SAINT AUGUSTIN ET LA JÉRUSALEM CÉLESTE.

http://www.eleves.ens.fr/aumonerie/numeros_en_ligne/automne99/elise.html

SAINT AUGUSTIN ET LA JÉRUSALEM CÉLESTE.

ÉLISE GILLON

Saint Augustin, né en 354 en Afrique du Nord, dans la Tunisie actuelle, a vécu les derniers moments de l’Empire romain d’Occident : l’évêque d’Hippone (aujourd’hui Annaba en Algérie) est mort en 430 dans une ville assiégée par les envahisseurs Vandales. Ce déclin de la puissance romaine lui a donné l’occasion de réfléchir à la précarité des pouvoirs séculiers comparés à l’éternité du Royaume de Dieu. L’évêque agonisant cerné par les Vandales ariens, qui niaient la divinité du Christ, avait combattu tout au long de sa vie chrétienne pour l’unité et la paix de l’Église, sans rien sacrifier de la rectitude de la foi, la regula fidei. Mais son parcours était avant tout celui d’un converti, à qui l’amour du Dieu-Trinité s’est révélé par le témoignage d’autres chrétiens, dans la tradition apostolique.

PRIONS POUR SAINT AUGUSTIN ET SAINTE MONIQUE !
Dans ses Confessions, le converti Augustin demande à ses lecteurs, quand ils approcheront de l’autel, de prier pour le repos de sa mère Monique, et de ne pas oublier l’auteur de l’ouvrage. Nous serions tentés plutôt, en « bons catholiques », de demander l’intercession de ceux qui furent reconnus par la suite comme saint Augustin et sainte Monique ; sans nier la légitimité de cette attitude, on peut donner à la requête d’Augustin une signification théologique très précise : les membres du corps du Christ, unis par l’Esprit Saint dans l’amour fraternel, ne peuvent se passer de la prière d’aucun frère, d’aucune soeur. Seul Dieu est saint, seul le Christ est le Médiateur parfait ; autrement dit, la solidarité des chrétiens entre eux est si forte que chaque homme, chaque pécheur (n’oublions pas que saint Augustin est le théoricien du péché originel) a besoin de la multitude de ses frères : « Ne gardez d’autre dette que celle de l’amour mutuel », exhorte saint Paul dans sa lettre aux Romains (XIII, 8). C’est ce caractère mutuel qui définit les relations entre chrétiens, maintenant comme dans la vision béatifique où les citoyens de la Cité sainte s’invitent mutuellement à louer et magnifier le Seigneur.
Cette Jérusalem céleste s’oppose, dans la pensée de saint Augustin, à la cité des hommes, aux formes toujours temporaires que revêt la dévastatrice et dérisoire volonté de puissance d’hommes faibles et déchus. Confronté à la prise de Rome, la Ville par excellence, tombée en 410 aux mains des barbares, l’intellectuel chrétien prend conscience que l’Empire confondu par beaucoup, depuis sa christianisation, avec le royaume de Dieu en train d’advenir, ne représente qu’une forme transitoire de gouvernement. L’absolu déserte l’état. L’effondrement de la civilisation romaine, de sa civilisation, enseigne à Augustin la primauté du Règne du Christ. Il en tirera l’opposition qui structure la Cité de Dieu, son oeuvre la plus connue avec les Confessions : « Deux amours ont bâti deux cités [...] ; l’amour de soi jusqu’à la haine de Dieu, la cité des hommes [...] ; l’amour de Dieu jusqu’à la haine de soi, la cité de Dieu. » La présentation antithétique et hyperbolique de l’ancien rhéteur, qui écrivait alors pour un public païen sensible aux séductions du langage, ne doit pas nous faire oublier l’essentiel, l’amour de Dieu à l’oeuvre dans Sa Providence depuis la création du monde, amour de Dieu révélé dans l’histoire et les écritures de Son peuple Israël, jusqu’à l’Événement suprême, la grâce de l’Incarnation, la mort et la Résurrection du Fils de Dieu, et l’annonce de la Bonne Nouvelle à l’humanité entière. La Civitas Dei, offerte à tout homme qui accepte humblement cette grâce pour devenir concitoyen du Christ, est ainsi déjà présente dans l’histoire humaine, de manière cachée ; elle sera révélée à la consommation des siècles, où nous aurons sans doute quelques surprises… En effet elle ne se confond pas avec l’Église visible, pas plus qu’elle ne se superposait à l’ordre romain : saint Augustin considère que l’Église, en lançant le filet de l’Évangile, ramène nécessairement toutes sortes de poissons au fond du bateau, et que le tri entre les bons et les mauvais n’incombe qu’à Dieu, au jugement dernier. L’Église temporelle ne peut ni ne doit être une église de purs : il faut laisser croître les semences sur son sol maternel, la laisser former ses enfants avec patience et miséricorde, jusqu’au jour de la moisson céleste où le blé sera entassé dans les greniers, enfin séparé de l’ivraie. Sur ce point, saint Augustin s’est farouchement opposé aux schismatiques donatistes pour défendre l’unité de l’Église.

