LA PROMESSE, DE JEAN-MARIE LUSTIGER

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LA PROMESSE, DE JEAN-MARIE LUSTIGER

Isabelle Rak

Le célèbre livre du Cardinal Lustiger, La Promesse, publié en 2002 aux éditions Parole et Silence, reprend les propos d’une retraite sur le mystère d’Israël, prêchée aux moniales de Sainte-Françoise-Romaine en 1979. L’ouvrage est complété par quatre conférences données par l’archevêque de Paris entre 1995 et 2002. Il s’inscrit dans la perspective de ce « nouveau regard chrétien sur Israël », issu du choc de la seconde guerre mondiale, et qui s’est traduit depuis un demi-siècle par l’établissement d’un véritable dialogue judéo-chrétien, marqué du côté catholique par de nombreux documents pontificaux ou conciliaires, de Nostra Aetate (1965) à l’enseignement de Jean-Paul II, et par diverses études théologiques [1]. Cela étant, certains n’ont pas attendu 1945 pour proposer une réflexion « positive » sur Israël ; on connaît les paroles de saint Bernard sur le peuple juif lors des pogromes de Rhénanie au XIIIème siècle [2] ; plus près de nous, Péguy [3], Bernanos [4], Maritain [5], Vladimir Soloviev [6] ont médité sur l’histoire et la vocation d’Israël, et souvent pour reprocher à leurs coreligionnaires d’être si peu fidèles à l’Évangile de Jésus-Christ. Certes, La Promesse reprend à son compte de tels reproches, en les approfondissant ; mais la grande originalité de cet ouvrage réside dans une démarche d’intégration du mystère chrétien de la Passion du Christ dans celui de l’élection d’Israël. Le Cardinal Lustiger s’appuie en premier lieu sur des passages de la vie de Jésus (par exemple, le massacre des Innocents, le baptême par Jean-Baptiste, la rencontre avec le jeune homme riche) pour méditer sur cette élection et la manière dont le Christ a accompli la « promesse » donnée à Israël du fait même de cette élection. Mais sa réflexion est essentiellement centrée sur le mystère de la Passion, qui « récapitule » tous les développements du livre autour de la notion d’accomplissement de la promesse donnée à Israël. Mystère qui se décline, dans l’ensemble du livre, autour des thèmes de la Loi, de l’élection, de la mémoire, à travers lesquels s’exprime avec force l’idée d’une « paganisation » des sociétés chrétiennes dès lors qu’elles persécutent le peuple juif, premier bénéficiaire de la promesse de Dieu.

