment cru et pris un chemin de conversion pour le suivre.
Dans quel camp sommes-nous ? A quels fils ressemblons-nous ? Parfois l’un, parfois l’autre, peut-être. C’est en tout cas l’occasion de découvrir ou de redécouvrir les véritables exigences de l’amour, celui du Père, et celui de nos frères et sœurs humains. Mais les deux ne font qu’un.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 25E DIMANCHE ORDINAIRE A

23 septembre, 2017

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Mt 20, 1-16

HOMÉLIE DU 25E DIMANCHE ORDINAIRE A

Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20c-24, 27a ; Mt 20, 1-16

D’emblée, Isaïe nous donne une clé de lecture et de compréhension à la parabole proposée par Jésus : « Mes pensées, dit Dieu, ne sont pas vos pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins ». En effet, elle n’est pas destinée à introduire un cours de sciences économiques ni à inspirer l’éditorial d’un journal syndical. Jésus ne veut pas ici résoudre les problèmes du chômage, du droit au travail et du juste salaire. Même si cette histoire d’ouvriers vignerons peut nous faire réfléchir, par exemple, aux problèmes du salaire lié uniquement au rendement. Sachez aussi que sur le plan spirituel, dans ce royaume de Dieu qui se développe dès ici-bas, on n’arrête pas d’embaucher. Et si l’on peut se plaindre du chômage, il ne peut s’agir que d’un chômage volontaire, dû à un refus personnel de répondre à l’appel de Dieu, du Christ, de l’Evangile, ou de la communauté chrétienne.
En son temps, la parabole visait probablement l’élite religieuse, celle des pratiquants exemplaires, pieux et scrupuleux, tels les pharisiens. Ils étaient généralement persuadés d’être « les méritants de la Loi et les vertueux des commandements ».
Leur défaut, et même leur péché, était de pratiquer le bien et donc de travailler, mais pour la récompense. C’est ainsi qu’ils étaient devenus des experts en comptes d’apothicaires. En additionnant consciencieusement leurs bonnes œuvres et leurs mérites, pour calculer le juste montant de leur récompense éternelle. Exactement comme s’il s’agissait d’un simple contrat. Un salaire légitime, pour un contrat respecté.
Par contre, ils n’avaient que mépris pour les marginaux de la foi, des traditions religieuses, et de la morale officielle. Ceux et celles précisément que Jésus fréquente le plus souvent. Et à qui, ô scandale !, il promet libération, pardon et accès au royaume. Ceux que l’on peut comparer aux ouvriers de la dernière heure. C’est d’ailleurs parmi eux que Jésus a recruté plusieurs de ses disciples, dont Matthieu, celui qui nous transmet cette parabole. Autre exemple : c’est à un bandit, un repenti et converti à la dernière minute, que Jésus promettra aussi le paradis.
Tout cela ne pouvait susciter qu’envie et jalousie parmi les purs, ces « vrais fidèles de toujours », autrement dit, les ouvriers de la première heure.
