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LE HALLEL ÉGYPTIEN (psaumes 113 à 118)

12 avril, 2016

http://www.abouvet.org/ELOI/ps_2006_1.html

LE HALLEL ÉGYPTIEN

Conférences bibliques 2005-2006

On appelle Hallel, un mot formé à partir de la racine de la louange ‘’hallal’’, un ensemble de six psaumes de louange, les psaumes 113 à 118. Comme la grande merveille pour laquelle la louange d’Israël s’élève vers Dieu est la libération de l’esclavage et la sortie d’Égypte, sortie qui est d’ailleurs évoquée dans le psaume 114, le Hallel est souvent appelé Hallel égyptien. Le Hallel est récité notamment aux trois fêtes de pèlerinage, fête de Pâque, fête des Semaines, fête des Tentes, ainsi qu’à la fête de Hanoukka qui commémore la nouvelle dédicace du Temple en 167 après sa profanation par les Grecs. A Pâque, le Hallel est récité à la synagogue le matin de la fête mais aussi au cours de la célébration de la fête en famille la veille au soir. On dit avant le repas les psaumes 113 et 114 et cette récitation est précédée d’une déclaration solennelle enjoignant à chaque participant de s’identifier à ceux qui sont sortis d’Égypte. « Dans tous les siècles chacun de nous a le devoir de se considérer comme s’il était lui-même sorti d’Égypte, comme il est dit (en Exode 13,8) : Tu donneras alors cette explication à ton fils : C’est en vue de cela que le Seigneur a agi en ma faveur quand je suis sorti d’Égypte. Ce ne sont pas seulement nos ancêtres que le Saint, béni soit-il, a délivrés mais nous aussi il nous a délivrés avec eux, comme il est dit (Deutéronome 6,23) : Et nous il nous fit sortir de là pour nous amener ici, pour nous donner le pays qu’il avait promis à nos pères. » Les citations de l’Écriture montrent que nous sommes sortis d’Égypte pour servir le Seigneur. Nous ne faisons pas mémoire d’un évènement historique qui a eu lieu dans un passé lointain mais nous participons à une délivrance qui nous concerne à titre personnel. Nous sommes conviés à toutes les époques à rechercher notre libération des servitudes d’Égypte. Après cette déclaration s’élève la louange du ‘’C’est pourquoi’’. « C’est pourquoi nous avons le devoir de remercier, de chanter, de louer, de glorifier, d’exalter, de célébrer, de bénir, de magnifier et d’honorer Celui qui a fait pour nos ancêtres et pour nous tous ces miracles. Il nous a fait sortir de l’esclavage vers la liberté, de la détresse vers la joie, du deuil vers la fête, des ténèbres vers la lumière, de l’esclavage vers la rédemption. Chantons en son honneur un cantique nouveau. Hallelou-Yah ! » La sortie d’Égypte est évoquée par cinq images de sortie, de transformation ou de passage vers la liberté, la joie, la fête, la lumière, la rédemption. Pour les miracles que Dieu a faits dans le passé (pour nos ancêtres) et pour ceux qu’il fait pour nous aujourd’hui (ce paragraphe reprend l’actualisation du texte précédent), dans l’attente de la Rédemption finale, nous pouvons le louer sans retenue et le ‘’C’est pourquoi’’ déploie neuf verbes de louange (toute la gamme des verbes de louange du psautier) avant de terminer par le Hallelou-Yah qui introduit naturellement le psaume 113 dont il est le premier mot. Nous, chrétiens, pouvons adhérer pleinement à cette introduction à la récitation du Hallel en ajoutant aux passages nommés dans le ‘’C’est pourquoi’’ un autre passage, celui de la mort à la vie par la résurrection du Christ. A la fin du repas on termine le Hallel par la récitation des psaumes 115 à 118. Matthieu et Marc nous disent qu’à la fin du repas où fut instituée l’Eucharistie, Jésus a chanté des psaumes avec ses disciples : après le chant des psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers (Mat. 26,30). Il s’agit des psaumes qui ouvrent et ferment le repas pascal et prennent ainsi plus de prix encore à nos yeux .

LE PSAUME 113 Lecture du psaume pas à pas

1  Alléluia (Louez Yah) ! Louez, serviteurs du Seigneur, louez le nom du Seigneur ! 2  Que le nom du Seigneur soit béni dès maintenant et pour toujours 3  Du levant du soleil à son couchant loué soit le nom du Seigneur

Le psaume commence et se termine par Alléluia, mot qui est la transcription en français de l’hébreu Hallelou-Yah : Hallellou est un impératif pluriel du verbe hallal qui veut dire louer et Yah est une forme abrégée de YHWH, Hallelou-Yah signifie donc ‘’Louez Yah, louez le Seigneur !’’. Quand le célébrant prononce Alléluia dans notre liturgie il invite donc les fidèles à louer le Seigneur et ceux-ci répondent en s’invitant mutuellement à la louange. De même dans le psaume l’exclamation est à la fois un appel de celui qui préside la réunion des fidèles et une réponse de cette assemblée. Après l’exclamation initiale, le psaume commence par les deux composantes du début d’une louange d’invitation ou louange factitive (l’invitatoire en langage technique), l’impératif pluriel Louez et la mention de ceux qui sont appelés à louer serviteurs du Seigneur ; l’appel louez est ensuite repris (ce qui donne plus de vigueur à l’appel) et suivi cette fois du complément qui dit à qui s’adresse la louange, le Nom du Seigneur. Quand Dieu est apparu à Moïse dans le buisson ardent, il lui a révélé son nom personnel de quatre lettres, YHWH, et, comme vous savez, la tradition a choisi de ne pas prononcer ces quatre lettres (ou tétragramme) par respect, et de dire Seigneur ou Mon Seigneur chaque fois que ce Nom figure dans l’Ecriture. Louer le nom que Dieu a bien voulu donner à son peuple, c’est louer Dieu lui-même. Le verset 2 est une réponse de l’assemblée à l’invitation qui lui a été adressée : Que le nom du Seigneur soit béni dès maintenant et pour toujours. Quand l’homme bénit Dieu ou, comme ici, demande que Dieu soit béni, le verbe a le sens de louer comme on le constate, par exemple, au psaume 34, 2 : Je bénirai le Seigneur en tout temps, toujours sa louange à la bouche ; les deux stiques ont le même sens et l’un dit bénir quand l’autre dit louer (voir aussi le psaume 145,2). L’assemblée répond donc : que le Nom soit béni, loué, maintenant, par nous, par notre génération, et que cette louange se poursuive dans la suite des temps, c’est-à-dire qu’elle soit reprise par les générations à venir. L’assemblée poursuit sa réponse au v.3 et proclame : Du levant du soleil à son couchant loué soit le nom du Seigneur. Le verset précédent exprimait le vœu que la louange se poursuive de siècle en siècle, celui-ci fait le souhait que la louange du Seigneur s’étende à tout l’univers dont les limites sont désignées par l’orient où le soleil se lève et l’occident, lieu de son coucher. Le v.3 forme le vœu que le vrai Dieu soit reconnu et loué par tous les hommes pour que s’accomplisse la prophétie de Zacharie (14, 9) Alors le Seigneur se montrera le roi de toute le terre. En ce jour-là le Seigneur sera unique et son nom unique. La louange est le thème qui unifie la première strophe : en plus de l’Alléluia initial, le verbe ‘’louer’’ figure deux fois dans le v.1 et une fois dans le v.3 et un synonyme ‘’bénir’’ exprime la même action dans le v.2. L’assemblée est invitée à faire monter sa louange vers le Seigneur et répond en souhaitant que cette louange se prolonge sans fin dans le temps et s’étende jusqu’aux extrémités de la terre.

4  Il est élevé au-dessus de toutes les nations, le Seigneur, au-dessus des cieux est sa gloire. 5  Qui est comme le Seigneur, notre Dieu, lui qui monte pour siéger, 6  lui qui s’abaisse pour voir, dans les cieux et dans la terre ?

Dans cette seconde strophe nous passons du plan horizontal à la dimension verticale, nous étions avec ceux qui louent, nous nous élevons vers Celui qui est loué. Le Seigneur est élevé, est plus haut que toutes les nations, dit le v.4, il les domine selon la traduction liturgique, il est aussi au-dessus des cieux, plus haut que les cieux. Il semble que le poète suggère que la louange continue dans les cieux car le participe ‘’ram’’ du verbe ‘’roum’’ traduit ici par il est élevé a, par ailleurs, une connotation de louange (comme en français le verbe exalter évoque la hauteur, l’altitude, et a, en même temps, le sens de louer). Le mot gloire (Kabod) à la fin du verset désigne la présence divine comme en Exode 40,34 et suggère aussi, comme le mot ram, la louange (rendons gloire…) ; derrière la transcendance de Dieu que proclame ce verset, on entend aussi, en contrepoint, que dans les cieux se poursuit la louange qui montait de la terre. Les versets 5 et 6 forment une seule phrase comme le montre le parallélisme évident entre 5b lui qui s’élève pour siéger et 6a lui qui s’abaisse pour voir. Le début de la phrase ne pose pas de difficulté : Qui est comme le Seigneur notre Dieu, lui qui … lui qui…mais que faire des derniers mots du v.6 dans la terre et dans les cieux ? La plupart des traducteurs les traitent comme un complément du verbe voir, mais cela donne un sens banal : Dieu voit dans la terre et dans les cieux. Ce choix bute en outre sur la proposition ‘’dans’’ du texte hébreu car la construction ‘’voir dans la terre’’ est inappropriée et les traducteurs sont obligés de modifier la préposition en ‘’vers’’ (texte liturgique) ou ‘’sur’’ (Dhorme dans la Pléiade) ou encore de la supprimer (TOB). Il vaut mieux respecter le parallélisme parfait entre 5b et 6a (pourquoi l’un seulement de ces deux stiques aurait-il un complément ?) et rattacher 6b à 5a : Qui est comme le S’ notre Dieu …dans la terre ou dans les cieux ? Y a-t-il un Dieu comparable au nôtre où que ce soit ? Et au cœur de l’inclusion ainsi formée par 5a et 6b se trouve la raison de la grandeur unique de notre Dieu : lui qui s’élève pour siéger, lui qui s’abaisse pour voir. Notre Dieu est celui qui à la fois siège ou trône au plus haut et celui qui accepte de s’abaisser pour voir. On note que la préposition ‘’dans’’ qui posait problème dans la solution précédente, convient parfaitement, au contraire, si elle s’inscrit dans la question : Qui peut se comparer à notre Dieu dans la terre ou dans les cieux ? Quand le psaume nous dit que Dieu s’abaisse pour « voir », il ne faut pas penser que ce voir signifie le regard neutre d’un observateur détaché, indifférent, mais il faut l’entendre comme en Exode 2,25 : quand Dieu entendit la plainte des fils d’Israël opprimés en Egypte, Dieu vit les fils d’Israël et Dieu connut… Le verset est interrompu mais nous comprenons que Dieu a fait plus que regarder, il a ressenti les peines d’Israël et a décidé d’intervenir : il va apparaître à Moïse au buisson ardent et, dès ses premiers mots, le verbe ‘’voir’’ revient (Ex. 3, 7) : J’ai vu, vraiment vu, la misère de mon peuple et il précise : Je connais ses souffrances puis il renvoie Moïse en Egypte pour faire sortir son peuple de l’esclavage. On comprend la force de ce « voir » de Dieu.

7  De la poussière il met debout le pauvre, du tas d’ordures il élève l’indigent, 8  pour le faire siéger avec les princes, avec les princes de son peuple. 9  Il fait siéger la femme stérile dans la maison, mère de fils, heureuse.

Alléluia (Louez Yah) !

Pour Dieu, voir incite à l’action et la troisième strophe du psaume donne des exemples des interventions divines. Le v.7 est construit selon deux propositions strictement parallèles; les deux mots traduits par pauvre et indigent (dal et ‘ébyon) ont le même sens et vont souvent de pair comme en Ps 72,13 et 82,4 ; ces malheureux sont sortis de la poussière ou des ordures, encore deux termes très proches, ils sont mis debout ou relevés, de nouveau des synonymes. Arrêtons-nous un instant sur la forme des versets. Vous savez que la poésie hébraïque joue très souvent sur le parallélisme des stiques : nous avons ici, au v.7, un bon exemple de parallélisme synonymique où les deux membres du verset se répondent terme à terme. Un peu plus haut nous avons rencontré en 5b et 6a un cas de parallélisme antithétique où les deux stiques s’opposaient : Lui qui s’élève pour siéger, lui qui s’abaisse pour voir. Quand les deux stiques disent la même chose, ils nous permettent de nous imprégner du sens, d’entrer dans la méditation et la prière. Quand ils forment contraste les oppositions nous incitent à creuser la signification : en quoi siéger sur un trône s’oppose-t-il à voir ? Revenons au fond : l’image du pauvre assis dans la poussière n’est pas seulement une métaphore mais, souvent, comme nous le montrent les médias ou le spectacle de la rue, l’expression de la réalité ; il en va de même pour le tas d’ordures où l’exclus cherche sa nourriture et un abri. La phrase se poursuit en v.8 : le Seigneur relève le malheureux pour le faire siéger avec les princes, avec les princes de son peuple. Le mot hébreu traduit par princes peut aussi être rendu par puissants ou grands, peu importe : la miséricorde divine non seulement redresse le malheureux mais le sort de son exclusion, le fait entrer parmi les princes de son peuple. En français comme en hébreu le pronom son est ambigu : s’il renvoie au miséreux, le psalmiste nous dit que celui-ci est réintégré dans sa communauté ; cette précision est importante car le miséreux dans les psaumes de supplication, souffre de la pauvreté, de la maladie mais aussi de la haine, de l’exclusion et du mépris; pensons notamment à la victime du psaume 22, méprisée par tous avant d’être relevée et d’entonner la louange au milieu de ses frères. Si le pronom son renvoie au Seigneur, ces mots désignant alors le peuple du Seigneur diraient que le pauvre va s’asseoir au milieu des justes, des élus. Le poète qui a écrit le psaume 113 a choisi d’employer les mêmes verbes pour parler de Dieu dans la strophe centrale et pour décrire son action en faveur des malheureux dans la strophe finale. La version proposée ci-dessus reprend, elle aussi, les mêmes verbes, quitte à sacrifier quelque peu l’élégance de la traduction, car ces répétitions ont un sens. Le poète exprime en effet le sort de l’indigent en disant que le Seigneur l’élève, le fait monter, en employant le même verbe ‘’roum’’ qu’il appliquait, au début du verset 4, au Seigneur lui-même qui est élevé. Il use aussi du même verbe pour dire que le Seigneur siège dans les hauteurs en 5b et qu’il fait siéger le pauvre parmi les princes de son peuple en 8. Cette reprise des mêmes verbes appliqués à Dieu d’abord et ensuite au pauvre qu’il redresse et relève, puis fait asseoir ou trôner sont, je pense, une manière discrète de suggérer que le Seigneur rapproche de lui, fait, si on peut dire, participer à sa condition le misérable qu’il remet debout. Le v.9 présente un autre exemple des interventions du Seigneur. Il s’agit cette fois de la femme stérile, celle qui ne peut pas avoir d’enfant, et qui est donc, selon les mœurs de ce temps, méprisée et repoussée par son mari, et doit finir sa vie dans la solitude et la pauvreté. Le Seigneur fait siéger la femme stérile dans la maison ; par la grâce du Seigneur la délaissée siège ou trône au foyer, car elle est devenue mère de fils, heureuse. Le verbe siéger, appliqué ici à la femme stérile comme il l’était à Dieu en 5b, laisse entendre que cette femme est, comme le pauvre, appelée à être proche du lieu où siège le Seigneur.

