LA CENTRALIT DE LA TRANSFIGURATION DANS LA SPIRITUALIT ORTHODOXE

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LA CENTRALIT DE LA TRANSFIGURATION DANS LA SPIRITUALIT ORTHODOXE

CONFRENCE PRONONCE PAR LE MTROPOLITE STEPHANOS DE TALLINN

lors de la XXXIe Rencontre Internationale et interconfessionnelle des Religieuses et des Religieux Neuendettelsau Allemagne du Sud le 16 juillet 2006

Quel est le sens de la Transfiguration, lune des douze grandes ftes de lanne liturgique et quelles en sont les consquences pour la vie du monde, cest cela que je vais mefforcer de vous rpondre tout en esprant par avance votre indulgence.
Mon propos en effet ne sera jamais quun ple reflet de la profondeur qui se dgage de cet immense mystre. Bien plus, pour pouvoir sapprocher de la lumire de la Transfiguration, il faut dabord prendre la rsolution de gravir son propre Thabor qui est le lieu du cur libr de toutes ses passions. Si en effet cest lEsprit Saint qui nous transfigure, qui fait natre, grandir et vivre le Christ en nous, alors il faut lui faire de la place en nous purifiant de tout ce qui peut faire obstacle au rayonnement de lAmour divin. Rappelons-nous de ce que disait dj le moine Pacme au 4e sicle : Dans la puret de son cur, lhomme voit le Dieu invisible comme dans un miroir . La transfiguration intrieure, soulignait le Patriarche Bartholome tout rcemment, exige un changement radical ou, pour utiliser le vocabulaire thologique, la metanoa Nous ne pouvons pas tre transforms, si nous navons pas dabord t purifis de tout ce qui soppose la transfiguration, si nous navons pas compris ce qui dfigure le cur humain . (1) Sinon quoi bon raisonner sur la nature de la grce, si lon ne ressent pas en soi son action ?
Avant daller plus loin, commenons par voir ce quil en est du temps, du moment o se passe lvnement de la Transfiguration.
Saint Nicodme lHagiorite, tout comme Eusbe de Csare et bien dautres dans lEglise, est convaincu que la Transfiguration eut lieu quarante jours avant la Passion, autrement dit au mois de fvrier et non pas en aot comme cest le cas maintenant et il reprend vertement Meletios dAthnes, qui prtend que la Transfiguration eut lieu le 6 aot, par ces termes : il aurait d appuyer ces dires par quelque tmoin et non pas avancer des paroles non contrles et non soutenues par des tmoignages et il stonne de voir comment il est possible de croire de telles allgations, qui sont dpourvues de tmoignages et de vraies certitudes ! (2)
Alors, pourquoi le 6 aot et non pas au mois de fvrier ? Certainement pour des raisons de pdagogie. Au mois de fvrier en effet, nous tombons en pleine priode de Carme, ce qui risque cause du jene propre ce temps liturgique dattnuer lclat festif de cette solennit, laquelle met en vidence la joie des chrtiens pour la gloire future dont ils seront un jour revtus. La fte est donc dplace en aot et non pas de faon fortuite : du 6 aot au 14 septembre, jour de linvention de la Sainte Croix, il y a quarante jours, tout comme il y a quarante jours entre la Transfiguration et la Passion du Christ. Il y a donc bien un lien rel entre le Thabor et le Golgotha.
Ce syndrome du Thabor-Golgotha, crit Kallistos Ware, se retrouve dans les textes liturgiques du 6 aot. Ainsi les deux premiers stichres des grandes vpres, qui dcrivent le moment de la Transfiguration, commencent dune manire signifiante par ces mots : avant ta Crucifixion, Seigneur !Dans le mme esprit, aux matines, le premier stichre des laudes dbute par ces mots : avant ta prcieuse Croix et ta Passion Le lien entre la Transfiguration et la Crucifixion est soulign de la mme manire dans le kondakion de la fte : Tu tes transfigur sur la montagne, Christ notre Dieu, laissant tes disciples contempler ta gloire autant quils le pouvaient, de sorte que, te voyant crucifi, ils puisssent comprendre que ta souffrance tait volontaire Il convient donc que les disciples du Christ, au moment de la Crucifixion, se souviennent de la thophanie du Thabor et quils comprennent que le Golgotha est galement une thophanie. La Transfiguration et la Passion doivent tre comprises dans les termes lune de lautre, et galement bien sr, dans les termes de la Rsurrection (3).
