J’ESPÈRE ÊTRE CHRÉTIEN

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J’ESPÈRE ÊTRE CHRÉTIEN

Pierre de Locht

Je suis né dans un univers où «la vérité» m’a été donnée toute entière en commençant. Une vérité d’autant plus satisfaisante qu’elle alliait le ciel et la terre. Que ce soit dans une famille agnostique ou «croyante», celui qui s’éveille à l’existence ne baigne-t-il pas dans la sécurité d’une sagesse de vie portée par le milieu où il grandit? Aux uns comme aux autres, une certaine philosophie de l’existence est offerte dès le départ, comme allant de soi, vécue par l’entourage, là au moins où l’enfant a le bonheur de naître dans un milieu doté d’une suffisante cohérence et stabilité.
Il me semble cependant avoir été marqué d’abord, non par des «vérités» ou des «principes», mais par des comportements, des manières d’être et de se conduire dans la vie de tous les jours. Valeurs morales nécessaires pour s’intégrer dans un monde déjà organisé par ceux qui nous ont précédés. Exigences de droiture, de justice, d’attention aux autres… probablement assez semblables dans un monde agnostique ou croyant. Avec toutefois une caractéristique propre aux milieux religieux, celle de référer à Dieu les normes et le sens de l’existence. Et dès lors d’attribuer aux principes moraux et vérités à croire un sceau d’absolu. Tout cela se situant en même temps dans un certain contexte de merveilleux, alimenté par l’Histoire Sainte (Noé sauvé des eaux, la tour de Babel, le passage de la mer Rouge, la manne dans le désert…), où se dessine l’image d’un Dieu qui, dans sa toute-puissance, nous entoure de son amour.
L’ absolu de Dieu a souvent été utilisé au service d’une morale culpabilisante. Je n’ai guère connu cela. Fait rarissime à l’époque, toute mon enfance s’est passée dans un collège catholique où il n’y avait pas de messe obligatoire.
En grandissant, c’est progressivement la figure de Jésus de Nazareth qui a été pour moi dominante: Jésus, Dieu incarné, comme le proclame notre Credo. Comment un long itinéraire m’a amené progressivement à fonder de plus en plus ma foi de chrétien, non sur la divinité du Christ, mais sur son humanité, c’est ce que je vais tenter de dire, et avant tout de m’expliciter à moi-même.

À l’épreuve du réel
Il me faut d’abord préciser comment une foi religieuse se déploie, ou en tout cas s’est déployée en moi au cours des événements toujours inédits de l’existence.
Si j’ai adhéré dès mon enfance aux pratiques religieuses et au Credo de l’Église catholique, si j’ai voulu m’engager à son service, j’ai été, assez vite au seuil de l’âge adulte, éveillé à une certaine intelligence de la foi. C’est-à-dire au souci d’essayer de comprendre, de décrypter de l’intérieur le contenu des pratiques imposées, des normes édictées, des dogmes établis. Attitude que je considérais comme allant de soi, qu’appelait aussi bien la recherche humaine que l’intériorisation de la foi reçue. Tout cela cependant dans un contexte de dépendance quasi filiale à mon évêque et d’adhésion spontanée à l’enseignement et aux directives de l’autorité religieuse.
Jeune prêtre, j’ai eu le privilège d’être mis en contact dès le début de mon ministère avec les réalités vécues par les jeunes ménages de l’immédiat après-guerre. C’est là que les premières questions se sont posées à moi, lorsque j’ai commencé à prendre conscience d’une distance entre ce que la hiérarchie enseignait et ce qu’il était possible de vivre concrètement dans le réalisme de l’existence quotidienne. Cette tension entre la vie et les principes enseignés, je n’ai nullement été tenté de l’attribuer, comme on le fait malheureusement trop souvent, au manque de foi ou de générosité, voire au laisser-aller ou à l’aveuglement de ces couples. Attitude trop facile de non-écoute, qui désamorce d’emblée toute interpellation déconcertante. Je percevais suffisamment leurs conditions et modalités de vie ; je connaissais aussi leur droiture, leur souci évangélique et leur fidélité à l’Église pour me rendre compte du bien fondé de leur désarroi.
Cette prise de distance critique à l’égard de l’enseignement du magistère n’est nullement née d’une opposition, mais d’une insertion dans la réalité vécue. En vivant l’enseignement reçu apparaissent des nuances, des prolongements, des éléments de réalité qui peuvent seuls conférer à ce qui est enseigné sa densité humaine. La mise en œuvre dans le concret de l’existence, loin d’être en soi une détérioration, confère aux principes théoriques et nécessairement abstraits, une indispensable dimension d’incarnation. Passage incontournable, qui apporte un surplus qu’aucune approche théorique ne peut atteindre.