Le plan du texte Nous distinguons maintenant le plan de ce petit poème. Il comprend trois parties de trois versets chacune et l’ensemble est encadré par deux Alléluia. La première (1 à 3) traite de la louange adressée à Dieu : invitation à la louange, vœu que cette louange s’étende à la totalité du temps et de l’espace. La deuxième (4 à 6) parle de Dieu à qui s’adresse la louange ; il faut lire à la suite 5a et 6b qui forment une inclusion où s’insère l’affirmation centrale du psaume Lui qui s’élève pour siéger (sur son trône) et s’abaisse pour voir. La troisième (7 à 9) donne deux exemples du ‘’voir’’ divin : il relève le pauvre, il donne des enfants à la femme stérile.

Les échos du psaume dans la tradition juive Un midrash met, de manière surprenante, le premier verset de notre psaume dans la bouche de Pharaon lui-même. Avant de le raconter, une précision de vocabulaire : en hébreu le mot ‘’ébed’’ (qui figure au pluriel dans le premier verset du psaume 113) signifie à la fois esclave ou serviteur comme le mot ‘’abodah’’ de la même racine veut dire, selon le contexte, servitude, esclavage, ou service, notamment le service divin c’est à dire le culte. Le midrash raconte que la nuit où tous les premiers-nés d’Egypte furent frappés de mort, le puissant Pharaon perdit toute sa superbe et, affolé, se leva (Ex. 12,30), alla dans le quartier où habitaient les Hébreux, chercha dans l’obscurité la maison de Moïse et il appela Moïse et Aaron pendant la nuit (Ex. 12,31) ; il frappait à leur porte et les suppliait de partir (12,32) ; ils lui répondirent : Si tu veux que nous partions, reconnais que nous ne sommes plus tes esclaves, que nous sommes des hommes libres. Pharaon, qui avait enfin compris la puissance du Dieu d’Israël, commença alors à crier en disant : Vous étiez mes esclaves mais maintenant vous n’êtes plus à mon service, vous êtes au service du Seigneur et, puisque vous êtes ses abadim (pluriel de ébed) vous devez le louer et il les exhortait « Louez, esclaves du Seigneur, louez le Nom du Seigneur ! » Ce midrash donne une saveur particulière au verset qui ouvre les six psaumes qui forment le hallel égyptien, une louange en six psaumes que les fils d’Israël font monter vers Dieu qui les a fait sortir d’Egypte. La nuit de la Pâque est le moment où Israël sort de la servitude grâce à l’intervention du Seigneur, devient le peuple de Dieu et peut commencer à louer son Dieu en l’invoquant par le Nom de quatre lettres, YHWH, que Lui-même a révélé à Moïse depuis le buisson ardent avant de l’envoyer en Egypte. Le verset 2 exprime le vœu que le Nom qui est loué pour la première fois dans l’histoire de l’humanité à la sortie de la mer (Exode chapitre 15) soit loué de génération en génération, ce qui est la vocation d’Israël. Le verset 3 met en relation la vocation d’Israël et l’ensemble des nations : Israël aspire au jour où la terre entière louera le Seigneur selon les prophéties de Malachie 1,11 et de Sophonie 3,9-10. Les versets qui sont au centre du poème mettent l’accent sur le caractère incomparable de ce Dieu qui est à la fois le Très Haut, l’Ineffable et dans le même temps celui qui s’abaisse et voit la misère de l’homme, la connaît intimement ; nous avons déjà cité les passages de l’Exode qui donnent au mot ‘’voir’’ toute sa force. L’interrogation « Qui est comme le Seigneur notre Dieu ? » est une manière de dire qu’Il est unique et fait écho à la prière fondamentale d’Israël : Ecoute Israël : le Seigneur notre Dieu le Seigneur est l’Unique. L’affirmation que Dieu est à la fois le Très-Haut, le Saint et, en même temps, si on peut dire, le Très Bas, celui qui se penche vers nous, nous écoute et nous voit est au cœur de la foi juive ; un bon commentaire de cette affirmation du centre du psaume, est donné par Isaïe dans une annonce de salut en 57,15 : Car ainsi parle celui qui est haut et élevé, qui demeure dans l’éternité et saint est son nom : Haut et saint je demeure tout en étant avec le broyé et celui de souffle abaissé pour le faire revivre… La tradition juive ne propose pas de personnage historique à qui puisse s’appliquer les versets 7 et 8 de notre psaume mais réfère ces mots au peuple tout entier : ce pauvre que Dieu relève du fumier, c’est Israël réduit à la misère et à la servitude pendant l’exil à Babylone que le Seigneur fait revenir dans sa terre puis soutient dans ses épreuves au cours des siècles. Le dernier verset peut lui aussi être appliqué collectivement à Israël : ce verset est mis en relation avec deux passages d’Isaïe (49,21-24 et 54,1-3) où Jérusalem est d’abord qualifiée de stérile puis voit miraculeusement ses enfants revenir en foule dans ses murs.

Une homélie rabbinique sur le verset 113, 9 La lecture de ce verset du psaume 113 donne l’occasion de rappeler des étapes de l’histoire du salut antérieures à la sortie d’Egypte et de remonter jusqu’aux patriarches. Voici un texte du 5e siècle extrait de la Pesiqta de Rav Kahana, un recueil d’homélies commentant des lectures faites au cours de la liturgie du shabbat à la synagogue. L’homélie porte sur le dernier verset du psaume 113 et tout le commentaire est construit selon un même schéma : rappel du premier stique de 113,9 qui parle de manière générale d’une femme sans enfant puis citation d’un verset de l’Ecriture qui mentionne la stérilité d’un personnage féminin, citation du second stique de 113,9 affirmant que la stérile est devenue mère et citation d’un verset de l’Ecriture montrant que la femme sans descendance mentionnée précédemment a été comblée par une ou plusieurs naissances. Voici donc l’homélie de rabbi Kahana. Il établit la femme stérile sans maison (c. à d. sans enfants), mère de fils, heureuse (113,9). Il y a sept femmes stériles : Sara, Rébecca, Rachel, Léa, la femme de Manoah, Anne et Sion. Première interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : il s’agit de notre mère Sara ‘’Et Sara était stérile’’ (Genèse 11,30), mère de fils heureuse : ‘’Sara a allaité des fils’’ (Gen. 25,21). Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : c’est Rébecca ‘’Et Isaac supplia le Seigneur en faveur de sa femme car elle était stérile’’ (Gen. 25,21), mère de fils, heureuse : ‘’Et le Seigneur exauça sa supplication et Rébecca sa femme conçut’’ (id.). Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : c’est Léa ‘’Et le Seigneur vit que Léa était haïe et il ouvrit son sein’’ (Gen. 29,31), de là nous apprenons que Léa était d’abord stérile, mère de fils heureuse : ‘’car je lui ai enfanté six fils’’ (Gen. 30,20). Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : c’est Rachel ‘’Rachel était stérile’’ (Gen. 29,31), mère de fils heureuse : ‘’les fils de Rachel, Joseph et Benjamin’’ (Gen. 35,24). Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : c’est la femme de Manoah ‘’Un ange du Seigneur apparut à la femme et lui dit : Vois, tu es stérile et tu n’as pas eu d’enfant’’ (Juges 13,3), mère de fils heureuse : ‘’mais tu concevras et enfanteras un fils’’ (id.). Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : c’est Anne ‘’Pennina avait des enfants mais Anne n’avait pas d’enfant’’ (I Samuel 1,2), mère de fils heureuse : ‘’Anne conçut et enfanta trois fils et deux filles’’ (I Sam. 2,21). Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison : c’est Sion ‘’Pousse des acclamations, stérile, toi qui n’as pas enfanté’’ (Isaïe 54,1), mère de fils heureuse ‘’Et tu diras alors dans ton cœur : Qui me les a enfantés, tous ceux-là, à moi qui étais privée d’enfant et solitaire ?’’ (Isaïe 49,21). Quelques mots d’abord sur les femmes mentionnées dans cette homélie. La première matriarche citée est Sara ; longtemps stérile, elle donna le jour à Isaac à l’âge de 90 ans alors que son époux, Abraham, était âgé de 100 ans. Rebecca, épouse d’Isaac, demeura longtemps stérile puis devint mère des jumeaux Esaü et Jacob. Léa devint par ruse la première épouse de Jacob ; sa stérilité n’est pas explicitement mentionnée dans l’Ecriture mais déduite de l’expression ‘’ Il [le Seigneur] ouvrit son sein’’ : ce sein était donc fermé ; elle devint ensuite mère de six fils et d’une fille. Rachel, sœur cadette de Léa et préférée de Jacob, fut longtemps stérile et eut enfin deux fils, Joseph et Benjamin. La femme désignée dans le texte comme épouse de Manoah est plus connue comme mère de Samson qui devint juge en Israël et dont la force était proverbiale. L’histoire d’Anne nous est contée au début du livre de Samuel. Elle était aimée de son époux mais ne pouvait lui donner d’enfant ; en pèlerinage au sanctuaire de Silo, elle implora le Seigneur de lui donner un fils et fut exaucée, elle enfanta Samuel et le voua au service divin. Quand elle conduisit son fils au temple de Silo, auprès du prêtre Eli, elle chanta un cantique (I Sam. 2, 1-10) qui comporte des points communs avec le psaume 113, en particulier ces mots (2,8) : de la poussière, il met debout le pauvre, du tas d’ordures il élève l’indigent, pour les faire siéger avec les princes, leur attribuer la place d’honneur. La fin de l’homélie concerne Sion, petite colline où se trouvait le palais de David, au sud-est de Jérusalem, dont le nom sert parfois pour désigner toute la ville. Une prophétie d’Isaïe parle à Jérusalem en lui disant Toi, la stérile qui n’enfante plus. Mais si l’Ecriture parle ainsi c’est paradoxalement une annonce de bonheur. En effet un passage de la Pesiqta cite un peu plus loin un maître qui dit « En tout passage (de l’Ecriture) où il est dit elle n’a pas, qu’elle ait ». Autrement dit, quand l’Ecriture parle d’un manque, cela annonce que ce manque sera comblé. Dire de Jérusalem, comme des femmes nommées dans le midrash, qu’elle est stérile, c’est annoncer qu’elle va être comblée. Et, en effet, la même prophétie se poursuit en disant :les voici en foule les fils de la désolée… Élargis l’espace de ta tente… car à droite et à gauche tu vas déborder, ta descendance héritera des nations … Il faut donc entendre la fin du psaume comme l’annonce que Sion aujourd’hui en exil, déracinée, sera demain restaurée, siégera auprès de son époux qui l’aime, recevra l’hommage de tous les peuples : le Seigneur lui donnera le bonheur, la joie et la paix.

Une lecture chrétienne du psaume La naissance de Jean le Baptiste, fils de parents avancés en âge, racontée au début de l’Evangile de Luc s’inscrit dans la suite des naissances miraculeuses que nous venons de rappeler et on pourrait poursuivre l’homélie du maître juif en ces termes : ‘’Autre interprétation. Il établit la femme stérile sans maison, c’est d’Élisabeth qu’il s’agit : Elisabeth était stérile et ils étaient tous deux avancés en âge (Luc 1,7), mère de fils heureuse : quand vint le temps où elle devait accoucher, elle mit au monde un fils (Luc 1,57).’’ Quand Marie conçoit, l’intervention divine prend place dans la continuité de ces fécondités miraculeuses mais elle introduit aussi une nouveauté radicale qui surpasse infiniment toute attente : une vierge conçoit et va devenir la mère de Dieu. On remarque la parenté entre ce psaume et le Magnificat de Marie : elle aussi loue le nom du Seigneur « Saint est son Nom », elle aussi chante le Dieu qui élève les humbles, ‘’elle est surtout, par excellence, cette femme heureuse à qui Dieu donne une postérité inespérée, parce que virginale, et que toutes les générations diront bienheureuse « (n1) Le Dieu qui accepte de s’abaisser pour voir et connaître la condition des hommes se révèle dans l’incarnation de Jésus, fils de Dieu et fils de l’homme. L’hymne de la lettre aux Philippiens 2, 6-11 est la traduction chrétienne du thème central du psaume 113. Et pour Jésus qui a prononcé ce psaume à la veille de sa passion, les mots de la poussière il relève le pauvre pour le faire asseoir avec les princes devaient avoir le sens d’une promesse prophétique : lui, le Pauvre, allait sortir de la poussière de la mort, se lever puis s’asseoir à la droite de Dieu. Le psaume dit que Dieu met debout le pauvre et élève l’indigent mais, s’il arrive parfois que Dieu intervienne directement, c’est généralement par des mains humaines, par nos mains, qu’il agit. ‘’Qui pourrait dire sincèrement que « Dieu relève le faible », si, dans ses comportements concrets, il n’essayait pas de participer à la promotion des plus défavorisés de nos sociétés ? … A côté des grands engagements … il y a mille formes d’action, d’aide, de compassion que chacun peut vivre à sa manière. « (n2)

_____________________ n1 Noël Quesson : 50 psaumes pour tous les jours, tome 1 p. 257. n2 Noël Quesson, ouvrage cité, p. 259.