Dans les premières communautés chrétiennes qu’il a fondées, Matthieu a été confronté aux mêmes genres de tensions et de jalousies entre les croyants de la première heure, c’est-à-dire ceux venus du judaïsme, et ceux de la onzième heure, c’est-à-dire de nouveaux croyants venus du paganisme. Autrement dit, des incirconcis, des adorateurs d’idoles, des porteurs d’autres traditions et d’idées nouvelles, mais qui ont été séduits par le message du Christ, et que l’on acceptait au baptême pour qu’ils puissent eux aussi devenir à part entière membres de ces communautés nouvelles issues de l’évangile. Dès lors, eux aussi, comme les juifs de race et de religion, devenaient héritiers des promesses divines. Autrement dit : Dieu veut donner la même chance à tous, sans exception. Ce qui veut dire que dans le royaume de Dieu, dans le monde de la foi, il ne s’agit pas, comme dans le monde des affaires, de juger et d’agir selon les critères du rendement économique. La priorité n’est pas à la rentabilité, ni à l’argent, ni au succès, ni aux privilèges, ni au pouvoir, mais bien au respect, à la dignité et au bonheur de chacun et de tous.
Aujourd’hui aussi, comme au temps de Jésus, les fidèles pratiquants (que nous sommes) « depuis toujours », comme on dit, c’est-à-dire les ouvriers de la première heure, peuvent toujours être tentés de capitaliser leurs bonnes œuvres ou de se classer parmi les bénéficiaires de droits acquis. Et cela, en faisant prévaloir leur ancienneté, leur pratique religieuse, leur dévouement, leur vie exemplaire, leur longue fidélité. Par contre, de nouveaux convertis, qui expriment peut-être leur foi et leurs convictions d’une manière différente, selon les particularités d’une autre culture, et donc des ouvriers de la dernière heure, peuvent susciter de la méfiance, peut-être même de l’opposition, des résistances. D’autres encore, qui pourraient nous apparaître quelque peu éloignés de la foi ou de la morale officielles, et qui se voient cependant appelés et engagés pour un service d’Eglise. Ce qui peut provoquer chez certains ouvriers de la première heure des étonnements, des jalousies, des critiques, des désaccords. Comme si la vigne du Seigneur était une chasse gardée. Alors que la bonté de Dieu dépasse toutes nos catégories humaines et que son amour et gratuit et sans frontières.
Remarquez que la dernière question posée par le patron de la vigne reste sans réponse : « Et toi ! Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi je suis bon ? »La réponse, c’est à nous de la donner. En fait, l’œil mauvais, c’est le regard, l’esprit et le cœur chargés d’envie et de jalousie, qui s’attristent d’un bien que l’on ne possède pas. Surtout s’il est offert à quelqu’un d’autre qui, croyons-nous, ne le mérite pas. On retrouve ici l’histoire de Caïn et du fils aîné, dont le jeune frère fut prodigue.
Le contraire de l’œil mauvais, c’est d’être capable de se réjouir du bien reçu ou accompli par d’autres. Ce qui nous fait lever le regard vers Dieu qui est la source de tout bien. Alors, on lui rend grâce. Ou, en d’autres mots, ce qui nous est demandé, c’est d’essayer de voir, de regarder et de juger les autres avec le regard et l’esprit du Christ, qui sont le regard et l’esprit même de Dieu. Mais ce n’est pas facile.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

