EMMANUEL LVINAS… – PHILISOPHE JUIF DU XXIME SICLE (1905-1995), N VILNIUS.

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EMMANUEL LVINAS…

RSUM DE SA VIE :

PHILISOPHE JUIF DU XXIME SICLE (1905-1995), N VILNIUS.

Marqu par l’acceuil de sa femme et de son fils pendant la guerre dans un couvent de religieuses, Emmanuel Lvinas est rest fidle sa religion, mais reprsente pour les chrtiens, la plus grande avance d’un juif vers le christianisme.
Lira Maritain et Bergson lors de son arrive Paris dans les annes 30.
Il a notamment t un interlocuteur privilgi de Jean Paul II pendant plus de 20 ans.
Avec Hans Jonas, il dveloppe le thme de la rsponsabilit, un appel dchirant aprs ce qu’ils nomment » le retrait de Dieu » dans ces pages dchirantes de l’histoire que sont des drames comme la Schoah…. Ses crits, et en particulier « Autrement qu’tre ou au del de l’essence » voque l’exposition du visage et la knose (se vider en grec) qui reprenne pour le chrtien les thmes dvelopps par Saint Paul dans l’Epitre aux Philippiens…(Chap 2).
Sa mort la veille de Nol 1995, forme comme un signe crivait P. Ricoeur dans le Monde, Lvinas s’teint la veille d’une naissance. On ne peut reprocher sa fidlit au judasme, on peut par contre se rjouir de ce pont trac entre deux peuples, ces fils spirituels du mme Dieu…
Biographie : Emmanuel Lvinas : la vie et la trace, par Salomon Malka, J.C. Latts 324p., 20 Euros

COMMENTAIRES …

A) LE THME DE LA PASSIVIT…

Lvinas, dans « Autrement qu’tre et au-del de l’essence » parle d’une passivit plus que passive, d’une exposition totale la loi de l’autre, d’une dnudation, d’un sacrifice. Il ne parle pas de changer de joue, mais se contente d’exposer cette exposition qui fait signe, qui cristallise le Dire dans le Dit.
Entre les deux, et sous les rserves de l’acte sacrificiel ultime du Christ (Romains 5,17, cf plus loin ), je resterais dans le « plan humain » pour noter l’importance du visage. Lorsque le sujet s’expose en tournant l’autre joue, il prsente son visage et dans son visage l’autre est assign une responsabilit.
Le visage qui s’expose c’est le dbut, la trace de la relation. C’est une exposition la fois passive et active de l’homme bless l’autre. C’est le seul moyen d’introduire la parole.
Dans le monde animal, le face face n’existe pas, le visage n’est pas expos dans la relation, en particulier dans la sexualit. Chez l’homme, le visage s’expose. Il est toujours nu devant l’autre. Sans visage, l’homme retombe l’tat d’animal. Ne dit-on pas que la pornographie c’est l’exposition du corps sans visage.
Toute relation qui ne passe pas par le visage conduit la possession de l’autre. Ce principe s’applique l’ensemble des rapports interpersonnels (violence muette, viol, meurtre, adultre, convoitise). Si l’on rtablit le visage, l’autre peut advenir.
Lorsque le visage s’expose, ne serait-ce que l’instant ncessaire l’homme bless pour exposer l’autre joue, la relation commence et la responsabilit de l’autre est engage. Si le visage est masqu, il ne peut y avoir de relation.
Si l’autre, ou plutt quand l’autre prend conscience de sa responsabilit, il peut s’ouvrir la relation.
Pari audacieux de l’exposition du visage. Esprance d’une relation. L’homme ne peut aller plus loin sans l’Autre. Mais c’est un autre sujet, que nous aborderons plus loin.