ACTES DES APÔTRES 5, 27B-32. 40B-41 – COMMENTAIRES DE MARIE-NOËLLE THABUT

8 avril, 2016

http://www.eglise.catholique.fr/approfondir-sa-foi/la-celebration-de-la-foi/le-dimanche-jour-du-seigneur/commentaires-de-marie-noelle-thabut/

COMMENTAIRES DE MARIE-NOËLLE THABUT, DIMANCHE 10 AVRIL 2016

PREMIERE LECTURE – ACTES DES APÔTRES 5, 27B-32. 40B-41

En ces jours-là, les Apôtres comparaissaient devant le Conseil suprême ; 27 le grand prêtre les interrogea : 28 « Nous vous avions formellement interdit d’enseigner au nom de celui-là, et voilà que vous remplissez Jérusalem de votre enseignement. Vous voulez donc faire retomber sur nous le sang de cet homme ! » 29 En réponse, Pierre et les Apôtres déclarèrent : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. 30 Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus, que vous aviez exécuté en le suspendant au bois du supplice. 31 C’est lui que Dieu, par sa main droite, a élevé, en faisant de lui le Prince et le Sauveur, pour accorder à Israël la conversion et le pardon des péchés. 32 Quant à nous, nous sommes les témoins de tout cela, avec l’Esprit Saint, que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent. »

40 Après avoir fait fouetter les Apôtres, ils leur interdirent de parler au nom de Jésus, puis ils les relâchèrent. 41 Quant à eux, quittant le Conseil Suprême, ils repartaient tout joyeux d’avoir été jugés dignes de subir des humiliations pour le nom de Jésus.

Les Apôtres viennent d’être flagellés à cause de leur prise de parole sur Jésus. On les relâche et, voilà qu’en sortant du tribunal, Saint Luc nous dit : « Ils repartaient tout joyeux d’avoir été jugés dignes de subir des humiliations pour le nom de Jésus ». Comme s’ils avaient été décorés… décorés du titre de « prophètes ». Peut-être ont-ils alors repensé à la parole de Jésus : « Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu’ils vous rejettent, et qu’ils insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme. Réjouissez-vous ce jour-là et bondissez de joie, car voici, votre récompense est grande dans le ciel ; c’est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les prophètes. » (Lc 6, 22-23). Ils se rappellent aussi cette phrase que Jésus leur avait dite : « Ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront, vous aussi. » (Jn 15, 20). Ici, que s’est-il passé ? Ce n’est pas la première fois que les Apôtres Pierre et Jean comparaissent devant le Sanhédrin, c’est-à-dire le tribunal de Jérusalem, le même qui a condamné Jésus quelques semaines plus tôt ; déjà, une fois, après la guérison du boiteux de la Belle Porte, un miracle qui avait fait beaucoup de bruit dans la ville, ils avaient été arrêtés, emprisonnés une nuit, puis interrogés et interdits de parole ; mais on les avait finalement relâchés. Dès leur remise en liberté, ils avaient recommencé à prêcher et à faire des miracles. Ils ont donc été arrêtés une deuxième fois, mis en prison… mais ils ont été délivrés miraculeusement pendant la nuit par un Ange du Seigneur. Evidemment, cette délivrance miraculeuse n’a fait que galvaniser leurs énergies ! Et ils ont recommencé à prêcher de plus belle. Et c’est là que nous en sommes avec la lecture de ce dimanche. Ils sont donc de nouveau arrêtés et traduits devant le tribunal. Le grand prêtre les interroge, ce qui nous vaut la très belle réponse de Pierre : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » Et Pierre adresse au tribunal un petit résumé de ses discours précédents ; il leur dit à peu près ceci : il y a deux logiques, la logique de Dieu et celle des hommes ; la logique des hommes (sous-entendu la vôtre, vous tribunal juif), consiste à dire : un malfaiteur, on le supprime, et après sa mort, on ne va quand même pas lui faire de la publicité ! Jésus, aux yeux des autorités religieuses, était un imposteur, on l’a supprimé, c’est logique ! C’est même un devoir de l’empêcher d’endoctriner un peuple trop enclin à se fier à n’importe quel prétendu Messie. Condamné, exécuté, suspendu à la Croix, c’est un maudit : même de Dieu il est maudit. C’était écrit dans la Loi. Seulement voilà, la logique de Dieu, c’est autre chose : oui, vous l’avez exécuté, pendu au gibet de la croix… Mais, contre toute attente, non seulement il n’est pas maudit par Dieu, mais au contraire, il est élevé par Dieu, il devient le Chef, le Sauveur : « C’est lui que Dieu, par sa main droite, a élevé en faisant de lui le Prince et le Sauveur, pour accorder à Israël la conversion et le pardon des péchés. » Cette dernière phrase est une énormité pour des oreilles juives : si la conversion et le pardon des péchés sont apportés à Israël, cela signifie que les promesses sont accomplies. Cette assurance des Apôtres, que rien ne semble faire taire, ne peut qu’exaspérer les juges ; et plusieurs d’entre eux ne voient plus qu’une solution : les supprimer comme on a supprimé Jésus ; c’est là qu’intervient un homme extraordinaire, Gamaliel, dont le raisonnement devrait être un modèle pour nous, quand nous nous trouvons face à des initiatives qui ne nous plaisent pas. Malheureusement, la lecture liturgique de ce dimanche ne retient pas l’épisode de Gamaliel : on passe directement des paroles de Pierre à la décision du tribunal ; les apôtres ne sont pas condamnés à mort comme certains le voudraient, on se contente de les fouetter et on les relâche. Mais prenons le temps de lire les versets qui manquent ; Pierre vient donc de dire : « Nous sommes témoins de tout cela avec l’Esprit Saint que Dieu donne à ceux qui lui obéissent » (sous-entendu, vous, en ce moment, vous n’obéissez pas à Dieu). Luc raconte : « Exaspérés par ces paroles, ils projetaient de les faire mourir. Mais un homme se leva dans le Sanhédrin ; c’était un Pharisien du nom de Gamaliel, un docteur de la Loi estimé de tout le peuple » ; (entre parenthèses, c’est lui qui fut le professeur de Saül de Tarse, le futur Saint Paul ; cf Ac 22, 3) ; il ordonne de faire sortir un moment Pierre et Jean, et il s’adresse aux autres juges ; en substance, son raisonnement est le suivant : de deux choses l’une, ou bien leur entreprise vient de Dieu… ou bien non, ce sont des imposteurs ; et voici la fin de son discours : « Si c’est des hommes que vient leur entreprise, elle disparaîtra d’elle-même… si c’est de Dieu, vous ne pourrez pas les faire disparaître. N’allez pas risquer de vous trouver en guerre avec Dieu ! » (Ac 5, 38-39). Si Gamaliel prenait la parole aujourd’hui, sans doute reconnaîtrait-il que l’Eglise est bien une entreprise de Dieu : depuis deux mille ans, elle a résisté à tout, même à nos faiblesses et à nos insuffisances ! ———————— Complément Gamaliel est un bel exemple de Pharisien et nous donne l’occasion de rendre justice à la majorité d’entre eux qui étaient des hommes de foi et de bonne volonté. A travers cet épisode, nous approchons la réalité historique des débats au sein du Judaïsme à propos de la jeune communauté chrétienne.

 

LE LAVEMENT DES PIEDS

23 mars, 2016

http://www.interbible.org/interBible/decouverte/comprendre/2009/clb_090410.html

LE LAVEMENT DES PIEDS

Question – Quelle est la signification du lavement des pieds chez les juifs, du temps de Jésus? Qui le pratiquait ? Quel sens Jésus donne-t-il à ce geste? (Philippe)

