LE DISCERNEMENT DES ESPRITS

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LE DISCERNEMENT DES ESPRITS

P. Michel Picard, Spiritain

Le discernement des esprits est une réalité de la vie spirituelle qui appartient à la tradition de l’église. Comment en serait-il autrement depuis ce que l’écriture, par la plume ne pas de Saint-Paul, par celle de l’auteur de l’épître osons aux hébreux, nous dit : « soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait » (Rom. 12,2) ; « sachez discerner le meilleur » (Ph. 1,10-11 ») ; « les parfaits savent discerner le bien et le mal » (He 5,14) ; « éprouvez tout, retenez ce qui est bon » (I Th. 5,19-20).
Discerner peu à peu le plan de vie personnel que Dieu a pour moi, tel est le but du discernement des esprits. Nous nous réglons ainsi sur la même attitude que le Christ adopta vis-à-vis de son Père : « que ta volonté soit faite »…
Par le discernement des esprits, il s’agit donc de découvrir la volonté du Père. Tâche difficile, si d’avance nous voulons imposer les limites de notre propre vouloir.
C’est pourquoi Saint-Paul insiste auprès des communautés chrétiennes de Rome, de Philippe et de Thessalonique pour qu’elles pratiquent cette consigne du discernement. Le disciple de Jésus doit savoir et vouloir « discerner la volonté de Dieu ». Mais il ne peut pas le faire de lui-même, avec ses seules forces rationnelles : pour discerner la volonté de Dieu, il faut que son intelligence soit transformée, renouvelée. Et celui qui opère ce renouvellement, c’est l’Esprit Saint, Esprit de lumière et de vérité. L’Ecriture attribue donc au Saint Esprit cette mission de faire discerner par le baptisé ce qui est de Dieu et ce qui est de ses facultés humaines.
Une première remarque s’impose : souvent nous ne pensons pas à demander au Saint esprit de nous faire distinguer ce qui vient de lui et ce qui a son origine dans le fonctionnement de notre seule raison. Nous avons donc à accomplir un devoir de prière au Saint Esprit pour recevoir la grâce d’être une réponse à l’Esprit Saint. Dieu veut toujours respecter notre volonté humaine il nous veut libre dans le don de nous-mêmes, il ne veut pas « enjamber notre liberté » humaine. C’est pourquoi il attend notre réponse à son désir de nous aider à discerner la volonté du Père. Le premier pas de notre réponse, c’est donc un cri lancé à l’Esprit Saint pour qu’il nous donne la grâce du discernement de sa volonté…
Car, il appartient à l’Esprit de nous donner la grâce de rompre d’abord tout attachement à notre volonté propre : nous détacher de tout ce que nous voulons nous-mêmes, de sorte que nous devenions libres pour vouloir avec le Père, ce qu’il veut. Ainsi nous pourrons dire avec le Christ : « non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » (Mc 14,36). On pourrait dire que c’est là le but discernement des esprits.

Le lieu du discernement des esprits

A quel niveau de la personne le discernement doit il se faire ? Le lieu du discernement spirituel n’est pas la tête comme on serait tenté de le penser spontanément, mais le coeur. La tête est la zone de mes pensées, de mes jugements rationnels, de mes analyses ; le coeur est la zone de l’affectivité profonde où je juge, évalue et décide…
Le discernement spirituel consiste, en conséquence, à reconnaître, aux milieux d’autres influences, d’autres poussées, l’action de Dieu qui m’habite, afin de m’y livrer sans réserve. Cette action de Dieu, je la voie en moi, je la ressens combattue par l’action de l’Adversaire. Et cette clarté en moi me permet de distinguer l’esprit du mal, de m’en dégager et de prendre nettement position contre lui.
Ce que l’on pourrait appeler un « combat » au fond de nous-mêmes, entre l’Esprit Saint et l’esprit du mal, créé un « climat affectif» marqué par des attirances contraires qui mettent l’âme en mouvement dans un sens ou dans l’autre. Il nous faut donc d’abord identifier l’origine de ces motions contraires : viennent-elles de l’Esprit Saint, de notre propre nature ou de l’adversaire, de Satan ? Cette identification est d’autant plus facile à faire que nous connaissons la pensée du Christ que nous rapporte l’Evangile et que nous avons, d’une façon habituelle la volonté de nous conduire selon cette pensée du Seigneur. Mais il est des cas où une passion naturelle nous submerge, sans même que nous en ayons conscience, fausse notre jugement moral et spirituel et tente de s’imposer. Que faire alors ?

