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ASSOMPTION DE LA VIERGE MARIE – HOMÉLIE DU PAPE BENOÎT XVI

14 août, 2017

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MESSE EN LA SOLENNITÉ DE L’ASSOMPTION DE LA VIERGE MARIE

HOMÉLIE DU PAPE BENOÎT XVI

Paroisse pontificale « San Tommaso da Villanova », Castel Gandolfo
Lundi 15 août 2005

Chers frères dans l’épiscopat et dans le sacerdoce, chers frères et soeurs,

Avant tout, un cordial salut à vous tous. C’est pour moi une grande joie de célébrer la Messe le jour de l’Assomption dans cette belle église paroissiale. Je salue le Cardinal Sodano, l’Evêque d’Albano, tous les prêtres, le Maire et vous tous. Merci de votre présence. La fête de l’Assomption est un jour de joie. Dieu a vaincu. L’amour a vaincu. La vie a vaincu. On a vu que l’amour est plus fort que la mort. Que Dieu possède la véritable force et que sa force est bonté et amour.
Marie a été élevée au ciel corps et âme: même pour le corps, il y a une place en Dieu. Le ciel n’est plus pour nous un domaine très éloigné et inconnu. Dans le ciel, nous avons une mère. C’est la Mère de Dieu, la Mère du Fils de Dieu, c’est notre Mère. Lui-même l’a dit. Il en a fait notre Mère, lorsqu’il a dit au disciple et à nous tous: « Voici ta Mère! ». Dans le ciel, nous avons une Mère. Le ciel s’est ouvert, le ciel a un coeur.
Dans l’Evangile, nous avons entendu le Magnificat, cette grande poésie qui s’est élevée des lèvres, et plus encore du coeur de Marie, inspirée par l’Esprit Saint. Dans ce chant merveilleux se reflète toute l’âme, toute la personnalité de Marie. Nous pouvons dire que son chant est un portrait, une véritable icône de Marie, dans laquelle nous pouvons la voir exactement telle qu’elle est. Je voudrais souligner uniquement deux points de ce grand chant. Celui-ci commence par la parole « Magnificat »: mon âme « magnifie » le Seigneur, c’est-à-dire « proclame la grandeur » du Seigneur. Marie désire que Dieu soit grand dans le monde, soit grand dans sa vie, soit présent parmi nous tous. Elle n’a pas peur que Dieu puisse être un « concurrent » dans notre vie, qu’il puisse ôter quelque chose de notre liberté, de notre espace vital, par sa grandeur. Elle sait que si Dieu est grand, nous aussi, nous sommes grands. Notre vie n’est pas opprimée, mais est élevée et élargie: ce n’est qu’alors qu’elle devient grande dans la splendeur de Dieu.
Le fait que nos ancêtres pensaient le contraire, constitua le noyau du péché originel. Ils craignaient que si Dieu avait été trop grand, il aurait ôté quelque chose à leur vie. Ils pensaient devoir mettre Dieu de côté pour avoir de la place pour eux-mêmes. Telle a été également la grande tentation de l’époque moderne, des trois ou quatre derniers siècles. On a toujours plus pensé et dit: « Mais ce Dieu ne nous laisse pas notre liberté, il rend étroit l’espace de notre vie avec tous ses commandements. Dieu doit donc disparaître; nous voulons être autonomes, indépendants. Sans ce Dieu, nous serons nous-mêmes des dieux, et nous ferons ce que nous voulons ». Telle était également la pensée du fils prodigue, qui ne comprit pas que, précisément en vertu du fait d’être dans la maison du père, il était « libre ». Il partit dans des pays lointains et consuma la substance de sa vie. A la fin, il comprit que, précisément parce qu’il s’était éloigné du père, au lieu d’être libre, il était devenu esclave; il comprit que ce n’est qu’en retournant à la maison du Père qu’il pouvait être véritablement libre, dans toute la splendeur de la vie. Il en est de même à l’époque moderne. Avant, on pensait et on croyait que, ayant mis Dieu de côté et étant autonomes, en suivant uniquement nos idées, notre volonté, nous serions devenus réellement libres, nous aurions pu faire ce que nous voulions sans que personne ne nous donne aucun ordre. Mais là où Dieu disparaît, l’homme ne devient pas plus grand; il perd au contraire sa dignité divine, il perd la splendeur de Dieu sur son visage. A la fin, il n’apparaît plus que le produit d’une évolution aveugle, et, en tant que tel, il peut être usé et abusé. C’est précisément ce que l’expérience de notre époque a confirmé.
Ce n’est que si Dieu est grand que l’homme est également grand. Avec Marie, nous devons commencer à comprendre cela. Nous ne devons pas nous éloigner de Dieu, mais rendre Dieu présent; faire en sorte qu’Il soit grand dans notre vie; ainsi, nous aussi, nous devenons divins; toute la splendeur de la dignité divine nous appartient alors. Appliquons cela à notre vie. Il est important que Dieu soit grand parmi nous, dans la vie publique et dans la vie privée. Dans la vie publique, il est important que Dieu soit présent, par exemple, à travers la Croix, dans les édifices publics, que Dieu soit présent dans notre vie commune, car ce n’est que si Dieu est présent que nous pouvons suivre une orientation, une route commune; autrement, les différences deviennent inconciliables, car il n’existe pas de reconnaissance de notre dignité commune. Rendons Dieu grand dans la vie publique et dans la vie privée. Cela veut dire laisser chaque jour un espace à Dieu dans notre vie, en commençant le matin par la prière, puis en réservant du temps à Dieu, en consacrant le dimanche à Dieu. Nous ne perdons pas notre temps libre si nous l’offrons à Dieu. Si Dieu entre dans notre temps, tout notre temps devient plus grand, plus ample, plus riche.
Une seconde observation. Cette poésie de Marie – le Magnificat – est entièrement originale; toutefois, elle est, dans le même temps, un « tissu » composé à partir de « fils » de l’Ancien Testament, à partir de la Parole de Dieu. Et ainsi, nous voyons que Marie était, pour ainsi dire, « chez elle » dans la Parole de Dieu, elle vivait de la Parole de Dieu, elle était pénétrée de la Parole de Dieu. Dans la mesure où elle parlait avec les paroles de Dieu, elle pensait avec les paroles de Dieu, ses pensées étaient les pensées de Dieu. Ses paroles étaient les paroles de Dieu. Elle était pénétrée par la lumière divine et c’est la raison pour laquelle elle était aussi resplendissante, aussi bonne, aussi rayonnante, d’amour et de bonté. Marie vit de la Parole de Dieu, elle est imprégnée de la Parole de Dieu. Et le fait d’être plongée dans la Parole de Dieu, le fait que la Parole de Dieu lui est totalement familière, lui confère également la lumière intérieure de la sagesse. Celui qui pense avec Dieu pense bien, et celui qui parle avec Dieu parle bien. Il possède des critères de jugement valables pour toutes les choses du monde. Il devient savant, sage, et, dans le même temps, bon; il devient également fort et courageux, grâce à la force de Dieu qui résiste au mal et promeut le bien dans le monde.
Et ainsi, Marie parle avec nous, elle nous parle, elle nous invite à connaître la Parole de Dieu, à aimer la Parole de Dieu à vivre avec la Parole de Dieu et à penser avec la Parole de Dieu. Et nous pouvons le faire de façons très diverses: en lisant l’Ecriture Sainte, en particulier en participant à la Liturgie, dans laquelle, au cours de l’année, la Sainte Eglise nous présente tout le livre de l’Ecriture Sainte. Elle l’ouvre à notre vie et le rend présent dans notre vie. Mais je pense également au « Compendium du Catéchisme de l’Eglise catholique », que nous avons récemment publié, et dans lequel la Parole de Dieu est appliquée à notre vie, interprète la réalité de notre vie, nous aide à entrer dans le grand « temple » de la Parole de Dieu, à apprendre à l’aimer et à être, comme Marie, pénétrés par cette Parole. Ainsi la vie devient lumineuse et nous possédons un critère de base pour notre jugement, nous recevons en même temps la bonté et la force.
Marie est élevée corps et âme à la gloire du ciel et avec Dieu et en Dieu, elle est Reine du ciel et de la terre. Est-elle si éloignée de nous? Bien au contraire. Précisément parce qu’elle est avec Dieu et en Dieu, elle est très proche de chacun de nous. Lorsqu’elle était sur terre, elle ne pouvait être proche que de quelques personnes. Etant en Dieu, qui est proche de nous, qui est même « à l’intérieur » de nous tous, Marie participe à cette proximité de Dieu. Etant en Dieu et avec Dieu, elle est proche de chacun de nous, elle connaît notre coeur, elle peut entendre nos prières, elle peut nous aider par sa bonté maternelle et elle nous est donnée – comme le dit le Seigneur, – précisément comme « mère », à laquelle nous pouvons nous adresser à tout moment. Elle nous écoute toujours, elle est toujours proche de nous, et, étant la Mère du Fils, elle participe de la puissance du Fils, de sa bonté. Nous pouvons toujours confier toute notre vie à cette Mère, qui est proche de tous.
Rendons grâce au Seigneur, en ce jour de fête, pour le don de la Mère et prions Marie, afin qu’elle nous aide à trouver le bon chemin chaque jour. Amen.

