LES CONTROVERSES SUR LA PAUVRETE DU CHRIST

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LES CONTROVERSES SUR LA PAUVRETE DU CHRIST

J. LECLERCQ (o.s.b.). (abbaye de Clervaux).

PUBLICATIONS DE LA SORBONNE Université de Paris IV – Paris Sorbonne Série • ETUDES a – Tome 8 * * Études sur L’HISTOIRE DE LA PAUVRETÉ sous la direction de Michel MOLLAT Professeur à l’Université de Paris IV – Paris-Sorbonne Ouvrage publié avec le concours du C.N.R.S. – 1974 -17, rue de la Sorbonne, 75230 PARIS

On a toujours admis que le Christ avait vécu pauvrement. Mais la question de savoir en quoi avait consisté sa pauvreté et quelles conséquences elle avait entraînées pour l’Eglise a soulevé des controverses à bien des époques. Pourtant, les deux périodes décisives, durant lesquelles fut dit tout ce qui devait orienter l’évolution en d’autres temps, furent constituées par l’époque des Pères de l’Eglise, puis par celle de la théologie scolastique du XIIIe siècle et du début du XIVe.
Ici seront simplement résumées des conclusions que j’ai développées, justifiées et situées dans leur contexte, en deux études précédentes 1.

I. – DANS L’EGLISE ANTIQUE
1. L’enseignement de saint Paul
Il est un verset de la IIe épître de saint Paul aux Corinthiens (ch. 8, 9) qui a donné lieu, chez les Pères de l’Église, à un enseignement des plus profonds. Ceux-ci, parlant du mystère de la pauvreté chrétienne, ont regardé d’abord, pour trouver un modèle à imiter, non vers les hommes qui, autour d’eux, comme en chaque époque, étaient, pauvres, mais vers le Christ; et ils ont vu l’essence même de sa pauvreté dans sa condition de Dieu incarné volontairement.
A mesure que les hérésies relatives à la divinité du Christ l’arianisme et le nestorianisme surtout – les rendaient davantage attentifs à tout le contenu de l’Incarnation rédemptrice, ils ont parlé de celle-ci comme d’un mystère de pauvreté, à propos de ce verset de saint Paul. C’est même au concile d’Ephèse, où fut confirmée la définition de Nicée au sujet de l’Incarnation, que cet enseignement fut exposé de la façon la plus explicite.
Avant de présenter, selon leur ordre chronologique, des témoignages patristiques, il faut donner quelques indications sur le texte de base. Le voici: “Vous connaissez la libéralité de notre Seigneur Jésus-Christ, comment de riche il s’est fait pauvre pour vous, afin de vous enrichir par sa pauvreté (2 Cor. 8, 9).” Ainsi, voulant exhorter ses correspondants à être généreux à l’occasion de la collecte de bienfaisance qu’il organise au profit des frères de Jérusalem, saint Paul leur propose l’exemple du Christ. Le contexte est de caractère pratique et concret: il s’agit d’argent à donner. Sans l’avoir auparavant préparé, sans l’expliquer ensuite, l’Apôtre fait ce rappel – “Vous connaissez” – d’un enseignement qui était familier à tous ses disciples et qui n’est autre que “toute la doctrine de l’Incarnation et de la Rédemption”, comme l’a écrit le P. Allo. Et le même exégète ajoutait: “Le meilleur commentaire de ce verset, c’est Philippiens 2, 5 et suivants: “Ayez ce même sentiment en vous qui était dans le Christ Jésus, qui, étant en forme divine,… s’est anéanti lui-même en prenant une forme de serviteur, devenu pareil aux hommes… s’est humilié lui-même et s’est fait obéissant jusqu’à la mort. Or, ici, cette doctrine est exposée au moyen du vocabulaire de la pauvreté: il est question de  » libéralité « , de  » générosité  » de Jésus qui était « riche » et qui, à cause de nous, est devenu  » pauvre « ,  » indigent  » 3.