HOMÉLIE DU 24E DIMANCHE ORDINAIRE A

15 septembre, 2017

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Mt 18, 21-35 pour les enfants

HOMÉLIE DU 24E DIMANCHE ORDINAIRE A

Si 27, 30 – 28, 7 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35

Nous savons tous que pardonner n’a rien de spontané ni de naturel. Ce qui est naturel, c’est plutôt la rancune, parfois même jusqu’à la vengeance. Faire payer au prix fort l’humiliation ressentie, la blessure ou le dommage causé. Ce qui conduit souvent à l’escalade, l’empoisonnement des relations, la rupture. Tout comme la jalousie et la rivalité, qui dégradent la fraternité, et peuvent même aller jusqu’au meurtre. On le voit dans le mythe d’Abel et de Caïn, le premier jaloux. Selon la tradition musulmane, Caïn était surtout jaloux de la beauté de la femme de son frère (jusqu’à en perdre la tête !). La Genèse raconte l’escalade de cette violence parmi les descendants de Caïn, comme l’évoque ce chant guerrier quand Lamek déclare : J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une égratignure. Car si Caïn doit être vengé 7 fois (ce qui est la loi antique de la vengeance, par la suite adoucie par la loi du talion), Lamek, lui, le sera 77 fois (Gn 4, 23-24).
Ce processus de vengeance est tellement ancré dans notre nature que, pendant des siècles, les Hébreux furent persuadés que Dieu, qui avait fait alliance avec eux, était là aussi pour les venger de leurs ennemis. Et ils le chantaient :  » Le juste se réjouira en voyant la vengeance ; il lavera ses pieds dans le sang des méchants  » (v. 11). Ou même (excusez-moi du peu),  » Dieu ! Casse-leur les dents dans la gueule ! Démolis les crocs de ces lions  » (v. 7, ps 58-57. TOB).
Même saint Paul, en citant l’Ancien Testament, évoque plusieurs fois la colère et la vengeance de Dieu, pour inviter les chrétiens à ne pas se venger eux-mêmes (Rm 12, 19). Car  » le jugement appartient à Dieu « . Et c’est lui qui rend à chacun ce qui lui revient. Le chrétien n’a donc pas à prendre la place de Dieu.
Au cours des siècles, la réflexion s’est approfondie et développée, pour découvrir finalement une relation étroite entre le pardon divin et le pardon humain. Ainsi, deux siècles avant Jésus Christ, le professeur Ben Sirac, qui dirige à Jérusalem une Ecole de Sagesse, va utiliser des arguments psychologiques et des arguments religieux pour expliquer la nécessité du pardon.
Il y a d’abord l’expérience humaine du sage, qui peut observer les effets désastreux d’une rancœur constamment recuite. Idem dans les rapports humains et entre nations. Le refus absolu de pardonner, la volonté de se venger n’est jamais payant. Finalement, c’est toujours l’intérêt même de celui qui a été offensé de  » passer l’éponge « . Sinon, sa vie sera empoisonnée par son propre ressentiment. Rongée par ce cancer.
Alors, on ressasse, on amplifie. Cela tourne à l’obsession. Et nous savons qu’à tous les niveaux, entre des personnes, des communautés, des nations, la spirale des offenses et des représailles conduit à des situations inextricables. Dès lors, le pardon, la réconciliation, la paix, sont de moins en moins possibles. Les exemples ne manquent pas.
Nous pouvons tous avoir nos propres situations de conflit, de susceptibilité, de jalousie, de rancune. Il peut y avoir des ressentiments entretenus entre parents et enfants, entre conjoints, entre voisins, entre collègues de travail, entre groupes divers et à l’intérieur même du groupe. Nous connaissons les allusions perfides, le chantage, les menaces voilées. Sans oublier de simples questions d’héritage, qui peuvent transformer le deuil en drame d’affrontement et briser l’unité familiale.
Or, à la réaction en chaîne de la rancune et de la vengeance, Jésus oppose une fraternité toujours disposée au pardon. Et même au pardon sans limite. Jésus prend le contre pied de Lamek, de la tribu de Caïn. Il ne s’agit pas de pardonner jusqu’à 7 fois, mais jusqu’à 77 fois 7 fois. Du fond du cœur, et en actes.
Ce n’est en somme que justice rendue, puisque nous sommes tous et chacun des pécheurs pardonnés. Et pas seulement 7 fois. Cet inlassable pardon doit nous émerveiller et nous pousser à faire de même. Puisque nous sommes, comme dit la Bible, créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. Et c’est un Dieu qui pardonne, bien que nous soyons insolvables.
Remarquez qu’il y a déjà, chez Ben Sirac le Sage, une sorte d’antécédent du Notre Père :  » Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait. Alors, à ta prière, tes péchés seront remis… Oublie l’erreur de ton prochain et ne garde pas de rancune envers lui « .
Encore faut-il nous rappeler que le pardon n’est pas une question de sentiments, mais une décision du fond du cœur, en âme et conscience, malgré tous les remous et refus possibles de la sensibilité. Il faut donc entreprendre un certain travail psychologique. Mais l’inscrire dans une démarche spirituelle. Ce qui peut demander du temps. Pourquoi ne pas profiter de ce jour et de ce rappel pour reprendre force et courage ? Reste une question… Savez-vous quelle a été la réaction du frère Aloïs de Taizé, successeur du frère Roger, assassiné ? Il a prié Dieu de pardonner à la meurtrière !

