suite du Sandro Magister…

En même temps, chaque Jeudi Saint est pour nous une occasion de nous demander de nouveau: A quoi avons-nous dit « oui »? Que signifie « être prêtre de Jésus-Christ »? Le Canon II de notre Missel, qui a probablement été rédigé dès la fin du IIe siècle à Rome, décrit l’essence du ministère sacerdotal en utilisant les mots qui, dans le Livre du Deutéronome (18, 5. 7), décrivaient l’essence du sacerdoce vétérotestamentaire: stare coram te et tibi ministrare. Il y a donc deux tâches qui définissent l’essence du ministère sacerdotal: la première est de « se tenir devant le Seigneur ». Dans le Livre du Deutéronome, il faut la comprendre comme la suite de la disposition précédente, selon laquelle les prêtres ne devaient recevoir aucune part de territoire en Terre Sainte – ils devaient vivre de Dieu et pour Dieu. Ils ne s’occupaient pas des habituels travaux nécessaires pour assurer la vie quotidienne. Leur métier était de « se tenir devant le Seigneur » – s’occuper de Lui, être là pour Lui. Donc, en définitive, cette expression indiquait une vie en présence de Dieu et aussi un ministère de représentation des autres. De même que les autres cultivaient la terre, dont le prêtre vivait lui aussi, de même il maintenait le monde ouvert à Dieu, il devait vivre les yeux tournés vers Lui. Si cette expression se trouve maintenant dans le Canon de la Messe immédiatement après la consécration des offrandes, après l’entrée du Seigneur dans l’assemblée en prière, cela indique que, pour nous, le fait de se tenir devant le Seigneur présent, c’est-à-dire l’Eucharistie, constitue le centre de la vie sacerdotale. Mais là aussi, la portée est plus grande. Dans l’hymne de la Liturgie des Heures qui, pendant le carême, introduit l’Office des Lectures – un Office que les moines récitaient autrefois pendant l’heure de la veillée nocturne devant Dieu et pour les hommes – un des devoirs du carême est décrit par l’injonction: arctius perstemus in custodia – montons la garde avec plus d’attention. Dans la tradition du monachisme syriaque, les moines étaient définis comme “ceux qui se tiennent debout“. La position debout était l’expression de la vigilance. Ce qui était ici considéré comme le devoir des moines peut aussi être considéré à juste titre comme l’expression de la mission sacerdotale et comme l’interprétation juste de la parole du Deutéronome: le prêtre doit veiller. Il doit monter la garde face aux puissances pressantes du mal. Il doit maintenir le monde éveillé pour Dieu. Il doit se tenir debout: droit face aux courants du temps. Droit dans la vérité. Droit dans l’engagement pour le bien. Se tenir devant le Seigneur, cela doit aussi vouloir dire, plus profondément, se charger des hommes auprès du Seigneur qui, à son tour, se charge de nous tous auprès du Père. Cela doit vouloir dire se charger de Lui, du Christ, de sa parole, de sa vérité, de son amour. Le prêtre doit se tenir droit, sans crainte et prêt à encaisser des outrages pour le Seigneur, comme il est mentionné dans les Actes des Apôtres: ceux-ci étaient “tout joyeux d’avoir subi des outrages par amour du nom de Jésus“ (5, 41).

