FAIRE PÉNITENCE ?

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FAIRE PÉNITENCE ?

Ce texte de Dom André Louf est extrait du «Sources Vives» n°108 : Jeûne & Pénitence   Dans le langage français usuel, le mot «pénitence», surtout s’il se trouve associé à l’expression qui fait le titre de cette contribution, évoque presque exclusivement la pénitence «corporelle», même dans la bouche de chrétiens pratiquants et militants. Comparé à l’extension du même mot dans le vocabulaire de la Bible, où celui-ci est la plupart du temps synonyme de «conversion», il s’agit là évidemment d’un regrettable rétrécissement de signification.   Pénitences ou pénitence ? L’approche du Carême, traditionnellement consacré à une recrudescence des «doses» de pénitence corporelle, ne simplifie d’ailleurs pas le problème, même si celles qui sont encore officiellement prescrites par l’Église ont été notablement allégées, pour ne pas dire qu’elles sont devenues évanescentes et que, dans la pratique, elles n’ont guère laissé de traces. Avec de bonnes raisons d’ailleurs. Et d’abord : connaissait-on seulement les bonnes raisons qu’il aurait fallu avoir pour accueillir un temps de pénitence où la mortification corporelle jouait un rôle aussi important — dans l’imaginaire au moins de beaucoup de croyants — et auquel on se résignait, non sans quelque fatalité, en «faisant le gros dos», si ce n’était en savourant d’avance la rupture de jeûne qui s’ensuivrait au matin de Pâques ? On était invité à faire preuve de générosité en s’infligeant quelques menues restrictions, peut-être en réparation pour ses péchés, ou à défaut — quelle preuve d’inconscience! — pour ceux des autres. Ou on s’empressait d’accumuler quelques mérites dont les fruits nous seraient restitués, intérêts compris, en temps opportun, à l’heure de la rétribution générale du Dernier Jour. Que certaines bonnes âmes se soient laissé tenter de la sorte et se soient livrées à des pénitences non sans éprouver quelque secrète satisfaction, ne pouvait pas ne pas susciter chez d’autres, moins sensibles à de tels penchants, le soupçon immanquablement dévastateur de masochisme. Quel «Dieu pervers» servions-nous donc, qui était à ce point intéressé à voir souffrir ses enfants, jusqu’à, dans leur zèle, s’infliger ces souffrances à eux-mêmes ?  D’autres motifs de pénitence étaient, bien sûr, de meilleure qualité, et d’ailleurs déjà attestés par la Tradition. Ce que l’on soustrait à ses propres besoins, souvent plus superflus que strictement nécessaires, peut être consacré aux besoins des vrais nécessiteux. L’on jeûne donc, afin de pouvoir donner aux pauvres. Ou bien, même si les pauvres sont loin et que notre jeûne ne pourrait aucunement remédier d’une façon significative à leur détresse, on se modère dans le manger et le boire pour marquer sa solidarité, en l’inscrivant concrètement dans sa propre chair. L’on pourrait aussi jeûner et se restreindre de bien d’autres façons pour protester contre les dérives d’une société de consommation et de ses innombrables et astucieux sortilèges : l’on jeûne alors pour devenir un vivant «signe de contradiction», dans l’espoir que certains du moins sauront en déchiffrer la portée. Apprivoiser le corps Dans tous ces cas, l’identification spontanée, faite par le sens commun, de la pénitence avec quelque restriction corporelle, est loin d’être privée d’une portée particulière même si la «conversion» touche aussi et principalement le cœur. Mais, sans craindre le paradoxe, on pourrait dire que la pénitence corporelle est importante précisément parce qu’elle affecte le corps. Et l’on pourrait ajouter : et parce qu’elle en devient d’autant plus incisive.  Non pas parce qu’il importerait de domestiquer ou de «mater» un corps trop porté à se rebeller contre l’esprit, ni pour l’exercer par un entraînement de type plus ou moins spartiate dans les petites choses, afin de pouvoir se montrer fort dans les grandes. De pareilles motivations nous feraient sortir de la grâce de l’évangile, et nous amèneraient sur des voies parallèles, apparemment semblables, mais qui, en fait, se terminent en impasses et en voies sans issues. Lorsque, dans la Première Lettre aux Corinthiens, saint Paul veut mettre en lumière la gravité particulière du péché de fornication par rapport aux autres péchés, il tire son argument du fait que la fornication affecte le corps, alors que