Lorsqu’à travers les tâtonnements du quotidien s’élaborent ainsi des solutions de vie et qu’apparaissent certains élargissements, on s’aperçoit avec étonnement que ce qu’on vivait comme un approfondissement de l’enseignement reçu suscite l’opposition. C’est alors que devrait s’établir, entre l’autorité religieuse et les membres de la communauté, un dialogue ouvert et franc, dégagé de suspicion. Car il s’agit, non de détracteurs de l’ordre établi, mais d’artisans du quotidien et peut-être de pionniers.
Une telle ouverture à l’écoute et au dialogue suppose la conviction que l’enseignement donné, même s’il est entièrement valable, ne suffit pas à rejoindre la vie réelle dans toute sa complexité. Et par conséquent que les hommes et les femmes artisans d’incarnation ont une tâche irremplaçable dans l’élaboration de ce surplus que confère à l’enseignement donné la réalité vécue.
Comme bien d’autres, j’ai souffert parfois durement d’être considéré comme infidèle à ma tâche et aux responsabilités qui m’avaient été données, lorsque j’exprimais les interrogations nées du vécu de celles et ceux dont mon travail me rendait très proche.

La dynamique de la foi
Si ce fut d’abord à propos de la morale, et plus particulièrement de tout ce qui concerne la vie intime du couple, à l’époque lieu privilégié de l’enseignement magistériel et du zèle des confesseurs, c’est peu à peu le contenu du Credo qui a suscité en moi des interrogations concernant le message chrétien. Pourquoi faut-il que quiconque, en élaborant loyalement sa cohérence intérieure, soit perçu comme insoumis et destructeur alors que germent ces nuances propres à une foi personnelle? Est-ce au Credo officiel qu’il faut avant tout être fidèle, ou au cheminement intérieur de sa foi? À la condition que cette élaboration personnelle, forgée jour après jour à travers les méandres de l’existence, reste à l’écoute de la foi de la communauté, et dès lors en dialogue permanent.
Donner la priorité au mûrissement personnel de sa philosophie de l’existence, c’est se vouloir humain et non grégaire. C’est revendiquer – pour soi comme pour les autres – d’habiter sa vie. C’est forger pas à pas sa cohérence intérieure, indispensable pour que les orientations et choix que l’on donne à son existence émanent d’un être humain, c’est-à-dire d’un être personnel.

J’ai souvent été déconcerté, voire troublé, en découvrant en moi une distance entre ce que je pensais ou croyais devoir faire, et le discours officiel de mon Église. Devais-je pour autant renoncer à cette maturation intérieure ou accepter d’être vivant, d’une vie personnelle, animé d’une foi qui est mienne, au cœur d’une Église dont la vitalité tient en dernière analyse à la densité de toutes ces recherches et adhésions très personnalisées? Une communauté de foi ne peut être vivante sans cet apport du cheminement personnel des fidèles. Et pourquoi la foi de l’Église, qui s’est élaborée jadis au départ des convictions vécues par les chrétiens des premiers siècles, devrait-elle rester figée sur le passé, récusant la maturation du message de Jésus-Christ dans «l’aujourd’hui de Dieu»?
Pour que ma foi chrétienne colle à ma vie, je ne puis me contenter de répéter le Credo officiel. En présence de celui-ci, il me faut me situer de manière personnelle. N’est-ce d’ailleurs pas le meilleur service que je puis rendre à mon Église? Attitude difficile, risquée, seule digne pourtant d’un être humain. Mais il n’est pas aisé de se dégager de la culpabilité d’exister au-delà d’une conformité grégaire. Et cela, dans une Église qui fait de la soumission à l’autorité religieuse une vertu majeure, et qui identifie ses décisions et définitions à la pensée et au vouloir de Dieu.