b) L’exposition
L’exposition est le thme principal de Lvinas dans « Autrement qu’tre ou au-del de l’essence » :
« L’un s’expose l’autre comme une peau s’expose ce qui la blesse, comme une joue offerte celui qui frappe » (Autrement qu’tre ou au del de l’essence, Poche p. 83).
Pour moi, l’exposition rejoint ce que j’appele le « sacrifice-actif » ou le « suivre-actif » en opposition au « sacrifice-alin » ou au « suivre-passif ». Il y a dans l’exposition la trace d’un verbe qui se contente du silence pour exposer et assigner l’autre l’attention. C’est le thme central pour moi de l’arbre du jardin d’Eden dans la parole du « Tu ne mangeras pas » ( l’inaccompli) et qui prend sa pleine dimension dans « l’exposition » sur la croix (voir aussi sur ce thme, chez Paul Beauchamp, dans L’un et l’Autre Testament)…
Pour comprendre, dans une acception chrtienne et donc rductrice le texte de Lvinas, il faut traduire le « Dire » comme le Dieu indicible et le « Dit », comme le Verbe qui s’expose, comme la trace, la parabole vivante du Christ qui s’expose sur la Croix :
« Mais le Dire est dnudation de la dnudation, donnant signe de sa signifiance mme, expression de l’exposition  » hyperbole de la passivit qui drange l’eau qui dort, o, sans Dire, la passivit grouillerait de secret desseins.
Passivit de l’exposition en rponse une assignation qui m’identifie comme l’unique, non point en me ramenant moi-mme, mais en me dpouillant de toute quiddit identique et, par consquent, de toute forme, de toute investiture, qui se glisserait encore dans l’assignation . »
Dans ce texte, Lvinas prsente sous la mtaphore du Dire et du Dit ce qui peut tre pour nous Dieu et Christ, le mystre du Christ qui s’expose sur la Croix . On retrouve les textes de la tradition judo-chretienne et surtout de l’Ecriture :
Isae 53,12 : « Il s’est dpouill lui mme jusqu’ la mort », le « Il s’annantit lui-mme, obissant jusqu’ la mort ». (Phil 2, 6 -11), le « Tu n’as pas voulu de sacrifices ni d’offrandes, mais tu m’as fait un corps (He 10, 5) ou encore le : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : « Voici je viens. Dans le livre est crit ce que tu veux que je fasse » Ps 39, 7.
Plus loin dans son livre, Lvinas a un passage trs beau sur le sens de ce que je qualifierais « l’incarnation » :
« La responsabilit pour Autrui » dans son antriorit par rapport ma libert (…) est une passivit plus passive que la passivit » exposition l’autre sans assomption de cette exposition mme, exposition sans retenue, exposition de l’exposition, expression, Dire. Franchise, sincrit, vracit du Dire. Non pas Dire se dissimulant et se protgeant dans le Dit, se payant de mots en face de l’autre » mais dire en se dcouvrant » c’est--dire se dnudant de sa peau  » sensibilit fleur de peau, fleur de nerfs, s’offrant jusqu’ la souffrance  » ainsi, tout signe, se signifiant. La substitution bout d’tre aboutit au Dire  » la donation de signe, donnant signe de cette donation de signe, s’exprimant . »
Pour moi c’est une des plus belles expressions de la passion du Christ, qui donne le sens de cette passion sans toutefois le nommer. Ecoutons la suite :
« Dans la sincrit, dans la franchise, dans la vracit de ce Dire  » dans le dcouvert de la souffrance « l’tre s’altre. Mais ce dire demeure, dans son activit, passivit ; plus passif que toute passivit, car sacrifice sans rserve, sans retenue . »
« C’est partir de la proximit qu’il prend son sens. (…) Dans la provocation anarchique qui m’ordonne l’autre, s’impose la voie qui mne la thmatisation et une prise de conscience : La prise de conscience est motive par la prsence du tiers cot du prochain approch; le tiers aussi est approch; la relation entre le prochain et le tiers ne peut tre indiffrente moi qui approche « 
C’est pour moi le thme central. Dans ce tiers, ce Christ expos sur la croix, il y a une assignation laquelle on ne peut se drober, laquelle l’homme, dans l’exercice de ses relations avec autrui se sent responsable, en vrit. Comment tre faux face soi-mme et donc face l’autre, si dans l’attention qui caractrise nos dcisions nous mettons en perspective cette exposition du Christ en croix. Quel frein, quelle dmarche de mmet ou d’avoir rsiste cette knose, cet abaissement d’un Christ qui se prsente nous dans sa nudit expose, dans ce sacrifice non voulu. Sacrifice actif par son silence qui expose et assigne sans contraindre. La Croix n’est pas une alination, une loi que l’on doit craindre. Il est le tout de l’amour divin. Suprme tant sans l’tre, car infini inatteignable, non-rattrapable, in-imitable.
« Le surgissement d’une subjectivit [foi ?], d’une me, d’un qui, demeure corrlatif de l’tre [Savoir ?], c’est--dire simultan et un avec lui. (…) Mais la manifestation de l’tre lui-mme impliquerait une sparation dans l’tre. » Pour cela, il faut le temps, le temps de la dcouverte de l’tre et des retrouvailles de la vrit, runion sous l’unit de l’aperception, recommencement [Natre de nouveau ?] du prsent . »
La prise de conscience, l’clairage de la croix, la chute du voile est renaissance. « L’essence de l’tre est dispersion de l’opacit . »
Le texte suivant donne une trs belle image de la mission du Christ. Mais cette version non confessionnelle et qui reste philosophique grce la mtaphore du Dire et du Dit parle beaucoup plus pour un Chrtien :
« Le Dire tendu vers le Dit et s’absorbant en lui, corrlatif du Dit, nomme un tant, dans la lumire ou la rsonance du temps vcu qui laisse apparatre le phnomne, lumire et rsonance qui peuvent leur tour, s’identifier dans un autre Dit. Dsignation et rsonance qui ne viennent s’ajouter du dehors au phnomne par l’effet d’un code conventionnel rglementant l’usage d’un systme de signes. C’est dans le dj-dit que les mots – lments d’un vocabulaire historiquement constitu  » trouveront leur fonction de signe et un emploi et feront pulluler toutes les possibilits du vocabulaire. (Note de Lvinas : Mais cela atteste une passivit extrme du Dire de derrire le Dire se faisait simplement corrlatif du Dit; passivit de l’exposition la souffrance et au traumatisme, que le prsent ouvrage essaye de thmatiser.)  » (65)
Je traduirais ainsi ce mme paragraphe : « Dieu tout tendu vers le Christ-Verbe et s’absorbant en lui, corrlatif du Verbe, nomme un tant, Jsus [Dieu Sauve], dans la lumire [Transfiguration] ou la rsonance du temps vcu [Ancien testament] qui laisse apparatre le phnomne [Sens cach du visible, Dchirement du voile], lumire et rsonance qui peuvent leur tour, s’identifier dans un autre Dit [Esprit-Saint]. Dsignation et rsonance qui ne viennent s’ajouter du dehors au phnomne [sens cach d'une ralit visible] par l’effet d’un code conventionnel rglementant l’usage d’un systme de signes [loi juive]. C’est dans le dj-dit [Ancien Testament] que les mots [paraboles du Christ]- lments d’un vocabulaire historiquement constitu  » trouveront leur fonction de signe [Nouvelle alliance] et un emploi et feront pulluler toutes les possibilits du vocabulaire [Nouvelle vanglisation]. (Note de Lvinas : Mais cela atteste une passivit extrme Dieu de derrire Dieu le fils, se faisait simplement proche du Christ; passivit de l’exposition la souffrance [sur la Croix] et au traumatisme, que le prsent ouvrage essaie de thmatiser.
Que dire aprs un texte d’une si grande porte ? Je rajouterais une clarification, sur cette vision du Christ pour montrer, que loin d’tre une image, elle est icne, c’est dire qu’il faut percevoir le Christ non comme un tant suprme auquel on peut parvenir mais comme un infini dans l’abaissement, un jusqu’au bout de la knose auquel on est appel tendre, sans en pouvoir saisir l’essence .