Réponse – Pour comprendre le petit rituel social du lavement des pieds, il faut le remettre dans son contexte moyen-oriental de l’époque de Jésus. La majeure partie de la population se déplace à pieds, chaussée de simples sandalettes de cuir, les pieds nus et sur des routes et chemins poussiéreux. Certains pouvaient se déplacer tout au plus sur un âne, mais ce dernier servait le plus souvent à porter les marchandises. Les chevaux étaient réservés aux soldats et les chars, aux plus riches. On peut encore voir aujourd’hui, comment se déplacent les bédouins du désert. Ils parcourent des centaines de kilomètres à pieds, tandis que leurs chameaux, lourdement chargés, transportent les marchandises.      Lorsqu’il parvenait à destination, le voyageur attendait de son hôte le petit rituel du lavement et rafraîchissement des pieds. Après de longues heures de marche, cette attention permettait de se détendre et de se débarrasser de la poussière du chemin qui collait à la peau. Cela me rappelle ce que font les randonneurs après de longues heures de marche en montagne. L’arrêt se fait généralement au bord d’un petit torrent. On en profite alors pour enlever les chaussures de montagnes et pour se tremper les pieds dans une eau bien fraîche. Il n’y a rien de plus agréable pour évacuer un peu la fatigue. Le rituel juif du lavement des pieds procède de la même logique, mais il appartient en plus aux lois de l’hospitalité. Cet aspect est souligné par Jésus qui s’adresse à Simon, le pharisien qui l’a invité (Lc 7,44-46). Il lui fait le reproche de ne l’avoir pas accueilli selon les règles, tandis que la femme qui pleure sur ses pieds, le fait à sa manière : « Tu vois cette femme? Je suis entré chez toi et tu ne m’as pas donné d’eau pour mes pieds; mais elle m’a lavé les pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux.  Tu ne m’as pas reçu en m’embrassant; mais elle n’a pas cessé de m’embrasser les pieds depuis que je suis entré. Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête ; mais elle a répandu du parfum sur mes pieds. » La vie en société – dans le Judaïsme de l’époque de Jésus, comme dans toute société humaine organisée – obéit à des règles de bonne conduite et parmi elles, on trouve la possibilité donnée au visiteur de se rafraîchir et de se laver les pieds. Un autre exemple tiré de la Genèse (43,24) : « L’homme fit entrer tous les frères chez Joseph. On leur apporta de l’eau pour se laver les pieds et on donna du fourrage à leurs ânes. » (Voir aussi : Gn 18,4 ; 19,2 ; 24,32)      Pour être en mesure d’apprécier toute la signification qu’il prendra dans le geste de Jésus, il faut savoir que, dans la société juive plus aisée, ce geste est posé par le serviteur ou l’esclave dont c’est la charge. C’est une tâche considérée comme humiliante et elle est considérée – dans l’ordre de valeur hiérarchique des serviteurs de maison – comme la plus basse. C’est ce qui explique la réaction violente de Pierre qui voit son rabbi bien-aimé qui prend la position du dernier des serviteurs ou de l’esclave, devant ses propres disciples : Quoi! Tu veux me laver les pieds, toi le Seigneur et le maître!… Non! C’est inacceptable! C’est pas ta place, ni ton rôle! (d’après Jn 13,6) Pierre ne comprend pas. Il est profondément choqué quand il voit Jésus bousculer ainsi l’ordre et les usages d’une société, que lui, Pierre, a toujours respectés et tenus pour respectables. C’est vrai que Jésus ne déteste pas de bousculer un peu ses propres amis. Il est temps d’en venir à l’épisode du lavement des pieds      Vous trouvez l’épisode du lavement des pieds dans le récit qu’en fait Jean, l’évangéliste, au chapitre 13,1-20. Il est le seul à en parler et le situe au moment du dernier repas que Jésus prend avec ses disciples, la veille de sa passion. La tradition chrétienne le célèbre le soir du Jeudi-Saint, en même temps que l’institution de l’Eucharistie. L’évangéliste évoque sobrement l’événement. Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue, l’heure de passer de ce monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême… Jésus se lève de table, dépose son vêtement et prend un linge dont il se ceint. Il verse ensuite de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint. (Jn 13,1-5)      Avant d’y réfléchir plus théologiquement, rappelons-nous à qui, dans la société juive, est dévolu ce service,  et prenons le temps d’imaginer la tête des disciples devant le geste de Jésus! Voilà que le maître vénéré, le Messie imaginé comme un chef de guerre victorieux de tous les ennemis d’Israël, prend le rôle du serviteur. Visiblement il ne se contente pas de faire de la figuration liturgique. Preuve en est la réaction de Pierre qui ne supporte pas l’idée de voir son maître s’abaisser ainsi devant lui: Toi, Seigneur, me laver les pieds! Une telle interpellation résume à elle seule le caractère scandaleux du geste de Jésus. De toutes ses forces, le disciple cherche à l’en dissuader. Ne devrait-il pas plutôt garder son rang? Une telle position est trop humiliante pour un homme tel que lui. Les repères habituels sont brouillés. Pour Pierre et de ses compagnons, la place du Messie Fils de Dieu est du côté des puissants, de ces personnes qui se font servir et non le contraire.      Jésus comprend la difficulté de son disciple. Un tel renversement de rôle est vraiment impensable à l’époque, tant il bouscule profondément l’ordre hiérarchique du monde. Alors il l’invite à la patience. Ce que je fais, tu ne peux le comprendre à présent, mais par la suite tu comprendras. Mais Pierre redouble d’indignation et refuse un tel abaissement: Me laver les pieds à moi! Jamais! La réponse de Jésus tombe alors comme le couperet: Si je ne te lave pas, tu ne peux avoir part avec moi! Le refus d’entrer dans la perspective de Jésus sépare le disciple de son maître et du bonheur de vivre en sa présence. Pierre comprend le risque de manquer quelque chose d’essentiel. Sans plus réfléchir, il se déclare prêt à se laisser laver les pieds, les mains et même la tête… Il tient de toutes ses forces à rester l’ami de Jésus, mais, de manière évidente, il ne comprend toujours pas le sens que Jésus donne à son geste. Entrons maintenant dans la signification donnée par Jésus à son geste      On le voit d’emblée : Jésus opère un changement complet de valeurs. Il n’a d’ailleurs jamais caché sa pensée. Il en a parlé plusieurs fois tout au long du chemin qu’ils ont parcouru ensemble, mais le message n’est pas encore passé. Il faut perdre sa vie, pour la gagner, disait-il, se faire le serviteur des autres, pour être grand, choisir la dernière place pour atteindre la première, devenir petit comme un enfant… Les disciples ont tous entendu ces paroles, visiblement sans trop y prêter attention. Mais lorsqu’ils voient leur Maître et Seigneur avec son linge et sa cruche pleine d’eau, ils ne comprennent plus. Cela n’est pourtant que la mise en pratique d’un des aspects les plus significatifs de son enseignement. On voit bien que, pour être comprise, la Parole doit être vécue par la personne qui la dit. Seul un témoignage vivant est crédible.      L’explication vient tout à la fin: Comprenez-vous ce que j’ai fait pour vous? Vous m’appelez Maître et Seigneur et vous dites bien car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres… ce que j’ai fait pour vous, faites-le, vous aussi! Si Jean place cette scène en lieu et place du récit de l’institution eucharistique, ce n’est certainement pas sans intention. Elle symbolise à ses yeux l’attitude de Jésus qui aima les siens jusqu’à l’extrême, et résume, dans le geste accompli, toute sa vie, jusqu’au don total de lui-même dans sa passion et sa mort. Le « Ce que j’ai fait pour vous, faites-le, vous aussi ! » rejoint le « Faites ceci en mémoire de moi! » qui conclut les paroles propres à chaque récit de la Cène du Seigneur. Il n’est pas impossible que l’auteur du quatrième Évangile ait déjà vu, dans certaines dérives des célébrations eucharistiques de l’époque, un aspect qu’il fallait impérativement rappeler. Le récit, qu’il fait de cet événement, place le débat sur un plan beaucoup plus concret. On ne peut célébrer le repas du Seigneur sans se mettre au service les uns des autres. Reproduire, dans une telle célébration, les rapports de domination qui existent habituellement entre les hommes, revient à trahir l’enseignement du Maître. Dieu aux pieds de l’être humain      L’image mérite toute notre attention. Dans le tableau que le récit retrace, où se trouve Dieu, le Maître et le Seigneur, tel que le nomme la communauté chrétienne?  Il se tient courbé, aux pieds des disciples, revêtu de la tenue du serviteur, dans un geste presque désespéré pour se faire connaître en vérité. Le premier refus de Pierre met en évidence le caractère scandaleux de la scène et le nécessaire travail intérieur pour parvenir à en comprendre la signification. En Jésus, Dieu le Père céleste, le Créateur du ciel et de la terre, vient s’agenouiller devant l’être humain et se met à son service. Avouez-le! Le renversement de perspective est total! Dans l’imaginaire qui est le nôtre, Dieu est assis quelque part dans un Ciel inaccessible, sur un trône d’or et entouré de toute la cour céleste, souvent indifférent à tout ce qui nous arrive. Si vous n’en êtes pas convaincus, allez regarder les peintures murales des grandes églises. Pour parler de Lui, les peintres ont puisé leur inspiration davantage du côté des cours royales de l’époque que de l’évangile du lavement des pieds. Un Dieu qui s’abaisse à ce point, quitte son trône et change de rôle, voilà qui bouscule les idées reçues et devient même dangereux dans un monde où l’ordre hiérarchique doit être scrupuleusement respecté. La grandeur s’y mesure à l’or des palais, à la somptuosité de tentures et des robes et à l’éclat des couronnes royales. Dieu aux pieds de l’humain?  Vous n’y pensez pas! C’est choquant ! Le roi des rois de la terre sans sa couronne, voilà qui est tout simplement impensable!  Et pourtant, c’est la vision que l’évangéliste nous donne à méditer, n’en déplaise à tous ceux que cela dérange et qui voudraient que Dieu reste à sa place. Essayons de retrouver la signification que le récit a pris dans l’esprit des premiers chrétiens. A l’époque où s’écrivent les évangiles, les communautés sont bousculées par divers courants de pensée et mouvements d’opinion. Le caractère scandaleux de l’abaissement de Dieu, tel qu’il apparaît dans le message évangélique, frappe tous les esprits; l’image du Messie, serviteur souffrant provoque de la répulsion. Ce n’est pas sans raison si pendant quatre siècles, on ne trouve aucune figuration du Christ en croix dans l’iconographie chrétienne! Un tel supplice est à ce point odieux qu’il ne peut être représenté. Paul en est conscient. Dans la lettre qu’il écrit, au printemps 56, à l’église de Corinthe, il décide de ne parler avec eux que le langage de la croix. En 1 Co 1, 22-24, il dit ceci : Les Juifs demandent des miracles et les Grecs recherchent la sagesse; mais nous, nous prêchons un messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs, il est Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. On ne peut être plus clair.      La folie de Dieu révélé en Jésus, c’est son abaissement qui commence par la paille de son premier berceau, se poursuivra par toute une vie au service de ceux et celles qui entendront son appel. Elle prendra son ultime signification dans l’horreur de sa condamnation à mort et du supplice de la croix. Le chemin qu’il prend pour entrer en contact avec l’humain est celui de la kénose (Ph 2, 1-11) ou du dépouillement total de lui-même qui lui permet d’être, en contrepartie, ouverture totale à celui ou celle qui accepte de prendre son chemin. La faiblesse de Dieu est étroitement liée à la vulnérabilité de l’amour. Parce qu’il est, dans la totalité de son être, Amour, Dieu ne s’approche de l’être humain que dans l’extrême fragilité d’un amour offert gratuitement, avec la patience infinie de celui qui attend le moment favorable où il pourra le déclarer. Comme tout amour, celui de Dieu pour l’être humain est désarmé, livré sans défense à la réponse qu’il recevra, acceptation ou refus. Dieu est faible parce qu’il ne sait qu’aimer; même s’il est cloué sur une croix, il pardonne, considère que ses ennemis ne savent pas vraiment ce qu’ils font… Alors, si vous le recherchez, ne tournez pas votre regard vers les hauteurs du ciel ou la majesté des cathédrales. Vous ne l’y trouverez pas nécessairement. Il n’aime que les endroits habités par des cœurs capables d’aimer en retour. Regardez plutôt en bas, au plus profond de vous-mêmes. Il se tient là, à vos pieds, quêtant un regard, portant le fardeau que vous ne parvenez pas à déplacer, attentif à chacun de vos gestes, encore et toujours prêt à se donner à vous…      L’image est forte et prend l’exact contre-pied des rêves de grandeurs qui ont trop souvent habité l’Église au cours de son histoire. Pour Dieu et la gloire du roi ou de la cité, on a bâti des cathédrales fort belles et imposantes. Mais certaines d’entre elles regorgent d’or venu des Amériques et taché du sang des populations asservies et souvent massacrées pour assouvir la soif du pouvoir et de la domination. Comment demander aux Indiens du Mexique ou du Pérou de croire au Dieu serviteur, si l’Église se compromet avec le pouvoir qui les oppresse depuis des siècles? Comment un missionnaire venu d’Europe peut-il porter en Afrique le message d’un Dieu d’Amour, lorsqu’il vient de pays qui ont bâti leur fortune sur le commerce d’esclaves et, plus tard, sur la colonisation? Une parole d’amour portée à la pointe des fusils n’a plus aucun sens. Elle n’est plus qu’un alibi ou tout au plus une tentative de justification pour se donner bonne conscience. La relation qui s’est établie entre le christianisme et de nombreux peuples est restée, quelque part, profondément blessée par la violence des origines. Si Jésus s’installe ainsi aux pieds des plus petits et des plus pauvres, comment parler de lui autrement qu’en se mettant, à sa suite, aux pieds des plus pauvres et des miséreux que nous croisons dans tous les pays du monde?  Son chemin passe par le refus du pouvoir ou de la séduction des foules. Le signe qu’il donne nous fait comprendre sa vie et nous engage à ne jamais chercher Dieu ailleurs qu’aux pieds de chaque être humain. Cette image est toujours aussi scandaleuse et difficile à croire et à mettre en œuvre. Mais c’est bien là qu’il nous attend. Il en va de la vérité de tous nos gestes religieux. Seigneur, tu sais qu’il est choquant de te voir ainsi prendre la tenue de serviteur avec nous! Comme Pierre, j’aurais tendance à te dire de garder ton rang, de remonter sur ton trône ou de rentrer dans ton tabernacle d’or… Que ton amour accepte un tel abaissement à quelque chose d’inconcevable. Toi si proche, si disponible, entièrement donné à celui où celle qui te fera bon accueil. Un tel amour me dépasse. Je sais que jamais je ne parviendrai à en comprendre la profondeur, parce que je suis incapable d’une telle gratuité, d’un tel oubli de moi. Tout ce que je fais est travesti par mon désir de mainmise ou de pouvoir sur les gens. Apprends-moi, Seigneur, à me mettre au service de mes frères et sœurs, sans les mettre à mon service, à me donner, sans chercher à prendre, à aimer envers et contre tout, quel qu’en soit le prix. Si je n’y parviens pas du premier coup, sois patient avec moi. À ton école, je sais que j’apprendrai un jour à aimer comme toi tu nous as aimés.

Roland Bugnon

LA PRIÈRE, EXPÉRIENCE DE LA LIBERTÉ (PSAUME 6)

22 mars, 2016

https://oratoiredulouvre.fr/predications/la-priere-experience-de-la-liberte-psaume-6.php

LA PRIÈRE, EXPÉRIENCE DE LA LIBERTÉ (PSAUME 6)

Culte du dimanche 23 juin 2013 à l’Oratoire du Louvre, prédication du pasteur James Woody

Chers frères et sœurs, il y a une multitude de récits guerriers dans la Bible qui font une large place aux massacres, aux coups fourrés et qui sont autant d’entorses à la morale. Que viennent faire toutes ces batailles dans un livre dont on aimerait qu’il ne contienne que des paroles de paix et d’harmonie, des hymnes à l’amour, des chants d’allégresse ? Je pense que tous ces récits ont leur place dans ce compagnon de vie qu’est la Bible. Pour que la Bible soit un compagnon de route utile, il faut, certes, qu’elle soit capable de donner plus d’ampleur aux bons moments, mais il faut qu’elle soit capable, également, de nous aider à traverser les mauvaises passes, ces moments où nous errons dans les vallées où planent l’ombre de la mort. C’est en abordant de front ces mauvais moment de la vie que la Bible peut nous être d’un précieux secours et c’est la raison pour laquelle je pense qu’il ne faut pas s’émouvoir outre mesure qu’il y ait tant d’horreur dans les textes bibliques : c’est que la vie, par bien des aspects, est assez horrible. Ainsi, les textes bibliques ont leur place sur les champs de bataille, qu’il s’agisse de guerres armées ou des conflits auxquels nous devons faire face au jour le jour. Pour prendre le cas le plus radical, celui de la guerre au sens militaire du terme, la Bible a été utilisée pour donner des mots à ces soldats qui étaient affrontés à l’indicible. Si nous prenons l’exemple de la première guerre mondiale, vous serez en droit de dire que les prières n’étaient pas théologiquement correctes. La haine de l’autre se versait dans ces prières au même débit que la mitraille. C’était un temps où l’on bénissait les canons pour qu’ils visent juste. Quelques années après, les aumôniers militaires de l’époque étant devenus professeurs de théologie, on aurait pu imaginer que les mentalités avaient changé et que, plus jamais, on ne demanderait à Dieu de prendre part à la violence du combat. En juillet 1942, lorsque l’aspirant Zirnheld, un SAS, fut tué en Lybie, on retrouva sur lui cette prière ainsi formulée :

Je veux l’insécurité et l’inquiétude. Je veux la tourmente et la bagarre, Et que vous me les donniez, mon Dieu, Définitivement. Que je sois sûr de les avoir toujours Car je n’aurai pas toujours le courage De vous les demander.