les autres péchés lui demeurent extérieurs : or, «ne savez-vous pas, explique-t-il, que votre corps est un temple du Saint-Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ? Vous avez été bel et bien achetés ! Glorifiez donc Dieu dans votre corps» (1 Co 6,18-20). C’est à cause de son importance particulière que le corps peut devenir instrument de péché, mais aussi être mis au service de la gloire de Dieu. Le poids qu’il peut prendre dans le péché, il le garde aussi lorsqu’il s’agit de revenir à Dieu par la pénitence. Celle-ci doit apprivoiser le corps pour le destiner au seul service de Dieu. Jeûner et veiller Pour s’arrêter un instant au jeûne, il est certain que la perspective de jeûner déclenche immanquablement tout un scénario qui n’affecte pas seulement les organes extérieurs qui seront plus ou moins affligés par lui, mais bouleverse aussi certaines régions profondes de l’âme. Et d’abord sous la forme de résistances plus ou moins tenaces, qui se reflètent dans l’opinion commune de nos contemporains à son sujet. Celles-ci sont à identifier et à analyser avec un œil critique. Est-il tellement certain, comme on l’entend affirmer fréquemment, que les générations actuelles ne peuvent supporter un jeûne qui ne se réduit d’ordinaire plus qu’à un modeste retard imposé au rassasiement de la faim, alors que l’état général des santés s’est considérablement amélioré dans nos pays ? Ou, pour convaincre des chrétiens, devrait-on en appeler à l’exemple de nos frères musulmans qui se dispensent allègrement de tels subterfuges pour échapper aux exigences d’un Ramadan autrement plus rigoureux ? Que cachent nos réticences et nos peurs ? Le jeûne s’attaque-rait peut-être à un certain désordre de nos besoins et de nos désirs, qui n’est pas sans lien avec le désordre du désir de Dieu en nous, qu’il arrive à occulter ou à travestir ? Et le fait de différer le repas pendant quelques heures — car le jeûne est essentiellement cela, et non pas le fait de moins manger tout en mangeant tout de suite — ne permettrait-il pas d’exprimer, par la faim corporelle et par le refus d’assouvir sur le champ un besoin sensible, qu’une faim beaucoup plus profonde nous tourmente aux racines de notre être, qui mérite d’être réveillée et prise en compte, pour être ensuite étalée et présentée en offrande d’attente devant le Seigneur ? La même question peut être posée au sujet des veilles de la nuit, ou de ce que nous essayons d’en sauvegarder par petits bouts le soir ou le matin. Sans nier que nos systèmes nerveux requièrent aujourd’hui peut-être davantage de sommeil, dont la mesure peut varier considérablement selon les âges et les personnes, ne pourrait-on pas retrouver le sens pédagogique, et comme thérapeutique, que contient cette présence consciente à soi, au monde et à Dieu, alors que l’univers est plongé dans l’inconscience du sommeil ? Ou pressentir comment la veille nous permet de nous exercer très concrètement au sacrement de l’attente de l’aube, qui est figure de celle du retour du Christ venant nous inonder de la lumière de sa Parousie ? Y a-t-il image plus éloquente du désir qui traverse et nourrit toute expérience spirituelle que cette vigie, à la fois dépouillée et parfaitement assurée, en attente des premières lueurs de l’aurore qui font progressivement pâlir les fenêtres des chevets de nos églises normalement tournés vers l’Orient ? Vigie dépouillée, car rien ne permet au veilleur d’en hâter le rythme, et cependant pleinement assurée, car rien ni personne ne pourrait empêcher que le matin ne finisse par éclater irrésistiblement. Et n’est-ce pas au nom du monde entier que, à chaque nuit et à chaque aurore qui progresse insensiblement mais sûrement, les moines, depuis des générations, ont attendu les Avènements successifs du Seigneur, suspensa exspectatione, «avec une attente en suspens», si on accepte cette traduction un peu libre, ou plus littéralement, «avec une attente qui est elle-même toute suspendue», comme la décrivit un cistercien du XIIe siècle, et qui «suspend» le veilleur tout entier à l’objet de son attente mystérieusement pressenti dans son cœur. Car, pour reprendre l’exégèse de saint Bernard, il y a trois Avènements du Christ. Le premier eut lieu dans la chair, au moment de l’Incarnation ; le troisième se produira à la fin des temps, lorsque le Seigneur reviendra dans la gloire ; le deuxième, qu’il appelle