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HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II – DIMANCHE DE LA SAINTE FAMILLE, LE 31 DÉCEMBRE 1978

29 décembre, 2016

https://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/homilies/1978/documents/hf_jp-ii_hom_19781231_chiesa-gesu.html

TE DEUM D’ACTION DE GRÂCE DE FIN D’ANNÉE

HOMÉLIE DU PAPE JEAN-PAUL II – DIMANCHE DE LA SAINTE FAMILLE, LE 31 DÉCEMBRE 1978

(le 1978 était l’année C, je pense)

Eglise du « Gesù », Rome

Très chers frères et sœurs,

Je veux avant tout vous saluer tous, vous qui êtes venus ici, Romains ou non, pour célébrer religieusement la fin de l’année 1978. Je salue cordialement le Cardinal-vicaire, mes frères évêques, les représentants des autorités civiles, les prêtres, les religieuses, les religieux, particulièrement ceux de la Compagnie de Jésus, avec leur Père général.
1. Ce dimanche dans l’octave de Noël unit dans la célébration liturgique la Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph. La naissance d’un enfant marque toujours le début d’une famille. La naissance de Jésus à Bethléem a marqué le début de cette famille unique et exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité. Dans cette famille est venu au monde, a grandi et a été formé le Fils de Dieu, conçu et né de la Vierge-Mère, et qui en même temps a été dès le début confié aux soins authentiquement paternels de Joseph, le charpentier de Nazareth. Devant la loi juive, celui-ci était l’époux de Marie, et devant l’Esprit-Saint il fut son digne époux et — vraiment et paternellement — le protecteur du mystère maternel de son épouse.
La famille de Nazareth, que l’Église met devant les yeux de toutes les familles, surtout dans la liturgie d’aujourd’hui, constitue effectivement le point de référence culminant pour la sainteté de toute famille humaine. L’histoire de cette famille est rapportée d’une façon très concise dans l’Évangile. Nous en connaissons tout juste quelques événements. Mais ce que nous en savons nous suffit pour pouvoir en insérer les moments fondamentaux dans la vie de toute famille et pour faire apparaître la dimension à laquelle sont appelés tous ceux qui vivent la vie de famille : pères, mères, enfants. L’Évangile montre avec beaucoup de clarté l’aspect éducatif de la famille : « ll revint à Nazareth et il leur était soumis. » (Lc 2, 51.) Pour les jeunes générations, cette « soumission » est nécessaire, dans l’obéissance, la disposition à accepter les exemples mûris de la famille et de son comportement humain. C’est ainsi qu’était « soumis » Jésus lui-même. Et c’est cette « soumission », cette disposition de l’enfant à accepter les exemples du comportement humain qui doivent servir de mesure aux parents dans toute leur conduite. C’est le point particulièrement délicat de leur responsabilité de parents, de leur responsabilité devant l’homme, devant ce petit homme appelé à grandir qui leur est confié par Dieu. Ils doivent aussi avoir présent à l’esprit tout ce qui s’est passé dans la vie de la famille de Nazareth lorsque Jésus avait douze ans. C’est-à-dire qu’ils doivent éduquer leur enfant non seulement pour eux, mais pour lui, pour les tâches qu’il devra assumer par la suite. Lorsqu’il avait douze ans, Jésus a répondu à Marie et à Joseph : « Ne saviez-vous pas que je dois m’occuper des choses de mon Père ? » (Lc 2, 49.)
2. Les problèmes humains les plus profonds sont liés à la famille. Elle constitue pour l’homme la communauté première, fondamentale et irremplaçable. « Cette mission d’être la cellule première et vitale de la société, la famille l’a reçue de Dieu », dit le IIe Concile du Vatican (Décr. Apostolicam actuositatem, 11). De cela aussi l’Église veut donner un témoignage particulier pendant l’octave de Noël avec la fête de la Sainte Famille. Elle veut rappeler qu’à la famille sont liées des valeurs fondamentales qu’on ne peut violer sans dommages incalculables de nature morale. Les considérations matérielles et le point de vue « économique et social » l’emportent souvent sur les principes de la morale chrétienne et même humaine. Il ne suffit pas alors d’exprimer seulement des regrets. ll faut défendre ces valeurs fondamentales avec ténacité et fermeté, parce que leur violation apporte des maux incalculables à la société et, en dernière analyse, à l’homme. L’expérience des différentes nations dans l’histoire de l’humanité, comme notre expérience contemporaine, peuvent servir d’arguments pour réaffirmer cette douloureuse vérité que, dans la sphère fondamentale de la vie humaine où le rôle de la famille est décisif, il est facile de détruire les valeurs essentielles, mais il est très difficile de les reconstruire.
De quelles valeurs s’agit-il ? Pour donner une réponse satisfaisante à cette question il faudrait indiquer la hiérarchie et tout un ensemble de valeurs qui se définissent et se conditionnent réciproquement. Mais, voulant nous exprimer d’une façon concise, nous dirons qu’il s’agit ici de deux valeurs fondamentales qui entrent rigoureusement dans le contexte de ce que nous appelons « l’amour conjugal ». La première, c’est la valeur de la personne, qui s’exprime dans l’absolue fidélité réciproque, jusqu’à la mort : fidélité du mari à sa femme et fidélité de la femme à son mari. La conséquence de cette affirmation de la valeur de la personne, qui s’exprime dans la relation réciproque entre mari et femme, doit aussi être le respect de la valeur personnelle de la nouvelle vie, c’est-à-dire de l’enfant, depuis le premier instant de sa conception.
L’Église ne peut jamais se dispenser de l’obligation de sauvegarder ces deux valeurs fondamentales, liées à la vocation de la famille. Leur sauvegarde a été confiée à l’Église par le Christ d’une façon qui ne laisse subsister aucun doute. En même temps, l’évidence de ces valeurs — humainement parlant — fait que l’Église, en les défendant, se fait porte-parole de l’authentique dignité de l’homme, du bien de la personne, de la famille, des nations. Tout en gardant notre respect pour tous ceux qui pensent autrement, il est difficile de reconnaître, d’un point de vue objectif et impartial, que correspond à la vraie dignité humaine le comportement de quiconque trahit la fidélité conjugale ou permet que soit anéantie, détruite, la vie conçue dans le sein maternel. En conséquence, on ne peut considérer que les programmes qui suggèrent, facilitent, admettent un tel comportement, servent le bien objectif de l’homme, le bien moral, qu’ils contribuent à rendre la vie humaine vraiment plus humaine, vraiment plus digne de l’homme, qu’ils servent à construire une société meilleure.
3. Ce dimanche est aussi le dernier jour de l’année 1978. Nous sommes réunis ici, en cette liturgie, pour remercier Dieu de tout le bien qu’il nous a donné et de celui qu’il nous a permis de faire pendant cette année qui s’achève, et pour lui demander pardon de tout ce qui, étant contraire au bien, est aussi contraire à sa sainte volonté.
Permettez que dans cette action de grâce et cette demande de pardon je prenne encore pour critère la famille, mais cette fois-ci dans un sens plus large. Dieu étant Père, le critère de la famille a aussi cette dimension : il se réfère à toutes les communautés humaines, aux sociétés, aux nations, aux pays ; il se réfère à l’Église et à l’humanité.
Au terme de cette année, remercions Dieu de tout ce par quoi — dans les différents domaines de la vie terrestre — les hommes, qui ont un même père, deviennent encore plus « famille », c’est-à-dire plus frères et sœurs. En même temps, demandons pardon de tout ce qui est étranger à cette fraternité humaine, de ce qui détruit l’unité de la famille humaine, la menace, l’entrave.
C’est pourquoi, ayant toujours devant les yeux mon grand prédécesseur Paul VI et le très cher Pape Jean-Paul Ier, moi leur successeur en l’année de la mort de l’un et de l’autre, je dis aujourd’hui : « Notre Père qui es aux cieux, accepte-nous en ce dernier jour de l’année 1978 dans le Christ-Jésus, ton Fils éternel, et en lui, guide-nous en avant, vers l’avenir. Vers l’avenir que toi-même désires, Dieu de l’amour, Dieu de la vérité, Dieu de la vie. »
C’est avec cette prière sur les lèvres que moi, successeur des deux Papes morts cette année, je franchis avec vous la frontière qui, dans quelques heures, séparera l’année 1978 de l’année 1979.