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 23E DIMANCHE ORDINAIRE A

8 septembre, 2017

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pens e fr - Copia

Mt 18, 15-20

HOMÉLIE DU 23E DIMANCHE ORDINAIRE A

Ez 33, 7-9 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20

Dans un ouvrage écrit conjointement par des chercheurs croyants, chrétiens et musulmans, on peut lire que le Nouveau Testament « est digne de l’estime du musulman, car il est une voie qui mène à Dieu et à l’amour du prochain, c’est-à-dire à l’essentiel au regard de l’islam »… Et cela, même si « cette voie est différente de la sienne à maints égards » (1).
Juifs et chrétiens peuvent aussi se retrouver sur la même longueur d’onde, puisqu’ils reconnaissent par Moïse ou par Jésus que le premier et le deuxième commandement sont inséparables. La déclaration de Paul aux Romains le rappelle : « L’accomplissement parfait de la Loi, c’est l’amour ».
Mais l’amour de Dieu et du prochain ne peut rester cloîtré dans la zone sereine des principes et des nobles abstractions. Pour exister, il doit naître au monde de la réalité et donc s’incarner. c’est ici que commencent aussitôt les difficultés, les tensions et les oppositions à propos des moyens utilisés, des interprétations choisies, et de l’intervention toujours perverse des intérêts personnels, vices et passions. C’est ainsi que les instruments deviennent des idoles, le secondaire prend rang d’absolu et des formes ou traditions passagères sont déclarées « de toujours ». C’est le règne de la violence, des intégrismes et fanatismes, du légalisme et du pharisaïsme, où Dieu et l’être humain, inséparablement, sont sacrifiés sur l’autel de l’orgueil ou de la bêtise, dont chaque religion a ses temples, ses grands prêtres et sa part de fidèles.
Il est vrai que la pratique de l’amour de Dieu et des autres n’est pas synonyme de facilité ni de tranquillité. Ezéchiel souligne bien la rude et difficile tâche des prophètes qui ont à dénoncer le mal, rappeler les exigences de l’Alliance, indiquer le juste chemin, réconcilier les adversaires, maintenir l’unité et la communion… Et toujours au risque de déplaire, de froisser des susceptibilités et de mettre en péril des intérêts par trop humains.
Ardu et quotidiennement exigeant que d’exercer au sein des communautés chrétiennes, ou de l’Eglise universelle, le devoir de « correction fraternelle » qui relève du souci d’unité et de communion, de la fidélité et du pardon, sans tomber dans la démission du silence, l’orgueil janséniste ou l’arbitraire de l’inquisition.
En passant du singulier au pluriel et de Pierre à tous les disciples, Jésus a confié à son Eglise, et à chacun de ses membres, l’admirable mission et la lourde responsabilité de la réconciliation et de l’unité. Tous ceux et celles qu’il nous arrive d’enchaîner et de paralyser par notre méfiance ou notre orgueil, les éloignant ainsi, et de nous, et de Dieu, nous pouvons aussi les délier par l’amour et la patience, la délicatesse et le respect.
Chaque communauté, si petite soit-elle, a même reçu l’incroyable pouvoir de rendre Jésus présent et agissant. Il « suffit » pour cela d’être ré-unis en son nom et de « se mettre d’accord »… Il faut cependant beaucoup plus que la simple présence physique de deux ou trois personnes. C’est bien l’unité, la communion entre elles, qui est exigée pour refléter et témoigner quelque peu de la vie même de Dieu, où les diversités culminent dans l’harmonie des échanges.
Pour être Eglise, re-présenter le Christ, faire des miracles et révéler Dieu au monde, il faut que ceux et celles qui se rassemblent s’aiment et collaborent, s’éclairent et s’entraident, se corrigent et s’encouragent, cultivant chacun et ensemble « l’exigence permanente du mieux » et le souci prioritaire du royaume de Dieu.
Ces communautés familiales, paroissiales ou religieuses, les réunions pastorales, les rassemblements eucharistiques, tout comme le dialogue entre les époux, ont sans cesse besoin d’une nouvelle évangélisation. Ne sommes-nous pas excessivement en dette de l’amour mutuel, au risque de conduire tout droit à la faillite, plans et projets, et même la construction du royaume de justice et de paix ?

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

HOMÉLIE DU 22E DIMANCHE ORDINAIRE A

1 septembre, 2017

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Michelangelo fr e ciottoli - Copia