Passons maintenant à la seconde expression, que le Canon II reprend du texte de l’Ancien Testament – “se tenir devant toi et te servir“. Le prêtre doit être une personne juste, vigilante, une personne qui se tient droit. A tout cela s’ajoute ensuite le service. Dans le texte vétérotestamentaire, ce mot a un sens essentiel rituel: les prêtres sont chargés de tous les actes de culte prévus par la Loi. Mais cette action selon le rite était ensuite classée comme service, comme une responsabilité de service, ce qui explique dans quel esprit ces activités devaient être effectuées. Lorsque le mot “servir“ est employé dans le Canon, c’est cette signification liturgique du terme qui est d’une certaine façon adoptée – conformément à la nouveauté du culte chrétien. Ce que le prêtre fait à ce moment, dans la célébration de l’Eucharistie, c’est servir, rendre un service à Dieu et aux hommes. Le culte que le Christ a rendu au Père a été le don de soi jusqu’à la fin pour les hommes. C’est dans ce culte, dans ce service, que le prêtre doit s’insérer. Ainsi, le mot “servir“ comporte de nombreuses dimensions. Bien sûr, il inclut la célébration correcte de la Liturgie et des Sacrements en général, accomplie avec une participation intérieure. Nous devons apprendre à comprendre de mieux en mieux la Liturgie sacrée dans toute son essence, à développer une familiarité vivante avec elle, pour qu’elle devienne l’âme de notre vie quotidienne. Et, lorsque nous célébrons comme il faut, l’ars celebrandi – l’art de célébrer – apparaît de lui-même. Dans cet art, il ne doit rien y avoir d’artificiel. Si la liturgie est un devoir central pour le prêtre, cela veut dire aussi que la prière doit être une réalité prioritaire à apprendre encore et encore, toujours plus profondément à l’école du Christ et des saints de tous les temps. La Liturgie chrétienne, par sa nature même, est toujours aussi une annonce. Nous devons donc être familiers de la Parole de Dieu, l’aimer et la vivre: alors seulement nous pourrons l’expliquer de manière appropriée. “Servir le Seigneur“ – le service sacerdotal signifie justement aussi apprendre à connaître le Seigneur dans sa Parole et à Le faire connaître à tous ceux qu’Il nous confie.

Enfin il y a encore deux autres aspects qui font partie de ce service. Personne n’est aussi proche de son seigneur que le serviteur, qui a accès au côté le plus privé de sa vie. En ce sens, “servir“ signifie proximité et implique l’intimité. Cette intimité comporte également un risque: que le sacré que nous rencontrons en permanence devienne habitude. C’est ainsi que la crainte révérencielle peut se dissiper. Conditionnés par toutes les habitudes, nous ne percevons plus le fait – grand, neuf et surprenant – qu’Il soit présent, qu’Il nous parle, qu’Il se donne à nous. Nous devons lutter sans répit contre cette accoutumance à la réalité extraordinaire et contre l’indifférence du cœur, en reconnaissant encore et toujours notre insuffisance et la grâce qui existe lorsqu’Il se remet ainsi en nos mains. Servir signifie proximité, mais cela signifie aussi et surtout obéissance. Le serviteur est soumis à la formule: « Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne! » (Lc 22, 42). C’est par ces mots que, au Jardin des Oliviers, Jésus a mis fin à la bataille décisive contre le péché, contre la rébellion du cœur déchu. Le péché d’Adam était justement de vouloir accomplir sa volonté et non celle de Dieu. L’humanité est toujours tentée de vouloir être totalement autonome, de suivre uniquement sa propre volonté et de penser que c’est seulement ainsi que nous serons libres, que c’est seulement grâce à une telle liberté sans limites que l’homme sera complètement homme. Mais c’est justement ainsi que nous nous opposons à la vérité. La vérité, c’est que nous devons partager notre liberté avec les autres et que nous ne pouvons être libres que lorsque nous sommes en communion avec eux. Cette liberté partagée ne peut être une vraie liberté que si nous entrons avec elle dans ce qui constitue la mesure même de la liberté, si nous entrons dans la volonté de Dieu. Cette obéissance fondamentale qui fait partie de l’être de l’homme – non pas un être par soi et seulement pour soi – se concrétise encore davantage pour le prêtre: ce que nous annonçons, ce n’est pas nous-mêmes, mais Lui et sa Parole, que nous ne pouvions pas concevoir par nous-mêmes. Nous n’annonçons la Parole du Christ correctement que dans la communion de son Corps. Notre obéissance, c’est croire avec l’Eglise, penser et parler avec l’Eglise, servir avec elle. Cela est bien dans ligne de ce que Jésus avait prédit à Pierre: « Un autre te mènera où tu ne voudrais pas ». Se laisser mener là où nous ne voulons pas aller est une dimension essentielle de notre service. C’est justement cela qui nous rend libres. En étant ainsi guidés, ce qui peut être contraire à nos idées et à nos projets, nous expérimentons ce qui est nouveau – la richesse de l’amour de Dieu.

