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1ère rencontre – Les repas dans la Bible : manger un acte sacre?

7 avril, 2011

du site:

http://www.stjosephdesepinettes.org/repas1.htm

1ère rencontre – Les repas dans la Bible

MANGER, UN ACTE SACRE ?
 
Après tout, pourquoi y a-t-il tant de moines sur les boîtes de fromage ? Pourquoi tant de vignobles portent-ils des noms de saints ? Pourquoi tant d’abbayes productrices de bières, de fromages, de liqueurs, de bonbons, de gâteaux, de chocolats et autres pâtes de fruits ? Pourquoi tant de bons religieux inventeurs d’élixirs en tous genres ? Mais aussi, pourquoi tant de mentions de repas dans l’Evangile ? La réponse paraît simple : c’est, bien sûr, parce que la nourriture est quelque chose de vital. Mais il faut aller plus loin : parce que c’est vital, parce que le boire et le manger sont, à toutes les époques, et en tous lieux, des éléments essentiels de la vie humaine, le boire et le manger sont très souvent intimement liés au sacré, et ce, dans toutes les religions.
 
Manger ensemble : le partage de la table crée entre les convives une communauté d’existence. Ce repas peut aussi avoir un caractère sacré, dans les religions païennes comme dans la Bible. Et on peut, en quelque sorte, s’asseoir à la table des démons ou à celle de Dieu : chacun réalise la communauté d’existence qu’il veut, avec Dieu ou avec les puissances d’en bas. Un exemple dans le Premier Testament de repas sacré d’alliance avec Dieu: Ex 24,7-11. Bien plus tard, on retrouvera cette notion de « repas d’alliance » dans la Cène de Jésus avec ses apôtres. A l’inverse, on trouve l’affaire du veau d’or : Ex 32,1-6.
 

ET EN FRANCE ?
 
Mais, pour l’instant, avant d’aller parcourir de plus près le monde biblique, puisque nous sommes en France, restons-y : la France qui aime tant donner des leçons au monde entier, et tout particulièrement quand il s’agit de cuisine, la France qui revendique haut et fort sa laïcité, la France qui a inventé une forme unique en son genre de séparation de l’Eglise et de l’Etat, la France donc, fait beaucoup dans le religieux quand il s’agit de manger et de boire.
 
Deux exemples de menu : vous pouvez faire un repas avec, grâce à un brave chanoine dijonnais, un Kir en apéritif ( à moins que vous ne préfériez un Cardinal, c’est la même chose mais avec du vin rouge ), des coquilles saint Jacques en entrée, du saint Pierre en plat de résistance, du saint Paulin en fromage et un saint Honoré en dessert, le tout arrosé, mettons, d’un vin blanc de st Véran.
 
Autre menu possible : un verre de saint Raphaël en apéritif, du jésus en entrée, des pieds de cochon à la sainte Menehould, une salade de capucine, et du saint Nectaire ; pour le dessert, vous avez le choix entre des clémentines, fruit inventé en Algérie par un Père Blanc, frère Clément, et des fruits de la passion, ainsi nommés parce que leurs fleurs figurent de manière paraît-il impressionnante le matériel de la passion de Jésus : la couronne d’épines, les fouets de la flagellation et les trois clous de la crucifixion. Le tout arrosé de st Amour, st Emilion ou st Estèphe ou, si vous le préférez, de st Yorre.
 
Pour les jours de fête, vous pouvez ouvrir une bouteille de champagne dom Pérignon : grâces soient rendues à ce bon religieux de l’abbaye de Hautvillers qui, au temps de Louis XIV, trouva la solution pour maîtriser et bonifier la fermentation capricieuse du vin des bords de Marne.
 
Restons, si j’ose dire, en odeur de sainteté, et parlons fromages. La France, dont le Général de Gaulle disait, paraît-il : « comment voulez-vous gouverner un pays qui possède 365 sortes de fromages ? », en réalité, en possède beaucoup plus. Or, beaucoup de fromages ont leur origine et souvent encore leur lieu de production dans des abbayes, comme l’Abondance, le Tamié, le Mont-des-Cats, le Belval, le Citeaux, le Maroilles, le Port Salut, le saint Marcellin, le saint Félicien, le sainte Maure, sans compter le Munster dont le nom vient semble-t-il du mot « monastère ». Faut-il parler du Caprice des Dieux ou du Chaussée aux Moines ?
 
Côté vignoble, c’est pas mal non plus : nombre de crus de Bordeaux s’appellent saint quelque chose. Pensez aussi au saint Pourçain ou au Châteauneuf-du-Pape ( dont le nom vient de la proximité d’Avignon où la Papauté s’installa quelque temps ). Et en plus, quand le vin est bon et qu’il flatte le palais, toutes opinions religieuses confondues, tout bon Français s’exclame : «  c’est le petit Jésus en culotte de velours » ….
 
Côté bières, on pourrait faire une litanie avec les abbayes du Nord de la France et surtout de nos voisins belges : Leffe, Affligem, Chimay, etc. N’oublions pas, à tout péché miséricorde, de citer une très bonne bière qui s’appelle le « fruit défendu », dont Adam et Eve fort peu vêtus ornent l’étiquette. Pour compenser, d’autres étiquettes de bières portent d’ailleurs de très suggestifs portraits de diables.
 
Et que dire, côté liqueurs, de la Bénédictine ou de la Chartreuse ?
 
Comme on a l’esprit large, on peut même boire de l’eau : saint Yorre, saint Amand, san Pellegrino, sainte Enimie, saint Georges, sainte Marguerite, il n’y a que l’embarras du choix.
 
Côté sucreries, c’est la même chose : on trouve des nonnettes et des religieuses, mais aussi, fermons nos chastes oreilles, des pets de nonne. On trouve aussi des galettes saint Michel, ou des pains d’épice en forme de saint Nicolas, que certains enseignants du Nord de la France ont interdit dans leurs écoles au nom de la laïcité, mais ceci est une autre histoire. Il existe également des gâteaux moins connus qui s’appellent le Sacristain, le doigt de la Vierge ou le Jésuite.
 
Ou n’oubliera pas non plus de mentionner la galette des Rois, les crêpes de la Chandeleur, les cloches et les œufs de Pâques.
 
Et si avec tout cela vous avez une indigestion, pas de souci, on a de quoi vous soigner avec l’eau de mélisse des Carmes, les gouttes de l’abbé Chaupitre ou la Jouvence de l’abbé Soury.
 
Mais comme nous sommes un peuple très prévoyant, pour vous faire pardonner vos excès, vous pouvez vous adresser :
à saint Antoine, patron des charcutiers,
à saint Vincent, patron des vignerons,
à saint Amand, patron des brasseurs et cafetiers,
à saint Honoré, patron des boulangers,
à saint Pierre, patron des pécheurs et des poissonniers,
à saint Laurent, patron des rôtisseurs,
à saint Michel, patron des biscuitiers,
à saint Nicolas, patron des confiseurs, etc.
 
 
DANS LA BIBLE …
Plus sérieusement, la nourriture en général et les repas en particulier jouent un rôle prépondérant dans l’histoire humaine et donc dans l’histoire biblique. Du fruit cueilli par Adam et Eve ( dont la Bible n’a d’ailleurs jamais dit que c’était une pomme ) au repas de l’eucharistie, en passant par la manne au désert et les noces de Cana, beaucoup de moments décisifs se jouent autour d’un repas. Combien de fois ne voit-on pas Jésus partager le repas de gens très différents, de la famille de Lazare à une table de pharisien en passant par Zachée ou Lévi les publicains. Ce sera d’ailleurs un des points de friction entre Jésus et les religieux de son peuple : Mc 2,13-17, Mt 11,18-19.
Notons aussi que le récit de la multiplication des pains et du gigantesque repas qui en découle est le texte le plus fréquent des quatre Evangiles, puisqu’on en trouve pas moins de six narrations : 2 chez Matthieu, 2 chez Marc,1 chez Luc et chez Jean.
 
Nous allons donc, au fil des rencontres, essayer de mieux comprendre tout cela. Nous irons dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament, en passant souvent de l’un à l’autre. Nous regarderons de près le sens de la Pâque juive pour mieux voir ce que le Nouveau Testament apporte de radicalement neuf dans l’eucharistie ; nous découvrirons quelques coutumes de repas à sens religieux à travers le monde ; et nous nous attacherons particulièrement à la messe.
 
 
LA NOURRITURE AUX TEMPS BIBLIQUES
 
Et d’abord : qu’est-ce qu’on mange ? Commençons par regarder comment les repas se passaient au quotidien dans le monde biblique.
Bien entendu, ce que je vais décrire ici est surtout vrai à partir du moment où Israël s’est sédentarisé, à partir du moment où les tribus revenant d’Egypte ont commencé à s’installer de manière un peu plus stable et un peu plus durable, autrement dit à partir du X° s. Et comme, contrairement à notre époque, en ces temps-là les choses de la vie courante évoluent assez lentement, ce sera, en gros, le quotidien que connaîtra Jésus. Avant cette sédentarisation, au temps de l’errance des tribus nomades, il faut évidemment imaginer une vie et donc une nourriture encore plus simple et fruste.
 
LA CREATION EST BONNE
 
Il faut d’abord dire que la religion juive est une religion très réaliste, très proche des réalités de la vie de chaque jour. Son point de départ est une conviction de foi : la création est bonne : et Dieu vit que cela était bon, répète le poème de la Création au livre de la Genèse. Dans toute la Bible, monte le chant d’action de grâce pour le créateur : Ps 65,10-14 ; 104,15.27-28. Les choses et les gestes les plus humbles de la vie sont sacrés parce qu’ils entrent dans le plan de Dieu. Un exemple : la Loi d’Israël exigeait de réciter une prière avant et après les repas. On demande à Dieu ce dont on a besoin : Pr 30,7-9. Les biens matériels ne sont pas méprisables, puisqu’ils viennent de Dieu, mais l’homme doit s’en souvenir. Ce que l’homme possède, il le doit à Dieu, et l’abondance matérielle doit être prise comme un signe de bénédiction de Dieu. Regardez comment Dieu récompense Job de sa fidélité dans l’épreuve : en multipliant ses biens ( Jb 42,10-15 ). Chez les prophètes, l’annonce d’un temps de paix et de joie après des temps d’épreuve, prend bien souvent des images de banquet : par exemple, chez Joël : vous mangerez à satiété, vous louerez le nom du Seigneur votre Dieu, qui a agi merveilleusement pour vous ( Jl 2,26 ) ; Ce jour-là, les montagnes dégoulineront de vin nouveau, les collines ruisselleront de lait, dans tous les ruisseaux de Juda les eaux couleront ( Jl 4,18 )
 
Mais que mangeait-on aux temps Bibliques ? Une nourriture simple, modeste. Connu depuis très longtemps au Moyen-Orient, le pain constituait l’essentiel de l’alimentation. Cela restera vrai dans beaucoup d’endroits et jusqu’à une époque récente : n’oublions pas qu’une des raisons de la prise de la Bastille en 1789 fut une augmentation telle du prix du pain que les pauvres ne pouvaient plus se nourrir. En hébreu, « manger son pain » signifiait « prendre un repas ». Il fallait donc traiter le pain avec respect : même si le pain durci servait parfois d’assiette, il était par exemple interdit de poser de la viande crue ou une cruche sur le pain, ou de placer un plat chaud à côté ; il était encore plus interdit de le jeter : on devait ramasser les miettes « à partir de la taille d’une olive ». On ne coupait pas le pain : on le rompait. Pensez aux paroles de la messe : Jésus prit du pain, et après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit ( Mt 26,26 ).
Le pain n’était pas le même pour tous : les pauvres mangeaient du pain d’orge, les riches du pain de froment, toujours broyé entre deux meules de pierre, ce travail étant souvent celui de la femme.
Les grains de blé pouvaient aussi être rôtis, et servir de garniture à la viande. Broyés un peu gros, cela donnait l’équivalent de la polenta savoyarde ou du couscous des Arabes. On en faisait aussi des gâteaux, parfumés à la menthe, ou au cumin, et même, eh oui, à la sauterelle. Existaient aussi les beignets de farine et de miel frits à la poêle, ce qui n’est pas sans rappeler certaines pâtisseries orientales d’aujourd’hui. Et l’on savait déjà faire des sortes de bonbons parfumés à la rose ou au jasmin, l’équivalent des loukoums d’aujourd’hui.
 
Au lait de vache on préférait celui de chèvre ou de brebis. Quant au miel, il avait une grande place dans l’alimentation, puisqu’il servait de sucre.
En revanche, l’œuf était quasiment inconnu : on n’en parle pas une seule fois dans l’Ancien Testament, et une fois ( dans la bouche de Jésus ) dans le Nouveau Testament.
Les légumes aussi avaient une grande place : fèves, lentilles ( qui ont rendu Esaü célèbre ! ), mais aussi les salades, les concombres, les oignons.
On mangeait peu de viande : c’était un aliment de luxe réservé aux grandes fêtes ou aux familles les plus riches. Le veau gras pour les grandes circonstances, l’agneau pour les fêtes religieuses, et plus ordinairement le chevreau, le pigeon, mais aussi la gazelle, la caille et la perdrix. Mais c’était surtout le poisson qui nourrissait le petit peuple, mangé le plus souvent grillé ou séché. Si bien que la base du menu habituel, et souvent le menu tout court, était composée de pain et de poisson. On retrouvera bien sûr cela dans les Evangiles : multiplication des pains, repas du Christ ressuscité …
 
Plus exotique pour nous, on mangeait beaucoup de sauterelles : pensez à Jean Baptiste : il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage ( Mt 3,4 ). Cuites à l’eau avec du sel, comme des crevettes, séchées ou confites dans le miel ou le vinaigre, ou bien réduites en poudre pour parfumer des galettes. Tout cela était cuisiné avec beaucoup d’épices : le sel, venant des bords de la Mer Morte, mais aussi cumin,  câpres, coriandre, safran, etc.
Le beurre étant quasiment inconnu, tout était évidemment cuisiné à l’huile d’olive, qui servait aussi en médecine.
Enfin, une grande place était donnée aux fruits : melons, grenades et dattes, figues et raisins dont Jésus parlera souvent, mais aussi les fruits secs grillés : amandes, noix, pistaches.
 