HOMÉLIES DE NOËL – MESSE DE LA NUIT

22 décembre, 2016

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HOMÉLIES DE NOËL – MESSE DE LA NUIT

Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14

Dieu nous a-t-il menti ? Nous pouvons nous le demander. Il nous a promis la paix il y a plus de deux mille ans et la paix ne règne pas dans l’univers, ni dans nos cœurs.
Dieu nous a promis la paix, c’est vrai. Promise et donnée : la paix, c’est Jésus Christ lui-même. Il en est l’incarnation, la condition et la source. Posons-nous cependant cette question : Qu’avons-nous fait de cet enfant, de ce Fils qui nous a été donné ? Merveilleux Conseiller, Prince de la Paix ?
Il est né en voyage, en des temps difficiles, dans un petit pays occupé par la plus forte armée du monde. Il s’est révélé un prophète hors série, révolutionnant les interprétations et les pratiques religieuses et morales de son temps. Et il a vaincu la mort. Il y a de cela vingt siècles. Mais il nous a laissé une charte de vie extraordinaire, simple, à taille humaine, et cependant difficile à concrétiser au fil des jours.
Aujourd’hui, nous nous déclarons ses disciples, successeurs de sa mission, rassemblés à cause de lui. En cette soirée anniversaire, de bonnes dispositions nous animent. Mais, qu’avons-nous fait de Jésus Christ ?
Certains l’ont réduit à une douce légende. Celle qui suscite des fêtes d’abondance et inspire les artistes. Un petit Jésus mignon, dont on parle aux enfants, et qui sert parfois même de menace quand ils ne sont pas sages. Jésus, prophète, a même été inscrit dans la mythologie, un symbole de contestation, le type du meneur s’immolant pour sa cause. Trop idéaliste cependant pour le commun des mortels.
Il est certes admiré, mais trop souvent de loin, et sans volonté de le suivre. Comme les superstars, on imprime son beau visage sur les shorts, les chemises et les posters. C’est plus facile que de lui offrir une place dans son cœur et son esprit. Il fait chanter, crier, pleurer, danser. La question est de savoir si on lui laisse pour autant la liberté de nous apprendre à vivre.
Pour beaucoup, il est un utopiste que l’on apaise d’un culte, d’une prière. Tout en l’écartant prudemment du quotidien concret de la vie.
Aujourd’hui, il nous est à nouveau présenté dans le réalisme de l’Evangile. Un bébé dans une mangeoire d’animaux. Des parents sans influence, sans fric, sans piston, sans réputation. Pas de milieu privilégié, pas de classe sacerdotale.
Aujourd’hui, ils auraient trouvé refuge à l’Armée du Salut, ou tout simplement sous un pont, utilisant pour berceau un emballage de boîte à conserves ou de poste de télévision…
Et cependant, la bonté et l’amour de Dieu sont entrés dans le monde par ce chemin là. Le plus beau cadeau fait par Dieu à l’humanité n’a pas eu de plus bel emballage. Pour venir parmi les siens, Dieu a choisi la place la plus ordinaire, en pleine masse. Là où les humains sont aisément les victimes des humains, de leur rapacité, de leur racisme, de leur orgueil. Là où la pauvreté est chronique et la liberté entravée.
Et pourquoi ? Pour expérimenter les réalités terrestres. Sentir dans l’être humain les conséquences du péché de la créature, afin de mieux en dénoncer les causes et les agents provocateurs.
Nos regards et nos espérances ne doivent donc pas d’abord se tourner vers les temples du veau d’or, ni vers le palais de l’ONU à New York, mais d’abord et essentiellement vers cette baraque de paysan, parce que c’est de là qu’est venu celui qui a voulu nous révéler ce qui était le meilleur pour tout être humain et pour le monde.
Or, il a dénoncé les hypocrisies, les injustices de tout genre. Il est même monté jusqu’aux marches les plus élevées pour arracher les masques. Il a bousculé les idoles du pouvoir et celles de l’argent. Il a rompu les chaînes et proposé des Béatitudes. Le vrai pouvoir est de servir, la vraie richesse le détachement, et la douceur la véritable force.
N’aurions-nous pas enterré ce Jésus-là dans l’oubli ? Ne l’aurions-nous pas enseveli sous nos dévotions ? Ne l’avons-nous pas échangé contre un Jésus fait sur mesure. A nos mesures ? Au risque de nous égarer parmi ses bourreaux, de prendre part plus ou moins inconsciemment au massacre des innocents ou de nous laver les mains, comme Pilate.
La crèche vient aujourd’hui nous aider à lui rendre la parole.
Il y a plus de 800 ans, François d’Assise confiait la réalisation d’une crèche aux paroissiens d’un petit village. Ce fut la première crèche vivante, non seulement par la présence du bœuf et de l’âne légendaires, mais parce que les chrétiens de l’endroit allaient découvrir brusquement leurs fautes et leurs erreurs, puis oublier leurs divisions. Grâce à cette représentation naïve d’un événement intraduisible, ils ont laissé naître en eux, sur la paille de leur cœur déjà pourrie par l’intérêt, la rancune et l’argent, un enfant désarmé, un Jésus de justice, de réconciliation et de paix.
Ce Noël de Greccio peut être le nôtre. Mettre au monde un nouveau « moi », laisser naître et transparaître en nous le Jésus de l’Evangile. Nous laisser séduire, conduire et stimuler, pour suivre ses traces. Afin que, modestement sans doute, mais réellement, nous puissions donner des preuves d’amour de Dieu là où nous sommes. Nous engager à être, à notre taille, des artisans de justice et de paix. Des agents de réconciliation. C’est le véritable enjeu de Noël. Un défi à relever.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

HOMÉLIE DU 4E DIMANCHE DE L’AVENT, A

15 décembre, 2016

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HOMÉLIE DU 4E DIMANCHE DE L’AVENT, A

Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24

Si vous passez un jour à Autun, en Saône-et-Loire, vous visiterez sans doute la cathédrale St Lazare, édifiée au début du 12e siècle. L’intérieur, et donc les chapiteaux, sont du plus pur roman bourguignon, c’est-à-dire clunisien. L’un de ces petits chefs-d’œuvre de l’art naïf représente l’adoration des mages. Les trois étrangers se prosternent devant l’enfant, assis sur les genoux de sa mère, tandis que dans un coin, bien à l’écart, un Joseph tout songeur, la tête appuyée sur une main, semble dire : « Moi, je ne compte pour rien ici ! ».
Il est vrai qu’il existe une longue tradition chrétienne, pas très évangélique, qui a fait de Joseph le laissé-pour-compte de l’événement de Noël et le simple « père nourricier de la Sainte Famille »… S. Augustin y est sans doute pour quelque chose, car il a fait bien peu d’honneur à Joseph en le déclarant modèle des maris trompés. C’est un peu court.
Sans entrer ici dans tous les détails d’une exégèse des textes, il faut d’abord reconnaître que, loin d’être dans l’ombre, Joseph est ici, dans l’évangile de Matthieu, le personnage central sur lequel sont braqués les projecteurs, contrairement à S. Luc qui, lui, projette la lumière sur Marie. Et de même qu’il y a une annonciation faite à Marie, il y en a une faite à Joseph. Les annonciations constituent d’ailleurs un genre littéraire biblique, qui respecte chaque fois les éléments et les règles de composition selon un schéma rigoureux. C’est ainsi que l’on trouve dans la Bible des annonciations pour Ismaël et Isaac, Gédéon, Samson, Samuel, Zacharie, Jean-Baptiste.Il faut aussi se rappeler que Matthieu n’est pas un historien ni un chroniqueur, ni un journaliste. C’est un croyant, un pasteur venu du judaïsme, et qui s’adresse à des gens de sa race et de sa culture, qui sont récemment devenus chrétiens. Et il le fait après la résurrection de Jésus, c’est-à-dire quand Jésus, par sa vie et sa prédication, sa mort et sa résurrection, a bien montré qui il était, le Messie attendu. Les preuves et justifications dont l’apôtre a besoin ne sont donc pas comparables à celles que nous sommes tentés de chercher et de réclamer. D’ailleurs en vain.
Notre tentation à nous, qui sommes d’une autre époque et d’une autre culture, c’est de chercher dans ces textes des éléments anecdotiques ou d’ordre psychologique, physiques ou charnels, comme s’ils constituaient la préoccupation prioritaire de Matthieu et l’essentiel du message. Ce qui n’est pas du tout le cas.
Pour Matthieu, tout comme pour Paul dans sa lettre aux chrétiens de Rome, il s’agit de montrer que Jésus est bien le Messie, c’est-à-dire l’Emmanuel, Dieu-avec-nous, tel qu’il a été annoncé depuis des générations. Tout doit bien coller aux prophéties, aux Ecritures. Si Jésus est le Messie, il doit absolument être de la descendance de David. Or, c’est par le père, qu’il soit réel ou putatif, que se transmet la descendance. Et c’est au père qu’il appartient de donner un nom à l’enfant. Joseph joue donc un rôle prépondérant dans le mystère de l’incarnation. Pour Matthieu, Joseph a donc une place de choix dans la galerie des patriarches d’Israël et des ancêtres du Messie.
Mais la libération, que Jésus va entreprendre et dont Matthieu est le témoin puisqu’il écrit après la Résurrection, cette libération ne sera pas politique, comme celle réalisée par le grand roi David. Son messianisme ne sera pas la reprise des victoires historiques de son ancêtre, mais la délivrance du péché. Ce péché qui est l’obstacle qui divise les êtres humains et les sépare de Dieu. Le Messie sera donc un instrument de réconciliation et de paix. De plus, le peuple de Dieu va se renouveler, s’élargir. Tous, et pas seulement les Juifs, pourront en faire partie. D’où, plus loin, l’épisode des mages.
Il est donc vain et inutile de s’interroger ou de discuter sur ce qui s’est dit ou ce qui s’est passé concrètement entre Marie et Joseph. Que savaient-ils exactement ? Qu’ont-ils pensé ? Qu’ont-ils dit ? Comment ont-ils réagi ? Cela ne fait en rien partie du message évangélique et ne nous sert à rien. Par contre, si nous voulons vraiment accueillir la Parole, le message, nous préparer à Noël, le Noël annuel ou le Noël quotidien, nous pouvons puiser lumière, inspiration, courage et force dans l’attitude de Joseph.
A nous aussi le Seigneur demande de nous rendre constamment disponibles à ce qu’il attend et ce qu’il veut de nous. La Parole de Dieu qui nous est donnée comporte également, d’une certaine manière, des annonces, des annonciations. Nous recevons des paroles de Dieu pour nous, une parole spécifique qui nous est destinée et qu’il nous appartient d’accueillir et d’approfondir.
Nous avons aussi à nous ouvrir au souffle de l’Esprit, à ses inspirations, à ses secousses, à ses inattendus, pour nous laisser guider par lui comme il le veut et non pas comme nous le voudrions.
Il n’y a pas que Joseph qui a été conduit par l’Esprit sur un chemin surprenant et inattendu. Et il n’y a pas que lui qui a connu, dans sa vie de foi, l’épreuve des inquiétudes, des hésitations, des doutes.
Qu’a fait Joseph, sinon accueillir et servir Jésus, pour préparer l’avènement d’une nouvelle société où le seul véritable privilège est d’être serviteur. C’est à partir de Jésus que des projets peuvent naître pour une humanité renouvelée. Il nous appartient de féconder le monde et d’accepter les lenteurs de la germination, la patience et les douleurs de l’enfantement. L’évangile, c’est vous, disait Paul aux chrétiens de Rome. C’est en obéissant à votre foi que vous êtes une page vivante de l’évangile. Une annonce qui nous est faite aujourd’hui.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 3E DIMANCHE DE L’AVENT, A

9 décembre, 2016

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HOMÉLIE DU 3E DIMANCHE DE L’AVENT, A

Is 35, 1-6a. 10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11

Tout d’abord, une petite question, mais dont la réponse ne sera pas récompensée par des cadeaux, comme à la télévision. Dans l’évangile, combien y a-t-il de béatitudes ? On peut répondre très justement : une litanie de neuf chez Matthieu, une litanie de quatre chez Luc. Chacune à leur manière et pour des publics différents, elles présentent la quintessence de l’enseignement de Jésus… Il y en a d’autres, dispersées dans le texte. Par exemple : « Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent », ou « Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu ».
Cependant, la plus troublante, sinon la plus choquante, est celle que nous avons entendue aujourd’hui : « Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ». Autrement dit, « Heureux celui qui ne sera pas heurté jusqu’à en trébucher par le caractère ambigu et déconcertant de la personne du Christ, de son œuvre, et du monde nouveau qu’il est venu inaugurer ».
Ce qui veut dire que l’on peut croire en Dieu et même en Jésus Christ, être un homme ou une femme de bonne volonté et de devoir, être pratiquant et nourrir sa vie de prière, être religieux ou religieuse, et se faire une idée du Christ, de son message et de son Royaume, qui ne correspond pas à la réalité de l’Evangile.
Il n’est d’ailleurs pas inutile de rappeler que ceux qui se sont opposés à Jésus, qui l’ont considéré comme blasphémateur, suppôt de Satan, fossoyeur de la Loi et des traditions, étaient des croyants. Et ces croyants l’ont fait mettre à mort.
Cela ne doit pas trop nous étonner. Jean Baptiste lui-même a été, comme beaucoup d’autres et comme nous pouvons l’être, complètement désorienté par Jésus, dont il avait annoncé la venue comme Messie. Il l’avait imaginé tel un homme énergique et puissant, maniant la cognée, utilisant les grands moyens pour opérer un vaste nettoyage, tout purifier par le feu et remettre de l’ordre. L’arrivée du Messie libérateur devait être un « jour de colère et de ruine pour les persécuteurs d’Israël ». Et voilà que, tout au contraire, il enseigne paisiblement, fréquente des pécheurs, guérit des malades, prêche des béatitudes, critique l’élite religieuse, ses pratiques, sa façon d’observer la Loi et sa manière de prier.
Le géant de l’ascèse est envahi par le doute et l’inquiétude, à tel point qu’il envoie ses propres disciples interroger son cousin : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » Une question qui en dit long sur l’état d’esprit de Jean Baptiste.
Et Jésus ne va pas le rassurer, mais bien l’inviter à corriger sa vision du Messie et de son Royaume. Il va acculer le grand prédicateur de la conversion à se mettre lui-même en question et à se laisser convertir, parce que le Royaume de Dieu était déjà là, bien visible et portant du fruit, et il ne les avait pas reconnus. Remarquez que Jésus ne répond pas par des doctrines, ni des principes, mais par des faits très concrets, qui ne sont rien d’autre que les signes annoncés par les prophètes, notamment par Isaïe et par les psaumes.
« Le Seigneur Dieu, chantait déjà le psaume 145, c’est l’espoir des malheureux. Et il précise : « Il fait droit aux opprimés, donne du pain aux affamés, relâche les captifs, rend la vue aux aveugles, redresse ceux qui sont courbés. Il aime les justes, protège les étrangers, soutient l’orphelin et la veuve ».
Ce sont ces preuves-là que Jésus apporte : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez ». Et ce que l’on voit, c’est l’amour à l’œuvre, le combat pour la justice et la paix, la délivrance de tous ceux et celles qui sont écrasés, blessés, meurtris, rejetés.
Jésus renvoie Jean à la Parole de Dieu dans les Ecritures, pour qu’il ouvre ses yeux et ses oreilles et qu’il se fasse une autre idée du Christ et de son Royaume.
Manifestement, Jean s’est remis en question, mais pas tous ses disciples. Il en est qui n’ont pas voulu rallier Jésus et sont restés fidèles au Jean Baptiste d’avant sa conversion. Ce sont les Johannites.
Nous pouvons, nous aussi, être des Johannites sans le savoir, nous tromper de Christ et nous tromper sur les signes et les preuves de la présence ou de la croissance du Royaume de Dieu. Pour beaucoup de chrétiens, les signes de la bonne santé du Royaume sont peut-être des églises remplies, des séminaires trop petits, un renouveau de la prière et des statistiques réconfortantes. Beaucoup reconnaissent le Christ à la fraction du pain et l’adorent dans le Saint Sacrement.
Tout cela est bon et nécessaire, mais largement insuffisant. Ce ne sont pas encore des signes du Royaume de Dieu. Cela peut même constituer un mirage, un alibi ou une vaine sécurité et une illusion, si l’on voit d’un mauvais œil un Christ anonyme, solidaire des pauvres et des affamés, des exclus et des opprimés. Ou encore, si on reste aveugle aux signes de croissance du Royaume de Dieu, qui se manifestent un peu partout, grâce aux artisans de justice et de paix, aux promoteurs de la non-violence, du pardon et de la réconciliation. Un Christ, présent et à l’œuvre dans toutes les solidarités, dans le sang versé par tant d’hommes et de femmes, parce qu’ils réclamaient respect et justice pour les exploités, et manifestaient un amour préférentiel pour les plus nécessiteux. « L’amour des autres apparaît », témoignait une vedette lors d’une émission de solidarité à la télévision. C’est là un signe indiscutable du Royaume de Dieu.
Vous avez entendu les paroles du Christ, celles d’Isaïe et du psaume, qui expriment cette vision du Royaume. Jean Paul II avait repris le même message pour les hommes et les femmes de notre temps. C’était le 13 mai 1981, le jour où il fut victime d’une tentative d’assassinat. A l’heure même où il se préparait à faire un discours sur la place Saint-Pierre : « Par vocation, l’Eglise est la mère des opprimés et des laissés-pour-compte, la mère des faibles, ce qui justifie son intervention dans les questions sociales, qui sont l’engagement pour la justice. Ce type d’intervention, ajoutait Jean Paul II, fait partie de son rôle prophétique et a des liens directs (et non pas indirects) avec sa fin religieuse et surnaturelle ».

