UNE MYSTIQUE DE L’ATTENTE

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UNE MYSTIQUE DE L’ATTENTE
(JUDAISME)

par le Professeur Freddy RAPHAËL
(avec l’aimable autorisation de l’auteur)
 
Certes, ainsi que l’écrit Georges Hertz (1) l’Alsace n’a rien d’un désert propice à la quête spirituelle. « Avila qui produisit des mystiques juifs et chrétiens, représente tout le contraire des doux pâturages vosgiens, et les houblonnières de nos plaines ne donnent soif que de bière ». Et pourtant, si le Juif campagnard de la fin du 19e siècle ne paraît guère tourmenté par des problèmes métaphysiques, s’il n’est pas tenaillé par le doute et l’angoisse, c’est que sa relative prospérité, ses certitudes de bourgeois parvenu, lui ont fait souvent oublier l’attente fervente et l’interrogation inquiète de ses pères. Seuls les enfants juifs comptent encore les points noirs sur les ailes des bêtes à bon Dieu :  » Un, deux, cinq, sept. Dans sept ans viendra le Messie », et désignent la coccinelle comme Mashiah Kaefer, l’ « insecte du messie « . Les adultes se contentent d’évoquer le savoir – et surtout le pouvoir – d’éminents kabalistes alsaciens, tel Reb Yohanan d’Obernai ; ils s’interdisent de précéder une femme enceinte, car chaque enfant à naître peut être le messie. Mais la ferveur mystique, qui avait encore cours dans la première moitié du 19e siècle, s’est progressivement enlisée dans la suffisance d’une bourgeoisie qui a réussi.

De la mystique encore bien vivante dans la campagne alsacienne au 19e siècle, Alexandre Weill nous est un précieux témoin. Il relate que dans sa jeunesse un « saint rabbi » sorti de l’école de Lauterbourg, ouvrit à Schirrhoffen une yeshiva, « école talmudique « . Rabbi Aron Lazarus était

« un savant talmudiste, sans grande sagacité, étudiant tout sans jamais rien creuser, poussant l’orthodoxie rabbinique jusqu’à la sainteté, d’un désintéressement à toute épreuve, tout à fait détaché du monde et de ses passions, ne vivant que pour Dieu et avec Dieu, ne se préoccupant jamais du lendemain, pas même de son dîner du jour, homme d’étude et de paix. n’ayant jamais connu le mal, n’y croyant pas, le pardonnant par conséquent toujours. On eût dit un agneau métamorphosé en pasteur » (2).
Ce maître l’initia à la Kabale. Une fois par semaine il pratiquait le tiqoûn hazoth, le rite mystique des endeuillés de Sion.

« Le mercredi soir. après minuit. parfois après avoir pris un bain froid (dans notre village. depuis une année il y avait un bain chaud pour les juives), il se jetait à terre. répandait une pincée de cendre sur son front et récitait les lamentations de Jérémie sur la destruction de Jérusalem; lamentations suivies de psaumes d’espoir pour le Messie » (3).
Gershom Scholem explique cette « plainte de minuit », par un passage du Talmud datant du 3e siècle : « La nuit est divisée en trois veillées et, pendant chaque veillée, le Saint Béni-Soit-ll est assis, et il rugit comme un lion : quel malheur d’avoir détruit Ma maison, brûlé Mon temple et envoyé Mes enfants en exil parmi les peuples » (Berakhoth 3a). Au 16e siècle, les kabalistes de Safed, qui avaient une conscience aiguë de l’exil de la shekhina, de la présence mystique de Dieu sur terre, scandèrent le rite de minuit en deux temps : « l’ordonnance pour Rachel »
et « l’ordonnance pour Léa ». Rachel et Léa sont donc d’après cette kabale deux aspects de la shekhina, l’un la représentant loin de Dieu et se lamentant, l’autre, dans son union toujours présente avec son maître.
« Il faut donc se lever à minuit, s’habiller, aller près de la porte, s’asseoir près des montants de la porte, puis se déchausser et se voiler la tête. Tout en pleurant, il faut alors prendre des cendres du foyer et les placer sur son front, à l’endroit où seront déposés le matin les tefilîn, « phylactères » de la prière. Puis il faut baisser la tête et nettoyer ses yeux dans la poussière du sol, tout comme la shekhina, « la belle sans yeux », repose dans la poussière. On récite ensuite une liturgie particulière, le Psaume 137 : « Près des eaux de Babylone nous sommes assis et pleurons » ; le Psaume 79 : « O Dieu, des gens se sont introduits dans Ton domaine et ont profané Ton Temple », et le dernier chapitre des Lamentations, de même que des cantiques particuliers de lamentations qui avaient été composés à Safed et à Jérusalem. Puis on accomplit « l’ordonnance de Léa « ‘, dans laquelle l’expression centrale n’est plus l’exil mais la promesse de la rédemption, qui constitue dans cette liturgie le point central. Des psaumes messianiques sont alors récités, tandis que s’instaure un grand dialogue, sous forme d’hymnes, entre Dieu et la communauté mystique d’Israël… « (4).
Une vieille femme originaire de Westhoffen que nous avons interrogée, se rappelait que dans son enfance, au début du siècle, son grand-père se levait à minuit, se couvrait la tête de cendres et récitait des psaumes 3en souvenir de la destruction du Temple « .