2. Les Pères des Ill° et IVe siècles
Quels commentaires ce passage allait-il suggérer aux Pères de l’Eglise? Au IIIe siècle, Origène montrerait que cette richesse du Christ était sa “gloire” de Fils de Dieu et qu’elle s’était manifestée dans sa Passion 4. Mais il n’insisterait point. Il devait revenir aux grands auteurs des ive et ve siècles de développer à ce sujet une doctrine plus vaste. C’est le moment où est mis en question le dogme de l’égalité du Père et du Fils incarné, et de la divinité de celui-ci. Les grands champions qui vont avoir à lutter pour la vérité exposeront le mystère de l’Incarnation en relation avec 2 Cor. 8, 9. Le premier en date est saint Hilaire (+ vers 367) qui applique au Christ des versets de psaume parlant de pauvreté: “Quant à moi, je suis pauvre et indigent; mais le Seigneur vient à mon aide.” (Ps. 79 6.) Il voit là une annonce de la passion de Jésus, qui fut dépouillé de tout jusqu’à mourir sur la croix, mais que le Père a ressuscité 5. Il insistera davantage à propos du Psaume 140, 13: “Je sais que Dieu fera droit aux malheureux, justice aux pauvres.”
Le Seigneur est pauvre en tant qu’homme. Selon l’Apôtre, il s’est appauvri pour nous enrichir, lui qui, de toutes les choses du monde, n’a eu que son corps. Et à cause du salut, il a voulu naître d’une vierge, indigent; maître des cieux, il n’a possédé ni argent, ni champ, ni troupeau.
En Orient, saint Ephrem (+ 373) applique 2 Cor. 8, 9 à l’égalité du Père et du Fils et à l’humiliation de celui-ci 7. Saint Basile (fi 379) fait allusion à ce même verset, à propos du Psaume 33, 7: “Ce pauvre a appelé, et le Seigneur l’a exaucé.”
“Ce pauvre a appelé.” A l’aide d’un pronom démonstratif, le psalmiste, ici, fait connaître sa pensée: parlant de celui qui est pauvre, qui a faim et soif, qui est sans vêtement, et tout cela selon Dieu, il désigne le pauvre, c’est-à-dire le disciple du Christ. On peut aussi rapporter cette parole du Christ: étant riche de par sa nature, puisque tous les biens du Père sont à lui, à cause de nous il s’est fait pauvre, afin de nous enrichir par sa pauvreté. Car toute action qui nous fait combattre pour la béatitude, le Christ lui-même l’a commencée, se donnant en exemple à ses disciples.
Revenant aux béatitudes, considère chacune d’elles, et tu verras qu’il a fait précéder l’enseignement par les actions.
“Bienheureux les doux.” Comment donc allons-nous apprendre la douceur? “Mettez-vous à mon école, dit-il, car je suis doux et humble de coeur.”
“Bienheureux les pacifiques.” De qui allons-nous apprendre la paix? De ce pacifique même qui fait la paix, qui en un seul homme nouveau en réconcilie deux, qui, par le sang de sa croix, a apporté la paix au ciel et sur la terre.
“Bienheureux les pauvres.” C’est lui qui fut pauvre et qui s’est anéanti pour prendre la forme de l’esclave, afin que tous nous recevions de sa plénitude, don pour don.