« Se tenir devant Lui et Le servir »: Jésus-Christ, en tant que vrai grand-prêtre du monde, a donné à ces mots une profondeur que l’on n’imaginait pas avant lui. Lui qui, comme Fils, était et est le Seigneur a voulu devenir ce serviteur de Dieu annoncé par la vision que l’on trouve dans le Livre du prophète Isaïe. Il a voulu être le serviteur de tous. Il a représenté l’ensemble de sa grande-prêtrise par le geste du lavement des pieds. Avec le geste de l’amour jusqu’à la fin, Il lave nos pieds sales. Avec l’humilité de son service, il nous purifie de la maladie de notre orgueil. Ainsi, il nous rend capables de partager la table de Dieu. Il est descendu et la véritable montée de l’homme se réalise maintenant, lorsque nous descendons avec Lui et vers Lui. La Croix est son élévation. C’est la descente qui va le plus bas et, en tant qu’amour poussé jusqu’à la fin, c’est en même temps le sommet de la montée, la véritable “élévation“ de l’homme. « Se tenir devant Lui et Le servir » – cela signifie maintenant entrer dans son appel de serviteur de Dieu. L’Eucharistie comme présence de la descente et de la montée du Christ renvoie donc toujours, au-delà d’elle-même, aux nombreuses façons de servir l’amour du prochain. En ce jour, demandons au Seigneur le don de pouvoir renouveler, en ce sens, notre “oui“ à son appel: « Me voici. Envoie-moi, Seigneur » (Is 6, 8). Amen.

3. Jeudi Saint. Messe de la Cène du Seigneur

Le 20 mars 2008

Chers frères et sœurs, saint Jean commence son récit du lavement des pieds des disciples par Jésus en utilisant un langage particulièrement solennel, presque liturgique. “ Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin” (13, 1). Voici qu’est arrivée l’“heure” de Jésus, vers laquelle son action était dirigée depuis le début. Ce qui constitue le contenu de cette heure, Jean le décrit en deux mots: passage (metabainein, metabasis) et « agapè » – amour. Les deux mots s’expliquent mutuellement; tous les deux, ensemble, ils décrivent la Pâque de Jésus: croix et résurrection, crucifixion comme élévation, comme “passage” à la gloire de Dieu, comme un “passer” de ce monde au Père. Ce n’est pas comme si Jésus, après une brève visite dans le monde, repartait maintenant, simplement, et rentrait chez le Père. Son passage est une transformation. Il porte sa chair, son humanité. Sur la Croix, en se donnant lui-même, Il est comme fondu et transformé en une nouvelle forme d’être, dans laquelle, désormais, il est toujours avec le Père et, en même temps, avec les hommes. Il transforme la Croix, l’acte de sa mise à mort, en un acte de don, d’amour jusqu’à la fin. Avec cette expression “jusqu’à la fin” Jean nous renvoie de manière anticipée à la dernière phrase de Jésus sur la Croix: tout est porté à son terme, “est accompli” (19, 30). Grâce à son amour, la Croix devient « metabasis », être homme devient être partie prenante de la gloire di Dieu. Il nous implique tous dans cette transformation, en nous entraînant dans la force transformatrice de son amour, à tel point que, puisque nous sommes avec Lui, notre vie devient “passage”, transformation. C’est ainsi que nous recevons notre rédemption – que nous sommes parties prenantes de l’amour éternel, un état vers lequel nous tendons avec toute notre existence.