L’accomplissement de la Loi Le Cardinal Lustiger fustige avec vigueur les « lecteurs modernes », qui opposent à un judaïsme légaliste, étroit et purement préoccupé de préceptes extérieurs, un christianisme « ouvert », qui pourrait se permettre de se passer de la Loi juive. Il montre à propos du sabbat à quel point il s’agit d’une caricature. Certes, la Loi ne peut être observée dans sa totalité : c’est dans ce sens qu’elle révèle le péché de l’homme, son incapacité à accomplir la volonté de son Créateur. Car la Loi et ses commandements révèlent l’agir de Dieu : « La Loi est révélation de l’action de Dieu et de son mystère » (p. 27). Et l’injonction qui est faite à Israël : « Soyez saints comme je suis saint » (Lv 11,44) montre en effet qu’obéir à la Loi, c’est entrer dans ce que l’on appellera plus tard « les mœurs divines ». Dans cette perspective, où l’homme est appelé à éprouver à l’extrême sa faiblesse et son incapacité à suivre la volonté de Dieu, la Promesse porte sur la capacité qui sera donnée à Israël d’observer entièrement la Loi. Et c’est le Christ qui sera le parfait Serviteur du Père, en observant parfaitement les commandements et en proposant à ses disciples d’entrer à leur tour dans cette forme d’accomplissement. Mais il ne s’agit pas d’une abolition de la Loi, ou de sa substitution par une autre loi, celle de l’amour du prochain, formule trop souvent vidée de son sens véritable, lorsqu’elle oublie le tout premier commandement, le seul qui la précède : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu ». Le Cardinal Lustiger met en garde contre une erreur tenace, qui consisterait à considérer la Loi comme abolie parce que le Christ en propose à maintes reprises des formules résumées. Cette manière de proposer une formulation synthétique de la Loi était d’usage courant parmi les maîtres juifs de son époque ou un peu plus tardifs, ceux-là mêmes, comme rabbi Aqiba (45-135 ap. J-C), qui établirent les fondements du judaïsme rabbinique après la destruction du Temple (p. 23). Le commandement de l’amour (de Dieu et du prochain) ne signifie pas la suppression des autres commandements, mais représente l’expression de leur totalité. La nouveauté réside dans cet ajout par Jésus au commandement de l’amour mutuel : « comme je vous ai aimés ». C’est là que réside la Loi nouvelle : ce n’est pas la substitution d’une Révélation par une autre, mais l’accomplissement parfait de cette Loi par le Christ, parfait adorateur du Père et parfait instrument de sa volonté. Même le passage de l’évangile de saint Matthieu (Mt 5, 21 et suivants) où Jésus semble opposer la « loi ancienne (on vous a dit) à la loi nouvelle (moi je vous dis) » est, selon le Cardinal Lustiger, une interprétation nouvelle d’une loi qu’il n’est pas question d’abolir, et non pas son remplacement par un unique commandement (pp. 33-34). Car, par son obéissance, le Christ « fait de la loi, non pas une prescription qui demeure étrangère, mais une loi intime, sa nourriture… Il est celui pour qui, par conséquent, la Loi ne sera plus révélatrice du péché, mais révélatrice de la grâce. Car à l’homme pécheur et faible (…), la Loi révèle la mesure de son infidélité. Alors que dans le Christ la Loi révèle l’amour, puisqu’il l’accomplit pleinement » (p. 96).

Mystère de l’élection Il s’agit là d’un point central, qui selon l’auteur est à rapprocher du cinquième commandement : « Honore ton père et ta mère » (p. 40), car il s’agit, à chaque génération, de revivre la vocation des patriarches, qui ont été choisis par Dieu pour former le peuple élu, en vue de la bénédiction de toutes les nations de la terre. Le Cardinal Lustiger met d’ailleurs en garde contre une notion par trop galvaudée de « peuple de Dieu », devenue courante pour désigner la communauté des chrétiens dans la deuxième moitié du XXème siècle. Or, dans le Nouveau Testament, cette expression n’est utilisée que trois fois, et elle désigne toujours, soit l’Israël historique, soit l’Israël eschatologique. D’autres passages dans les épîtres parlent du peuple que Dieu s’est choisi : mais il s’agit toujours d’Israël augmenté de ceux qui ont déjà reconnu le Christ comme Messie (p. 132). Cette élection n’est pas une forme particulièrement injuste et arbitraire de « favoritisme » ; il ne s’agit pas pour Dieu de choisir un peuple pour exclure tous les autres, mais de passer par un peuple particulier pour atteindre chaque homme, chaque peuple dans sa singularité concrète et non pas à travers un universalisme abstrait. Dieu s’est donné chez Israël une première habitation, une première visibilité, qui préfigure celle de l’Incarnation du Fils. Il n’est pas un concept pur, mais une présence visible et active dans l’histoire par l’action d’un peuple déterminé. En cela l’histoire d’Israël devient celle de tout homme qui devient disciple du Christ. Les nations ne sauraient prétendre substituer à l’Ancien Testament sémitique leurs propres mythologies fondatrices (p. 129) : les Védas de l’Inde ne peuvent remplacer la Bible. Car refuser l’élection d’Israël c’est nier celle du Christ, c’est ne plus comprendre en quoi il est, comme ce peuple dont Il est issu, « mis à part », « séparé », « saint » (ces deux derniers termes correspondant au même mot en hébreu). Car « la figure du Messie est en même temps la figure d’Israël ; la figure de Jésus est en même temps celle des siens, de son Église et celle d’Israël » (p. 57). C’est par et dans le Christ que les païens entrent à leur tour dans l’élection d’Israël, par le baptême. Le Cardinal Lustiger fait remarquer à ce propos qu’au temps du Christ, le baptême pouvait être pratiqué en milieu juif sur les prosélytes ; il s’agissait alors de leur proposer un rite de substitution à la circoncision, à laquelle beaucoup d’entre eux répugnaient (p. 87). L’incorporation des païens à Israël était donc déjà pratiquée, et sans doute bien plus aisément que dans le judaïsme actuel, avant la prédication de Jésus. Mais le Christ accomplit pleinement cette extension de l’élection d’Israël à toute l’humanité parce qu’il s’est lui-même soumis au rite du baptême de Jean : il a voulu montrer, par cette humble démarche, que l’élection n’est pas un dû dont on pourrait se glorifier, mais un don qui reste toujours à recevoir, de la part d’Israël et de la part de l’Église, comme une pure grâce. En permettant à tous d’entrer dans l’histoire du salut, Jésus invite Israël lui-même, le peuple élu par excellence, à pour ainsi dire « remettre » sa propre élection dans les mains de Dieu, reconnaissant ainsi qu’elle n’est pas sa propriété, mais qu’elle est appelée à être accordée à tous les hommes. « Pour le païen pécheur, c’est une grâce que d’avoir accès dans le Christ à la richesse d’Israël ; et pour le juif qui doit lui aussi se reconnaître pécheur par rapport à la Loi, la venue du païen lui démontre la gratuité et la fécondité du don qu’il a reçu » (p. 139). Le Christ vient donc accomplir l’élection en la renouvelant et en l’élargissant au monde entier. Dans cette perspective, et les Juifs et les païens doivent la recevoir comme un don gracieux, sans aucun mérite de leur part.