Saint Ambroise (+ 397), après avoir cité 2 Cor. 8, 9, ajoute, en parlant de la pauvreté du Christ: “Elle est mon patrimoine, sa faiblesse est ma force.” Ailleurs, il montre qu’une des formes de la pauvreté du Christ, une de ses conséquences, est qu’il a pu souffrir. Il commente en ce sens les paroles du Psaume 68, 30: Pauper et dolens; il associe paupertas et dolor. Mais il développe surtout sa pensée sur ce point à propos du Psaume 40, 2: “Heureux celui qui a l’intelligence du pauvre et de l’indigent.” Ceci doit s’appliquer d’abord à la foi en Jésus
“Heureux celui qui a l’intelligence de l’indigence et de la pauvreté du Christ, lui qui, de riche qu’il était, est devenu pauvre pour nous : riche dans son royaume, pauvre dans notre chair, car il a pris cette chair de pauvres. En effet, nous étions devenus très pauvres, après que, chassés du paradis à la suite d’une ruse du serpent, nous étions dépouillés de toutes les richesses des vertus. Chassés de la patrie, relégués en exil, dénués même d’un vêtement pour le corps, nous que d’abord les vertus protégeaient, les péchés nous ont dépouillés. Si donc il fut pauvre et indigent dans la chair, ce fut dans la souffrance de cette chair-là : il a souffert non pas dans ses richesses, mais dans notre pauvreté. > Il
Il faut s’attendre à ce que saint Augustin ( f 430) cite souvent 2 Cor. 8, 9. Dans toute une série de textes, il rapproche ce verset de ceux du prologue de saint Jean (1, 3-14) où il est dit que « tout a été fait par lui » et que « le Verbe s’est fait chair » ; tel est le paradoxe du Christ, « riche en tant que Dieu, pauvre en tant qu’homme ».
Alors qu’il était riche, il a pris une chair mortelle dans le sein de la Vierge; et toutes les circonstances qui marquèrent son enfance pauvre ont été les conséquences de cette pauvreté première qu’avait été l’incarnation. »  » Ceci vaut également de toutes les souffrances de sa passion.
Ailleurs, saint Augustin met 2 Cor. 8, 9 en relation avec le passage de l’Epître aux Philippiens (2, 6-8) où saint Paul parle de l’anéantissement du Christ, dont, radicalement la pauvreté consista à devenir, Dieu qu’il était, un homme: l’obéissance, et jusqu’à la mort de la croix, fut la réalisation et la manifestation de cet appauvrissement fondamental ‘S. Enfin, saint Augustin aime illustrer ce paradoxe du Christ riche et pauvre, en citant ces mêmes textes de saint Paul à propos des Psaumes qui parlent de pauvreté, d’indigence, de souf­france ; lui aussi, il se plaît à dire « qu’avoir l’intelligence du pauvre et de l’indigent », c’est d’abord avoir la foi, et garder une foi exacte au mystère de l’incarnation de ce pauvre par excellence que fut le Fils de Dieu fait homme Il.

3. Au concile d’Ephèse
C’est cette foi qui allait être explicitée et défendue au concile d’Ephèse, en 431. On allait montrer que, devenu chair par une volonté de Dieu, et devenu homme, le Verbe n’avait pas été abandonné par la divinité. « Ce n’est pas, en effet, pour perdre sa puissance et sa gloire qu’étant riche, il s’était fait pauvre, mais afin d’accepter la mort pour nous, lui le juste pour nous pécheurs, de façon à pouvoir nous offrir à Dieu, mis à mort dans la chair et rendu à la vie par l’Esprit. ». Parlant des béatitudes et citant Philippiens 2, 5-7, saint Grégoire de Nysse ajoutait « Quoi de plus pauvre en Dieu que la forme d’esclave ? Quoi de plus humble, dans le roi de tous, que d’entrer spontanément en communion avec notre nature indigente ? Roi des rois, Sei­gneur des seigneurs, pur et immaculé, il supporte les souillures de notre nature d’hommes et, passant par toute notre pauvreté, il va jusqu’à faire l’expérience de la mort. Voyez quelle est la mesure de la pauvreté volontaire: la vie goûte à la mort… Que cet exemple soit pour toi la mesure de l’humilité. »
Les Actes du concile ont conservé un discours admirable pro­noncé le jour de Noël par Théodote, évêque d’Ancyre. De longs passages y traitent de ce mystère de la pauvreté du Verbe incarné. Ils méritent d’être reproduits
