CHRIST EN NOUS

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CHRIST EN NOUS

Gabriel HUAN.

« Il faut que je demeure aujour-
d’hui dans ta maison ».
(Luc., XIX, 5).

« Jésus étant entré dans Jéricho, traversait la Ville. Et voilà qu’un homme nommé Zachée, chef des publicains et fort riche, cherchait à voir qui était Jésus ; et il ne pouvait y parvenir à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut en avant et monta sur un sycomore pour le voir, parce qu’il devait passer par là. Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et, l’ayant vu, il lui dit : « Zachée, descends vite ! car il faut que je loge aujourd’hui dans ta maison » Zachée se hâta de descendre et le reçut avec joie. Voyant cela, ils murmuraient tous en disant ; « il est allé loger chez un pécheur ». Mais Zachée se présentant devant le Seigneur, lui dit : « Voici, Seigneur, que je donne aux pauvres la moitié de mes biens et si j’ai fait tort à quelqu’un de quelque chose, je lui rends le quadruple. » Jésus lui dit : « le salut est entré aujourd’hui dans cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils de Abraham. Car le Fils de l’Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Luc, XIX, 1-10).
L’homme, parce qu’il est une créature, est toujours de petite taille, à côté de Dieu ; et, parce que la foule des choses qui l’environnent exerce sur son âme un puissant attrait, il perd facilement la vue de son Créateur et se laisse entraîner par la séduction du monde. Pour retrouver Celui qu’il a perdu, il faut donc tout d’abord se séparer de la foule, puis se hausser au-dessus de lui-même. Alors il aperçoit son Dieu et entend l’appel de la grâce. Mais qu’aurait-il gagné à cet effort sur lui-même, s’il restait immobile, attaché au sommet où il a réussi à s’élever ? Il doit redescendre, non point pour se mêler de nouveau à la foule, mais pour se retirer dans sa demeure, c’est-à-dire au plus profond de son âme, là où Dieu viendra tout à l’heure le visiter et habiter avec lui. Et l’homme, chez qui Dieu a fait ainsi sa demeure, est aussitôt transformé en une créature nouvelle ; dans l’âme qui jouit de la présence divine, c’est désormais le Christ lui-même qui est, qui veut, qui agit : « les choses anciennes sont passées, voici que toutes choses sont devenues nouvelles. » (II Cor., V, 17). Le salut est entré dans cette âme que le péché tenait captive et à qui, maintenant sont ouvertes toutes les voies par où s’effectue le progrès de la vie surnaturelle.
Conversion de l’âme vers Dieu, habitation de Dieu dans l’âme, configuration de l’âme à son divin modèle : tels sont les trois moments suivant lesquels la grâce accomplit son oeuvre dans l’âme que Dieu appelle à la jouissance de son amour.