 

HOMÉLIE DU 19E DIMANCHE ORDINAIRE A

11 août, 2017

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HOMÉLIE DU 19E DIMANCHE ORDINAIRE A

1 R 19, 9a, 11-13a ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33

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Désespéré ! Le mot n’est pas trop fort quand on lit les douloureuses aventures du prophète Elie. Consacré à Dieu, prédicateur inlassable, il sème le bien et récolte les échecs. Porteur d’un message de miséricorde, c’est l’opposition qu’il rencontre à tous les niveaux. Dieu lui-même semble l’abandonner. La foi du prophète est ébranlée et son espérance à l’agonie. Le doute et la déception le torturent. L’homme sûr et fort est comme anéanti. Des idées de mort peuplent ses rêves. Ce lutteur de Dieu fuit la terre des combats, le peuple qui le délaisse, la haine des grands qui le traque.
L’exode cependant devient pèlerinage et retour aux sources mystérieuses où Dieu se révèle chaque fois et toujours comme le tout autre. Réfugié dans la splendide solitude du Sinaï, le prophète rumine son amertume et vide son cœur qui brûle encore « d’un zèle jaloux pour Yahwé le Dieu des armées ». Le Seigneur ne restera pas insensible à la détresse de son serviteur. Mais ce n’est pas dans la tempête, le tremblement de terre ou le feu, signes de puissance, de menaces et de vengeance, qu’Elie reconnaîtra son consolateur… Ce fut le murmure d’une brise légère. La douceur d’une présence invisible. La discrétion d’un ami. Le silence qui permet de discerner d’imperceptibles appels : « Va, retourne par le même chemin… ». Point n’est question de gémir sur le passé. Une œuvre a été commencée, elle doit être poursuivie. La peur fit place à la foi, et le prophète « partit de là ».
Paul, l’intrépide, a connu lui aussi l’épreuve du doute et la douleur des déceptions. Sa tristesse fut de se voir coupé des siens à cause même de Jésus Christ, de les voir refuser la Bonne Nouvelle, se s’accrocher farouchement à ce qui devait être purifié et transformé.
Paul, un géant du royaume de Dieu, déchiré entre deux fidélités. Non sans peine, il découvrira dans la tradition cet essentiel souvent caché par l’accessoire, et qui ne cesse de produire des choses nouvelles. L’apôtre sortira de la nuit de la foi en prenant appui sur la parole du Christ, comme nous y invite le psaume : « Notre espérance, c’est le Seigneur ! Prenez appui sur sa Parole » (Ps 129).
Le doute et la peur, déceptions et découragements, tentations et faiblesses, font partie intégrante des bagages spirituels du croyant : « Seigneur, sauve-moi ! ». Ce cri de Pierre n’est pas un cri unique. Dans l’évangile de ce jour, on retrouve les grandes lois des réalités de la présence de Dieu et de l’inquiétude des êtres. Jésus lui-même s’est souvent retiré dans le silence et la solitude. Un indispensable et florissant retour aux sources. Dieu est toujours à rencontrer et à découvrir.
C’est « dans la montagne » que Jésus a retrouvé lumière et force pour passer au crible de la fidélité à sa mission les revendications et les espoirs des foules, toujours prêtes à en faire le messie de leur combat nationaliste.
L’Eglise, barque de Pierre, et ceux qui s’y pressent, ne peuvent échapper à l’épreuve des tentations de la peur et du doute. Le Christ peut toujours apparaître comme « un fantôme », et même après l’avoir reconnu et entendu son invitation à venir à sa rencontre, la « certitude » peut subir le choc de l’inquiétude et de la crainte.
Le premier des apôtres, baptisé « le rocher », n’a rien du surhomme né de notre imagination. Choisi pour être fondation de l’Eglise, disciple formé par le Maître, témoin permanent de la Bonne Nouvelle annoncée, compagnon de route du « Fils de l’Homme », Pierre n’en reste pas moins de chair et de sang.
Avec les autres disciples, Simon-Pierre est surpris et bouleversé par la présence insolite de Jésus. Leur confiance sincère mais fragile se transforme en panique, et des cris d’épouvante tiennent lieu de paroles d’accueil. Le mot rassurant du Christ ne suffit pas à calmer leur esprit et leur cœur. Pierre réclame un signe, une preuve… Exaucé par le « Viens », l’apôtre ose, risque, mais en comptant trop sur ses propres forces, la seule crainte du vent fit renaître le doute et jaillir l’angoisse… « Seigneur, sauve-moi ! ». Un cri d’humilité et d’abandon. Une leçon de confiance.
Toute la Bible est appel à l’amour et à la confiance, la foi et l’espérance, mais aussi au réalisme de notre faiblesse et à l’indispensable modestie. Nos barques cherchent la terre ferme, mais elles doivent naviguer par tous les temps. Elles ne peuvent échapper aux assauts des forces aveugles et déchaînées, aux tempêtes et aux orages de tous genres.
Dans la nuit et l’épreuve, les doutes et les déceptions, Dieu souvent semble nous laisser à la solitude et au danger. Et cependant, jamais il ne s’éloigne. Sa voix reste discrète, ses appels résonnent en sourdine… Quand tout semble perdu, il est là, la main tendue, à l’écoute d’un cri d’humilité, d’un appel confiant.
L’invitation au rassemblement eucharistique nous atteint dans l’agitation et les préoccupations du monde, les déceptions de la vie, la nuit de la foi et les tempêtes du doute. La célébration peut être notre Sinaï, le retour aux sources, où Dieu se révèle avec une étonnante discrétion et d’humbles signes. L’eucharistie, c’est la main tendue. Elle est appel à une confiance renouvelée, à un acte de foi qui balaye les hésitations et exorcise la peur.

