En toute situation, Dieu mendie notre amour !

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En toute situation, Dieu mendie notre amour !

Fr. Pierre Hugo, o.p.

Esprit et Vie n°120 – janvier 2005 – 2e quinzaine, p. 34-36.

Fatigué, Dieu nous rejoint dans nos fragilités

Dimanche dernier, on contemplait Jésus transfiguré sur la montagne. Aujourd’hui, on le voit assis au bord d’un puits, épuisé de fatigue. Après la gloire d’hier, cette fatigue de Jésus nous étonne peut-être. N’est-ce pas le lieu d’admirer la merveilleuse humanité de Dieu ? À travers cette bouleversante rencontre de Jésus avec la Samaritaine, c’est nous-mêmes que le Christ rejoint au cœur même de nos fatigues, de nos fragilités, de nos soucis, voire de nos drames, pour nous permettre de reprendre souffle ?

On connaît l’admirable commentaire de saint Augustin sur cette scène : « Ce n’est pas en vain que se fatigue Jésus ; ce n’est pas en vain que se fatigue la force de Dieu. Ce n’est pas en vain qu’il se fatigue celui par qui les fatigués reprennent vigueur. Il ne se fatigue pas en vain, car nous qui sommes fatigués dès qu’il n’est plus là, retrouvons nos forces avec sa présence. »

C’est donc au cœur du plus quotidien de nos vies, avec leur lassitude, que Dieu nous cherche pour nous révéler l’essentiel : cette eau source de vie jaillissant en vie éternelle.

Un amour vrai est toujours mendiant !

Le point de départ du dialogue de Jésus avec la Samaritaine et avec chacun de nous a quelque chose de bouleversant : c’est une demande, j’oserais dire, une prière : « Donne-moi à boire ». Quel paradoxe ! Lui le détenteur de la source demande à boire. Dieu ne vient pas à nous comme un bienfaiteur. Il vient d’abord à nous comme un mendiant qui a besoin de nous, de notre amour. Ainsi en sera-t-il dans tout l’Évangile. Jésus n’adopte jamais une attitude de surplomb comme quelqu’un qui sait, qui domine. Devant les disciples Zachée et Pierre, il se fait petit, en attente d’une réponse, d’un amour : « veux-tu ? », « m’aimes-tu ? ».

Nous le savons et c’est vrai dans toutes nos relations humaines : un amour vrai est toujours mendiant. C’est à partir du moment où un être sent qu’on a besoin de lui qu’il commence à vivre ou à revivre. À un homme de quarante ans qui voulait mourir parce qu’il n’avait plus rien, l’abbé Pierre ne dit pas : « Tu es malheureux, je vais te donner », il dit au contraire : « Je ne peux rien te donner, mais toi tu peux me donner pour qu’ensemble nous donnions tout. » Ainsi naquit Emmaüs. Ainsi commence tout amour vrai. Ainsi fait le Christ avec chacun de nous : il restera toujours le mendiant d’amour.

Devant Dieu, personne n’est exclu !

Toutefois, le plus étonnant dans cette page n’est pas seulement que Jésus demande à boire, c’est surtout que lui qui est juif s’adresse à une femme, une samaritaine, une étrangère, et même une pécheresse ! « Comment oses-tu m’adresser la parole, toi qui es juif, à moi, une samaritaine ? »

Nous sommes là devant la souveraine liberté de Jésus qui ne cessera de surprendre et de scandaliser les pharisiens ! Nous sommes là devant la profondeur du mystère de l’Incarnation, devant le message d’amour et de miséricorde de Jésus destiné à tous les hommes, à toutes les femmes, à commencer par les plus pauvres, les plus démunis, les plus perdus !

Si Jésus transgresse toutes les conventions et les barrières, c’est que devant lui il n’y a pas d’exclus, il n’y a pas d’impasses définitives. Quelle que soit notre situation sociale, morale ou religieuse, quel que soit notre passé, il est toujours possible de rencontrer Jésus et de surmonter les conflits les plus profonds entre nous, pourvu que l’on consente à purifier nos faims et nos soifs humaines, pourvu qu’on accepte d’accueillir le Don de Dieu.

C’est une grâce d’oser faire la vérité en nous ! Si Jésus, en effet, nous cherche et nous prie, c’est toujours pour nous offrir le don prodigieux de son amour, c’est pour nous donner l’eau vive, c’est-à-dire une vie autrement plus intense, plus profonde que toutes nos petites vies médiocres ou stagnantes dont nous risquons de nous satisfaire.

