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HOMÉLIE DU 23E DIMANCHE ORDINAIRE A

8 septembre, 2017

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Mt 18, 15-20

HOMÉLIE DU 23E DIMANCHE ORDINAIRE A

Ez 33, 7-9 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20

Dans un ouvrage écrit conjointement par des chercheurs croyants, chrétiens et musulmans, on peut lire que le Nouveau Testament « est digne de l’estime du musulman, car il est une voie qui mène à Dieu et à l’amour du prochain, c’est-à-dire à l’essentiel au regard de l’islam »… Et cela, même si « cette voie est différente de la sienne à maints égards » (1).
Juifs et chrétiens peuvent aussi se retrouver sur la même longueur d’onde, puisqu’ils reconnaissent par Moïse ou par Jésus que le premier et le deuxième commandement sont inséparables. La déclaration de Paul aux Romains le rappelle : « L’accomplissement parfait de la Loi, c’est l’amour ».
Mais l’amour de Dieu et du prochain ne peut rester cloîtré dans la zone sereine des principes et des nobles abstractions. Pour exister, il doit naître au monde de la réalité et donc s’incarner. c’est ici que commencent aussitôt les difficultés, les tensions et les oppositions à propos des moyens utilisés, des interprétations choisies, et de l’intervention toujours perverse des intérêts personnels, vices et passions. C’est ainsi que les instruments deviennent des idoles, le secondaire prend rang d’absolu et des formes ou traditions passagères sont déclarées « de toujours ». C’est le règne de la violence, des intégrismes et fanatismes, du légalisme et du pharisaïsme, où Dieu et l’être humain, inséparablement, sont sacrifiés sur l’autel de l’orgueil ou de la bêtise, dont chaque religion a ses temples, ses grands prêtres et sa part de fidèles.
Il est vrai que la pratique de l’amour de Dieu et des autres n’est pas synonyme de facilité ni de tranquillité. Ezéchiel souligne bien la rude et difficile tâche des prophètes qui ont à dénoncer le mal, rappeler les exigences de l’Alliance, indiquer le juste chemin, réconcilier les adversaires, maintenir l’unité et la communion… Et toujours au risque de déplaire, de froisser des susceptibilités et de mettre en péril des intérêts par trop humains.
Ardu et quotidiennement exigeant que d’exercer au sein des communautés chrétiennes, ou de l’Eglise universelle, le devoir de « correction fraternelle » qui relève du souci d’unité et de communion, de la fidélité et du pardon, sans tomber dans la démission du silence, l’orgueil janséniste ou l’arbitraire de l’inquisition.
En passant du singulier au pluriel et de Pierre à tous les disciples, Jésus a confié à son Eglise, et à chacun de ses membres, l’admirable mission et la lourde responsabilité de la réconciliation et de l’unité. Tous ceux et celles qu’il nous arrive d’enchaîner et de paralyser par notre méfiance ou notre orgueil, les éloignant ainsi, et de nous, et de Dieu, nous pouvons aussi les délier par l’amour et la patience, la délicatesse et le respect.
Chaque communauté, si petite soit-elle, a même reçu l’incroyable pouvoir de rendre Jésus présent et agissant. Il « suffit » pour cela d’être ré-unis en son nom et de « se mettre d’accord »… Il faut cependant beaucoup plus que la simple présence physique de deux ou trois personnes. C’est bien l’unité, la communion entre elles, qui est exigée pour refléter et témoigner quelque peu de la vie même de Dieu, où les diversités culminent dans l’harmonie des échanges.
Pour être Eglise, re-présenter le Christ, faire des miracles et révéler Dieu au monde, il faut que ceux et celles qui se rassemblent s’aiment et collaborent, s’éclairent et s’entraident, se corrigent et s’encouragent, cultivant chacun et ensemble « l’exigence permanente du mieux » et le souci prioritaire du royaume de Dieu.
Ces communautés familiales, paroissiales ou religieuses, les réunions pastorales, les rassemblements eucharistiques, tout comme le dialogue entre les époux, ont sans cesse besoin d’une nouvelle évangélisation. Ne sommes-nous pas excessivement en dette de l’amour mutuel, au risque de conduire tout droit à la faillite, plans et projets, et même la construction du royaume de justice et de paix ?

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

HOMÉLIE DU 22E DIMANCHE ORDINAIRE A

1 septembre, 2017

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HOMÉLIE DU 22E DIMANCHE ORDINAIRE A

Jr 20, 7-9 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 21-27

Bâtir sur le roc, c’est construire solide. Une assurance pour la vie, un succès assuré. « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise… ». Il est vrai qu’avant cette solennelle affirmation de Jésus, Simon-Pierre, au nom des disciples, avait merveilleusement affirmé sa foi au « Fils du Dieu Vivant ». « Tu es le Messie ! ». Hélas, placé sur la route, le roc peut devenir obstacle et faire trébucher les plus forts. De même, les credos les plus convaincants, les certitudes les plus profondément ancrées, gardent la fragilité des vases d’argile, si ce n’est l’illusoire sécurité de l’orgueil.
Claironner sa foi devant un public admiratif, suivre Jésus sous les applaudissements, les flashes et l’œil des caméras de la télévision, c’est une chose qui peut être grisante. Mais suivre inconditionnellement un prophète non-conformiste et son programme toujours dérangeant, essuyer quolibets, railleries et menaces, sacrifier ses illusions, renoncer aux rêves de succès et prendre de nombreux risques, c’est tout autre chose.
A peine Jésus a-t-il mis cartes sur table que Pierre-la-Fondation devient pierre d’achoppement, un piège sur la route du Seigneur. Hier, le fils de Yonas avait laissé parler en lui la voix de Dieu. Aujourd’hui, il l’étouffe et laisse s’exprimer la voix de la chair et du sang. Effrayé par les sombres perspectives d’avenir subitement entrevues, et déçu de voir menacées ses visions oniriques, Pierre passe de la louange aux vifs reproches, jusqu’à gommer la révélation et l’espérance de la résurrection. Non, Seigneur ! Tu n’auras pas à souffrir de la part des autorités religieuses, ni des garants de la Loi. Et tu n’as rien à craindre des scribes qui connaissent et conservent fidèlement « la tradition des anciens ». « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » Peut-on imaginer le Messie, le Fils du Dieu Vivant, mis à mort par le Grand Conseil ? C’est totalement inconcevable… Simon, « baptisé » Pierre, devient Satan. Et le « Suis-moi » d’hier se transforme en « Va-t-en loin de moi, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes ».
La leçon a certes porté, mais aucune leçon n’est définitive. C’est chaque jour qu’il nous faut méditer l’oracle du Seigneur : « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins » (Is 55, 8). C’est chaque jour aussi qu’il nous faut, comme le dit Paul, nous transformer en renouvelant notre façon de penser, pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu, au lieu de prendre pour modèle le monde présent.
On retrouvera Pierre à la dernière Cène, bien éveillé, au Jardin des Oliviers, profondément endormi. Dans la cour du palais du Grand Prêtre, le « Roc » trahit son Maître pour « sauver sa vie »… Et l’on vit même les disciples, après la résurrection, poser cette étonnante question : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? ». Leur foi était encore encombrée et perturbée par des idées triomphalistes.
Preuve éclatante d’authenticité, les évangélistes n’ont pas cédé aux tentations de la publicité et de la propagande, avec des portraits idéalisés et toujours angéliques, pour nous présenter les colonnes de l’Eglise. Des êtres humains, des croyants, mais qui portent le trésor de Jésus Christ et de l’Evangile « dans des vases d’argile » (2 Co 4, 7).
Tout chrétien qui ne se laisse pas modeler par le monde, la pression des majorités et celle des idéologies, et qui ne cède pas aux « envoûtements de l’argent et de la puissance », perd sa vie à cause du Christ, et la gardera.
Aujourd’hui encore, la Parole et les Béatitudes du Seigneur attirent, comme sur Jérémie, « l’injure et la moquerie », et même des menaces de mort.
Nous avons nous aussi, à offrir notre personne et notre vie en sacrifice et rendre ainsi à Dieu l’adoration et le culte véritable. Tout cela se vit et s’expérimente dans l’eucharistie. Par sa Parole, le Christ se fait connaître tel qu’il est, sans masque. Comme Pierre, nous sommes invités ensuite à affirmer notre credo en ce Jésus-là. Mais ce credo de la tête ou du cœur, qui s’exprime toujours en paroles, doit se traduire aussitôt en dispositions à le suivre. C’est le sacrifice saint, comme nous le rappelle Paul, qui nous permet vraiment de communier à celui de Jésus, toujours disponible pour faire la volonté de son Père, même au risque de sa vie. La qualité et l’authenticité de l’eucharistie se mesurent et se prouvent après la célébration, quand notre conduite est conforme au credo proclamé et à la communion exprimée. Quand la messe est finie, tout commence.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 20E DIMANCHE ORDINAIRE A