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

HOMÉLIE DU 2E DIMANCHE DE L’AVENT, A

2 décembre, 2016

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HOMÉLIE DU 2E DIMANCHE DE L’AVENT, A

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12

C’est entendu et bien décidé : nous fêterons Noël. Dinde et bûche, réunion de famille, messe de minuit ou du jour, si pas les deux. Il y aura des bougies et des chants : c’est normal. Un anniversaire, cela se fête, dans la joie, et si possible même dans l’abondance partagée. Noël est d’ailleurs un anniversaire exceptionnel, puisqu’il s’agit de la naissance de Jésus, prophète, se révélant homme et Dieu. Un Christ qui a bouleversé et conditionné le cours de l’histoire et de la nôtre.
Et cependant, cette fête, c’est un peu court, tronqué, à la limite même un peu hypocrite sur les bord. L’amour ne peut se contenter d’un dîner aux chandelles, même accompagné de champagne, de fleurs et de musique douce. Le Jésus, décédé il y a 2000 ans, applaudi à Noël, un feu d’artifice annuel.
L’anniversaire autour du sapin et de l’autel n’est pas seulement un pieux souvenir. Jésus est encore à venir et, en même temps, il est présent. Il est venu, il viendra, et il vient. S’il faut préparer la fête anniversaire, il faut aussi préparer sa venue à plus long terme, car il viendra dans sa gloire, comme frère et comme juge.
A court terme aussi, car il va et il vient au milieu de nous comme un inconnu. Nous le croisons, nous le rencontrons souvent en détournant la tête, parce que nous voyons mal, parce que nous avons peur.
Il nous faut toujours préparer sa venue, et comme Jean-Baptiste nous le précise : Convertissez-vous, rendez droits ses sentiers… Nous voici aujourd’hui comme sur les bords du Jourdain pour entendre le prophète parler de celui que nous attendons.
Or, que voyons-nous ? Les croyants les plus pieux, les plus stricts et les plus fidèles, les piliers d’Eglise, dirions-nous, les engagés, les responsables, les initiés, qui se font invectiver… Et pourtant, on les voit au Temple tous les huit jours et même durant la semaine. Ils se dépensent pour tout et partout, font jeûne le vendredi et même le mardi par dévotion et sécurité. Ils ne sont pas seulement des modèles de l’observance des préceptes et des rites, mais ils sont la Loi en chair et en os. Or, voici que ce prédicateur, qui sort d’on ne sait où, les traite de vipères. Des méchantes langues, des êtres dangereux et malfaisants.
Et pourquoi ? je vous le demande. Certainement pas parce qu’ils prient admirablement, ni parce qu’ils jeûnent courageusement et qu’ils obéissent à tous les règlements… Mais alors ? C’est qu’ils se croient arrivés et sauvés par leur piété et leurs bonnes œuvres. Des gens trop sûrs d’eux-mêmes. Tellement sûrs qu’ils en sont devenus hautains et méprisants. Ils sont venus, en définitive, pour recevoir confirmation de leur bonne conduite. Première erreur.
La seconde, c’est qu’ils ne portent pas de fruits. Ils sont stériles. Des masques de vivants cachant des visages morts. Effrayant et révoltant. Qui d’entre nous ne se sent pas visé ?
C’est d’ailleurs à nous tous que ce discours s’adresse, non comme une injure de jalousie, de vengeance ou de menace, mais comme un avertissement d’amour, un appel à retrouver la tendresse primitive, la conviction des premiers jours, la foi qui transporte les montagnes. C’est une gifle, soit, mais pour nous réveiller et nous apprendre à mieux vivre.
La Parole de Dieu est toujours tranchante, une épée qui nous pousse dans les reins, en avant. Elle n’est pas un ronron monotone du déjà entendu, que l’on peut écouter en baillant ou en regardant sa montre. Le rendez-vous donné n’est pas d’abord une cérémonie plus ou moins réussie, plus ou moins intéressante, où l’on passe par obligation. Et que l’on peut oublier dès que l’on sort.
Elle est ce rendez-vous avec le prophète qui nous invite, non pas une fois, mais mille fois, à faire volte-face, à rectifier constamment nos manières de penser et de voir, à revoir avec une autre lumière nos attitudes, nos conceptions de la vie et de la mort, de la joie et de la souffrance, de la pauvreté et de l’argent. C’est-à-dire changer notre manière de vivre. Les croyants ont à se convertir pour devenir disciples.
Si rien n’a changé d’ici Noël, le Christ nous renverra nos cadeaux et nos fleurs. Et il ne sera pas de la fête. Il nous laissera seuls, enlisés dans nos préjugés et nos scléroses, nos satisfactions d’enfants gâtés… Convertissez-vous… Convertissons-nous…

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 1ER DIMANCHE DE L’AVENT, ANNÉE A

25 novembre, 2016

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HOMÉLIE DU 1ER DIMANCHE DE L’AVENT, ANNÉE A