Ce processus essentiel de l’heure de Jésus est représenté par le lavement des pieds, qui constitue une sorte d’acte symbolique à caractère prophétique. Jésus y manifeste en un geste concret précisément ce que le grand hymne christologique de la Lettre aux Philippiens décrit comme le contenu du mystère du Christ. Jésus retire les vêtements de sa gloire, il met autour de ses reins le “linge” de l’humanité et il se fait esclave. Il lave les pieds sales des disciples et les rend ainsi capables d’accéder au banquet divin auquel il les invite. Les purifications cultuelles et extérieures, qui purifient l’homme rituellement mais en le laissant comme il est, sont remplacées par le nouveau lavage: Il nous rend purs par sa parole et son amour, par le don de lui-même. Dans son discours sur la vigne (Jn 15, 3), il dira à ses disciples: “Emondés, vous l’êtes déjà grâce à la parole que je vous ai annoncée”. Sans cesse il recommence à nous laver par sa parole. Oui, si nous accueillons les paroles de Jésus en une attitude de méditation, de prière et de foi, ces paroles développent en nous leur force purificatrice. Jour après jour, nous sommes comme recouverts d’une saleté multiforme, de mots vides, de préjugés, de sagesse réduite et dégradée; une multitude de demi-faussetés ou de faussetés flagrantes s’infiltre continuellement au plus profond de nous-mêmes. Tout cela trouble et pollue notre âme, nous menace d’être incapables d’atteindre la vérité et le bien. Si nous accueillons les paroles de Jésus avec un cœur attentif, elles se révèlent de véritables nettoyages, des purifications de l’âme, de l’homme intérieur. Voilà à quoi nous invite l’Evangile du lavement des pieds: à nous laisser laver et relaver par cette eau pure, à accepter d’être rendus capables d’une communion conviviale avec Dieu et avec nos frères. Mais, après le coup de lance du soldat, il est sorti du côté de Jésus non seulement de l’eau, mais aussi du sang (Jn 19, 34; cf.1 Jn 5, 6. 8). Jésus n’a pas seulement parlé, il ne nous a pas laissé que des paroles. Il se donne lui-même. Il nous lave avec la puissance sacrée de son sang, c’est-à-dire avec le don de lui-même “jusqu’à la fin”, jusqu’à la croix. Sa parole est plus qu’un simple discours; elle est chair et sang “pour la vie du monde” (Jn 6, 51). Dans les saints Sacrements, le Seigneur s’agenouille encore et toujours devant nos pieds et il nous purifie. Prions-le, pour être toujours plus profondément imprégnés par le flot sacré de son amour et donc être vraiment purifiés!

Si nous écoutons l’Evangile avec attention, nous pouvons percevoir, dans l’évènement que constitue le lavement des pieds, deux aspects divers. Lorsque Jésus lave ses disciples, c’est d’abord, simplement, une action qu’il accomplit – le don de la pureté, de la “capacité pour Dieu” qu’il leur fait. Mais ce don devient ensuite un modèle, une invitation à faire de même les uns pour les autres. Les Pères de l’Eglise ont exprimé cette dualité d’aspect du lavement des pieds par les mots « sacramentum » et « exemplum ». « Sacramentum » signifie dans ce contexte non pas l’un des sept sacrements, mais le mystère du Christ dans son ensemble, de l’incarnation jusqu’à la croix et à la résurrection: cet ensemble devient la force qui guérit et sanctifie, la force qui transforme les hommes, il devient notre « metabasis », notre transformation en une nouvelle forme d’être, dans l’ouverture pour Dieu et dans la communion avec Lui. Mais ce nouvel être qu’Il nous donne simplement, sans que nous l’ayons mérité, doit ensuite se transformer et constituer en nous la dynamique d’une vie nouvelle. L’ensemble de don et d’exemple, que nous trouvons dans la péricope du lavement des pieds, est caractéristique pour la nature du christianisme en général. Le christianisme, par rapport au moralisme, c’est plus et c’est autre chose. Initialement, il n’y a pas notre action, notre capacité morale. Le christianisme est surtout don: Dieu se donne à nous – il ne donna pas quelque chose, mais lui-même. Et cela n’a pas lieu seulement au début, au moment de notre conversion. Il reste constamment Celui qui donne. Encore et toujours, il nous offre ses dons. Il nous devance toujours. Voilà pourquoi l’acte central pour qui est chrétien, c’est l’Eucharistie: la gratitude d’avoir reçu, la joie de la vie nouvelle qu’Il nous donne.

