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HOMÉLIES DU 6E DIMANCHE DE PÂQUES, A

19 mai, 2017

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HOMÉLIES DU 6E DIMANCHE DE PÂQUES, A

Ac 8, 5-8, 14-17 ; 1 P 3, 15-18 ; Jn 14, 15-21

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Dans le long discours de Jésus après la Cène, comme on le voit encore dans l’évangile de ce jour, il est beaucoup question de « monde ». Aujourd’hui, ce mot est parfois utilisé à tort et à travers. Ce qui se comprend, car le même terme peut exprimer des réalités différentes, voire même contradictoires. De même, les mots de l’Evangile disent souvent autre chose que les définitions de notre langage courant. Il faut alors être attentif au contexte qui seul permet de faire le bon choix du sens. Or, que dit l’Evangile ? Jésus vient dans le monde et il est haï par le monde… Les apôtres sont envoyés dans le monde et le monde les prend en haine, parce que tout en étant du monde, ils ne sont pas du monde… Et cependant, ils sont tellement du monde et leur mission est tellement liée au monde que Jésus ne veut surtout pas les retirer du monde… C’est beaucoup de « monde » !
Pour S. Jean, ce monde auréolé de mal représente ceux qui se refusent à croire en Jésus et qui s’opposent au message de son Evangile. Il ne s’agit donc pas du monde de la création, ni de l’ensemble de l’humanité ou de ce que l’on peut appeler « le monde des humains ». Ce n’est pas la société séculière ou profane qui serait mauvaise, par rapport au monde religieux qui serait bon. Il s’agit finalement d’un esprit, d’une mentalité qui n’est pas liée à un lieu, mais que chacun peut avoir et garder en soi. L’humanité en général, et chacun de nous en particulier, a son côté ombre et son côté lumière. Un ermite peut avoir l’esprit du monde en plein désert et l’on peut avoir l’esprit du Christ et en vivre très concrètement au cœur du monde.
La manière dont on perçoit et dont on comprend le monde est extrêmement importante, car le comportement du croyant et sa spiritualité en dépendent beaucoup.
Si l’on fait une lecture fondamentaliste de la Bible, c’est-à-dire si l’on prend tout à la lettre, sans tenir compte du contexte et de l’ensemble de la révélation, certains textes peuvent conduire à jeter sur le monde, en tant qu’humanité, un regard pessimiste et méfiant.
Alors, toute la création matérielle, toutes les réalités charnelles, toutes les conquêtes de la sciences et les fruits de la raison, sont jugés, si pas tous mauvais, au moins toujours suspects et dangereux. Alors, ce monde fait peur, il apparaît comme une menace pour la foi.
D’où, certaines spiritualités de fuite du monde, qui ont fait dire à certaines époques qu’il n’y avait pas de véritable sainteté possible pour des laïcs, empêtrés dans la vie du siècle. De telles spiritualités engendrent aisément des esprits sectaires, qui s’enferment volontiers dans des ghettos, qui cultivent une orthodoxie pure et dure, à l’abri d’un monde que l’on couvre d’imprécations en attendant qu’il disparaisse. C’est ce qu’on retrouve dans la plupart des sectes et certaines communautés intégristes.
A l’opposé, si l’on tient compte de l’ensemble de l’enseignement évangélique et de la vie de Jésus, cela donne une spiritualité non plus de fuite, mais d’incarnation dans le monde concret tel qu’il est et tel qu’il vit dans l’aujourd’hui de chaque époque.
Autrement dit, le monde s’inscrit toujours à l’intérieur d’un projet divin et inspire la spiritualité qu’il convient de pratiquer quotidiennement. C’est le levain que l’on mélange résolument à la pâte, au lieu de le garder au frigo, à l’abri.
C’est pourquoi, il y a eu très souvent dans le passé et encore aujourd’hui, des relations difficiles, tendues et parfois agressives, entre foi et monde, foi et raison, foi et sciences, foi et modernité. Comme si la foi pouvait être gênée, mise en péril ou contredite par la raison, la science et le progrès, qui sont aussi des dons de Dieu.
Grâce à Dieu, nous n’en sommes plus là aujourd’hui. Au moins dans son enseignement, l’Eglise ne boude pas la modernité au nom de la foi. Elle veut, au contraire, se rendre présente et attentive aux requêtes de ce monde vers lequel elle est envoyée, et c’est là qu’elle rejoint les questions fondamentales de l’être humain (1). Mais demeure toujours, pour l’Eglise comme pour chacun de nous, la tentation de la peur des changements, des nouveautés, et du repli frileux sur le passé.
Et pourquoi, finalement, les apôtres et après eux les chrétiens, sont-ils mis à part ? Pourquoi sont-ils haïs du monde ? Qu’est-ce qui les distingue de ce monde ? La fidélité à ses commandements. Un terme dur, qui évoque d’abord l’ordre et la discipline, l’injonction et la contrainte. Ne s’agit-il pas d’un frein aux élans créateurs, voire même une atteinte à la liberté ? Nous voici confrontés au monde des prescriptions et des règles, des lois et des préceptes ? Une chape de plomb.
Même si Jésus parle de SES commandements, nous verrons défiler sur nos petits écrans intérieurs le décalogue gravé par Moïse dans la pierre. En oubliant qu’avant d’être pétrifiées dans une lettre, ils sont d’abord des paroles d’Alliance, et donc des paroles d’Amour, qui révèlent un esprit, s’incarnent et se prouvent par un comportement. C’est pourquoi la Loi, enfermée dans la prison de sa lettre a la raideur des certitudes et le masque bariolé de vérités uniformément définitives. L’esprit, au contraire, est un souffle qui bouscule, transforme et inspire. Il pousse plus en avant et vers le haut. Il transforme même les cœurs de pierre en cœurs de chair, et la peur paralysante en dynamique confiance.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

HOMÉLIE DU 5E DIMANCHE DE PÂQUES, A

12 mai, 2017

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HOMÉLIE DU 5E DIMANCHE DE PÂQUES, A