18 août, 2017

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Canaanite Woman, Très Riches Heures  Duc de Berry circa 1410

HOMÉLIE DU 20E DIMANCHE ORDINAIRE A

Is 56, 1.6-7 ; Rm 11, 13-15, 29-32 ; Mt 15, 21-28

Pour conclure ce fait divers évangélique, on pourrait épingler les qualités de la prière qui garantissent son efficacité. Il y a beaucoup plus. Jésus vient d’avoir une rencontre orageuse avec des pharisiens considérés comme des juifs exemplaires. Une élite convaincue de sa supériorité. Or, les voici interpellés par une moins que rien, parce que païenne et parce que femme. Provocatrice de surcroît. Elle sait qu’un bon juif ne peut lui adresser la parole sans se souiller. Et elle fait partie d’un peuple chassé définitivement de la terre que Dieu, selon la Bible, a donnée à Israël. C’est l’apartheid radical : religieux, culturel, politique et social. Les juifs les considéraient pratiquement comme des chiens.
Mais Jésus, le Juif et Messie d’Israël, se moque des barrières de la pureté rituelle, pour ne prendre en compte que la pureté morale et une foi exemplaire qui réduit à rien les règles d’exclusion et autres prescriptions nées de la mesquinerie des humains.
Cependant, bien au-delà d’une prière exaucée, il s’agit d’un problème plus vaste. Celui de l’universalité, c’est-à-dire la catholicité du peuple de Dieu. C’est ce qui a motivé le choix des deux premières lectures, qui traitent de cette question, à des niveaux différents. « Universalité » ou « catholicité », c’est-à-dire que la volonté de Dieu est d’offrir à tous, sans exception, la possibilité de faire alliance avec lui, d’être libérés de l’esclavage du mal, d’être intégrés dans un monde renouvelé, et d’en être aussi les bâtisseurs. Une révélation et une mission, dit la Bible, confiée au peuple d’Israël. Ce qui pouvait être compris comme un privilège. D’où, la tentation d’enfermer le peuple de Dieu dans une race, une culture, un peuple, une patrie. Tentation également de limiter la fidélité à Dieu et à son Alliance, à des lois et des traditions trop humaines. Comme celles de la race et de la culture. D’où le risque du ghetto, contre lequel devront lutter bien des prophètes.
Ainsi, Isaïe a tenté de forcer portes et fenêtres pour que soient accueillis les exclus qu’Israël regardait de très haut. Alors qu’en réalité, ils étaient appelés à constituer eux aussi « le peuple de Dieu ». Tous les prophètes ont mis en garde contre la dictature des « préceptes d’hommes » et l’obsession aveuglante des traditions humaines.
Jésus ira encore plus loin. En expliquant que l’Alliance n’est pas d’abord un respect de prescriptions humaines. Il va ainsi se heurter à la défense des privilèges, à l’incroyance des croyants, à l’étroitesse d’esprit des fidèles et à l’aveuglement des guides : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi… C’est en vain qu’ils me rendent un culte, car les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes d’hommes ». Quant aux plus farouches défenseurs des traditions, il les traitera d’ »aveugles qui guident d’autres aveugles ».
Face à la Cananéenne, la première réaction de Jésus est celle de tout juif de l’époque : indifférence et mépris (Il adoucit cependant l’injure « chien » en « petit chien »). Mais, et c’est une nouveauté : il reconnaît à cette exclue une qualité de foi. Il lui accorde même ce qui a toujours été considéré comme un privilège réservé aux croyants exemplaires : une prière exaucée par une guérison. Un scandale pour les juifs pieux, puisque le jeune prophète était passé outre à tous les interdits.
Avec Matthieu, nous sommes plus ou moins 60 ans après la mort de Jésus. Il s’agit d’une page de catéchèse, destinée à des juifs, candidats chrétiens, qui se sentaient rejetés par la communauté juive traditionnelle. Et ils en souffrent. Catéchèse également pour des païens, séduits par le message de Jésus. Ils ont même été accueillis par la jeune communauté judéo-chrétienne, alors qu’ils n’étaient ni juifs, ni circoncis, ni respectueux des prescriptions et traditions judaïques.
Une « nouvelle pastorale » qui semble avoir été pour Pierre un très douloureux cas de conscience, comme le racontent les Actes des Apôtres dans l’épisode de la vision de Joppé (chapitre 10). On le voit crispé sur les traditions de son enfance. Invité, dans un rêve ou une vision, à tuer et manger des animaux impurs, il réplique : « De ma vie, je n’ai rien mangé d’immonde ni d’impur ». Mais la voix répond : « Ce que Dieu a rendu pur, tu ne vas pas, toi, le déclarer immonde ! » (10, 9 et ss.). Alors, il osera même ensuite entrer dans la maison d’un centurion païen, bravant ainsi un grave interdit.
La tentation existe toujours aujourd’hui de confondre la fidélité à des prescriptions, des rites, des règlements humains relatifs et passagers, avec des exigences fondamentales de l’Alliance, et donc de l’Evangile. Qui, elles, peuvent et sont parfois même respectées et vécues par des « incroyants », des marginaux, des exclus, des païens, des croyants d’autres religions. Benoît XVI l’a rappelé à propos du catéchisme de l’Eglise catholique : « Il ne faut pas penser à un ensemble de règles que nous portons sur nos épaules comme une lourde besace sur le chemin de la vie. La foi est, en définitive, simple et riche ».
En fait, personne ne peut se déclarer parfaitement catholique et donc universel ou vraiment fidèle à l’Alliance. C’est chaque jour qu’il faut le devenir et le prouver. C’est constamment qu’il faut être ouvert aux surprises de la Parole et de l’Esprit pour le devenir chaque jour davantage.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