La religion contrôlait soigneusement tout cela : l’agneau devait être rôti aux ceps de vigne, et surtout il y avait des interdits alimentaires absolus : le porc bien sûr, mais aussi d’autres : Lv 11,1-23. Et les gestes les plus simples étaient aussi très réglementés : Lv 11,29-35.
Le sang étant le symbole de la vie, il était évidemment impensable de manger la chair d’un animal qui n’aurait pas été saigné : c’est la viande kasher : Lv 17,10-14.
 
Manger c’est bien, mais il faut aussi boire. On buvait de l’eau bien sûr, mais aussi du lait, ou du vinaigre plus ou moins rallongé avec de l’eau ( pensez au Christ en croix : quelqu’un courut, emplit une éponge de vinaigre, et la fixant au bout d’un roseau, il lui présenta à boire ( Mc 15,36 ). On trouvait aussi des jus de fruits plus ou moins fermentés ( il fait chaud ) et même la schechar, une sorte de bière à base de mil et d’orge, qui paraît-il n’était pas sans rappeler la cervoise chère à Obélix et à ses amis Gaulois.
 
Mais la boisson par excellence était le vin. Il était sacré puisque, sans aucun doute, c’est Dieu qui avait inspiré Noé, premier viticulteur de la Bible. Ce bon Noé fut d’ailleurs le premier ivrogne identifié de la création : Gn 9,20-27. L’Ancien Testament cite le vin 141 fois, ce vin source de joie : le vin réjouit le cœur des humains en faisant briller les visages plus que l’huile. Le pain réconforte le cœur des humains ( Ps 104,15 ). Il peut être la meilleure et la pire des choses :  Si 31,25-31. Il y a même de descriptions assez réalistes de l’alcoolisme : Pr 23,29-34. Comme on n’ignorait pas les conséquences d’une consommation excessive de vin, il était interdit aux magistrats qui allaient rendre la justice et aux prêtres en fonction : Lv 10,8-11.
La vigne était le symbole d’Israël, pensez aux paraboles de Jésus sur les vignerons. Le vin était donc lui aussi l’objet de nombreuses prescriptions rituelles.
C’était semble-t-il uniquement du vin rouge, sans doute assez épais, riche en alcool et en tanin. On le servait donc toujours mélangé avec de l’eau. Il était conservé soit dans de grandes jarres, soit dans des outres faites de peaux de chèvre tannées et fermées par une cheville de bois. Là encore, ces outres serviront à Jésus pour développer une parabole.
 
A TABLE …
On prenait volontiers les repas dehors, dans la cour qui servait à mille choses. On s’installait au moment du repas : on n’a pas retrouvé en Palestine ce qu’on a retrouvé par exemple à Pompéi, des « salles à manger » permanentes. Le peuple ne prenait souvent que deux repas par jour, un tôt le matin avant d’aller au travail, un le soir une fois le travail terminé.
Pour les repas de grande cérémonie ( noces par exemple ) les esclaves et les servantes transmettaient l’invitation, et l’habit de fête était de rigueur ( là encore, on retrouve cela dans les paraboles de Jésus ). Le maître de maison veillait à ce qu’on aie lavé les pieds des invités, lesquels devaient se laver les mains et surtout la droite, qui servait à prendre les aliments. Dans les très grands festins, l’usage était de parfumer la tête des invités de marque.
Très longtemps on a mangé assis, jamais debout, mais au temps de Jésus l’influence de la mode gréco-romaine avait introduit le repas couché sur des coussins, où on s’appuyait sur le coude gauche pour manger de la main droite : pensez aux préparatifs du dernier repas pascal de Jésus avec ses apôtres : vous trouverez à l’étage une grande pièce garnie de coussins ; faites-y les préparatifs ( Lc 22,12 ). Le Siracide explique très bien les choses : 31,12-21. Quand il y avait des invités, le maître de maison ou le maître du repas les servait lui-même : Jésus prit la bouchée qu’il avait trempée et la donna à Judas Iscariote, fils de Simon ( Jn 13,26 ). Bien entendu, la fourchette n’existait pas. En guise d’assiettes, des coupes larges en métal étamé ( jamais en terre, c’était impur ) ou de simples galettes de pain dur. Chez les gens riches, on trouvait de la vaisselle d’argent ou d’or, des cuillers d’ivoire ou de bois rare, et les romains avaient introduit l’usage de la louche.
 
Les repas des plus pauvres se composaient généralement de pain d’orge, d’olives, de sauterelles et de fruits. Les gens un peu plus aisés ajoutaient du poisson, ce qui a dû être le quotidien de Jésus. En montant encore un peu dans l’échelle sociale, on trouvait d’autres mets sur la table, par exemple du chevreau, des gâteaux et du vin.
 
C’est dans ce quotidien que Jésus, on l’a évoqué, puisera beaucoup d’images pour ses discours et paraboles.
Mais avant d’en arriver à l’Evangile, faisons à présent un long détour par le sens sacré des repas dans l’Ancien Testament.
 
 
PARCOURS  BIBLIQUE sur la NOURRITURE
 
Commençons par le commencement : tout débute au jardin d’Eden. Tout ce qui est beau et bon existe là : Gn 2,9. Mais il y a une limite : Dieu met un frein à l’appétit des hommes, au désir de tout dévorer, de tout goûter : Gn 2,16. Accepter la Parole de Dieu sur la nourriture, c’est accepter une loi qui me rappelle Sa présence : le jardin et ses fruits sont offerts à l’homme, mais dans ce jardin la Parole de Dieu, elle aussi, est vie, est nourriture. On connaît la suite de l’histoire : en mangeant du fruit défendu, en voulant dévorer ce qui appartient à Dieu, l’homme et la femme s’éloignent de leur vocation et de leur proximité avec Dieu.
 
BENIR …
Ainsi, manger n’est pas anodin, il y a une manière de manger qui respecte Dieu, et ce jardin, mais aussi ce que nous sommes. Il y a une manière de manger qui, en voulant tout absorber, apporte la souffrance et la mort. La leçon pour nous est d’apprendre à manger en bénissant Dieu, en n’oubliant pas le donateur. C’est le sens du « benedicite » avant le repas et des grâces après.
 
… PARTAGER
On peut vouloir tout accaparer, mais on  peut à l’inverser partager son pain avec d’autres, accueillir à sa table, s’asseoir à une même table. Le fait de manger ensemble entrera dans les rituels d’alliance, dans les alliances humaines comme dans l’alliance avec Dieu. Par exemple, avant de se faire un serment mutuel, Isaac et son ancien ennemi Abimélek commencent par un festin : Gn 26,26ss. Accepter de manger et de boire ensemble nous engage les uns envers les autres. Ici, le repas scelle l’alliance entre Isaac et Abimélek. Partager la table de son ancien ennemi, c’est rétablir la paix, la communion.
           

2ème rencontre – Parcours biblique sur la nourriture

27 mars, 2011

du site:

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2ème rencontre – Parcours biblique sur la nourriture

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Dans le monde biblique, le repas est signe de politesse, d’hospitalité : Gn 18,1-8.
Le repas est aussi signe de réjouissance lors de la visite d’un parent : Ragouël tua un mouton du troupeau et on leur fit une réception chaleureuse. On se lava, on se baigna, et on se mit à table. Tobie dit : « frère Azarias, et si tu demandais à Ragouël de me donner Sarra ? » Ragouël surprit ces paroles et dit au jeune homme : « mange et bois, ne gâte pas ta soirée, parce que personne n’a le droit de prendre ma fille Sarra si ce n’est toi, mon frère » ( Tb 7,9-10 ). Les choses essentielles et les liens privilégiés entre les personnes vont donc se décider à la faveur d’un repas.
L’abondance est le signe de la bénédiction de Dieu : va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin, car Dieu a apprécié tes œuvres ( Qo 9,7 ). Mais trop de luxe peut mener au châtiment : on raconte que la reine Judith put tuer l’ennemi de son peuple, le roi Holopherne, parce que celui-ci avait trop festoyé avec ses amis : ils allèrent se coucher, fatigués par l’excès de boisson, et Judith fut laissée seule dans la tente avec Holopherne effondré sur son lit, noyé dans le vin ( Jdt 13,1-2 ) Judith saute sur l’occasion et saute aussi sur l’épée du roi : elle lui tranche la tête qu’elle ramène triomphalement à son peuple. C’est une forme biblique de féminisme ! Charmante époque …
Les sages vont donc édicter des recommandations et des règles de tempérance, de prudence. On les trouvera notamment dans le livre des Proverbes. Par exemple : le vin est moqueur, l’alcool tumultueux ; quiconque se laisse enivrer par eux ne pourra être sage ( Pr 20,1 ). Mais surtout, les sages prédisent le malheur de celui qui ne respecte pas les lois de l’hospitalité ou trahit les liens créés par la communauté de table. Exemple : Pr 23,6-8. La situation la plus cruelle est d’être trahi par celui qui mange à la même table : même l’ami sur qui je comptais, et qui partageait mon pain, a levé le talon sur moi ( Ps 41,10 ). C’est être trahi dans l’acte même qui établit la confiance. A l’autre bout de la Bible, rappelons-nous la trahison de Judas : Jn 13,21-30.
La nourriture a donc une dimension sacrée. Ce sera d’autant plus vrai lorsque les hommes ne pourront plus compter sur eux-mêmes pour se nourrir, et se tourneront vers Dieu : occasion de regarder de près le célèbre mais souvent mal compris récit de la manne.

LA MANNE
On connaît le contexte de ce célèbre épisode du Premier Testament : Le peuple qui, durant des générations, a connu la dure loi de l’esclavage, a quitté l’Egypte ; la libération a eu lieu, Dieu a sauvé son peuple.
Mais la libération n’est pas complète. On le voit bien dans la vie politique de toutes les époques, y compris la nôtre : lorsqu’un peuple sort enfin d’une dictature, il lui faut beaucoup de temps pour s’habituer à la liberté. Il va falloir au peuple hébreu ce long temps d’épreuve et de purification que va être la traversée du désert. Et la question de la nourriture, qui est dans le désert encore plus qu’ailleurs la question vitale, va être l’occasion d’une mise à l’épreuve de Dieu et de ses envoyés, Moïse et Aaron : Ex 15,22-24 ; 16,2-3 ; 17,1-3. Cela sera repris par le Ps 78,16-29. Ce qui ne change d’ailleurs pas forcément le cœur de l’homme : v.32.
Dieu va donc répondre aux récriminations par un double prodige : les cailles et le « pain du ciel », la manne. Selon leurs désirs, les hommes vont avoir de la nourriture en abondance : Ex 16,4-5. Ce pain est don de Dieu, mais il est aussi mise à l’épreuve de la confiance des hommes en Dieu. Car ce pain n’est pas donné une fois pour toutes : il est à recevoir chaque jour : Ex 16,13-21. C’est donc plus qu’une distribution gratuite de nourriture, type « restos du cœur » : c’est comme un rendez-vous de confiance et d’espérance qui a lieu chaque jour. Plus tard, le Notre Père dira : « donne nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». Pas de stock, pas de fausse sécurité, avec l’exception du jour du sabbat : Ex 16,22-30. Ce jour du sabbat remplit deux fonctions :
-         la mise à l’épreuve de la confiance,
-         mais aussi moment prévu pour donner du temps à la louange. Car ce pain fait connaître Dieu .
Devant l’étrangeté de cette nourriture ( Ex 16,31 ), la vraie question n’est pas celle de sa composition chimique : on suppose qu’il s’agit d’une sorte de pâte émise par des buissons épineux. Quant aux cailles, on pense à ces vols d’oiseaux perturbés par une tempête de sable et qui s’abattent au sol par épuisement. Mais la vraie question telle que la formuleront ceux qui écrivent ce récit, soit bien longtemps après les événements, c’est de savoir quelle est l’origine de cette nourriture, qui est celui qui la donne aux hommes : Ex 16,32.
La manière dont Dieu donne le pain, loin d’asservir ou d’humilier le  peuple, manifeste sa fidélité et sa sollicitude envers lui. Au désert, Israël est nourri par Dieu, mais autrement que ce qu’il attendait. Cela dès lors doit amener le croyant à devenir un être de désir :  c’est moi le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte. Ouvre grand la bouche, et je la remplirai ! ( Ps 81,11 )
Comment vivre dans le dénuement, c’est l’expérience du désert. Mais si la Terre Promise est bien, comme le laisse entendre le livre du Deutéronome, un pays où ruissellent le lait et le miel ( Dt 11,9 ), comme le répète à l’envi le texte biblique, un pays où tu mangeras du pain sans être rationné, où rien ne te manquera ( Dt 8,9 ), que deviendra la faim spirituelle ? La question est de toute les époques. Vous connaissez sans doute la remarque attribuée au dissident soviétique Alexandre Soljenitsyne au temps du rideau de fer : « je suis effrayé par le manque de faim spirituelle de l’Occident ». Comment garder ou retrouver cette faim spirituelle ?
Pour ce faire, il faut d’abord ne pas oublier d’où l’on vient, ce qu’on a vécu ( Dt 8,2 ). La leçon du désert, c’est de ne pas oublier le pain de la parole : Dt 8,3. La manne, donnée au jour le jour, rappelait à chaque fois la présence de Dieu. Qu’en sera-t-il, dans la conscience des hommes, de cette présence de Dieu lorsque le pain ne sera plus le pain du ciel, mais le pain qui est fruit du travail des hommes ? Ce pain sera-t-il encore perçu comme don de Dieu ? En d’autres termes, que devient la foi lorsque l’homme croit pouvoir se suffire à lui-même ?
La réponse spirituelle réside dans la fidélité de l’homme qui répond à celle de Dieu, et dans le respect de la parole de Dieu. La terre promise a des allures de paradis : Dt 8,7-9. Au milieu de cette abondance, il y a comme un clignotant : ne pas oublier l’expérience du désert. N’oublions jamais d’où nous venons si nous voulons comprendre l’aujourd’hui de nos vies. Au lieu de jalouser les autres, pensons-nous à bénir Dieu pour ce que nous avons ? N’oublions pas l’expérience du passé si nous voulons mesurer la valeur de ce que nous avons aujourd’hui. Nous rejoignons là l’intime de la réflexion biblique : comme la manne était donnée par Dieu, et comme tout bien matériel, la terre est donnée par Dieu. Se trouver rassasié, ne plus connaître la faim ni la peur du lendemain, n’est évidemment pas un mal. Cela ne devient un mal que lorsqu’on oublie à qui l’on doit toute cette richesse. Oublier, c’est refuser de bénir, de reconnaître l’action de Dieu : Dt 8,10. Il faut donc manger, mais toujours en bénissant : Dt 8,11. Ne pas oublier l’expérience du désert, sans cela le cœur peut se corrompre : Dt 8,12-18. L’expérience du désert est donc vitale, et Jésus y fera référence : Mt 4,3-4.