Ac 6, 1-7 ; 1 P 2, 4-9 ; Jn 14, 1-12

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le visage du Christ

Si vous cherchez dans l’annuaire officiel des téléphones, celui des CCP ou des ASBL, un groupe dénommé « Les adeptes de la voie », vous ne le trouverez pas. Même sur Internet, je n’ai trouvé que l’Adepte de la Voie du Saphir et la Voie du Phénix… Il est vrai qu’il peut exister sous une autre étiquette. On peut d’ailleurs faire partie des adeptes de la Voie sans le savoir.
Après la mort de Jésus, ses nouveaux disciples se sont appelés précisément les adeptes de la Voie, tout simplement parce qu’il s’était présenté lui-même comme étant la Voie, le Chemin… Il n’est pas seulement un nouveau guide, ni même une nouvelle manière de marcher, mais la route elle-même. En somme, Jésus prend la place occupée dans la Bible par la Loi. Celle des Dix Paroles de vérité et de vie, taillées dans la pierre. Les dix commandements. Avec Jésus, cette Parole de Dieu devient quelqu’un, la Parole incarnée. Une parole qui ne change pas, qui doit être proclamée pour être traduite et pratiquée dans une vie quotidienne qui, elle, ne cesse d’évoluer et de changer.
La première lecture nous apprend ainsi que les apôtres sont bien au service de la Parole. Ils ne peuvent pas la délaisser. Cependant, ils cumulent toutes les responsabilités et tous les services de la communauté, y compris les activités sociales. Mais la communauté va grandir, la situation se complique et les problèmes se multiplient. Il faudra donc en même temps agir en conformité avec l’esprit de l’Evangile et s’adapter à une situation tout à fait nouvelle. Autrement dit, il faut régulièrement réformer et innover pour rester fidèle.
Ce qui compte, c’est l’objectif à atteindre, quitte à modifier les méthodes et les moyens en fonction des problèmes et des époques. C’est pourquoi, par exemple, le Concile a rappelé que « l’Esprit Saint pousse l’Eglise à se renouveler, à se rajeunir, à se mettre à jour. C’est lui qui inspire les innovations indispensables pour qu’elle assure fidèlement ses priorités et ses missions ».
La lettre de Pierre, elle aussi, a inspiré le Concile pour rendre à l’Eglise son véritable nom de « peuple de Dieu », et même « peuple de prêtres ». Quant aux baptisés, ils sont des « pierres spirituelles », parce que taillées, façonnées par la Parole du Seigneur. Jadis, le Temple, bâti avec des pierres, permettait aux croyants de se rassembler pour entrer en communion avec Dieu par le culte et l’offrande des sacrifices d’animaux ou de produits de la terre. Maintenant, c’est l’espace de l’humanité tout entier qui est le vrai Temple. La pierre de fondation, c’est le Christ, dira S. Matthieu. La pierre sur laquelle chacun doit bâtir sa vie par la foi. Voilà pourquoi les chrétiens sont des pierres vivantes, intégrées à la construction du temple spirituel qui est l’Eglise.
Désormais cependant, il ne suffit plus d’accomplir des rites extérieurs, d’offrir des sacrifices d’animaux. Les vrais sacrifices sont spirituels. Ils s’expriment en offrande d’amour, en service des frères et sœurs en humanité. « J’étais un étranger, et vous m’avez recueilli. Nu et vous m’avez vêtu. Affamé et vous m’avez nourri » (Mt 25, 35). Voilà le vrai culte en esprit et en vérité… Et Dieu sait si les nus et les affamés sont légion, sans être étrangers pour autant.
Ainsi, le Chemin n’est pas simplement une religion, une mise en forme de textes de lois et de règlements, puisque Jésus nous dit que la loi c’est lui. Nous ne pouvons pas non plus posséder la vérité tout entière. Elle n’a pas de propriétaire, puisque Jésus nous dit qu’il est lui-même la vérité. La vérité n’est donc pas un système abstrait, ni un objet de connaissance qu’il suffit d’étudier, de retenir et de conserver. Elle n’est pas un ensemble de vérités à croire, ni une panoplie de dogmes. C’est essentiellement quelqu’un, qui est toujours à chercher, à découvrir, à rencontrer, à mieux connaître, à faire connaître. Plus fort encore, connaître Jésus, c’est déjà connaître le Père. C’est même déjà le voir, car les œuvres de Jésus sont les siennes. Et nous pouvons le voir aussi et le reconnaître à l’œuvre dans tous ceux et celles qui luttent contre les forces de mort, de haine et d’injustice, dans tous ceux et celles qui se font fraternellement proches de tous les blessés et les abîmés de notre société. C’est dans ces œuvres là qu’il est toujours vivant et agissant, reconnaissable.
Il ne suffit donc pas de chanter « bonne nouvelle pour les pauvres », ni de rompre le pain eucharistique. C’est à nous tous et à chacun d’entre nous d’être concrètement une Bonne Nouvelle pour les pauvres et les opprimés, en partageant « notre pain » avec eux.
Pour vivre nous-mêmes la résurrection, la proclamer et en témoigner, il s’agit donc de « faire mourir en soi tout égoïsme, tout désir de possession, toute envie de domination, toute violence ». Et, dans le même mouvement « faire naître et vivre en soi le pardon, le partage, l’amour donné, l’espérance, la joie et la vie ». Voilà le portrait robot d’un être nouveau, c’est-à-dire d’un(e) ressuscité(e).

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

QUATRIÈME DIMANCHE DE PÂQUES A – HOMÉLIES

6 mai, 2017

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QUATRIÈME DIMANCHE DE PÂQUES A – HOMÉLIES