Ce sont les mots de cette prière désormais intitulée « prière des paras » qui ont été utilisés pour les hymnes actuels de l’Etat Major Inter-Armes et le 8ème RPIMa. « Je veux l’insécurité et l’inquiétude. Je veux la tourmente et la bagarre »… voilà des demandes pas très évangéliques, des demandes qui font froid dans le dos. Nous sentons bien que ce n’est pas ce qu’il faudrait demander à Dieu et pourtant… le livre des prières de la Bible, le livre des Psaumes, ne résonne-t-il pas de ces mêmes demandes ? Ne résonne-t-il pas de ces mots a priori pas très évangéliques et qui, pourtant, ont été retenus comme des mots et des prières dignes de figurer dans la Bible ? « Je les hais d’une haine parfaite, ils sont pour moi des ennemis » au psaume 139, « Toi, Eternel, Dieu des armées, Dieu d’Israël, lève-toi pour intervenir contre toutes les nations ! Ne fais grâce à aucun de ces traîtres injustes ! » au psaume 59, « enfonce ton pied dans le sang et que la langue de tes chiens ait sa part des ennemis » au psaume 68, « que leur route soit ténébreuse et glissante et que l’ange de l’Eternel les poursuivent, ceux qui méditent mon malheur » au psaume 35 et les psaume 94, dans lequel un croyant dit : « Dieu des vengeances, Eternel ! Dieu des vengeances, parais dans ta splendeur ! »…

1. on peut tout dire à Dieu Il y a le meilleur et le pire dans la Bible : ce qui nous fait rêver et ce qui nous réveille en nage. Le livre des prières de la Bible n’est pas exempt, non plus, de toutes ces phrases terribles qui expriment des sentiments de violence, de vengeance, de haine… avec le psaume 6 dont les mots sont moins durs, tous ces psaumes nous montrent qu’il est possible de tout dire à Dieu. Et sans fioriture. La prière n’est pas le moment où il faut dire des choses justes sur Dieu mais le moment on l’on dit à Dieu des choses justes sur soi. Et si ces choses sont terribles, il n’y a pas de raison de les dissimuler sous de belles formules consacrées. Le livre des psaumes nous apprend à prier en laissant de côté les formules rituelles, les formules toutes faites, qui sont théologiquement justes mais qui ne disent peut-être pas exactement ce que l’on a vraiment sur le cœur. Le livre des psaumes est cette école de la prière où l’on apprend qu’il est possible de tout dire à Dieu. On ne s’adresse pas à Dieu pour lui dire ce qu’on imagine qu’il aimerait entendre : on lui parle pour lui exprimer ce que l’on pense vraiment, ce que sont nos sentiments profonds. Cela signifie qu’une prière authentique est forcément unique en son genre. Si la prière est le dialogue entre une personne et Dieu, ce qui s’y dira sera forcément singulier. C’est pour cela que la prière est d’abord un acte individuel. C’est seul, dans un face à face avec le divin, autrement dit en plaçant notre existence face à l’absolu, que les choses peuvent honnêtement se dire. Parce que nous sommes uniques, notre vérité est unique et notre prière le sera aussi, nécessairement. En soi, la prière communautaire a toujours un caractère artificiel parce qu’elle gomme ces aspérités qui sont propres à chacun, depuis la manière que nous avons de nommer Dieu dans l’intimité, jusqu’à la manière de dire ce qu’on a à dire. Les Psaumes nous autorisent à sortir des prières rituelles toutes faites et nous invitent à nous exprimer en toute liberté. On est mal, on transpire de tristesse, on se sent usé : à la manière du psaume 6, nous pouvons dire tout cela dans notre prière et plus encore. Nous n’en pouvons plus, il y en a marre, on a envie de vomir tellement la vie nous écœure ? Notre vérité est bonne à dire. C’est alors que la prière est l’apprentissage de la liberté.

2. Il faut laisser Dieu nous répondre En contrepartie, il faut aussi laisser à Dieu la liberté de nous répondre. Nous pouvons tout lui dire, mais encore faut-il accepter de tout entendre en retour. Les psaumes nous apprennent que Dieu n’est pas sourd à nos prières ou, pour être plus précis, que notre prière ne reste pas sans effet, qu’elle ne laisse pas le monde indemne. Ici, le psalmiste affirme que Dieu a entendu ses pleurs, ses supplications. Le psalmiste ne dit pas ce que Dieu lui a répondu, il ne répète pas ce qu’il a compris de la réponse de Dieu. Il dit juste qu’il a perçu que sa prière avait trouvé un écho auprès de Dieu. Ce qu’il a pleuré est désormais à l’œuvre dans le cours de l’histoire. De la même manière que chaque prière est unique, la réponse ou les éléments de réponse que l’Eternel offrira seront eux aussi uniques ! Les psaumes nous apprennent que l’Eternel ne répond pas nécessairement en nous apportant ce que nous lui demandons. Lorsque la mort de l’adversaire est souhaitée, c’est plutôt la libération du psalmiste qui est offerte. Il y a souvent un déplacement entre la demande et l’exaucement. L’exaucement ne consiste pas dans une réponse symétrique à notre demande, mais dans une évolution de la situation dans laquelle nous nous trouvons. La prière ne nous fait pas retrouver l’être perdu, par exemple, mais elle transforme l’absence insupportable en nous rendant capable d’une forme de présence au monde renouvelée. Un jour une petite fille rentre à la maison avec un air plutôt maussade. Sa mère lui demande ce qu’elle a. Elle répond qu’une amie vient de casser sa poupée. Sa mère lui demande ce qu’elle a fait pour aider son amie, si elle l’a aidée à réparer la poupée. Et la petite fille lui répond que ce qu’elle a fait, c’est de s’asseoir à côté d’elle, et qu’elle l’a aidée à pleurer. Il semble que, bien souvent, c’est ainsi que la prière agit : elle nous permet de faire une place à celui qui vient à nous, comme un ami qui viendrait s’asseoir à côté de nous pour nous aider à pleurer, pour que tout sorte, pour que nous exprimions plus encore ce que nous avons au fond de nous. Répondre, ce n’est pas forcément donner une solution à un problème. Il suffit de relire ce que le livre de Job dit au sujet de ses amis pour comprendre cela.

3. Dieu retisse en nous l’espérance La prière, c’est une occasion de pouvoir tout dire à Dieu, de mettre en pleine lumière ce qui nous interroge ou ce qui nous fait mal. La prière c’est aussi laisser à l’Eternel la liberté de répondre comme il le souhaite et non comme je le souhaite. C’est accepter que ce qui sera bon pour moi n’est pas nécessairement ce que j’avais envisagé. Quelle que soit la forme de cette réponse, elle a toujours un même objectif : retisser en nous l’espérance qui nous permettra de reprendre pied dans la vie. Les méchants ne sont pas terrassés devant le psalmiste. D’ailleurs, il est fort possible que les ennemis du psalmiste ne soient pas des personnes mais des soucis, des tracas, des ennuis. Preuve en est que le psalmiste demandait à Dieu de le guérir, au verset 3 ; il est donc probable qu’il se sente malade et que l’adversité à laquelle il doit faire face soit une maladie, peut-être une dépression. Dieu a répondu au psalmiste, mais Dieu ne l’a pas guéri. Il a mis de la distance entre lui et l’adversité qui le rongeait. Dieu a mis de la distance entre le psalmiste et sa détresse qui va reculer, ainsi que nous le lisons au dernier verset. Nous ne savons pas ce que fut précisément la réponse de Dieu car il n’y a pas un mode unique de réponse à la prière. En revanche, nous voyons l’effet de la prière : ce qui semblait être une situation inextricable, ce qui apparaissait comme un malheur irrémédiable, s’est fissuré. L’espérance gagne à nouveau le cœur du croyant qui découvre un nouvel horizon, un nouvel espace. Une vie est à nouveau possible. L’adversité n’a pas disparu, mais elle n’a plus l’emprise que supposait le psalmiste. Dieu n’a pas écrasé l’adversité qui écrasait le croyant : il a révélé au croyant que l’adversité n’avait pas la force qu’on voulait bien lui prêter, que le malheur n’était pas insurmontable. Désormais, ce ne sont plus ses os qui tremblent mais ce qui était la cause de ses ennuis. La prière permet à Dieu de remettre les choses à leur place, de remettre de l’ordre dans la vie, dans notre propre vie. Chers frères et sœurs, on peut tout demander à Dieu. On peut lui demander « l’insécurité et l’inquiétude. On peut lui demander la tourmente et la bagarre », on peut vider son sac sans rien retenir, mais on doit aussi laisser à l’Eternel le soin de nous donner ce qui est bon pour nous, et accepter ce qu’il convient de faire de notre violence, de notre haine, de nos tristesses, non pas en fonction de notre humeur du moment, mais en fonction de ce qui est un bien absolu. C’est ainsi que nous pouvons permettre à l’Eternel de retisser en nous l’espérance.

Amen  

L’ENTRÉE DE JÉSUS À JÉRUSALEM

17 mars, 2016

http://www.garriguesetsentiers.org/article-l-entree-de-jesus-a-jerusalem-71773159.html

L’ENTRÉE DE JÉSUS À JÉRUSALEM

Publié le 15 avril 2011 par G&S

(Matthieu 21,1-11 ; Marc 11,1-11 ; Luc 19,28-38 ; Jean 12,12-16)

Chers amis Internautes, nous voici à quelques jours de la fête catholique dite des Rameaux, qui se situe liturgiquement une semaine exactement avant Pâques. Pour tenter de vous faire mesurer pleinement sa portée symbolique à la lumière du Premier Testament, je m’en tiendrai à l’évangéliste le plus « juif », Matthieu, dont on découvrira une fois de plus qu’il s’attache assidument à relire les événements du Nouveau Testament à la lumière du Premier. Cette démarche lui est coutumière, comme aux autres évangélistes, mais il est le seul à la pratiquer et à l’expliciter autant. Le parallèle avec la fête juive de Souccot, appelée aussi Fête des Tentes, ou des cabanes, que j’ai évoqué il y a maintenant cinq ans (déjà !) dans l’article Les tentes des Rameaux est généralement expliqué par le fait que Matthieu 21,8 dit que les gens coupaient des branches aux arbres et en jonchaient le chemin (Marc 11,8 parle de jonchées de verdure qu’ils coupaient dans les champs ; Jean 12,13 de rameaux des palmiers ; Luc ne parle que de manteaux). Le texte qui définit cette fête se trouve dans le livre de la Bible nommé Vayiqra (le Lévitique des bibles en français) 23,39-43 : Le quinzième jour du septième mois, lorsque vous aurez récolté les produits du pays, vous célébrerez la fête du Seigneur pendant sept jours. Le premier jour repos et le huitième jour repos. Le premier jour vous prendrez le fruit de l’arbre de la beauté, des rameaux de palmier, des branches d’arbres touffus et des saules du torrent, et vous vous réjouirez face au Seigneur votre Dieu pendant sept jours. Vous fêterez ainsi une fête pour le Seigneur sept jours par an : règle éternelle pour vos générations. Au septième mois vous la fêterez. Vous habiterez sept jours dans des tentes. Tous les autochtones d’Israël habiteront dans des tentes, afin que vos générations connaissent que j’ai fait habiter sous des tentes les fils d’Israël quand je les ai fait sortir du pays d’Égypte, moi le Seigneur votre Dieu. Mon projet est de vous parler de deux points importants…   L’ânesse, l’ânon et la citerne Entrée Jésus Jérusalem avec anonL’épisode commence quand Jésus approche de Jérusalem et dit à deux de ses disciples : « Rendez-vous au village qui est en face de vous ; et aussitôt vous trouverez,à l’attache, une ânesse avec son ânon près d’elle ; détachez-la et amenez-les-moi. » (Matthieu 21,5) Matthieu 21,5 (contrairement aux autres évangiles) assume dans son récit l’incohérence apparente d’écrire que Jésus entre dans Jérusalem assis à la fois sur une ânesse et sur un ânon, en citant explicitement mais partiellement et approximativement Zacharie 9,9-12 : Exulte avec force, fille de Sion ! Crie de joie, fille de Jérusalem ! Voici que ton roi vient à toi : il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne et sur un ânon, le petit des ânesses. Malheureusement, il n’y a pratiquement aucune bible qui suit Zacharie dans l’incohérence apparente de ce texte, où il est pourtant bien écrit ’al-chamor ve’al-’aiyr?, sur un âne et sur un ânon ! Ni la B.J., i.e. la Bible de Jérusalem (un âne, un ânon alors qu’elle met le « et » dans sa traduction de l’évangile de Matthieu !) ni la TOB (un âne, un ânon tout jeune), ni Segond (sur un âne, sur un âne), ni la Bible du Rabbinat (sur un âne, le petit de l’ânesse), ni même Chouraqui (un âne ou un ânon)) Il n’y a que le chanoine Crampon, il y a un siècle, qui a osé : monté sur un âne, et sur un poulain, petit d’une ânesse ! De toute façon, le lecteur attentif comprend que Matthieu a voulu rapporter l’entrée de Jésus à Jérusalem à l’arrivée duRoi de Sion annoncée par le prophète Zacharie. Mais il ne faut jamais s’arrêter dès qu’on trouve quelque chose d’intéressant dans un texte ; il faut toujours lire la suite. Celle de la prophétie de Zacharie vaut la peine : Quant à toi (fille de Sion), à cause de l’alliance conclue dans le sang, je renverrai tes captifs de la citerne où il n’y a pas d’eau. Revenez vers la place forte, captifs de l’espoir. Cette prophétie parle d’une citerne où il n’y a pas d’eau et à ce propos la B.J. met en note : une citerne sert de geôle, c’est le symbole de Babylone… Peut-être ! Mais c’est aussi – et surtout – la même expression, avec le même mot hébreu (bor), qu’en Genèse 37,24, dans l’histoire de Joseph et de ses frères qui veulent le faire périr : ils le jetèrent dans la citerne ; cette citerne était vide, sans eau (trad. Rabbinat). Cette phrase de Zacharie nous mène donc à Juda, le 4e fils de Jacob, celui qui a suggéré à ses frères de vendre Joseph plutôt que de le laisser mourir dans la citerne et donc, en quelque sorte, de le « renvoyer de la citerne où il n’y a pas d’eau ». Et, comme par hasard, en cherchant s’il n’y a pas d’autres ânesse et ânon dans la Bible, de préférence attachés (car aucun détail n’est inutile dans la Bible !) on retrouve le même Juda, 4e fils de Jacob, en Genèse 49. À la fin de ce livre, juste avant sa mort, Jacob livre son testament à ses fils et les bénit, dans un long discours qui commence et se termine ainsi : Jacob appela ses fils et dit : « Réunissez-vous, que je vous annonce ce qui vous arrivera à la fin des temps. Rassemblez-vous, écoutez, fils de Jacob, écoutez Israël, votre père » […] Voilà ce que leur dit leur père, quand il les a bénis. Il les bénit, chacun selon sa bénédiction (Genèse 49,1-2.28). Les paroles de Jacob sont une bénédiction de Patriarche, donc une parole créatrice, une parole qui annonce et qui crée ce qui arrivera. Or, en bénissant Juda Jacob lui dit (Genèse 49,8-12) : « Juda, toi, tes frères te loueront, ta main est sur la nuque de tes ennemis et les fils de ton père s’inclineront devant toi. Tu es un jeune lion, ô Juda […] Le sceptre ne s’éloignera pas de Juda, ni le bâton de chef d’entre ses pieds, jusqu’à ce que vienne Shiloh à qui les peuples obéiront. Il attache à la vigne son âne, au cep le petit de son ânesse, etc. » On note : – que Juda est annoncé comme étant la souche de la lignée royale au sein du peuple hébreu. D’ailleurs, dans les généalogies de leurs évangiles, Matthieu et Luc feront descendre Jésus de Juda, en ligne directe.