AUGUSTIN, CHAMPION DE L’UNITÉ DE L’ÉGLISE.
Contre les donatistes qui défendaient une Église « intègre », d’où étaient exclus les faibles et les pécheurs, où l’excellence morale des ministres garantissait la validité des sacrements, saint Augustin interprète les paroles du Christ en faveur d’une église « mélangée », où « les scandales sont inévitables » (Luc XVII, 1, Matthieu XVIII, 7), bien que douloureux. La faute fondamentale des donatistes, dans leur recherche de pureté ecclésiale, est de s’être séparés de la Grande Église : saint Augustin leur reproche ce schisme comme une monstruosité, car si l’Église est le corps du Christ, si le « Christ total », totus Christus, est formé de la Tête et du corps, diviser l’Église, c’est diviser le Christ ! De fait, c’est une autre conception de l’intégrité que prêche saint Augustin : l’unité dans la foi, l’espérance et la charité.
La recherche constante de la vérité a conduit saint Augustin à combattre toutes les hérésies de son temps; en particulier, la fidélité à l’Amour l’a porté à « rendre à Dieu ce qui est à Dieu », à reconnaître et confesser la toute-puissance de la grâce de Dieu en s’opposant au pélagianisme naissant. Augustin y a gagné son titre de « docteur de la grâce », associé à la réputation de théologien pessimiste et sévère. Certes, son affirmation de la corruption radicale de l’humanité depuis le péché originel, qui affecte même les nouveaux-nés, peut sembler désespérante : l’homme est impuissant à faire son salut, trop débile pour accomplir le bien par lui-même, contrairement à ce qu’affirme le moine Pélage. Mais saint Augustin affirme simultanément la toute-puissance de la grâce de Dieu dans le Christ Jésus et Sa miséricorde infinie : cette espérance fondamentale lui arrache le cri de reconnaissance des Confessions ; non, Dieu n’abandonne pas l’homme pécheur à sa perte inévitable, il le guide, le conduit, le nourrit de Sa Vérité même, le Christ incarné, mort et ressuscité pour nous. L’obstination, les excès parfois, qui marquent la polémique anti-pélagienne ne pourraient se comprendre sans se référer à l’expérience personnelle de saint Augustin, au chemin de conversion où il a puisé la certitude de la déchéance humaine et de la toute-puissante sollicitude divine ; autant qu’il a pu, le philosophe Augustin s’est dressé en faveur de la liberté humaine, mais comme il le déclare lui-même, « à la fin, la grâce a vaincu ».