Comment se disposer au discernement spirituel
On pourra dire que le discernement est en accord avec l’Esprit de Dieu, s’il est doté d’un certain nombre de qualité qu’il nous faut avoir à présentes à la conscience pour juger de la conformité à la pensée de Dieu.
– il faut d’abord vouloir rechercher ce qui est bien, le bien, et ce qui est bon pour l’homme, car le Verbe fait chair est venu nous révéler le chemin que, dans son amour, le Père a déterminé pour le bonheur de l’homme.
– il est parfois délicat de discerner l’Esprit de Dieu dans les remous divers de notre psychologie. Cependant certains critères nous sont offerts ; j’en citerai cinq : le désir, la disponibilité, l’ouverture, l’accueil, la durée.
– il faut d’abord désirer reconnaître les signes que l’Esprit Saint nous donne. Par le désir, nous manifestons à l’Esprit qui nous sollicite que nous aspirons à distinguer sa volonté sur nous, afin d’y répondre de notre mieux.
– il faut ensuite établir dans notre personne, âme et corps, la disponibilité, c’est-à-dire la volonté de faire disparaître tout ce qui s’opposerait à l’action du Saint Esprit.
– la disponibilité à entraîne logiquement l’ouverture du coeur et de la volonté pour accueillir volontiers les impulsions de l’Esprit.
– surtout s’il y avait une évolution à faire dans notre psychologie pour accueillir l’action de l’Esprit de Dieu, il faut compter avec le temps. Les évolutions psychologiques sont souvent lentes. Aussi la durée est une donnée que nous devons considérer comme nécessaire. Elle variera d’une personne à l’autre, selon le caractère de chacun, mais il convient d’accepter avec patience l’évolution de notre volonté.

Comment évaluer le discernement spirituel
« On juge l’arbre à ses fruits », dit le proverbe. En ce domaine spirituel, il est également valable. Saint-Paul, encore lui, nous invite à vérifier les fruits des esprits qui nous interpelle et nous poussent. Reportons-nous à la fin du chapitre 5 de l’Epitre aux Galates : « on les connaît, les oeuvres de la chair : libertinage, impureté, débauche, idolâtrie, haines, discordes, jalousies, emportements, rivalités, dissensions, factions, envie, beuveries, ripailles et autres choses semblables ; leurs auteurs n’hériterons pas du royaume de Dieu ». (Gal. 5,19-21)
« Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi… si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi sous l’impulsion de l’Esprit » (Gal. 5,22-25)
La note de la traduction oecuménique de la bible (TOB) nous aide à préciser quels esprits nous sollicitent : « aux oeuvres de la chair, Paul oppose le fruit l’Esprit, qui est unique : c’est l’amour. Ce qu’il énumère ensuite, ce sont les signes du règne de l’amour ».
Le discernement spirituel est aussi en accord avec l’Esprit de Dieu, s’il ouvre la personne sur les autres, s’il favorise l’oblativité, le don de soi, la volonté de participation.
Ce serait une erreur de discernement de penser que l’Esprit cherche à fermer la personne sur elle-même, à l’isoler comme dans un perpétuel duo avec Dieu. Le silence intérieur n’est pas pour un repli sur soi, mais, au contraire, pour une ouverture sur « Dieu-Amour ». Or Dieu, parce que Amour, est don et service. Établir les conditions d’une rencontre de Dieu (ici nous pensons au silence intérieur), c’est favoriser en nous le mouvement d’ouverture au Royaume qui nous projette dans la plénitude du Corps Mystique de Dieu.
Tous ces critères et toutes ces conditions de discernement de l’Esprit Saint ne sont pas « mathématiquement » définitifs. Il n’est pas facile non plus de les soumettre à un contrôle rigoureux. Il faut toujours laisser des espaces à l’intuition et au « risque » de la foi. Il faut aussi tenir compte de la présence inévitable de nos défauts, de nos limites, de nos péché (n’oublions pas la parabole du bon grain et de l’ivraie). Mais la convergence de ces critères et conditions, leur présence simultanée, nous indiquent le chemin vers le discernement vrai et elles nous servent à juger de la valeur des décisions prises.
Le problème du discernement des esprit est donc bien un problème de vie spirituelle personnelle. Car il s’agit de prendre conscience peu à peu de la volonté de Dieu sur nous.