7 mai 2017

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Le bon berger

Mais qui est cet homme, Jésus ? Depuis le premier jour, tous ont cherché à donner une réponse à cette question. qui est cet homme, Jésus ? Depuis le premier jour, tous ont cherché à donner une réponse à cette question. réponses les plus diverses ont été données. Certaines très favorables, d’autres, au contraire déformantes ou haineuses, selon l’idéologie de celui qui les donne. Chaque année encore, des centaines de livres paraissent, concernant Jésus. Certains de ces livres ont une vocation scientifique et font une étude critique, et c’est normal. D’autres au contraire, reflètent la personnalité de ceux qui les écrivent, et chaque fois il y a quelque chose de partiel, et même de partial. On a dit aussi Jésus homosexuel ou marié à Marie-Madeleine, ou réincarné. Bref, un tas de choses plus ou moins farfelues.
Mais, est-ce qu’on peut le connaître vraiment ? Jésus nous dit aujourd’hui : « Mes brebis me connaissent, comme moi je les connais, personnellement. » Et il se met en opposition avec ceux qu’il appelle des voleurs et des égorgeurs. Ceux qui prétendent diriger les hommes et leur conscience. Et lui, il dit : Mais moi, vous me connaissez. Il n’est pas un étranger qui s’introduit par ruse. Que veut-il dire ?
Notre époque a connu des faux-bergers, de ceux dont le Christ dit qu’ils sont voleurs, rapaces, meurtriers. Parmi les hommes politiques, le XXe siècle aura connu un führer, un duce, un caudillo, un « petit père des peuples », un « conducator », in « lider maximo de la revolucion », pour n’en citer que quelques-uns, qui, au nom de leur idéologie, ont voulu mener des foules, des nations, des races, des classes sociales. Ils les ont toujours conduit à la mort, à des exterminations.
Mais il y a aussi tous ces hommes qui, au nom de leur idéologie religieuse, veulent séduire les foules. Dieu sait si, aujourd’hui, les sectes prolifèrent dans toutes les religions. Beaucoup d’hommes ont besoin de se sécuriser, de trouver une sécurité, même dans des affirmations simplistes, sans esprit critique. L’essentiel, c’est qu’on suive, qu’on marche aveuglément. Jésus dit : « Faites attention. Ayez suffisamment d’esprit critique pour ne pas suivre n’importe qui. »
Et il donne les critères du bon berger qu’il est C’est un chemin de liberté qu’il nous ouvre. Toutes les images qu’il emploie sont des images de liberté : la porte qui s’ouvre pour aller et venir, entrer et sortir, sans jamais enfermer. La route, sur laquelle il nous guide. La grande image, c’est sans cesse le retour à l’histoire de la libération d’Egypte. Dieu va intervenir pour ouvrir la porte de la maison d’esclavage, pour faire passer la mer, et ensuite, conduire les Hébreux, avec toutes les possibilités qu’a chaque membre de ce peuple de garder sa liberté, au point de rejeter Dieu pour une idole (le veau d’or).
Mais, me direz-vous, comment Jésus Christ, s’il veut être notre guide, ne va-t-il pas un peu opprimer nos consciences humaines ? Je crois que c’est une histoire d’amour. La connaissance d’une personne, vous le savez, est totalement différente de la connaissance scientifique, qui exige des preuves. On est attiré par quelqu’un et, pour reprendre un mot de Saint-Exupéry : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. » Eh bien, c’est cela, l’amour de Jésus et des brebis. Jésus nous invite à regarder dans la même direction que lui. Et c’est ainsi que nous serons libres. C’est à nous, une fois que le sens nous est donné, d’inventer notre démarche. Chacun de nous, sans directives. Il nous dit simplement de regarder tous les hommes comme nos frères. Il nous dit de regarder Dieu comme notre Père. Là, nous sommes sûrs d’être sur un chemin de liberté. Il ne violera jamais notre conscience.
Voulez-vous, frères, que nous nous demandions sincèrement comment nous pourrons être témoins du Christ par notre liberté de pensée et par notre manière de vivre la fraternité. Il est venu « pour que nous ayons la vie, et la vie en abondance ».

 

HOMÉLIE DU 3E DIMANCHE DE PÂQUES A

29 avril, 2017

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(Emmanus)

HOMÉLIE DU 3E DIMANCHE DE PÂQUES A

Ac 2, 14, 22b-33 ; 1 P 1, 17-21 ; Lc 24, 13-35

Pouvez-vous imaginer des disciples qui marchent et parlent avec leur maître pendant plusieurs heures et sans le reconnaître ? La question peut être posée. Mais nous ne disposons pas de DVD sur l’événement. De toute manière, la réponse n’a aucune importance, parce que le récit de Luc n’appartient pas à la catégorie de l’histoire, ni à celle du reportage, ni à celle du roman. Par contre, il est conditionné par des préoccupations théologiques, catéchétiques et liturgiques. Ce que Luc veut nous expliquer, c’est le chemin qu’il faut parcourir pour accéder à la foi. Ce qui nous vaut une catéchèse sur le sens profond et la dynamique de la célébration eucharistique.
Voyez ces deux disciples pèlerins. Ils disposent d’un certain nombre de certitudes : Jésus est bien mort. Il a même été enseveli. Ils ont appris que des femmes avaient trouvé son tombeau vide. Ce que, d’après leurs dires, les apôtres ont contrôlé et confirmé, en ajoutant : Mais lui, ils ne l’ont pas vu. Et tout ce dont ils avaient rêvé est anéanti. Il y a de quoi être découragé et même déprimé.
Or, nous-mêmes, bien que nous proclamions chaque dimanche : « Le troisième jour, il est ressuscité des morts et monté aux cieux », il nous arrive d’être tristes ou découragés en avalant les kilomètres de notre pèlerinage terrestre. D’ailleurs, les motifs de déceptions ne manquent pas. Du côté de Dieu ou du Christ, c’est le silence. Côté du Royaume de justice et de paix, ce n’est guère brillant. Ce Royaume de Dieu dès ici-bas, annoncé, promis, inauguré, n’en finit pas d’être enseveli sous un torrent d’orgueil, d’injustices, d’intolérances et de violence. Les justes sont persécutés, les artisans de paix assassinés. Les faibles et les pauvres exploités. Et, tous les jours, des innocents paient pour les coupables. L’orage et la tempête font aussi des dégâts dans nos cœurs et nos consciences. Mais, nous apprend Luc, nous sommes souvent aveuglés. Nous ne reconnaissons pas le Christ à nos côtés. Nous ne reconnaissons pas l’Esprit à l’œuvre. Nos cœurs sont lents à croire. Nous ne comprenons pas, ou nous comprenons mal. Alors, que faire ? pour que nos yeux s’ouvrent sur  » tout ce qui concerne Jésus « .
Et bien, explique l’évangéliste, il faut creuser les textes saints au-delà de la croûte des mots, pour atteindre la substance du message avec les yeux du cœur. Il nous faut brouter et ruminer les Ecritures. Ou, si vous voulez, creuser et labourer le champ biblique, pour y découvrir le trésor caché. Ou, peut-être, imiter les petits oiseaux qui picorent le grain sans se décourager. (D’ailleurs, l’Ecriture, la Parole, se mange plus qu’elle ne se lit).
La première conséquence de cette marche côte à côte, en découvrant les Ecritures, c’est que le Cœur commence à brûler. Et l’on a vraiment envie de poursuivre avec lui le chemin, et même de rester avec lui, invité à sa table ou à la nôtre. C’est alors que les écailles commencent à tomber, que les yeux s’ouvrent, et que l’on découvre dans le partage du pain, dans la communion des cœurs et des esprits, une manifestation du Ressuscité. A ce moment-là, on ne doit plus le voir, il disparaît. C’est une présence dans l’absence, puisque Luc nous dit : Dès qu’ils le reconnurent, il n’était plus là. Evidemment, puisque c’est le signe qui témoigne de la présence. Et c’est aux yeux de la foi qu’il nous apparaît.
Résultat final : Les deux compagnons se lèvent, se tapent au moins deux heures de marche, pour aller annoncer, partager, puis incarner la Bonne Nouvelle.
Jérusalem-Emmaüs et retour, c’est la rencontre et le rassemblement eucharistique dominical. Le Christ nous rejoint dans l’assemblée, peut-être fatigués, amorphes, découragés, affaiblis par le doute. Alors, il nous renvoie aux Ecritures. Il nous les explique, pour éclairer et augmenter notre foi, ranimer notre espérance, stimuler la dynamique évangélique. Il nous invite aussi à rendre grâce, à changer de regard, à le reconnaître dans le signe éloquent du partage du pain. Un partage que nous sommes invités à prolonger et à incarner dans celui des biens de la terre, dans les gestes de miséricorde et de pardon, d’amour véritable et de paix authentique. C’est pourquoi, il nous envoie en mission de témoignage, non seulement pour raconter ce qui se passe sur notre route, mais comment on peut reconnaître la présence du Ressuscité, pas seulement dans la fraction du pain, mais dans tous les autres partages avec ceux et celles qui ont faim de justice et de respect, de compréhension et de pardon.
Vivez ensemble fraternellement, nous dit-il. Vivez en solidarité. Et moi, au milieu de vous, je suis, et je resterai. C’est ainsi que tout partage devient signe de sa présence. Toute victoire de l’amour, de la solidarité, de la paix, et de la vie sur la violence et sur la mort, nous entraîne dans un processus de résurrection. C’est comme un accouchement continu, qui nous fait entrer chaque fois et de plus en plus dans une vie nouvelle.
Pour garder le message d’Emmaüs en mémoire, je vous confie un souvenir de voyage… Dans la chapelle catholique de l’Université d’Evanston (près de Chicago), l’autel est entouré de deux tabernacles identiques, sans portes. L’un pour la Parole, l’autre pour le Pain. Le Livre et le Pain, rassemblés. La Parole se fait chair, se fait Vie.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