Le « Journal d’un désespéré » est aussi celui de l’espérance.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR – HOMELIE

4 août, 2017

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TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR – HOMELIE

Dt 7,9-10, 13-14 ; 2 P 1. 16-19 ; Mt 17, 1-9

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Sans doute a-t-il fallu beaucoup d’humilité aux apôtres pour raconter leur expérience de la transfiguration. N’est-elle pas l’aveu d’un semi-échec, celui d’un aveuglement qui les a conduits au doute, au découragement et même au désespoir et à la trahison ? Quand Matthieu, Marc et Luc mettent par écrit leur enseignement, plusieurs dizaines d’années se sont écoulées. Ils sont dès lors devenus capables de découvrir et de donner le sens exact d’un évènement dont le message leur avait partiellement échappé au moment même.
Ils avaient certes compris que Jésus méritait leur confiance totale, que Jésus prenait la relève de Moïse, le législateur, et que sa voix prophétique ne faisait qu’amplifier celle d’Elie. Les deux guides du peuple hébreu donnaient en quelque sorte leur caution. Le charpentier de Nazareth méritait d’être écouté. Il devait être entendu et suivi.
Il faut saisir les moments de grâce qui jalonnent notre vie quotidienne. Ils ne sont pas pour autant des miracles ou des coups de baguette magique. Les expériences spirituelles ont leurs zones d’ombres et de mystères qui nous laissent hésitants. La clarté lumineuse de cette « vision » née de la foi, laisse intacte notre liberté, nos faiblesses et nos réticences. Même les apôtres contemplant le Seigneur et témoins journaliers de sa présence, de sa parole et de sa vie n’ont pas tout ni bien compris.
Notre situation n’est guère différente et nos chances de découvrir le Christ transfiguré ne sont guère moindre que celles des premiers disciples. Ce qu’ils nous livrent en toute franchise de leur expérience et de leurs découvertes spirituelles, de leur foi et de leur incrédulité, constitue une invitation à les suivre dans leur recherche passionnée de Dieu, comme à nous méfier de nos réactions trop intéressées ou trop craintives.
La transfiguration n’est pas un miracle spectaculaire, un évènement exceptionnel, réservé à une poignée de privilégiés et qui serait soumis à l’adhésion de notre foi. Ceux qui fréquentent tant soit peu la Bible savent que les expériences religieuses se traduisent et s’expliquent en termes convenus et que peuvent déchiffrer sans peine les initié, mais dérouter ceux qui ne le sont pas.
Il y a transfiguration chaque fois que nous découvrons la présence et l’action de Dieu dans les personnes et les évènements. Chaque fois que nous percevons au-delà des apparences et du brouillard la vérité profonde des êtres et des choses. Il est des moments de grâce où nous voyons comme dans un éclair une vérité lumineuse, une route éclairée, la réponse limpide à nos interrogations… Et nous voudrions intensément que ces moments de paradis se prolongent… Nous étions « montés », mais il nous faut redescendre. Nous avons vu et compris, mais il nous faut entreprendre. Nous avons été réconfortés et fortifiés, mais il faut reprendre le combat et retrouver l’obscurité.
Pour découvrir le Christ dans la plénitude de ce qu’il est, il faut toujours se laisser conduire à l’écart de nos routes encombrées, du dédale de nos pistes sans issues. Il faut toujours gravir une « montagne », prendre quelque peu de distance et de hauteur, afin de mesurer à leur juste petitesse nos priorités, nos ambitions et nos soucis trop envahissants.
C’est dans ce « là-haut » de notre univers intérieur que nous pouvons apprendre à écouter et à faire confiance en celui qui est la Parole même de Dieu, appel à rompre les amarres, point de départ d’une aventure dans l’inconnu de la foi.
Encore faut-il ouvrir largement les yeux et les oreilles, l’esprit et le cœur, pour comprendre que les instants de grâce n’invitent pas à « planter sa tente » en terre de paradis. L’avant-goût du définitif est fugace. Longue est la route qu’il reste à parcourir et nombreux les carrefours où les souffrances et les épreuves croiseront notre chemin. C’est faute de l’avoir saisi que les disciples ont faibli à l’heure de l’ultime combat.
Chaque dimanche, le Seigneur nous rassemble autour de lui pour se révéler à nous, nous inonder de sa lumière et fortifier notre espérance. Transfigurés à notre tour, nous pourrons le rejoindre avec détermination sur le rude chantier du monde, pour rayonner et « accomplir sa Parole ».

Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925-2008

HOMÉLIE DU 17E DIMANCHE ORDINAIRE A

28 juillet, 2017

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HOMÉLIE DU 17E DIMANCHE ORDINAIRE A

1 R 3, 5. 7-12 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13, 44-52

Un trésor ! Un mot magique en tout lieu et toute époque. Collectionneurs passionnés remuent ciel et terre pour obtenir tel ou tel objet, misant sur une valeur qui relativise tout le reste.
Aujourd’hui, mettons-nous un instant dans la peau de Salomon à qui Dieu apparaît en songe et lui dit : « Fais-moi connaître tes désirs, tes souhaits, je vais les exaucer. » Nous voici probablement bien embarrassés. Qu’allons-nous demander ? Le jackpot ? Le gros lot fait toujours rêver…
Les biographes du livre des Rois, eux, en tout cas, n’étaient pas embarrassés. Leur préoccupation n’était pas de témoigner d’un événement historique, mais de se situer dans une perspective religieuse. Il s’agissait pour eux de présenter un roi idéal, dont les réactions ne pouvaient être qu’exemplaires. D’où, cette réponse sublime d’un Salomon super idéalisé : « Donne à ton serviteur un cœur attentif pour qu’il sache gouverner ton peuple et discerner le bien et le mal ». Or, précise l’Ecriture, « un cœur attentif, intellige nt et sage » s’acquiert par la méditation de la Loi du Seigneur. Sa Parole. C’est elle qui apprend à juger et à secomporter en toute sûreté et assurance. C’est ce que détaillent les 176 versets du psaume 118, dont quelques-uns sont proposés dans la liturgie de ce jour : « Mon héritage, Seigneur, je l’ai dit : c’est d’observer tes paroles ». « Mon bonheur, c’est la loi de ta bouche plus qu’un monceau d’or ou d’argent ». « Les paroles de ta Loi m’ont donné l’intelligence ». « La vraie sagesse, c’est la parole de Dieu ». C’est grâce à elle que l’on peut acquérir le plus grand des trésors qui soit.
La situation de Salomon est donc comparable à celle du disciple dont parle l’Evangile. C’est pourquoi la liturgie les a réunis ce dimanche. Tout disciple doit pouvoir discerner le bien du mal, le vrai du faux. Et donc, travailler le champ de sa vie pour la gouverner en vue du Royaume.
Les deux paraboles proposées par Jésus sont d’ailleurs toujours d’actualité. Quel que soit le genre de trésor. Et la procédure est de tous les temps. Quand on découvre un bien précieux, quand on tient vraiment à quelque chose ou à quelqu’un, on est prêt à y mettre le prix, et le temps pour l’acquérir. La question est de savoir si nous sommes aussi logiques, aussi attentifs et habiles, aussi décidés quand il s’agit de valeurs d’éternité.
Autrement dit, quel prix sommes-nous prêts à payer pour le Royaume de Dieu qui est non seulement une richesse incomparable pour ici-bas, mais qui conditionne également la qualité et le bonheur de notre vie au-delà de la mort. En fait, nous sommes trop peu passionnés par les richesses d’un Royaume de justice et de paix. Ses valeurs et ses exigences, apparaissent trop souvent synonymes de lois et de commandements, de rigueur et de renoncement, comme autant d’éteignoirs qui freinent la liberté. En réalité, avec la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, l’anonymat des règlements, le visage revêche des commandements, ont cédé le pas à l’amour de quelqu’un. La loi, le chemin, la vérité, la vie, c’est Jésus lui-même. C’est lui le trésor caché, la perle précieuse. Pour établir avec lui une alliance et être fidèle à son amour, il faut y mettre le prix, mais un prix qui est peu de chose, comparé à ce que l’on peut acquérir.
Je crois que nous cultivons trop souvent un vocabulaire et une mentalité de renoncements plutôt que d’attachement. Pendant plus de 30 ans, j’ai reçu des fiancés en vue de leur mariage. Je n’en ai jamais vu en larmes parce qu’ils devaient quitter leurs parents, ni évoquer les douloureux sacrifices auxquels ils devaient consentir en contractant une alliance de vie. Ils se réjouissaient plutôt d’avoir trouvé chacun leur pierre précieuse, leur « trésor ». Tout n’est certes pas terminé pour autant. Il s’agira de persévérer, d’approfondir, d’entretenir, de réparer, de cultiver nos terres intérieures, où l’on trouve des cailloux, des mauvaises herbes, des ronces et des épines.
De même, ceux et celles qui rencontrent le Christ, et découvrent ainsi la perle de grande valeur et le Royaume promis. Alors ils n’hésitent pas à prendre le risque de payer le prix d’une aventure d’amour.
Ici, également, il faudra écarter les obstacles, tailler les branches folles, briser des chaînes, se dépouiller de certains biens. C’est la note à payer, mais son montant est à notre portée. « Déchiffrer ta Parole illumine, chante le psalmiste. Et les gens simples la comprennent » (Psaume 118).
Du trésor des paraboles, on peut constamment tirer du neuf et de l’ancien, de l’inattendu, du plus incarné, du plus adapté. Ce trésor est une Bonne Nouvelle annoncée aujourd’hui, pour aujourd’hui. Elle transforme notre existence personnelle, celle de nos communautés, celle de l’Eglise, celle de la société. Encore faut-il qu’elle puisse prendre racines dans notre vie, pleine d’ambiguïtés et de compromissions.
« Seigneur, accorde-moi ce trésor de la conversion, qui engage ma vie dans une nouvelle direction. Fais-moi la grâce du trésor de la foi, ce nouveau regard du cœur, qui voit autrement les biens de la terre, le présent et le futur, les personnes et les événements de notre histoire » (Michel Hubaut).