Thabor-Golgotha : tout est susceptible dtre transfigur mais cela nest possible qua travers la Croix, par laquelle la joie est donne dans le monde entier. Gloire et souffrance, autrement dit knose et sacrifice de la Croix dune part et grande joie de la Transfiguration et de la Rsurrection dautre part, vont donc de pair : dans notre vie comme dans celle du Christ lui-mme, Thabor et Golgotha ces deux collines – constituent bien un seul et mme mystre. Pour nous chrtiens, la leon est claire : nous sommes prsents avec le Christ dans la gloire du sommet de la montagne, nous sommes aussi prsents avec lui Gethsmani et au Golgotha. Et cest bien de cela quil sagit : toute notre esprance dcoule de cette grande certitude, que la Transfiguration conduit la Croix et la Croix mne la Rsurrection.
Quand nous lisons lEvangile, nous voyons que de cet vnement il se dgage trois moments pour notre dification spirituelle : dabord la monte, cest--dire lascse, la purification du coeur , la lutte contre les passions ; ensuite le repos, la joie, la contemplation de la prsence de Dieu, la communion Dieu ; et enfin, la redescente dans la plaine, dans le quotidien, dans la banalit de linstant. Cette succession constitue la trame de notre existence selon que notre vie dans lEglise suit ce rythme comme une sorte de respiration liturgique et plus particulirement lorsque nous nous prparons la Divine Eucharistie. La Transfiguration a, en ce sens, un caractre eschatologique ; elle est, selon les mots de saint Basile, linauguration de la glorieuse parousie, du second Avnement du Christ.
Venez, gravissons la montagne du Seigneur jusque dans la maison de notre Dieu et contemplons la gloire de la Transfiguration, gloire que tient du Pre le Fils unique de Dieu ; sa lumire prenons la lumire ; puis, levs par lEsprit, nous chanterons dans tous les sicles la consubstantielle Trinit ( doxastikon de la litie ). Ainsi, d abord nous montons, nous escaladons, nous gravissons le chemin ardu pour arriver aux pieds du Seigneur. Puis nous communions dans la vision de Dieu, dans la certitude de sa prsence dans nos curs. Enfin, nous redescendons au bas de la montagne, pour y retrouver nos frres et surs et le monde entier qui ignore Dieu. Notre monde, en proie aux forces sataniques, livr au pch et aux tnbres. Tout est li. Si vraiment nous parvenons entrer dans la plnitude de la Transfiguration, ce nest pas pour la garder jalousement pour nous, pour notre propre rassasiement, pour notre propre satisfaction ni notre propre batitude. Cest pour nous remplir de Dieu, nous remplir tellement de sa prsence, de sa grce, de son Esprit, de cet Esprit qui nous brle comme un feu car lEsprit Saint est feu ; le feu qui ne se consume pas ou plutt qui consume seulement nos impurets et qui illumine et qui console et qui rjouit et qui fortifie les curs Pour tre les tmoins de la grce de Dieu dans le monde (4).
Reste le plus important commenter : le thme de la lumire du Thabor. Quest-ce que cette lumire qui irradie du Christ sur la montagne et les aptres ? Cest, rpondent les Pres de lEglise, la manifestation de la gloire de Dieu. La lumire inaccessible et sans dclin qui a brill sur le mont Thaborest lnergie divine. Comme telle, elle est la lumire une de la Sainte Trinit , crit le Pre Sophrony, un grand spirituel du XXe sicle.
Mais encore ? En ce jour sur le Thabor, le Christ, lumire qui a prcd le soleil, rvle mystiquement limage de la Trinit, chantons-nous au cours des vpres de la fte. Tout en tant trinitaire, la gloire de la Transfiguration est de mme plus spcifiquement christique. La lumire incre qui rayonne du Seigneur Jsus le rvle comme vrai Dieu de vrai Dieu, consubstantiel au Pre , selon la formule du Credo :Lumire immuable, Verbe, proclame lexapostilaire de la fte, Lumire du Pre inengendr, dans ta lumire en ce jour au Thabor nous avons vu la lumire du Pre, la lumire de lEsprit qui claire le monde et ailleurs, dans laudes, la voix du Pre clairement te proclama son Fils bien-aim partageant mme trne et consubstantielCe qui fera dire Saint Jean Damascne : le Christ a t transfigur non pas en assumant ce quil ntait pas, mais en manifestant ses disciples ce quil tait, ouvrant leurs yeux . Et saint Andr de Crte dajouter : A cet instant, le Christ nest pas devenu plus radieux ou plus exalt. Loin de l : il est rest ce quil tait avant . Aussi, selon Paul Evdokimov, le rcit vanglique ne parle pas de la transfiguration du Seigneur, mais de celle des aptres . La Transfiguration au Thabor ne fut pas celle du Christ, disent les Pres de lEglise, mais celle des aptres par lEsprit Saint.