Fils de l’humain
Tout en restant marqué par le mystère d’un au-delà de l’humain, par la perspective d’un Dieu en relation d’alliance avec nous, ma foi s’est de plus en plus centrée sur Jésus de Nazareth. Un contact plus direct avec la Bible en fut le point de départ. Je suis inséré dans plusieurs petites communautés de «partage d’Évangile». À ces ressourcements réguliers à la lumière de la Bible, s’ajoutent les nombreuses «Routes en Terre Sainte», à la découverte du terreau où Jésus a vécu et annoncé sa Bonne Nouvelle. Là où se perçoit mieux l’étroite connexion entre le Premier et le Second Testament, entre les racines juives et le message chrétien. Quel rafraîchissement, pour une foi un peu encombrée doctrinalement, de cheminer en devisant à travers la fraîcheur des récits évangéliques si proches des réalités de la vie commune.
Incarnés dans le quotidien, les récits bibliques nous font mieux prendre conscience que, ne sachant guère qui est Dieu, nous ne pouvons que projeter sur Lui nos perceptions de ce qu’il devrait être, de ce que nous souhaiterions qu’il soit. Projections qui ne sont pas sans significations, tant elles émanent du plus profond de nous-mêmes. Particulièrement impressionnante est, à travers toute l’histoire humaine, cette aspiration à chercher vers un au-delà de l’humain les sources du besoin de pérennité et d’infini qui nous taraude.
En même temps, les contacts et engagements en solidarité avec les laïques, pour qui l’attention porte exclusivement sur une condition humaine se suffisant à elle-même, m’ont montré l’importance de fonder tout questionnement et toute recherche ultérieure sur notre être en humanité, là où nous sommes situés et d’où part toute interrogation. J’ai dès lors mieux perçu combien il était regrettable de se construire et d’engager son existence au départ de ce qui nous sépare, «croyants» et agnostiques, et non avant tout sur cet extraordinaire patrimoine d’humanité, qui nous est commun. L’insécurité amène souvent à nous situer d’abord en nous opposant, alors que notre identité se forgerait de manière moins réactionnaire et plus constructive sur le fonds de réalité partagée. Nos différences peuvent alors être perçues, moins comme menace que comme enrichissement et apports mutuels. Cette prise de conscience, réalisée en moi assez tardivement, alors que j’étais déjà très largement engagé dans la vie adulte, m’aurait évité bien des méconnaissances et rejets factices.
Ce faisant, c’est ma foi chrétienne elle-même qui se déplaçait. Mon adhésion au message de Jésus Christ et à sa personne ne se fondait plus sur l’autorité de ceux qui en affirmaient la valeur, voire la nécessité, mais sur mon propre cheminement. La foi reçue, avec son ensemble de pratiques et de vérités, ne peut acquérir une réalité et une densité réellement humaines que si elle s’offre peu à peu comme un choix réellement ouvert, permettant soit un rejet motivé, soit une adhésion personnellement assumée. «Venez et voyez», disait Jésus à ceux qui, intrigués par son mode d’être, cherchaient à comprendre ce qui l’habitait, le faisait vivre et agir. C’est dans son comportement d’homme, incarné dans son milieu et les contingences de son époque, que je peux me découvrir en connivence avec lui. Entraîné d’abord par la foi de mon milieu, une adhésion personnelle s’est peu à peu éveillée en moi. Démarche indispensable, qui n’implique pas de s’isoler dans son monde intérieur. Au cours de ma vie, je n’ai guère été tenté de chercher en Dieu à échapper quelque peu à la rigueur et aux exigences de la vie concrète. Je crois cependant que le risque est réel, et que certains s’y laissent prendre, tant l’insertion dans l’humain, avec ses aléas et ses tragédies, dont nous prenons de plus en plus conscience, peut paraître menaçante.
Quoi qu’il en soit, ma foi est ce qu’elle est actuellement. Je ne puis me forcer, même comme prêtre, à croire autre chose que ce qui est parlant et vivifiant pour moi, au stade où j’en suis aujourd’hui. Inutile d’essayer à coup de volonté de croire autre chose que ce que je crois. Je cesserais d’être moi-même et de pouvoir, au départ de ce que je suis maintenant, continuer à être et à me construire. Cette élaboration de sens – que l’on soit agnostique ou croyant – est le centre vital de son être, à chaque étape de son cheminement. C’est à ce nœud crucial que je dois être fidèle pour exister personnellement aujourd’hui et continuer à me déployer. Pas de foi réellement intériorisée sans cette fidélité primordiale, qui conditionne toutes les autres.