 

HOMÉLIE DU 2E DIMANCHE DE PÂQUES, A

20 avril, 2017

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HOMÉLIE DU 2E DIMANCHE DE PÂQUES, A

Ac 2, 42-47 ; 1 P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31

Le Christ est ressuscité ! Heureuse mais bouleversante nouvelle. Et après ? C’est le temps du « croire sans voir », celui des « envoyés », messagers et porteurs de vie, de pardon et de paix. Des libérateurs. Temps aussi des fondateurs de communautés, qui seront chacune et ensemble l’Eglise, Corps du Christ, signes fragiles mais déjà perceptibles d’un monde nouveau, inauguré, mais encore à faire. A venir et cependant déjà présent.
èSur le terrain, la Bonne Nouvelle de Jésus Christ vainqueur de la mort et le souffle de l’Esprit ne provoquent pas pour autant des raz-de-marée. La poignée de re-nés, envoyés en mission, se heurtent d’emblée à un monde où se mêlent l’hostilité, la moquerie, l’indifférence ou l’opposition. Pour surmonter les obstacles et assurer la percée de l’Evangile, la Parole devra être confirmée par des actes et des signes, « afin que le monde croie ». Une nécessité fondamentale et « incontournable », d’autant plus que la pierre d’angle sur laquelle tout repose est précisément celle « qu’ont rejetée les bâtisseurs » (Ps 117). Il faudra donc des garanties en béton.
Certes, la foi déplace les montagnes et rien ne résiste à l’Esprit. Mais il est tout aussi vrai que le disciple n’est pas au-dessus du Maître. « Ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront ». De même, si « l’esprit est prompt, la chair est faible ». Cependant, dans la logique de l’incarnation, utopie et réalisation sont faits pour s’entendre et vivre en harmonie. Le royaume définitif se bâtit dans le provisoire. Et le chemin de la sainteté n’est autre que celui de notre pèlerinage ordinaire qu’il nous faut parcourir les deux pieds sur la terre et les yeux fixés sur Jésus Christ, « lui que vous aimez sans l’avoir vu, en qui vous croyez sans le voir encore » (2e lecture).
Le livre des Actes des Apôtres nous révèle sans le moindre complexe et en toute humilité les grandeurs et les servitudes de l’incarnation. La séduisante noblesse de l’idéal, les décevantes imperfections et même les perversions de la pratique.
Aujourd’hui, saint Luc « nous donne d’entrevoir la nouvelle humanité à laquelle tous les humains de bonne volonté sont appelés ». L’Eglise en est l’archétype, le modèle. L’édifice repose sur quatre piliers ou quatre fidélités : l’enseignement des apôtres, la communion fraternelle, la fraction du pain, la participation aux prières. Une fraternité, précise saint Luc, qui incite au partage des biens matériels, pour subvenir aux besoins de tous. Dans le concret de l’existence, ce n’est pas là une mince affaire. Nous en sommes témoins chaque jour. Et cela se passe aussi « près de chez nous ». C’est ainsi qu’à Bruxelles est née l’agence immobilière sociale (AIS) « Frédéric Ozanam » (1). Une association au statut légal, dont la vocation consiste en la gestion de biens immobiliers pour loger les familles les plus démunies.
A tous les niveaux et à toutes les époques, l’authenticité de l’Eglise, sa fidélité au Christ et son rayonnement, vont dépendre de ses quatre colonnes. Négliger la Parole, c’est se priver de sève et de lumière. Pas de fidélité au Christ si ceux et celles qui se réclament de lui n’harmonisent pas leurs différences dans l’unité d’un corps. Pas de fidélité au Christ sans une persévérance dans la fraction du pain, « le premier jour de la semaine, car c’est alors que Jésus rend visite aux siens, sous les signes qui le révèlent et le voilent en même temps ». C’est ce jour-là qu’il leur apporte le cadeau du pardon des péchés et celui de la paix, de la joie et de son Esprit qui les envoie en mission. Une célébration qui ne relève pas de l’obligation mais de la nécessité vitale. Encore faut-il que la liturgie du pain rompu se prolonge et s’incarne dans le partage des talents et des biens, sous peine d’être réduite à une pieuse dévotion qui ne serait plus qu’un semblant de foi. Et c’est encore la Parole, entendue et accueillie, qui inspire la véritable prière où la contemplation et l’action sont unies « pour le meilleur et pour le pire ».
C’est toujours aux quatre piliers et aux quatre fidélités que reviennent les prophètes, les réformateurs et les fondateurs, quand ils veulent rendre à l’Eglise familiale, paroissiale, locale ou universelle, son véritable visage et la puissance de son rayonnement. Tout grand progrès, a-t-on dit, « est dû à l’utopie réalisée ».

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

HOMÉLIE DE LA MESSE « IN COENA DOMINI »

11 avril, 2017

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Michel STEINMETZ

mercredi 1 avril 2015

HOMÉLIE DE LA MESSE « IN COENA DOMINI » – 2 AVRIL 2015

Le Christ est paradoxalement grand quand il s’abaisse. Il tient sa gloire de l’amour qui le pousse à « prendre la condition de serviteur » (Ph 2). Au moment d’entrer dans sa Passion, Jésus explique par deux gestes le sens de tout ce qui va advenir. Il résume de manière saisissante l’ensemble de son enseignement, de l’annonce du Royaume à venir, des miracles accomplis sur les routes de Palestine. Deux gestes qui prépareront le cœur, encore lent à croire, des disciples pour qu’ils puissent le reconnaître, Ressuscité, et s’en faire les témoins. Deux gestes qui ne pourront se comprendre que par l’amour qui les préside. Deux gestes encore qui supposeront, pour les recevoir, la communion – c’est-à-dire la participation – à sa mort pour avoir part à sa résurrection.
Ces deux gestes, quels sont-ils ? Ce sont ceux que la liturgie nous donnent de célébrer ensemble ce soir et qui marquent, pour nous aussi, notre entrée dans le mystère pascal. Le lavement des pieds, tout d’abord, et l’institution de l’eucharistie ensuite.