Pour autant, ne restons pas des destinataires passifs de la bonté divine. Dieu nous gratifie comme des partenaires personnels et vivants. L’amour donné est la dynamique de l’“aimer ensemble”, il veut être en nous une vie nouvelle à partir de Dieu. C’est comme cela que nous comprenons ce que, à la fin du récit du lavement des pieds, Jésus dit à ses disciples et à nous tous: “Je vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres” (Jn 13, 34). Le “commandement nouveau” ne consiste pas en une loi nouvelle et difficile, qui n’aurait pas existé jusqu’alors. Le commandement nouveau consiste à aimer en même temps que Celui qui nous a aimés le premier. C’est aussi comme cela que nous devons comprendre le Discours sur la montagne. Cela ne signifie pas que Jésus ait alors donné de nouveaux préceptes, qui auraient représenté les exigences d’un humanisme plus sublime que le précédent. Le Discours sur la montagne est une voie d’entraînement pour s’identifier aux sentiments du Christ (cf. Phil 2, 5), une voie de purification intérieure qui nous conduit à vivre avec Lui. Ce qui est nouveau, c’est le don qui nous introduit dans la mentalité du Christ. Si nous y réfléchissons, nous comprenons combien nous sommes souvent éloignés, dans notre vie, de cette nouveauté du Nouveau Testament; nous comprenons combien nous donnons peu à l’humanité l’exemple d’un amour en communion avec son amour. Voilà comment nous restons débiteurs de la preuve de crédibilité de la vérité chrétienne, qui se démontre dans l’amour. C’est précisément pour cette raison que nous voulons d’autant plus prier le Seigneur de nous rendre, par sa purification, mûrs pour le nouveau commandement.

Dans l’Evangile du lavement des pieds, le dialogue de Jésus avec Pierre présente encore un autre point de la pratique de la vie chrétienne, sur lequel nous devons enfin porter notre attention. Dans un premier temps, Pierre a refusé de se laisser laver les pieds par le Seigneur: ce bouleversement de l’ordre, à savoir que le maître – Jésus – lave les pieds, que le patron fasse le travail de l’esclave, était en opposition totale avec la crainte révérencielle que lui inspirait Jésus et avec sa vision du rapport entre maître et disciple. “Tu ne me laveras jamais les pieds”, dit-il à Jésus avec sa véhémence habituelle (Jn 13, 8). C’est la même mentalité qui, après sa profession de foi en Jésus, Fils de Dieu, à Césarée de Philippe, l’avait poussé à s’opposer au Seigneur qui avait annoncé sa condamnation et la croix. Il avait affirmé catégoriquement: “Cela ne t’arrivera jamais!” (Mt 16, 22). Sa vision du Messie comportait une image di majesté, de grandeur divine. Il devait apprendre encore et toujours que la grandeur de Dieu diffère de notre idée de ce qu’est la grandeur; qu’elle consiste précisément à descendre, dans l’humilité du service, dans la radicalité de l’amour, jusqu’à un dépouillement total de soi-même. Nous aussi, nous devons l’apprendre encore et encore, parce que nous n’arrêtons pas de désirer un Dieu du succès et non un Dieu de la Passion; parce que nous ne sommes pas capables de comprendre que le Pasteur vient comme un Agneau qui se donne et qu’ainsi il nous conduit au bon pâturage.