Le Maître de tous est venu dans la forme d’esclave ; revêtu de pauvreté, il naît d’une vierge qui est pauvre, et tout, autour de lui, est pauvre et silencieux, afin de gagner l’homme au salut. Car s’il était né dans la gloire et les richesses, les infidèles diraient que ce sont elles qui ont transformé le monde ; s’il avait choisi Rome, si grande, ils penseraient que la puissance de ses citoyens a changé le monde. S’il avait été fils d’empereur, ils attribueraient tout à son pouvoir. S’il était devenu le fils d’un grand législateur, ils attribueraient tout à ses lois. Qu’a-t-il fait ? Il a choisi tout ce qui était pauvre et vil, tout ce qui était ordinaire et obscur, ignoré du grand nombre, afin qu’on sache que la seule divinité a transformé la terre: voilà pourquoi il a choisi une mère qui fût pauvre, une patrie plus pauvre encore, et il manqua de ressources…
C’est ce que saint Paul expliquait lorsqu’il écrivait : n A cause de nous il est devenu pauvre, alors qu’il était riche, afin de nous enrichir par sa pauvreté. u Qu’entendait-il par là, et comment ce riche est-il devenu pauvre pour nous ? Qu’ils nous le disent, ceux qui séparent l’homme du Verbe et, à cause des deux natures, divisent ce qui est un: ils assurent qu’il y a deux êtres dans le Christ. Mais, dis-le-moi, qui donc, étant riche, est devenu pauvre de ma pauvreté? Penses-tu que ce soit cet homme qui est venu et que tu sépares de la divinité? Celui-là ne serait jamais devenu riche, mais il serait né pauvre de parents pauvres. Quel est celui qui était riche, et source de richesse, et qui pour nous est devenu pauvre ? C’est Dieu qui enrichit la créature.
Dieu s’est fait pauvre, faisant sienne la pauvreté de celui qui naissait: car il est riche de sa divinité, et il s’est fait pauvre pour nous. Et tu ne pourras pas dire non plus que l’homme est devenu riche, lui qui est pauvre et par nature et par son manque de ressources, ni que celui qui est riche par sa divinité est devenu pauvre, si tu n’unis point en lui l’homme et Dieu.”
Enfin, un autre grand témoin de cette héroïque défense de l’unité personnelle, dans le Christ, de la divinité et de l’humanité, saint Cyrille d’Alexadrie (+ 444), qui joua un rôle si important au concile d’Ephèse, exposa parfois, lui aussi, sa pensée à propos du mystère de pauvreté évoqué par saint Paul en 2 Cor. 8, 9
“Alors qu’il était riche, il est devenu pauvre comme nous.” Examinons qui était ce riche, et comment il est devenu pauvre… II est entré dans notre pauvreté, celui qui, comme Dieu, est riche. Comment cela? II n’a pas cessé d’être Dieu, se transformant en une nature humaine abandonnant la sienne propre il est resté ce qu’il était, c’est-à-dire Dieu. Alors, où verrons-nous l’abaissement de la pauvreté? En ce qu’il a simplement voulu honorer, sans l’unir à lui, un homme semblable à nous, ainsi que le prétend Nestorius? Comment donc est-il devenu pauvre? En ceci qu’étant Dieu par nature et Fils de Dieu le Père, il s’est fait homme, et il est né, selon la chair, de la descendance de David.
Il a accepté la mesure, la dimension, la forme limitée de l’esclave, c’est-à-dire l’humanité, lui qui était dans la forme et à la mesure de Dieu et du Père, lui par qui et en qui tout a été créé. Devenu homme, il n’a pas rougi de la mesure de l’humanité. Celui qui n’a pas refusé d’être cela comme nous, comment repousserait-il les choses auxquelles on pouvait constater qu’il était vraiment comme nous? Si nous l’écartons des réalités humaines, nous ne nous distinguons pas de ceux qui, comme si cela était possible, non seulement le dépouillent de sa chair, mais ne croient pas à l’Ecriture divine et détruisent entièrement le mystère de 1 incarnation, le salut du monde, l’espérance, la résurrection.”
Théodoret de Cyr, autre grand défenseur de la foi à Ephèse (+ avant 466), dans son commentaire sur 2 Cor. 8, 9, parle de “l’extrême pauvreté” par laquelle le Sauveur nous procure à tous ses richesses z’. Hésychius de Jérusalem (+ après 451) montre aussi, à propos du même verset de saint Paul, que le Fils de Dieu, se faisant homme, est devenu, à cause de nous, non seulement pauvre, mais “étranger”, car bien qu’il soit venu dans ce qui lui appartenait, les siens ne l’ont point reçu”.