Entrer dans l’histoire La fidélité à sa propre élection implique pour Israël de « se souvenir » : il n’y a d’histoire que dans une durée habitée par Dieu, sans quoi elle n’est plus « qu’un gouffre d’insignifiance et d’horreur » (p. 48 ; voir aussi p. 142). C’est en faisant mémoire des hauts faits de Dieu pour son peuple que l’on peut donner à l’histoire une valeur et un sens. D’où le « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », le rôle des généalogies, le rappel des grands événements de l’histoire du salut par la liturgie d’Israël comme par celle de l’Église. « Seul Dieu peut être la source de la mémoire de l’homme » (p. 48-49). Le Cardinal Lustiger, en deux pages magnifiques, évoque cette sanctification du temps par Dieu et le fait qu’Israël en reste le premier dépositaire. Les païens n’ont pas, comme on l’a dit plus haut, à « adapter » la Révélation à leur propre passé, et ils ne sauraient remplacer l’Ancien Testament par leurs propres récits historiques ou mythologiques. « La seule histoire qui ait un sens, c’est celle dont nous faisons mémoire constamment dans le Mémorial du Christ (…). Les païens eux-mêmes n’accèdent au salut que s’ils rentrent dans cette histoire et reçoivent la grâce qu’elle devienne leur propre histoire » (p. 49). C’est ainsi que tous peuvent appeler Abraham leur père. Cette histoire n’a trouvé son sens plénier et définitif que dans l’Incarnation et la Passion du Christ. De cette manière, c’est en lui qu’est réalisé l’accomplissement des temps. Cependant, l’eschatologie réalisée dans et par le Fils est encore à venir pour le reste de l’humanité, qui est appelée à prendre part à l’acte d’offrande du Christ pour le monde. Le temps actuel est encore, pour le Cardinal Lustiger, le temps de l’attente, de la vie cachée, de « l’enfouissement » (p. 68). Le Royaume de Dieu est « déjà là » du fait de la rédemption opérée par le Christ, mais pour nous cette rédemption n’est « pas encore » réalisée. Comme Israël, l’humanité doit passer par un temps d’exode, de désert (cf. p. 102). Elle doit accepter ce dépouillement du vieil homme, cet arrachement au paganisme qui fut celui d’Israël et reste toujours aux aguets. Parce que les chrétiens savent que le Royaume est déjà advenu dans le Christ, ils courent le risque de vouloir réaliser une eschatologie « au rabais », qui tend à confondre les fins dernières avec la construction d’une société qui, aussi chrétienne qu’elle se désire, n’est point l’aboutissement de l’histoire du salut. Or, la conversion n’est jamais définitivement acquise – l’histoire de l’Israël telle qu’elle se déploie dans la Bible est là pour le prouver — et le risque d’idolâtrie est toujours présent, surtout si l’on identifie les réalisations positives d’une chrétienté avec la venue du Royaume. « La tentation pour les chrétiens est d’imaginer que le règne de Dieu est arrivé … C’est toujours la tentation d’imaginer le Royaume de Dieu comme l’accomplissement visible et immédiat de la justice par la puissance humaine » (p. 173). Comme le disait déjà saint Paul d’une autre manière, le peuple d’Israël est le témoin d’une eschatologie non réalisée.