- qu’en plus de l’âne (que Matthieu appelle ânesse !) et de l’ânon attachés qu’on recherchait, la bénédiction pour Juda mentionne la venue d’un certain Shiloh. Qui est donc ce Shiloh, à côté duquel passent toutes les bibles chrétiennes (et d’autres) ?   Le Shiloh Ce Shiloh de Genèse 49,10 donne lieu aux interprétations les plus diverses. La B.J. le traduit par tribut ; la TOB par celui (!), Segond et Crampon par le Schilo (ce qui ne nous avance pas vraiment !). Amis lecteurs, vous pouvez ici interrompre un instant votre lecture pour lire ou relire l’article Jésus porteur de Paix ou d’épée ? où je traite des racines du mot shiloh, dans lequel la bible du Rabbinat voit le Pacifique (racine shalam, faire la paix), mais où on peut certainement voir aussi l’Envoyé (racine shalach, envoyer et particulièrement, comme dit le dictionnaire Sander et Trenel, envoyer en mission) : c’est donc Jésus pour les chrétiens. Pour sa part, Jérôme, le Père de l’Église qui a écrit la Vulgate, version latine de la Bible, a traduit par : donec veniat qui mittendus est : jusqu’à ce que vienne celui qui doit être envoyé, ce qui m’a confirmé dans mon intuition ! Malheureusement, la Néo-Vulgate de 1979 traduit par : donec veniat ille cuius est : jusqu’à ce que vienne celui qui est à lui, ce qui n’a plus rien à voir avec le Shilo ! La lecture qu’on peut faire de l’épisode de l’entrée de Jésus à Jérusalem est donc que Jésus accomplit la prophétie de Zacharie – en tant que Roi – et la prophétie sur Juda (et sa lignée) – en tant que Messie – à son arrivée à Jérusalem, et alors se demander s’il n’y a pas un lien entre le Shiloh, l’Envoyé et la piscine de Siloé (hébreu Shiloach) à Jérusalem, où, à la fin des fêtes de Souccot, se déroule la procession de Simrat Torah ! Car c’est ce jour et ce rite-là qui sont évoqués en Jean 7,37 : Le dernier jour de la fête, le grand jour, Jésus, debout, s’écria : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et il boira, celui qui croit en moi ! » selon le mot de l’Écriture : de son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui. Et, immédiatement après la discussion qui s’ensuit, Jésus envoie (c’est le cas de le dire) l’aveugle-né se laver à la piscine de Shiloach, dont Jean précise que son nom signifie Envoyé (9,7)… o O o Terminons cette brève étude en survolant quelques mots utilisés dans le texte évangélique. Les manteaux : Les gens étendirent leurs manteaux sur le chemin (Matthieu 21,8) C’est l’attitude d’accueil d’un roi de Juda : Aussitôt, tous prirent leurs manteaux et les étendirent sous lui, à même les degrés; ils sonnèrent du cor et crièrent : « Jéhu est roi ! » (2Rois 9,13 ; Jéhu a détrôné Ozochias, roi de Juda, vers 841…). Noter qu’il n’y a aucun jeu de mots avec Jésus (car Jéhu est Yéhou en hébreu) ! Hosanna : les foules criaient : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom de Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! » Hosanna, hoshiy’ah na’, signifie : sauve ou donne le salut, de grâce ! Cf. L’article Alleluia ! Hosanna ! Amen ! Les qualificatifs donnés à Jésus : – fils de David, qui est une appellation royale – qui vient au nom du Seigneur, et l’envoyé, qui sont des appellations messianiques ! Tout cela rappelle Psaume 118,25-26 : ’ana’ adonaï hoshiy’ah na’, de grâce, Seigneur ! donne le salut, de grâce !, suivi de : baroukh haba’ beshem adonaï, béni soit celui qui vient au nom du Seigneur… Le Psaume 118 est le dernier Psaume du Hallel ; son sous-titre est Liturgie pour la fête des Tentes… On peut donc raisonnablement penser : – que Jésus est entré à Jérusalem pour la fête de Souccot, à l’automne… – que donc Jésus est resté six mois à Jérusalem avant d’y mourir sur une croix – et que donc que le retournement des foules contre Jésus, au printemps, dont on dit qu’il s’est fait en quatre jours (entre les Rameaux et le Jeudi-saint), a en fait pris six mois… La foule (si foule il y avait !) des « juifs » qui avaient salué Jésus comme Roi à l’automne et la foule (si foule il y avait !) des « juifs » au moment du procès de Jésus (si c’était la même, ce qui est plus qu’improbable !) n’était donc pas aussi versatile qu’on nous l’a appris et rabâché depuis notre catéchisme et jusqu’à maintenant dans bien des églises… Portes levez vos frontons, élevez-vous portails antiques, qu’il entre le roi de gloire !  (Psaume 24,7)

René Guyon

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SAINT JEAN CHRISOSTOME – CARÊME SUR CE VERSET : « AU COMMENCEMENT DIEU CRÉA LE CIEL ET LA TERRE» (GEN. I, 1) ;

8 mars, 2016

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/chrysostome/discgen/discours002.htm 

SAINT JEAN CHRISOSTOME – CARÊME SUR CE VERSET : « AU COMMENCEMENT DIEU CRÉA LE CIEL ET LA TERRE» (GEN. I, 1) ;

DEUXIÈME DISCOURS. DISCOURS PRONONCÉ AU COMMENCEMENT DU CARÊME SUR CE VERSET : « AU COMMENCEMENT DIEU CRÉA LE CIEL ET LA TERRE» (GEN. I, 1) ; SUR LE JEÛNE ET SUR L’AUMÔNE.   ANALYSE.  

1. La prière de l’Église dirige la langue du Docteur chrétien. Pourquoi Dieu, en créant l’homme, ne dit pas : que l’homme soit fait, mais, faisons l’homme. Cette seule parole faisons, prouve le Fils unique de Dieu. — 2. Contre les Anthropomorphites.   1. Vous souvenez-vous des questions qui vous ont été proposées hier? C’est que vous avez si bien encouragé notre arrogance et notre audace, que maintenant nous ne craignons pas d’attaquer toutes les questions, ou plutôt, ce n’est ni de l’audace, ni de l’arrogance. Car notre assurance ne nous vient pas dé notre force particulière, nous la fondons sur les prières des pontifes qui nous dirigent; ce sont vos prières aussi qui nous ont excité à entrer dans la carrière. Voilà la puissance de la prière de l’Église; fussions-nous plus muets que la pierre, elle rend notre langue plus agile que l’aile des oiseaux. Quand la brise enfle la voile, le navire fend l’onde, plus rapide qu’une flèche; ainsi la prière de l’Eglise, comme un souffle plus puissant que le zéphir, emporte au loin l’orateur. Voilà pourquoi, chaque jour, nous nous préparons à la lutte avec confiance. En effet, si, dans les joûtes qui plaisent au monde, dix ou vingt amis seulement, dans ta foule immense, suffisent pour déterminer un lutteur à descendre fièrement dans l’arène, à bien plus forte raison nous, qui n’avons pas dix ou vingt amis seulement, qui nous regardent, mais tout un peuple, composé de frères et de pères, descendons-nous dans l’arène avec confiance. Toutefois, dans les luttes profanes, l’athlète n’attend pas grand secours du spectateur, qui ne peut que crier, l’admirer dans l’occasion, et de la place supérieure où il est assis, disputer avec ceux qui ne jugent pas comme lui . quant à descendre dans le stade, tendre la main au lutteur qu’on aime ou tirer le pied de son adversaire, ou faire quelque autre action de ce genre, c’est ce qui n’est pas permis. Ceux qui ont établi ces luttes, ont pris soin de planter des pieux autour de l’arène, et d’étendre des cordes qui l’entourent, pour tenir à distance les transports insensés des spectateurs. Étonnez-vous qu’on ne leur permette pas de descendre dans l’arène, quand il est commandé, même au gymnasiarque, de rester assis hors du stade, à peu de distance, et de donner, à ceux qui luttent loin de lui, les, secours de sa science, mais sans pouvoir les approcher. Avec nous, au contraire, il n’en est pas de même permis, et au Maître, et aux spectateurs, de descendre et de s’approcher de nous; de nous assister de leur affection, de nous affermir par leurs prières. Eh bien ! donc, engageons notre lutte, à la manière des athlètes. Quand ils se sont pris l’un l’autre par le milieu du corps, quand l’ardeur de la lutte, l’espace étant, pour eux, trop, étroit, les a jetés presque sur la foule, qui les entoure au dehors, ils se dégagent l’un de l’autre et retournent à la place où ils ont commencé le combat. Quand ils le renouvellent, ils ne reprennent pas l’attitude droite de la première posture, mais ils s’entrelacent dans (447) la position où ils étaient quand ils se sont séparés. Faisons de même, nous aussi, et puisque l’espace nous. a manqué pour achever notre discours, reprenons la lutte à la même place, et trouvons le dénouement que nous cherchons, dans ce qui nous a été lu aujourd’hui; voyons ce que nous présente la lecture de ce jour : Et Dieu dit, faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Notre première recherche doit être, pourquoi quand Dieu faisait le ciel, on ne voit pas Faisons, mais que le ciel soit fait, que la lumière soit faite, et de même pour les créatures particulières; pourquoi , quand il s’agit de l’homme, voit-on alors seulement ce Faisons, cette expression d’un conseil, d’une délibération avec un autre, quel qu’il soit, à qui l’on fait l’honneur de communiquer sa pensée? Quel est donc enfin cet être à créer, qui jouit d’un tel honneur? c’est l’homme, cet animal d’une admirable grandeur, la créature la plus excellente auprès de Dieu, pour qui le ciel et la terre et la mer, et tout l’ensemble de la création a été fait. L’homme dont le salut a été si cher à Dieu, qu’il n’a pas même fait grâce, à cause de lui, à son Fils unique. Et en effet, il n’a rien épargné pour l’élever, l’exalter, le placer à sa droite. C’est ce que crie la voix de Paul : Il nous a ressuscités avec lui, et nous a fait asseoir dans le ciel en Jésus-Christ. (Ephés. II, 6.) Voilà pourquoi la délibération, et le conseil, et la communication de la pensée divine; ce n’est pas que Dieu ait besoin de conseil, loin de nous de le croire, mais la figure de l’Ecriture nous montre l’honneur déféré à celui qui va naître. Mais comment, me dira-t-on, si l’homme est plus excellent que l’univers, est-il créé après l’univers? C’est justement par la raison qu’il est plus excellent que l’univers. Quand l’Empereur doit faire son entrée dans une ville, généraux, préfets, satellites, serviteurs de toute espèce, vont devant, ornent le palais, préparent tout afin de faire toute espèce d’honneur à celui qu’on appelle l’Empereur; il en est de même ici ; l’Empereur va faire, pour ainsi dire, son entrée; le soleil l’a précédé, le ciel a couru devant, la lumière a paru d’abord, toutes choses ont été créées, tout a été préparé, orné; alors seulement paraît l’homme à qui on fait tous les honneurs. Faisons l’homme à notre image. Ecoutez, Juifs; à qui Dieu dit-il, Faisons ? Ce sont les paroles écrites de Moïse. Ils prétendent croire en Moïse, ces menteurs; ce qui prouve qu’ils mentent, et qu’ils ne croient pas en Moïse, c’est la parole du Christ qui les a convaincus de mensonge, écoutez : Si vous croyiez en Moïse, vous croiriez aussi en moi. (Jean, V, 46.) Certes, ils ont des livres, nous avons, nous, un trésor de livres; à eux la lettre, à nous, et la lettre et la pensée. A qui donc dit-il, Faisons l’homme? C’est à un ange, me dit-on; c’est tout simplement à un archange qu’il s’adresse. Quand des mauvais sujets, des esclaves, accusés par leur maître, sont à court de réponses, ils débitent tout ce qui leur vient à la bouche. C’est ainsi que vous faites, à un ange,n’est-ce pas? à un archange? Quel ange? quel archange? La fonction des anges n’est pas de créer, ni celle des archanges, d’opérer de telles choses. Ainsi, quand Dieu créait le ciel, il n’a rien dit, ni à un ange, ni à un archange. C’est par sa seule vertu qu’il fa produit; et maintenant qu’il produit ce qui est plus excellent que le ciel, que le monde entier, l’être animé par excellence, l’homme, il fait venir ses serviteurs pour les associer à son oeuvre créatrice ? 2. Non, mille fois non; le propre des anges, c’est d’assister, non pas de créer; le propre des archanges, c’est d’être ministres, et non des confidents et des conseillers. Ecoutez la parole d’Isaïe sur les vertus des séraphins, lesquels sont supérieurs aux anges : Je vis le Seigneur assis sur un trône sublime et élevé, et les séraphins étaient autour du trône; ils avaient chacun six ailes : deux dont ils voilaient leur face (Isaïe, VI, 1, 2), pour se garantir les yeux, voyez-vous, parce qu’ils ne pouvaient supporter la lumière éclatante, jaillissant du trône. Que dites-vous ? les séraphins sont là, saisis de tant d’admiration et de stupeur, et de crainte, et cela quand ils voient la clémence de Dieu; et vous voulez que les anges soient associés à ses pensées, prennent part à ses conseils? c’est ce qui n’est nullement conforme à la raison. Mais enfin, à qui donc adresse-t-il ces paroles : Faisons l’homme ? C’est à l’admirable confident de ses conseils, à Celui qui partage sa puissance, au Dieu fort, au prince de la paix, au Père du siècle à venir (Isaïe, IX, 6) ; c’est lui-même, c’est le Fils unique de Dieu ; c’est donc à lui qu’il adresse cette parole : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Il ne dit pas : à ma ressemblance et à la tienne; ou à ma ressemblance et à la vôtre, mais à (448) notre image, montrant que l’image est une, que la ressemblance est une. Or, de Dieu et des anges, ni l’image n’est une, ni la ressemblance n’est une. Et comment, en effet, du Maître et des serviteurs l’image serait-elle une, ainsi que la ressemblance? Vous voyez bien que votre faux raisonnement est confondu de toutes parts; l’image proposée ici, c’est l’image de la domination comme la suite du texte le fait voir. Car après avoir dit: A notre image et ressemblance, il ajoute : Et dominez sur les poissons de la mer. Or, la domination de Dieu et celle des anges ne peuvent être une seule et même domination. Comment se pourrait-il faire, s’il y a d’un côté, les serviteurs, de l’autre le Maître; d’un côté les ministres, de l’autre celui qui commande? Mais voici maintenant d’autres contradicteurs. Dieu a la même image que nous, disent-ils, parce qu’ils ne comprennent pas la parole. En effet, Dieu n’a pas entendu l’image de la substance, mais l’imagé de la domination, comme nous allons le montrer par la suite. Car ce qui fait voir que là forme humaine n’est pas la forme de la divinité, c’est ce que dit Paul : Pour ce qui est de l’homme, il ne doit point se couvrir la tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu, au lieu que la femme est la gloire de l’homme. (I Cor. XI, 7.) C’est pourquoi, dit-il, elle doit avoir un voile sur la tête. (Ib. 10.) Il est évident que si, dans ce passage, Paul a exprimé, par le mot image, la parfaite et entière ressemblance de la forme humaine et de la forme de Dieu, s’il a dit que l’homme est l’image de Dieu, parce que Dieu a été représenté sous la forme humaine, selon les idées de ces juifs, il n’aurait pas dû dire, de l’homme seulement, qu’il avait été fait à l’image de Dieu; il aurait dû le dire de la femme aussi. En effet, pour la femme et pour l’homme, la figure, la forme, la ressemblance est une. Pourquoi donc dit-il que l’homme est fait à l’image de Dieu? Pourquoi n’en dit-il pas autant de la femme ? C’est qu’il n’entend pas l’image quant à la forme, mais quant ‘à la domination, qui n’appartient qu’à l’homme seul, et non à la femme. L’homme, en effet, n’a pas de créature qui lui soit supérieure ; la femme est soumise à l’homme, selon la parole de Dieu : Vous vous tournerez vers votre mari et il vous dominera, (Gen. III, 16.) Voilà pourquoi l’homme est l’image de Dieu c’est qu’il n’y a personne au-dessus de lui, de même qu’il n’est aucun être au-dessus de Dieu. La domination appartient à l’homme, quant à la femme, elle est la gloire de l’homme, parce qu’elle est soumise à l’homme. Autre preuve, ailleurs : Nous ne devons pas croire que la Divinité ressemble à de l’or, ou à de l’argent, ou, ci une pierre, ou à toute formé sculptée par l’art ou conçue par la pensée de l’homme. (Act. 2.) Ce qui revient à dire, que non-seulement la Divinité surpasse toutes les formes visibles, mais que la pensée humaine ne peut concevoir aucune forme qui ressemble à Dieu. Comment donc peut-il se faire que Dieu ait la figure de l’homme, lorsque Paul déclare que la pensée même ne peut concevoir la forme de l’essence de Dieu? Quanti notre figure, notre pensée peut facilement se la représenter. Je m’étais encore proposé de vous parler de l’aumône; mais le temps ne nous le permet pas. Nous nous arrêterons donc ici. Mais auparavant, nous voulons vous exhorter à garder- soigneusement le souvenir de tout ce que vous avez entendu ; à bien vous attacher à la sagesse, à la parfaite rectitude de la con. duite, afin qu’il ne soit pas dit que nos collectes sont inutiles ici, et sans fruit pour vous. Nous aurions beau conserver les opinions droites; si nous n’y ajoutons pas la vertu des bonnes oeuvres, nous serons absolument déchus de la vie éternelle. Ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n’entreront pas tous dans le royaume des cieux; mais celui-là seulement y entrera, qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. (Matth. VII, 21.) Appliquons-nous donc ardemment à faire cette volonté de Dieu, ;afin que nous puissions entrer dans le ciel, et conquérir les biens préparés à ceux qui chérissent le Seigneur. Puissions-nous tous être admis à ce partage, par là grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l’empire, l’honneur, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

