« Réjouis-toi »

du site:

http://www.gesuiti.it/moscati/Francais2/Fr_Galot_Maria.html

Jean Galot s.j. – [Traduction par Françoise Matera]

« Réjouis-toi »

Chaque fois que nous récitons la prière l’ »Ave Marie », nous voulons entrer avec Marie dans l’immense mystère de l’œuvre divine du salut. Nous reprenons les paroles prononcées par l’ange au moment de l’Annonciation parce que seul l’ange qui fait entrer Marie dans ce mystère, peut nous introduire dans le même mystère. Nous voulons recevoir toute la lumière qui a été accordée à celle qui a été choisie pour devenir la mère du Christ et chacun d’entre nous coopérer à la transformation du destin de l’humanité. Nous avons besoin de nous ouvrir à cette lumière pour que notre propre destin puisse être étroitement associé à celui de Marie.
« Ave Marie » peut être une expression que l’on répète mécaniquement avec trop de facilité. Pour pallier à ce défaut, nous devons continuellement redécouvrir la signification des paroles prononcées par l’ange selon le récit évangélique de Luc: « Réjouis-toi, pleine de grâce ». l’ange n’a pas dit littéralement : « Ave, Marie », comme s’il s’agissait d’une simple salutation, mais il a invité Marie à se réjouir et il l’a appelée « comblée de grâce « . Il s’agit donc d’une invitation à la joie reliée à la révélation d’un état exceptionnel de grâce.
Il est vrai que la forme verbale « Kaire », utilisée dans le langage de l’évangéliste, pouvait signifier, dans les relations sociales des peuples de langue grecque, « salut » ou « bonjour », mais elle conservait toujours sa valeur fondamentale d’une invitation à la joie . c’est pour cette raison que le mot fut traduit en latin par une formule de salutation: « Ave ».
Cette traduction ne semble pas correspondre aux circonstances dans lesquelles l’ange a prononcé ces paroles : au moment le plus important de l’humanité, comment peut-on imaginer que l’ange, pleinement conscient de la valeur suprême de sa mission, ait dit simplement à Marie : « Bonjour », comme si ce jour-là était semblable aux autres ? Un salut banal ne pouvait pas convenir en cette heure décisive.
Au début du dialogue qui devait ouvrir la voie à la venue au monde du Sauveur, l’ange a donné sa vraie signification à l’invitation: « Réjouis-toi ». Jamais un « réjouis-toi » n’aurait pu avoir un sens si fort. Marie était invitée à se réjouir parce qu’elle avait été choisie pour contribuer à l’événement tant attendu de la la naissance d’un Sauveur qui devait changer la face de l’univers.
Contrairement aux Père latins qui interprétaient la parole de l’ange comme une salutation, les Pères grecs, plus aptes à distinguer les nuances de leur langue, ont reconnu en « Kaire » une invitation à la joie, joie qui aurait pris une importance essentielle dans l’accueil réservé du message divin. Le « Réjouis-toi » mettait l’accent sur la requête essentielle de Dieu de coopérer à son œuvre de salut. L’ange a donc invité Marie à entrer dans le mystère divin avec une vraie joie personnelle.