c) La faille de la mmet…
La recherche sur l’tre ne cesse de progresser. Des multiples voies ouvertes par Aristote on est parvenu l’tre-l Heidegerien, l’tre-en-acte Husserlien. Mais le chemin de l’tre-idle l’tre-agape n’est pas termin tant que le Moi reste prsent dans ce Palais de sable . Il faut parvenir un autrement-qu’tre lvinassien, dpasser l’tre en acte o le Moi garde sa matrise; dans un au-del de l’tre, dans une passivit plus que passive o le dsir d’un autre vient supplanter son dsir. Le dsir ne peut devenir Dsir que lorsqu’il a t mis l’preuve du dsir de l’autre. Lorsque l’autre n’est pas, l’tant ne peut tre.
Ce message est-il une nouvelle synchronie. Il ne semble pas. Au contraire, la porte troite de l’Agape est diachronie, incarnation et rvlation d’un au-del. La totalit est fermeture autour du Moi et de l’image du Moi dans le Mme. L’ouverture l’autre, son assignation, la responsabilit qui m’engage est rupture, dpossession et knose. Elle est chemin d’infini.
Le voile dchir par la Passion a t lentement recousu par la systmatisation totalitaire d’une raison omnisciente. Il convient de retrouver dans la Trace du divin sa responsabilit originelle pour autrui. L’Esprit de Vrit n’est pas dans la cristallisation du dit mais dans une dialectique entre voile et dvoilement . L’criture, la Loi, trace du Dire, de la Parole vivante reste chemin de conversion.
Celui qui cre le vent, qui rvle l’homme quel est son dessein, qui des tnbres produit l’aurore, qui marche sur les hauteurs de la terre, il se nomme le Seigneur, Dieu de l’univers (Am 4,13)
Peut-tre faut-il que les tnbres soit , que la totalit d’un cogito tout puissant soit dtruite, pour que le cur humain retrouve une dynamique rflexive et une difficile libert.

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