ASSOMPTION DE LA VIERGE MARIE – HOMÉLIE DU PAPE BENOÎT XVI

14 août, 2017

https://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/homilies/2005/documents/hf_ben-xvi_hom_20050815_assunzione-maria.html

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MESSE EN LA SOLENNITÉ DE L’ASSOMPTION DE LA VIERGE MARIE

HOMÉLIE DU PAPE BENOÎT XVI

Paroisse pontificale « San Tommaso da Villanova », Castel Gandolfo
Lundi 15 août 2005

Chers frères dans l’épiscopat et dans le sacerdoce, chers frères et soeurs,

Avant tout, un cordial salut à vous tous. C’est pour moi une grande joie de célébrer la Messe le jour de l’Assomption dans cette belle église paroissiale. Je salue le Cardinal Sodano, l’Evêque d’Albano, tous les prêtres, le Maire et vous tous. Merci de votre présence. La fête de l’Assomption est un jour de joie. Dieu a vaincu. L’amour a vaincu. La vie a vaincu. On a vu que l’amour est plus fort que la mort. Que Dieu possède la véritable force et que sa force est bonté et amour.
Marie a été élevée au ciel corps et âme: même pour le corps, il y a une place en Dieu. Le ciel n’est plus pour nous un domaine très éloigné et inconnu. Dans le ciel, nous avons une mère. C’est la Mère de Dieu, la Mère du Fils de Dieu, c’est notre Mère. Lui-même l’a dit. Il en a fait notre Mère, lorsqu’il a dit au disciple et à nous tous: « Voici ta Mère! ». Dans le ciel, nous avons une Mère. Le ciel s’est ouvert, le ciel a un coeur.
Dans l’Evangile, nous avons entendu le Magnificat, cette grande poésie qui s’est élevée des lèvres, et plus encore du coeur de Marie, inspirée par l’Esprit Saint. Dans ce chant merveilleux se reflète toute l’âme, toute la personnalité de Marie. Nous pouvons dire que son chant est un portrait, une véritable icône de Marie, dans laquelle nous pouvons la voir exactement telle qu’elle est. Je voudrais souligner uniquement deux points de ce grand chant. Celui-ci commence par la parole « Magnificat »: mon âme « magnifie » le Seigneur, c’est-à-dire « proclame la grandeur » du Seigneur. Marie désire que Dieu soit grand dans le monde, soit grand dans sa vie, soit présent parmi nous tous. Elle n’a pas peur que Dieu puisse être un « concurrent » dans notre vie, qu’il puisse ôter quelque chose de notre liberté, de notre espace vital, par sa grandeur. Elle sait que si Dieu est grand, nous aussi, nous sommes grands. Notre vie n’est pas opprimée, mais est élevée et élargie: ce n’est qu’alors qu’elle devient grande dans la splendeur de Dieu.
Le fait que nos ancêtres pensaient le contraire, constitua le noyau du péché originel. Ils craignaient que si Dieu avait été trop grand, il aurait ôté quelque chose à leur vie. Ils pensaient devoir mettre Dieu de côté pour avoir de la place pour eux-mêmes. Telle a été également la grande tentation de l’époque moderne, des trois ou quatre derniers siècles. On a toujours plus pensé et dit: « Mais ce Dieu ne nous laisse pas notre liberté, il rend étroit l’espace de notre vie avec tous ses commandements. Dieu doit donc disparaître; nous voulons être autonomes, indépendants. Sans ce Dieu, nous serons nous-mêmes des dieux, et nous ferons ce que nous voulons ». Telle était également la pensée du fils prodigue, qui ne comprit pas que, précisément en vertu du fait d’être dans la maison du père, il était « libre ». Il partit dans des pays lointains et consuma la substance de sa vie. A la fin, il comprit que, précisément parce qu’il s’était éloigné du père, au lieu d’être libre, il était devenu esclave; il comprit que ce n’est qu’en retournant à la maison du Père qu’il pouvait être véritablement libre, dans toute la splendeur de la vie. Il en est de même à l’époque moderne. Avant, on pensait et on croyait que, ayant mis Dieu de côté et étant autonomes, en suivant uniquement nos idées, notre volonté, nous serions devenus réellement libres, nous aurions pu faire ce que nous voulions sans que personne ne nous donne aucun ordre. Mais là où Dieu disparaît, l’homme ne devient pas plus grand; il perd au contraire sa dignité divine, il perd la splendeur de Dieu sur son visage. A la fin, il n’apparaît plus que le produit d’une évolution aveugle, et, en tant que tel, il peut être usé et abusé. C’est précisément ce que l’expérience de notre époque a confirmé.
Ce n’est que si Dieu est grand que l’homme est également grand. Avec Marie, nous devons commencer à comprendre cela. Nous ne devons pas nous éloigner de Dieu, mais rendre Dieu présent; faire en sorte qu’Il soit grand dans notre vie; ainsi, nous aussi, nous devenons divins; toute la splendeur de la dignité divine nous appartient alors. Appliquons cela à notre vie. Il est important que Dieu soit grand parmi nous, dans la vie publique et dans la vie privée. Dans la vie publique, il est important que Dieu soit présent, par exemple, à travers la Croix, dans les édifices publics, que Dieu soit présent dans notre vie commune, car ce n’est que si Dieu est présent que nous pouvons suivre une orientation, une route commune; autrement, les différences deviennent inconciliables, car il n’existe pas de reconnaissance de notre dignité commune. Rendons Dieu grand dans la vie publique et dans la vie privée. Cela veut dire laisser chaque jour un espace à Dieu dans notre vie, en commençant le matin par la prière, puis en réservant du temps à Dieu, en consacrant le dimanche à Dieu. Nous ne perdons pas notre temps libre si nous l’offrons à Dieu. Si Dieu entre dans notre temps, tout notre temps devient plus grand, plus ample, plus riche.
Une seconde observation. Cette poésie de Marie – le Magnificat – est entièrement originale; toutefois, elle est, dans le même temps, un « tissu » composé à partir de « fils » de l’Ancien Testament, à partir de la Parole de Dieu. Et ainsi, nous voyons que Marie était, pour ainsi dire, « chez elle » dans la Parole de Dieu, elle vivait de la Parole de Dieu, elle était pénétrée de la Parole de Dieu. Dans la mesure où elle parlait avec les paroles de Dieu, elle pensait avec les paroles de Dieu, ses pensées étaient les pensées de Dieu. Ses paroles étaient les paroles de Dieu. Elle était pénétrée par la lumière divine et c’est la raison pour laquelle elle était aussi resplendissante, aussi bonne, aussi rayonnante, d’amour et de bonté. Marie vit de la Parole de Dieu, elle est imprégnée de la Parole de Dieu. Et le fait d’être plongée dans la Parole de Dieu, le fait que la Parole de Dieu lui est totalement familière, lui confère également la lumière intérieure de la sagesse. Celui qui pense avec Dieu pense bien, et celui qui parle avec Dieu parle bien. Il possède des critères de jugement valables pour toutes les choses du monde. Il devient savant, sage, et, dans le même temps, bon; il devient également fort et courageux, grâce à la force de Dieu qui résiste au mal et promeut le bien dans le monde.
Et ainsi, Marie parle avec nous, elle nous parle, elle nous invite à connaître la Parole de Dieu, à aimer la Parole de Dieu à vivre avec la Parole de Dieu et à penser avec la Parole de Dieu. Et nous pouvons le faire de façons très diverses: en lisant l’Ecriture Sainte, en particulier en participant à la Liturgie, dans laquelle, au cours de l’année, la Sainte Eglise nous présente tout le livre de l’Ecriture Sainte. Elle l’ouvre à notre vie et le rend présent dans notre vie. Mais je pense également au « Compendium du Catéchisme de l’Eglise catholique », que nous avons récemment publié, et dans lequel la Parole de Dieu est appliquée à notre vie, interprète la réalité de notre vie, nous aide à entrer dans le grand « temple » de la Parole de Dieu, à apprendre à l’aimer et à être, comme Marie, pénétrés par cette Parole. Ainsi la vie devient lumineuse et nous possédons un critère de base pour notre jugement, nous recevons en même temps la bonté et la force.
Marie est élevée corps et âme à la gloire du ciel et avec Dieu et en Dieu, elle est Reine du ciel et de la terre. Est-elle si éloignée de nous? Bien au contraire. Précisément parce qu’elle est avec Dieu et en Dieu, elle est très proche de chacun de nous. Lorsqu’elle était sur terre, elle ne pouvait être proche que de quelques personnes. Etant en Dieu, qui est proche de nous, qui est même « à l’intérieur » de nous tous, Marie participe à cette proximité de Dieu. Etant en Dieu et avec Dieu, elle est proche de chacun de nous, elle connaît notre coeur, elle peut entendre nos prières, elle peut nous aider par sa bonté maternelle et elle nous est donnée – comme le dit le Seigneur, – précisément comme « mère », à laquelle nous pouvons nous adresser à tout moment. Elle nous écoute toujours, elle est toujours proche de nous, et, étant la Mère du Fils, elle participe de la puissance du Fils, de sa bonté. Nous pouvons toujours confier toute notre vie à cette Mère, qui est proche de tous.
Rendons grâce au Seigneur, en ce jour de fête, pour le don de la Mère et prions Marie, afin qu’elle nous aide à trouver le bon chemin chaque jour. Amen.