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

 

HOMÉLIE DU 16E DIMANCHE ORDINAIRE A

22 juillet, 2017

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HOMÉLIE DU 16E DIMANCHE ORDINAIRE A

Sg 12, 13, 16-19 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43

Il y a quelques années déjà, un candidat à l’émission télévisée du Jeu du Millionnaire devait répondre à la question suivante : Selon la Bible, quel est le saint qui fut ressuscité par Jésus ? Il s’agissait de choisir entre S. Jean Baptiste, S. Lazare, S. Pierre et un quatrième dont j’ai oublié le nom. Grand silence. Le jeune homme avoue son ignorance. Mais, recourant à l’avis d’un ami très cultivé, il répond S. Lazare. Ouf ! On pouvait passer à la question suivante…

« Ignorer les Ecritures, c’est ignorer le Christ », disait S. Jérôme.

Mais l’ignorance du candidat millionnaire n’était évidemment pas bien grave et celle du journaliste non plus, même si dans la Bible il n’est jamais question de saint ni de sainte, qu’il s’agisse de Marie et Joseph, Lazare, Jean Baptiste ou Pierre. Mais cela m’a rappelé une question posée par Mgr Huard : « Oserions-nous prétendre que notre foi s’alimente vraiment à la fréquentation assidue des Ecritures ?  » (1). Bonne question ! Même si, chaque dimanche, au repas de la Parole et du Pain, nous en recevons quelques miettes comme mise en appétit. C’est bien peu de chose. Et nous y communions ensuite, c’est-à-dire nous y adhérons sans pour autant avoir bien compris, et leur sens, et leurs conséquences concrètes. Or, cette Parole est Bonne Nouvelle pour aujourd’hui. Elle vient parler au cœur de nos vies, non seulement pour nous instruire, mais pour nous transformer. Pour améliorer notre existence et celle de la société. Il faut donc qu’elle soit fréquentée, étudiée, méditée, mangée, ruminée et priée pour qu’elle puisse s’incarner, c’est-à-dire se concrétiser dans notre vie quotidienne.
Dimanche dernier, la parabole nous a posé une question directe et concrète : Que faites-vous, que faisons-nous de la Parole de Dieu qui est régulièrement semée sur notre sol ? Et une question complémentaire : Quelle est la qualité de notre sol ?
Semence de vie, la Parole dite de Dieu doit pouvoir rencontrer une terre favorable, accueillante. Or, parmi les terrains qui reçoivent régulièrement la semence, il y a, disait Jésus, 75 % d’échec. Trois terrains sur quatre sont rocailleux, mal entretenus ou mal ensemencés. Il ne suffit donc pas que la graine soit jetée. Il ne suffit pas que la Parole soit lue, annoncée, proclamée. Il faut y apporter un certain intérêt.
Il ne suffit pas non plus de l’entendre, il faut encore l’écouter. Ecouter avec son cœur… L’écouter ne suffit pas, il faut s’efforcer de la comprendre, et donc de chercher à la déchiffrer, à l’interpréter. Il ne suffit pas de lui accorder de la sympathie ni même de l’admiration, il faut encore l’accueillir, lui donner une place importante, une priorité, jusqu’à vouloir la mettre en pratique, et donc lui permettre de prendre racines. Pour cela, il faut la fréquenter, l’étudier, en discuter, la partager. Nous la connaissons si peu et si mal, alors qu’elle est inépuisable et qu’elle peut constamment nous révéler du neuf et du mieux. C’est comme une plante qu’il faut cultiver, disaient les Pères de l’Eglise.
Cette parabole se prolonge aujourd’hui, avec quelques précisions à propos du bon terrain. Même quand la semence a été bien accueillie et que le grain a pris racines, il va côtoyer de mauvaises graines qui sont en nous, et que nous n’avons pas nécessairement nous-mêmes semées. Ce qui est vrai pour chacun de nous et qui est vrai pour le monde. Le bien et le mal, le bon grain et l’ivraie poussent ensemble. Ainsi, la récolte peut toujours être compromise par l’invasion de mauvaises herbes venues d’un peu partout.
A l’époque, Jésus voulait donner une leçon de patience et une leçon de tolérance à ses disciples un peu trop pressés à vouloir éliminer les pharisiens, semeurs d’ivraie, qui s’attaquaient à Jésus, le bon semeur. Les disciples étaient partisans de la manière forte : se précipiter pour arracher l’ivraie, sanctionner les mauvais semeurs et se barricader dans le ghetto d’une secte de « purs ». Ils oubliaient que dans toute personne, dans toute société, y compris religieuse, le bien et le mal sont entremêlés, la lumière et les ténèbres aussi. Il faut donc de la patience pour faire le tri, pour bien discerner. Il faut de la patience pour supporter sans agressivité ni découragement l’ivraie dans notre propre champ et dans celui des autres. Patience et tolérance pour ne pas arracher à tort et à travers. Permettre aussi au bon grain de se fortifier et de grandir, pour donner à chacun un temps de croissance et donc de conversion. Les bons ne sont pas tous d’un côté, ni les méchants tous de l’autre. Et nous ne sommes ni les juges ni les moissonneurs.
Souvenez-vous de la première lecture. Une prière : Toi Seigneur qui disposes de la force, tu juges avec indulgence. Tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagements. Par ton exemple, tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain. A ceux qui ont péché, tu accordes même la conversion.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