Quand le Seigneur dit à Pierre que, sans le lavement des pieds, il ne pourrait pas avoir de part avec Lui, Pierre lui demande tout de suite, avec élan, de lui laver aussi la tête et les mains. Vient alors la phrase mystérieuse de Jésus: “Celui qui a pris un bain n’a pas besoin de se laver, sauf les pieds” (Jn 13, 10). Jésus fait allusion à un bain que les disciples avaient déjà pris, conformément aux prescriptions rituelles; pour prendre part au repas, il ne fallait plus que le lavement des pieds. Mais, bien sûr, il y a dans ce récit un sens plus profond. A quoi est-il fait allusion? Nous ne le savons pas avec certitude. En tout cas, rappelons-nous que le lavement des pieds, d’après le sens du chapitre tout entier, n’indique pas un unique Sacrement spécifique, mais bien le « sacramentum Christi » dans son ensemble – son service de salut, sa descente jusqu’à la croix, son amour jusqu’à la fin, qui nous purifie et nous rend capables de Dieu. Ici, avec la distinction entre le bain et le lavement des pieds, on peut néanmoins percevoir aussi une allusion à la vie dans la communauté des disciples, à la vie dans la communauté de l’Eglise – une allusion que, peut-être, Jean veut consciemment transmettre aux communautés de son temps. Alors il semble clair que le bain qui nous purifie définitivement et ne doit pas être recommencé est le Baptême – l’immersion dans la mort et dans la résurrection du Christ, un fait qui change profondément notre vie, en nous donnant comme une nouvelle identité qui perdure, si nous ne l’abandonnons comme l’a fait Judas. Mais même dans la permanence de cette nouvelle identité, pour la communion conviviale avec Jésus, nous avons besoin du “lavement des pieds”. De quoi s’agit-il? Je crois que la Première Lettre de saint Jean nous donne la clé pour le comprendre. On y lit: “Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous abusons et la vérité n’est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, lui qui est fidèle et juste nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute faute” (1, 8s). Nous avons besoin du “lavement des pieds”, de nous laver des péchés de chaque jour, et pour cela nous avons besoin de confesser nos péchés. Comment cela se passait précisément dans les communautés johanniques, nous ne le savons pas. Mais la direction indiquée par la parole de Jésus à Pierre est évidente: pour être capables de participer à la communauté conviviale avec Jésus-Christ, nous devons être sincères. Nous devons reconnaître que, même dans notre nouvelle identité de baptisés, nous péchons. Nous avons besoin de la confession, comme elle a pris forme dans le Sacrement de la réconciliation, par lequel le Seigneur lave toujours nos pieds sales, ce qui nous permet de nous asseoir à table avec Lui.

Mais cela donne aussi un nouveau sens à la phrase, par laquelle le Seigneur développe le « sacramentum » et en fait l’ »exemplum », un don, un service pour le frère: “Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres” (Jn 13, 14). Nous devons nous laver les pieds les uns aux autres chaque jour, dans le service réciproque de l’amour. Mais nous devons aussi nous laver les pieds en ce sens que nous devons sans cesse nous pardonner les uns aux autres. La dette que le Seigneur nous a remise est toujours infiniment plus grande que toutes les dettes que les autres peuvent avoir envers nous (cf. Mt 18, 21-35). Voici à quoi nous exhorte le Jeudi Saint: à ne pas laisser la rancune envers l’autre devenir un poison au fond de notre âme. Il nous exhorte à purifier continuellement notre mémoire, en nous pardonnant mutuellement du fond du coeur, en nous lavant les pieds les uns aux autres, pour que nous puissions nous rendre ensemble au banquet de Dieu.

Le Jeudi Saint est un jour de gratitude et de joie pour le grand don que le Seigneur nous a fait, celui de l’amour jusqu’à la fin. Prions le Seigneur, à cette heure, pour que la gratitude et la joie deviennent en nous la force d’aimer en même temps que son amour. Amen.

suite au dessous…

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