La foi de l’Église
Toutefois, je n’existe que comme être en relation. Ma cohérence foncière est sans cesse alertée et stimulée par ce que sont et vivent les autres. La «foi de l’Église» m’est dès lors indispensable et précieuse.
Mais, quelle est donc cette «foi de l’Église», dont il est dit dans une prière adressée à Dieu au cours de la messe : «Ne regarde pas nos péchés, mais la foi de ton Église»? Est-ce le Credo officiel, cet ensemble doctrinal élaboré il y a de nombreux siècles, avec les mots et les approches culturels d’un autre âge, ou plutôt le dynamisme de foi qui anime, actuellement, la communauté chrétienne: cette adhésion à la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, telle qu’elle se concrétise aujourd’hui chez les chrétiens, à la base. C’est là que vit essentiellement l’Église. C’est de ce peuple en marche, de cette communauté qui essaie d’incarner l’Évangile dans sa vie concrète, que je me sens solidaire.
Le Credo doctrinal, en tant qu’expression théorique formulée dans le passé, peut constituer une référence et un garde-fou utiles. Est autrement plus stimulant ce que vivent les fidèles dans le monde présent; cette foi vécue qui incarne l’Évangile dans l’actualité; le dynamisme des diverses communautés chrétiennes, qui devrait contribuer à revivifier constamment l’expression, voire même le contenu du Credo doctrinal de l’Église.
Il me paraît dès lors important de distinguer trois niveaux de foi: celle qui anime de manière personnelle chacun de ceux qui se réfèrent à Jésus de Nazareth; celle au nom de laquelle se réunissent et que célèbrent les communautés chrétiennes; et enfin la formulation doctrinale des grands axes de l’Alliance entre Dieu et nous, telle qu’elle a été perçue au cours des siècles et transmise en des termes à revivifier constamment.

La foi d’un séparé
Ma formation cléricale m’a inculqué l’idée qu’on s’approchait davantage de Dieu en prenant de la hauteur, en s’isolant quelque peu des contingences terrestres. Le prêtre serait mieux apte à donner valeur et intériorité aux services et responsabilités d’Église parce qu’il est un séparé. Aussi, ai-je durant de longues années cultivé une spiritualité de mise à l’écart, pensant pouvoir ainsi remplir plus valablement les tâches qui m’étaient confiées.
Davantage mêlé aux réalités de la vie des jeunes en recherche, des conjoints et parents dans le bonheur comme dans l’épreuve, aux équipes de la Fraternité des veuves, aux couples en difficulté ou en crise, dans le cadre de la Pastorale du couple et de la famille dont j’étais chargé, j’ai perçu peu à peu à quel point la foi se vivait au départ des aléas multiples de l’existence. Il me fallait bien constater combien la place de la prière, le cri vers Dieu, la référence à l’Évangile, le recours aux sacrements… avaient une autre tonalité au cœur des situations heureuses et souvent poignantes, qui font le quotidien des femmes et des hommes au service desquels nous voulons être. Une autre tonalité… et probablement une autre densité?
Quant à moi, je me rends compte que, dans la mesure où ma vie s’incarnait davantage dans le réalisme de la condition humaine, ma foi religieuse s’en trouvait enrichie. En même temps, je prenais conscience que, comme être séparé, il m’était difficile, voire impossible, malgré ma proximité, de bien comprendre de l’intérieur certaines réalités fondamentales de l’existence humaine. Je pense en particulier au lien vital, viscéral, des parents avec les enfants qu’ils engendrent, à l’arrachement à eux-mêmes que constitue la mort d’un enfant, le décès d’un conjoint, au drame des êtres, nombreux, qui ne se sont jamais sentis aimés pour eux-mêmes…
Et j’en arrive à me demander si, de manière habituelle, la vie spirituelle d’un séparé permet d’être réellement présent à la condition commune, dans toute sa complexité. D’où la conviction qu’en réservant toutes les responsabilités d’Église uniquement à des séparés, et parmi ceux-ci à la seule catégorie masculine, on suscite inévitablement l’hiatus grandissant qui ronge l’Église romaine. Heureusement que commencent davantage à s’exprimer des hommes et des femmes du tout venant dans leurs recherches et approches de Dieu, nées du plus profond de leur insertion humaine.