 

HOMÉLIE DU 19E DIMANCHE ORDINAIRE A

11 août, 2017

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HOMÉLIE DU 19E DIMANCHE ORDINAIRE A

1 R 19, 9a, 11-13a ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33

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Désespéré ! Le mot n’est pas trop fort quand on lit les douloureuses aventures du prophète Elie. Consacré à Dieu, prédicateur inlassable, il sème le bien et récolte les échecs. Porteur d’un message de miséricorde, c’est l’opposition qu’il rencontre à tous les niveaux. Dieu lui-même semble l’abandonner. La foi du prophète est ébranlée et son espérance à l’agonie. Le doute et la déception le torturent. L’homme sûr et fort est comme anéanti. Des idées de mort peuplent ses rêves. Ce lutteur de Dieu fuit la terre des combats, le peuple qui le délaisse, la haine des grands qui le traque.
L’exode cependant devient pèlerinage et retour aux sources mystérieuses où Dieu se révèle chaque fois et toujours comme le tout autre. Réfugié dans la splendide solitude du Sinaï, le prophète rumine son amertume et vide son cœur qui brûle encore « d’un zèle jaloux pour Yahwé le Dieu des armées ». Le Seigneur ne restera pas insensible à la détresse de son serviteur. Mais ce n’est pas dans la tempête, le tremblement de terre ou le feu, signes de puissance, de menaces et de vengeance, qu’Elie reconnaîtra son consolateur… Ce fut le murmure d’une brise légère. La douceur d’une présence invisible. La discrétion d’un ami. Le silence qui permet de discerner d’imperceptibles appels : « Va, retourne par le même chemin… ». Point n’est question de gémir sur le passé. Une œuvre a été commencée, elle doit être poursuivie. La peur fit place à la foi, et le prophète « partit de là ».
Paul, l’intrépide, a connu lui aussi l’épreuve du doute et la douleur des déceptions. Sa tristesse fut de se voir coupé des siens à cause même de Jésus Christ, de les voir refuser la Bonne Nouvelle, se s’accrocher farouchement à ce qui devait être purifié et transformé.
Paul, un géant du royaume de Dieu, déchiré entre deux fidélités. Non sans peine, il découvrira dans la tradition cet essentiel souvent caché par l’accessoire, et qui ne cesse de produire des choses nouvelles. L’apôtre sortira de la nuit de la foi en prenant appui sur la parole du Christ, comme nous y invite le psaume : « Notre espérance, c’est le Seigneur ! Prenez appui sur sa Parole » (Ps 129).
Le doute et la peur, déceptions et découragements, tentations et faiblesses, font partie intégrante des bagages spirituels du croyant : « Seigneur, sauve-moi ! ». Ce cri de Pierre n’est pas un cri unique. Dans l’évangile de ce jour, on retrouve les grandes lois des réalités de la présence de Dieu et de l’inquiétude des êtres. Jésus lui-même s’est souvent retiré dans le silence et la solitude. Un indispensable et florissant retour aux sources. Dieu est toujours à rencontrer et à découvrir.
C’est « dans la montagne » que Jésus a retrouvé lumière et force pour passer au crible de la fidélité à sa mission les revendications et les espoirs des foules, toujours prêtes à en faire le messie de leur combat nationaliste.
L’Eglise, barque de Pierre, et ceux qui s’y pressent, ne peuvent échapper à l’épreuve des tentations de la peur et du doute. Le Christ peut toujours apparaître comme « un fantôme », et même après l’avoir reconnu et entendu son invitation à venir à sa rencontre, la « certitude » peut subir le choc de l’inquiétude et de la crainte.
Le premier des apôtres, baptisé « le rocher », n’a rien du surhomme né de notre imagination. Choisi pour être fondation de l’Eglise, disciple formé par le Maître, témoin permanent de la Bonne Nouvelle annoncée, compagnon de route du « Fils de l’Homme », Pierre n’en reste pas moins de chair et de sang.
Avec les autres disciples, Simon-Pierre est surpris et bouleversé par la présence insolite de Jésus. Leur confiance sincère mais fragile se transforme en panique, et des cris d’épouvante tiennent lieu de paroles d’accueil. Le mot rassurant du Christ ne suffit pas à calmer leur esprit et leur cœur. Pierre réclame un signe, une preuve… Exaucé par le « Viens », l’apôtre ose, risque, mais en comptant trop sur ses propres forces, la seule crainte du vent fit renaître le doute et jaillir l’angoisse… « Seigneur, sauve-moi ! ». Un cri d’humilité et d’abandon. Une leçon de confiance.
Toute la Bible est appel à l’amour et à la confiance, la foi et l’espérance, mais aussi au réalisme de notre faiblesse et à l’indispensable modestie. Nos barques cherchent la terre ferme, mais elles doivent naviguer par tous les temps. Elles ne peuvent échapper aux assauts des forces aveugles et déchaînées, aux tempêtes et aux orages de tous genres.
Dans la nuit et l’épreuve, les doutes et les déceptions, Dieu souvent semble nous laisser à la solitude et au danger. Et cependant, jamais il ne s’éloigne. Sa voix reste discrète, ses appels résonnent en sourdine… Quand tout semble perdu, il est là, la main tendue, à l’écoute d’un cri d’humilité, d’un appel confiant.
L’invitation au rassemblement eucharistique nous atteint dans l’agitation et les préoccupations du monde, les déceptions de la vie, la nuit de la foi et les tempêtes du doute. La célébration peut être notre Sinaï, le retour aux sources, où Dieu se révèle avec une étonnante discrétion et d’humbles signes. L’eucharistie, c’est la main tendue. Elle est appel à une confiance renouvelée, à un acte de foi qui balaye les hésitations et exorcise la peur.