L’invitation à la joie adressée à la fille de Sion

L’invitation formulée par l’ange au moment de l’Annonciation avait été précédée de plusieurs invitations à la joie messianique, formulées dans des textes prophétiques de l’antique alliance. Les invitations étaient adressées en particulier à la « fille de Sion », c’est-à-dire au peuple juif. Un oracle prophétique qui exprime cette invitation est particulièrement connu parce qu’il est cité dans les évangiles (Mathieu 21,5 ; Jean 12,15) pour prouver sa réalisation dans l’entrée de Jésus à Jérusalem, entrée accompagnée des cris d’enthousiasme de la foule.
Dans le livre de Zacharie, le peuple était invité à une grande joie pour la venue du roi messianique , venue qui comportait un aspect d’humilité, conforme aux intentions d’un roi pacifique: « Exulte avec force, fille de Sion, crie de joie, fille de Jérusalem ! Voici que ton roi vient à toi . Il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne et sur un poulain, le petit d’une ânesse. Il fera disparaître les chars d’Ephraïm et les chevaux de Jérusalem, l’arc de guerre sera cassé, il annoncera la paix aux peuples, il dominera d’une mer à l’autre et depuis le fleuve aux confins de la terre » (9,9-10). Ce roi doit être accueilli avec joie, non seulement parce qu’il est victorieux mais surtout parce qu’il crée un règne universel de paix.
D’autres prophètes relient l’invitation à la joie à la présence du Dieu Sauveur au milieu de son peuple . Pour Sophonie, cette invitation est aussi très forte : « Exulte, fille de Sion ; pousse des cris, Israël ! Réjouis-toi , fille de Jérusalem ! le Seigneur a révoqué ta condamnation, il a écarté ton ennemi. Le roi d’Israël, le Seigneur, est au milieu de toi , tu ne verras plus le mal. le Seigneur, ton Dieu, au milieu de toi, est un Sauveur puissa ». Non seulement la présence du Seigneur tout puissant est la garantie du bonheur, mais dans le Seigneur lui-même on trouve la joie qu’il veut nous communiquer : le Seigneur ton Dieu »exultera de joie pour toi, il te changera par son amour, il se réjouira pour toi avec des cris de joie, comme pendant les jours de fête » (3,14-18).
Pour Joël, les merveilles accomplies par le Seigneur sont des motifs d’invitation à la joie: « Ne crains pas, terre, mais réjouis-toi et jouis, par ce que le Seigneur a fait de grandes choses » (2,21). Dieu promet une grande abondance de biens: « Vous mangerez en abondance, à satiété et vous louerez le nom du Seigneur votre Dieu qui a accompli des merveilles pour vous. Vous saurez que je suis au milieu d’Israël et que le Seigneur est votre Dieu » (2,26-27). L’exhortation à la joie provient donc des merveilles accomplies, des merveilles promises et de la présence divine que ces merveilles mettent en évidence.
Un autre motif de l’appel à la joie est décrit dans le livre d’Isaïe: une fécondité venue d’en-Haut, qui surmonte toute stérilité: « Exulte, ô stérile qui n’a jamais enfanté, éclate en chants de triomphe et pousse des cris de joie, toi qui n’a pas senti les douleurs, car les fils de la délaissée sont plus nombreux que ceux de la femme mariée, dit le Seigneur » (54,1). Le peuple est invité à se réjouir de la fécondité annoncée grâce à la reprise des des relations d’amour entre Dieu et son peuple : « Pendant un petit moment je t’ai abandonnée, mais je te retrouverai avec un immense amour » (54,7).
L’invitation à se réjouir, adressée par l’ange à la Vierge de Nazareth, doit être comprise dans la perspective des invitations que le Dieu de l’antique alliance avait adressé à son peuple. Les divers motifs énoncés dans les oracles des prophètes trouvent leur pleine réalisation dans le dialogue de Marie avec l’ange : Marie est invitée à la joie pour la venue du roi messianique, pour la présence du Dieu Sauveur au milieu du peuple, pour les merveilles accomplies et les promesses de Dieu en faveur de tous, pour la fécondité exceptionnelle qui lui est proposée au moment de l’Annonciation.
Marie était alors exhortée à réunir dans un élan de joie tout ce qui avait été annoncé comme source de joie dans la religion hébraïque. En fait, elle était invitée non seulement à reprendre tous les motifs du passé mais en plus elle recevait une révélation qui dépassait grandement tout ce qui avait été annoncé auparavant. L’élan de joie qui avait commencé à se manifester au temps de l’antique alliance pour la venue du règne messianique devait alors se développer pleinement dans la femme choisie comme mère du Sauveur.