II « Parce que la grâce vient de Dieu, dit l’auteur de l’Imitation de la vie pauvre de Jésus-Christ, elle n’est donnée qu’à un coeur détaché de tout ce qui n’est pas Dieu. » (1° partie, ch. V). Qu’est-ce qui n’est pas Dieu ? Le monde et tout ce qui appartient au monde, à ce monde que le Christ a condamné en disait : « je ne prie pas pour le monde ». (Jean, XVII 9). Et de quoi est fait ce monde ? Saint-Paul nous l’apprend : « Les oeuvres de la chair sont manifestes ; ce sont la fornication, l’impudicité, le libertinage, l’idolâtrie, la magie, les inimitiés, les querelles, les jalousies, les emportements, les disputes, les divisions, les sectes, l’envie, le meurtre, l’ivrognerie, les excès de table et autres choses semblables. » (Galat., V, 19-21). Aux oeuvres de la chair l’apôtre oppose les oeuvres de l’esprit : « le fruit de l’esprit, c’est la charité, la joie, la paix, la patience, la mansuétude, la bonté, la longanimité, la douceur, la fidélité, la modestie, la tempérance, la charité » (Galat., V, 22-23).
L’acte par lequel l’âme se détourne des oeuvres de la chair pour s’appliquer aux oeuvres de l’esprit, c’est proprement la conversion. Sans doute, à cette, démarche de l’âme qui s’engage dans la voie du salut, la grâce n’est pas étrangère, puisque « l’élection ne dépend ni de la volonté ni des efforts, mais de Dieu qui fait miséricorde » (Rom., IX, 16). Néanmoins, il faut qu’à la grâce divine réponde l’assentiment de l’âme qui, enchaînée dans les liens du péché, aspire à la liberté des enfants de Dieu. Il n’y a donc pas de conversion véritable sans que le secret désir d’une vie meilleure, plus haute, surnaturelle, n’ait préalablement conduit l’âme à se détacher peu à peu, non seulement du monde et de ses convoitises, mais encore d’elle-même et de tout ce qui, en elle, est soumis à la loi de la chair.
Quelle est, en effet, l’âme humaine qui n’ait, à un certain moment de sa vie, éprouvé un besoin profond, impératif de dépouillement, de désapropriation, d’anéantissement, comme si le personnage qu’elle est devait faire place à l’« homme nouveau » dont parle Saint Paul (Coloss.,III, 9-10) ? Elle se sent comme poussée par une force intérieure qui la domine à se séparer de tout ce qui l’entoure, habitudes, parenté, relations, amitiés, à s’évader du milieu où elle a vécu et à se retirer dans le désert, à l’écart de la foule qui la presse, afin de se recueillir pour une sorte d’examen de conscience. Elle ne sait pas encore où se fixer ; elle cherche son Dieu, sans bien savoir si elle le rencontrera, ni ce qu’elle fera s’il se manifeste à elle. Pour le moment, elle veut s’en aller, se réfugier n’importe où, au-dessus de tous les bonheurs terrestres dont elle faisait ses délices et qui, maintenant, lui répugnent ; et elle monte, monte, loin, toujours plus loin de tout ce qu’elle avait chéri. Vers quel destin ? Mais voici que tout a coups elle entend une parole mystérieuse retentir à son oreille : « Descends ; il faut que je loge aujourd’hui dans ta maison. » joie ! suprême joie ! son Dieu lui a parlé ! A vrai dire, ne l’avait-elle pas déjà trouvé lorsqu’elle le cherchait ? (1).

III Pour trouver Dieu, note Saint Jean de la Croix « l’âme doit, par un acte volontaire, sortir et se cacher de toutes les choses créées et pénétrer dans le plus profond recueillement au-dedans de soi-même pour s’y mettre en rapport avec Dieu par un commerce d’amour et d’affection, n’estimant toutes les choses du monde pas plus que si elles n’étaient pas. Saint Augustin, parlant à Dieu, lui disait dans les Soliloques : « je ne te trouverais pas dehors, Seigneur, parce que je te cherchais bien à tort au dehors, toi qui étais dedans. » (2).
Il y a en effet, deux voies qui s’ouvrent devant l’âme humaine en marche vers son destin : celle du dehors, et celle du dedans. Parce qu’elle est unie à un corps, elle est douée d’une nature dont les tendances l’entraînent de préférence vers les choses de ce monde et elle subit la séduction de tous les mirages de la vie sensible ; mais parce qu’elle est aussi une créature privilégiée, à laquelle Dieu a fait dans son amour le don d’une liberté que lui-même ne peut enchaîner, elle n’est pas attachée nécessairement à la roue du devenir phénoménal ; et, si elle répond à l’attrait des choses divines en elle, elle peut se libérer de tous les liens qui tentent de l’asservir à la loi du péché et, désormais affranchie de toute entrave sensible et même intellectuelle, s’acheminer par la voie de l’esprit vers Celui qui est Esprit. Elle n’a pas cessé, en effet, malgré la faute originelle, d’appartenir à l’ordre surnaturel mais cet ordre demeure caché en elle : il suffit qu’avec l’aide de la grâce divine, elle le découvre à nouveau au plus profond d’elle-même, pour en prendre possession dès la vie présente, en attendant que la lumière de gloire dans la Vie future en révèle toutes les splendeurs et en féconde toutes les virtualités.
Pour réaliser cette tâche dont l’accomplissement mesure son progrès dans la Vie Surnaturelle, l’âme n’a pas d’autre moyen que de rentrer en elle-même par un recueillement toujours plus intense, de façon à pénétrer jusqu’au centre même de sa personnalité, à ce noyau simple et indivisible où réside, dans une intimité toute spirituelle, le Dieu secret et trop souvent méconnu ou ignoré : aller de tout ce qui est extérieur vers ce qui est intérieur, de tout ce qui est périphérique vers ce qui est central, de tout ce qui est superficiel vers ce qui est de plus en plus profond, de tout ce qui est visible vers ce qui est invisible, de tout ce qui est sensible et même intellectuel vers ce qui est purement spirituel, afin qu’au terme de cette démarche, l’âme se trouve directement en contact avec Celui qui est Esprit et qui veut être adoré en esprit et en vérité. Pour entrer au Ciel, l’âme n’a donc pas besoin de sortir d’elle-même, puisqu’elle porte déjà le Ciel dans son propre sein ; mais elle doit, par un effort constant d’intériorisation, prendre une conscience toujours plus vivante et plus claire de la présence de Dieu en elle. Dieu est caché dans l’âme ; pour le trouver, l’âme doit le chercher, avec la foi et avec l’amour, dans cette retraite mystérieuse où il se plaît à demeurer. « O Homme ! c’est cil toi qu’il faut aller au-devant de ton Dieu ». (3).