Le « Journal d’un désespéré » est aussi celui de l’espérance.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR – HOMELIE

4 août, 2017

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TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR – HOMELIE

Dt 7,9-10, 13-14 ; 2 P 1. 16-19 ; Mt 17, 1-9

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Sans doute a-t-il fallu beaucoup d’humilité aux apôtres pour raconter leur expérience de la transfiguration. N’est-elle pas l’aveu d’un semi-échec, celui d’un aveuglement qui les a conduits au doute, au découragement et même au désespoir et à la trahison ? Quand Matthieu, Marc et Luc mettent par écrit leur enseignement, plusieurs dizaines d’années se sont écoulées. Ils sont dès lors devenus capables de découvrir et de donner le sens exact d’un évènement dont le message leur avait partiellement échappé au moment même.
Ils avaient certes compris que Jésus méritait leur confiance totale, que Jésus prenait la relève de Moïse, le législateur, et que sa voix prophétique ne faisait qu’amplifier celle d’Elie. Les deux guides du peuple hébreu donnaient en quelque sorte leur caution. Le charpentier de Nazareth méritait d’être écouté. Il devait être entendu et suivi.
Il faut saisir les moments de grâce qui jalonnent notre vie quotidienne. Ils ne sont pas pour autant des miracles ou des coups de baguette magique. Les expériences spirituelles ont leurs zones d’ombres et de mystères qui nous laissent hésitants. La clarté lumineuse de cette « vision » née de la foi, laisse intacte notre liberté, nos faiblesses et nos réticences. Même les apôtres contemplant le Seigneur et témoins journaliers de sa présence, de sa parole et de sa vie n’ont pas tout ni bien compris.
Notre situation n’est guère différente et nos chances de découvrir le Christ transfiguré ne sont guère moindre que celles des premiers disciples. Ce qu’ils nous livrent en toute franchise de leur expérience et de leurs découvertes spirituelles, de leur foi et de leur incrédulité, constitue une invitation à les suivre dans leur recherche passionnée de Dieu, comme à nous méfier de nos réactions trop intéressées ou trop craintives.
La transfiguration n’est pas un miracle spectaculaire, un évènement exceptionnel, réservé à une poignée de privilégiés et qui serait soumis à l’adhésion de notre foi. Ceux qui fréquentent tant soit peu la Bible savent que les expériences religieuses se traduisent et s’expliquent en termes convenus et que peuvent déchiffrer sans peine les initié, mais dérouter ceux qui ne le sont pas.
Il y a transfiguration chaque fois que nous découvrons la présence et l’action de Dieu dans les personnes et les évènements. Chaque fois que nous percevons au-delà des apparences et du brouillard la vérité profonde des êtres et des choses. Il est des moments de grâce où nous voyons comme dans un éclair une vérité lumineuse, une route éclairée, la réponse limpide à nos interrogations… Et nous voudrions intensément que ces moments de paradis se prolongent… Nous étions « montés », mais il nous faut redescendre. Nous avons vu et compris, mais il nous faut entreprendre. Nous avons été réconfortés et fortifiés, mais il faut reprendre le combat et retrouver l’obscurité.
Pour découvrir le Christ dans la plénitude de ce qu’il est, il faut toujours se laisser conduire à l’écart de nos routes encombrées, du dédale de nos pistes sans issues. Il faut toujours gravir une « montagne », prendre quelque peu de distance et de hauteur, afin de mesurer à leur juste petitesse nos priorités, nos ambitions et nos soucis trop envahissants.
C’est dans ce « là-haut » de notre univers intérieur que nous pouvons apprendre à écouter et à faire confiance en celui qui est la Parole même de Dieu, appel à rompre les amarres, point de départ d’une aventure dans l’inconnu de la foi.
Encore faut-il ouvrir largement les yeux et les oreilles, l’esprit et le cœur, pour comprendre que les instants de grâce n’invitent pas à « planter sa tente » en terre de paradis. L’avant-goût du définitif est fugace. Longue est la route qu’il reste à parcourir et nombreux les carrefours où les souffrances et les épreuves croiseront notre chemin. C’est faute de l’avoir saisi que les disciples ont faibli à l’heure de l’ultime combat.
Chaque dimanche, le Seigneur nous rassemble autour de lui pour se révéler à nous, nous inonder de sa lumière et fortifier notre espérance. Transfigurés à notre tour, nous pourrons le rejoindre avec détermination sur le rude chantier du monde, pour rayonner et « accomplir sa Parole ».

Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925-2008

HOMÉLIE DU 17E DIMANCHE ORDINAIRE A

28 juillet, 2017

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HOMÉLIE DU 17E DIMANCHE ORDINAIRE A

1 R 3, 5. 7-12 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13, 44-52

Un trésor ! Un mot magique en tout lieu et toute époque. Collectionneurs passionnés remuent ciel et terre pour obtenir tel ou tel objet, misant sur une valeur qui relativise tout le reste.
Aujourd’hui, mettons-nous un instant dans la peau de Salomon à qui Dieu apparaît en songe et lui dit : « Fais-moi connaître tes désirs, tes souhaits, je vais les exaucer. » Nous voici probablement bien embarrassés. Qu’allons-nous demander ? Le jackpot ? Le gros lot fait toujours rêver…
Les biographes du livre des Rois, eux, en tout cas, n’étaient pas embarrassés. Leur préoccupation n’était pas de témoigner d’un événement historique, mais de se situer dans une perspective religieuse. Il s’agissait pour eux de présenter un roi idéal, dont les réactions ne pouvaient être qu’exemplaires. D’où, cette réponse sublime d’un Salomon super idéalisé : « Donne à ton serviteur un cœur attentif pour qu’il sache gouverner ton peuple et discerner le bien et le mal ». Or, précise l’Ecriture, « un cœur attentif, intellige nt et sage » s’acquiert par la méditation de la Loi du Seigneur. Sa Parole. C’est elle qui apprend à juger et à secomporter en toute sûreté et assurance. C’est ce que détaillent les 176 versets du psaume 118, dont quelques-uns sont proposés dans la liturgie de ce jour : « Mon héritage, Seigneur, je l’ai dit : c’est d’observer tes paroles ». « Mon bonheur, c’est la loi de ta bouche plus qu’un monceau d’or ou d’argent ». « Les paroles de ta Loi m’ont donné l’intelligence ». « La vraie sagesse, c’est la parole de Dieu ». C’est grâce à elle que l’on peut acquérir le plus grand des trésors qui soit.
La situation de Salomon est donc comparable à celle du disciple dont parle l’Evangile. C’est pourquoi la liturgie les a réunis ce dimanche. Tout disciple doit pouvoir discerner le bien du mal, le vrai du faux. Et donc, travailler le champ de sa vie pour la gouverner en vue du Royaume.
Les deux paraboles proposées par Jésus sont d’ailleurs toujours d’actualité. Quel que soit le genre de trésor. Et la procédure est de tous les temps. Quand on découvre un bien précieux, quand on tient vraiment à quelque chose ou à quelqu’un, on est prêt à y mettre le prix, et le temps pour l’acquérir. La question est de savoir si nous sommes aussi logiques, aussi attentifs et habiles, aussi décidés quand il s’agit de valeurs d’éternité.
Autrement dit, quel prix sommes-nous prêts à payer pour le Royaume de Dieu qui est non seulement une richesse incomparable pour ici-bas, mais qui conditionne également la qualité et le bonheur de notre vie au-delà de la mort. En fait, nous sommes trop peu passionnés par les richesses d’un Royaume de justice et de paix. Ses valeurs et ses exigences, apparaissent trop souvent synonymes de lois et de commandements, de rigueur et de renoncement, comme autant d’éteignoirs qui freinent la liberté. En réalité, avec la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, l’anonymat des règlements, le visage revêche des commandements, ont cédé le pas à l’amour de quelqu’un. La loi, le chemin, la vérité, la vie, c’est Jésus lui-même. C’est lui le trésor caché, la perle précieuse. Pour établir avec lui une alliance et être fidèle à son amour, il faut y mettre le prix, mais un prix qui est peu de chose, comparé à ce que l’on peut acquérir.
Je crois que nous cultivons trop souvent un vocabulaire et une mentalité de renoncements plutôt que d’attachement. Pendant plus de 30 ans, j’ai reçu des fiancés en vue de leur mariage. Je n’en ai jamais vu en larmes parce qu’ils devaient quitter leurs parents, ni évoquer les douloureux sacrifices auxquels ils devaient consentir en contractant une alliance de vie. Ils se réjouissaient plutôt d’avoir trouvé chacun leur pierre précieuse, leur « trésor ». Tout n’est certes pas terminé pour autant. Il s’agira de persévérer, d’approfondir, d’entretenir, de réparer, de cultiver nos terres intérieures, où l’on trouve des cailloux, des mauvaises herbes, des ronces et des épines.
De même, ceux et celles qui rencontrent le Christ, et découvrent ainsi la perle de grande valeur et le Royaume promis. Alors ils n’hésitent pas à prendre le risque de payer le prix d’une aventure d’amour.
Ici, également, il faudra écarter les obstacles, tailler les branches folles, briser des chaînes, se dépouiller de certains biens. C’est la note à payer, mais son montant est à notre portée. « Déchiffrer ta Parole illumine, chante le psalmiste. Et les gens simples la comprennent » (Psaume 118).
Du trésor des paraboles, on peut constamment tirer du neuf et de l’ancien, de l’inattendu, du plus incarné, du plus adapté. Ce trésor est une Bonne Nouvelle annoncée aujourd’hui, pour aujourd’hui. Elle transforme notre existence personnelle, celle de nos communautés, celle de l’Eglise, celle de la société. Encore faut-il qu’elle puisse prendre racines dans notre vie, pleine d’ambiguïtés et de compromissions.
« Seigneur, accorde-moi ce trésor de la conversion, qui engage ma vie dans une nouvelle direction. Fais-moi la grâce du trésor de la foi, ce nouveau regard du cœur, qui voit autrement les biens de la terre, le présent et le futur, les personnes et les événements de notre histoire » (Michel Hubaut).

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

 

HOMÉLIE DU 16E DIMANCHE ORDINAIRE A

22 juillet, 2017

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HOMÉLIE DU 16E DIMANCHE ORDINAIRE A

Sg 12, 13, 16-19 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43

Il y a quelques années déjà, un candidat à l’émission télévisée du Jeu du Millionnaire devait répondre à la question suivante : Selon la Bible, quel est le saint qui fut ressuscité par Jésus ? Il s’agissait de choisir entre S. Jean Baptiste, S. Lazare, S. Pierre et un quatrième dont j’ai oublié le nom. Grand silence. Le jeune homme avoue son ignorance. Mais, recourant à l’avis d’un ami très cultivé, il répond S. Lazare. Ouf ! On pouvait passer à la question suivante…

« Ignorer les Ecritures, c’est ignorer le Christ », disait S. Jérôme.