QUELQUES MOTS A PROPOS DE L’EAU …
Ce qui est vrai du pain, de la nourriture, est également vrai, on ne s’en étonnera pas,  de la boisson et de l’eau en particulier. C’est une évidence, l’eau est une richesse extrêmement précieuse dans ce Moyen Orient où le désert est omniprésent. Cette richesse est souvent source de conflits. On voit par exemple Moïse protéger les filles du prêtre de Madiân contre les bergers qui veulent les empêcher de ramener de l’eau pour le troupeau de leur père ( Ex 2,16-20 ). Ce geste chevaleresque, d’abord honoré par un repas, vaudra d’ailleurs à Moïse de recevoir en cadeau une des filles en question ( v. 21 ), comme quoi la vertu est parfois récompensée …
Une des raisons du conflit entre Isaac et Abimélek était la propriété des terres mais surtout des nappes d’eau qu’elles comportaient : les puits sont des lieux très importants ( pensez au puits de Jacob ). On ne dit d’ailleurs pas assez que la question de la propriété et de la maîtrise de l’eau est un des enjeux vitaux du conflit israélo-palestinien aujourd’hui.
Les Psaumes, à leur manière, développent le parallélisme entre la Parole de Dieu et l’eau qui fait vivre : Ps 42,2-3. 63,2 ; 143,6.

CHEZ LES PROPHETES : la parole de Dieu, nourriture pour l’homme
On a vu, dans le Deutéronome, le lien très fort entre le pain et la parole de Dieu. Dans la Bible, cette Parole, c’est beaucoup plus que des mots, c’est beaucoup plus qu’un livre, qu’un texte sacré. La Parole est efficace, elle agit. La Parole est l’agir de Dieu, soit par l’intermédiaire de ses porte parole ( les prophètes ) soit directement.  Dans le grand poème biblique de la création du monde, c’est la Parole qui crée : Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière fut … Dieu dit … et il en fut ainsi ( Gn 1,3.6.9.11, etc ). Pensez au prologue de saint Jean : Jn 1,1-3, 9-11, 14.
On trouve donc la Parole dans des genres littéraires très différents. On va la retrouver liée à la nourriture chez les prophètes, et en particulier chez Ezékiel et Isaïe. Au désert, Israël a fait l’expérience de la manne mais aussi de la Parole de Dieu comme nourriture ( l’homme ne vit pas seulement de pain …. ). L’expérience de la Parole que l’on mange, que l’on avale, qui nourrit l’homme, sera aussi celle des prophètes. Et c’est au fond assez logique : comment dire la Parole de Dieu si on ne l’a pas d’abord ingérée, assimilée, ruminée ? Il faut faire sienne une connaissance avant de pouvoir la restituer.
Lors de sa vocation, Ezékiel entend une voix : Ez 2,1-4. Cette voix  va ajouter : Ez 2,8. Manger la Parole, c’est accepter d’être nourri et transformé par elle. Ce n’est pas nous qui la transformons, c’est elle qui nous transforme. Cette nourriture est donnée par Dieu et c’est lui qui tient en main la Parole sous forme d’un rouleau : Ez 2,9. Le contenu est solide et inquiétant : 2,10.
Faut-il manger cette Parole-là ? Ne peut-on pas en choisir une autre ? Mais non : Ez 3,1. Le prophète accepte : 3,2-3. Même si les paroles sont rudes, elles portent la douceur de Dieu : 3,3. Dès lors, au milieu de mille difficultés, Ezékiel va aller trouver le peuple d’Israël et, nourri de la Parole de Dieu, il va pouvoir la donner au peuple, quelle que soit la réponse de celui-ci. Cela me fait penser à la réponse de Bernadette Soubirous à je ne sais plus quel ecclésiastique mettant en doute l’authenticité des paroles de la Vierge à la jeune fille : « la dame ne m’a pas dit de vous le faire croire, elle m’a dit de vous le dire ».
Après Ezékiel, venons-en à un autre grand prophète : Isaïe. Le croyant biblique a conscience de l’écart, de l’abîme qui existe entre Dieu et lui : Is 55,8-9. Mais cette distance, au lieu d’écraser le croyant, l’invite à la conversion, car il se produit déjà quelque chose entre le ciel et la terre, le ciel faisant descendre l’eau bienfaisante : 55,10. L’action de l’eau est efficace, et l’auteur développe le parallèle avec la Parole de Dieu : 55,11. Cette eau de la Parole vient vivifier, irriguer l’âme assoiffée, comme disait le psalmiste tout à l’heure. Là encore, on retrouve la foi en l’efficacité de la Parole de Dieu : 55,12-13.
Isaïe va également développer un autre thème qui nous intéresse au plus haut point : celui du festin. L’espérance biblique prend souvent la forme, l’image d’un repas de fête, auquel chacun serait convié. Au peuple désespéré, comme desséché, le prophète lance comme une promesse d’invitation : 55,1-2. La seule condition est celle du désir : il faut reconnaître que l’on a faim et soif. D’ailleurs, sans appétit, sans désir, un repas est fade : quand on n’a pas le moral, même si on mange de bonnes choses, on ne leur trouve aucun goût. Il en est de même dans le désir de Dieu, de la Parole de Dieu.  Car, Isaïe insiste, le don est gratuit, comme l’était le jardin d’Eden. Il est pour tous, y compris celui qui n’a pas d’argent. Mais cette invitation divine a une contrepartie : c’est, si j’ose dire, que l’on n’avale pas n’importe quoi. Il y a des choses qui ne rassasient pas, ou pas longtemps. Ce que Dieu propose nourrit en profondeur. Pour l’obtenir, le mot revient plusieurs fois, il faut écouter : Is 55,3. C’est donc bien la Parole de Dieu qui est la nourriture que celui-ci propose aux hommes, pour leur bonheur : ouvre la bouche, moi je l’emplirai, dit Dieu ( Ps 80,11 ).

LES REPAS SACRES DANS L’ANCIEN TESTAMENT
La tentation a toujours été grande, pour le peuple d’Israël, de se compromettre avec des cultes païens censés unir l’homme aux forces divines : le peuple commença à se livrer à la débauche avec les filles de Moab. Elles invitèrent le peuple aux sacrifices de leurs dieux ; le peuple y mangea et se prosterna devant leurs dieux ( Nb 25,1-2 ) ; Ez 18,5-6.10-11.15 et 22,8-9. Tout acte religieux  comportait un repas de sacrifice : 1 S 9, 11-14, et tout repas comportant de la viande avait un caractère sacré : 1 S 14,31-35. Tout cela va d’ailleurs rendre la vie quelque peu compliquée : Lv 10,12ss.
Toujours est-il qu’un objectif essentiel du repas sacré est de confirmer une alliance entre des clans ( Gn 26,26-31, texte déjà vu la fois précédente – alliance entre Isaac et Abimélek – ; 31,44-46 et 51-54 ) ou l’alliance de Dieu avec son peuple : Ex 24,9-11 ; et la grande liturgie de l’assemblée de Sichem : Dt 27,1-8.
Le repas pris en présence de Dieu dans un lieu qui lui est destiné devient une sorte de profession de foi : Dt 12,1-7. On notera que ce repas est une fête joyeuse en présence du Seigneur : Dt 12,17-18 ; 14,23-26. Cette fête doit d’ailleurs être partagée : Dt 14,28-29.
 Autrement dit, dans l’Ancien Testament, une fois « épurés » les vestiges des religions païennes, le seul repas sacré est celui qui réunit le peuple dans le lieu choisi par Dieu pour sa présence. Par ce repas, le peuple commémore, dans l’action de grâces, les bénédictions de Dieu, le louant avec ses propres dons. Sur ce point, pour nous, chrétiens, comment ne pas penser aux paroles de l’offertoire : « tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donne ce pain ( ce vin ) fruit de la terre ( de la vigne ) et du travail des hommes : il deviendra pour nous le pain de la vie, le vin du royaume éternel ».

Commentaire : des béatitudes à Qoumrân ? (Mt 5 : le choix et le don)

8 février, 2011

du site:

http://www.bible-service.net/site/524.html

Commentaire : des béatitudes à Qoumrân ?

Mt 5 : le choix et le don

Nombreux ont été les textes de sagesse découverts dans la grotte 4 de Qoumrân. L’un d’eux, le fragment 4Q525, a livré des  »béatitudes » à la foi proches et distinctes de celles que l’évangile de Matthieu attribue à Jésus (Mt 5, 3-12).
[''Heureux celui qui…] avec un cœur pur et ne calomnie pas avec sa langue / heureux qui s’attache à ses décrets et ne s’attache pas à des voies de perversité, etc. » dit le texte de Qoumrân (trad. Émile Puech in Monde de la Bible n° 86, 1994, p. 36).  »Heureux » ! Le mot, on le sait, ouvre le Livre des psaumes.

Atteindre la sagesse
 »Heureux l’homme qui ne va pas au conseil des impies… » (Ps 1) ou bien  »Oh bonheur / Non il n’ira pas / Ce rassemblement criminel… » selon la traduction d’Olivier Cadiot. Avant d’engager le croyant sur le chemin du bonheur, le psalmiste dénonce les impasses :  » …Il ne marche pas sur la trace de ceux qui se perdent / Il n’habite pas là où habite la dérision. » Alors, alors seulement, il montre une voie (une voix ?) :  » Ma joie, je la trouve seulement dans la tora de Yhwh / Sa tora je la murmure jour et nuit ». Qoumrân a rassemblé des gens qui ont suivi cette voie, étroite ou royale comme on voudra mais honneur d’Israël :  »Heureux l’homme qui a atteint la Sagesse et marche dans la Loi du Très-Haut et applique son cœur à ses voies et s’attache à ses leçons et dans ses corrections toujours se plaît… » (4Q525, ligne 4)
Dans le Ps 1 comme à Qoumrân, le bonheur est basé sur un choix radical (refuser le parti des égarés, opter pour la Tora, la Loi, au risque de se retrouver seul au milieu d’une foule de ricaneurs). Ce choix ramène aux origines, la Loi, l’arbre et le cours d’eau évoquant irrésistiblement le jardin de la Genèse. Néanmoins, dans l’Éden tout était don, alors qu’ici le bonheur semble du à un mérite, celui d’avoir fait justement le bon choix. Or, selon Matthieu, les béatitudes lancées par Jésus sur la montagne sont en continuité et en rupture avec une telle façon de voir.
 »Doux et humble de cœur »
 »Heureux les pauvres en esprit… » (Mt 5,3) Précisons, s’il le fallait, que cette pauvreté-là n’a rien à voir avec un handicap de l’intelligence. L’expression était connue à Qoumrân et désignait les humbles, ceux qui se laissent guider par l’Esprit Saint pour observer la Loi. Les quatre premières béatitudes exaltent cette humilité en ce qu’elle est fondamentalement un manque : pauvreté, douceur (de ceux qui ne peuvent résister ou se rebeller ?), affliction ou faim (Mt 5,3-6). Or il n’y a pas de mérite à reconnaître et creuser ce manque. Le bonheur souhaité aux humbles est moins le résultat d’une rectitude morale que l’accueil d’une initiative : il vient celui qui peut combler le manque ou, pour reprendre le terme du v. 6, celui qui peut rétablir la  »justice », l’ajustement des rapports avec Dieu et le prochain. Oh bonheur ! Plus loin, le récit matthéen, comme un signe d’espoir à tous ceux qui peinent à observer la Loi, fera dire à Jésus :  »Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes… » (Mt 11,29).
Pourquoi donc alors les béatitudes suivantes, délaissant le manque, récompensent-elles l’effort : miséricorde, pureté du cœur, œuvre de paix (Mt 5,7-9) ? La réponse tient dans les deux derniers souhaits à ceux qui sont persécutés (pour la justice ou à cause de Jésus, v.10-12). L’action des humbles, comme le choix de l’homme juste du psaume 1, provoque rejet et dérision. Ce n’est pas une prédiction, c’est un constat. Mieux, c’est un ajustement du corps et de l’âme avec Jésus  »doux et humble de cœur » qui sera mis en procès et bafoué.
Couronne d’or et d’épines
En harmonie avec la finale du psaume 1, le juste de 4Q525 connaîtra sa récompense :  »[la Sagesse] posera une couronne d’or pur sur sa tête et avec des rois le fera asseoir » (ligne 9). Écho du  »sermon » sur la Montagne, le dernier grand discours de Jésus porte sur la fin des temps, en particulier sur le Jugement (Mt 25). Certains y reçoivent le Royaume. Pourquoi ? Parce qu’ils ont discerné autour d’eux des détresses, des manques et tenté d’y répondre : faim, soif, statut de l’étranger, nudité, maladie, prison. Il ne l’ont pas fait par souci de leur avenir mais par humanité, tout simplement. Doit-on dire par humilité ? Sans doute si le fait d’être pauvre en esprit rend solidaire des pauvres dans la chair. Quant au Fils de l’Homme, il dévoile qu’il s’est identifié aux malheureux ; ce n’est pas une formule rhétorique car Jésus fut arrêté, rejeté, son corps fut lacéré et mis à nu sur la croix. Paradoxe évangélique : avant d’être d’or, la couronne est d’épines (Mt 27,29).