IV « Ne savez-vous pas, disait Saint Paul, que vous êtes le temple de Dieu et que l’esprit de Dieu habite en vous ? » (I. Cor., III, 16). Mais, pour que nous devenions une nouvelle créature, il ne suffit pas que l’Esprit de Dieu habite en nous ; il faut que « nous nous revêtions du Seigneur Jésus-Christ ». (Rom., XIII, 14). Dieu, en effet, nous a prédestinés à être conformes à l’image de son fils ». (Rom. VIII. 29) et il, n’y a pas pour nous de sanctification en dehors de cette configuration de notre âme au divin Exemplaire. Or « ce que Dieu veut, c’est notre sanctification » (I. Thess., IV, 3).
L’exercice des oeuvres de pénitence et de mortification n’est pas suffisant pour nous délivrer de notre nature pécheresse et nous élever à la sainteté. Sans doute, ces oeuvres ont leur rôle à jouer dans la préparation à la vie spirituelle ; une certaine ascèse est indispensable à qui veut devenir un « homme nouveau ». Tous les mystiques sont passés par la voie qu’on appelle « purgative », de ce qu’elle aide notre âme à se dépouiller du « vieil homme » ; et, parmi les conditions qu’un Tauler, par exemple, pose à la réception en nous de l’Esprit de Dieu, il faut noter le vrai détachement qui, selon lui, consiste « à se séparer de tout ce qui n’est pas purement et simplement Dieu », donc même des dons de Dieu, car « on doit chercher son profit dans les dons de Dieu,mais ne mettre sa pleine jouissance qu’en Dieu », (4). Mais, dit à son tour l’auteur des Institutions, « quelque saintes que soient nos oeuvres, elles ne nous sanctifient point en tant qu’oeuvres ; c’est nous, au contraire, qui les sanctifions en tant que nous sommes saints » (5). C’est pourquoi, reprend le grand mystique dominicain, « l’homme qui a conscience loyalement de ne vouloir et de ne désirer autre chose que Dieu doit, à l’heure des tentations et jusqu’à ce qu’il ait retrouvé tout son calme s’évader prudemment de lui-même, se réfugier dans l’abandon, dans un libre abandon et attendre Dieu dans cette angoisse… que l’homme se tienne donc en douce patience sous le toit de la volonté divine ». (6).
Il y a d’ailleurs dans toute mortification que l’on s’impose à soi-même quelque chose qui appartient à la volonté propre et qui la rend ainsi moins purifiante qu’une pénitence qui nous est infligée, sans que nous l’ayons désirée ou recherchée. Et c’est pourquoi une contrariété, si médiocre qu’elle soit, qui nous vient des hommes ou des choses, a plus de valeur pour le progrès de notre vie spirituelle que les austérités les plus dures et les plus prolongées, quand nous les pratiquions par notre propre volonté ; car la première, si elle est acceptée en toute humilité et dans un esprit de complet abandon à la volonté divine, dénote une volonté de renoncement à soi-même qui n’apparaît pas toujours dans la seconde. « La perfection et la valeur des actes, remarque Saint Jean de la Croix, ne viennent pas de leur multiplicité, mais de la science du renoncement à soi-même. C’est à ce renoncement que l’on doit s’appliquer autant que possible, jusqu’à ce que Dieu daigne entreprendre lui-même la purification de l’âme » (7) « C’est, dit pareillement Sainte Thérèse, moins par les austérités du corps, qui sont secondaires, que par une humilité profonde, qu’on avance dans le chemin spirituel. » (8).