La foi religieuse serait-elle une manière rétrograde d’assumer son humanité?
Si la rencontre avec Jésus «fils de l’humain», pleinement solidaire de notre condition, est primordiale dans ma foi de chrétien, je dois constater que cette humanité, que je découvre particulièrement affinée en Jésus, est en même temps ouverte sur une transcendance. La référence à Dieu, discrète mais indéniable, telle qu’elle est présentée par les Évangiles, inspire et anime indubitablement Jésus de Nazareth. Fait troublant, irritant peut-être, mais que je ne puis écarter sans plus.
Cette relation à Dieu, je ne l’aborde plus au départ d’une révélation transmise par le milieu dans lequel j’ai grandi, mais comme une interrogation qui colle à ma condition humaine. Car je ne puis nier cette tension de tout instant en moi, et que je pressens en chacun, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand qui m’habite, comme elle habite chacun.
Ce désir de pérennité, d’infini, de plénitude un jour possible pour moi et pour tous, je puis m’en détourner comme d’un rêve trop beau qui m’empêcherait d’assumer un quotidien plus terre à terre. Je puis le laisser se détériorer par tant de mièvreries ou d’impératifs dont on l’a affublé: récompense qui fausserait l’authenticité des engagements présents, recours trop facile à l’intervention divine, crainte des tortures de l’enfer…
N’empêche que subsiste en moi le besoin de participer à la construction d’un mieux-être qu’aucune limite ne peut satisfaire; l’incapacité pour le vivant que je suis, doué de conscience, de consentir au néant, et même de le concevoir. À la lumière de ce que les humains sont et essaient de réaliser, nous pouvons entrevoir ce que serait un monde ayant enfin libéré tout ce possible dont il se sent porteur, et qui suscite son dynamisme. Comme la personne n’existe et ne se déploie que dans un réseau de relations qui lui donnent son ampleur et sa densité, un lien avec un au-delà de l’humain explique, seul peut-être, cet infini qui nous tiraille.