Gérard BILLON. Article paru dans Le Monde la Bible n° 151  »Les manuscrits de la mer Morte » (Bayard-Presse, juin 2003), p. 69

commentaire sur: 1 Corinthiens 2,1-5 (5 février 2011)

5 février, 2011

du site:

http://www.bible-service.net/site/376.html

5° dimanche du Temps ordinaire (6 février 2011)

commentaire sur: 1 Corinthiens 2,1-5

Après avoir dit : « Regardez-vous, regardez donc l’Église de Dieu qui est à Corinthe » (4e dimanche du Temps ordinaire), Paul dit aujourd’hui : « Regardez donc comment l’Évangile est arrivé chez vous, ma première prédication ici. » Dans les deux cas on peut voir la puissance de Dieu à l’œuvre par des moyens humainement dérisoires, la force de l’Esprit sous des apparences de faiblesse et d’inefficacité.
D’une part, Paul souligne ici le centre de son message : Jésus Messie crucifié ; d’autre part, il souligne les moyens mis en œuvre dans l’évangélisation, l’apparence et le langage du prédicateur lui-même, « craintif et tout tremblant », comme désarmé, et sans aucun artifice rhétorique des faiseurs de discours. La puissance de l’Esprit est ainsi manifestée dans l’efficacité de la proclamation évangélique : l’adhésion à Jésus sauveur, la transformation visible de la vie des païens convertis, les multiples dons spirituels qui ont marqué la vie de la communauté. L’ensemble peut être illustré par Actes 18, 1-18 ; 1 Corinthiens 1, 6-7 et 1 Corinthiens 12 à 14 sur l’expérience de l’Esprit à Corinthe
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Grands thèmes de la théologie paulinienne : L’exemple de Philippiens 3[1]

25 janvier, 2011

j’ai choisi pour aujourd’hui, fête de la Conversion de Saint Paul Apôtre ce commentaire biblique, du site:

http://www.bible-service.net/site/1125.html  

Voyages bibliques  Conférences Croisière saint Paul 2010

Grands thèmes de la théologie paulinienne (E. Cuvillier)

L’exemple de Philippiens 3[1]

 « Non, saint Paul ne se faisait pas d’illusions ! Il se disait seulement que le christianisme avait lâché dans le monde une vérité que rien n’arrêterait plus  parce qu’elle était d’avance au plus profond des consciences et que l’homme s’était reconnu tout de suite en elle : Dieu a sauvé chacun de nous, et chacun de nous vaut le sang de Dieu. Tu peux traduire ça comme tu voudras, même en langage rationaliste — le plus bête de tous — ça te force à rapprocher des mots qui explosent au moindre contact. La société future pourra toujours essayer de s’asseoir dessus ! Ils lui mettront le feu au derrière, voila tout. »

Georges Bernanos, Journal d’un curé de campagne, Paris, Plon, 1936, p. 46

Je propose d’aborder quelques grands thèmes de la théologie paulinienne à partir d’un texte que je considère comme particulièrement représentatif de la pensée singulière de l’apôtre, le passage de Philippiens 3. La lettre aux Philippiens est surtout connue pour l’hymne christologique du chapitre 2. Mais le chapitre 3 est un texte tout aussi important pour comprendre la théologie de Paul. Ce passage dont la dimension biographique est décisive recèle une concentration impressionnante de vocabulaire proprement paulinien ou à tout le moins régulièrement utilisé par l’apôtre : le thème de la circoncision, l’esprit opposé à la chair, la notion de glorification, l’opposition entre justice qui vient de la Loi et justice qui vient de la foi du Christ, l’expression connaître le Christ, les notions d’appel et de révélation et d’imitation, la référence à la croix du Christ… Je vous invite donc à les découvrir au fil d’une lecture commentée de ce texte très riche.

  1. L’homme en quête du sens
 Le ton du passage semble polémique. Dès le v. 2, Paul s’en prend à des personnes dénoncées comme des « chiens », des « mauvais ouvriers » et des « partisans de la mutilation ». Les termes utilisés renvoient à un arrière-plan marqué par les traditions du judaïsme. Cependant Paul vise ici non pas des croyants juifs mais bien des disciples de Jésus, membres des communautés pauliniennes. Dans le judaïsme de l’époque, les chiens désignent les païens, gens impurs (les chiens se nourrissent d’excréments). Paul renvoie ainsi le compliment à ceux qui, dans la communauté de Philippes, devaient considérer les autres croyants (c.a.d sans doute ceux qui avaient subi l’influence de Paul) comme impurs parce que n’obéissant pas ou plus à la loi de Moïse. Ces chrétiens judaïsants qui incitent les Philippiens à obéir à la loi de Moïse (ss. ent. à se faire circoncire), sont des missionnaires (le terme « ouvriers » est une métaphore pour missionnaire cf. Mt 9,37). Ils sont ici, comme en 2 Co 11,13 qualifié négativement : mauvais ouvriers (ss. ent. dans la moisson du maître). Enfin, troisième terme que la traduction que vous avez rend par « partisan de la mutilation » et que l’on pourrait aussi traduire par « incision » (katatomê), jeu de mots ironique sur le terme peritomê (circoncision); il indique encore plus clairement l’origine des adversaires : il s’agit de judéo-chrétiens qui désirent des Philippiens qu’ils s’appliquent aux prescriptions mosaïques, en particulier qu’ils se fassent circoncire.
 Que les adversaires se définissent comme des « circoncis » est manifeste par la revendication de Paul : « les circoncis c’est nous » (il reprend explicitement et volontairement leur propre prétention pour se l’attribuer dans un autre sens). Que leur démarche soit une démarche d’obéissance aux prescriptions mosaïques est manifeste par l’opposition qu’établit Paul entre se confier en Christ et se confier « en nous-mêmes » (ss. ent. pour Paul : ces gens-là se confient en eux-mêmes en prétendant obéir à la loi de Moïse).  Enfin, la preuve la plus évidente qu’il s’agit bien d’adversaires judaïsants est donnée par l’exemple de Paul lui-même qui, dans les vv.4-6 se décrit comme encore plus juif qu’eux! Paul s’oppose ainsi des chrétiens judaïsants, sans doute missionnaires itinérants, qui tentent de convaincre les Philippiens qu’il faut observer les prescriptions mosaïques, en particulier la circoncision, en vue d’obtenir une pleine participation aux promesses divines, sans compter une certaine reconnaissance sociale (le judaïsme étant religio licita).
 C’est la raison pour laquelle, au verset 3, Paul construit une opposition centre deux catégories de croyants, deux façons d’envisager la démarche religieuse : « Car les circoncis, c’est nous, qui rendons notre culte par l’Esprit de Dieu, qui plaçons notre gloire en Jésus Christ, qui ne nous confions pas en nous-mêmes (lit. en la chair) ».  « Placer sa gloire en Jésus Christ » opposé à « se confier dans la chair ». Ces expressions contiennent l’une et l’autre deux termes anthropologiques majeurs chez Paul : «se glorifier» et «chair» :
 - Le verbe kaukhaomai, « se glorifier », « mettre sa confiance en », « se confier » et ses dérivés (kaukhêma, « sujet de gloire », kaukhêsis, « action de se glorifier ») sont souvent utilisés par Paul pour exprimer l’attitude de l’homme qui cherche ce qui pourrait donner sens à sa vie, ce sur quoi il pourrait construire son existence : « Il est question ici plus radicalement encore de son existence : quelle est sa raison d’être ? Sur quoi se joue son aventure d’homme sur la terre ? De quoi peut-il se prévaloir en dernier ressort. »[2] Pour Paul tous les hommes sont en quête d’un « sujet de confiance » ou « de gloire ». La question est bien entendu de savoir en quoi ils se « glorifient » ou en quoi ils se « confient ». Or, pour Paul, certains croyants se confient dans des marques religieuses qui ne sont qu’humaines. Ils se glorifient donc dans la chair !
- Se glorifier en autre chose qu’en Christ c’est, pour Paul, se glorifier dans la « chair », c’est à dire dans l’homme et les valeurs de ce monde : c’est en effet le sens paulinien du terme « chair ». La chair n’est pas négative en soi : elle désigne chez Paul « l’être humain dans sa réalité de créature tant intellectuelle et morale que physique […] C’est la condition humaine »[3]. C’est lorsqu’elle devient le moyen par lequel l’homme tente de dire le sens, de se « justifier » par lui-même, qu’elle produit l’éloignement de Dieu ( cf. 1 Co 5,6 ; 13,3) : bref, lorsqu’elle est devient moyen d’« auto-nomie » c’est à dire prétention (et illusion) d’être à soi-même sa propre référence, de se fonder sur soi-même ou sur une réalité de ce monde. A moins que la « confiance en la chair » soit esclavage, asservissement à la loi, aux lois, que d’autres m’imposent (religieuses, philosophiques, économiques…).
- Dans tous les cas, la confiance en la chair qui rend l’homme esclave de lui-même, des autres ou du monde, s’oppose, chez Paul, à une confiance dans le Seigneur qui libère et qui fait vivre. Mettre sa confiance en Christ, c’est « s’appuyer ainsi sur quelque chose de radicalement extérieur à soi-même »[4]. A l’opposé, mettre sa confiance dans la chair c’est, dans notre texte, l’illusion qu’une identité religieuse (ici les traditions du judaïsme mais ailleurs chez Paul, les religions païennes voire même une certaine compréhension du christianisme), quelque chose qui vient de l’intérieur de nous ou du monde, permet à l’homme de trouver le sens ultime de l’existence dans ce qui n’est qu’une construction humaine. La présence de cette opposition dès le début de l’argumentation indique bien l’enjeu existentiel devant lequel se trouve tout être humain : se glorifier dans la chair ou se confier en Christ, c’est à dire construire sa vie sur soi-même et sur le monde, ou la construire à partir de quelque chose qui est extérieur à soi-même et à ce monde. Tout au long de ce chapitre Paul va développer l’opposition entre ces deux voies qui s’offrent à nous et qui construisent deux anthropologies. 

2. L’impasse de la performance religieuse
 Arrêtons-nous maintenant sur le passage autobiographique des v. 4-6. Dans ces versets, la stratégie rhétorique de Paul consiste à démasquer les adversaires auxquels il est confronté à Philippes en se plaçant dans leur logique. Le but est de montrer que, dans cette logique qui consiste à mettre sa confiance dans les réalités de ce monde (« dans la chair »), Paul n’a rien à apprendre d’eux : circoncis lui-même, israélite, de la tribu de Benjamin, hébreu, pharisien, zélé jusqu’à être persécuteur de l’Eglise, irréprochable quant à la  justice de la loi. Il y a une véritable gradation qui nous renseigne sur l’image que Paul garde de son existence pharisienne au moment où il écrit ce texte. Une image qui n’est pas négative, puisque il affirme être devenu irréprochable quant à la justice qu’on trouve dans la loi ! Paul ne se mortifie pas ici sur son passé, accablé par son péché, mais confesse être arrivé jusqu’au bout de la pratique de la justice qu’exige la loi.
 Dans la logique de la glorification dans la chair, Paul le pharisien était donc parvenu à un haut degré de performance qui le rendait supérieur à beaucoup et aurait du le satisfaire. Cependant, dans cette description qu’il nous fait de son passé, un terme indique en filigrane l’impasse tragique où conduit la « confiance » en la chair : ce Paul, juif de souche véritable, croyant zélé et performant, parfait quand à la pratique de la loi, ce Paul était un persécuteur de l’Eglise. Le paradoxe réside évidemment dans l’utilisation positive de ce terme (à la différence de 1 Co 15,9 et Ga 1,13.23) : il en fait ici un titre de gloire (un « sujet de confiance »). Ne faut-il pas y voir ici l’illustration exemplaire du tragique auquel conduit la « confiance dans la chair » :  mettre au compte du bien et du service divin ce qui est le mal par excellence, à savoir le combat contre Dieu lui-même en la personne du combat contre les disciples de Jésus.
 Mais, pourquoi Saul le pharisien persécutait-il les disciples de Jésus ? Il nous faut ici aller voir un autre témoignage de Paul, celui qu’il nous livre dans l’épître aux Galates :
« Car vous avez entendu parler de mon comportement naguère dans le judaïsme: avec quelle frénésie je persécutais l’Eglise de Dieu et je cherchais à la détruire; je faisais des progrès dans le judaïsme, surpassant la plupart de ceux de mon âge et de ma race par mon zèle débordant pour les traditions de mes pères. » (Ga 1,14-15 ; cf. Ph 3,7 ; 1 Co 15,9).