Is 2, 1-5 ; Rm 13, 11-14 ; Mt 24, 37-44

Le temps de l’Avent est celui de l’arrivée de quelqu’un, de quelque chose. Mais attendre, c’est espérer, c’est aussi préparer.
Il faut d’abord se mettre d’accord : il ne s’agit pas ici d’attendre ou de préparer les vacances de Noël, ni les fêtes, cadeaux et banquets de fin d’année. Il s’agit d’attendre et de préparer l’arrivée et le retour de Dieu parmi nous. Et ce n’est pas théorique.
La liturgie ne nous invite pas à une partie de plaisir ni à des actions superficielles ou désincarnées. Il s’agit de problèmes de vie ou de mort, pour nous-mêmes et pour la société.
L’arrivée de Dieu parmi nous qu’il faut préparer, se situe à plusieurs niveaux : Celui de la fête anniversaire, Noël, fête de l’Incarnation. Mais, si l’on évoque un évènement passé, c’est pour en mieux discerner l’importance, les bienfaits et les conséquences pour nous aujourd’hui.
A travers l’Ancien Testament et le début du Nouveau, la liturgie va nous aider à découvrir comment ont attendu et préparé la venue du Messie, tout un peuple, des prophètes, Jean-Baptiste, Marie surtout, et bien d’autres. Nous avons besoin de leur espérance, de leur patience, de leur fidélité, du modèle de leur attitude.
Nous appartenons aux générations d’après la venue du Christ et nous risquons d’être trop habitués, parfois même un peu blasés. L’Avent doit réveiller en nous notre capacité d’émerveillement et de gratitude.
Nous devons réapprendre le magnificat, nourrir notre foi de la foi de Marie, car le temps qui précède Noël, c’est vraiment celui de la mère de Jésus. La foi doit nous nourrir d’espérance, mais aussi nous rendre capables d’en donner à ceux qui n’en ont plus.
Il y a un autre niveau : Le Christ est venu, nous le savons. La foi nous dit qu’il reviendra. Qu’en pensons-nous vraiment ?
Il ne s’agit pas de penser en premier lieu à des cataclysme cosmiques, l’explosion de la terre et la fin du monde. De toute manière, il y a pour chacun de nous une fin du monde plus sûre, plus proche et tout aussi inattendue. L’heure de la mort est aussi le retour du Christ. Sommes-nous prêts à l’accueillir et à préparer sa venue en sortant de notre sommeil, comme nous y invite S. Paul, et avec la sagesse spirituelle de Noé qui construit une arche sous les regard moqueurs de ses contemporains. Eux, gaspillaient leur temps et leur argent pour profiter de la vie, jusqu’au déluge qui les a tous engloutis.
Nous sommes souvent dans la même situation, tentés de prendre les biens de la terre comme du définitif, gênés de faire exception à la règle commune en prenant très au sérieux les conversions, la mentalité et le style de vie que nous propose la sagesse de Dieu.
Il faut encore ajouter un troisième retour à préparer. L’Avent nous rappelle que Dieu vient à notre rencontre. Il frappe tous les jours à la porte de notre hôtellerie pour s’y établir. Il frappe par sa Parole, par les événements, par des cris de souffrance. Il nous presse de l’accueillir, de le laisser naître pour créer une société nouvelle.
Tout cela peut paraître un peu vague, mystique et désincarné. Il y a cependant un signe qui prouve qu’il est là, présent et agissant. Et c’est lui-même qui l’a indiqué : « Les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ». C’est une présence très concrète, et qui dépend beaucoup de nous. C’est nous qui lui permettons en quelque sorte de s’incarner à nouveau, d’annoncer la Bonne Nouvelle, de faire des miracles, de créer une société nouvelle… Mais c’est nous aussi qui pouvons l’en empêcher.
Comme en ce domaine nous sommes toujours un peu endormis, l’Avent nous donne l’occasion de sortir de notre léthargie.
C’est pour cela qu’en prolongement de la liturgique, les campagnes d’Avent « Vivre Ensemble » (1) nous forcent à tourner la tête vers ceux qui attendent une libération, vers ceux qui n’ont plus assez d’espérance… tout ce peuple qui se traîne souvent découragé dans les ténèbres de la solitude, de la misère, de l’ignorance…
Le Christ vient pour construire avec nous un avenir autre, un avenir meilleur, non pas dans l’Au-delà, mais dès ici-bas, aujourd’hui.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 34E DIMANCHE ORDINAIRE C – LE CHRIST, ROI DE L’UNIVERS, C

18 novembre, 2016

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HOMÉLIE DU 34E DIMANCHE ORDINAIRE C

Le Christ, Roi de l’Univers, C

1 S, 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43

Christ, Roi ! C’est un titre qui nous ravit. Aujourd’hui encore, bien des peuples ont une certaine nostalgie de la royauté. Il est vrai que « roi » est plus expressif, plus chaleureux que « président » ou « secrétaire général ». Mais qu’est-ce qu’un roi ? Quand on évoque ce mot, que voyons-nous sur le petit écran de notre télévision intérieure ? Louis XIV, le roi d’Arabie Saoudite ou le roi Albert II ? Ce qui n’est pas la même chose. Il y a deux siècles, Michelet, le grand historien des rois de France, définissait le roi comme un mystique personnage, mêlé des deux caractères du prêtre et du magistrat, avec un reflet de Dieu ! ».
Nous n’en sommes plus là. Mais nous conservons malgré tout, dans notre imaginaire, des images de trône et de couronne, de prestige, de cour, de gloire et de pouvoir. C’est très important de s’en rendre compte, car la royauté du Christ, évoquée par l’évangile n’est pas du tout du même genre. Mais depuis plus de 2000 ans, la tentation reste bien vivante de vouloir assimiler le Royaume de Dieu, mais aussi l’Eglise, à une société, à un pouvoir de conception mondaine, voire à une monarchie absolue. Jadis, le palais pontifical à Lorette, en Italie, était même appelé le siège du pape-roi.
Mais qu’en dit l’Ecriture ? Comme la première lecture nous le rappelle, David, deuxième roi d’Israël, après Saül, a été considéré par la tradition comme un serviteur selon le cœur de Dieu, le modèle de tous les souverains dignes de ce nom.
Il est le véritable fondateur du royaume en Israël parce qu’il a réussi l’unification de toutes les tribus. Le roi est un réconciliateur, un rassembleur, un unificateur. De plus, David a inauguré la période la plus brillante de l’histoire du peuple de Dieu. Peu à peu, David est devenu le symbole du triomphe définitif en la personne d’un messie qui serait de la descendance de David.
Mais il s’agit encore d’un rêve trop temporel. Celui d’un royaume dont le chef serait un pasteur, très père de famille nombreuse, qui va à la fois assurer l’unité, la paix et l’abondance. Nous dirions aujourd’hui une réussite religieuse, politique, économique et sociale.
Il faudra une longue évolution spirituelle pour que le peuple de Dieu passe d’une vision et d’une espérance très temporelle et nationaliste de cette réussite, à celle d’une vision, certes incarnée, mais plus spirituelle et universelle du Royaume de Dieu.
Pour l’apôtre Paul, dans sa lettre aux Colossiens, le Christ est le rassembleur, le réconciliateur de tout ce qui a été créé dans les cieux et sur la terre. C’est par lui, avec lui et en lui que chaque créature, et pas seulement les humains, mais bien l’univers tout entier, trouvent leur véritable sens. Un Christ cosmique.
Pour Paul, Jésus est la manifestation de la force triomphante de l’amour divin. Son règne et sa royauté sont d’amour, de justice et de paix. Il a « l’amour pour seule force et l’humble service pour unique grandeur ». Tout est là.
Dans l’évangile, Jésus est présenté comme berger-pasteur et surtout comme « Fils de l’Homme »; Pilate l’a appelé roi des Juifs, mais par dérision. Sa couronne est faite d’épines, son sceptre n’est qu’un roseau, et son trône la croix des suppliciés. Il n’était certes pas né dans un palais et, durant sa courte vie, il a surtout fréquenté bergers et pêcheurs, sans grades et marginaux. Il fut, pour les élites religieuses, civiles et politiques, un homme à museler et même à abattre, au nom de Dieu, évidemment.
Or, au temps de Jésus, beaucoup avaient misé sur sa puissance religieuse et politique. Ce que résume l’un des condamnés à mort : « Si tu es roi, sauve-toi et sauve-nous avec toi. Ce sera la plus grande preuve de ta puissance. Et nous croirons. » L’auteur réagit un peu comme nous le faisons souvent : « Seigneur, ne nous oublie pas. Garde-nous une place pour plus tard, dans ton royaume. »
Et le Christ répond: « Aujourd’hui ! » Son royaume n’est pas pour demain, comme une récompense pour bonne conduite. Le royaume du Christ est déjà présent, là où le pardon l’emporte sur la haine, là où des hommes et des femmes se battent parfois au risque de leur vie pour que règnent la miséricorde et la réconciliation, la justice et la paix. Il est en croissance quand on se réunit au nom du Seigneur dans la prière et l’écoute de la Parole de Dieu pour la mettre en pratique. Le royaume de Dieu est donc d’abord dans les cœurs. C’est pourquoi : « On peut trouver la réalité d’un commencement, d’une progression du royaume de Dieu, au-delà des frontières de l’Eglise, par exemple dans le cœur des fidèles d’autres traditions religieuses. » C’est ce qu’écrivait Jean-Paul II en 1991. Il ne faut donc pas confondre le royaume de Dieu et l’Eglise. Elle l’annonce, mais elle ne l’est pas.
Cependant, la tentation a toujours existé et existe toujours de vouloir une Eglise à l’image d’un royaume temporel, une Eglise puissante, prestigieuse, sûre d’elle-même, consciente de posséder à elle seule la vérité tout entière, dictant sa loi aux Etats « pour la gloire de Dieu et le salut des hommes ». Ainsi, en 1832, l’encyclique « Mirari vos » de Grégoire XVI condamnait la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ce qui a conduit à ce que l’on appelle aujourd’hui « la crise des religions d’Etat ».
Le royaume de Dieu est à la fois un don de Dieu et l’œuvre des hommes et des femmes de tous les temps. Il est déjà là quand nous prenons au sérieux la charte des béatitudes et le commandement nouveau, qui unit indissolublement l’amour de Dieu et l’amour des autres, et que nous témoignons activement de la Bonne Nouvelle, là où nous sommes. Et cela nous concerne tous sans exception.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 33E DIMANCHE ORDINAIRE C