HOMÉLIE DU 15E DIMANCHE ORDINAIRE A – LE SEMEUR

14 juillet, 2017

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PENSIERI E FR Parabole Le semeur - Copia

HOMÉLIE DU 15E DIMANCHE ORDINAIRE A

Is 55, 10-11 ; Rm 8, 18-23 ; Mt 13, 1-23

Aujourd’hui, les textes bibliques sont destinés à redonner espoir aux découragés et aux déçus, toutes catégories… Isaïe s’adresse à des compatriotes, expulsés de leur maison, humiliés et ruinés, qui ont souffert sur les routes de l’exil et se sentent abandonnés de Dieu et des autres humains. Paul s’adresse aux chrétiens de Rome, déchirés entre ceux qui refusent toute référence à Israël et d’autres qui restent accrochés aux pratiques juives traditionnelles. Matthieu présente sa version de l’Evangile au moment où la jeune Eglise fait déjà l’expérience de la persécution. D’où, la parabole de la semence et des quatre terrains, bien adaptée aux temps d’inquiétude et de découragement.
Mais pour retrouver l’espoir, il ne faut pas s’évader dans le rêve, ni dans une spiritualité désincarnée, ni compter constamment sur des miracles. Car si Dieu ne fait jamais défaut, il respecte aussi la liberté qu’il a donnée aux êtres humains. La puissance de Dieu est en quelque sorte soumise aux faiblesses et aux obstacles que nous accumulons nous-mêmes.
Par exemple : Les prédicateurs et les pratiquants de l’Evangile s’étonnent parfois des oppositions ou de l’indifférence qu’ils rencontrent, ou encore de la fragilité des conversions. Ils ont beau semer et encore semer la meilleure graine, les récoltes sont maigres et parfois rien ne lève… comme semblerait l’évoquer l’ »audit » de la pratique dominicale et des rituels de passage de l’Eglise catholique belge (1).
Comme des parents aussi, qui multiplient les conseils, renforcés par leur témoignage de vie, mais ne récoltent parfois que des ronces, des épines ou de jeunes pousses sans racines. La foi ne se transmet ni avec les chromosomes ni avec le lait de la nourrice (J.M. Verlinde). Il en va de même pour les invitations du Christ. Ses appels, ses invitations, ses conseils, ses reproches, semés sur nos terres intérieures, ne portent pas toujours les fruits espérés. Et nous sommes parfois découragés en contemplant le piètre état de nos jardins intérieurs. Il faut cependant garder l’espérance ou la retrouver.
Or, LA PAROLE EST EFFICACE. Mais entre les semailles et la moisson, il faut accepter patiemment des mois ou des années de lente croissance. Les premières pousses sont fragiles. Elles sont menacées par les ronces et les herbes sauvages, et ont donc besoin de soins adaptés et attentifs. On ne fait pas germer les graines à coups de fouet ni en les écrasant de nos impatiences. Encore moins en les mettant en péril par nos négligence et nos refus.
La semence possède en puissance une récolte infinie. Or, cette minuscule merveille est condamnée à la stérilité, si elle ne rencontre pas au moins un petit bout de terre accueillante. L’enseignement du Christ nous rappelle donc les lois déroutantes de la croissance, de la patience et de la liberté. « On plante un pin, écrit Isaïe. Mais c’est la pluie qui le fait grandir ».
Evidemment, la semence peut tomber sur un terrain et y être écrasée et piétinée. Sur un autre, les premières pousses seront étouffées. Sur un troisième, elles seront polluées et resteront stériles. Un quatrième champ sera plus accueillant et offrira à la semence l’occasion de faire des merveilles.
De toute manière, comme l’affirme Isaïe, et c’est formidable : « La Parole qui sort de la bouche du Seigneur ne lui reviendra pas sans résultat… sans avoir accompli sa mission ». D’autant plus que Dieu est patient. « Il jette à pleines mains sa Parole de Vie dans les sillons de notre vie, sans se soucier de nos refus, de nos indifférences, de nos négligences, persuadé qu’il y aura toujours quelques grains qui parviendront à s’enraciner » (J. M. Verlinde). Autrement dit, malgré les oppositions, les obstacles, les refus et les trahisons, la Parole créatrice peut toujours atteindre çà et là un petit espace hospitalier pour y déposer son germe de vie. Il faudra ensuite le protéger des broussailles ou des eaux qui risquent de l’étouffer.
Ainsi, disait Grégoire le Grand, méfiez-vous des richesses. Elles sont agréables. En réalité, elles constituent un terrain plein d’épines acérées. De toute manière, elles ne feront pas disparaître la pauvreté de votre âme. La Parole, disait-il encore, « est une nourriture. Mais il faut la conserver dans les profondeurs de la mémoire. Sinon, elle est comparable à une nourriture avalée à la hâte, puis rejetée par un estomac malade ».
En faisant corps autour de la table de la Parole et du Pain partagé, nous sommes venus à la rencontre et à l’écoute du Semeur. Alors, en ce jour de repos, que ferons-nous de cette surprenante Parole toujours à l’œuvre, et qui attend un terrain, suffisamment accueillant pour qu’elle puisse y prendre racines ? Sera-t-elle ruminée dans le silence de notre cœur ? Sera-t-elle partagée en famille pour être accueillie dans la terre de notre quotidien ? Sera-t-elle priée et contemplée ? C’est à chacun de répondre.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)
1925 – 2008

(1) Voir La Libre Belgique du 9 juillet 2008.

HOMÉLIE DU 14E DIMANCHE ORDINAIRE A

7 juillet, 2017

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HOMÉLIE DU 14E DIMANCHE ORDINAIRE A