L’accompagnement spirituel
L’histoire de l’Eglise nous montre que le discernement spirituel a toujours été pratiqué dans la communauté chrétienne des origines jusqu’à nos jours. Elle nous montre aussi que, depuis toujours, on trouve près de la personne qui essaie de distinguer la volonté de Dieu sur elle, une autre personne qui l’accompagnait dans sa recherche.
Jusqu’à récemment cet accompagnateur (ou accompagnatrice) étaient appelés « directeur de conscience ». Ce mot de « directeur » semblant indiquer l’exercice d’une autorité donnant des ordres, a été remplacé par le titre « d’accompagnateur » qui n’évoque pas une quelconque autorité, mais une présence amicale qui se veut une aide bienveillante. Ce changement de vocabulaire veut souligner la liberté de la personne qui cherche un chemin de croissance dans la vie chrétienne.
Les Actes des Apôtres nous montre que Jésus agit ainsi avec Paul, lors de sa conversion. Il l’a mis à terre, ce qui est un acte d’autorité d’une certaine violence, mais ils ne lui révèle pas lui-même ses desseins ; il l’envoie à Ananie pour apprendre de sa bouche ce qu’il doit faire. C’est en s’appuyant sur ce fait, que la tradition de l’accompagnateur spirituel s’est fondée avec Cassien, Saint-Jean Climaque, Jérôme, Augustin… puis Saint-Bernard, au Moyen Age. Et les siècles suivants marcheurs ont à leur suite.
L’utilité d’un accompagnateur spirituel est facile à comprendre. Il est difficile d’être objectif avec soi-même… il est si facile, en effet, de se faire illusion sur son propre état ! Nous ne pouvons être parfaitement clairvoyants sur nous-mêmes, dit saint François de Sales.
Ceux qui commencent leur parcours spirituel, sans aucune expérience, par définition, ont besoin près d’eux d’une personne qui connaît les sentiers et leurs difficultés, qui sait que l’on peut être naïvement présomptueux ou découragé à la moindre difficulté.
L’accompagnateur spirituel est également nécessaire pour aider celui qu’il accompagne à identifier les appels du Saint Esprit au fond de lui-même à les distinguer des appels à un dépassement dans l’ordre de la perfection naturelle.
Il y a également besoin ordinairement d’un accompagnateur pour être aidé quand on subit les premières épreuves passives, quand tout goût au monde de Dieu a disparu, quand les sécheresses, les ennuis, les craintes de la justice divine ont envahi toute la psychologie… A ces heures-là, une voix qui apaise et redonne courage est nécessaire.
Si l’on veut résumer le rôle de l’accompagnateur, on devra donc dire qu’il est celui qui aide à identifier l’Esprit Saint et ces appels, celui qui aide à la stabilité, au calme, à la sérénité. Il a un rôle de pacificateur. Il est parfois aussi celui qui stimule à la générosité et à l’amour.
Faut-il le dire ? Toute cette action de l’accompagnateur près de celui qu’il accompagne doit être conduite avec tact et discrétion, tant pour ne pas « gêner » l’Esprit Saint, que pour ne pas se substituer à la volonté de celui qu’il accompagne.
C’est un rôle délicat que celui de l’accompagnateur, l’art d’être témoin, mais de plus en plus effacé. Seul, l’Esprit, peut former à ce service spirituel. Et c’est pourquoi une instante prière à l’Esprit est nécessaire, comme l’abandon de ce à son action.

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