10 novembre, 2016

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HOMÉLIE DU 33E DIMANCHE ORDINAIRE C

Mal 3, 19-20a ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19

Luc, 21, 12-19

HOMÉLIE DU 33E DIMANCHE ORDINAIRE C dans HOMÉLIE SERMON ET..♥♥♥ hqdefault

Au thermomètre de la peur et de l’angoisse, le mercure n’arrête pas de monter. Les raisons ne manquent pas. Les informations et les images quotidiennes nous les servent chaque jour à domicile. Et ce n’est pas du cinéma. Nos lointains ancêtres, eux, avaient peur des déchaînements de la nature. Ils les voyaient comme des manifestations de la colère des dieux. Aujourd’hui, « les hommes ont surtout peur des hommes » (René Girard) : attentats suicides, guerre chimique, guerre bactériologique, tout est possible. Il y en a même, comme à toutes les époques, qui utilisent la violence « croyant rendre gloire à Dieu ».
Or, dès l’ouverture de notre rassemblement eucharistique qui fait EGLISE, nous pourrions lire dans nos missels Jérémie prophétiser : « Mes pensées, dit le Seigneur, sont des pensées de paix et non pas de malheur ». Il y a un instant, vous avez entendu une sorte de Jean Baptiste du Ve siècle avant Jésus Christ, appelé Malachie. Il s’est lui aussi trouvé confronté à des croyants découragés, tant sur le plan religieux que sur le plan économique et politique. Quoi qu’il arrive, prêchait Malachie, ne vous laissez pas aller au découragement ni au doute. Le jour du Seigneur viendra. Un jour de véritable libération.
Dans les premières communautés chrétiennes, nous a rappelé saint Paul, on prêchait l’espérance de la proximité du jour du Seigneur, que beaucoup traduisaient : ce sera dans quelques mois, tout au plus quelques années. Certains en avaient conclu qu’il n’y avait plus qu’à attendre la fin, sans plus rien faire : ni travailler, ni épargner, ni même se marier. Cela ne vaut plus la peine. Il va revenir, il revient, il est à nos portes.
Et que nous disent les évangélistes ? Ils ont repris les images traditionnelles de la vieille littérature apocalyptique, encore très populaire à l’époque. Son objectif a toujours été de rendre l’espérance aux croyants persécutés pour leur foi, aux victimes des guerres et des occupations étrangères. D’où l’image symbolique d’une intervention divine miraculeuse, inattendue, dans un décor d’images terrifiantes.
Luc prêche et compose précisément son évangile dans un temps de persécution, marqué par la destruction du Temple de Jérusalem, qui est LE Sanctuaire de la présence de Dieu au milieu de son peuple. Un seul Dieu, un seul Temple. Imaginez qu’on nous annonce tout à l’heure la destruction de la basilique Saint-Pierre à Rome et le bombardement du Vatican. C’est la fin du monde, dirions-nous aussi comme les disciples.
Aujourd’hui aussi, le monde est rempli de menaces, de guerres, de massacres, de pollutions, de famines. Les scientifiques nous expliquent qu’un jour ou l’autre les humains pourraient mourir « broyés et grillés », noyés ou asphyxiés. Déstabilisés par des sectes, des gens ont la hantise de la « date », l’obsession des apparitions, des révélations, des messages.
Jésus, LUI, répète depuis deux mille ans : Beaucoup viendront sous mon nom en disant : « Le moment est proche, est tout proche ». Et bien, de grâce, ne les écoutez pas, ne marchez pas derrière eux. Il a même précisé : « Vous n’avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixés ». Il est donc inutile et vain de spéculer sur le jour et sur l’heure, d’autant plus que notre mort, qui est aussi relativement imminente, sera déjà pour chacun de nous une sorte de fin du monde. Même si pour la foi, il s’agit plutôt d’un passage, d’une mutation, d’un achèvement. C’est l’épreuve d’un accouchement, qui, lui, ne se fait pas sans douleur.
C’est Jésus qui a inauguré les « derniers temps ». Le temps où le Christ ressuscité vient nous donner sa Parole et son Esprit, pour nous libérer déjà des forces de la mort et nous faire passer de l’égoïsme à la charité et à la solidarité, de l’avarice à la générosité, de la rancune au pardon. C’est ainsi que le Royaume nouveau, d’amour, de justice et de paix, est déjà en germe parmi nous. Il nous appartient de le bâtir, de le faire croître pour qu’il porte des fruits.
L’évangile de ce jour n’est pas destiné à nous faire peur. Mais bien à nous rendre vigilants et responsables de ce monde, dont nous sommes les gérants. Nous sommes donc aussi responsables du Royaume de Dieu, de justice et de paix. Nous sommes appelés à en être les témoins.
Ainsi, chaque jour est toujours « SON » jour. Son jour, c’est tous les jours.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

OCCASION DE L’INAUGURATION DE L’ANNÉE PAULINIENNE HOMÉLIE DU PAPE BENOÎT XVI

7 novembre, 2016

http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/homilies/2008/documents/hf_ben-xvi_hom_20080628_vespri.htmlSaint Paul Outside the Walls, The apse mosaic

CÉLÉBRATION DES PREMIÈRES VÊPRES DE LA SOLENNITÉ DES SAINTS APÔTRES PIERRE ET PAUL, À L’OCCASION DE L’INAUGURATION DE L’ANNÉE PAULINIENNE

HOMÉLIE DU PAPE BENOÎT XVI

Basilique Saint-Paul-hors-les-Murs

Samedi 28 juin 2008

Basilique de Saint Paul Hors les Murs, Rome, le ciboire

OCCASION DE L’INAUGURATION DE L'ANNÉE PAULINIENNE  HOMÉLIE DU PAPE BENOÎT XVI dans année paulinenne 800px-Ciborio_S._Paolo_fuori_le_mura

Votre Sainteté et chers délégués fraternels,
Messieurs les cardinaux,
Vénérés frères dans l’épiscopat et dans le sacerdoce,
Chers frères et sœurs,