HOMÉLIE DU 22E DIMANCHE ORDINAIRE A

Jr 20, 7-9 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 21-27

Bâtir sur le roc, c’est construire solide. Une assurance pour la vie, un succès assuré. « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise… ». Il est vrai qu’avant cette solennelle affirmation de Jésus, Simon-Pierre, au nom des disciples, avait merveilleusement affirmé sa foi au « Fils du Dieu Vivant ». « Tu es le Messie ! ». Hélas, placé sur la route, le roc peut devenir obstacle et faire trébucher les plus forts. De même, les credos les plus convaincants, les certitudes les plus profondément ancrées, gardent la fragilité des vases d’argile, si ce n’est l’illusoire sécurité de l’orgueil.
Claironner sa foi devant un public admiratif, suivre Jésus sous les applaudissements, les flashes et l’œil des caméras de la télévision, c’est une chose qui peut être grisante. Mais suivre inconditionnellement un prophète non-conformiste et son programme toujours dérangeant, essuyer quolibets, railleries et menaces, sacrifier ses illusions, renoncer aux rêves de succès et prendre de nombreux risques, c’est tout autre chose.
A peine Jésus a-t-il mis cartes sur table que Pierre-la-Fondation devient pierre d’achoppement, un piège sur la route du Seigneur. Hier, le fils de Yonas avait laissé parler en lui la voix de Dieu. Aujourd’hui, il l’étouffe et laisse s’exprimer la voix de la chair et du sang. Effrayé par les sombres perspectives d’avenir subitement entrevues, et déçu de voir menacées ses visions oniriques, Pierre passe de la louange aux vifs reproches, jusqu’à gommer la révélation et l’espérance de la résurrection. Non, Seigneur ! Tu n’auras pas à souffrir de la part des autorités religieuses, ni des garants de la Loi. Et tu n’as rien à craindre des scribes qui connaissent et conservent fidèlement « la tradition des anciens ». « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » Peut-on imaginer le Messie, le Fils du Dieu Vivant, mis à mort par le Grand Conseil ? C’est totalement inconcevable… Simon, « baptisé » Pierre, devient Satan. Et le « Suis-moi » d’hier se transforme en « Va-t-en loin de moi, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes ».
La leçon a certes porté, mais aucune leçon n’est définitive. C’est chaque jour qu’il nous faut méditer l’oracle du Seigneur : « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins » (Is 55, 8). C’est chaque jour aussi qu’il nous faut, comme le dit Paul, nous transformer en renouvelant notre façon de penser, pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu, au lieu de prendre pour modèle le monde présent.
On retrouvera Pierre à la dernière Cène, bien éveillé, au Jardin des Oliviers, profondément endormi. Dans la cour du palais du Grand Prêtre, le « Roc » trahit son Maître pour « sauver sa vie »… Et l’on vit même les disciples, après la résurrection, poser cette étonnante question : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? ». Leur foi était encore encombrée et perturbée par des idées triomphalistes.
Preuve éclatante d’authenticité, les évangélistes n’ont pas cédé aux tentations de la publicité et de la propagande, avec des portraits idéalisés et toujours angéliques, pour nous présenter les colonnes de l’Eglise. Des êtres humains, des croyants, mais qui portent le trésor de Jésus Christ et de l’Evangile « dans des vases d’argile » (2 Co 4, 7).
Tout chrétien qui ne se laisse pas modeler par le monde, la pression des majorités et celle des idéologies, et qui ne cède pas aux « envoûtements de l’argent et de la puissance », perd sa vie à cause du Christ, et la gardera.
Aujourd’hui encore, la Parole et les Béatitudes du Seigneur attirent, comme sur Jérémie, « l’injure et la moquerie », et même des menaces de mort.
Nous avons nous aussi, à offrir notre personne et notre vie en sacrifice et rendre ainsi à Dieu l’adoration et le culte véritable. Tout cela se vit et s’expérimente dans l’eucharistie. Par sa Parole, le Christ se fait connaître tel qu’il est, sans masque. Comme Pierre, nous sommes invités ensuite à affirmer notre credo en ce Jésus-là. Mais ce credo de la tête ou du cœur, qui s’exprime toujours en paroles, doit se traduire aussitôt en dispositions à le suivre. C’est le sacrifice saint, comme nous le rappelle Paul, qui nous permet vraiment de communier à celui de Jésus, toujours disponible pour faire la volonté de son Père, même au risque de sa vie. La qualité et l’authenticité de l’eucharistie se mesurent et se prouvent après la célébration, quand notre conduite est conforme au credo proclamé et à la communion exprimée. Quand la messe est finie, tout commence.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 20E DIMANCHE ORDINAIRE A

18 août, 2017

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Canaanite Woman, Très Riches Heures  Duc de Berry circa 1410