l’Avènement intermédiaire, a lieu continuellement dans l’Église d’aujourd’hui, au plus intime des cœurs des croyants. N’est-ce pas de cet Avènement-là que les «veilleurs dans la nuit» que sont les moines, ont reçu la charge particulière, et qu’ils ont la grâce de porter et d’inscrire dans leur chair ? Jusqu’à l’intérieur du cœur Comme tous les autres signes extérieurs de pénitence, le jeûne et la veille affectent en nous des racines qui n’ont pas encore été entièrement investies par la grâce. Ils ne font d’ailleurs que prolonger ceux de nos ancêtres dans la foi, que Jésus lui-même a voulu honorer durant son existence sur terre. Dans l’Ancien Testament, jeûner, se couvrir de cendres, marcher pieds nus, étaient des signes de repentir et de deuil : l’homme s’abaissait ainsi devant Dieu, dans l’espoir de toucher les entrailles de sa miséricorde. Prolongés jusqu’au cœur de la Nouvelle Alliance, et plus particulièrement pendant le Carême, lorsque nous avons les yeux fixés sur Pâques, ils n’ont d’autre signification que de rejoindre Jésus sur son chemin pascal qui fut, lui aussi, un chemin d’humilité et d’abaissement : «Il s’est humilié, nous rappelle saint Paul, en se faisant obéissant jusqu’à la mort et la mort sur une croix» (Ph 2,8). Abaissement déjà d’un Dieu qui se fit homme, mais abaissement suprême de cet homme parmi les hommes, relégué parmi les malfaiteurs et traité comme un des leurs.  Les signes extérieurs de cet abaissement pascal ne sauraient suffire à eux seuls. Ils doivent aussi affecter notre cœur à l’intérieur. Un peu plus de jeûne, davantage de solitude et de silence, des moments plus fréquents pour la prière et l’intercession, tous ces gestes extérieurs de l’humilité ne vaudraient rien s’ils n’étaient pas une pédagogie au service de l’humilité du cœur, s’ils ne nous rendaient pas plus pauvres et plus petits devant Dieu. Heureusement, la grâce ne nous le permet pas autrement. S’engager dans un Carême peut, au premier abord, ne pas manquer d’attrait ou même sembler flatteur, mais y durer et y persévérer dans une plus grande séparation avec l’extérieur et dans le recueillement, parfois dans la sécheresse et l’ennui, peut vite apparaître vertigineux, dépassant du tout au tout nos pauvres forces. Ce n’est plus notre corps seul qui souffre alors, c’est notre cœur aussi qui est déchiré.  «Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements», nous dit le prophète Joël dans la liturgie du Mercredi des Cendres (Jl 2,13). Laisser déchirer notre cœur avec ses bonnes intentions et ses bons propos, avec sa générosité si bien intentionnée, mais de si courte échéance, c’est bien le but de toute pénitence corporelle. Notre cœur doit finir par y être brisé et humilié, pour devenir réceptif à la grâce : «D’un coeur brisé et humilié, mon Dieu, tu n’auras pas de mépris» (Ps 51,17). En se rappelant encore la suite du passage cité de Joël : «Déchirez vos cœurs.., et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour».  C’est dans ce creuset de l’humilité, d’une humilité non pas glorieusement conquise mais péniblement et petitement subie, que nous rejoignons Jésus, ou plutôt que Jésus nous rejoint, au seul endroit où il peut nous rejoindre, lui qui est venu non pour les justes, mais pour les pécheurs. Car c’est bien cette faiblesse-là, la nôtre, et ces péchés-là, les nôtres, qu’il est venu prendre sur lui pour nous les enlever. N’a-t-il pas été «crucifié dans la faiblesse», comme le rappelle saint Paul, pour être rendu «vivant par la puissance de Dieu» (2 Co 13,4) ?  Tel est le chemin de Pâques qui s’ouvre devant nous. Il ne monte pas, il descend. S’il est parfois raide et escarpé, c’est pour faciliter d’autant plus la descente. Il ne nous apprend ni à nous faire mal ni à nous dépasser nous-mêmes — nous y manquerions la rencontre avec Jésus — mais à nous vider de nous-mêmes, comme Jésus, et à accepter de rejoindre notre point d’extrême pauvreté, cette pauvreté que Jésus est venu étreindre, et où il voudrait que apprenions à mettre toute notre confiance, jusqu’à la folie, dans sa miséricorde. Le Carême nous revêt de l’humilité de Jésus. Avec lui, nous nous abaissons sous la puissante main de son Père, jusqu’au jour où, avec Jésus, il nous élèvera dans sa gloire. Car, comme le disait Isaac le Syrien, «l’humilité est le vêtement de Dieu».

 

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