Le vêtement dans la liturgie

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Voici le premier volet du dossier consacré à la liturgie

Le vêtement dans la liturgie

Il arrive que, dans les célébrations eucharistiques, les personnes qui proclament les lectures, donnent la communion, animent l’assemblée, soient vêtues d’une manière qui n’est pas en harmonie avec la liturgie (par exemple short, mini-jupe, chemise largement ouverte). Il ne s’agit pas là seulement d’une affaire de bonne tenue. Ce qui est en jeu, c’est le symbolisme du vêtement dans la vie humaine et dans la liturgie.

+ Mgr Raymond Bouchex
04/08/2007

Dans la vie humaine, le vêtement tient une place de premier plan. Il est la caractéristique de l’être humain. Les animaux ne s’habillent pas. Le vêtement est fait pour protéger du froid, des intempéries, de la chaleur (les habitants des pays très chauds utilisent des vêtement longs et amples pour se protéger du soleil). Outre ce rôle utilitaire, le vêtement est un signe de l’honneur et du respect que l’homme et la femme se portent à eux-mêmes et qu’ils portent aux autres. On fait honneur à quelqu’un en revêtant des habits soignés pour le rencontrer. Dénuder de force quelqu’un en public c’est porter atteinte à sa dignité. Les déportés sont revêtus de tenues dégradantes. Si Adam et Eve, remarquant qu’ils sont nus après leur péché, se cachent de Dieu, ce n’est pas d’abord par pudeur,- Dieu n’est pas gêné par leur nudité-, mais parce qu’ils ont brutalement conscience d’avoir perdu leur dignité de créatures. En les habillant d’une tunique de peaux, Dieu leur rend dès cet instant leur dignité.

Dans toutes les sociétés, le vêtement est un signe d’appartenance à un groupe social, une manière d’affirmer son identité, de se faire reconnaître, de manifester sa place et son rôle dans la société : homme ou femme, policiers, gendarmes, militaires, magistrats, membres du barreau, sportifs de telle spécialité ou de telle nationalité, etc. Tel est le sens des signes que doivent porter les prêtres, les religieux et religieuses. Les jeunes affirment leur originalité par leurs tenues. Des adultes, pour paraître jeunes, les imitent. La multiplication des tenues uni-sexes nivelle la population et favorise l’anonymat. Le vêtement marque l’appartenance, non seulement à une catégorie de population, mais aussi à une époque donnée. Etre à la mode est une manière d’être de son temps. Personne n’aime avoir des vêtements démodés. Le vêtement marque aussi dans le temps certains moments privilégiés. On parlait autrefois des habits du dimanche. On parle encore de la robe de mariée, des vêtements de deuil, des habits de fête, des déguisements du carnaval. On achète très cher des vêtements portés par des vedettes. On admire les costumes portés par de grands artistes, comme c’est le cas à la Maison Jean Vilar à Avignon.

Le vêtement ne fait pas que manifester une identité et un temps donnés. Il crée cette identité et ce temps. Contrairement à ce que dit le proverbe, l’habit contribue à faire le moine. La tenue crée un état d’esprit commun chez ceux qui la portent. Tous les rites d’initiation religieuse ou ésotérique comportent des prises d’habit. L’ordination diaconale ou sacerdotale comporte la vêture. Le vêtement est un élément éminemment personnel. Les enfants plus petits n’aiment pas porter toujours les vêtements des plus grands. Porter les vêtements donnés par d’autres est ressenti comme une non-reconnaissance de sa personne.

Le vêtement est comme un prolongement du corps, une manifestation sociale du corps. Il crée chez celui qui le porte et chez celui qui le voit un comportement donné. Selon que le vêtement fait ressortir tel ou tel aspect du corps, il modifie celui qui le porte comme celui qui le voit. Les danseurs et les danseuses de l’opéra ou les patineurs et patineuses artistiques manifestent par leurs habits la beauté presque aérienne du corps. Les habits des prostituées ou des travestis mettent en valeur son aspect charnel. Il n’est pas de fête humaine, joyeuse ou douloureuse, sans le vêtement. Par lui s’expriment le plaisir et le bonheur d’être ensemble ou la douleur partagée. Il crée la fête et les sentiments qui y correspondent. Il aide à faire le travail de deuil. Est-il possible d’imaginer une fête nationale, une compétition sportive, un deuil national, sans que les vêtements manifestent l’événement et créent les sentiments adaptés’ Ils font de toute fête une sorte de célébration.