Au cours de ce dernier repas, et alors que le démon est déjà à l’œuvre, que les forces du mal et de la mort se liguent pour le vaincre, Jésus « se lève de table, dépose son vêtement, prend un ligne qu’il se noue à la ceinture » (Jn 13). Il passe devant chacun des apôtres, se met à genoux devant eux et leur lave les pieds. Ce geste inouï, celui de l’esclave devant son maître, suscite l’indignation de Pierre, le premier d’entre eux. Comment lui, leur Seigneur et Maître – nous le chantions en entrant dans la célébration tout à l’heure, comment Lui pourrait-il s’abaisser ainsi ? Ce soir, il ne leur est pas donné de comprendre ce geste. Il leur faut seulement en garder le souvenir. Demain, au pied de la croix, bouleversés et effrayés, ils commenceront à saisir la folie de cet amour qui renverse tous les schémas des bien-pensants. Ce soir, il ne nous est peut-être pareillement impossible de consentir à nous abaisser de la sorte, alors il nous faut aussi nous souvenir que cet amour-là nous sauve. Si le Christ consent à s’abaisser devant chacun de nous, comment ne pas en faire autant ? Avec le lavement des pieds, Jésus pose un geste d’hospitalité. Laver les pieds de chacun des douze, c’est inviter ses disciples à entrer dans ce même mystère. Jésus offre l’hospitalité à ses douze disciples à l’intérieur du mouvement de dépouillement unique chemin vers le Père. Jésus ne leur a pas lavé les mains mais les pieds, ces pieds de missionnaires qui porteront, s’ils y consentent, la bonne nouvelle à travers le monde. Leur décision d’aller par le monde entier au nom de Jésus passera par leurs pieds, ces pieds que Jésus a lavés. « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous ».

Ce geste et celui de la dernière Cène dont nous venons d’entendre le récit dans la lettre aux Corinthiens nous parlent du même mystère : avant qu’on ne mette la main sur lui, Jésus offre librement sa vie dans un mouvement d’abaissement, d’humiliation, de kénose qui le conduit à la croix. Enlevant son vêtement, Jésus manifeste une dépossession de soi en vue du Royaume. Quand il rompt le pain, il donne le signe de son corps qui sera partagé, disloqué dans ses jointures sur la croix. Sa vie est désormais arrivée à son accomplissement. Quand il se donne tout entier, quand il est prêt à verser son sang pour nous, apparaît sa toute-puissance. Aux yeux du monde, cela passe pour un échec. Avec les yeux de la foi, celle qui nous fait proclamer avec joie et fierté « la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il revienne » quand nous mangeons ce pain et buvons à cette coupe, nous comprenons mieux qu’une vie toute donnée est une vie plus forte. Une vie plus féconde, plus généreuse, plus épanouie.

Jésus, entraîne-nous dans ton amour déraisonnable. Apprends-nous à aimer comme tu nous as aimés. Apprends-nous à communier à ta vie dans le don de notre propre vie.

AMEN.
Michel STEINMETZ †

HOMÉLIE DIMANCHE DES RAMEAUX ET DE LA PASSION, A

7 avril, 2017

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HOMÉLIE DIMANCHE DES RAMEAUX ET DE LA PASSION, A

Mt 21, 1-11 ; Is 50, 4-7 ; Ph 2, 6-11 ; Mt 26, 14 – 27, 66

Gênant, très gênant, ce récit de la Passion de Jésus. Des « croyants », prêtres, théologiens, juristes et même des amis proches du prophète y jouent un bien mauvais rôle. Au milieu de « ceux qui savent » et de ceux qui exercent l’autorité, le Christ apparaît comme un perpétuel incompris, un provocateur, une cause de scandale, une menace pour la sécurité et les intérêts de beaucoup.
Jésus, il est vrai, n’a jamais cessé de défier l’opposition, tant son comportement envers Dieu et envers les humains, sa conception de la religion et de la morale, tranchent avec la lettre des lois, des traditions sclérosées, les étroitesses des légistes… La nouveauté et la fraîcheur de son enseignement, où la rigueur s’inscrit dans la plus grande des ouvertures, ébranlent les immobilismes et les situations acquises. Jésus dénonce par sa parole et par sa vie une religion contaminée par l’esprit du monde. Ce qu’il dit de Dieu et ce qu’il dit de l’être humain, ce qu’il propose et ce qu’il rejette, surprend et choque les experts. Il ébranle même les convictions des plus « pratiquants ». « Jamais personne n’a parlé comme cet homme… ». Et c’est vrai dans tous les sens du terme.
Jésus Christ est perpétuel gêneur pour les uns, grand espoir pour les autres. Rien n’a changé. Aujourd’hui encore, nous cherchons souvent et même inconsciemment, à relativiser les enseignements du maître, ou les enrober dans des commentaires adoucissants. Nous prions et nous applaudissons volontiers le Christ Roi, mais nous bâillonnons aussitôt la bouche du prophète. Nous chantons de tout cœur « alleluia », mais nous nous bouchons aisément les oreilles quand il parle. Nous nous dérobons quand il appelle. Nous nous cabrons quand il exige… jusqu’à le trahir discrètement en lui préférant nos aises, nos habitudes et notre argent. Jésus se heurte en nous au prix et aux priorités que nous accordons aux valeurs économiques. Entre la Bonne Nouvelle des Béatitudes et les mirages proposés par l’argent, nos choix pratiques sont vite faits.
La « goutte d’eau » qui fit basculer Judas dans le clan des durs et purs, défenseurs et protecteurs de la « vraie religion », fut la folle dépense de cette femme qui, à Béthanie couvrit la tête de Jésus d’un parfum de grand prix. Un scandale ! Une véritable provocation envers les pauvres ! Les disciples en furent indignés et Judas écoeuré . Trop c’est trop. Il fallait coûte que coûte museler ce dangereux prédicateur. Pour trente pièces d’argent, Judas se portait volontaire. Le maître et l’ami d’hier ne valaient finalement pas plus qu’un esclave.
« Si le bœuf frappe un serviteur ou une servante, on donnera trente sicles d’argent (1) à leur maître et le bœuf sera lapidé » (Ex 21, 32). Tragique symbole ! Mais que ne ferait-on pas pour accroître son avoir de quelques billets !
L’ignoble marché de Judas nous scandalise, mais il persiste et se répète aujourd’hui sous d’autres formes. Le prix de la réussite, du bénéfice, de l’opulence, se comptent souvent en valeurs et priorités évangéliques écartées et même piétinées. Les affaires, dit-on, sont les affaires. Et les lois qui président à leur efficacité aveugle sont enracinées dans l’esprit du monde, non dans celui du royaume nouveau. Y introduire le Christ et son enseignement, c’est prendre des risques que peu veulent assumer. Même les meilleurs recherchent de peu glorieux compromis. Et seuls les « fous » suivent le Christ dans son radicalisme qui est folie aux yeux du monde, mais sagesse aux yeux de Dieu.
Le chemin que se fraie Jésus à travers la jungle du monde, il le couvre de ses souffrances et de son sang. C’est ce même chemin qu’il nous propose. Rude aventure qui a plus d’une fois découragé les disciples de la première heure.
Dès la première eucharistie, le Christ était entouré de faiblesse, de trahison, de lâcheté. L’émouvant testament du Maître, ses gestes d’humilité et d’affection, l’inouïe qualité de son amitié, l’éblouissante et séduisante pureté de son message, n’ont pas empêché Judas de quitter la table pour livrer son Maître. Quelques heures plus tard, les Onze, éclairés, réconfortés et enrichis du trésor même de Dieu, veilleront sur leur Seigneur en s’endormant et assureront leur propre sécurité dans la fuite… Un chemin que nous empruntons souvent.
Le simulacre de procès est un modèle du genre. Le pouvoir affuble Jésus d’intentions « politiques ». Il faut donc invoquer la « sécurité nationale », faire trembler par les menaces et donner leçon sanglante et efficace par la torture. Même les défenseurs « du trône et de l’autel » accusent et condamnent, mais selon les règles. Il faut des témoins (qui conviennent). Dès lors « les chefs des prêtres et tout le grand conseil cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire condamner à mort ». Et de faux témoins, cela se trouve.
Même sans effusion de sang, nous avons aussi chez nous nos soupçons, nos procès, nos condamnations, nos faux témoins, pour faire taire ceux qui luttent pour l’esprit contre la lettre, qui ébranlent des certitudes légalistes, dénoncent certains formalismes de la religion et de la morale, accumulés au cours des siècles. Les premiers adversaires de Jésus, les plus impitoyables et les plus tenaces furent des croyants aveuglément attachés à la lettre de la Loi. Il est dangereux de l’oublier. Ne sommes-nous pas tour à tour, et parfois tout ensemble, Judas et Marie-Madeleine, Pierre et Pilate, Simon de Cirène ou faux témoin ?