Témoignage que je vous propose de mettre en parallèle avec ce texte de Philon d’Alexandrie :
« 54 Si […] des membres de la nation délaissent le culte de l’Unique, pour cet abandon des rangs les plus importants, ceux de la piété et de la foi, ils doivent être frappés des plus sévères châtiments car ils préfèrent l’obscurité à la plus éclatante lumière, ils aveuglent un esprit capable d’une vision pénétrante. 55 Et il est légitime d’autoriser tous ceux qui sont remplis de zèle pour la vertu à appliquer ces châtiments immédiatement et sur-le-champ, sans traduire les coupables devant un tribunal, un conseil, ou une quelconque instance. Ils peuvent donner libre cours à cette haine du mal, à cet amour de Dieu qui les poussent à punir inexorablement les impies, estimant qu’en cette occurrence, ils sont tout à la fois conseillers, juges, magistrats, membres de l’assemblée, accusateurs, témoins, lois, peuple, en sorte que, rien ne leur faisant obstacle, ils peuvent sans crainte, en toute impunité, mener le combat de la foi. »
Le « zèle » pour Dieu et pour la Torah ne renvoie pas au parti zélote mais désigne des individus qui se sentent missionnés pour défendre la Loi jusques et y compris par la violence physique à l’encontre de ceux dont ils estiment qu’ils sont des blasphémateurs. Le modèle est Phinéas (Nb 25) qui tue un Israélite et sa femme madianite : éradication des juifs transgresseurs de la Loi et destruction des païens qui égarent Israël. On peut aussi penser au prophète Elie qui tue les prêtres de Baal. La notion de « zèle » doit être comprise comme une forme de violence religieuse qui a ses racines au temps des Maccabées. Elle est d’abord dirigée contre les co-religionnaires. Le Paul « pré-chrétien » appartient sans doute à une frange radicale des pharisiens qui pratique cette forme de violence religieuse. Il se comprend comme Phinéas, zélé pour la Loi jusqu’à utiliser la violence physique contre ceux dont il estime qu’ils sont blasphémateurs, idolâtres, faux-prophètes, conduisant le peuple à l’apostasie (toutes choses dont on pouvait accuser certains disciples de Jésus). Dans ce contexte, la persécution que Paul fait subir aux (judéo) chrétiens n’a pas qu’un sens moral. Elle représente probablement plus qu’une polémique dure ou un harcèlement verbal mais implique sans doute des mesures violentes pour « détruire » la foi des adversaires. Quoique nous n’ayons pas de preuves qu’il persécutait « jusqu’à la mort » (Ac 22,4) il ne faut pas sous estimer la nature violente de ces persécutions. Le texte de Philon suggère en tous les cas que des personnes commettant de sérieux « crimes » tels que l’idolâtrie, l’apostasie, le parjure, pouvaient être attaqués physiquement par des « zélotes » violents. Paul le pharisien « zélé » voyait sans doute les premiers Chrétiens (sans doute judéo-chrétiens ouverts aux païens) comme représentant un réel danger pour l’intégrité d’Israël et, pour cette raison, il essayait de les « détruire ». Sans doute n’agissait-il d’ailleurs pas uniquement de sa propre initiative mais, comme l’indique l’auteur des Actes, cherchait-il l’approbation des autorités religieuses du judaïsme de son temps (cf. Ac 9,1).
 Sans doute considérait-il comme une atteinte profonde à l’image qu’il avait de Dieu (du Dieu qu’il s’était construit à son image), le fait que dans les communautés chrétiennes d’origine païenne la loi n’était plus centrale. Sur cette question, nous faisons notre l’hypothèse de Theissen selon laquelle l’attachement de Paul le pharisien à  la loi cachait en fait un conflit inconscient avec celle-ci. Paul le pharisien ne pouvait admettre sa souffrance sous la loi. Les disciples de Jésus qu’il persécutait parce qu’ils déshonoraient la loi de ses Pères faisaient ainsi office de bouc émissaire lui renvoyant l’image négative de lui-même tout en lui permettant de la rejeter violemment[5]. Ainsi se précise le tragique paradoxe : c’est pour défendre l’honneur de son Dieu que Paul persécutait les chrétiens. Loin de le rapprocher du Dieu de Jésus-Christ, sa « perfection religieuse » l’en éloignait, pire même l’oppose à Dieu. Et le Dieu pour lequel il se battait n’était alors que la projection de son désir de perfection et de toute puissance : sa religion n’était en fait que « confiance en la chair » !

3. La foi comme nouvelle définition de l’existence
Le renversement décrit par Paul dans les v.7-9 constitue le nœud rhétorique  du passage : cette « glorification en la chair » dans laquelle Paul excellait bien plus que ses adversaires, glorification dont il avait fait le but de sa vie, il a été amené à l’abandonner  à cause du Christ. Et non seulement à l’abandonner mais à la déconsidérer : « Je considère tout cela comme ordures » (cf. v.8). Paul décrit ce qui est pour lui le passage d’un régime à un autre : régime de sa justice, celle de la loi, où il excelle, où il est parfait, accompli, au régime de la justice de Dieu qui le rencontre en Jésus-Christ et que lui, Paul, rencontre en abandonnant ses premières possessions. Régime de l’assurance de celui qui est parvenu (v.6 : « devenu irréprochable ») qui cède le pas au régime de l’espérance de celui qui est mis en marche (v. 9 : « afin que je sois trouvé »).
 La clé de ce renversement réside donc bien dans l’acceptation d’une justice extérieure à lui-même : « afin que je sois trouvé en lui, n’ayant pas une justice à moi, celle qui vient de la loi, mais la justice par la foi du Christ, la justice qui vient de Dieu, et qui s’appuie sur la foi » (v.9). Il est question ici de « la foi du Christ » traduit la plupart du temps dans nos Bibles comme un objet : la foi « en » Christ. Je propose de traduire ici foi du Christ : Paul désire être trouvé avec une justice qui lui vient par la foi du Christ, une justice, ajoute-t-il, qui s’appuie sur la foi (ss. ent. sa foi à lui, Paul). Nous avons ici un double mouvement : d’un côté la foi du Christ de l’autre la foi de l’homme . L’expression de ce double mouvement se retrouve plusieurs fois chez Paul (Rm 3,22 : « La justice de Dieu [a été manifestée] par la foi de Jésus pour ceux qui croient. » ; Ga 2,16 : « Nous avons cru en Jésus-Christ afin d’être justifié par la foi de Christ. » ; Ga 3,22 : « Afin que par la foi de Jésus Christ, la promesse fut accompli pour ceux qui croient  »).
 Mais quelle est donc cette foi de Christ ? Sans doute faut-il d’abord la comprendre comme la fidélité de Jésus à Dieu, son obéissance à la volonté de Dieu (telle par exemple qu’elle est définie dans l’hymne aux Philippiens du chapitre 2). C’est bien sur par l’obéissance du Christ que le croyant est justifié : la foi n’est pas une ici une œuvre qui, chez le chrétien, remplacerait l’obéissance de la Loi du juif. Mais peut-être cela va-t-il plus loin encore chez Paul. L’idée force est ici me semble-t-il que la foi est un mouvement, un mouvement qui va de Dieu vers l’homme en Christ (la fides Christi) et de l’homme vers Dieu (la fides hominis).  La foi vu du côté de l’homme n’est pas, chez Paul, une attitude intellectuelle (adhésion à une doctrine ou à une idée philosophique) mais elle est accueil de la Parole qui vient à la rencontre de l’homme dans le crucifié.
 Mon hypothèse est donc que ce double mouvement entre foi de Jésus  et foi de l’homme en Jésus  constitue une tentative de transcrire dans le langage une expérience fondamentale de Paul : l’idée de la foi comme rencontre existentielle entre Christ et l’individu. La foi pour Paul c’est la venue du Christ se révélant à l’homme et la réponse de l’homme répondant à cette venue du Christ, un double mouvement indissociable qui est porté au langage à travers ces expressions doubles typiques de Paul. Paul le pharisien tentait, dans une quête ascensionnelle d’atteindre un Dieu idole qui n’était que la projection de son désir de perfection et de performance le conduisant à détruire ceux qu’ils considéraient comme infidèles et impies. Il est rencontré (saisi, emploi du passif au v.12) par un Dieu qui s’abaisse vers lui en Christ : c’est un renversement total, une nouvelle définition de Dieu de lui-même et donc de l’existence qui se propose, qui s’impose à lui. 

4. Devenir ce que vous êtes en Christ
 Dernier aspect du texte que je voudrai pointer : l’être-nouveau que construit l’anthropologie paulinienne. Ce thème est développé dans les v. 10-16. Sous ce nouveau régime auquel Paul désormais appartient, il y a rencontre avec le Christ, mais il ne s’agit pas d’un aboutissement (comme l’accomplissement de la loi auquel Paul était parvenu) : il s’agit d’une mise en mouvement qui ouvre une perspective nouvelle, celle d’une marche vers la vie. L’acte premier de la révélation /rencontre avec le Christ est cependant fondamental puisque le croyant est uni à Lui dès le départ, et non au terme de sa vie de foi : ce n’est donc pas en l’homme et en ses capacités, mais dans le Christ, que se trouve la garantie d’un aboutissement[6]. Plus de certitude orgueilleuse ni d’investissement dans un faire obsessionnel (cf.v.6) —ou, à l’inverse, plus de désespoir face à ses échecs et à ses impossibilités— mais le sentiment que son existence est mise en chemin vers un accomplissement. Tout ce qui faisait ses certitudes passées est abandonné, ne reste seul que le but à atteindre, une récompense pour laquelle les efforts ne seront pas vains… mais qui reste une récompense « pour un appel reçu » (v.14), une récompense qui est en Christ. Cette marche n’est donc plus une quête ascensionnelle vers une « justice à soi », elle est réponse quotidienne à une justice extérieure qui lui est offerte gracieusement. « Devenir ce que désormais, en Christ, il est », tel pourrait être traduit le mot d’ordre de la vie chrétienne pour Paul.
 Aussi Paul peut-il inviter ses auditeurs, dans les vv. 17-21, à adopter cette nouvelle logique qui fonde son existence en Christ : « Imitez-moi » dit-il (v.17) ; expression surprenante et choquante qui explique parfois la gène que nous ressentons en lisant Paul. Il convient pourtant de la replacer dans le contexte de l’argumentation : il s’agit pour les Philippiens de se comporter comme lui, c’est à dire non pas comme Paul le pharisien mais comme Paul rencontré par le Christ et rencontrant le Christ, c’est à dire abandonnant sa propre justice par laquelle il essaie d’atteindre Dieu pour la justice de Dieu qui s’abaisse jusqu’à lui.
 La conclusion de cette longue digression autobiographique se trouve en 4,1 : « tenez-ferme dans le Seigneur ». Cette finale indique en substance que Paul a voulu décrire ici une manière d’être en Christ. L’auditeur attentif de l’Epître n’aura pas oublié que Paul, au chapitre précédent, introduisait l’hymne christologique par ces paroles : « Ayez-en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ… » Or Paul indique ici au chapitre 3 qu’il est passé lui-même par une expérience de dépouillement qui n’est pas sans rappeler celle que le Christ a choisi. Une expérience de dépouillement qui se termine, comme dans l’hymne, par une exaltation eschatologique dont Dieu seul est l’auteur (v. 11 : « afin que je parvienne, si possible à la résurrection »). 

