« Ayant trouvé une perle… »
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« Ayant trouvé une perle… »
Fr. François Cassingena-Trévedy, o.s.b.
Lectures : 1 R 3, 5-12 – Ps 118 – Rm 8, 28-30 – Mt 13, 44-52
Esprit & Vie n° 197 – Juillet 2008, p. 34-35.
La nuit, avec le sommeil qui naturellement l’accompagne, est un temps particulier d’intimité avec le Seigneur et d’alliance avec lui. Un moment d’intervention chirurgicale dans le cas d’Adam, lorsque « le Seigneur Dieu fit tomber une torpeur sur l’homme qui s’endormit » et « prit une de ses côtes et referma la chair à sa place » (Gn 2, 21). Mystérieux, de même, le sommeil que le Seigneur fait tomber sur Abraham, « alors que le soleil allait se coucher », pour lui révéler l’avenir de sa descendance (Gn 15, 12-21). Mystérieux, le sommeil de Jacob qui, sur la pierre dont il a fait son chevet de fortune, voit s’ériger les étages enchantés de la nuit peuplée d’anges (Gn 28, 10-22). Mystérieux, le sommeil de Booz le moissonneur, traversé d’un frisson sur son aire, tandis que s’approche de lui la glaneuse (Rt 3, 6-15) qui deviendra l’aïeule de David. Il existe, dans l’Écriture, une généalogie des nuits, jusqu’à la nuit de la Nativité (Lc 2, 8), jusqu’à la nuit pascale que sous-entend le matin (Mc 16, 2), jusqu’à la nuit eschatologique qu’un grand cri par le milieu déchire : « À minuit un cri retentit : « Voici l’Époux ! sortez à sa rencontre ! » » (Mt 25, 6.) Théologie biblique de la nuit. Suite des nuits théologiennes parce qu’elles parlent de Dieu, parce que Dieu y parle, parce que Dieu s’y approche de l’homme pour en faire son ami. « O vere beata Nox ! », comme chante la liturgie de la Vigile pascale, autour du feu de camp qui monte, d’un vigoureux coup de rein, jusqu’au plus clair des étoiles. C’est dans la lignée de ces grands « Nocturnes » que s’inscrit le songe de Gabaôn dont est gratifié le jeune Salomon à l’aurore prometteuse de son règne, avant que sa magnificence, dégénérant en instinct de collectionneur d’œuvres d’art et de femmes, n’obnubile finalement la transparence de son ciel intérieur.
Le Seigneur visite le souverain dans la nuit et, avec une libéralité sans pareille, lui demande de demander ce qu’il veut. Le Seigneur est à tu et à toi avec le jeune homme, comme il l’était avec son père David. Cette amitié et cette fidélité ne sont-elles pas déjà les plus splendides des étrennes ? Mais la nuit est aussi le temps de l’épreuve et le Seigneur veut sonder le cœur du roi qui se révélera à la nature de sa demande. Or, que demande le roi ? Il demande un cœur. Très précisément : « un cœur qui écoute » (1 R 3, 9). Bienheureuse candeur, bienheureuse jeunesse ! Du même Salomon, du vieux Salomon, il sera dit plus tard que « son cœur ne fut plus tout entier au Seigneur son Dieu » (1 R 11, 4). Le cœur entier (hébr. léb shalém) évoque précisément le nom même de Salomon (hébr. Shelômô)… Le cœur entier est identique au cœur qui écoute, car c’est en écoutant – en n’étant qu’écoute – que l’on est entièrement au Seigneur. Toujours est-il que cette « prière du cœur » du jeune Salomon – cette demande d’un cœur – touche le cœur de Dieu. Le Seigneur ne saurait refuser à quiconque lui demande cet organe même qu’il entend nous donner, que lui seul est capable de créer en nous : « Je vous donnerai un cœur » (Ez 36, 26), dit Dieu à l’homme : « Crée en moi un cœur » (Ps 51, 12), dit l’homme à Dieu. Un cœur nouveau, un cœur pur, un cœur entier, un cœur-qui-écoute : c’est tout un.