Za 9, 9-10 ; Ps 144 ; Rm 8, 9, 11-13 ; Mt 11, 25-30

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Jésus et les enfants

Les prophètes bibliques ont souvent utilisé les situations politiques pour en faire des paraboles de révélation messianique. Les manifestations sportives aussi, constituent un excellent matériau pour créer des paraboles. Ainsi, Paul, cet athlète de la foi, a utilisé des images sportives pour exprimer le sens de l’existence chrétienne (1 Co 9, 24-27). Et Isaïe annonçait déjà un Seigneur qui serait juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux (Is 2, 4)…
Si, aujourd’hui, « le sport est devenu une religion sans Dieu, qui divinise l’homme », les peuples ont toujours espéré un sauveur, un messie, qui soit à la fois un vainqueur et un bienfaiteur. Mais il y a des messies politiques et des messies religieux. Il arrive qu’on les confonde. Il y a quelques années, Pat Robertson, le plus célèbre des télévangélistes, a affirmé le rôle messianique de l’Amérique. Il en a même fait la patrie du « peuple de Dieu ».
L’actualité, tant politique que sportive, et d’un bout à l’autre de la planète, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, peut également susciter de nouveau rois ou messies, auxquels un culte, souvent éphémère, est rendu. Gouvernants ou vedettes nationales sont facilement élevés au grade de dieu ou demi-dieu…
Jadis (1e lecture), quand le petit peuple juif, déjà fort éprouvé et souvent déçu, apprend qu’Alexandre le Grand va de victoire en victoire, il se demande si ce conquérant païen ne pourrait pas être LE Messie, si souvent annoncé, si souvent promis. Ou bien faut-il attendre un nouveau roi, juif celui-là, puissant et guerrier, LE vrai messie, qui pourrait faire face à tous les conquérants et les vaincre ?
Oui, le messie sera un roi, répond le prophète. Et même un roi victorieux. Mais sa force ne résidera pas dans ses attitudes orgueilleuses et belliqueuses, ni dans ses armes, ses chars et ses chevaux de combat. Il sera plutôt un briseur de guerre, un bâtisseur de paix. Un homme juste et humble, qui se mettra au service de son peuple.
Le psaume en esquisse le portrait, et donc, toutes proportions gardées, celui, idéal, de ses disciples. C’est-à-dire LE NOTRE. Ce vrai roi, ce vrai pasteur, est lent à la colère et plein d’amour. Il est VRAI en tout ce qu’il dit, FIDELE en tout ce qu’il fait. Il n’écrase pas les accablés. Il n’accable pas ceux qui tombent. Au contraire, il les redresse. Il est en tout et partout un artisan de paix, un stoppeur de conflits, un réconciliateur.
Jésus de Nazareth répond bien à ces critères. Un messie désarmé, qui n’est pas « sous l’emprise de la chair », mais « sous l’emprise de l’Esprit », vient de nous rappeler Paul. C’est-à-dire qu’il n’est pas venu en brandissant la loi, en multipliant et en précisant minutieusement les observances. Il n’y a pas chez lui de raideur doctrinale, pas de vision autoritaire et dominatrice, pas de triomphalisme, ni de rigidité prétentieuse. Pour établir son royaume, il est d’abord allé vers ceux et celles qu’on regarde de haut ou de loin, à distance.
Cependant, ces tout petits, dont parle Matthieu, n’étaient pas pour autant des enfants de chœur ni des enfants de Marie, mais des prostituées, des infirmes, des contagieux, des marginaux de tous genres… Venez à moi, vous tous aussi qui peinez sous le carcan de lois religieuses inadaptées, minutieuses et tatillonnes, accumulées par des législateurs pieux mais désincarnés, et interprétés par des fonctionnaires esclaves de la lettre.
Le joug du Messie est tout autre. C’est celui de l’amour véritable, qui libère de tout esclavage, tant celui de la chair que celui de la loi, dira Paul. Encore faut-il ici ne pas se tromper de « chair ». Car nous sommes encore prisonniers d’une vieille tradition qui n’est ni biblique ni évangélique, et qui réduit les mots « chair » et « charnel » aux seules impulsions sexuelles. Or, la chair n’est pas le péché, mais le chemin par lequel le péché s’introduit dans l’être humain. Un péché qui peut même se servir des prescriptions religieuses. La chair, nous dit la Bible, c’est le corps humain tout entier. Un être de chair et de sang, c’est-à-dire fragile. Une fragilité que n’a pas dédaigné le Verbe qui s’est fait chair. Cette fragilité s’exprime en tendances égoïstes. Y succomber, c’est dès lors accomplir « les oeuvres de la chair », agir sous l’emprise de la chair. C’est déséquilibrer ou rompre l’harmonie qui doit régner entre la chair et l’esprit pour qu’ils puissent s’appuyer l’un sur l’autre, s’enrichir l’un l’autre.
De toute manière, les désirs et les faiblesses de la chair ne se limitent pas aux diverses formes d’impureté et de débauche. Il y a aussi, précise Paul dans une autre lettre, la haine et la discorde, péchés de la chair ! la jalousie et les emportements, péchés de la chair ! les disputes et les dissensions, péchés de la chair ! l’envie, les ripailles et toutes les formes d’idolâtrie, péchés de la chair !… Il est bon de le savoir et d’en tenir compte pour postuler une place de disciple. Car le Christ embauche.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

HOMÉLIE DU 13E DIMANCHE ORDINAIRE A

30 juin, 2017

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les Béatitudes

HOMÉLIE DU 13E DIMANCHE ORDINAIRE A

2 R 4, 8-11, 14-16 : Rm 6, 3-4, 8-11 ; Mt 10, 37-42

Les paroles de Jésus, auxquelles Matthieu fait écho, pourraient nous choquer. Mais Luc utilise des termes encore plus forts pour dire la même chose. Il parle même de « haïr », mais c’est au sens « d’aimer moins ». Sa liste des liens à sacrifier pour le Christ est plus longue encore, puisqu’il y ajoute : femme, frère ou sœur. On peut se demander pourquoi Jésus semble jeter le trouble dans nos affections. Mais, peut-être avons-nous une conception trop étroite ou même erronée de ce qu’est l’amour.
La question ici n’est pas de savoir pour qui mon cœur bat le plus fort. Il ne s’agit pas d’attirance ou de sentiment, mais d’option et de décision volontaire. Il ne s’agit pas non plus de concurrence ou de choix entre deux amours : Le Christ ou mon mari, le Christ ou ma femme. Comme si un véritable amour conjugal, parental, filial ou amical, signifiait un amoindrissement de notre amour envers Dieu ou une infidélité à notre alliance avec lui.
En réalité, il n’y a qu’une source d’amour authentique. Il n’y a qu’un Amour. Il n’y a qu’une seule véritable manière d’aimer, qui vaut tant pour l’amour de son conjoint que pour celui des amis ou même des étrangers et des ennemis.
Or, c’est précisément en nous mettant à l’école du Christ que nous pourrons découvrir ce qu’est vraiment l’amour et comment atteindre une qualité d’amour qui nous rende capable d’aimer vraiment. C’est-à-dire sans succomber à l’égoïsme, à la jalousie, la possessivité, la lassitude, et le refus de pardon.
Ce qui n’est pas toujours facile à comprendre et à croire, c’est que plus l’amour pour Jésus est intense, plus on devient capable d’aimer. Quand on entre dans cet amour prioritaire, on découvre le secret, la qualité et les exigences de toutes les relations humaines. Celles de l’harmonie et de la communion. Mais pour tendre à cette perfection et en faire l’expérience, il faut beaucoup plus que des spots publicitaires. Tel celui de la « Régie française pour la paix des ménages », il y a quelques années.
De toute façon, il y a un prix à payer. Et d’abord, arracher constamment en soi-même les obstacles à l’amour et les ersatz d’amour.
De même, il faut lutter contre les assauts insidieux et répétés des amours égoïstes aveuglément possessifs et jaloux. On peut rencontrer des pères et des mères dotés d’un amour tellement passionné pour leurs enfants qu’ils s’efforcent par tous les moyens de garder intact le cordon ombilical affectif qui les relie à leur progéniture. Un amour qui n’a plus rien à voir avec l’amour, et qui étouffe au lieu de libérer, qui détruit au lieu d’épanouir, qui rend l’autre esclave de l’ego possessif.
Autre volet, autre thème de l’évangile de ce jour : l’amour véritable est une affaire d’accueil et d’hospitalité. Si l’on exclut les raisons d’intérêt, l’accueil, l’hospitalité, relèvent plus de la foi que de la spontanéité. L’autre est facilement considéré comme un étranger, voire un intrus. Voyez le Christ. « Il est venu dans son propre bien, et les siens ne l’ont pas accueilli ». Cela peut encore arriver aujourd’hui.
L’expérience quotidienne et les récits bibliques, montrent que Dieu, c’est-à-dire le tout autre, mais également tous les autres, font souvent un peu peur. Notamment à cause de leurs différences de langue, de culture ou de mentalité, de leurs qualités ou de leurs défauts, de leur sensibilité religieuse. Ils risquent toujours de déranger, de bouleverser nos habitudes, d’ébranler nos certitudes, etc. Ils peuvent même menacer nos privilèges, contester nos préjugés et nos avis définitifs.
Or, l’amour véritable, tout comme l’accueil et l’hospitalité, est fait de respect de l’autre, d’écoute, d’échange, d’humilité et de partage. Mais il est difficile d’écouter et de respecter. Les exemples pullulent dans la Bible, dans l’actualité et l’expérience quotidienne. Tout cela existe également au niveau des couples et des communautés, dans les rencontres de tous genres, dans les réunions. Trop souvent, chacun a peur des remarques et critiques des autres. On est prêt à repousser toutes griffes dehors ce qui pourrait ternir tant soit peu son point de vue, sa vérité et son option. C’est pourquoi, la Bible lie indissolublement l’accueil de Dieu et l’accueil de l’autre. « Qui vous accueille, m’accueille », enseignera Jésus.
Ainsi, dans toute attitude bienveillante, dans l’attention à l’autre et à tout autre, il y a toujours l’accueil de l’Autre. Ce n’est facile pour personne.
Or, dans le rassemblement eucharistique, nous avons l’occasion d’accueillir le Seigneur et les autres dans un même mouvement. Accueillir sa Parole qui renverse la dictature de l’ego. Une Parole qui établit des ponts, permettant ainsi des communions, et un surcroît de force pour aimer à la manière de Jésus lui-même, conjoint et enfants, parents et amis, étrangers, et même ennemis, avec respect et attention, en toute vérité.