Rabbi Aron Lazarus qui dirige la petite yeshiva que fréquente Alexandre Weill, est un ‘hassid, un « juste » :
Il passait sa matinée à prier deux heures avec deux sortes de phylactères sacrés. Puis, après avoir pris le café (plus tard il jeûne tous les jours une demi-journée), il enseignait le Talmud et ses commentaires à ses élèves jusqu’à midi. Le repas pris, il se promenait une heure, un livre hébraïque à la main. Il n’a jamais su lire ni un mot d’allemand, ni un mot de français, bien qu’il eût fait donner une bonne éducation à ses enfants. L’étude du Talmud, alternant pour quelques-uns des élèves avec la Bible et d’autres auteurs hébraïques, recommençait à deux heures jusqu’au moment d’aller faire la prière du soir à la synagogue. Pendant la nuit, il poursuivait ses études à lui, mais ses élèves veillaient, pour répéter les devoirs de la journée et pour en rendre compte le lendemain « (5).
Cette mystique imprègne tout le comportement du ‘hassid et notamment l’amour qu’il porte à sa femme. Rabbi Aron ne s’approchait de sa femme que tous les vendredis soir, les autres nuits étant consacrées à l’étude.

« Après le dîner, pendant qu’il murmurait encore des chants hébraïques, Rachel, se déshabillant derrière les rideaux, se mit au lit, en grommelant à son tour des prières. Sur les sept becs de la lampe un seulement projetait encore un faible rayon de lumière. Alors le saint se levant et se dirigeant vers la porte, après avoir récité le chapitre de la Création, prononça plusieurs bénédictions dont voici trois que je me rappelle : « Béni sois-tu, ô Dieu, d’avoir créé l’amour ! – Béni sois-tu, ô Dieu, d’avoir créé la femme ! – Béni sois-tu, ô Dieu, de n’avoir pas créé le plaisir de l’amour sans l’enfant créé à ton image !  » A chaque bénédiction, Rachel derrière le rideau répondit : Amen. Puis ouvrant le rideau, elle dit : « Viens, mon seigneur, reconnaître en Dieu ton épouse Rachel, qui est ta chair et tes os et dont l’âme est nouée dans ton âme  » (6).
Ce kabaliste si pur, dévoré d’une passion intense pour Dieu, impressionne vivement le jeune garçon. Dès sa bar-mizva, sa majorité religieuse, Alexandre Weill, qui avait reçu à cause de ses connaissances prodigieuses le titre de ‘haver, « compagnon « , met deux paires de phylactères :
Je mettais encore tous les matin, mais tout seul en ma qualité de ‘hassid, les tefilîn de Rabenou Tam. Ce sont des nœuds bien plus gros, contenant des versets cabbalistiques écrits sur parchemin » (7).
La fascination de la modernité, le mythe du progrès, ainsi qu’une relative prospérité ont étouffé l’aspiration mystique chez les Juifs d’Alsace. Dès le début du 20esiècle, ils se vantèrent de leur solide « bon sens ». Certains rites, comme l’accueil de la princesse du Shabath, le vendredi soir, par toute la communauté, ont perdu leur dimension cosmique. Les kabalistes de Safed, développant la symbolique mystique, avaient fait du Shabath une fête nuptiale, l’union terrestre de l’homme et de la femme n’étant qu’une représentation symbolique des noces célestes ; ils avaient élaboré au milieu du 16e siècle un rite solennel : bien avant le début du Shabath, dans l’après-midi, les kabalistes de Safed et de Jérusalem se rendaient, tout de blanc vêtus, dans un champ pour accueillir la shekhina, la présence mystique de Dieu parmi les hommes. Ils chantaient des hymnes particuliers à « la fiancée »
et des psaumes de joie. A l’heure actuelle, dans toutes les synagogues d’Alsace, on chante encore le poème de Salomon Alkabez de Safed : « Va, mon bien-aimé, au-devant de la fiancée ; laissez-nous recevoir la grâce du Shabath », et, au dernier verset, l’on se tourne vers la porte de la synagogue afin de s’incliner devant la mariée qui arrive. Mais ce geste quelque peu mécanique n’est plus fécondé par le tressaillement de l’attention et l’enthousiasme de la plénitude recouvrée : alors la fiancée hésite sur le seuil.

Notes
Portrait du Juif alsacien, L’Arche 35, novembre 1959.    Retour au texte.
Ma jeunesse 1, Paris 1870, p. 73.    Retour au texte.
Ibid., p.78.    Retour au texte.
La Kabbale et sa symbolique, Paris 1966, p. 164 et 166.    Retour au texte.
A. Weill, ouvr. cité, p.74.    Retour au texte.
Ibid., p.77.    Retour au texte.
Ibid., p.95-96.    Retour au texte.

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