4. Conclusions
La conception de la pauvreté chrétienne que se font les Pères de l’Eglise se fonde sur la considération du mystère du Verbe incarné. En lui, ils voient d’abord ce qu’on pourrait appeler une pauvreté de nature, ou d’existence, dont la pauvreté de fait sera une conséquence. La première est identifiée avec l’anéantissement, la kénose, l’appauvrissement qui consiste, pour le Verbe, à devenir homme: “Et le Verbe s’est fait chair…” “Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave et devenant semblable aux hommes, s’étant comporté comme un homme…” Ces textes de saint Jean (1, 14) et de saint Paul (Ph. 2, 7) sont cités pour illustrer cette réalité: “se faisant chair”, le Verbe, non seulement s’unit personnellement à une nature d’homme – esprit et corps – mais entre, lui qui est sans péché, dans la condition de l’humanité pécheresse, dont il devient solidaire volontairement. C’est cette nature d’homme, qui est nôtre, qui est pauvre, indigente: telle est bien “notre pauvreté”; c’est elle qu’il assume, c’est à elle qu’il s’unit, c’est avec elle qu’il s’identifie. Il devient pauvre en devenant comme nous. En lui, c’est vraiment Dieu – puisqu’il était et qu’il reste le Verbe – qui devient pauvre, et ce n’est pas seulement son humanité: celle-ci, comme le répètent les défenseurs du dogme des deux natures en une personne, est inséparable de sa divinité: la pauvreté du Christ est la pauvreté volontaire de Dieu lui-même. Elle consiste d’abord dans le fait de l’Incarnation voulu “à cause de nous”, propter nos, par amour.
La pauvreté de fait, c’est-à-dire l’ensemble des manifestations de pauvreté qui marquent sa vie, est une conséquence et un signe de cette pauvreté de nature. C’est parce qu’il est d’abord devenu “un pauvre homme”, pourrait-on dire, pauper homo 11, qu’il a été aussi “un homme pauvre”. Le dénuement qui a marqué son enfance, sa vie publique, alors qu’il “n’avait pas où reposer sa tête”, était la suite et la preuve de cette Incarnation rédemptrice et de la charité universelle pour laquelle il l’avait voulue: il était devenu l’homme de tous, même des plus dépourvus de ressources matérielles ou intellectuelles.
Théodote d’Ancyre insiste sur ce point: il est devenu un homme ordinaire, commun: comtnunis apparuit et pauperz5. La pauvreté du Verbe devenu homme devient la pauvreté de l’homme Jésus: il en prend pleine conscience il en assume toutes les conséquences. Et c’est ce renoncement volontaire aux richesses de sa divinité qui le conduit, par obéissance, à toutes les souffrances de sa vie et de sa passion, jusqu’à la mort, et la mort sur la croix.
Cette pauvreté de nature se réalise au jour le jour d’une façon douloureuse; on l’a vu, pauvreté et souffrance sont associées par les Pères de l’Eglise lorsqu’ils parlent de lui, comme elles l’avaient été par les psalmistes lorsqu’ils avaient prophétisé à son sujet.
De plus, à partir de saint Grégoire le Grand, et tout au long du Moyen Age, on insistera sur les aspects intérieurs, pour ainsi dire psychologiques, de cette pauvreté dans le Christ: sur sa patience et son humilité, et sur les circonstances extérieures qui ont rendu visibles ces vertus. Les grands défenseurs de la foi, au temps des controverses des ive et v° siècles n’avaient point méconnu ces données. Mais, pour eux, le fait fondamental n’était point que Jésus ait vécu pauvrement, mais d’abord qu’il ait renoncé, par l’Incarnation, aux richesses de sa divinité.