Invitation de portée universelle

Considérant que l’invitation à la joie avait d’abord été adressé à la fille de Sion, le mot « réjouis-toi » apparaît plus clairement dans sa portée universelle. Il est adressé personnellement à Marie mais Marie prend la place de la fille de Sion et représente donc le peuple juif au cours du dialogue avec l’ange. Cette valeur de représentation prend ainsi toute sa signification dans l’Annonciation qui met au jour un projet d’alliance. Dans l’histoire du peuple hébraïque, les récits d’alliance sont nombreux, alliance établie entre Dieu et un homme qui représente le peuple. La plus connue est celle que le Seigneur conclut avec Moïse et qui est racontée au chapitre 24 de l’Exode. Par cette alliance, une union inséparable avec Dieu avait été promise à Moïse: « Je serai avec toi » (Exode 3,12). L’assurance donnée à Marie avec ces mots: « Le Seigneur est avec toi » (Luc 1,28) révèle l’intention divine de conclure une alliance.
L’intention est surprenante. Toutes les alliances précédentes avaient été conclues entre Dieu et un homme spécialement choisi. Cette fois, il s’agit d’une d’une alliance délibérément voulue entre Dieu et une femme. Dans le passé, seuls les hommes semblaient destinés à représenter le peuple devant Dieu. L’Annonciation ouvre une nouvelle perspective: pour la première fois, une femme représente le peuple pour la conclusion de l’alliance. C’est la représentation demandée par le plan divin pour l’alliance définitive.
Auparavant, dans l’histoire des peuples, l’homme était jugé privilégié par rapport à la femme, mais dans le message de l’ange, Dieu choisit une femme pour la seule vraie alliance. Les alliances précédentes étaient uniquement des figures ou des préfigurations de la vraie alliance qui devait être réalisée dans le Christ. Pour créer cette vraie alliance qui impliquait la rémission des péchés et le don du salut, Dieu demandait le consentement d’une femme. Il avait envoyé un ange pour faire cette demande et il attendait une réponse libre, qui aurait engagé Marie dans une coopération totalement consacrée à l’accomplissement du dessein divin.
Sans son consentement et sa coopération, le grand projet du salut de l’humanité n’aurait pu devenir réalité. Au moment de l’Annonciation, le destin de l’univers était suspendu à la réponse d’une femme , parce que Dieu n’aurait pas voulu sauver l’humanité sans l’adhésion d’une personne qui la représentait parfaitement à ses yeux. Le « oui » de Marie était absolument nécessaire à la conclusion de l’alliance, en vertu d’une Volonté souveraine du Père.
La bible nous rapporte d’autres cas de naissances extraordinaires générées par la toute puissance divine , plus particulièrement comme une merveille opérée pour une femme stérile , mais dans ces cas, l’annonce de la naissance n’a pas besoin de consentement ; la femme se réjouit tout simplement pour la faveur obtenue grâce à la bienveillance divine. Dans le cas de l’Annonciation, l’ange ne s’en va pas avant d’avoir obtenu des lèvres de Marie le consentement requis. Le but de la visite de l’ange était celui de susciter et de recueillir son consentement.
Nous avons noté que dans la perspective traditionnelle de la religion judaïque, Marie représentait la fille de Sion et donc le peuple élu, invité à se réjouir pour la venue du roi messianique. Le message de l’ange dépassait cette perspective, parce que l’horizon du salut n’est plus limité à un seul peuple. Ce message qui annonce la venue de Jésus Sauveur, va au-delà des frontières de Sion et est adressé à Marie en tant que représentante de tous ceux qui sont appelés à bénéficier de l’œuvre salvifique du Christ. Marie , en effet, est la représentante de toute l’humanité destinée à s’ouvrir au dessein de salut.