SAINT PAUL AUX CORINTHIENS 5, 17-21 – COMMENTAIRES DE MARIE-NOËLLE THABUT

4 mars, 2016

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COMMENTAIRES DE MARIE-NOËLLE THABUT, DIMANCHE 6 MARS 2016

DEUXIEME LECTURE – DEUXIÈME LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS  5, 17-21

Frères, 17 si quelqu’un est en Jésus-Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né. 18 Tout cela vient de Dieu : il nous a réconciliés avec lui par le Christ, et il nous a donné le ministère de la réconciliation. 19 Car c’est bien Dieu qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui ; il n’a pas tenu compte des fautes, et il a déposé en nous la parole de la réconciliation. 20 Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ, et par nous c’est Dieu lui-même qui lance un appel. nous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu. 21 Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui, nous devenions justes de la justice même de Dieu.

La difficulté de ce texte, c’est qu’on peut le comprendre de deux manières. Tout se joue peut-être sur la phrase qui est au centre : Dieu « effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés ». Cela peut vouloir dire deux choses : soit, première hypothèse, depuis le début du monde, Dieu fait le compte des péchés des hommes. Mais, dans sa grande miséricorde, il a quand même accepté d’effacer ce compte à cause du sacrifice de Jésus-Christ. C’est ce qu’on appelle « la substitution ». Jésus aurait porté à notre place le poids de ce compte trop lourd. Soit, deuxième hypothèse, Dieu n’a jamais fait le moindre compte des péchés des hommes et le Christ est venu dans le monde pour nous le prouver. Pour nous montrer que Dieu est depuis toujours Amour et Pardon. Comme disait déjà le psaume 102/103 bien avant la venue du Christ, « Dieu met loin de nous nos péchés ». Or tout le travail de la révélation biblique consiste justement à nous faire passer de la première hypothèse à la deuxième. Nous allons donc nous poser trois questions : premièrement Dieu tient-il des comptes avec nous ? Deuxièmement, peut-on parler de « substitution » pour la mort du Christ ? Troisièmement, si Dieu ne fait pas de comptes avec nous, si on ne peut pas parler de « substitution » à propos de la mort du Christ, alors comment comprendre ce texte de Paul ? Tout d’abord, Dieu fait-il des comptes avec nous ? Un Dieu comptable, c’est une idée qui nous vient assez spontanément à l’esprit : probablement parce que nous sommes un peu comptables nous-mêmes à l’égard des autres ? Cette idée était incontestablement celle du peuple élu au début de l’histoire de l’Alliance ; rien d’étonnant : pour que l’homme découvre Dieu tel qu’il est vraiment, il faut que Dieu se révèle à lui. Et nous voyons, dimanche après dimanche, le travail de la Révélation biblique. Commençons par Abraham : Dieu n’a jamais parlé de péché avec lui ; il lui a parlé d’Alliance, de Promesse, de bénédiction, de descendance : on ne trouve le mot « mérite » nulle part. La Bible note « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et cela lui fut compté comme justice » (Gn 15, 6). La foi, la confiance, c’est la seule chose qui compte. Nos comportements suivront. Dieu n’en fait pas des comptes : ce qui ne veut pas dire que nous pouvons désormais faire n’importe quoi ; nous gardons notre entière responsabilité dans la construction du royaume. Ou encore, rappelons-nous les révélations successives de Dieu à Moïse, en particulier, le « SEIGNEUR miséricordieux et bienveillant, lent à la colère et plein d’amour » ; et puis David qui a découvert (à l’occasion de son péché justement) que le pardon de Dieu précède même nos repentirs. Ou encore cette magnifique phrase où Isaïe nous dit que Dieu nous surprendra toujours parce que ses pensées ne sont pas nos pensées, précisément parce qu’il n’est que pardon pour les pécheurs. (Is 55, 6-8) Impossible de tout citer, mais l’Ancien Testament, déjà, avait compris que Dieu est tendresse et pardon et n’oublions pas que le peuple d’Israël a appelé Dieu « Père » bien avant nous. La fable de Jonas par exemple a été écrite justement pour qu’on n’oublie pas que Dieu s’intéresse au sort de ces païens de Ninivites, les ennemis héréditaires de son peuple. Deuxième question, peut-on parler de « substitution » pour la mort du Christ ? Evidemment, si Dieu ne tient pas des comptes, si donc nous n’avons pas de dette à payer, nous n’avons pas besoin que Jésus se substitue à nous ; d’autre part, quand les textes du Nouveau Testament parlent de Jésus, ils parlent de solidarité, mais pas de substitution ; et d’ailleurs, si quelqu’un pouvait agir à notre place, où serait notre liberté ? Jésus n’agit pas à notre place ; il ne se substitue pas à nous ; il n’est pas non plus notre représentant ; Jésus est notre frère aîné, le « premier-né » comme dit Paul, notre pionnier, il ouvre la voie, il marche à notre tête ; il se mêle aux pécheurs en demandant le Baptême de Jean ; sur la Croix il acceptera de mourir du fait de la haine des hommes : il se rapproche ainsi de nous pour que nous puissions nous rapprocher de lui. Troisième question : mais alors, comment comprendre notre texte de Paul d’aujourd’hui ? Première conviction, Dieu n’a jamais fait le moindre compte des péchés des hommes ; deuxième conviction, le Christ est venu dans le monde pour nous le prouver. Comme il l’a dit à Pilate « Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité ». C’est-à-dire pour nous montrer que Dieu est depuis toujours Amour et Pardon. Quand Paul dit « il effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés », c’est dans nos têtes qu’il efface nos fausses idées sur un Dieu comptable. La question rebondit : pourquoi Jésus est-il mort ? Le Christ est venu pour témoigner de ce Dieu d’amour auprès de ses contemporains ; il a essuyé le refus de cette révélation ; et il a accepté de mourir d’avoir eu trop d’audace, d’avoir été trop gênant pour les autorités en place qui savaient mieux que lui qui était Dieu. Il est mort de cet orgueil des hommes qui s’est mué en haine sans merci. Au sein même de ce déchaînement d’orgueil, il a subi l’humiliation ; au sein de la haine, il n’a eu que des paroles de pardon. Voilà le vrai visage de Dieu enfin exposé au regard des hommes. « Qui m’a vu a vu le Père » (dit-il à Philippe, Jn 14, 9). On comprend mieux alors la phrase : « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à la justice de Dieu. » Sur le visage du Christ en croix, nous contemplons jusqu’où va l’horreur du péché des hommes ; mais aussi jusqu’où vont la douceur et le pardon de Dieu. Et de cette contemplation peut jaillir notre conversion. « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé » disait déjà Zacharie (Za 12,10), repris par Saint Jean (Jn 19, 37). Alors nos cœurs de pierre pourront enfin devenir des cœurs de chair, comme disait Ezéchiel, c’est-à-dire, pleins de douceur et de pardon comme lui. A nous maintenant de devenir à notre tour les ambassadeurs de son message.

 

MARIE-NOËLLE THABUT, DIMANCHE 28 FÉVRIER 2016 – LIVRE DE L’EXODE 3, 1-8A. 10. 13-15

26 février, 2016

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COMMENTAIRES DE MARIE-NOËLLE THABUT, DIMANCHE 28 FÉVRIER 2016

PREMIERE LECTURE – LIVRE DE L’EXODE 3, 1-8A. 10. 13-15

En ces jours-là, 1 Moïse était berger du troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiane. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb,. 2 L’Ange du SEIGNEUR lui apparut dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. 3 Moïse se dit alors : « Je vais faire un détour pour voir cette chose extraordinaire : pourquoi le buisson ne se consume-t-il pas ? » 4 Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! » 5 Dieu dit alors : « N’approche pas d’ici ! Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ! » 6 Et il déclara : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu. 7 Le SEIGNEUR dit : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Egypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. 8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens et le faire monter de ce pays vers un beau et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel.