Ouvert sur le divin
Et voici qu’un des nôtres, Jésus de Nazareth, partageant entièrement avec nous la condition humaine, nous dévoile sa relation avec un être supérieur, force d’amour et de vie au-delà de l’humain. La parole et le mode d’être de Jésus en relation avec le divin ne me parlent et ne me touchent que parce qu’ils émanent d’un humain pleinement inséré dans notre condition. Être amené à l’écouter parce qu’il est Dieu, c’est être mû principalement par l’autorité hautement qualifiée de celui qui me parle. L’accompagner au nom de la condition humaine que nous partageons avec lui, c’est m’avancer en raison du contenu et de la densité humaine du mode d’être dont il témoigne. Plus que l’affirmation de sa divinité, dont nous sommes incapables de comprendre ce que cela veut dire, c’est l’affirmation de la totale et entière humanité de Jésus qui m’est indispensable.
Ce Dieu qui m’a été enseigné, j’ai dû progressivement le dépouiller de bien des scories inévitables, pour retrouver la sobriété de l’Évangile. Le libérer d’une toute puissance sans cesse mise en question par sa non-intervention dans nos drames humains, personnels et collectifs. Réajuster sa paternité, utilisée pour étayer les multiples paternalismes cléricaux. Accueillir autrement le Souffle de l’Esprit mis au service de tant d’impérialismes sur les consciences et d’atteintes à la liberté, pourtant essentielle à la personne humaine… Ces décantations s’opèrent, non à coup d’efforts et de déblaiements volontaristes, mais dans une simplification à laquelle nous convie la perspective évangélique.
Et l’on retrouve alors une espérance foncière; une confiance accrue dans l’homme et dans sa responsabilité, une sensibilisation affinée aux forces de vie et d’amour à l’œuvre discrètement jusque dans les situations les plus dramatiques; la conscience diffuse d’une présence mystérieuse et discrète; une foi inébranlable dans l’être humain, au cœur d’une béance. Les questions, les doutes, les interrogations restent entiers, mais sur un fond de confiance dans l’humain et dans son devenir.
Puisque je ne vois pas en quoi ma foi religieuse ampute quoi que ce soit de mon engagement et de ma responsabilité, comme elle ne m’isole pas de tous ceux qu’anime un égal respect de nos identités différentes, comme elle accroît ma confiance dans l’humain, comme elle situe mon cheminement dans un halo d’espérance, je reste attaché à l’option religieuse, combien bousculée, qui a traversé ma vie.

Puis-je être en recherche en tant que prêtre?
Voilà où j’en suis par rapport à ma foi! Cela étant, ai-je le droit, est-il opportun comme prêtre de m’exprimer tel que je suis, avec mes interrogations, mes doutes, mes découvertes, mes contestations? Ne devrais-je pas rester simplement le porte-parole de la foi immuable de l’Église, ou quitter le ministère?
J’ai peine à croire qu’une Église puisse rester vivante à travers un cadre presbytéral qui n’aurait d’autre tâche que de transmettre de manière impersonnelle ce qui se pense et se décide en haut-lieu, par un magistère seul habilité à actualiser et vivifier le message de Jésus Christ. J’ai également peine à croire que c’est cela qu’attend une part importante, et probablement la plus vivante, de la communauté chrétienne. Mais accepter un rôle créatif des cadres intermédiaires, eux-mêmes le reflet des mouvances et de la créativité du peuple, c’est s’engager dans le relatif.

Installés dans l’absolu
La crise profonde et probablement inédite qui taraude aujourd’hui l’Église catholique tient avant tout, me semble-t-il, au fait que le magistère romain s’est installé inconditionnellement dans l’absolu. Perdant dès lors de plus en plus contact avec les hommes et les femmes de la base, qui vivent nécessairement et heureusement au cœur du relatif. Absolu dont la hiérarchie veut non seulement être le porte-parole, mais auquel elle est même tentée de s’assimiler. Ce que Rome énonce, elle l’attribue à Dieu lui-même. Tel ce cardinal revenant du conclave qui avait élu Jean-Paul I et qui déclarait: «L’Esprit-Saint a choisi comme pape Albino Luciani».
Ainsi, s’identifiant entièrement à Dieu, ou même identifiant Dieu à ses propres choix et décisions, la distance qui sépare, qui distingue le fini de l’infini est comblée par un magistère doté de la plénitude de l’Esprit. L’infaillibilité se situe dans la pleine logique de cette fusion entre une caste consacrée et l’Éternel. Le pardon donné par le prêtre engage Dieu, de même que l’absolution refusée au pénitent jugé sans contrition. C’est Dieu lui-même qui, par la voix autorisée de ses représentants, écarte de la table de communion les divorcés remariés. Les prescriptions morales de l’Église deviennent intangibles, pour tous les temps, puisqu’elles sont l’expression de la volonté divine. Rien n’est discutable, aucun enseignement n’est modifiable ni perfectible, puisqu’il émane de Dieu lui-même par révélation directe ou inspiration privilégiée de l’Esprit-Saint. C’est dans cette même perspective qu’une prise de position vaticane est considérée comme irréformable, qu’un refus, tel celui du sacerdoce féminin, est déclaré définitif.
Ainsi donc, à l’absolu de Dieu on entend identifier l’absolu du Verbe, que son insertion dans l’humain ne modifierait en rien. Ce même absolu, on l’attribue à l’Église, «inséparablement unie à son Seigneur… Église du Christ qui continue à exister en plénitude dans la seule Église catholique» (Dominus Jesus, n.16). Ce qui justifiera que le successeur de Pierre et les évêques en communion avec lui peuvent à leur tour se mouvoir dans le même absolu. Aucune différence, aucun hiatus entre ces différents degrés d’appartenance à l’absolu de Dieu. En définitive, toute distance est franchie, sans altération aucune, voire abolie, entre le Pontife Romain et l’Absolu divin. Dans cette logique, il n’y a d’autre salut pour le chrétien catholique qu’une adhésion inconditionnelle au magistère. Si on n’adhère pas totalement, «on risque de transformer le Royaume en un objectif purement humain» (idem, n.18).
Cet absolu, par lequel la hiérarchie entend conférer une autorité incontestable à ses énoncés et prises de position, lui interdit tout dialogue réellement ouvert, celui-ci n’étant possible que dans la reconnaissance de ses propres limites. Limites qui sont aussi nos frontières, c’est-à-dire nos portes d’accès à la vérité de l’autre. L’absolu isole, en se situant dans la sphère de l’intouchable, de l’indiscutable. Le relatif ouvre à la rencontre, à l’écoute, à l’échange, à la relation ouverte.