Avant daller plus loin dans notre propos, il convient de prciser quil ny a pas de juxtaposition de lhumain et du divin en Christ, mais il y a irradiation de la divinit dans lhumanit du Christ, et cette humanit du Christ, qui nous englobe tous, nous communions plus directement avec elle dans les sacrements, cest--dire, prcise Olivier Clment, essentiellement dans le baptme et leucharistie (5). Cest une humanit difie et donc difiante, la dification ne signifiant pas une vacuation de lhumain qui serait remplac par le divin, mais justement une transfiguration, un accomplissement, une plnitude du divin : lhumanit du Christ est pntre, transfigure, par la gloire dont limprgne lEsprit Saint ; cest un sma pneumatikon, un corps spirituel comme dit Paul, cest--dire un corps pntr par lEsprit, par la vie divine, par le feu divin ; non pas un corps dmatrialis mais au contraire un corps pleinement vivifi. De la mme manire, par le mystre de lEglise, la chair de la terre, assimile par lEsprit au corps glorieux du Christ, devient selon Grgoire Palamas pour les chrtiens une source intarissable de sanctification .
La Transfiguration na pas t un phnomne circonscrit dans le temps et lespace. Le Christ na pas chang ce moment-l : ce sont les aptres qui ont reu pour un moment la facult de voir le Christ tel quil tait dans sa ralit la plus profonde, afin quils comprennent la signification vritable de la Croix, disent les textes liturgiques et le texte de lEvangile : Jsus sentretenait avec Mose et Elie de sa Passion. La gloire vient par la Croix et la Croix sera alors lengloutissement de la mort dans la lumire.
Cest donc parce que les Aptres ont chang quils ont pu voir le changement, la transfiguration dans la forme divine du Christ ; non pas son essence divine, qui est inatteignable et que par consquent ils nauraient pas pu supporter mais ses nergies – en quelque sorte les rayons du soleil – par lesquelles, dans son amour infini, il sort ternellement de lui-mme pour se rendre connaissable et visible. Par la lumire de Dieu les aptres se sont trouvs pntrs, illumins ; ils ont pu se voir, voir Dieu et resplendir leur tour puisque Dieu, selon Grgoire Palamas, sest rendu visible non seulement leur intellect (nous ) mais aussi leurs sens corporels qui ont t changs par la puissance de lEsprit divin . Accessible aux sens et lintellect, la lumire divine transcende en mme temps toutes les dimensions de notre condition de cratures, nos sens et notre intellect Lhomme peut donc contempler, avec ses yeux de chair transforms, la lumire du Christ, comme les disciples ont pu, de leurs yeux transfigurs, contempler la gloire du Christ sur le Mont Thabor (6). Tout comme les aptres il nous est possible nous aussi de voir Dieu avec les sens du corps, non pas les sens ordinaires mais, redisons-le nouveau, changs par la puissance de lEsprit divin. Changement contenu, toujours selon Grgoire Palamas, dans lassomption mme de notre nature par lunion avec le Verbe de Dieu . Cest dans la mesure o nous sommes en Christ que lhumanit du Christ pntre par la lumire de lEsprit se communique notre humanit.
Ainsi, pour Grgoire Palamas, la lumire divine est une donne pour lexprience mystique ; cest le caractre visible de la Divinit, des nergies dans lesquelles Dieu se communique et se rvle ceux qui ont purifi leurs curs.
Palamas en effet sest trouv face au problme suivant : comment lhomme peut connatre Dieu tout en reconnaissant en mme temps que Dieu est par nature inconnaissable ? Pour en rendre raison, il explique que Dieu est tout entier essence et tout entier nergie, imparticipable dans son essence mais en mme temps participable dans ses nergies. Lnergie divine cest donc le mode existentiel de Dieu dans lequel celui-ci se manifeste et se communique. Lnergie divine, cest Dieu en tant quil sort de lui-mme.