Scandale de l’antijudaïsme Le Cardinal Lustiger s’interroge longuement sur la nature des persécutions dont les Juifs ont été l’objet de la part de nombreuses sociétés chrétiennes tout au long de leur histoire. Il étudie en particulier l’épisode de l’évangile de Matthieu dans lequel Hérode cherche à faire tuer l’enfant Jésus. Il fait remarquer qu’Hérode est un païen usurpateur de la royauté en Israël : il redoute singulièrement la naissance d’un « roi des Juifs » qui lui confisquerait son pouvoir. « Le péché d’Hérode est de refuser l’élection d’Israël pour s’en emparer et se substituer à elle » (p. 51). Là est le péché des païens : ils refusent de reconnaître que le peuple juif est « le peuple élu », parce que cette élection manifeste la souveraineté absolue de Dieu sur toute puissance de ce monde. Le Cardinal Lustiger associe le comportement d’Hérode à celui de toute nation païenne qui refuse, à son tour, l’élection d’Israël : pour se débarrasser de l’autorité du seul vrai Dieu, c’est le massacre de la race de David qui est ordonné. Et lorsque ce sont des chrétiens qui à leur tour refusent l’élection et exterminent les Juifs, ils ne sont pas dignes d’être considérés comme tels : ce sont des « pagano-chrétiens ». Leur négation d’Israël les empêche d’entrer réellement dans l’Alliance nouvelle. Un des symptômes irréfutables de la paganisation d’une société chrétienne réside précisément dans son rejet d’Israël. « C’est l’aveu involontaire de leur paganisme et de leur péché » (p. 74). L’auteur l’affirme avec une vigueur particulière : « L’on ne peut recevoir l’Esprit de Jésus qu’à la condition stricte de partager l’espérance d’Israël et d’y accéder (…) Le baptême ( …) est une incorporation au Christ. Mais il est aussi, en même temps et indissolublement, une incorporation à Israël » (p. 99). Le « pagano-christinianisme », en rejetant le mystère d’Israël, fait de la figure du Christ, et même de sa Croix, une idole. « Le danger, à ce moment-là, est de ne recevoir le Christ que comme une nouvelle forme des dieux qui habitent le cœur de l’homme » (p. 100). Même l’exigence formulée par le Christ de porter sa croix peut donner naissance, quand elle est comprise hors de l’unique Alliance qui fut d’abord donnée à Israël, à des « phrases meurtrières, pleines d’auto-immolation et de perversité » (p. 110). Mais le pire est le « scandale », au sens évangélique, qui en résulte, et que le Cardinal Lustiger évoque à propos de la citation de Jérémie dans l’évangile de Matthieu au moment du massacre des Innocents : Rachel pleure ses enfants et ne veut pas être consolée. Selon lui, c’est de manière intentionnelle que l’évangéliste n’a pas voulu prolonger la citation du prophète, qui s’achève dans une promesse de renouveau. L’extermination des enfants de la maison de David tue dans l’homme la foi en Dieu. L’auteur associe cette citation à la négation de Dieu, que beaucoup de Juifs connurent après Auschwitz. « Le scandale, c’est de trébucher dans la fidélité à Dieu » (p. 54). C’est ce à quoi des sociétés qui se disaient chrétiennes ont pu acculer les Juifs, après l’horreur de l’extermination. Ici les mots du Cardinal Lustiger sont très durs, même s’ils visent, dans les chrétientés en question, non pas la foi chrétienne (certains lui reprocheront à ce propos d’innocenter trop rapidement le christianisme), mais ce qui reste de païen dans ces sociétés et dans le cœur de chaque homme. Et le Cardinal Lustiger de couronner ces considérations par l’identification d’Israël persécuté au Christ : « Toute la souffrance d’Israël persécuté par les païens en raison de son Élection fait partie de la souffrance du Messie » (p. 72). Il affirme même que le vrai déicide n’est pas la condamnation et la mise à mort de Jésus, mais le sort réservé au peuple juif par les nations chrétiennes (p. 75). On croit ici retrouver l’inspiration de Bernanos [7].