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 5E DIMANCHE DE CARÊME A

31 mars, 2017

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HOMÉLIE DU 5E DIMANCHE DE CARÊME A

Ez 37, 12-14 ; Rm 8, 8-11 ; Jn 11, 1-45

La Bible parle beaucoup de vie et de mort. Ce qui n’a rien d’étonnant. De leur côté, les évangélistes nous révèlent le Christ, vainqueur de la mort et ressuscité. Mais pour décrire l’indescriptible, toutes les civilisations utilisent le symbole. La Révélation n’est pas une Parole qui tombe du ciel. Il faut donc partir d’en bas, de l’expérience humaine.
Voyez Ezéchiel, exilé avec des milliers d’autres juifs. Durant des années, il a vu dans le désert des charniers où les cadavres de ses compatriotes se décomposaient au soleil. Il a constaté que les chairs pourrissent, mais que les os résistent. Ce qui lui fera penser au meilleur de lui-même et de son peuple, l’âme et l’esprit. D’où, l’idée d’utiliser cette découverte pour nourrir l’espérance des exilés et prophétiser le retour au pays. Plus tard, c’est l’un de ses disciples qui va traduire son message en une grande fresque symbolique : « La vision des ossements desséchés ». Elle représente le peuple d’Israël, mis en pièces et sans espérance. Mais ces débris vont brusquement retrouver nerfs, chair et peau, puis le souffle de vie (lisez le chapitre 37, versets 1 à 14 du livre d’Ezéchiel).
Dans l’évangile de Jean, c’est Jésus qui déclare à Marthe : « … Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais… ». … Il n’empêche que Lazare est mort. Jésus dira plus précisément qu’il dort. Ce qui lui donnera l’occasion de le réveiller. A l’époque, les témoins vont se diviser en deux camps : les pour et les contre. Yeshoua ben Josef, prophète pour les uns, mais suppôt de Satan pour les autres. Alors que, pour l’occupant romain, il s’agit en tout cas d’un homme dangereux.
Notre handicap aujourd’hui, c’est d’être trop sensibles aux aspects physiques des miracles et trop peu aux enseignements qui s’adressent à la foi. Les évangiles parlent généralement de « signes ». Là où un évangéliste, c’est-à-dire un catéchète, a voulu donner un enseignement, nous lisons un événement réel et historique. Ce qui n’est pas nécessairement le cas. Il faut donc inlassablement se rappeler qu’il ne s’agit pas de reportage pris sur le vif. Les évangiles, écrits plusieurs dizaines d’années après la mort de Jésus, font écho à la prédication des apôtres, à la catéchèse, à l’expérience des premières communautés chrétiennes. Nous sommes au cœur même du monde de la foi, de l’enseignement religieux, du langage symbolique et du témoignage.
Si Jean avait été journaliste, il n’aurait pas raconté l’épisode de l’aveugle-né en consacrant au miracle 2 versets sur 41. Et il aurait plutôt interviewé Lazare sur ses impressions de réanimé, après 4 jours vécus au-delà de la mort. Un scoop !
Mais les vedettes du récit évangélique ne sont ni Lazare ni l’aveugle. C’est Jésus qui est au centre. Et ici, c’est la mort du Seigneur et sa résurrection qui sont évoquées et préfigurées. Jean a fait de l’épisode de Lazare une page essentielle de la catéchèse baptismale. Il s’adresse à ceux et celles qui vont descendre dans l’eau de la rivière ou du lac, comme dans le tombeau de la mort, pour en ressortir re-nés, ressuscités pour une vie nouvelle. Le baptême est déjà une re-naissance, une résurrection. Non pas en un instant, car c’est aussi une affaire de temps. C’est chaque jour que le Christ nous permet de mourir au péché et de ressusciter avec lui.
Et que proclame saint Paul ? C’est l’Esprit qui est votre vie. C’est lui qui ouvre nos tombeaux dans lesquels nous entraînent l’orgueil et la vanité, l’esclavage de nos intérêts et de nos jalousies, nos peurs et nos gourmandises. Et dans ce cercueil, nous pouvons déjà sentir mauvais sans être physiquement morts. Autrement dit : nous sommes nos propres fossoyeurs. Nous creusons notre tombe quand nous faisons confiance aveugle à nos seules lumières et à nos seules forces. Chaque fois que nos options, nos décisions, nos actions, sont inspirées par l’esprit du monde et non pas par l’Esprit du Christ.
Il n’empêche que la chair est singulièrement digne et respectable, puisque le Verbe de Dieu s’est fait chair. De par sa nature, elle est certes destinée à la mort. Mais l’être humain est capable de se laisser éclairer et guider par l’Esprit qui est à l’œuvre en ceux et celles qui l’accueillent. La résurrection n’est-elle pas déjà à l’œuvre chaque fois que nous nous laissons inspirer par cet Esprit qui nous conduit à la recherche de ce qui fait vraiment vivre : amour et paix, justice et vérité. Tout ce qui humanise davantage l’humanité.
La campagne de carême organisée par « Entraide et Fraternité » concrétise parfaitement cet objectif majeur en nous invitant, notamment, à découvrir « un monde où règnent la famine et la malnutrition », alors qu’il y a « suffisamment d’alimentation produite pour nourrir la planète »… « Donnez-leur vous-mêmes à manger, nous répète sans doute Jésus aujourd’hui… Ce qu’il a dit jadis à ses disciples.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 3E DIMANCHE DE CARÊME, A