II. – AU XIIIe SIECLE
1. La controverse sur la pauvreté
Les Ordres mendiants refusaient la propriété des biens temporels et prétendaient, à ce titre, imiter le Christ. La question surgissait donc: le Christ avait-il possédé des biens temporels, et pouvait-on l’imiter en les refusant? Sans entrer ici dans le détail des controverses dont fut l’objet la pauvreté du Christ il suffira de noter que la réponse des théologiens des nouveaux Ordres était conciliable avec 1 affirmation de la royauté du Christ. L’un des défenseurs les plus énergiques de “l’extrême pauvreté” du Christ, Richard de Mediavilla zb affirme, d’une manière très explicite, la royauté universelle du Christ.
Si le Christ a vécu pauvre, c’est donc volontairement: c’est là une donnée de fait. En droit, il pouvait disposer librement de tous les biens temporels, dont il était roi absolu. Saint Bonaventure montre dans sa pauvreté le fondement de l’état de perfection, dans sa royauté le fondement de la propriété ecclésiastique: “Le sacerdoce du Christ, on en trouve la figure, moins dans le sacerdoce d’Aaron que dans celui de Melchisédech, qui fut à la fois roi et prêtre, comme il est dit dans l’Epître aux Hébreux ch. VII. Et, sans doute, le Seigneur a refusé les honneurs royaux, afin de nous donner l’exemple de l’humilité; il fut pauvre et mendiant. Mais, dans sa très douce bénignité, il ne força pas les autres à l’imiter. Il savait bien, en effet, qu’il vaut mieux avoir des mercenaires que peu ou pas de fils. C’est pourquoi, la charité se refroidissant, l’Esprit Saint a disposé que l’Eglise serait dans l’abondance au point de vue temporel, afin que le culte de Dieu ne subît pas de détriment du fait de la pauvreté ou de l’indigence des clercs.” Saint Bonaventure se plaît à insister sur le caractère volontaire de la pauvreté du Christ-Roi: “Il est le Maître de l’univers et donc roi dans un sens absolu; il est roi, lui à qui tout appartient… C’est pour nous que le Christ a assumé la pauvreté.”
C’est sous cet aspect de renoncement volontaire que la pensée franciscaine avait aimé dès les origines de l’Ordre des Mineurs, considérer la royauté du Christ. Saint Antoine de Padoue avait souvent insisté, dans ses sermons, sur le contraste qui existe entre la majesté terrible à laquelle le Christ-Roi avait droit, et la douceur pacifique, l’humble pauvreté qu’il avait acceptées 1°. La royauté du Christ devient pour Eustache d’Arras, o.f.m., l’occasion d’une exhortation directe au refus des honneurs et des prélatures et, à la fin du siècle, un maître franciscain d’Oxford fit de ce dénuement volontaire du Christ-Roi le thème d’un très beau sermon pour le Vendredi Saint 31.
Renoncer, comme le Christ, au droit qu’ont tous les fidèles de posséder des biens temporels est donc le moyen le plus efficace de participer à sa royauté: “Il est riche, certes, celui qui possède autant que le roi du ciel et de la terre. Tel est celui qui n’a rien en propre et possède tout dans la charité.” Ceux qui sont vraiment pauvres, dit encore saint Bonaventure, ceux-là commencent d’être vraiment rois 34. Ainsi se trouve fondée sur la royauté même du Christ la possibilité de l’imiter dans l’état de pauvreté. Il y a plus la royauté du Christ ne justifie pas seulement la pauvreté des Mendiants, elle la rend possible: le voeu de pauvreté, explique le franciscain Hugues de Digne, n’est légitime que parce que la chrétienté est un royaume; on ne peut, en effet, renoncer à son droit qu’en faveur de la communauté et en vue du bien commun. Or, la perfection évangélique réalisée par “l’extrême pauvreté” est toute au bénéfice des intérêts publics du royaume des chrétiens. On ne pouvait prendre l’idée de royauté en un sens plus strict, ni l’utiliser avec plus de logique: à l’exemple du Christ-Roi, l’Eglise est reine si elle est pauvre en esprit, si elle sait user des biens de ce monde sans leur être attachée.