Qu’est devenu le peuple de Dieu ?
Les gardiens de l’absolu deviennent peu à peu une tranche d’humanité mis à part, au-dessus du lot, détentrice de perceptions que la masse n’aurait pas. Leur emprise sur «les autres, non bien sûr comme privilège mais comme service», dépossède progressivement les fidèles de leur autonomie. C’est-à-dire de leur capacité de s’auto-gérer. L’obéissance-soumission, inculquée comme vertu majeure, sape la dignité de l’homme debout, responsable et solidaire.
Ainsi s’établit progressivement et se fige une distinction, une séparation, une différence déclarée même essentielle entre magistère et peuple fidèle, entre prêtres et laïcs, entre détenteurs de pouvoirs sacramentels et la masse des chrétiens. Masse que beaucoup désertent, car ces hommes et ces femmes, chargés de responsabilités multiples dans la vie courante, acceptent de moins en moins de n’être que des chrétiens de seconde zone, auxquels on dénie la capacité d’être adultes dans l’Église. La multiplication des rappels à l’ordre, comme les déclarations péremptoires du magistère, loin de rétablir la communion, ne font qu’accentuer la crise et écarter de l’Église officielle tant de bonnes volontés. Quel avenir à moyen terme pour une institution qui interpelle de moins en moins les forces vives d’un univers en pleine mutation?
La réaction d’une partie importante du peuple chrétien peut être interprétée comme la révolte adolescente de l’esprit moderne qui refuse tout ce qui est difficile et exigeant. N’exprimerait-elle pas, plus fondamentalement, l’exigence humaine de s’assumer, d’être créateur, d’oser être responsable, même à l’égard et vis-à-vis de Dieu? Exigence probablement autrement plus difficile, plus risquée, que la soumission inconditionnelle à une autorité sacralisée.
Est-ce l’homme debout, en dialogue avec son Dieu, que l’athée récuse? Peut-être. II refuse en tout cas tout ce qui dans la religion suppose l’homme prostré, téléguidé, soumis, «obéissant jusqu’à la mort». Personnellement, je suis tout autant enclin à le refuser au nom de ma dignité humaine, mais également au nom de ma foi de chrétien. Un des fils conducteurs du comportement de Jésus, tel que les évangiles le décrivent, est la manière dont à tout moment et à l’égard de chacun, si paralysé ou aveugle soit-il, il l’invite, il l’aide à se mettre debout. Se construire comme «fils» requiert de quitter l’obéissance-soumission. l’adhésion fusionnelle avec Dieu et, plus difficile encore, avec «ses représentants sur terre, le corps épiscopal».