16 mars, 2017

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HOMÉLIE DU 3E DIMANCHE DE CARÊME, A

Ex 17, 3-7 ; (Rm 5, 1-2, 5-8 ) ; Jn 4, 5-42

Avez-vous remarqué dans les textes proclamés que tout le monde est fatigué, et tout le monde a soif : soif d’eau et soif d’amour. Autrement dit,  » en manque « . Ce qui peut entraîner découragement et récriminations, comme les Hébreux au désert :  » Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas ? « .
Dans la Bible, il y a toujours un lien très étroit entre les événements de la vie et les perspectives de la foi. Autrement dit, la foi nous fait découvrir des interpellations de Dieu dans les événements.
Le futur saint Augustin, au 4e siècle, se demandait pourquoi la Bible se perdait en détails de géographie, de vêtement, de parfum. Est-il possible que l’inspirateur des Saintes Ecritures ait perdu son temps à des préoccupations aussi futiles ? Certainement pas. Mais si le récit s’appesantit sur de nombreux détails, explique Augustin, c’est pour nous avertir de les lire au sens figuré, comme un symbole.
Aujourd’hui, on se rend mieux compte que  » la distance culturelle entre le monde de la Bible et le nôtre est considérable. Ce qui était clair et compréhensible en ce temps-là, nous est aujourd’hui inconnu ou étrange « . D’autant plus que dans cette civilisation ancienne, le symbolisme est roi. Alors que la nôtre ne jure que par le pratique, le rationnel et l’efficace. Il ne suffit donc pas de lire, mais de comprendre. Et il n’est pas facile de comprendre si on se contente de lire ou d’écouter de temps en temps quelques lignes isolées de leur contexte, comme c’est le cas chaque dimanche.
Selon le mythe fondateur d’Israël, les Hébreux ont fui l’esclavage égyptien. Ils sont dans le désert, soumis à l’épreuve de la soif. Sans eau, ils sont condamnés à mort. Durant cette période éprouvante, ils ont donc connu des moments de doute, de désespoir et même de révolte. A qui la faute ? Sinon au chef qui les a entraînés dans cette aventure. Moïse a sans doute failli plus d’une fois être lynché. Heureusement, il a trouvé de l’eau. Le peuple a repris confiance, et en Moïse et en Dieu. Peu importe ce qui s’est passé réellement dans le détail. La leçon du récit est dans la richesse symbolique de l’ensemble.
Ces tribus nomades ont vécu douloureusement l’importance vitale de l’eau. Elle était dès lors un élément sacré. Mais il n’y a pas que la vie physique. Pour que la vie sociale soit possible, les Hébreux ont adopté le Décalogue, Dix Paroles d’amour, offertes par Moïse au nom de Dieu. Dix règles de vie, aussi sacrées que l’eau de source. Et toutes deux indispensables pour vivre. Les Hébreux parleront donc de l’eau de la Loi.
Selon les vieilles traditions bibliques, Dieu aurait révélé à Moïse non seulement les Dix Paroles de Vie, mais également des lois rituelles, l’organisation du peuple, et jusqu’aux plans du Temple et de son ameublement, etc. Tout cela, en une seule fois au Sinaï, l’Horeb, la Montagne de Dieu. C’est pourquoi, le Dieu d’Israël sera appelé le Rocher d’où jaillit l’eau de la Loi. La Loi est donc une parole qui abreuve. Le Seigneur est bien  » le rocher qui nous sauve « , car c’est du rocher que jaillit l’eau vive.
Plus tard, quand Paul évoquera l’eau jaillissant du rocher dans le désert, il dira :  » C’est une figure de Jésus. Ce rocher, c’était le Christ « . Et en saint Jean, le Christ déclare :  » Qu’il boive, celui qui croit en moi ! « . C’est dans cette même perspective qu’il nous faut méditer l’épisode de la Samaritaine. On y trouve à nouveau l’humble réalité quotidienne : la fatigue, le doute. Ajoutez-y la soif d’eau et la soif d’amour, et vous avez tout un ensemble de signes. Autrement dit, la moindre requête humaine, même matérielle, le moindre événement de l’actualité, n’est jamais sans parenté avec les réalités spirituelles. On éclaire sa route avec la Bible et le journal.
L’épisode de la Samaritaine (1), très probablement symbolique, en est un magnifique exemple. Au départ, c’est le pur hasard. Ce qui veut dire que bien des choses étonnantes peuvent être amorcées à l’occasion d’une rencontre, d’une démarche toute ordinaire, ou incongrue, ou interdite. Par exemple, qu’un Juif s’adresse à une Samaritaine. Non seulement c’est une femme, mais elle est de la région nord, et lui de la région sud. Deux provinces en conflit pour des raisons religieuses. Lui c’est un pur, elle c’est une schismatique, une quasi païenne. Or, Jésus n’est pas arrêté par ces barrières artificielles de conventions ethniques, sexistes, politiques et religieuses, qui, souvent, séparent, condamnent et divisent. Jésus ne va pas l’accabler de leçons morales à cause de ses aventures amoureuses. Mais, en partant de cette soif d’amour, il lui dira comment la sublimer, la dépasser, en allant jusqu’au bout de son désir. Il éveillera la femme à la soif d’un amour plus généreux, sans frontières. La soif du Royaume, de la Bonne Nouvelle. A tel point qu’elle deviendra capable d’étancher elle aussi la soif des gens qu’elle rencontrera. Et même en commençant par ceux et celles qui la méprisaient… Voyez tout ce qui peut nous arriver et nous être révélé dans nos déserts intérieurs…
La campagne de carême n’a pas repris pour autant le thème de l’eau pour orienter nos partages vers tant d’êtres humains de par le monde, qui en manquent dangereusement, ou en sont trop souvent privés. Mais il est tout autant urgent de « faire reculer la faim ! ». On parle aujourd’hui de 850 millions de personnes souffrant de la faim, dont, étonnamment, deux tiers sont des agriculteurs ! (2)… Mais il ne suffit pas de s’en émouvoir, mais bien d’y répondre par une initiative de partage « pour que la Terre tourne plus juste », comme nous y invite « Entraide et Fraternité ».