Nous sommes réunis auprès de la tombe de saint Paul, qui naquit il y a deux mille ans à Tarse de Cilicie, dans l’actuelle Turquie. Qui était ce Paul? Dans le temple de Jérusalem, devant la foule agitée qui voulait le tuer, il se présente lui-même avec ces mots: « Je suis juif: né à Tarse, en Cilicie, mais élevé ici dans cette ville [Jérusalem], j’ai reçu, à l’école de Gamaliel, un enseignement strictement conforme à la Loi de nos pères; je défendais la cause de Dieu avec une ardeur jalouse… » (Ac 22, 3). A la fin de son chemin, il dira de lui-même: « J’ai reçu la charge… [d'enseigner] aux nations païennes la foi et la vérité » (1 Tm 2, 7; cf. 2 Tm 1, 11). Maître des nations, apôtre et annonciateur de Jésus Christ, c’est ainsi qu’il se décrit lui-même en regardant rétrospectivement le parcours de sa vie. Mais avec cela, son regard ne va pas seulement vers le passé. « Maître des nations » – cette parole s’ouvre à l’avenir, vers tous les peuples et toutes les générations. Paul n’est pas pour nous une figure du passé, que nous rappelons avec vénération. Il est également notre maître, pour nous aussi apôtre et annonciateur de Jésus Christ.
Nous sommes donc réunis non pour réfléchir sur une histoire passée, irrévocablement révolue. Paul veut parler avec nous – aujourd’hui. C’est pourquoi j’ai voulu promulguer cette « Année paulinienne » spéciale: pour écouter et pour apprendre à présent de lui, qui est notre maître, « la foi et la vérité », dans lesquelles sont enracinées les raisons de l’unité parmi les disciples du Christ. Dans cette perspective, j’ai voulu allumer, pour ce bimillénaire de la naissance de l’Apôtre, une « Flamme paulinienne » spéciale, qui restera allumée pendant toute l’année dans un brasero spécifique placé dans le quadriportique de la Basilique. Pour conférer de la solennité à cet événement, j’ai également inauguré la « Porte paulinienne », à travers laquelle je suis entré dans la Basilique accompagné par le Patriarche de Constantinople, par le cardinal archiprêtre et par les autres autorités religieuses. C’est pour moi un motif de joie profonde que l’ouverture de l’ »Année paulinienne » assume un caractère œcuménique, en raison de la présence de nombreux délégués et représentants d’autres Eglises et communautés ecclésiales, que j’accueille le cœur ouvert. Je salue tout d’abord Sa Sainteté le Patriarche Bartholomaios I et les membres de la délégation qui l’accompagne, ainsi que le groupe nombreux de laïcs qui, de différentes parties du monde, sont venus à Rome pour vivre avec Lui et avec nous tous, ces moments de prière et de réflexion. Je salue les délégués fraternels des Eglises qui ont un lien particulier avec l’Apôtre Paul – Jérusalem, Antioche, Chypre, Grèce – et qui forment le cadre géographique de la vie de l’Apôtre avant son arrivée à Rome. Je salue cordialement les frères des différentes Eglises et communautés ecclésiales d’Orient et d’Occident, en même temps que vous tous qui avez voulu prendre part à cette ouverture solennelle de l’ »Année » consacrée à l’Apôtre des Nations.
Nous sommes donc ici rassemblés pour nous interroger sur le grand Apôtre des Nations. Nous nous demandons non seulement: qui était Paul? Nous nous demandons surtout: Qui est Paul? Que me dit-il? En cette heure, au début de l’ »Année paulinienne » que nous inaugurons, je voudrais choisir dans le riche témoignage du Nouveau Testament trois textes, dans lesquels apparaît sa physionomie intérieure, la spécificité de son caractère. Dans la Lettre aux Galates, il nous a offert une profession de foi très personnelle, dans laquelle il ouvre son cœur aux lecteurs de tous les temps et révèle quelle est l’impulsion la plus profonde de sa vie. « Je vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et qui s’est livré pour moi » (Ga 2, 20). Tout ce que Paul accomplit part de ce centre. Sa foi est l’expérience d’être aimé par Jésus Christ de manière tout à fait personnelle; elle est la conscience du fait que le Christ a affronté la mort non pour quelque chose d’anonyme, mais par amour pour lui – de Paul – et que, en tant que Ressuscité, il l’aime toujours, c’est-à-dire que le Christ s’est donné pour lui. Sa foi est le fait d’être frappé par l’amour de Jésus Christ, un amour qui le bouleverse jusqu’au plus profond de lui-même et qui le transforme. Sa foi n’est pas une théorie, une opinion sur Dieu et sur le monde. Sa foi est l’impact de l’amour de Dieu sur son cœur. Et ainsi, cette foi est l’amour pour Jésus Christ.
Paul est présenté par de nombreuses personnes comme un homme combatif qui sait manier l’épée de la parole. De fait, sur son parcours d’apôtre les disputes n’ont pas manqué. Il n’a pas recherché une harmonie superficielle. Dans la première de ses Lettres, celle qui s’adresse aux Thessaloniciens, il dit: « Nous avons cependant trouvé l’assurance qu’il fallait pour vous annoncer, au prix de grandes luttes, l’Evangile de Dieu… Jamais, vous le savez, nous n’avons eu un mot de flatterie » (1 Th 2, 2.5). Il considérait que la vérité était trop grande pour être disposé à la sacrifier en vue d’un succès extérieur. La vérité dont il avait fait l’expérience dans la rencontre avec le Ressuscité méritait pour lui la lutte, la persécution, la souffrance. Mais ce qui le motivait au plus profond, était d’être aimé par Jésus Christ et le désir de transmettre cet amour aux autres. Paul était un homme capable d’aimer, et toute son œuvre et sa souffrance ne s’expliquent qu’à partir de ce centre. Les concepts de base de son annonce se comprennent uniquement à partir de celui-ci. Prenons seulement l’une de ses paroles-clés: la liberté. L’expérience d’être aimé jusqu’au bout par le Christ lui avait ouvert les yeux sur la vérité et sur la voie de l’existence humaine – cette expérience embrassait tout. Paul était libre comme un homme aimé par Dieu qui, en vertu de Dieu, était en mesure d’aimer avec Lui. Cet amour est à présent la « loi » de sa vie et il en est précisément ainsi de la liberté de sa vie. Il parle et agit, mû par la responsabilité de la liberté de l’amour. Liberté et responsabilité sont liées ici de manière inséparable. Se trouvant dans la responsabilité de l’amour, il est libre; étant quelqu’un qui aime, il vit totalement dans la responsabilité de cet amour et ne prend pas la liberté comme prétexte pour l’arbitraire et l’égoïsme. C’est dans le même esprit qu’Augustin a formulé la phrase devenue ensuite célèbre: Dilige et quod vis fac (Tract. in 1Jo 7, 7-8) – aime et fais ce que tu veux. Celui qui aime le Christ comme Paul l’a aimé peut vraiment faire ce qu’il veut, car son amour est uni à la volonté du Christ et donc à la volonté de Dieu; car sa volonté est ancrée à la vérité et parce que sa volonté n’est plus simplement sa volonté, arbitre du moi autonome, mais qu’elle est intégrée dans la liberté de Dieu et apprend de celle-ci le chemin à parcourir.
Dans la recherche du caractère intérieur de saint Paul je voudrais, en deuxième lieu, rappeler la parole que le Christ ressuscité lui adressa sur la route de Damas. Le Seigneur lui demande d’abord: « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? ». A la question: « Qui es-tu, Seigneur? », est donnée la réponse: « Je suis Jésus, celui que tu persécutes » (Ac 9, 4). En persécutant l’Eglise, Paul persécute Jésus lui-même: « Tu me persécutes ». Jésus s’identifie avec l’Eglise en un seul sujet. Dans cette exclamation du Ressuscité, qui transforma la vie de Saul, est au fond désormais contenue toute la doctrine sur l’Eglise comme Corps du Christ. Le Christ ne s’est pas retiré au ciel, en laissant sur la terre une foule de fidèles qui soutiennent « sa cause ». L’Eglise n’est pas une association qui veut promouvoir une certaine cause. Dans celle-ci, il ne s’agit pas d’une cause. Dans celle-ci il s’agit de la personne de Jésus Christ, qui également en tant que Ressuscité est resté « chair ». Il a la « chair et les os » (Lc 24, 39), c’est ce qu’affirme le Ressuscité dans Luc, devant les disciples qui l’avaient pris pour un fantôme. Il a un corps. Il est personnellement présent dans son Eglise, « Tête et Corps » forment un unique sujet dira saint Augustin. « Ne le savez-vous pas? Vos corps sont les membres du Christ », écrit Paul aux Corinthiens (1 Co 6, 15). Et il ajoute: de même que, selon le Livre de la Genèse, l’homme et la femme deviennent une seule chair, ainsi le Christ devient un seul esprit avec les siens, c’est-à-dire un unique sujet dans le monde nouveau de la résurrection (cf. 1 Co 6, 16sq). Dans tout cela transparaît le mystère eucharistique, dans lequel l’Eglise donne sans cesse son Corps et fait de nous son Corps: « Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ? Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain » (1 Co 10, 16sq). En ce moment, ce n’est pas seulement Paul, mais le Seigneur lui-même qui s’adresse à nous: Comment avez-vous pu laisser déchirer mon Corps? Devant le visage du Christ, cette parole devient dans le même temps une question urgente: Réunis-nous tous hors de toute division. Fais qu’aujourd’hui cela devienne à nouveau la réalité: Il y a un unique pain, et donc, bien qu’étant nombreux, nous sommes un unique corps. Pour Paul, la parole sur l’Eglise comme Corps du Christ n’est pas une comparaison quelconque. Elle va bien au-delà d’une comparaison: « Pourquoi me persécutes-tu? » Le Christ nous attire sans cesse dans son Corps à partir du centre eucharistique, qui pour Paul est le centre de l’existence chrétienne, en vertu duquel tous, ainsi que chaque individu, peuvent faire de manière personnelle l’expérience suivante: Il m’a aimé et s’est donné lui-même pour moi.
Je voudrais conclure par l’une des dernières paroles de saint Paul, une exhortation à Timothée de la prison, face à la mort: « Prends ta part de souffrance pour l’annonce de l’Evangile », dit l’apôtre à son disciple (2 Tm 1, 8). Cette parole, qui se trouve à la fin des chemins parcourus par l’apôtre, comme un testament renvoie en arrière, au début de sa mission. Alors qu’après sa rencontre avec le Ressuscité, Paul, aveugle, se trouvait dans sa maison de Damas, Ananie reçut le mandat d’aller chez le persécuteur craint et de lui imposer les mains, pour qu’il retrouve la vue. A Ananie, qui objectait que ce Saul était un dangereux persécuteur des chrétiens, il fut répondu: Cet homme doit faire parvenir mon nom auprès des peuples et des rois. « Et moi, je lui ferai découvrir tout ce qu’il lui faudra souffrir pour mon Nom » (Ac 9, 15sq). La charge de l’annonce et l’appel à la souffrance pour le Christ vont de pair inséparablement. L’appel à devenir le maître des nations est dans le même temps et intrinsèquement un appel à la souffrance dans la communion avec le Christ, qui nous a rachetés à travers sa Passion. Dans un monde où le mensonge est puissant, la vérité se paye par la souffrance. Celui qui veut éviter la souffrance, la garder loin de lui, garde loin de lui la vie elle-même et sa grandeur; il ne peut pas être un serviteur de la vérité et donc un serviteur de la foi. Il n’y a pas d’amour sans souffrance – sans la souffrance du renoncement à soi-même, de la transformation et de la purification du moi pour la véritable liberté. Là où il n’y a rien qui vaille la peine de souffrir, la vie elle-même perd sa valeur. L’Eucharistie – le centre de notre être chrétiens – se fonde sur le sacrifice de Jésus pour nous, elle est née de la souffrance de l’amour, qui a atteint son sommet dans la Croix. Nous vivons de cet amour qui se donne. Il nous donne le courage et la force de souffrir avec le Christ et pour Lui dans ce monde, en sachant que précisément ainsi notre vie devient grande, mûre et véritable. A la lumière de toutes les lettres de saint Paul, nous voyons que sur son chemin de maître des nations s’est accomplie la prophétie faite à Ananie à l’heure de l’appel: « Et moi je lui ferai découvrir tout ce qu’il lui faudra souffrir pour mon Nom ». Sa souffrance le rend crédible comme maître de vérité, qui ne cherche pas son propre profit, sa propre gloire, la satisfaction personnelle, mais qui s’engage pour Celui qui nous a aimés et qui s’est donné lui-même pour nous tous.
En cette heure, nous rendons grâce au Seigneur, car il a appelé Paul, le rendant lumière des nations et notre maître à tous, et nous le prions: Donne-nous aujourd’hui aussi des témoins de la résurrection, touchés par ton amour et capables d’apporter la lumière de l’Evangile dans notre temps. Saint Paul, prie pour nous! Amen.