5. Ennemis de la Croix du Christ
 Je reviens en terminant sur l’hymne aux Philippiens auquel je faisais allusion au début de mon exposé. Par la place qu’il occupe en ouverture de la section parénétique de l’épître, l’hymne transforme une simple exhortation éthique en réflexion théologique et anthropologique sur la condition croyante comme parcours d’abaissement et d’exaltation. Bien plus que de montrer le Christ en exemple à suivre, la fonction de l’hymne est « d’introduire les chrétiens dans l’événement du Christ »[7]. Il y a donc bien une sotériologie implicite à l’œuvre dans l’hymne : l’auditeur croyant y perçoit en effet un écho de l’événement pascal (« obéissant jusqu’à la mort, la mort sur la Croix »). Recevoir l’hymne suppose ainsi un changement profond de rapport à la réalité. C’est pourquoi cette « disposition » ne peut advenir que sur « révélation » de Dieu lui-même (3,15). C’est une telle « révélation » qu’a vécue Paul (cf. Ga 1,16), l’expérience de la justification par la fides christi (3,9) qui est dépouillement de soi et mise en route vers le salut (cf. 2,12-13) dans l’attente de l’exaltation finale (3,11) : la vie véritable est mise en mouvement vers un but dont Paul lui-même ignore les contours précis. « Tenir ferme » et « combattre » (1,27) c’est laisser son existence être déplacée par cette nouvelle compréhension de Dieu, de soi-même et des autres. S’il s’agit de « souffrir » pour le Christ (1,29), cette communion aux souffrances de Christ (3,10), loin d’être synonyme de repliement, décentre de soi-même et ouvre sur les autres : là réside la source de la joie véritable dont Paul fait l’expérience (cf. 2,17-18). La joie selon Philippiens vient de l’extérieur de ce monde et de sa logique, elle est expérience de l’altérité.
Or, en Philippiens 3, le  parcours de l’apôtre est présenté comme un itinéraire d’abaissement et d’élévation. Paul fait l’expérience de l’abandon d’une vie religieuse « réussie » (v. 4-7) pour être mis en mouvement vers une exaltation encore à venir (v. 8-11). À cet égard, les trois utilisations du verbe diôkô sont significatives du changement radical qui s’est opéré en lui. En 3,6 le verbe exprime la « poursuite/persécution » de l’Église : un mouvement pour la mort. En 3,12 et 14 il exprime le mouvement vers la vie : Paul « court vers le but pour obtenir le prix de l’appel d’en haut » (v. 14), c’est-à-dire vers l’exaltation. Cette exaltation finale est aussi promise à ceux qui « imiteront » Paul (3,17 ; cf. 3,20-21 qui reprend le vocabulaire de l’hymne). Le renversement qu’expérimente l’apôtre produit une mise en mouvement pour annoncer la Bonne Nouvelle et pour « obtenir le prix » (3,14). Dans la mesure où l’exaltation finale est encore espérée, on se trouve bien, ici-bas, dans une dynamique de l’inaccompli.  En Ph 3, Paul apparaît comme le type (3,17b : tupon) même du croyant à imiter (3,17a) à l’inverse de « ceux qui se conduisent en ennemis de la croix du Christ » (3,18), comme un écho inversé à l’obéissance du Christ sur la croix dont parlait l’hymne.
La « croix » du Christ : c’est le dernier « gros mot » de ce texte de Paul dont nous n’avons pas encore parlé. C’est en fait par un chemin original, et pour tout dire singulier, que Paul en vient à la conviction du caractère central de la Croix. On a coutume d’appeler cette compréhension paulinienne de la mort du Christ, « la théologie de la croix ». Contrairement à ce que l’on pense, la « théologie de la croix » n’est pas une théologie du sacrifice. Ailleurs Paul parlera du sacrifice du Christ et il se fera l’écho d’un certain nombre d’interprétations de la mort de Jésus à partir des motifs religieux de l’Ancien Testament. Les premiers chrétiens ont été confrontés à ce défi qui a été d’interpréter  quelque chose qui était visiblement un échec radical de ce en quoi ils croyaient et espéraient : que le Messie allait venir et les libérerait. Les pèlerins d’Emmaüs le disent assez bien : « nous espérions qu’il libérerait Israël » et rien ne s’est passé, sauf un échec radical, la crucifixion. Même pas comme un héros qui meurt sur un champ de bataille, les armes à la main ! mais la condamnation d’un rejeté par tous. Comment interpréter cela ? Quelque chose se passe chez les premiers chrétiens qui leur fait dire que cette mort ignominieuse, cette déréliction complète a du sens. C’est cela la Résurrection, c’est dire : Dieu est solidaire de ce crucifié. Ils vont puiser dans le trésor de l’Ancien Testament, la Torah et les Prophètes, pour tenter de donner du sens : ce sera le juste souffrant, le sacrifice expiatoire, le bouc émissaire, etc… tout le trésor dont nous sommes héritiers aujourd’hui. Et Paul, ailleurs dans ses épîtres, fait droit à ce trésor-là. Mais, dans la 1ère aux Corinthiens, il va faire véritablement un geste créateur, presque philosophique, qui fait qu’aujourd’hui encore Paul est considéré comme une figure de la pensée par des philosophes contemporains comme Alain Badiou et Giorgio Agamben (cf. orientation bibliographique) qui ne se réclament pas de la foi chrétienne et lisent Paul comme une figure de la philosophie.
  Quel geste fait Paul ? Il va chercher le signifiant même de la croix en dehors même de toute interprétation et il dit : la croix parle. Il faut faire un petit effort parce que pour nous la croix est devenue un objet religieux qui a du  sens et parce que ce sens, cela fait deux mille ans qu’on le lui donne. Le problème, c’est qu’aujourd’hui la croix est devenue un objet identitaire, dont on peut se réclamer. Or le geste fondateur de Paul, c’est de dire quelque chose d’énorme, d’inviter les croyants de Corinthe à se réclamer de quelque chose dont personne ne se réclamerait. En risquant un anachronisme, c’est comme si aujourd’hui on disait : la chaise électrique parle, la guillotine parle. Ce geste fondateur de Paul signifie trois choses fondamentales étroitement imbriquées les unes aux autres :
- La croix atteste paradoxalement la divinité et l’altérité de Dieu. Dieu se révèle totalement différent de ce que l’on attend de lui. Il est là où on ne va pas le chercher. Depuis deux mille ans, on est habitué à aller chercher Dieu à la croix, mais ce n’est plus forcément le Dieu de la croix de Paul. A cette époque-là, c’est dire : ce Dieu que les sages cherchent dans la philosophie et dont ils pensent qu’il va les libérer, ce Dieu que les juifs cherchent dans les grands évènements qui ont fait le peuple d’Israël, ce Dieu n’est pas là ou juifs et grecs le cherchent. Ce Dieu, il est solidaire du crucifié, il est le crucifié lui-même. Folie pour les grecs, scandale pour les juifs, mais sagesse paradoxale pour celui qui croit. Altérité de Dieu.
- Deuxième élément étroitement lié : contestation de la sagesse des hommes ; déclaration de leur esclavage en quelque sorte : ils croient qu’ils peuvent découvrir Dieu par leur sagesse, ils se trompent. Le Croix met les hommes en accusation. Elle affirme leur égarement, leur perdition.
- Troisième moment : pour celui qui reconnaît dans la croix la révélation de Dieu et la contestation de ses prétentions à la sagesse, alors la croix est source d’apaisement et de salut.

Conclusion
L’épître aux Philippiens est surtout connu par son hymne (Ph 2,5-11) qui constitue un témoignage exemplaire de la christologie paulinienne. Ph 3,1-4,1 constitue pour sa part le pendant indissociable de la réflexion christologique de Paul, sa réflexion anthropologique dont je souligne deux aspects :
 - Paul tire une certaine fierté de son passé pharisien. Mais c’est cette réussite là qui l’éloigne de Dieu au lieu de l’en rapprocher. De telle manière que Paul témoigne du destin tragique de l’homme séparé de Dieu (d’autant plus tragique qu’il s’agit ici d’un homme religieux). L’Evangile de la justificatio sola fide  est donc tout entier contenu dans ce passage, une justification qui entre dans une dynamique : elle n’est pas l’aboutissement mais le commencement de la vie chrétienne.
- Paul critique ceux qui, parmi les chrétiens, voudraient vivre selon une logique dont lui a du s’échapper pour découvrir le Christ. Les chrétiens de Philippes ne sont donc pas à l’abri d’une logique inverse de celle de l’Evangile ! L’Evangile opère ici une critique radicale d’une conception de l’homme qui se construit lui-même par son faire. Ce n’est donc pas le judaïsme en tant que tel qui est dénoncé par Paul, mais l’homme (juif chrétien ou païen) en tant qu’il essaie d’exister par sa propre justice. C’est parce qu’il se croyait irréprochable que Paul le pharisien ne pouvait rencontrer le Christ qui se révèle à l’homme reconnaissant son manque et sa finitude.
La tension qui traverse l’existence de Paul n’est-elle pas le propre de chaque être humain :  tiraillé entre le désir d’être à soi-même sa propre référence et l’appel de Dieu l’invitant à assumer sa finitude humaine, ses limites, ses manques ? Et pour Paul, comme pour chacun de nous, n’est-ce pas dans une reconnaissance de son incapacité à se faire lui-même un nom qu’il découvre la libération des forces de mort qui l’oppressent.
 « Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui ? » demande le psalmiste au Ps 8. La réponse de Paul est ici exemplaire de ce qui fonde toute sa théologie : la mort était du côté du persécuteur de l’Eglise qui tentait, par ses propres forces, de devenir à lui-même sa propre référence en s’imaginant servir Dieu ; la vie se trouve du côté de celui qui reçoit de Dieu humblement la justification. Ne sont cependant pas décrites ici deux catégories de personnes : les chrétiens et les autres ; sont opposées deux compréhensions de l’existence humaine qui peuvent cohabiter chez le même individu. En tant qu’homme toujours tenté de me « faire un nom » je suis appelé à me laisser nommer par Dieu. En tant que chrétien je suis appelé, jour après jour, à « devenir » ce que je suis en Christ. S’il y a une éthique paulinienne, c’est ici et nulle part ailleurs qu’elle prend sa source.

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[1] L’essentiel de ce qui suit a déjà été développé dans trois contributions : Elian Cuvillier, « L’homme entre mort et vie. L’existence humaine selon Philippiens 3 », Le Supplément 187 (1993), p. 43-56 ; « Place et fonction de l’hymne aux Philippiens. Approches historique, théologique et anthropologique », dans Daniel Gerber – Pierre Keith éds., Les hymnes du Nouveau Testament et leurs fonctions. Actes du XIIe congrès de l’ACFEB (Strasbourg 2007), Paris, Cerf, 2009, p. 137-157 ; « La conversion de Paul : regards croisés », revue électronique « Cahiers d’Études du Religieux – Recherches interdisciplinaires » du Centre Interdisciplinaire d’Étude du Religieux,
http://www.msh-m.fr/article.php3?id_article=752, 2009.
[2] Michel Bouttier, La condition chrétienne selon Saint Paul, Genève, Labor et Fides, 1964, p.11.
[3] Max-Alain Chevallier, « La liberté chez Paul », in Souffle de Dieu. Le Saint-Esprit dans le Nouveau Testament. Volume III . Etudes, Paris, Beauchesne, 1991, p. 143-155, cf. p.144.
[4] Jean-François Collange, L’épître de Saint Paul aux Philippiens, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1972,  p.112.
[5] Gerd Theissen, Psychological aspects of Pauline Theology, Philadelphia, Fortress Press, 1987 (original allemand paru en 1983), cf. p. 234-243.
[6] Parlant de la compréhension de la foi que Luther développe dans son commentaire de l’épître aux Galates, Jean Ansaldi, L’articulation de la foi, de la théologie et des Écritures, Paris, Cerf, 1991, p.16 note 5 souligne : « C’est l’originalité de la réflexion luthérienne que d’avoir déplacé l’unio cum Christo  du terme d’un long trajet pour le placer au point de départ, à même la foi. »
[7] Rudolf Schnackenburg, « La christologie du Nouveau Testament », dans Mysterium Salutis. Dogmatique de l’histoire du salut, Paris, Cerf, 1974, p. 128.

La tradition des rois mages (Commentaire de Mt 2, 1-12)

7 janvier, 2011

du site:

http://www.bible-service.net/site/575.html

Commentaire de Mt 2, 1-12

La tradition des rois mages

L’évangéliste Matthieu ne parle que de  » mages venus d’Orient  ». D’où viennent donc les trois rois de nos crèches de Noël ? L’imagination et la piété populaire se sont alliées pour compléter le texte biblique.

Pour lire le texte composé par Matthieu
La piété populaire ne se satisfait pas de la sobriété du texte biblique mais essaye de combler les vides du récit.
Les écrits dits Apocryphes, c’est-à-dire non retenus par l’Église, témoignent de l’imagination des premières générations chrétiennes.  » Lorsque les Mages entrèrent dans la maison,  » dit un récit appelé Pseudo-Matthieu,  » ils trouvèrent l’enfant Jésus assis sur les genoux de Marie, ils donnèrent de très riches présents à Marie et à Joseph, mais à l’enfant lui-même ils offrirent chacun une pièce d’or; et l’un offrit en outre de l’or, le deuxième de l’encens et le troisième de la myrrhe  ».
Selon l’Évangile arabe de l’Enfance, les Mages  » s’informèrent de l’histoire de Joseph et Marie. Ces derniers s’étonnèrent de les voir déposer leurs couronnes devant Jésus et se prosterner devant lui sans s’assurer de qui il était. Ils leur demandèrent :  »Qui êtes-vous et d’où venez-vous ? » Ils répondirent:  »Nous sommes des Persans et nous sommes venus pour celui-ci ». Alors Marie prit un des langes et le leur donna; ils l’acceptèrent le plus gracieusement du monde  ».
 
Des Mages d’Orient 
 »Des Mages venus d’Orient  », voilà une désignation bien vague ! Le mot  »mage » fait penser à magie et magicien… et, d’un certain point de vue, il y a bien quelque chose d’un peu magique dans l’aventure des Mages.
Les historiens ont pensé à des savants devins qui étaient parfois aussi des prêtres dans la Perse antique. Dans leurs interprétations, les Pères de l’Église leur donnent comme origine la Chaldée et la Perse. Certains parmi les plus célèbres, comme Saint Justin et Origène, les font venir d’Arabie et cette opinion a souvent prévalu. L’art des débuts les montre en costumes perses et bonnets phrygiens, par exemple sur la mosaïque de Saint-Apollinaire à Ravenne au 6e siècle ou des sarcophages des catacombes au 4e siècle. D’autres en font des scrutateurs du ciel. Ainsi le Protévangile de Jacques qui est daté du 2e siècle leur fait dire :  » Nous avons vu une étoile énorme qui brillait parmi ces étoiles-ci et qui les éclipsait au point que les autres étoiles n’étaient plus visibles, ainsi nous avons connu qu’un roi était né pour Israël ».
 