La foi religieuse au cœur de l’humain
La dimension religieuse reste au centre de la quête de sens et de la cohérence qu’acquiert davantage ma vie, en avançant en âge. Une option religieuse, qui cependant ne tombe plus du ciel, ni a fortiori des hautes sphères de l’Église, mais qui émerge de notre condition humaine.
L’humanité a été de tout temps marquée d’une aspiration d’infini qui vient peut-être d’ailleurs, mais que je ne puis percevoir qu’au cœur de l’épaisseur de notre condition terrestre, et avec nos ressources humaines, toujours limitées. Donc, dans le relatif et le contingent.
Dans un univers dont on mesure de plus en plus l’avancée difficile et souvent dramatique, c’est en solidarité active avec tous, de quelques horizons soient-ils, que je me sens impliqué. Là où, au nom de ce qui nous distingue et grâce à nos apports différents, nous nous engageons dans cette tâche commune de nous rendre, et de rendre les hommes et les femmes un peu plus humains. C’est là que s’incarne authentiquement, me semble-t-il, l’aspiration religieuse. Insertion autrement plus difficile, car sans cesse mise en question par un univers aux multiples et diverses sagesses de vie, qu’en s’isolant dans une sphère religieuse quelque peu enfermée dans ses propres ressources.
Être présent, loyalement, activement, dans l’humain mais sans y être enfermé, est-ce possible? Par ailleurs, en cherchant à se suffire à elle-même, la condition humaine rend-elle compte de tout ce qu’elle porte en elle de possibilités et d’aspirations? Et s’il faut un monde laïque agnostique et athée pour nous ramener sans cesse à l’humain, ne faut-il pas tout autant des «croyants» apportant dans l’effort commun l’interrogation religieuse, voire même la saisie d’une béance, d’une présence autre, transcendante?
Cependant, il importe à tout prix que les religions cessent de vouloir régenter le monde au nom d’une autorité sur-naturelle, dont elles seraient les porte-parole patentés. Comment ne se rend-on pas compte de l’indécence, voire du ridicule qu’il y a à prétendre posséder seul toute la vérité, ou à se déclarer soi-même infaillible? Ce ne sont pas les proclamations auto-construites, mais la réalité vécue qui peut seule montrer ce qu’il en est. Les faits parlent d’eux-mêmes, et un simple regard sur l’histoire devrait rendre infiniment plus modeste.
J’attends certes de mon Église qu’elle ait, à l’occasion, une parole concernant les grandes interpellations éthiques de notre époque. À la condition que ce soit une parole émanant de l’Église, résultant d’une large confrontation à l’intérieur de la communauté des fidèles. Confrontation stimulée par un magistère conscient de l’apport indispensable des chrétiens insérés le plus intimement dans les situations concernées, les mieux aptes à porter un regard d’Évangile sur les questions en litige. Parole d’autant plus pertinente qu’elle est modeste, qu’elle approfondit le questionnement, plutôt que d’apporter des réponses catégoriques au nom d’une autorité venue d’ailleurs. Parole qui se situerait alors en dialogue véritable, sur pied d’égalité, avec les autres instances morales ayant tout autant voix au chapitre.
Cependant, bien au-delà des interventions morales, j’attends des religions, et en particulier de mon Église – et ce devrait être leur apport spécifique – une parole de foi. Une parole qui contribue à faire sens, qui donne du souffle, qui élargit l’horizon, qui étaye la confiance et l’espérance. Ici encore, ce ne sera une parole d’Église que si elle est faite, non de formules, mais de la densité de ce que vit la communauté fidèle, communauté de ceux qui tentent, dans leur existence concrète, de vivifier dans l’aujourd’hui la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ.

Extrait de Rue de la Pré-Voyance: Essais sur la pensée de Pierre de Locht, publié aux éditions Feuilles Familiales en 2003. Lorsqu’il a rédigé ce texte sur l’évolution de sa foi, Pierre de Locht n’avait pas connaissance des diverses contributions de ce livre collectif dont on trouvera une présentation détaillée sur le site de Couples et Familles.

 

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