Pour Olivier Clment, il y a ici antinomie (7): Dieu tout entier se manifeste et Dieu tout entier ne se manifeste pas ; tout entier il est conu et tout entier il est inconcevable pour lintelligence ; tout entier il est particip et tout entier il est imparticipable. Il y a participation la vie divine et en mme temps il y a transcendance totale et inaccessible de Dieu. Voil ce que va tenter de cerner cette distinction de la suressence inaccessible et des nergies participables. Ce nest pas une sparation. Cela ne veut pas dire quen Dieu il y a une frontire infranchissable : dun ct lessence, de lautre les nergies. Cela dsignerait plutt deux modes dexistence de Dieu : dune part, Dieu dans son altrit inobjectivable, dans la profondeur inaccessible de son existence personnelle, qui est amour inpuisable, unitrinit, et dautre part Dieu dans le don total quil fait de lui-mme, dans la toute prsence quil nous donne. Cette distinction ne met pas en cause lunit de DieuIl ne faut pas dire que tout cela lessence et les nergies est une seule chose, mais que tout cela appartient un seul Dieu vivant
Lhomme a t cr en vue de la dification. Mais lhomme en tant que crature possde aussi sa consistance propre, il nest pas de nature divine. Pour dcrire le mystre de cette union de la personne humaine avec son Crateur, Palamas a cart lide dune union selon lessence (katousian ) qui sapplique seulement aux personnes trinitaires entre elles, tout comme celle dune union selon lhypostase ou la personne ((kathypostasin ) qui ne sapplique qu lunion des natures divine et humaine dans la personne du Christ. Le seul mode dunion avec Dieu possible pour la nature humaine est celui qui sexerce selon la grce (kata harin ), cest--dire selon lnergie, cette nergie divine tant rpandue travers lEglise par lEsprit Saint. On voit en quoi lEsprit joue un rle minent dans cette doctrine insparablement thologique et spirituelle Cest seulement ainsi que lhomme deviendra alors de plus en plus homme mesure quil passera de l auto-nomie de la dchance la tho-nomie libratrice, restaurant la communion perdue avec Dieu (8).
Celui qui participe lnergie divinedevient lui-mme, en quelque sorte, lumire ; il est uni la lumire et avec la lumire il voit en pleine conscience tout ce qui reste cach ceux qui nont pas cette grce ; il surpasse ainsi non seulement les sens corporels, mais aussi tout ce qui peut tre connu ( par lintelligence ) car les curs purs voient Dieu () qui, tant la lumire habite en eux et se rvle ceux qui laiment, ses bien-aims (9). Lunion Dieu, la vision lumineuse est pour lhomme la fois pleinement objective, pleinement consciente, pleinement personnelle parce que tout tre humain porte en lui limage du Crateur, de sa participation libre la vie divine. Lhomme, crit Cyrille dAlexandrie, reut ds lorigine le contrle de ses dsirs et pouvait suivre librement les inclinations de son choix parce que la Dit, dont il est limage, est libre . Ainsi, cette union ne se rsout jamais en une intgration de la personne humaine dans lInfini divin ; elle est au contraire laccomplissement de sa destine libre et personnelle. De l galement linsistance des spirituels byzantins sur la ncessit dune rencontre personnelle avec le Christ, lieu o, par excellence, ont converg une fois pour toutes lexprience de lhomme par Dieu et celle de Dieu par lhomme. Ce nest plus moi qui vis, cest le Christ qui vit en moi proclame saint Paul.
La thologie de la lumire est donc inhrente la spiritualit orthodoxe : lune est impossible sans lautre. Derrire cette doctrine, on trouve lide fondamentale de lhomme fait limage et la ressemblance de Dieu, la Sainte Trinit. Le thme constant de saint Jean lEvangliste est lunion personnelle et organique entre Dieu et lhomme ; pour Saint Paul, nous venons de le voir, la vie chrtienne est avant tout vie en Christ. Le mystre de la Rdemption signifie donc la rcapitulation de notre nature par le Christ, Nouvel Adam et dans le Christ. Le mystre de la Pentecte nous rappelle que luvre de notre dification saccomplit en nous par le Saint Esprit, Donateur de la grce, celle-ci ntant pas considre par les Pres grecs comme un effet cr ; elle est lnergie mme de la Divinit se communiquant dans lEsprit Saint. Tu es devenue belle, mon me, en tapprochant de ma lumire ; ton approche a attir sur toi la participation de Ma beaut. Stant approche de la lumire, crit Grgoire de Nysse, lme devient lumire . La double conomie du Verbe et du Paraclet a pour but lunion des tres crs avec Dieu. Ici cependant, Crateur et crature ne fusionnent pas en un seul tre ; dans la thologie mystique orthodoxe, lhomme ne perd jamais sa propre intgrit. Mme difi il reste distinct mais non spar de Dieu : lhomme difi ne perd pas son libre arbitre mais cest tout aussi librement, par amour, quil se conforme la volont de Dieu. Lhomme ne devient pas Dieu par nature, mais il est seulement cr dieu, un dieu par grce. LEglise Orthodoxe carte de cette faon toute forme de panthisme.