V Cette école où l’on apprend à mourir à soi-même, où être vaincu, c’est avoir vaincu, puisque « la victoire parfaite, c’est de triompher de soi-même » (9), où il s’agit « de donner le tout pour le tout sans rien retenir pour soi-même » (10), n’est-ce pas l’école même du divin Maître « qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort et à la mort de la croix ? » (Phil.,II, 8). Toute la science des saints a consisté, « à ne pas savoir autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié ». (I,Cor.,II, 2). Posséder « le sens du.Christ » (I. Cor.,II, 16) c’est donc pour nous poursuivre le dépouillement de notre âme et de toutes ses puissances jusqu’à la parfaite nudité, dans un esprit de pauvreté intérieure qui renonce même au désir d’être dépourvu de toute assistance surnaturelle, même à l’affection que nous pourrions porter à notre pauvreté.
Pour atteindre à ce parfait dénuement, il ne suffit pas d’être dégagé de tous les liens de la chair et du sang, de ne plus rechercher en quoi que ce soit les commodités corporelles, de n’avoir nulle attache à tout ce qui est du monde ; il ne suffit pas davantage d’être indifférent à ses propres pensées, d’être libéré des désirs ou des images dont l’âme était autrefois occupée, de renoncer même aux douceur et aux consolations divines ; il faut que de la mémoire soit effacé jusqu’au souvenir des créatures ; il faut que dans l’entendement soit anéantie la représentation de tous les objets sensibles et de toutes les formes intellectuelles ; il faut que de la volonté soit bannie toute recherche de délectation, non seulement dans une chose créée, mais même dans les dons de Dieu, afin qu’au terme de cette désappropriation totale l’âme, toute entière, livrée à son Dieu dans un parfait abandon, puisse s’écrier : « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi ». (Galat., II, 20).
Est-ce à dire que l’âme, ainsi surnaturalisée par la présence en elle de Dieu qui détermine sa volonté, éclaire son intelligence, anime ses sentiments, va être transportée au troisième ciel et entendre des paroles que nul homme n’a encore entendues, jouir de visions qui ne sont encore apparues à nul oeil humain et vivre désormais dans une sorte d’atmosphère miraculeuse où plus rien ne se passe qui ne soit extraordinaire ? « Le Verbe époux, répond Saint Bernard, quand il pénètre dans les profondeurs de mon être, ne m’a jamais manifesté sa présence par des signes extraordinaires, paroles ou images ; j’ai seulement ressenti son contact au mouvement de mon coeur. La correction de mes défauts, l’amortissement de mes appétits charnels, un renouvellement de ma vie intérieure et une vue générale de l’ordre surnaturel sont les effets habituels de son action puissante. » (11).
Quand Hérode apprit qu’on lui amenait Jésus, « il eût une grande joie, car il avait depuis longtemps le désir de le voir, parce qu’il avait entendu parler de lui et il espérait lui voir opérer quelque prodige ». (Luc., XVIII, 8). Zachée ne demande pas à Jésus qui se présente dans sa maison, d’opérer des prodiges ; il lui dit simplement : « voici, Seigneur, que je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et si j’ai fait tort à quelqu’un de quelque chose, je lui rends le quadruple. » (Luc., XIX, 8). Et Jésus de répliquer : « le salut est entré aujourd’hui dans cette maison. » Le salut est de faire la volonté de Celui qui vient à nous, parce qu’il nous a aimés le premier et qu’il il veut perdre aucun de ceux que le Père lui a donnés.
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(1) « Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé » (Le mystère de Jésus, dans Pensées de PASCAL. édition Brunschvieg, N° 553).
(2) Cantique spirituel, édit, Dom Chevallier, Paris 1930, p. 21.
(3) St-Bernard-Premier, sermon pour l’Avent.
(4) Sermon de préparation à la Pentecôte.
(5) Institutions du pseudo -Tauler, ch. XlV.
(6) Sermon pour le dimanche après l’Ascension.
(7) Nuit obscure, Liv. I, Ch. VI
(8) Château Intérieur, Dem. III, Ch. II.
(9) Imitation de Jésus-Christ, Liv. III, ch. 53.
(10) Ibid., Liv. III, ch. 27.
(11) In Cantic. Sermo, 1-XXIV. 6.

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