Des rois 
Comment les Mages sont devenus des rois ? Il semble que l’on fait, très tôt, des recoupements avec d’autres pages des Écritures, dans la ligne même de ce que suggère si souvent Matthieu :  » afin que s’accomplisse ce que le Seigneur avait dit  ».
Deux passages, en particulier, se prêtent à des rapprochements. Dans le chapitre 60 d’Isaïe un poète chante à la gloire de Jérusalem :  » Les nations vont marcher vers ta lumière, et les rois vers la clarté de ton lever…Un afflux de chameaux te couvrira, de tout jeunes chameaux de Madian et d’Eifa, tous les gens de Saba viendront, ils apporteront de l’or et de l’encens  ». Cortèges somptueux et titres de rois sont associés dans ce texte. Le Psaume 72 est encore plus explicite :  » Les rois de Tarsis et des îles enverront des présents, les rois de Saba et de Séva paieront le tribut, tous les rois se prosterneront devant lui  ». Dés la fin du 2e siècle Tertullien rapproche ces textes de celui de Matthieu.
On ne sait pas au juste à quelle époque les Mages sont devenus des rois dans l’opinion chrétienne, mais l’art les a représentés avec des couronnes au moins à partir du 12e siècle. En témoignent, entre autres, l’illustration d’un manuscrit de Brescia et la verrière de l’Histoire de la Vierge dans la basilique de Saint-Denis.
 
Gaspard, Melchior et Balthazar 
Combien étaient les Mages ? Nous en avons trois dans nos crèches. Mais Matthieu ne dit rien sur ce point. Les peintures murales des catacombes en montrent parfois trois (catacombe de Priscille), parfois deux (catacombe de Saint-Pierre et Marcellin) parfois quatre (Catacombe de Domitille)…
L’Évangile arabe de l’Enfance fait état de plusieurs avis sur la question :  » Certains prétendent qu’ils étaient trois, comme les offrandes, d’autres qu’ils étaient douze, fils de leurs rois, et d’autres enfin qu’ils étaient dix fils de rois accompagnés d’environ mille deux cents serviteurs  ». Une tradition syrienne les met aussi au nombre de Douze, successeurs des douze mages chargés depuis Adam et Seth de guetter l’apparition de l’étoile au dessus d’une caverne dite  »Caverne des Trésors ». Mais, dans la majorité des représentations anciennes, ils sont trois.
D’abord Arabes ou Persans, ils sont ensuite représentés comme appartenant à trois peuples différents ou aux trois continents alors connus, l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Au 9e siècle ils ont des noms: Balthazar, Melchior et Gaspard. Balthazar a souvent les traits d’un Africain. Ils représentent maintenant toute l’humanité.
 
D’Asie en Europe
Que sont devenus les Mages dans la suite ? On a peu de traces. Un écrivain du 6e siècle, Théodore de Pétra, rapporte une tradition sur une caverne du désert de Juda où les Mages auraient dormi en retournant dans leur pays. Les Actes de Thomas, au troisième siècle, racontent qu’au moment où les apôtres se sont réparti les régions à évangéliser, Thomas a été désigné par le sort pour l’Inde. C’est lui qui, selon la tradition, aurait baptisé les Mages déjà âgés, et ceux-ci auraient, à leur tour, annoncé la Bonne Nouvelle. Sainte Hélène aurait ensuite transféré leurs corps à Constantinople, d’où ils auraient été transportés à Milan. Dans cette ville trois corps furent trouvés intacts dans un monastère au 12e siècle et l’on y vit les corps des Mages. L’archevêque de Cologne fit venir solennellement ces reliques dans sa cathédrale où elles sont encore vénérées.
Dès ce moment, on leur attribue des guérisons miraculeuses, d’épileptiques en particulier. Un savant prétend écrire leur histoire… et ils n’ont cessé de hanter l’imaginaire, y compris d’explorateurs comme Christophe Colomb qui, en cherchant les Indes, avait à l’esprit d’aller sur les traces des Mages.
 
Le quatrième roi 
Au vingtième siècle, apparaît la figure d’un quatrième roi, étrangement proche de Jésus dans ses attitudes et ses actes. Ainsi une oeuvre de l’allemand Edgar Schaper qui puise lui-même dans une légende plus ancienne, glorifie un roitelet qui ayant vu l’étoile au fond de la Russie, se charge de trésors de son pays, les distribue en cours de route, veut soulager toutes les misères qu’il rencontre, s’offre finalement pour remplacer le fils d’une veuve comme forçat sur une galère, et n’arrive à Jérusalem que pour se trouver au pied de la croix et, là, mourir de bonheur.
En 1980, l’écrivain Michel Tournier a publié un roman sur un thème semblable. Il a fait de Gaspard un jeune roi africain qui cherche le véritable amour après avoir connu la déception, de Balthazar un vieux Chaldéen amoureux d’art et en quête de l’image parfaite, et de Melchior un tout jeune souverain dépossédé de son trône et perplexe quant au pouvoir. Tous trouvent une réponse en Jésus. Le quatrième roi est Taor, venu de l’Inde lointaine. Lui perd tout et arrive trop tard pour voir l’enfant. Il prend la place d’un condamné, mais dans une mine de sel de la mer Morte, et n’en sort que trente ans plus tard. Reprenant sa quête avec les forces qui lui restent, ce chercheur de nourriture idéale trouve les dernières miettes et la dernière goutte de vin de la Cène avant de rendre l’âme. Le perpétuel retardataire, venait de recevoir l’Eucharistie le premier ! Où l’on voit que l’imagination peut servir la théologie quand elle joue avec les symboles.

Madeleine LE SAUX
Article paru dans Les Dossiers de la Bible n° 75 (novembre 1998) p. 25-27

Un article à lire :  »Le ciel ouvert » (bible-service)

5 janvier, 2011

du site:

http://www.bible-service.net/site/536.html

Un article à lire :  »Le ciel ouvert »

Les textes évangéliques sont tissés de mots et de formules étranges, symboliques. Ainsi que peuvent bien signifier des cieux qui  »s’ouvrent » ou  »se déchirent » ?
La signification de la phrase  »le ciel s’ouvrit » dépend évidemment de ce que l’on entend par le mot  »ciel ». Pour l’homme biblique, la formule  »le ciel et la terre » désigne l’univers. La terre est le domaine des hommes. Au-dessus de leurs têtes ils voient un espace où les oiseaux volent. Celui-ci est limité par une voûte solide, le  »firmament », appelé aussi  »ciel ». Par-delà le firmament se trouve le monde de Dieu.
 
Les écluses du ciel
Dieu est le maître de tout ce qui est dans le ciel et au-delà. Ainsi les  »eaux d’en haut », les nuages, sont de son domaine. Il commande aux pluies destructrices (le Déluge) comme aux pluies qui fertilisent le désert :  »Le Seigneur ouvrira pour toi le réservoir merveilleux de son ciel, pour faire tomber en son temps la pluie sur ton pays » (Deutéronome 28,12). La manne aussi pleut quand le Seigneur ouvre les portes des cieux (Ps 78,23). Le prophète Malachie parle des écluses du ciel que le Seigneur ouvre pour répandre sur les hommes  »la bénédiction en abondance » (Malachie 3,10).
Le ciel s’ouvre quand Dieu donne de ses biens aux êtres humains. Mais aussi lorsqu’il vient lui-même et qu’il leur parle. Jacob voit dans un songe les anges de Dieu monter et descendre un escalier reliant la terre au ciel, et à son réveil il dit :  »Vraiment c’est le Seigneur qui est ici … c’est la porte du ciel » (Gn 28,16-17). L’Évangile de Jean reprend cette image pour dire ce qui se passe avec la venue de Jésus (Jn 1,51). Dans les Actes des Apôtres on voit Pierre en prière qui contemple le ciel ouvert dans une vision dont le but est de le préparer à recevoir des païens dans la communauté (Ac 10). À Etienne qui va mourir, le réconfort vient aussi d’une vision :  »Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu » (Ac 7,56).
 
Joie du ciel sur la terre
Dans les Évangiles il apparaît clairement qu’avec Jésus le ciel – le monde de Dieu – s’ouvre définitivement pour les êtres humains. Le récit de sa naissance en Luc 2 parle de l’Ange du Seigneur, de sa gloire qui enveloppe les bergers de lumière et de joie, ainsi que d’une armée céleste qui chante et puis retourne vers le ciel. L’Évangile de Jean multiplie les expressions qui disent qu’en Jésus le passage entre ciel et terre est ouvert : Jésus est celui qui vient du ciel, le pain du ciel, celui qui est monté au ciel…
Les récits de baptême racontent que le ciel (ou les cieux) s’ouvre(nt) et que l’Esprit descend sur Jésus, avant de descendre sur les apôtres à la Pentecôte. Jésus est la porte du ciel et le ciel lui-même sur la terre. En lui vient le Royaume des cieux (ou de Dieu) et l’Esprit est donné. La Parole de Dieu et tous ses biens, le Fils et l’Esprit, sont ouverts aux hommes. Dire que le ciel s’ouvre, c’est annoncer le bonheur : toute la mission de Jésus est déjà en ces simples mots.

 Madeleine LE SAUX

Quelle importance a l’Ancien Testament pour la foi chrétienne?

18 décembre, 2010

du site:

http://www.interbible.org/interBible/source/lampe/2009/lampe_091113.html

Quelle importance a l’Ancien Testament pour la foi chrétienne?

Pourquoi est-ce que les chrétiens doivent lire l’Ancien Testament? Quelle importance a l’Ancien Testament pour la foi chrétienne? (Tristan, Fribourg)

L’Ancien Testament est beaucoup plus important pour la foi chrétienne que ne le pensent les chrétiens en général. Ceux qui ne partagent pas cette opinion pourraient dire que la prédication de Jésus et surtout sa mort/résurrection ont amené beaucoup de changements par rapport à la foi juive. Et, que les premiers chrétiens ont décidé de ne plus suivre plusieurs prescriptions de l’Ancien Testament (les rituels, la nourriture permise, la circoncision, les fêtes religieuses, etc.).
     Pourtant, sans l’Ancien Testament on ne peut comprendre Jésus. Par exemple, savez-vous pourquoi on appelle Jésus « le Christ »? Christ n’est évidemment pas son nom de famille. Christ est un mot grec traduisant le mot hébreu mashiah (messie) qui signifie celui qui a été oint, qui a reçu l’onction de Dieu. Pour savoir ce qu’on veut dire lorsqu’on affirme que Jésus est le Christ/messie, il faut aller voir comment s’est développée l’attente messianique dans l’Ancien Testament.
     Les messies d’Israël sont d’abord les rois de la lignée de David qui ont été oints pour guider et protéger le peuple de Dieu. Pour Dieu, cette mission est si grande qu’il dit au roi qui est son fils : « Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils » (2 S 7, 14). Seul le roi portera ce titre de « fils de Dieu » dans l’Ancien Testament (un autre titre attribué à Jésus). Après l’Exil, lorsqu’il n’y a plus de roi, apparaît l’espérance messianique : un jour, un nouveau messie prendra la tête du peuple de Dieu. Toute la tradition chrétienne a reconnu, en Jésus, le plein accomplissement de l’espérance messianique d’Israël. Les premiers chrétiens n’ont pas hésité à voir Jésus comme le parfait fils de David, tel que l’avaient annoncé les prophètes.
     De même, comment est-ce que les chrétiens peuvent croire à la résurrection de Jésus s’ils ne savent pas comment est apparue l’idée de la résurrection dans l’Ancien Testament?
     La résurrection est une croyance relativement récente dont on retrouve les premières traces dans le livre de Daniel et dans les livres des Maccabées. Avant, on pensait qu’il n’y avait pas de vie après la mort. Au IIe siècle avant notre ère, les juifs étaient sous la domination des Séleucides (Grecs) et ils étaient persécutés par le roi Antiochus IV Épiphane. Afin de les assimiler, on brûla leurs livres saints, on interdit leurs pratiques alimentaires et religieuses, et on installa un autel à Zeus dans la partie la plus sainte du Temple. Plusieurs juifs se révoltèrent et finirent par être tués à cause de leur foi.
     De cette persécution surgit une grave question théologique : si une personne se fait tuer à cause de sa fidélité à Dieu et qu’il n’y a rien après la mort, en quoi Dieu a-t-il été fidèle envers elle? Une solution apparaît tranquillement avec le livre de Daniel qui affirme, en pensant aux martyrs : « Beaucoup de ceux qui dorment dans le sol poussiéreux se réveilleront, ceux-ci pour la vie éternelle, ceux-là pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle » (Dn 12, 2). Les persécutions subies par les Juifs au IIe siècle sont aussi racontées dans le livre des Maccabées, qui propose l’idée de résurrection. Dans le récit (2 M 7), sept frères sont arrêtés avec leur mère. On leur ordonne de manger du porc (proscrit par la loi juive). Ils refusent et se font donc torturer et tuer. Avant de mourir, ils affirment au roi : « Scélérat que tu es, tu nous exclus de la vie présente, mais le roi du monde, parce que nous serons morts pour ses lois, nous ressuscitera pour une vie éternelle » (2 Ma 7, 9).
     Après la mort de Jésus, les disciples vécurent une expérience incroyable : Jésus était revenu à la vie. Comment comprendre cela? Comment l’expliquer aux autres? Le premier réflexe des disciples fut de comprendre l’événement par le concept de la résurrection évoqué dans les livres de Daniel et des Maccabées.
     Sans l’Ancien Testament, il nous manquerait un pan de l’histoire de la relation entre Dieu et son peuple. C’est dans l’Ancien Testament qu’on voit Dieu comme le créateur du monde, comme le libérateur du peuple en esclavage, comme le partenaire d’une alliance avec les hommes.
     Enfin, la lecture de l’Ancien Testament s’impose simplement parce qu’elle est intéressante et surprenante. L’Ancien Testament, c’est « le fun »… Il y a des personnages très humains (même Abraham, David et Moïse commettent des péchés graves), il y a de la violence, mais aussi des pardons, des grands exploits, des miracles, des contes mythiques, de la sagesse, des prières et même des poèmes érotiques! Au fond, il y en a pour tous les goûts.