Pour saint Symon le Nouveau Thologien (10) lexprience de la lumire, qui est la vie spirituelle consciente ( gnosis ), rvle la prsence de la grce acquise par la personne. Nous ne parlons pas des choses que nous ignorons, dit-il, mais de ce qui nous est connu nous rendons tmoignage. Car la lumire brille dj dans les tnbres, dans la nuit et dans le jour, dans nos curs et dans nos esprits. Elle nous illumine, cette lumire sans dclin, sans changement, inaltrable, jamais clipse ; elle parle, elle agit, elle vit et elle vivifie, elle transforme en lumire ceux quelle illumine. Dieu est lumire et ceux quil rend dignes de le voir le voient comme lumire ; ceux qui lont reu, lont reu comme lumire. Car la lumire de sa gloire prcde sa Face et il est impossible quIl apparaisse autrement que dans la lumire. Ceux qui nont pas vu cette lumire nont pas vu Dieu car Dieu est lumire. Ceux qui nont pas reu cette lumire nont pas encore reu la grce car en recevant la grce, on reoit la lumire divine et Dieu
La fte de la Transfiguration nous rappelle ainsi que le mystre de la dification de lhomme ne peut se raliser qu travers lillumination de tout ltre, par laquelle Dieu se rvle. Ce nest pas un tat passager qui ravit, qui arrache pour un moment ltre humain son exprience habituelle. Cest une vie pleinement consciente dans la lumire divine, dans la communion incessante avec Dieu.
Dieu en sincarnant na pas seulement sanctifi lhumanit mais aussi le monde entier. Et le monde est inexorablement li lhomme comme le lieu de Dieu o se dcouvre la gloire de la Trinit la racine mme des choses. Pour cette raison, la vocation de lhomme consiste, dans sa libert personnelle, transcender lunivers non pas pour labandonner mais pour le contenir, lui dire son sens, lui permettre de correspondre sa secrte sacramentalit, le cultiver , lui parfaire sa beaut, bref le transfigurer et non pas le dfigurer. La Bible, ne loublions pas, prsente le monde comme un matriau qui doit aider lhomme prendre historiquement conscience de sa libert offerte par Dieu. Cest dans le monde que lhomme exprime sa libert et quil se prsente comme une existence personnelle devant Dieu (11). La consquence en est que lhomme ne peut faire transparatre Dieu en soi-mme sans faire transparatre Dieu dans le monde ou sans se faire transparent comme image de Dieu dans le monde.
Ainsi lhomme reprsente pour lunivers lespoir de recevoir la grce et de sunir Dieu car il n y a pas de discontinuit entre la chair du monde et celle de lhomme, lunivers est englob dans la nature humaine. Cest aussi le risque de la dchance et de lchec ds lors que, dtourn de Dieu, lhomme ne verra des choses que lapparence, la figure qui passe ( 1 Cor 7,31 ) et leur donnera en consquence un faux nom . Tout ce qui se passe en lhomme a bien une signification universelle et simprime sur lunivers. La rvlation biblique nous place devant un anthropocentrisme rsolu, non pas physique mais spirituel puisque le destin de la personne humaine dtermine le destin du cosmos (12). Lunivers ne connat pas lhomme, mais lhomme connat lunivers. Lhomme a besoin de lunivers, mais lunivers a surtout besoin de lhomme. Autrement dit : lhomme se prsente comme laxe spirituel de tout le cr, de tous ses plans, de tous ses modes parce quil est le rsum de lunivers ( microcosme ) et limage de Dieu ( microtheos ) et parce quenfin Dieu sest fait homme pour sunir au cosmos tout entier.