Le devoir de se réjouir

Appelée à donner son consentement au projet divin exposé par l’ange, Marie joue un rôle essentiel dans l’accomplissement de l’Incarnation rédemptrice. A partir du moment où la Vierge de Nazareth a prononcé ces mots: « Que tout se passe pour moi comme tu l’ as dit  » (Luc 1,38), le Fils de Dieu s’est fait homme. La coopération de la femme a eu donc une influence décisive sur le plus grand événement de l’histoire de l’humanité. 
Dans la manière d’exprimer ce consentement, nous pouvons noter une nuance qui aide à comprendre les sentiments de Marie. La forme verbale traduite : « que tout se passe pour moi », sert à exprimer des désirs personnels. Son sens est que Marie ne rend pas seulement son propre désir conforme à la volonté divine mais développe en elle-même des désirs qui suivent la même orientation. Au plus profond de son cœur, elle vit en harmonie avec la volonté du Père.
Cette préoccupation d’harmonie intime avec le dessein divin illustre le visage féminin de l’alliance. Conclue avec les hommes, l’alliance avait été conçue et utilisée comme un pacte d’action, en mettant l’accent sur la force dans la lutte. L’alliance de Dieu avec la femme tend à faire prévaloir les valeurs affectives et à réaliser une union dans l’amour. Si l’alliance de type masculin concentre les efforts sur la préparation à la guerre et veut surtout assurer le triomphe des armes, l’alliance avec la femme tente plutôt d’établir et d’organiser un régime de paix, un régime qui favorise les relations cordiales et la bonne entente.
Si nous constatons l’orientation affective de l’alliance féminine, nous pouvons mieux comprendre l’intention de Dieu qui a invité une femme à la joie par le message de l’Annonciation. Les sentiments de la femme destinée à vivre pleinement l’alliance devaient favoriser le développement de la joie du salut. Pour ce motif, la première forme de coopération, de la part de la femme choisie pour la conclusion de l’alliance perpétuelle et définitive, doit être une réaction du cœur pour entrer et faire entrer dans l’immensité du bonheur promis.
Bien évidemment, « Réjouis-toi » n’est pas une exhortation d’ordre secondaire. C’est le le premier mot que l’ange a adressé à Marie, le premier mot que le Père fait résonner à ses oreilles, au moment capital de l’annonce de salut qu’il désire communiquer à l’humanité. L’invitation à la joie est donc de première importance.
Le but de toute l’œuvre de salut est dévoilé dans cette invitation. Tout ce qu’a voulu le Père, tout ce qui l’a poussé à envoyer son Fils sur terre était orienté vers notre joie, notre bonheur. Comme il voulait que Marie coopère pleinement à son œuvre , il désirait qu’elle soit associée à cette intention souveraine et que la première réaction de l’âme de la coopératrice soit celle de partager le premier pas de l’amour divin du Père envers les hommes. Marie devait être la première qui aurait fait l’expérience de la joie préparée par le Père pour ses fils.
En entrant dans cette joie, Marie a été aussi la première à la répandre. . L’invitation lui était personnellement adressé , à la personne qui représentait la fille de Sion et portait en soi le destin pas seulement du peuple élu mais de l’humanité qui bénéficiait de l’amour divin salvifique. Elle avait donc la mission decommuniquer aux autres son propre bonheur, une mission qui était aussi celle du rôle maternel qui lui était attribué dans le dessein du salut. Une mère désirait partager ses joies avec ses enfants.
L’invitation à se réjouir révélait le lien entre la joie authentique et la grâce. Le lien apparaissait dans l’association entre les deux mots « réjouis-toi » et « comblée de grâce ». dans la langue grecque, les deux mots sont étroitement unis par la ressemblance de la prononciation (kaire kekaritomène). Mais ils sont surtout unis par le fait que la source de la joie de Marie est l’abondance de la grâce. La coïncidence de la grâce n’est pas le fait du hasard : celle qui reçoit de l’ange le devoir de se réjouir et de faire participer la communauté humaine à la joie est celle qui a reçu le don d’une grâce exceptionnelle. Son exemple aide à comprendre comment la perfection de grâce s’exprime dans une perfection de joieet comment l’exaltation de joie manifeste la transformation intérieure que produit l’action secrète de la grâce en dilatant les profondeurs de l’âme.
Le premier rôle que Marie a reçu du Ciel a été celui de se réjouir ; c’est le signe de l’importance de la joie aux yeux de Dieu.
Cette importance a été mise en lumière dès le premier instant de l’annonce de la bonne nouvelle. Elle sera confirmée par la suite dans tout l’enseignement de Jésus, non seulement dans la doctrine des Béatitudes mais en de nombreuses circonstances, plus particulièrement dans les paroles prononcées au moment douloureux de la Passion. Le récit de l’Annonciation a le grand mérite de nous rappeler le premier appel à la nouvelle joie, destinée à guider toute notre vie.

Laisser un commentaire