Accomplissement par la Croix du Christ La Passion du Christ comme accomplissement de la Promesse et comme lieu ultime d’une réconciliation qui, au vue de ce qui précède, pourrait sembler impossible, est au centre de l’ouvrage du Cardinal Lustiger, elle traverse tous les chapitres du livre comme la clé du mystère de l’histoire du salut. C’est la Croix qui dévoile la profondeur du péché. C’est elle qui en permet le pardon et le rachat. Pour les chrétiens, seule sa contemplation muette et priante, à l’image de Marie, peut sauver l’homme du désespoir devant le crime et les bourreaux. « La vocation chrétienne (…) trouve là une signification d’une force extrême : prendre part à la Passion du Christ qui porte la souffrance de son peuple et travaille à la rédemption du monde » (p. 79). L’entrée dans l’élection d’Israël et l’entrée dans la Passion du Christ sont indissociables : on ne peut bien saisir toute la profondeur du mystère de la Croix qu’en ayant déjà reconnu et accepté l’Ancienne Alliance et le peuple de l’Élection ; inversement, le chrétien qui, comme Thomas, « touche » les plaies du Christ et accède par là à sa Passion, est appelé à reconnaître d’un même mouvement l’unicité et la prééminence de l’élection d’Israël.

Pour conclure Le Cardinal Lustiger l’annonce au début de son ouvrage, certains passages choqueront les Juifs, d’autres les chrétiens. Ce n’est pas ici le propos de nous demander comment les Juifs du XXIème siècle peuvent comprendre les réflexions de l’un des leurs, passé au christianisme, sur l’identification du peuple juif au Messie souffrant. Mais du côté chrétien, son analyse sur la notion de « pagano-christianisme » éclaire bien des questions actuelles, au-delà même des relations entre Juifs et chrétiens. Dans une Europe qui s’enfonce chaque jour davantage dans un rejet militant des commandements de l’Ancienne comme de la Nouvelle Alliance, beaucoup de chrétiens s’interrogent sur l’extraordinaire capacité du peuple juif à transmettre et à enrichir sa propre tradition, durant des siècles de mise à l’écart, voire de persécutions, alors que le christianisme est de fait maintenant rejeté ou ignoré par près des trois quarts de la population d’un continent qui se disait encore massivement chrétien il y a moins d’un siècle. Même si les paroles du Cardinal Lustiger peuvent parfois choquer dans leur rigueur, ses considérations sur le « pagano-christianisme » des sociétés européennes semblent trouver là une justification supplémentaire. Écrit pour sa plus grande part en 1979, ce livre n’a donc rien perdu de sa pertinence. Depuis, les contacts entre Juifs et chrétiens se sont intensifiés, la tradition juive postérieure au Christ suscite un intérêt croissant dans des milieux chrétiens, pour la plupart considérés comme « conservateurs » par les médias d’aujourd’hui…, et le pontificat de Jean-Paul II s’est déroulé avec les événements que l’on sait. L’anti-judaïsme a pris, lui aussi, de nouvelles formes, les récents conflits au Proche et au Moyen-Orient en étant le plus souvent le prétexte. L’ouvrage du Cardinal Lustiger nous incite à toujours traquer avec une vigilance sans faille les relents de paganisme qui se cachent derrière les meilleures intentions sociales ou politiques ; on voit aujourd’hui encore qu’Israël (et pas seulement l’État qui porte ce nom) en fait rapidement les frais. Face à ces démons toujours redoutables, le Cardinal Lustiger nous propose de revenir sans cesse à la figure du Christ, en qui sont accomplies toutes les promesses de Dieu.

Isabelle Rak, née en 1957, mariée. Professeur des Universités (Sciences Physiques) et chercheur à l’Ecole Normale Supérieure de Cachan. Membre des comités de rédaction des revues Communio et Résurrection.

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