10 Maintenant donc, va ! Je t’envoie chez Pharaon : tu feras sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israël. »

13 Moïse répondit à Dieu : « J’irai donc trouver les fils d’Israël, et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. Ils vont me demander quel est son nom ; que leur répondrai-je ? » 14 Dieu dit à Moïse : « Je suis qui je suis. Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est JE-SUIS. » 15 Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est le SEIGNEUR, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. C’est là mon nom pour toujours, c’est par lui que vous ferez mémoire de moi, d’âge en âge. »

Ce récit magnifique est capital pour la foi d’Israël et donc aussi pour la nôtre : c’est la première fois que l’humanité découvrait qu’elle était aimée de Dieu ; au point qu’il voit, qu’il entend, qu’il connaît nos souffrances. Seul, le peuple élu pouvait accéder à cette découverte, parce que personne au monde n’y a pensé tout seul, il a fallu la Révélation. C’est sur ce socle, cette conviction désormais inébranlable que s’est construite la foi d’Israël, et donc, encore une fois, la nôtre. Il faut entendre la force du texte biblique. Notre traduction liturgique est presque trop faible ; quand nous lisons « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple », le texte hébreu est beaucoup plus insistant ; il faudrait traduire « pour voir, j’ai vu » ou « vraiment j’ai vu, oui, j’ai vu » la misère de mon peuple en Egypte. Cette misère du peuple était bien réelle, effectivement. L’immigration des Hébreux avait eu lieu des siècles plus tôt, à l’occasion d’une famine, et au début les choses allaient bien ; mais au fil des siècles, ces Hébreux s’étaient multipliés et au moment de la naissance de Moïse, ils commençaient à inquiéter le pouvoir. On les gardait parce que c’était une main-d’oeuvre à bon marché, mais on venait de décider de les empêcher de se reproduire ; un bon moyen, tout bébé garçon serait tué par la sage-femme dès sa naissance. On sait comment Moïse avait échappé miraculeusement à cette mort programmée et comment il avait finalement été adopté par la fille du Pharaon et élevé à la cour. Mais il n’avait pas oublié ses origines : il était sans cesse écartelé entre sa famille adoptive et ses frères de race, réduits à l’impuissance et à la révolte. Un jour, il prit parti : témoin des violences des Egyptiens contre les Hébreux, il tua un Egyptien. Consciemment ou non, il venait de choisir son camp. Le lendemain, voyant deux Hébreux s’empoigner, il leur avait fait la morale ; mais il avait essuyé une fin de non-recevoir ; on l’avait accusé de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Ce qui signifiait que personne n’était prêt à lui confier la responsabilité de mener une quelconque révolte contre le Pharaon. En même temps, il avait entendu dire que le Pharaon avait décidé de le châtier pour le meurtre de l’Egyptien. Finie la vie à la cour, il fut obligé de s’exiler pour échapper aux représailles. Il s’enfuit dans le désert du Sinaï, il y rencontra et épousa une Madianite, Cippora, la fille de Jéthro. C’est là que commence notre texte d’aujourd’hui : « Moïse gardait le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiane. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à l’Horeb, la montagne de Dieu. » Moïse, est certainement à ce moment-là dans les meilleures conditions qui soient pour rencontrer Dieu et recevoir sa vocation : il est sensible à la misère de ses frères, puisqu’il a pris des risques pour s’engager à leurs côtés, en tuant un Egyptien pour sauver un Hébreu ; mais en même temps, il a pris la mesure de son impuissance : le seul geste qu’il ait osé est un échec ; il est un paria désormais, et même ses frères de race ne lui reconnaissent aucune autorité. C’est cet homme pauvre qui s’approche d’un étrange buisson en feu. Je ferai deux remarques : tout d’abord, Dieu se révèle en même temps comme le Tout-Autre et comme le Tout-proche ; Il est le Tout-Autre, celui qu’on ne peut approcher qu’avec crainte et respect ET en même temps, il est le Tout Proche, celui qui voit la misère de son peuple et lui suscite un libérateur. Commençons par les expressions qui manifestent la sainteté de Dieu et l’immense respect de l’homme qui se trouve en sa présence : la phrase « L’Ange du SEIGNEUR lui apparut au milieu d’un feu qui sortait d’un buisson », par exemple, est caractéristique ; pour dire la présence de Dieu lui-même dans le buisson, on prend une circonlocution ; l’expression « L’Ange du SEIGNEUR » est une manière pudique de parler de Dieu. Ou encore, des expressions comme « N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales, car le lieu que foulent tes pieds est une terre sainte ! » Ou enfin « Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu. » En même temps, Dieu se révèle comme le Tout Proche des hommes, celui qui se penche sur leur malheur. Deuxième remarque, il faut retenir l’articulation de l’intervention de Dieu. Il voit la souffrance des hommes, donc il intervient, donc il envoie Moïse : l’action de Dieu suppose la collaboration de celui que Dieu appelle… Encore faut-il que celui que Dieu appelle accepte de répondre à cet appel… Encore faut-il que celui qui souffre accepte d’être secouru.

 

L’EAU, UN DON DE DIEU

24 février, 2016

http://www.apostolat-priere.org/chemins-spirituels-du-mois/au-coeur-de-la-bible/812-leau-un-don-de-dieu.html

L’EAU, UN DON DE DIEU

Pour l’homme biblique, l’eau est un don de DIEU ; elle apparaît dans le monde grâce au geste créateur (Livre de la Genèse, chapitre 1) et sa venue apporte la vie. Au début de l’organisation du globe terrestre par le Créateur, « l’Esprit de Dieu planait au-dessus des eaux » ; l’eau est donc la réalité primordiale à partir de laquelle DIEU agit. Mais, tout au long de la Bible, l’eau est présentée à travers un double symbolisme : elle peut être destructrice ou elle peut être bienfaisante. A l’époque du déluge, « tous les réservoirs du grand Abîme furent rompus et les ouvertures du ciel furent béantes » (Livre de la Genèse chapitre 7, v.11), et seuls les habitants de l’arche furent sauvés – Prier avec le récit du Déluge. Les « eaux monstrueuses » ou « grandes eaux » sont donc un danger pour l’homme : eaux de la mer, sans cesse agitées, qui menacent les navigateurs (Psaume107, v.23-30), au point de les engloutir (Livre de Jonas chap.1, v.4-15) ; eaux fantastiques… Pourtant, ces eaux, DIEU les domine, fixant à la mer les limites de ses ébats frénétiques (Livre de Job chap.38, v.8-11). Le salut que DIEU accomplit au bénéfice de son peuple est exprimé par l’eau : le Seigneur sauve Moïse des eaux (Livre de l’Exode chapitre 2, v.3-10) ; il agit pour Israël en troublant les eaux de l’Egypte (chap.7, v.20) ou encore en divisant la mer qui engloutit les Egyptiens et libère les Hébreux (chap.14, v.21-30). Ce sont aussi des eaux bienfaisantes, si désirées parce que nécessaires à la vie : eaux de sources (Deutéronome chap.8, v.7), humidité offerte par l’aurore avec la rosée (Livre de l’Exode chapitre 16, v.13), eaux de pluie apportées par l’orage (1er Livre des Rois chapitre 18, v. 45). Occupant une telle place dans la vie et la pensée des Israélites, l’eau constitue naturellement l’un des symboles les plus expressifs mis en scène dans l’action cultuelle. Les sanctuaires sont construits à côté d’une source par laquelle est signifiée la puissance de vie que Dieu met en œuvre. Les fidèles sont les premiers à en ressentir les effets ; cette eau, répandue sur eux, les purifie de toutes leurs impuretés et de toutes leurs idoles (Livre d’Ezéchiel chap.36, v.25). Quand à l’Israélite éloigné du Seigneur, il est comme un désert aride (Psaume 63, v.2), car le Seigneur est source d’eau vive. Prier avec la Samaritaine. C’est cette eau que boivent avidement les Sages, eau de la Sagesse, qui ne sature jamais celui qui s’y abreuve (Livre du Siracide chap. 24, v.21).

Jean-Marie, Equipe AP

PREMIERE LECTURE – LIVRE DE LA GENÈSE 15, 5-12. 17-18

19 février, 2016

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PREMIERE LECTURE – LIVRE DE LA GENÈSE 15, 5-12. 17-18

En ces jours-là, Le SEIGNEUR parlait à Abraham dans une vision. 5 Puis il le fit sortir et lui dit : « Regarde le ciel, et compte les étoiles si tu le peux… » Et il déclara : « Telle sera ta descendance ! » 6 Abram eut foi dans le SEIGNEUR, et le SEIGNEUR estima qu’il était juste. 7 Puis il dit : « Je suis le SEIGNEUR, qui t’ai fait sortir d’Our en Chaldée pour te donner ce pays en héritage. » 8 Abram répondit : « SEIGNEUR mon Dieu, comment vais-je savoir que je l’ai en héritage ? » 9 Le SEIGNEUR lui dit : « Prends-moi une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et une jeune colombe. » 10 Abram prit tous ces animaux, les partagea en deux, et plaça chaque moitié en face de l’autre ; mais il ne partagea pas les oiseaux. 11 Comme les rapaces descendaient sur les cadavres, Abram les chassa. 12 Au coucher du soleil, un sommeil mystérieux tomba sur Abram, une sombre et profonde frayeur tomba sur lui.

17 Après le coucher du soleil, il y eut des ténèbres épaisses. Alors un brasier fumant et une torche enflammée passèrent entre les morceaux d’animaux. 18 Ce jour-là, le SEIGNEUR conclut une Alliance avec Abram en ces termes : « A ta descendance je donne le pays que voici depuis le Torrent d’Egypte jusqu’au Grand Fleuve, l’Euphrate. »

A l’époque d’Abraham, lorsque deux chefs de tribus faisaient alliance, ils accomplissaient tout un cérémonial semblable à celui auquel nous assistons ici : des animaux adultes, en pleine force de l’âge, étaient sacrifiés ; les animaux « partagés en deux », écartelés, étaient le signe de ce qui attendait celui des contractants qui ne respecterait pas ses engagements. Cela revenait à dire : « Qu’il me soit fait ce qui a été fait à ces animaux si je ne suis pas fidèle à l’alliance que nous contractons aujourd’hui ». Ordinairement, les contractants passaient tous les deux entre les morceaux, pieds nus dans le sang : ils partageaient d’une certaine manière le sang, donc la vie ; ils devenaient en quelque sorte « consanguins ». Pourquoi cette précision que les animaux devaient être âgés de trois ans ? Tout simplement parce que les mamans allaitaient généralement leurs enfants jusqu’à trois ans ; ce chiffre était donc devenu symbolique d’une certaine maturité : l’animal de trois ans était censé être adulte. Ici Abraham accomplit donc les rites habituels des alliances ; mais pour une alliance avec Dieu, cette fois. Tout est semblable aux habitudes et pourtant tout est différent, précisément parce que, pour la première fois de l’histoire humaine, l’un des contractants est Dieu lui-même. Commençons par ce qui est semblable : « Abraham prit tous ces animaux, les partagea en deux, et plaça chaque moitié en face de l’autre ; mais il ne partagea pas les oiseaux. Comme les rapaces descendaient sur les morceaux, Abraham les écarta. » La mention des rapaces est intéressante : Abraham les écarte parce qu’il les considère comme des oiseaux de mauvais augure ; cela nous prouve que le texte est très ancien : Abraham découvre le vrai Dieu, mais la superstition n’est pas loin. Ce qui est inhabituel maintenant : « Au coucher du soleil, un sommeil mystérieux s’empara d’Abraham, une sombre et profonde frayeur le saisit. Après le coucher du soleil, il y eut des ténèbres épaisses. Alors un brasier fumant et une torche enflammée passèrent entre les quartiers d’animaux. » A propos d’Abraham, le texte parle de « sommeil mystérieux » : ce n’est pas le mot du vocabulaire courant ; c’était déjà celui employé pour désigner le sommeil d’Adam pendant que Dieu créait la femme ; manière de nous dire que l’homme ne peut pas assister à l’oeuvre de Dieu : quand l’homme se réveille (Adam ou Abraham), c’est une aube nouvelle, une création nouvelle qui commence. Manière aussi de nous dire que l’homme et Dieu ne sont pas à égalité dans l’oeuvre de création, dans l’oeuvre d’Alliance ; c’est Dieu qui a toute l’initiative, il suffira à l’homme de faire confiance : « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et le SEIGNEUR estima qu’il était juste »… « Un brasier fumant et une torche enflammée passèrent entre les quartiers d’animaux » : la présence de Dieu est symbolisée par le feu comme souvent dans la Bible ; depuis le Buisson ardent, la fumée du Sinaï, la colonne de feu qui accompagnait le peuple de Dieu pendant l’Exode dans le désert jusqu’aux langues de feu de la Pentecôte. Venons-en aux termes de l’Alliance ; Dieu promet deux choses à Abraham : une descendance et un pays. Les deux mots « descendance » et « pays » sont utilisés en inclusion dans ce récit ; au début, Dieu avait dit : « Regarde le ciel et compte les étoiles si tu le peux… Vois quelle descendance tu auras !… Je suis le SEIGNEUR qui t’ai fait sortir d’Our en Chaldée pour te mettre en possession de ce pays » et à la fin « A ta descendance je donne le pays que voici. » Soyons francs, cette promesse adressée à un vieillard sans enfant est pour le moins surprenante ; ce n’est pas la première fois que Dieu fait cette promesse et pour l’instant, Abraham n’en a pas vu l’ombre d’une réalisation. Depuis des années déjà, il marche et marche encore en s’appuyant sur la seule promesse de ce Dieu jusqu’ici inconnu pour lui. Rappelons-nous le tout premier récit de sa vocation : « Va pour toi, loin de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir. Je ferai de toi une grande nation… » (Gn 12, 1). Et dès ce jour-là, le texte biblique notait l’extraordinaire foi de l’ancêtre qui était parti tout simplement sans poser de questions : « Abraham partit comme le SEIGNEUR le lui avait dit. » (Gn 12, 4). Ici, le texte constate : « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR, et le SEIGNEUR estima qu’il était juste. » C’est la première apparition du mot « Foi » dans la Bible : c’est l’irruption de la Foi dans l’histoire des hommes. Le mot « croire » en hébreu vient d’une racine qui signifie « tenir fermement » (notre mot « Amen » vient de la même racine). Croire c’est « TENIR », faire confiance jusqu’au bout, même dans le doute, le découragement, ou l’angoisse. Telle est l’attitude d’Abraham ; et c’est pour cela que Dieu le considère comme un juste. Car, le Juste, dans la Bible, c’est l’homme dont la volonté, la conduite sont accordées à la volonté, au projet de Dieu. Plus tard, Saint Paul s’appuiera sur cette phrase du livre de la Genèse pour affirmer que le salut n’est pas une affaire de mérites. « Si tu crois… tu seras sauvé » (Rm 10, 9). Si je comprends bien, Dieu donne : il ne demande qu’une seule chose à l’homme…. y croire. ———————————- Compléments – v.7 : « Je suis le Seigneur qui t’ai fait sortir d’Our en Chaldée » ; c’est le même mot que pour la sortie d’Egypte avec Moïse, six cents ans plus tard : l’oeuvre de Dieu est présentée dès le début comme une oeuvre de libération. – v. 12 : « sommeil mystérieux » = « tardémah » = même mot pour Adam, Abraham, Saül (1 S 26)

 

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