Voilà pourquoi, du plus profond des âges, toute célébration religieuse a partie liée avec le vêtement. Il n’est aucune religion qui n’accorde une grande place au vêtement. Pour ne retenir que ce qui nous concerne directement, les Ecritures de l’Ancien Testament décrivent avec précision les vêtements du Grand Prêtre, des prêtres, des lévites. Les vêtements sales sont le symbole d’une vie séparée de Dieu et les vêtements de fête d’une vie réinsérée dans l’Alliance avec Dieu et purifiée de tout péché(cf. Za 3, 3-5 ; Ez 16, 9-14).

Le vêtement en dit long sur l’identité de Jésus et sa mission. A sa naissance, Jésus est emmailloté de langes, montrant qu’il est un bébé au milieu des bébés de son peuple. Il porte la longue robe bordée de franges, qui l’identifie comme fils du peuple d’Israël et rabbi (Lc 8, 44). A la transfiguration, ses vêtements resplendissants manifestent sa gloire de Fils bien-aimé du Père. Au calvaire, il est dénudé totalement comme tous les crucifiés. Les soldats partagent ses vêtements, le dépouillant de ce qui lui est le plus personnel. Ils tirent au sort sa tunique sans couture, ne lui laissant que son corps torturé. Il est mis au tombeau, entouré du linceul et du suaire attestant la réalité de sa mort. Dans l’Apocalypse le Christ se présente à Jean comme « un fils d’homme, vêtu d’une longue tunique, une ceinture d’or lui serrant la poitrine » (Ap 1, 13 ; cf. aussi 19, 11-16).

Sa résurrection est annoncée par des messagers dont le vêtement blanc atteste qu’ils viennent de la part de Dieu. Le père demande que le fils prodigue soit immédiatement revêtu du vêtement de fils de la maison (Lc 15). Pour entrer au banquet du Royaume, il faut la robe nuptiale. Les martyrs et les saints de l’Apocalypse sont vêtus de robes blanches. L’espérance de Paul est de se dévêtir du vêtement de la vie charnelle pour revêtir le vêtement de la vie éternelle. La vie du chrétien est dépouillement du vieil homme et revêtement de l’homme nouveau. Finalement la vie chrétienne consiste à revêtir le Christ lui-même, comme cela est manifesté par le vêtement blanc du nouveau baptisé.

II va dès lors de soi que les évêques et les prêtres, premiers ministres de la liturgie eucharistique, soient revêtus des vêtements longs et amples de l’aube et de la chasuble, manifestant qu’ils tiennent la place du Christ, seul Grand-Prêtre de la liturgie chrétienne. Les diacres quant à eux revêtent l’aube et la dalmatique, vêtement du serviteur. Ces vêtements veulent harmoniser la liturgie de la terre à la beauté de la liturgie du ciel. Plus encore, ils mettent l’homme tout entier, âme et corps, intérieur et extérieur, au service du Christ crucifié et glorieux, unique Président de la liturgie et unique serviteur. Y a-t-il plus beau témoignage au sens du vêtement liturgique que l’ingéniosité avec laquelle des déportés de Dachau ont fabriqué, avec leurs moyens pauvres et en se cachant de leurs gardiens, les vêtements épiscopaux de Monseigneur Piguet pour l’ordination dans le camp d’un jeune prêtre allemand’

Cette importance du vêtement vaut aussi pour ceux et celles qui assurent un office particulier dans la liturgie: les servants d’autel qui sont heureux de porter l’aube; le lecteur ou la lectrice; celui ou celle qui donne la communion quand cela est nécessaire; celui ou celle qui anime l’assemblée, ce qui est un vrai service liturgique ; et traditionnellement les membres du choeur de chant ou de la maîtrise. En attendant que soient trouvés des vêtements liturgiques pour ceux qui sont chargés de tels services dans l’assemblée, il est nécessaire qu’ils portent des vêtements corrects et dignes, manifestant que la Parole proclamée est la Parole de Dieu, que l’Eucharistie est le sacrement du Corps du Christ, que l’assemblée est le Corps ecclésial du Christ.

Loin de gêner la participation de l’assemblée, les vêtements favorisent l’écoute de la Parole et la réception du Corps du Christ. Ils invitent ceux qui les portent à préparer et à accomplir leur service avec une attitude intérieure accordée à la fonction qu’ils assurent. Il faut donc proscrire la pratique qui consiste à dire au moment des lectures: « Est-ce que quelqu’un veut venir lire la première lecture’ », ou au moment de la communion: « Je demande un volontaire pour venir donner la communion avec moi ». Cette façon de faire aboutit parfois à des résultats catastrophiques. Elle n’est en tout cas pas accordée à la grandeur du service de la Parole de Dieu et de l’Eucharistie.

Mgr Raymond Bouchex est Archevêque émérite d’Avignon
Texte paru dans le Bulletin Religieux du Diocèse d’Avignon du 11 Mai 2002

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