UNE FOULE IMMENSE DE TÉMOINS.
Les Confessions nous retracent le chemin qui conduit un jeune homme ambitieux et noceur, un sectateur de l’hérésie manichéenne, un professeur qui poursuivait une belle carrière de rhétorique à Milan, résidence impériale, jusqu’au baptême et à l’épiscopat : la parabole de l’enfant prodigue structure le parcours d’Augustin, qui se reconnaît pauvre et affamé au milieu des honneurs et des plaisirs, et revient vers son Père en abandonnant tout. La rencontre du Christ s’est faite toutefois à travers la rencontre de témoins directs ou indirects de l’amour de Dieu. C’est d’abord sa mère, Monique, vénérée depuis comme sainte, dont les larmes ont intercédé puissamment auprès de Dieu pour la conversion du fils dépravé ; saint Augustin a « sucé le nom du Christ avec son lait », selon sa propre expression, et n’a pu se satisfaire d’aucune des doctrines qu’on lui proposait comme vérités, si la personne du Christ n’y était associée. Saint Ambroise, évêque de Milan, amena le premier l’auditeur manichéen à écouter et respecter la « vérité catholique », dont saint Augustin n’avait rencontré auparavant que des défenseurs intellectuellement peu brillants, facilement désarmés par la subtilité de son argumentation ; Ambroise, ancien avocat, le séduit par la cohérence et l’harmonie de ses discours (Augustin allait à ses homélies comme on va au théâtre), par l’élaboration philosophique de sa foi, puisée au cercle néo-platonicien de Milan, par la beauté des liturgies cathédrales, rehaussées par le chant des psaumes et des hymnes. Le témoignage de saint Ambroise est aussi capital dans la rencontre de saint Augustin avec l’Écriture sainte : l’obscurité et la grossièreté des textes sacrés les rendaient opaques à l’orgueilleux philosophe ; Ambroise lui permet d’y entrer par la porte étroite de l’humilité, en lui révélant la profondeur symbolique des Écritures.
D’autres témoignages ont mené saint Augustin à la conversion, témoignages reçus par la parole ou l’écriture. La « scène du jardin » de Milan, où se concentre l’expérience décisive du renoncement au péché et de la vocation à suivre le Christ, est préparée par le récit d’un ami qui revient de Trèves avec des nouvelles extraordinaires : il a assisté à la conversion radicale d’une de ses connaissances, tombée par hasard sur le passage de la Vie de saint Antoine où saint Athanase relate la conversion du jeune homme ; le père des moines du désert avait abandonné tous ses biens en entendant la parole du Christ à l’homme riche, « Va, vends tout ce que tu as, et suis-moi. » : ainsi agira le camarade de Trèves, ainsi agira le futur saint Augustin quelques minutes après ce récit, en lisant une exhortation de saint Paul à quitter le péché. L’apôtre Paul est de fait le grand modèle de saint Augustin dans la vie chrétienne, le saint auquel le pécheur Augustin se réfère le plus volontiers : « Je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas. » (Romains VII, 19). L’exemple du persécuteur de l’Église qui fut apôtre par la grâce du Christ soutiendra Augustin sa vie durant.
Sainte Monique, saint Ambroise, saint Antoine, saint Athanase, l’humble converti de Trèves, saint Paul, et tant d’autres après la conversion, saint Paulin de Noles, saint Jérôme avec qui les relations furent souvent tendues… Cette litanie nous montre saint Augustin soutenu par le témoignage de ses frères, par la communion des chrétiens sur son chemin de foi. Le docteur de la grâce, le chercheur de vérité, l’amant de la Parole de Dieu, le prédicateur infatigable, l’évêque plein de sollicitude envers les frères qui lui étaient confiés est solidaire de tous les membres du Christ dans son pèlerinage vers la Jérusalem céleste. « Ama et fac quod vis , aime et fais ce que tu veux »! : c’est la parole qu’on se plaît souvent à retenir du grand saint ; recevoir l’amour de Dieu du Frère par excellence, le Christ, et de tous Ses frères adoptifs, y répondre en suivant le Christ au service du peuple chrétien, telle est la voie de la sainteté selon saint Augustin.

É.G.

Article paru dans Sénevé

Laisser un commentaire