Frédéric Manns – Un pionnier du dialogue : E. Lévinas

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13.01.2006 @ 08:19
Un pionnier du dialogue : E. Lévinas

SBF Dialogue
Le 12 janvier 1906, il y a cent ans, naissait en Lithuanie Emmanuel Lévinas qui après sa formation à Strasbourg et à Paris enseigna la philosophie à Nanterre durant les années difficiles de 1968 à 72 puis à la Sorbonne après avoir enseigné à l’école normale israélite orientale.
Obligé par les circonstances de la vie d’intégrer des horizons de pensée différents Lévinas ne pouvait pas ne pas s’interroger sur le sens de la vie et du sort humain. L’expérience des deux guerres mondiales pour le juif observant qu’il était l’a amené à donner à l’éthique une place de choix, plaçant l’homme avant toute chose. Alors que beaucoup de professeurs de philosophie démissionaient après mai 1968, Lévinas basait ses cours sur la Bible et le talmud. Son œuvre a influencé Jean-Paul II qui fut impressioné par son œuvre.
Son itinéraire spirituel commence en Lituanie et en Russie où en 1913 l’avancée des troupes allemandes l’a conduit. Il découvre Pouchkine, Tolstoï et Dostoïevski et à travers eux les grandes interrogations humaines qu’il confrontera avec sa formation biblique, puisque dès l’âge de six ans il suit des cours de Bible.
En 1923 il découvre à Strasbourg le monde occidental avec Bergson et Maritain. A Fribourg il s’initie à Husserl et à Heidegger. Dès 1930 il travaille à Paris à l’école normale israélite qui forme les instituteurs pour les centres de l’alliance israélite tout en poursuivant son oeuvre philosophique.
Marqué par l’acceuil de sa femme et de son fils pendant la guerre dans un couvent de religieuses, Lévinas est resté fidèle à sa religion, mais respectera e dialoguera avec le christianisme.
Avec Hans Jonas, il développe le thème de la résponsabilité, un appel déchirant après ce qu’ils nomment « le silence de Dieu » durant la Shoah.
A partir de 1961 il entâme une carrière universitaire qui le mène de Poitiers à Nanterre et à la Sorbonne. C’est là que, dans le sillage de Chouchani son maître de talmud, il élabore des leçons subtiles de théologie rabbinique. Sa pensée constitue une exception à la Sorbonne laïque et dans un monde universiatire gagné en grande partie par le marxisme. Parler d’Abraham, de Moïse au Sinaï et d’amour de Dieu avait de quoi surprendre les philosophes de l’hexagone. C’est en 1968 que furent publiées ses premières leçons talmudiques.
Ses écrits, et en particulier « Autrement qu’être ou au delà de l’essence » évoquent l’exposition du visage et la kénose. Sa pensée est fondée sur l’expérience éthique du corps d’autrui qui n’est pas affaire intellectuelle, mais une expérience. Elle ne résulte pas d’un raisonnement philosophique mais elle s’éprouve. Le transcendant apparaît dans le fini, en particulier dans la figure de l’autre. Chacun se trouve saisi par la perception de l’autre, de sa présence. Le fait central de l’éthique, mais aussi bien de l’humanité comme telle, réside dans la déchirure suscitée par la présence corporelle d’autrui, qui s’impose sur un tout autre mode que celui des choses. Avant le Cogito de Descartes il existe un Etre pensant. Au lieu du « Je pense, donc je suis » de Descartes, Levinas préfère la formule: « Je suis pensé, donc je suis ». Peut-être faut-il que la totalité d’un cogito tout puissant soit détruite, pour que le coeur humain retrouve une dynamique réflexive et une difficile liberté.
La recherche sur l’être ne cesse de progresser. Des multiples voies ouvertes par Aristote on est parvenu à l’être-là Heidegerien, à l’être-en-acte Husserlien. Mais le chemin de l’être-idôle à l’être-agape n’est pas terminé tant que le Moi reste présent dans un Palais de sable. Le désir qui habite l’homme ne peut devenir Désir que lorsqu’il a été mis à l’épreuve du désir de l’autre. Lorsque l’autre n’est pas, l’étant ne peut être. La porte étroite de l’Agape est incarnation et révélation d’un au-delà. L’ouverture à l’autre, son assignation, la responsabilité qui m’engage est rupture, dépossession et kénose. Elle est chemin d’infini.
L’éthique a des racines religieuses. Comme Kierkegaard, Levinas critique la philosophie occidentale qui a été incapable d’expliquer le sens de l’existence. Tous les deux s’opposent au système de Hegel. Le corps de l’autre a une signification par lui-même. Dans sa nudité, sa faiblesse offerte, son incapacité à dissimuler qu’il est démuni, le corps humain manifeste à la fois sa vulnérabilité et son inviolabilité. Exposé au meurtre possible, comme ce fut le cas d’Abel et de Caïn, il l’interdit. L’irruption de l’autre suffit pour fonder l’éthique et la responsabilité, voire la politique. Cette signification corporelle immédiate, Levinas la nomme “visage”. Ce n’est pas simplement la face humaine, pas même l’expression des traits. Le visage est le corps tout entier de l’autre, en tant qu’humain, en tant qu’il s’adresse directement à moi, et m’investit d’une responsabilité dont je ne saurai, par aucun moyen, me décharger : “Voir un visage, c’est déjà entendre “Tu ne tueras point” et entendre “Tu ne tueras point”, c’est entendre “justice sociale”.” Le visage qui s’expose c’est le début, la trace de la relation. C’est une exposition à la fois passive et active de l’homme blessé à l’autre. C’est le seul moyen d’introduire la parole.
L’éthique selon Levinas suppose que cette expérience soit un bouleversement: par le corps fini, on approche l’infini. Cette proximité est aussi une dépossession. Le visage de l’autre me dessaisit de moi-même, de mes assurances, de ces formes de fermeture que sont l’égoïsme, l’indifférence ou même la subjectivité. Le retournement radical que développe la pensée de Levinas consiste avant tout à constater que l’autre a priorité sur moi..
Le judaïsme ouvert de Lévinas est une invitation au respect de tout homme et au dialogue entre tous les fils d’Abraham.

Frédéric Manns

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