Mais l’ignorance du candidat millionnaire n’était évidemment pas bien grave et celle du journaliste non plus, même si dans la Bible il n’est jamais question de saint ni de sainte, qu’il s’agisse de Marie et Joseph, Lazare, Jean Baptiste ou Pierre. Mais cela m’a rappelé une question posée par Mgr Huard : « Oserions-nous prétendre que notre foi s’alimente vraiment à la fréquentation assidue des Ecritures ?  » (1). Bonne question ! Même si, chaque dimanche, au repas de la Parole et du Pain, nous en recevons quelques miettes comme mise en appétit. C’est bien peu de chose. Et nous y communions ensuite, c’est-à-dire nous y adhérons sans pour autant avoir bien compris, et leur sens, et leurs conséquences concrètes. Or, cette Parole est Bonne Nouvelle pour aujourd’hui. Elle vient parler au cœur de nos vies, non seulement pour nous instruire, mais pour nous transformer. Pour améliorer notre existence et celle de la société. Il faut donc qu’elle soit fréquentée, étudiée, méditée, mangée, ruminée et priée pour qu’elle puisse s’incarner, c’est-à-dire se concrétiser dans notre vie quotidienne.
Dimanche dernier, la parabole nous a posé une question directe et concrète : Que faites-vous, que faisons-nous de la Parole de Dieu qui est régulièrement semée sur notre sol ? Et une question complémentaire : Quelle est la qualité de notre sol ?
Semence de vie, la Parole dite de Dieu doit pouvoir rencontrer une terre favorable, accueillante. Or, parmi les terrains qui reçoivent régulièrement la semence, il y a, disait Jésus, 75 % d’échec. Trois terrains sur quatre sont rocailleux, mal entretenus ou mal ensemencés. Il ne suffit donc pas que la graine soit jetée. Il ne suffit pas que la Parole soit lue, annoncée, proclamée. Il faut y apporter un certain intérêt.
Il ne suffit pas non plus de l’entendre, il faut encore l’écouter. Ecouter avec son cœur… L’écouter ne suffit pas, il faut s’efforcer de la comprendre, et donc de chercher à la déchiffrer, à l’interpréter. Il ne suffit pas de lui accorder de la sympathie ni même de l’admiration, il faut encore l’accueillir, lui donner une place importante, une priorité, jusqu’à vouloir la mettre en pratique, et donc lui permettre de prendre racines. Pour cela, il faut la fréquenter, l’étudier, en discuter, la partager. Nous la connaissons si peu et si mal, alors qu’elle est inépuisable et qu’elle peut constamment nous révéler du neuf et du mieux. C’est comme une plante qu’il faut cultiver, disaient les Pères de l’Eglise.
Cette parabole se prolonge aujourd’hui, avec quelques précisions à propos du bon terrain. Même quand la semence a été bien accueillie et que le grain a pris racines, il va côtoyer de mauvaises graines qui sont en nous, et que nous n’avons pas nécessairement nous-mêmes semées. Ce qui est vrai pour chacun de nous et qui est vrai pour le monde. Le bien et le mal, le bon grain et l’ivraie poussent ensemble. Ainsi, la récolte peut toujours être compromise par l’invasion de mauvaises herbes venues d’un peu partout.
A l’époque, Jésus voulait donner une leçon de patience et une leçon de tolérance à ses disciples un peu trop pressés à vouloir éliminer les pharisiens, semeurs d’ivraie, qui s’attaquaient à Jésus, le bon semeur. Les disciples étaient partisans de la manière forte : se précipiter pour arracher l’ivraie, sanctionner les mauvais semeurs et se barricader dans le ghetto d’une secte de « purs ». Ils oubliaient que dans toute personne, dans toute société, y compris religieuse, le bien et le mal sont entremêlés, la lumière et les ténèbres aussi. Il faut donc de la patience pour faire le tri, pour bien discerner. Il faut de la patience pour supporter sans agressivité ni découragement l’ivraie dans notre propre champ et dans celui des autres. Patience et tolérance pour ne pas arracher à tort et à travers. Permettre aussi au bon grain de se fortifier et de grandir, pour donner à chacun un temps de croissance et donc de conversion. Les bons ne sont pas tous d’un côté, ni les méchants tous de l’autre. Et nous ne sommes ni les juges ni les moissonneurs.
Souvenez-vous de la première lecture. Une prière : Toi Seigneur qui disposes de la force, tu juges avec indulgence. Tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagements. Par ton exemple, tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain. A ceux qui ont péché, tu accordes même la conversion.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

HOMÉLIE DU 15E DIMANCHE ORDINAIRE A – LE SEMEUR

14 juillet, 2017

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HOMÉLIE DU 15E DIMANCHE ORDINAIRE A

Is 55, 10-11 ; Rm 8, 18-23 ; Mt 13, 1-23

Aujourd’hui, les textes bibliques sont destinés à redonner espoir aux découragés et aux déçus, toutes catégories… Isaïe s’adresse à des compatriotes, expulsés de leur maison, humiliés et ruinés, qui ont souffert sur les routes de l’exil et se sentent abandonnés de Dieu et des autres humains. Paul s’adresse aux chrétiens de Rome, déchirés entre ceux qui refusent toute référence à Israël et d’autres qui restent accrochés aux pratiques juives traditionnelles. Matthieu présente sa version de l’Evangile au moment où la jeune Eglise fait déjà l’expérience de la persécution. D’où, la parabole de la semence et des quatre terrains, bien adaptée aux temps d’inquiétude et de découragement.
Mais pour retrouver l’espoir, il ne faut pas s’évader dans le rêve, ni dans une spiritualité désincarnée, ni compter constamment sur des miracles. Car si Dieu ne fait jamais défaut, il respecte aussi la liberté qu’il a donnée aux êtres humains. La puissance de Dieu est en quelque sorte soumise aux faiblesses et aux obstacles que nous accumulons nous-mêmes.
Par exemple : Les prédicateurs et les pratiquants de l’Evangile s’étonnent parfois des oppositions ou de l’indifférence qu’ils rencontrent, ou encore de la fragilité des conversions. Ils ont beau semer et encore semer la meilleure graine, les récoltes sont maigres et parfois rien ne lève… comme semblerait l’évoquer l’ »audit » de la pratique dominicale et des rituels de passage de l’Eglise catholique belge (1).
Comme des parents aussi, qui multiplient les conseils, renforcés par leur témoignage de vie, mais ne récoltent parfois que des ronces, des épines ou de jeunes pousses sans racines. La foi ne se transmet ni avec les chromosomes ni avec le lait de la nourrice (J.M. Verlinde). Il en va de même pour les invitations du Christ. Ses appels, ses invitations, ses conseils, ses reproches, semés sur nos terres intérieures, ne portent pas toujours les fruits espérés. Et nous sommes parfois découragés en contemplant le piètre état de nos jardins intérieurs. Il faut cependant garder l’espérance ou la retrouver.
Or, LA PAROLE EST EFFICACE. Mais entre les semailles et la moisson, il faut accepter patiemment des mois ou des années de lente croissance. Les premières pousses sont fragiles. Elles sont menacées par les ronces et les herbes sauvages, et ont donc besoin de soins adaptés et attentifs. On ne fait pas germer les graines à coups de fouet ni en les écrasant de nos impatiences. Encore moins en les mettant en péril par nos négligence et nos refus.
La semence possède en puissance une récolte infinie. Or, cette minuscule merveille est condamnée à la stérilité, si elle ne rencontre pas au moins un petit bout de terre accueillante. L’enseignement du Christ nous rappelle donc les lois déroutantes de la croissance, de la patience et de la liberté. « On plante un pin, écrit Isaïe. Mais c’est la pluie qui le fait grandir ».
Evidemment, la semence peut tomber sur un terrain et y être écrasée et piétinée. Sur un autre, les premières pousses seront étouffées. Sur un troisième, elles seront polluées et resteront stériles. Un quatrième champ sera plus accueillant et offrira à la semence l’occasion de faire des merveilles.
De toute manière, comme l’affirme Isaïe, et c’est formidable : « La Parole qui sort de la bouche du Seigneur ne lui reviendra pas sans résultat… sans avoir accompli sa mission ». D’autant plus que Dieu est patient. « Il jette à pleines mains sa Parole de Vie dans les sillons de notre vie, sans se soucier de nos refus, de nos indifférences, de nos négligences, persuadé qu’il y aura toujours quelques grains qui parviendront à s’enraciner » (J. M. Verlinde). Autrement dit, malgré les oppositions, les obstacles, les refus et les trahisons, la Parole créatrice peut toujours atteindre çà et là un petit espace hospitalier pour y déposer son germe de vie. Il faudra ensuite le protéger des broussailles ou des eaux qui risquent de l’étouffer.
Ainsi, disait Grégoire le Grand, méfiez-vous des richesses. Elles sont agréables. En réalité, elles constituent un terrain plein d’épines acérées. De toute manière, elles ne feront pas disparaître la pauvreté de votre âme. La Parole, disait-il encore, « est une nourriture. Mais il faut la conserver dans les profondeurs de la mémoire. Sinon, elle est comparable à une nourriture avalée à la hâte, puis rejetée par un estomac malade ».
En faisant corps autour de la table de la Parole et du Pain partagé, nous sommes venus à la rencontre et à l’écoute du Semeur. Alors, en ce jour de repos, que ferons-nous de cette surprenante Parole toujours à l’œuvre, et qui attend un terrain, suffisamment accueillant pour qu’elle puisse y prendre racines ? Sera-t-elle ruminée dans le silence de notre cœur ? Sera-t-elle partagée en famille pour être accueillie dans la terre de notre quotidien ? Sera-t-elle priée et contemplée ? C’est à chacun de répondre.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