P. Fabien Deleclos, franciscain (T)

1925 – 2008

SOLENNITÉ DES SAINTS APÔTRES PIERRE ET PAUL – HOMÉLIE DU PAPE JEAN PAUL II (2001)

27 juin, 2017

https://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/homilies/2001/documents/hf_jp-ii_hom_20010629_sts-peter-paul.html

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SOLENNITÉ DES SAINTS APÔTRES PIERRE ET PAUL – HOMÉLIE DU PAPE JEAN PAUL II (2001)

Vendredi 29 juin 2001

1. « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16).

Que de fois avons-nous répété cette profession de foi, prononcée un jour par Simon, fils de Jonas, aux alentours de Césarée de Philippe! Que de fois j’ai moi-même trouvé dans ces paroles un soutien intérieur pour poursuivre la mission que la Providence m’a confiée!
Tu es le Christ! Toute l’Année Sainte nous a conduits à fixer le regard sur « Jésus-Christ unique sauveur, hier, aujourd’hui et à jamais ». Chaque célébration jubilaire a été une incessante profession de foi dans le Christ, renouvelée ensemble deux mille ans après son Incarnation. A la question, toujours actuelle, de Jésus à ses disciples: « Mais pour vous, qui suis-je? » (Mt 16, 15), les chrétiens du troisième millénaire ont répondu une fois de plus en unissant leurs voix à celle de Pierre: « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ».

2. « Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux » (Mt 16, 17).
Après deux millénaires, le « roc » sur lequel est fondée l’Eglise reste toujours le même: c’est la foi de Pierre. « Sur cette pierre » (Mt 16, 18), le Christ a construit son Eglise, un édifice spirituel qui a résisté à l’usure des siècles. Assurément, elle n’aurait pas pu résister à l’assaut de tant d’ennemis sur des bases uniquement humaines et historiques!
Au cours des siècles, l’Esprit Saint a illuminé des hommes et des femmes de tout âge, vocation et condition sociale, pour en faire « des pierres vivantes » (1 P 2, 5) de cette construction. Ce sont les saints, que Dieu suscite avec une créativité inépuisable, et qui sont bien plus nombreux que ceux que l’Eglise indique solennellement en exemple à tous. Une seule foi; un seul « roc »; une seule pierre d’angle: le Christ, Rédempteur de l’homme.
« Tu es heureux, Simon Fils de Jonas »! La béatitude de Simon est la même que celle de la Très Sainte Vierge Marie, à laquelle Elisabeth dit: « Oui, bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur » (Lc 1, 45).
C’est la béatitude qui est également réservée à la communauté des croyants d’aujourd’hui, à laquelle Jésus répète: Bienheureuse es-tu, Eglise du troisième millénaire, qui conserves l’Evangile intact et qui continues à le proposer avec un enthousiasme renouvelé aux hommes du début d’un nouveau millénaire!
Dans la foi, fruit de la rencontre mystérieuse entre la grâce divine et l’humilité humaine qui se remet à celle-ci, se trouve le secret de la paix intérieure et de la joie du coeur qui anticipent d’une certaine manière la béatitude du Ciel.
3. « J’ai combattu jusqu’au bout le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi » (2 Tm 4, 7).
La foi se « conserve » en la donnant (cf. Redemptoris missio, n. 2). Tel est l’enseignement de l’Apôtre Paul. C’est ce qui a eu lieu lorsque les disciples, le jour de la Pentecôte, sortis du Cénacle et soutenus par l’Esprit Saint, partirent dans toutes les directions. Cette mission évangélisatrice se poursuit dans le temps et c’est la manière normale avec laquelle l’Eglise administre le trésor de la foi. Nous devons tous participer activement à ce dynamisme.
C’est avec ces sentiments que je vous adresse mon plus cordial salut, chers et vénérés frères, qui m’entourez aujourd’hui. Je vous salue de manière particulière, chers Archevêques métropolitains, nommés au cours de la dernière année et venus à Rome pour le rite traditionnel de l’imposition du Pallium. Vous provenez de vingt-et-un pays des cinq continents. Sur vos visages, je contemple celui de vos communautés: une immense richesse de foi et d’histoire, qui se compose et s’harmonise comme une symphonie dans le Peuple de Dieu.
Je salue également les nouveaux évêques, ordonnés au cours de cette année. Vous provenez, vous aussi, de diverses parties du monde. Dans les différentes parties du corps ecclésial, que vous représentez ici, se trouvent des espérances et des joies, mais les blessures ne manquent certes pas. Je pense à la pauvreté, aux conflits, parfois même aux persécutions. Je pense à la tentation du sécularisme, de l’indifférence et du matérialisme pratique, qui mine la vigueur du témoignage évangélique. Tout cela ne doit pas affaiblir, mais intensifier en nous, chers frères dans l’épiscopat, le désir d’apporter la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu à chaque être humain.
Prions afin que la foi de Pierre et de Paul soutienne notre témoignage commun et nous rende prêts, si nécessaire, à aller jusqu’au martyre.
4. Ce fut précisément le martyre qui scella le témoignage rendu au Christ par les deux grands Apôtres que nous célébrons aujourd’hui. A une distance de quelques années l’un de l’autre, ils versèrent leur sang ici, à Rome, en consacrant cette ville une fois pour toutes au Christ. Le martyre de Pierre a marqué la vocation de Rome comme siège de ses successeurs dans cette primauté que le Christ lui confia au service de l’Eglise: service à la foi, service à l’unité, service à la mission (cf. Ut unum sint, n. 88).
Cette aspiration à la fidélité totale au Seigneur est urgente; le désir de la pleine unité de tous les croyants devient toujours plus intense. Je me rends compte que, « après des siècles d’âpres polémiques, les autres Eglises et Communautés ecclésiales examinent toujours plus et d’un regard nouveau ce ministère de l’unité » (Ibid., n. 89). Cela vaut de façon particulière pour les Eglises orthodoxes, comme j’ai pu le remarquer également au cours des derniers jours, lors de ma visite en Ukraine. Comme je voudrais que vienne le temps de la réconciliation et de la communion réciproque!
Dans cet esprit, je suis heureux d’adresser mon salut cordial à la Délégation du Patriarcat de Constantinople, guidée par Son Eminence Jérémie, Métropolite de France et Exarque d’Espagne, que le Patriarche oecuménique Bartholomaios I a envoyée pour la célébration des saints Pierre et Paul. Leur présence ajoute une note de joie particulière à notre fête. Que les saints Apôtres intercèdent pour nous, afin que notre engagement commun puisse solliciter et préparer la recomposition de cette unité, pleine et harmonieuse, qui devra caractériser la communauté chrétienne dans le monde. Lorsque cela aura lieu, il sera plus facile au monde de reconnaître le visage authentique du Christ.
5. « J’ai gardé la foi »! (2 Tm 4, 7). C’est ce qu’affirme l’Apôtre Paul en traçant le bilan de sa vie. Et nous savons de quelle façon il la conserva: en la donnant, en la défendant, en la faisant fructifier le plus possible. Jusqu’à la mort.
De la même façon, l’Eglise est appelée à conserver le « dépôt » de la foi, en le communiquant à tous les hommes et à tout l’homme. C’est pourquoi le Seigneur l’a envoyé dans le monde, en disant aux Apôtres: « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples » (Mt 28, 19). Ce mandat missionnaire est plus que jamais valable à présent, au début du troisième millénaire. Face à l’ampleur du nouvel horizon, il doit même retrouver la fraîcheur des débuts (cf. Redemptoris missio, n. 1).
Si saint Paul vivait aujourd’hui, comment exprimerait-il l’aspiration missionnaire qui a distingué son action au service de l’Evangile? Et saint Pierre ne manquerait certes pas de l’encourager dans ce généreux élan apostolique, en lui donnant la main droite en signe de communion (cf. Ga 2, 9).
C’est pourquoi nous confions à l’intercession de ces deux saints Apôtres le chemin de l’Eglise au début du nouveau millénaire. Nous invoquons Marie, la Reine des Apôtres, afin que partout, le peuple chrétien croisse dans la communion fraternelle et dans l’élan missionnaire.
Que la communauté des croyants puisse le plus rapidement possible proclamer d’un seul coeur et d’une seule âme: « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant! » Tu es notre Rédempteur, notre unique Rédempteur! Hier, aujourd’hui et à jamais. Amen.