« Si tu savais le don de Dieu, dit Jésus à cette femme, et qui est celui qui te demande à boire, c’est toi qui l’en aurais prié et il t’aurait donné de l’eau vive. Quiconque boit de cette eau du puits aura soif à nouveau, mais qui boira de l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle. »

Certes, nos faims et nos soifs humaines sont inscrites au cœur de nos existences et Jésus les prend toujours au sérieux : il multiplie les pains pour les foules affamées, et il nous apprend à prier : « Donne-nous le pain de ce jour ». Mais Jésus entend creuser tous nos désirs. Il y a mystérieusement en nous une faim d’amour et une soif de Dieu que chante, notamment, toute la prière des Psaumes : « Mon âme a soif du Dieu vivant, quand le verrai-je face à face ? » (Ps 42).

L’essentiel est là : la rencontre de Dieu, la découverte prodigieuse de son amour. Mais cette rencontre suppose toujours un moment de vérité. On ne triche pas avec un amour. Surtout, on ne prend pas de masque devant Dieu !

C’est alors que Jésus reprend le dialogue avec la Samaritaine, mais sur des bases plus profondes, en l’obligeant à sonder la qualité de son cœur. « Va, dit-il à la femme, appelle ton mari… Mais, je n’ai pas de mari » répond-elle. Dans cet entretien, il ne s’agit pas pour Jésus d’humilier cette femme, de la culpabiliser, mais de l’aider à grandir, à s’ouvrir à la vérité, finalement au respect et à l’admiration.

Devant le Christ, il nous faut toujours oser reconnaître, sans faux-fuyant, nos blessures, la profondeur de nos fragilités, pour admirer jusqu’où l’amour nous rejoint, à quel point nous sommes acceptés, aimés, sauvés, recréés. Il ne s’agit pas seulement de nous interroger dans quel lieu de culte – à Jérusalem ou en Samarie – il nous faut aller adorer Dieu. L’essentiel pour Jésus est ailleurs… « Si tu savais le don de Dieu ! », si tu acceptais d’accueillir en toi cette eau vive qui jaillit en vie éternelle, en un mot, Dieu lui-même qui veut faire en toi sa demeure ! Là est l’essentiel, le commencement et le point d’arrivée de toute une vie !

Il n’y a plus de repos pour qui a trouvé un trésor !

À partir de ce moment, la Samaritaine ne discute plus, elle laisse sa cruche, abandonne ses passions dérisoires, elle court à la ville partager son trésor, le don de Dieu qu’elle a trouvé. Éveillés par la Samaritaine qui doit consentir à disparaître, mis en présence du Christ dont la rencontre personnelle est toujours irremplaçable, les gens de Samarie proclament alors leur foi : « Ce n’est plus sur tes dires que nous croyons, nous l’avons nous-mêmes entendu, nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. »

Le don de Dieu et la rencontre du Christ ne pourront jamais nous laisser tranquilles et rester notre propriété. Sous le souffle de l’Esprit, nous devons accepter d’être bousculés, arrachés à nos passions dérisoires, nos étroitesses d’esprit pour communier à la passion du salut de tous les hommes qui depuis toujours habite le cœur de Dieu.

Confesser aujourd’hui que Jésus est le Sauveur du monde, c’est aller à la rencontre de tout homme, de toute femme, avec cette conviction que quelle que soit leur condition ou leur histoire, ils sont cherchés, aimés et sauvés par Jésus.

Confesser aujourd’hui que Jésus est le Sauveur du monde, c’est ne plus désespérer de nos inimitiés, de nos conflits, mais croire que Jésus est capable de faire craquer toutes les barrières pour tout rassembler dans l’unité de son amour.

Confesser aujourd’hui que Jésus est le Sauveur du monde, c’est contempler en Jésus fatigué l’Homme-Dieu seul capable de réconforter tous ceux que la vie a blessés, fragilisés, épuisés. Sur la croix du vendredi saint, l’une des dernières paroles du Christ sera sa première parole à la Samaritaine : « J’ai soif ». Il mendiera notre amour. Mais aussi, de son cœur ouvert jailliront des sources d’eau vive où viendront puiser tous les assoiffés de la terre.

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