HOMÉLIE DU 20E DIMANCHE ORDINAIRE A

Is 56, 1.6-7 ; Rm 11, 13-15, 29-32 ; Mt 15, 21-28

Pour conclure ce fait divers évangélique, on pourrait épingler les qualités de la prière qui garantissent son efficacité. Il y a beaucoup plus. Jésus vient d’avoir une rencontre orageuse avec des pharisiens considérés comme des juifs exemplaires. Une élite convaincue de sa supériorité. Or, les voici interpellés par une moins que rien, parce que païenne et parce que femme. Provocatrice de surcroît. Elle sait qu’un bon juif ne peut lui adresser la parole sans se souiller. Et elle fait partie d’un peuple chassé définitivement de la terre que Dieu, selon la Bible, a donnée à Israël. C’est l’apartheid radical : religieux, culturel, politique et social. Les juifs les considéraient pratiquement comme des chiens.
Mais Jésus, le Juif et Messie d’Israël, se moque des barrières de la pureté rituelle, pour ne prendre en compte que la pureté morale et une foi exemplaire qui réduit à rien les règles d’exclusion et autres prescriptions nées de la mesquinerie des humains.
Cependant, bien au-delà d’une prière exaucée, il s’agit d’un problème plus vaste. Celui de l’universalité, c’est-à-dire la catholicité du peuple de Dieu. C’est ce qui a motivé le choix des deux premières lectures, qui traitent de cette question, à des niveaux différents. « Universalité » ou « catholicité », c’est-à-dire que la volonté de Dieu est d’offrir à tous, sans exception, la possibilité de faire alliance avec lui, d’être libérés de l’esclavage du mal, d’être intégrés dans un monde renouvelé, et d’en être aussi les bâtisseurs. Une révélation et une mission, dit la Bible, confiée au peuple d’Israël. Ce qui pouvait être compris comme un privilège. D’où, la tentation d’enfermer le peuple de Dieu dans une race, une culture, un peuple, une patrie. Tentation également de limiter la fidélité à Dieu et à son Alliance, à des lois et des traditions trop humaines. Comme celles de la race et de la culture. D’où le risque du ghetto, contre lequel devront lutter bien des prophètes.
Ainsi, Isaïe a tenté de forcer portes et fenêtres pour que soient accueillis les exclus qu’Israël regardait de très haut. Alors qu’en réalité, ils étaient appelés à constituer eux aussi « le peuple de Dieu ». Tous les prophètes ont mis en garde contre la dictature des « préceptes d’hommes » et l’obsession aveuglante des traditions humaines.
Jésus ira encore plus loin. En expliquant que l’Alliance n’est pas d’abord un respect de prescriptions humaines. Il va ainsi se heurter à la défense des privilèges, à l’incroyance des croyants, à l’étroitesse d’esprit des fidèles et à l’aveuglement des guides : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi… C’est en vain qu’ils me rendent un culte, car les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes d’hommes ». Quant aux plus farouches défenseurs des traditions, il les traitera d’ »aveugles qui guident d’autres aveugles ».
Face à la Cananéenne, la première réaction de Jésus est celle de tout juif de l’époque : indifférence et mépris (Il adoucit cependant l’injure « chien » en « petit chien »). Mais, et c’est une nouveauté : il reconnaît à cette exclue une qualité de foi. Il lui accorde même ce qui a toujours été considéré comme un privilège réservé aux croyants exemplaires : une prière exaucée par une guérison. Un scandale pour les juifs pieux, puisque le jeune prophète était passé outre à tous les interdits.
Avec Matthieu, nous sommes plus ou moins 60 ans après la mort de Jésus. Il s’agit d’une page de catéchèse, destinée à des juifs, candidats chrétiens, qui se sentaient rejetés par la communauté juive traditionnelle. Et ils en souffrent. Catéchèse également pour des païens, séduits par le message de Jésus. Ils ont même été accueillis par la jeune communauté judéo-chrétienne, alors qu’ils n’étaient ni juifs, ni circoncis, ni respectueux des prescriptions et traditions judaïques.
Une « nouvelle pastorale » qui semble avoir été pour Pierre un très douloureux cas de conscience, comme le racontent les Actes des Apôtres dans l’épisode de la vision de Joppé (chapitre 10). On le voit crispé sur les traditions de son enfance. Invité, dans un rêve ou une vision, à tuer et manger des animaux impurs, il réplique : « De ma vie, je n’ai rien mangé d’immonde ni d’impur ». Mais la voix répond : « Ce que Dieu a rendu pur, tu ne vas pas, toi, le déclarer immonde ! » (10, 9 et ss.). Alors, il osera même ensuite entrer dans la maison d’un centurion païen, bravant ainsi un grave interdit.
La tentation existe toujours aujourd’hui de confondre la fidélité à des prescriptions, des rites, des règlements humains relatifs et passagers, avec des exigences fondamentales de l’Alliance, et donc de l’Evangile. Qui, elles, peuvent et sont parfois même respectées et vécues par des « incroyants », des marginaux, des exclus, des païens, des croyants d’autres religions. Benoît XVI l’a rappelé à propos du catéchisme de l’Eglise catholique : « Il ne faut pas penser à un ensemble de règles que nous portons sur nos épaules comme une lourde besace sur le chemin de la vie. La foi est, en définitive, simple et riche ».
En fait, personne ne peut se déclarer parfaitement catholique et donc universel ou vraiment fidèle à l’Alliance. C’est chaque jour qu’il faut le devenir et le prouver. C’est constamment qu’il faut être ouvert aux surprises de la Parole et de l’Esprit pour le devenir chaque jour davantage.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

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