Les textes patristiques soutiennent trs frquemment lide que lhomme est un tre de raison (logikos ) cause prcisment de sa cration limage mme de Dieu. Cest ce quaffirme entre autres avec nettet saint Athanase le Grand lorsquil traite de ce sujet. De mme nous pouvons comprendre que lhomme est crateur car il est limage par excellence de son Crateur. Il est aussi souverain car le Christ, limage duquel il a t cr, est le Seigneur et le Roi qui domine lunivers. Il est libre, car il est limage de la libert absolue. Il est enfin responsable pour toute la cration comme il en est et la conscience et par-dessus tout le prtre puisquil a pour modle le Christ, Grand Prtre. Mais il ne suffit pas de dire que lhomme est microcosme parce quil rcapitule en lui tout lunivers. Sa vraie grandeur rside dans le fait quil est appel tre Dieu , devenir Eglise mystique puisquil est la jointure entre le divin et le terrestre et que de lui diffuse la grce sur toute la cration (13). Cest dire que la situation du cosmos, sa transparence ou son opacit, sa libration en Dieu ou son asservissement la corruption et la mort dpendent de lattitude fondamentale de lhomme, de sa transparence ou de son opacit la lumire divine et la prsence du prochain. Cest la capacit de communion de lhomme qui conditionne ltat de lunivers. Du moins initialement et maintenant en Christ, dans son Eglise.
La Transfiguration est quelque chose qui concerne la cosmologie, qui concerne notre sentiment mme de ltre des choses. Ltre des choses est potentiellement sacramentel. Il y a une potentialit sacramentelle dans la matire, qui sexprime dans la Transfiguration : le monde a t cr pour tre transfigur. Cette transfiguration, cest lhomme qui doit laccomplir ; en Christ qui est lhomme parfait, elle est accomplie mais elle est secrte, elle est enfouie, cache dans la dtresse de lhistoire, et le monde reste fig dans son opacit, par le pch et le refus des hommes. Cest pourquoi la cration tout entire gmit dans les douleurs de lenfantement du nouveau ciel et de la nouvelle terre. Il sagit de faire monter la surface du monde lincandescence secrte. Limage employe ici par saint Maxime le Confesseur est justement limage du buisson ardent. Le monde en Christ est secrtement, liturgiquement, sacramentellement, buisson ardent, et il sagit cest cela la sanctification de faire transparatre, travers les visages et les regards, cette incandescence secrte (14).
La Transfiguration devient ainsi la clef de lhistoire vritable, qui est lhistoire de la lumire, qui est lhistoire du feu, ce feu toujours prsent mais qui a besoin pour tout embraser que des hommes se laissent consumer puisque le cur de lhomme, quand il est touch par la lumire divine, devient le cur du monde et communique la lumire, dcouvre les choses et les tres dans leur vrit christique, cest--dire dans la lumire de la Transfiguration : Selon Grgoire Palamas, lhomme authentique, quand il prend comme chemin la lumire, slve ou plutt est lev sur les cimes ternelles ; il commence contempler les ralits qui sont au-del du monde, mais sans tre spar de la matire qui laccompagne ds le dbut, car il ne slve pas sur les ailes imaginaires de son raisonnement, mais rellement, par la puissance indicible de lEsprit (15).
En fait, ce quil nous faut tmoigner, cest que le christianisme est la religion de la personne, de la communion, de la libert, de la transfiguration non seulement de chaque tre mais aussi de tout le cosmos. Nous ne sommes pas orphelins dans la prison indfinie du monde : Dieu est la source dune vie plus forte que la mort, la source de la joie qui vient nous dans un immense mouvement dincarnation : lhumain et le divin enfin sunissent sans se confondre, le Christ est ressuscit. Toute notre existence est dsormais dchiffre partir de la lumire qui jaillit du tombeau vide. Le nant nexiste pas : notre vrit dhomme, ds ici-bas, cest bien la rsurrection.
Aussi, pour celui qui acquiert lamour, les tnbres se dissipent et la lumire vritable parat dj ( Jn 1,8 ). La lumire divine apparat ici-bas dans le monde, dans le temps. Elle se rvle dans lhistoire mais elle nest pas de ce monde, cest le commencement de la parousie dans les mes saintes et sanctifis, prmices de la manifestation finale lorsque Dieu apparatra dans sa lumire inaccessible tous ceux qui demeurent dans les tnbres des passions, ceux qui vivent attachs aux biens prissables. A ceux-l, ce jour apparatra soudain, inattendu, comme le feu que lon ne peut supporter. Ceux par contre qui marchent dans la lumire ne connatront pas le Jour du Seigneur, car ils sont toujours avec Dieu, en Dieu.

+Stephanos, Mtropolite de Tallinn et de toute lEstonie.

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