Parce qu’il sait ce qu’il veut, parce qu’il sait exactement ce qu’il lui faut (et il y a là déjà d’éminentes qualités), Salomon demande un cœur capable de discerner, littéralement de comprendre entre le bien et le mal (1 R 3, 9). Prononcé entre ces deux termes, le discernement est l’acte le plus fondamental de la sagesse. Salomon est l’homme du jugement (1 R 3, 16-28) entre les êtres : il est aussi l’homme de la comparaison entre les termes, entre les images, entre les idées, l’homme du mashal (1 R 5, 12), autrement dit l’homme des Proverbes (Pr 1, 1 ; 10, 1), des similitudes, des paraboles qui reposent toujours sur le principe de la comparaison. « Le Royaume des cieux est comparable… »
Jésus, celui qui parle en paraboles, est le nouveau Salomon. Jésus parle du Royaume en paraboles, mais aussi les paraboles sont pour lui une espèce de royaume. Par les comparaisons qu’elles établissent, par le degré métaphorique du langage qu’elles mettent en jeu, les paraboles sont en somme la parole dans sa condition de royaume, c’est-à-dire la parole spacieuse, habitable, susceptible d’interprétations toujours neuves. La parabole, c’est l’espace de la parole, dans la parole elle-même pour que l’on puisse s’y sentir à l’aise. La parabole, sujet d’interprétation, c’est la parole délicieusement habitable, comme un paradis. C’est parce que la parole s’élargit en parabole, en métaphore, que l’herméneutique est possible. Un homme sans chantier d’interprétation – sans champ herméneutique – est un homme sans royaume et, partant, un homme malheureux. L’interprétation des Écritures, ouverte au cœur qui écoute, est le royaume le plus vaste, le plus riche, le plus accessible aux pauvres aussi (Mt 5, 3). Interpréter les paraboles du Royaume, c’est aussi nous aviser que l’interprétation même (dont la lectio divina est un autre nom) est un royaume, que l’interprétation même de la Parole est déjà le Royaume, car il y a vraiment béatitude à parler de la Parole et à l’habiter. L’interprétation des Écritures est elle-même un champ, un champ herméneutique, et c’est ainsi que l’on peut interpréter – aussi – le champ de la parabole du Royaume que nous propose Jésus. Le trésor caché dans ce champ, c’est la Parole elle-même.
La perle est proposée, entre autres, en parabole. Non seulement la perle est tournée en parabole, mais la perle est cachée dans la parabole même, en tant que celle-ci est le champ poétique du parler de l’homme Jésus au milieu de nous. La perle, c’est-à-dire la Parole. La Parole en son mystère, la Parole entendue selon son identité personnelle, autrement dit Jésus lui-même, Parole vivante du Père adressée à nous. Jésus, « Sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24), « Sagesse plus précieuse que les perles » (Jb 28, 18), Sagesse plus sage que Salomon, puisque aussi bien « il y a ici plus que Salomon » (Mt 12, 42), et néanmoins demandée par Salomon dans la prescience de sa prière : « J’ai prié, et l’Esprit de Sagesse m’est venu. » (Sg 7, 7.) Et comme la parabole est le déploiement poétique de la parole, ouvrant le champ, le jardin, le paradis de l’interprétation, la Perle est le résumé, le cœur solide, le cœur parfait des Écritures. « Inventa una pretiosa margarita… » comme parle la Vulgate à propos du négociant. Traduisons à l’oreille : « Ayant trouvé une marguerite… » Traduction légitime, puisque, au dire du Cantique, le Bien-aimé est « la fleur des champs » (Ct 2, 1). Traduisons avec exactitude : « Ayant trouvé une perle… » La Perle, c’est le Christ. Cédons la parole à Éphrem de Nisibe, le grand poète syriaque du ive siècle qui s’en donnait à cœur joie à travers le champ des Écritures :
Un jour, l’un des jours,
Mes frères, je pris
Une perle : en elle
Symboles je vis,
O fils du Royaume !
Images, figures
De la Majesté !
Elle devint source :
À elle je bus
Mystères du Fils [1].
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