(1) Voir La Libre Belgique du 9 juillet 2008.

HOMÉLIE DU 14E DIMANCHE ORDINAIRE A

7 juillet, 2017

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HOMÉLIE DU 14E DIMANCHE ORDINAIRE A

Za 9, 9-10 ; Ps 144 ; Rm 8, 9, 11-13 ; Mt 11, 25-30

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Jésus et les enfants

Les prophètes bibliques ont souvent utilisé les situations politiques pour en faire des paraboles de révélation messianique. Les manifestations sportives aussi, constituent un excellent matériau pour créer des paraboles. Ainsi, Paul, cet athlète de la foi, a utilisé des images sportives pour exprimer le sens de l’existence chrétienne (1 Co 9, 24-27). Et Isaïe annonçait déjà un Seigneur qui serait juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux (Is 2, 4)…
Si, aujourd’hui, « le sport est devenu une religion sans Dieu, qui divinise l’homme », les peuples ont toujours espéré un sauveur, un messie, qui soit à la fois un vainqueur et un bienfaiteur. Mais il y a des messies politiques et des messies religieux. Il arrive qu’on les confonde. Il y a quelques années, Pat Robertson, le plus célèbre des télévangélistes, a affirmé le rôle messianique de l’Amérique. Il en a même fait la patrie du « peuple de Dieu ».
L’actualité, tant politique que sportive, et d’un bout à l’autre de la planète, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, peut également susciter de nouveau rois ou messies, auxquels un culte, souvent éphémère, est rendu. Gouvernants ou vedettes nationales sont facilement élevés au grade de dieu ou demi-dieu…
Jadis (1e lecture), quand le petit peuple juif, déjà fort éprouvé et souvent déçu, apprend qu’Alexandre le Grand va de victoire en victoire, il se demande si ce conquérant païen ne pourrait pas être LE Messie, si souvent annoncé, si souvent promis. Ou bien faut-il attendre un nouveau roi, juif celui-là, puissant et guerrier, LE vrai messie, qui pourrait faire face à tous les conquérants et les vaincre ?
Oui, le messie sera un roi, répond le prophète. Et même un roi victorieux. Mais sa force ne résidera pas dans ses attitudes orgueilleuses et belliqueuses, ni dans ses armes, ses chars et ses chevaux de combat. Il sera plutôt un briseur de guerre, un bâtisseur de paix. Un homme juste et humble, qui se mettra au service de son peuple.
Le psaume en esquisse le portrait, et donc, toutes proportions gardées, celui, idéal, de ses disciples. C’est-à-dire LE NOTRE. Ce vrai roi, ce vrai pasteur, est lent à la colère et plein d’amour. Il est VRAI en tout ce qu’il dit, FIDELE en tout ce qu’il fait. Il n’écrase pas les accablés. Il n’accable pas ceux qui tombent. Au contraire, il les redresse. Il est en tout et partout un artisan de paix, un stoppeur de conflits, un réconciliateur.
Jésus de Nazareth répond bien à ces critères. Un messie désarmé, qui n’est pas « sous l’emprise de la chair », mais « sous l’emprise de l’Esprit », vient de nous rappeler Paul. C’est-à-dire qu’il n’est pas venu en brandissant la loi, en multipliant et en précisant minutieusement les observances. Il n’y a pas chez lui de raideur doctrinale, pas de vision autoritaire et dominatrice, pas de triomphalisme, ni de rigidité prétentieuse. Pour établir son royaume, il est d’abord allé vers ceux et celles qu’on regarde de haut ou de loin, à distance.
Cependant, ces tout petits, dont parle Matthieu, n’étaient pas pour autant des enfants de chœur ni des enfants de Marie, mais des prostituées, des infirmes, des contagieux, des marginaux de tous genres… Venez à moi, vous tous aussi qui peinez sous le carcan de lois religieuses inadaptées, minutieuses et tatillonnes, accumulées par des législateurs pieux mais désincarnés, et interprétés par des fonctionnaires esclaves de la lettre.
Le joug du Messie est tout autre. C’est celui de l’amour véritable, qui libère de tout esclavage, tant celui de la chair que celui de la loi, dira Paul. Encore faut-il ici ne pas se tromper de « chair ». Car nous sommes encore prisonniers d’une vieille tradition qui n’est ni biblique ni évangélique, et qui réduit les mots « chair » et « charnel » aux seules impulsions sexuelles. Or, la chair n’est pas le péché, mais le chemin par lequel le péché s’introduit dans l’être humain. Un péché qui peut même se servir des prescriptions religieuses. La chair, nous dit la Bible, c’est le corps humain tout entier. Un être de chair et de sang, c’est-à-dire fragile. Une fragilité que n’a pas dédaigné le Verbe qui s’est fait chair. Cette fragilité s’exprime en tendances égoïstes. Y succomber, c’est dès lors accomplir « les oeuvres de la chair », agir sous l’emprise de la chair. C’est déséquilibrer ou rompre l’harmonie qui doit régner entre la chair et l’esprit pour qu’ils puissent s’appuyer l’un sur l’autre, s’enrichir l’un l’autre.
De toute manière, les désirs et les faiblesses de la chair ne se limitent pas aux diverses formes d’impureté et de débauche. Il y a aussi, précise Paul dans une autre lettre, la haine et la discorde, péchés de la chair ! la jalousie et les emportements, péchés de la chair ! les disputes et les dissensions, péchés de la chair ! l’envie, les ripailles et toutes les formes d’idolâtrie, péchés de la chair !… Il est bon de le savoir et d’en tenir compte pour postuler une place de disciple. Car le Christ embauche.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

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