2. Jean de Paris
Dans les premières années du XIVe siècle, un maître en théologie de Paris Jean Quidort, dit “de Paris” intervient, du point de vue doctrinal, dans le différend qui oppose Philippe le Bel à Boniface VIII. Il le fait dans son traité Sur le pouvoir du roi et du pape.
Selon lui, le pouvoir royal du Christ n’est pas d’ordre temporel. Dès le prologue, Jean de Paris l’affirme clairement et se plaît à y insister. Seuls, ceux qui n’ont pas l’intelligence des Ecritures peuvent croire le contraire: Hérode, par exemple, craignait que le Christ ne lui ravît son pouvoir. Et Jean de Paris, à la suite de la tradition médiévale et de saint Thomas, réfute avec complaisance cette aberration ridicule: la connaissance des textes prophétiques eût épargné à Hérode une erreur aussi grossière. Le Christ devait nous l’enseigner lui-même: son royaume n’est pas de ce monde, sa royauté est toute spirituelle.
Ce point de doctrine une fois établi, Jean de Paris en cherche l’explication théologique; il distingue entre ce qui convient au Christ en raison de sa divinité et ce qui lui convient au titre de son humanité, considérée d’abord comme unie à la personne du Verbe, puis en elle-même.
1. Fils de Dieu et égal à son Père, le Christ est roi universel de tous les êtres qu’il a créés.
2. En tant qu’Homme-Dieu, c’est-à-dire en tant que médiateur, il est roi des hommes qu’il a rachetés: il exerce dès ici-bas la royauté spirituelle qu’il possédait en vertu de l’union hypostatique et qu’il a voulu acquérir en outre au prix de son sacrifice. Il nous fait participer à sa dignité: dans la mesure où, unis à lui par la foi et la charité, ils offrent à Dieu le sacrifice d’un coeur contrit, tous les justes sont réellement prêtres et rois; les ministres de l’Eglise le sont à un titre spécial- ils traduisent en des rites extérieurs, qui contiennent et communiquent la grâce, le sacrifice commun de tous les fidèles ^z.
3. Considéré enfin dans son humanité seule, le Christ n’est pas roi temporel des biens possédés par les hommes, fussent-ils chrétiens. Pour sa nature humaine, en effet, il a volontairement accepté la pauvreté, ainsi que les autres “déficiences” qu’il pouvait assumer sans contracter le péché (defectus indetrectabiles).
A la lumière cette distinction, Jean de Paris interprète les récits évangéliques et les textes traditionnels. Au cours de sa vie terrestre, le Christ n’a pas exercé de “propriété ou juridiction temporelle sur les biens des laïcs”. S’il a semblé parfois en disposer en maître, il agissait en vertu de sa divinité, et pour manifester qu’il était Dieu. En tant qu’homme, il a choisi, pour nous donner l’exemple de la vertu, un royaume qui ne fût pas de ce monde, et c’est celui qu’il continue d’exercer dans son Eglise: il règne par la foi en exigeant des hommes la soumission de la partie la plus spirituelle de leur être. A ce prix, il les conduit au royaume des cieux: “Il règne donc sur les coeurs des fidèles et non sur leurs possessions.”
Ainsi, Jean de Paris – et il est le premier à le faire – cherche la justification dogmatique de la pauvreté du Christ dans la doctrine des “déficiences” assumées par l’Homme-Dieu. Dans son Commentaire sur les sentences, il avait exposé sur ce point une théorie en tout conforme à l’enseignement traditionnel: s’il existe dans le Christ des imperfections et des carences, c’est parce qu’il les a adoptées pour nous racheter; avant revêtu la nature humaine dans sa pureté originelle, il ne pouvait subir que volontairement les conséquences du péché. Parmi ces conséquences, les Scolastiques énuméraient la faim, la soif, et la mort; Jean de Paris y ajoute la pauvreté. Son originalité consiste à demander à la théologie traditionnelle la solution des questions soulevées par la controverse politique de son temps.

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