HOMÉLIE DU 32ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – 06/11/2016

4 novembre, 2016

http://preparonsdimanche.puiseralasource.org/

HOMÉLIE DU 32ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – 06/11/2016

Les lectures du jour
http://levangileauquotidien.org/main.php?module=read&date=2016-11-06&language=FR

Le Dieu des vivants

Les textes liturgiques de ce dimanche nous adressent un message d’espérance. Ils nous parlent de la résurrection des morts et de la vie en Dieu. Ce dogme fait partie de notre foi. C’est même le plus important car il nous montre le but de notre vie.
Dans la première lecture, nous trouvons un témoignage de foi extraordinaire. Cela se passe à une époque dramatique du peuple d’Israël : les empereurs grecs gouvernent la Palestine ; ils veulent imposer leur civilisation, leur culture et leur religion. Ils rencontrent en Israël une farouche résistance. Le texte de ce jour nous parle d’une mère et de ses sept fils qui ont été arrêtés. On veut les obliger à adhérer à la religion païenne. En choisissant de rester fidèles jusqu’à la mort, ils témoignent de leur foi en la résurrection. Ils comprennent que Dieu ne peut abandonner ses fidèles.
En écoutant ce récit, nous pensons tous aux chrétiens d’aujourd’hui qui sont persécutés à cause de leur foi. Nous en avons de nombreux témoignages dans divers pays du monde mais aussi chez nous, jusque dans nos églises. Nous admirons leur foi, mais en même temps, nous devons entendre leurs questions : Qu’avez-vous fait de votre baptême ? Arrêtez de vous installer dans l’indifférence… Nous vivons dans un monde qui veut ignorer la foi des chrétiens. C’est là que nous sommes envoyés pour être les messagers de la bonne nouvelle de l’Évangile.
Comme les martyrs d’Israël et comme bien des croyants d’aujourd’hui, l’apôtre Paul est confronté à des « gens pervers » qui ne partagent pas sa foi. Comme ses aînés, il s’enracine dans la fidélité de Dieu pour résister à ses ennemis. Il n’a d’autres armes que celles de la Parole. Pour tenir avec l’endurance du Christ, il sollicite la prière de tous. Il nous rappelle ainsi que cette « course » de la Parole est l’affaire de tous et de chacun. Exprimant sa confiance dans le Christ, il encourage les chrétiens à rester fermes dans la foi. Nous ne devons pas craindre ceux qui peuvent tuer le corps. Le plus grand danger vient de ceux qui peuvent tuer l’âme en la détournant de Dieu.
La foi en la résurrection est au cœur de l’Évangile. Elle en est même l’élément central. Et pourtant, ils sont nombreux ceux et celles qui ont du mal à y adhérer, même parmi les chrétiens. L’Évangile de ce jour atteste que cela n’allait pas de soi dans le judaïsme de l’époque. Les pharisiens l’acceptaient. Mais les Sadducéens plus conservateurs, l’ont toujours refusé parce qu’elle n’était pas inscrite dans la loi de Moïse. Ils allaient même jusqu’à la tourner en dérision.
Les deux groupes, pharisiens et sadducéens interrogent Jésus pour le mettre dans l’embarras. Dans sa réponse, il ne fait pas référence au livre des martyrs d’Israël dont nous venons d’entendre un extrait. Il sait que les Sadducéens ne l’acceptent pas comme Parole de Dieu. Mais il cite le livre de l’Exode : Dieu s’y présente à Moïse comme « le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ». Ces trois patriarches sont morts depuis longtemps. Mais Jésus en conclut que Dieu n’est pas le Dieu des morts mais celui des vivants.
Voilà cette bonne nouvelle qui nous est rappelée en ce dimanche. À la suite des patriarches et de bien d’autres croyants, nous sommes tous appelés à cette vie nouvelle que Jésus appelle le Royaume de Dieu. Ce monde nouveau n’est pas la continuation de celui dans lequel nous vivons actuellement. Il est tout autre. Il y a une rupture radicale ente la vie actuelle et la vie de ressuscité. L’important c’est de faire confiance à celui qui a dit : Je suis la résurrection et la Vie… Celui qui croit en moi vivra éternellement.
Ce trésor de la résurrection, nous ne pouvons pas (nous ne devons pas) le garder pour nous. Il nous faut le transmettre, le crier au monde entier. Au-delà de la mort, nous serons vivants en Dieu. Cette espérance doit nourrir notre prière, surtout en ce mois qui est consacré aux défunts. N’oublions jamais le Dieu des vivants. Il nous appelle tous à partager sa vie dès maintenant.
Seigneur, nous te prions : que la foi et l’espérance de l’Église soient pour tous les hommes l’annonce de la vie éternelle que tu veux partager avec eux.

Jean Compazieu, prêtre de l’Aveyron ( 06/11/201)

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