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

Voir aussi : Un livre du cardinal Danneels « Si tu connaissais le don de Dieu » – commentaire pastoral de saint Jean, Ed. Fidélité, 271 pp., 19,50 €.
« Juste Terre ! » n° 61, mars-avril 2008, bimestriel d’Entraide et Fraternité. rue du Gouvernement Provisoire, 32 – B – 1000 Bruxelles, tél. 02 227 66 80, www.entraide.be

HOMÉLIE DU 2E DIMANCHE DE CARÊME, A

9 mars, 2017

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HOMÉLIE DU 2E DIMANCHE DE CARÊME, A

Gn 12, 1-4a ; 2 Tm 1, 8b-10 ; Mt 17, 1-9

En introduction à la liturgie de ce dimanche, le psaume 26 (8-9) nous invite à dire du fond du cœur :  » Je cherche ton visage. Ton visage, Seigneur, je le cherche… « .
Savez-vous qu’Abraham a cherché Dieu ? Il a même proclamé son credo avec ses pieds. C’est en marchant qu’il a cru… Et ce n’est pas une simple boutade… parce que la foi, comme la Vérité, n’est pas un point fixe, immobile et immuable, c’est un chemin à parcourir. La foi a une histoire. Elle a sa croissance et son développement. Elle a même, a-t-on écrit,  » son âge bête et son âge ingrat. Elle a ses boutons et autres maladies infantiles. Elle a ses jeux d’enfants, ses plaisanteries gamines et même douteuses… Toujours en recherche d’elle-même, elle ne tient pas en place « .
C’est pourquoi, la Bible n’est pas un traité savant, ni une doctrine proclamée de toute éternité. C’est une histoire sainte, mais totalement humaine, tapissée de roses et d’épines, de merveilles et d’horreurs. Jésus y est présent. Il s’y définit comme le Chemin, la Vérité et la Vie. Trois synonymes de mouvement. C’est pourquoi Abraham est considéré comme le père et le modèle des croyants. Un nomade, pèlerin, immigré, qui a connu les tâtonnements dans l’obscurité et l’incertitude quotidienne. De grands moments de joie quand il pouvait planter sa tente. Puis, le déchirement d’un nouveau départ pour d’autres haltes rafraîchissantes et d’autres ruptures crucifiantes.
Le chrétien, lui aussi, est un pèlerin, un éternel voyageur. Le temps du carême est le symbole de cette aventure, celle du peuple hébreu et la nôtre… De quoi s’agit-il ? De s’arracher au passé et de se tourner vers l’avenir. L’avenir, c’est la terre promise et la résurrection. Entre les deux, les risques de la Passion… Le programme ?, c’est d’écouter et de se détacher, de jeûner et de se nourrir de la Parole.
Le livre de la Genèse nous a présenté la foi comme un don, une initiative constante. Celle de Dieu et la nôtre. Car il nous appartient de l’accueillir, d’accorder un crédit à la Parole de Vie. Dieu est présenté comme un Dieu qui parle. A tel point que son Verbe, sa Parole, est incarnée en Jésus Christ… Et que le Père nous répète encore aujourd’hui comme aux disciples d’hier :  » Ecoutez-le « . Le christianisme est moins une religion du Livre qu’une religion du Verbe, c’est-à-dire de la Parole à manger, à ruminer, à digérer.
La foi n’est pas pour autant un saut dans l’absurde, mais dans la confiance, c’est-à-dire dans une relation, dans une Alliance de partenaires. La foi n’est pas uniquement une affaire de cœur. Elle est tout autant une affaire de raison.  » Je sais pourquoi je crois « . Le livre de la foi des évêques de Belgique, par exemple, publié en 1987, était une invitation à  » mieux savoir ce que l’on croit « .
Ainsi, l’aventure d’Abraham nous apprend que la foi est l’acte de liberté par excellence. Je fais crédit à Dieu. Je lui offre une adhésion libre.  » Pars de ton pays… Et Abraham partit « . La foi est une expérience de dépouillement, de pauvreté. Une libération qui transforme l’existence.
Pour Abraham, pour le peuple hébreu, pour les disciples de Jésus, comme pour nous-mêmes, la route de la foi est souvent inconfortable. Les détours y sont nombreux. Les surprises aussi. On est souvent obligé de changer de vitesse pour ne pas faire caler le moteur. Comme les apôtres, il nous arrive de proclamer solennellement notre foi, de la chanter, de l’applaudir. De reconnaître Jésus comme Messie et Parole de Dieu. Et cependant, presque aussitôt, nous pouvons être choqués, voire même révoltés par certaines conversions qu’il nous demande, et par les risques qu’elles entraînent.
Quand Jésus évoque contradictions, épreuves et possibilités de mort violente, Pierre proteste (Mt 16, 21-23). Nous aussi. Ce que l’on qualifie de  » transfiguration  » se déroule dans ce contexte de doutes et de peurs. Pour ces hommes désemparés et déstabilisés, l’aura d’amour transfigurant Jésus est venue comme le plus puissant des réconforts.
Avant d’être témoin d’un Christ défiguré, ils l’ont contemplé quelques instants transfiguré. Les témoins de la gloire sur la montagne, c’est-à-dire le rayonnement de la richesse intérieure de Jésus, seront peu de temps après témoins de sa faiblesse au jardin des Oliviers. On peut donc parler d’un instant de paradis et de réconfort. Non pas pour s’installer, mais pour pouvoir continuer. Après l’extase, il faut redescendre dans la plaine, où l’important est d’écouter Jésus, pour réaliser ce qu’il dit.
Nous pouvons, nous aussi, avoir dans notre vie des instants de transfiguration, le sentiment fugitif que Dieu est évident. Des instants où rien ne fait vraiment problème. Où quelque chose, brusquement, nous donne des ailes… Et puis, tout à coup, nous voici vulnérables à toutes les objections, plongés dans le doute. Ce n’est plus l’éclat du soleil, mais la grisaille de la morne plaine. Le chemin ordinaire. Alors, l’essentiel, c’est de garder l’oreille et l’esprit grands ouverts à la Parole, au Verbe… et aussi de prier…  » Tu nous a dit, Seigneur, d’écouter ton Fils bien aimé. Fais nous trouver dans ta Parole les vivres dont notre foi a besoin : Et nous aurons le regard assez pur pour discerner ta gloire « ….  » Relevez-vous, dit le Seigneur, et n’ayez pas peur. Laissez-vous transfigurer « .
En somme, les vraies rencontres avec le Christ sont toujours des rencontres positives, capables de faire jaillir la flamme, même d’un tas de cendres.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008-

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