HOMÉLIE DU 12E DIMANCHE ORDINAIRE A

23 juin, 2017

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(Thème des lectures)

HOMÉLIE DU 12E DIMANCHE ORDINAIRE A

Jr 20, 10-13 ; Rm 5, 12-15 ; Mt 10, 26-33

Faut-il avoir peur du contenu de nos assiettes et de l’air qu’on respire ? Peut-on manger du poulet « chloré » venu d’Amérique et des légumes transgéniques ? Nous avons certes bien des motifs de nous inquiéter. Mais tous n’ont pas la même gravité. De toute manière, il n’y a pas d’existence humaine sans peur ni angoisse.
La peur est d’ailleurs au menu du repas biblique de ce dimanche. Ainsi, le Père Jérémie vit dans la crainte. Pourquoi ? C’est un prédicateur bien connu, qui ne transige pas avec les exigences d’une foi incarnée. Observateur attentif de l’actualité quotidienne, il a mis en garde ses concitoyens, et en premier lieu les autorités civiles et religieuses, contre leur insouciance face à une situation sociale, politique et religieuse qui se dégrade. Il crie casse-cou à des gens devenus aveugles et insouciants, qui vont droit à la catastrophe. Réaction du public ? Jérémie est chahuté, traité de prophète de malheur, accablé de critiques et même de menaces. Il va se retrouver seul. Il risque la dépression. Il est tellement accablé et découragé qu’il va même déclarer son regret d’être né : « Maudit le jour où je fus enfanté ! ».
Les chrétiens de Syrie, très minoritaires, auxquels s’adresse Matthieu, connaissent eux aussi la peur. Exactement comme beaucoup d’autres, affrontés aux persécutions aujourd’hui. Songez aux chrétiens du Soudan, d’Irak, d’Indonésie, et d’Algérie… où des convertis au christianisme sont condamnés pour « pratique illégale d’un culte non-musulman » (1). A l’époque de Matthieu, les chrétiens de Syrie, qui vivaient au sein du judaïsme, se sentaient isolés, exclus de la société, et donc marginalisés.
Confrontés à ces tensions et à ces risques, certains ont laissé tomber les bras, peut-être même abandonné la foi. D’autres, catéchistes et prédicateurs, ont mis une sourdine aux exigences de l’Evangile pour éviter les défections et ne pas trop heurter les non chrétiens.
Il y a une autre raison qui a pu nourrir l’angoisse de ces premiers chrétiens. Ils sont, en effet, étonnés et déçus, comme nous pourrions encore l’être aujourd’hui, de constater que la mort et la résurrection de Jésus, la proclamation d’un évangile de justice et de paix, n’ont pas vraiment amené la paix ni suscité un monde heureux. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle ces chrétiens se sont mis à attendre avec impatience et beaucoup de naïveté une seconde et rapide venue du Christ. Dans l’immédiat. Or, la vérité c’est que le Christ demande à chacun de ses disciples d’utiliser sa tête et son cœur, ses mains et ses pieds, ses yeux et tout son être, pour annoncer et incarner l’Evangile dans l’ordinaire de la vie quotidienne. Le Royaume de Dieu commence bien ici-bas. Il grandit et se développe ici-bas. Mais c’est très modestement, par leur vie selon le Christ et conformément à l’Evangile, que les chrétiens hâtent la venue du règne de Dieu, « règne de justice, de vérité et de paix ». Un Royaume d’abord spirituel, intérieur, dont l’accomplissement totalement réalisé n’est pas pour ici-bas.
Il n’empêche que Garaudy, qui n’est pas un « Père » de l’Eglise, avait raison quand il affirmait : « Dieu ne parlera jamais si tu ne lui prêtes pas ta bouche. Dieu n’agira jamais si tu ne lui prêtes pas tes mains ». « Prêtez-moi votre langue, dit le Christ. Et vous verrez le grain mûr entrer dans les greniers du roi.. », prêchait S. Jean Chrysostome dans son homélie sur la moisson abondante. Ce qui signifie que se déclarer en paroles et en actes pour le Christ devant les hommes, c’est évidemment se mouiller. Parfois aussi se compromettre, au risque de heurter de front les intérêts, l’égoïsme, les fausses certitudes des uns et les habitudes des autres, le pouvoir, les privilèges, l’aveuglement ou l’étroitesse d’esprit. Nous sommes très loin d’une religion confortable. Ce qui peut tout naturellement engendrer des inquiétudes, des peurs, et même des angoisses. Ne fût-ce que la peur engendrée par le respect humain, la peur de se compromettre, la peur de s’engager, de perdre de l’argent. Il y a aussi la peur du changement, de la nouveauté, la peur de déplaire. La question est de savoir si nous restons paralysés par nos peurs, ou bien si nous mettons notre confiance en Jésus Christ, vainqueur de toute peur. Même les grands peureux du vendredi saint, ces proches disciples de Jésus, inquiets, terrorisés, prêts à trahir, sont finalement devenus de véritables remueurs de foules, d’intrépides missionnaires, des géants de la foi.
Jésus invite ses disciples à ne pas craindre ceux qui tuent le corps mais ne peuvent pas tuer l’âme, tant il est vrai que nos cheveux sont tous comptés. Mais certains n’en ont plus beaucoup. Ce qui faisait dire avec humour à Michel Quoist en conclusion d’une prière : « C’est vrai, Seigneur, tu penses sans cesse à nous… Donne-moi la grâce de découvrir et de vivre ce que tu as rêvé pour moi… Fais que j’épouse un peu, dans mon attention aux autres, l’attention que tu as pour nous… Seigneur, toi qui fais des crânes chauves, tu fais surtout les vies belles ! ».

P. Fabien Deleclos, franciscain

(1) LLB 04.06.08.

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