Es-tu celui qui doit venir ? (par Jean Lévêque)

15 décembre, 2010

du site:

http://j.leveque-ocd.pagesperso-orange.fr/matthieu/venturus.htm

Es-tu celui qui doit venir ?

Mt 11,2-15

par Jean Lévêque

L’Évangile de Jésus est-il encore capable de parler à nos contemporains, ou faut-il inventer une autre parole ? Le style d’action de Jésus, celui des Béatitudes, peut-il encore sauver le monde, ou faut-il proposer autre chose?
Ces questions, Jean le Baptiste se les est posées, en constatant à quel point la manière de Jésus différait de la sienne. Il a connu, lui aussi, une rude épreuve de la foi, une incertitude telle qu’il a fait poser à Jésus, par ses propres disciples, la question décisive : »Es-tu Celui qui doit venir (le Messie attendu par Israël), ou devons-nous en attendre un autre? »
Nul mieux que lui n’avait senti les aspirations de son temps, cet extraordinaire désir de liberté, de propreté, d’authenticité, qui soulevait le peuple juif. Les temps étaient durs, à cette époque aussi, pour tous ceux qui se voulaient fidèles.
Il y avait les Romains, c’est-à-dire la paix par la force, donc la paix sur un volcan. I1 y avait la propagande officielle pour les dieux de l’Empire. Il y avait la toute-puissance des circuits commerciaux de l’occupant, et les plaisirs faciles d’une civilisation déjà décadente.
Jean, pour toute réponse, est parti au désert Pas très loin des grandes villes, mais en plein désert. Et les gens, par centaines, sont venus le trouver, lui l’ascète, l’homme au cœur taillé à coups de serpe !
            Alors ils ont. entendu une parole étrange, inattendue, plus révolutionnaire que tous les cris de révolte : »Repentez-vous, car le règne de Dieu est proche! »
Jean était l’homme d’une seule idée, d’une seule passion : »Dieu ne pactise pas avec le péché ». Il l’a dit sur les bords du Jourdain aux gens du peuple, aux soldats, aux fonctionnaires. Il l’a dit dans le palais d’Hérode : » Tu n’as pas le droit d’avoir la femme de ton frère ! »; et il s’est retrouvé en prison. Mais après tout, que lui importait, puisqu’il avait pu reconnaître le Messie, celui qu’on attendait, et l’avait désigné à ses partisans : »le voilà, celui qui va enlever le péché du monde ».
Il avait eu la grandeur d’âme de passer le relais à Jésus: »il faut qu’Il croisse et que je diminue! »; et voilà que, dans sa prison, il entend parler des œuvres du Christ, de sa prédication, de son style très particulier. Jean jeûnait : Jésus mange et boit avec tout le monde, même avec les pécheurs. Jean avait prédit un grand coup de balai, »un grand coup de cognée à la racine de l’arbre ». Jean avait annoncé : attention, le grain va être vanné, et la menue paille, celle qui ne fait pas le poids, sera dispersée au grand vent ! et voilà que Jésus refuse le style d’un messie guerrier et nationaliste et qu’il prêche la tendresse de Dieu ; voilà que Jésus, au lieu de soulever les masses, prend le temps de rencontrer chacun, chacune, comme un être irremplaçable; voilà que le Messie tourne le dos à toute libération par la force brutale et montre l’essentiel : Dieu venant à la rencontre de l’homme.
Jean ne s’y reconnaît plus, et, dans sa prison où il va être décapité, il lui vient l’idée lancinante qu’il a travaillé pour rien, que son œuvre est trahie; et il a peur d’être désavoué : » Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? »
Jésus répond par des faits, et par une citation de l’Ecriture. »Relis Isaïe, Jean, tu y verras ceci : » Alors se dessilleront les yeux des aveugles, s’ouvriront les oreilles des sourds. Le boiteux grimpera comme un cerf et la langue du muet poussera des cris de joie ». Et Jésus d’ajouter, citant encore Isaïe : » La bonne nouvelle est annoncée aux pauvres ». Heureux celui qui ne trouvera pas en moi une occasion de chute. Heureux, Jean, celui qui ne butera pas, obstinément, contre la nouveauté que je lui apporte! »                                                 
 Voilà le drame de l’espérance que nous vivons, à notre tour, aujourd’hui : nous savons, par la foi, qu’en Jésus Dieu nous a tout donné, le pardon, un chemin de vie, l’espérance de la gloire, et quand, dans la prière, nous rejoignons le Christ, nous lui redisons,loyalement, « Seigneur, à qui irions-nous ? » Tu as les paroles de la vie éternelle, toi et personne d’autre ! Nous voyons vraiment en lui la Tête du Corps qu’est l’Église , mais la manière dont grandit son Corps sur la terre nous déconcerte parfois, et nous déçoit souvent
Nous voudrions une Église rayonnante : nous la voyons inquiète et minoritaire.
Nous l’aimerions sans rides : et elle est prise, elle aussi, dans les remous de l’histoire.
Nous la souhaiterions hardie : or elle avance au pas des pécheurs que nous sommes.
Est-ce l’Église que tu voulais, Seigneur, ou devons-nous en attendre une autre ? Il n’y a pas d’autre Christ ; il n’y aura pas d’autre Église. Le salut est là, offert par Dieu en visage d’homme, en langage d’hommes. Mais Dieu nous surprend toujours par sa merveilleuse obstination à passer par l’histoire, à œuvrer dans l’histoire.
Il nous faut accepter que le Christ ne vienne pas seulement pour bénir nos initiatives, qu’il ne soit pas  seulement la conclusion de nos raisonnements, et ne parle pas forcément dans le sens de nos certitudes. Il vient chez nous avec une parole toute nouvelle, qui commente notre histoire, qui l’éclaire, lui donne sens et l’oriente définitivement. Aujourd’hui comme au temps du Baptiste, nous ne pouvons comprendre ce que le Christ fait dans le monde ou en nous que sur la base de sa parole.
Il nous faut croire que le Christ est l’avenir absolu du monde, même si son message ne nous met pas dans le monde en position de force, car la position du chrétien dans ce monde est celle du service, qui est l’avenir de notre communauté, même s’il faut pour cela traverser le désert.
Il nous faut redire avec conviction que le Christ, aujourd’hui encore, est « force de salut » pour tout homme et pour le monde en marche, même si sa force ouvre un chemin de douceur et de pardon. Mais le monde attend un signe visible de cette présence du Christ, et ce signe, ce sera notre unité et le réalisme de notre action. Le signe que le Christ est venu et qu’il vient, c’est qu’on s’occupe de tous les pauvres pour leur porter une bonne nouvelle de joie, c’est que la maladie et la souffrance reculent, c’est que la lumière est proposée à tous ceux qui tâtonnent, c’est que toutes les barrières sont abaissées, celles des nations comme celles des classes sociales, et que tous les chrétiens, indistinctement, se retrouvent frères autour de la même Eucharistie.

Il est bon pour nous que Dieu soit toujours autre, même quand il se fait tout proche, que Dieu reste libre, pour être le garant de notre liberté.
Il est Celui qui vient, librement, souverainement, divinement. Nous le guettons ici, il viendra par là.
Et c’est par-là qu’est le salut.

3° dimanche de l’Avent (12 décembre 2010)

11 décembre, 2010

du site:

http://www.bible-service.net/site/432.html

3° dimanche de l’Avent (12 décembre 2010)

Le troisième dimanche de l’Avent invite à la joie, celle de croire que Dieu lui-même vient nous sauver, celle aussi de découvrir que ce salut s’offre aux pauvres, aux petits, aux opprimés. Ce salut est une libération qui dépasse celle qui ferme les conflits armés. Elle libère les corps meurtris, elle libère de la mort, elle conduit à respirer à pleins poumons la vie de Dieu. Joie des joies. Viens Seigneur Jésus !

Isaïe 35,1….10

 Si le prophète insiste tant sur la réjouissance, l’exultation, la joie, c’est qu’au moment où il parle, on est loin du compte ! Il y a un demi-siècle déjà, les Babyloniens ont balayé Jérusalem et ont arraché personnalités et artisans du pays pour les exiler chez eux. À Jérusalem, ceux qui espèrent depuis d’aussi longues années le retour des leurs n’en peuvent plus ou s’efforcent d’oublier ! Pourquoi le Seigneur Dieu est-il à ce point absent ou impuissant ! 
Le prophète Isaïe, au vu des chamboulements politiques qui se préparent dans la région, fait une autre lecture. Non, le Seigneur Dieu n’oublie pas ses amis : “ Il vient lui-même et va vous sauver ”. Larmes et cris seront de joie, comme pour un aveugle qui se met à voir, un boiteux qui peut enfin marcher, un muet qui découvre la parole, un sourd qui reconnaît les sons. Dieu ne peut tolérer l’écrasement des faibles. Parler de sa vengeance et de sa revanche n’est qu’une façon de proclamer qu’il aime, qu’il est juste et qu’il sauve.

Psaume 145

Le psaume 145 a les mêmes accents de foi que le prophète Isaïe. L’action du Seigneur Dieu est en priorité au bénéfice de ceux qui sont démunis et dans un état de dépendance : opprimés, aveugles, affamés, enchaînés, aveugles, malades, orphelins, veuves. Celui qui a fait les cieux, la terre et la mer soutient ceux qui n’ont d’autres secours que lui. Les allusions au Dieu créateur de l’univers viennent renforcer cette foi au Dieu sauveur. Le Seigneur Dieu est reconnu d’abord comme Sauveur. C’est ce qui motive la joie des croyants. 

Jacques 5,7-10

Le mot « patience » revient quatre fois dans ce court extrait de la lettre de Jacques ; une comparaison avec le cultivateur sert de point d’appui à l’exhortation.
On pense à la parabole de Marc 4,26-29 : que l’homme qui jette la semence dorme ou se lève, le grain pousse tout seul. C’est la sagesse héritée de l’Ecclésiaste : il y a un temps pour tout. On n’essaiera pas de manger son blé en herbe. On saura attendre car l’impatience est improductive.
Les prophètes avaient le sens de la durée. Ils ne se sont pas irrités devant les lenteurs de Dieu, devant le retard de l’accomplissement de ce qu’ils annonçaient. Pourquoi la nouvelle génération de prophètes serait-elle plus pressée ?
Jacques « le Mineur », sous l’autorité duquel est placée l’épître, est proche du milieu juif, mais il s’adresse cependant aux douze tribus vivant dans la dispersion. Il ne parle pas de l’avènement du Christ qu’il ne nomme que deux fois dans l’ensemble de l’épître, mais de la Parousie de Dieu.


Matthieu 11,2-11

Le Baptiste doute. Il semble attendre un messie qui ne ferait que restaurer le royaume ancien de David. Or Pâques a totalement changé la façon de comprendre le Messie ou Christ. Jésus, le Ressuscité, ne vient pas restaurer la splendeur des temps anciens. Beaucoup ont été scandalisés, par l’attitude de Jésus, au lieu d’utiliser la force, annonce sans armes la bonne nouvelle aux pauvres. Le “ scandale ” évoque la petite pierre sur le chemin que l’on ne voit pas et qui fait “ tomber ” : “ Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ! ”.

Matthieu entend rappeler à ceux qui étaient tentés de suivre les enseignements du Baptiste, que ce personnage, si grand soit-il, ne s’est pas relevé d’entre les morts et qu’il est donc incapable de faire entrer dans le Royaume de Dieu ! Le Baptiste n’était qu’un messager qui préparait la venue d’un autre. Jésus et lui seul est le Christ qui doit venir.

L’évangéliste est soucieux de tous les “ petits ” qui forment les communautés. Ils sont infiniment plus grands que Jean Baptiste parce qu’ils ont donné leur pleine confiance au Christ ressuscité. Malgré son importance, Le Baptiste, lui “ le plus grand ” parmi les hommes, est dépassé par “ le plus petit ” dans le Royaume des cieux ! 

À deux reprises, Jésus cite les Écritures. Il évoque d’abord plusieurs passages d’Isaïe (26,19 ; 29,18-19 ; 35,5-6 ; 61,1). L’évangéliste souligne ainsi la parfaite cohérence de Jésus avec les Écritures. La mission subalterne du Baptiste est aussi éclairée par la combinaison de deux citations bibliques (Exode 23,20 et Malachie 3,1)

Le texte de Matthieu est l’écho de l’activité de Jésus auprès des pauvres et de ceux qui souffrent. Jésus s’est dépensé pour guérir et pour apporter le salut de Dieu. Une distance s’est établie entre lui et les disciples du Baptiste.

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